Les Rivaux amis

Tragi-comédie

A PARIS,
Chez AUGUSTUN COURBÉ, Imprimeur, et
Libraire de Monseigneur Frere du Roy, dans la
petite Salle du Palais, à la Palme.
M. DC. XXXIX
Avec Privilège du Roy.

Boisrobert §

Comme son illustre ami Corneille, François le Metel de Boisrobert est normand. Né à Caen en 1589 dans une famille d’origine protestante, il est quelque temps avocat au barreau de Rouen, mais très vite, il préfère écrire des vers plutôt que de plaider. Il monte à Paris en 1616, abjure en 1621 et devient abbé de Châtillon-sur-Seine en 1623.

Ce parfait courtisan est d’abord attaché à Marie de Médicis, mais dés qu’il sent que le pouvoir est sur le point de changer de mains, il séduit Richelieu par son humour et ses talents de conteur. En 1627, il devient le secrétaire et, certains diront, le « bouffon » du Cardinal. Il appartient au groupe des cinq auteurs1 et suscite ainsi l’attention de Richelieu pour cette jeune et prometteuse génération. Il est à l’origine de la création de l’Académie Française dont il sera un des premiers membres en 1634.

Lors de la querelle du Cid, il intervient auprès de Richelieu, en faveur de Corneille, pour faire cesser la polémique.

Sa position lui attire les jalousies et les inimitiés, « l’abbé galant » est souvent raillé. Il se brouille avec Richelieu, mais ses exils ne durent jamais longtemps, car il est le seul à savoir divertir le Cardinal. Voltaire dira de lui :

Plus célèbre par sa faveur auprès du Cardinal de Richelieu et par sa fortune que par son mérite. Il composa dix-huit pièces de théâtre qui ne réussirent qu’auprès de son patron.

Outre le théâtre et ses contributions à des œuvres collectives, il publie des poèmes, des œuvres religieuses et même un roman (L’Histoire indienne d’Anaxandre et d’Orazie en 1629).

Il meurt à Paris le 30 mars 1662.

L’argument de la pièce §

Iarbe, Duc de Calabre, consulte les astres pour connaître l’avenir de son fils. L’augure révèle un amour incestueux envers sa sœur et un conflit armé contre lui. Pour conjurer ces funestes prophéties, il confie secrètement l’enfant à un de ses fidèles sujets qui le prénomme Phalante et le considère comme son descendant. Adulte, Phalante se distingue par des actions d’éclat à la cour de Iolas, Prince de Tarente, qui en témoignage de sa gratitude lui donne la main d’une de ses sœurs : Iolante, à laquelle il préfère sa sœur Liliane. Rappelé en Calabre pour raison d’état, Phalante tombe amoureux de Bérénice, fille de Iarbe, qui partage ses sentiments. Mais le jeune héros doit repartir et en son absence Bérénice épouse Iolas.

   La guerre éclate entre les deux cités. Iolas mortellement blessé offre sa femme et son trône à son ami Phalante, venu à son secours, ce qui renforce la jalousie de l’infortunée Iolante et fomente sa trahison. Grâce à une herbe magique, Iolas guérit. Lors d’un combat Phalante est reconnu par son père putatif qui lui révèle le secret de sa naissance et le conduit à son père. Iarbe est honoré d’avoir un fils aussi illustre, il fait la paix avec Iolas et le traité est affermi par l’union de Phalante avec la Princesse de Tarente et celle de Iolante et de Iarbe.

Date de composition et de représentation §

Les Rivaux amis est la seconde tragi-comédie2 que François Le Metel de Boisrobert écrit seul (auparavant, il a participé avec les cinq auteurs à la création de L’Aveugle de Smyrne).

Cette pièce fut certainement composée et représentée pour la première fois en 1637, un an avant son achevé d’imprimer (12 septembre 1638).

C’est en tout cas cette date que retient Henry LANCASTER3, contrairement à Fr. TENNER4 qui la situait plutôt dans le courant de l’année 1638. Tenner se base, en effet, sur une lettre de Chapelain du 19 mai 1638 dans laquelle celui-ci évoque Boisrobert consacrant tout son temps à l’écriture d’une « comédie qu’il a commencée dont les vers sont fort passionnées ». En fait, il s’agit d’une autre tragi-comédie Les Deux Alcandres représentée en 1639 et dont la composition avait, sans doute, débuté un an auparavant.

Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer5 partage cette opinion. Elle pense que la création des Rivaux amis a eu lieu sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne en 1637. On ne sait rien de l’éventuel succès remporté par la tragi-comédie de Boisrobert. Il n’a, sans doute, pas été retentissant puisque nous n’en avons aucun témoignage et parce que la pièce depuis sa publication semble avoir été oubliée. De plus, Boisrobert, dans sa dédicace au Comte D’Annan, ne fait aucune allusion à la représentation de la pièce. Il s’enorgueillit du fait que la Reine d’Angleterre, en personne, ait apprécié et lu sa pièce dans une version manuscrite.

Les Rivaux amis, une tragi-comédie §

Dans son ouvrage sur la tragi-comédie, Roger Guichemerre donne une définition synthétique de ce genre qui a marqué la première moitié du XVIIe siècle et, plus particulièrement, la décennie 1630 :

Une action dramatique souvent complexe, volontiers spectaculaire, parfois détendue par des intermèdes plaisants, ou des personnages de rang princier ou nobiliaire voient leur amour ou leur raison de vivre mis en péril par des obstacles qui disparaîtront heureusement au dénouement6.

Par la nature de son sujet, ses personnages, ses obstacles, sa crise et son dénouement, la pièce de Boisrobert apparaît comme une tragi-comédie représentative du genre. Il est important de souligner, dès à présent, l’importance du thème du « prince déguisé », sur lequel repose Les Rivaux amis.

Un sujet tragi-comique §

Les Rivaux amis n’est pas une pièce historique. Elle raconte, comme beaucoup de tragi-comédies, les aventures de héros qui trouvent leur origine dans les romans plutôt que dans l’histoire. La source de la pièce est inconnue7, mais sa construction complexe souligne, sans doute, une inspiration romanesque.

Avant que la pièce ne débute, Phalante possède déjà tout un passé. L’acte I ne montre pas la naissance d’une crise, il présente comment elle s’est formée auparavant. La pièce n’est que la conclusion d’une longue histoire romanesque. Contrairement à certains auteurs de tragi-comédies, Boisrobert n’a pas cherché à condenser les actions à l’intérieur de sa pièce. Il en situe une bonne partie avant le début, pour rendre son intrigue plus complexe. Il est difficile, en effet, de nouer en quelques actes des liens aussi complexes que dans un roman. Les personnages apparaissent sur la scène en ayant déjà, grâce à cet artifice, un passé très romanesque.

L’aspect tragi-comique de la pièce se manifeste également à travers la nature héroïque du personnage de Phalante. Le climat belliqueux lui permet d’accomplir quelques exploits guerriers et, surtout, de s’affirmer en tant que fils du Duc de Calabre. L’affirmation d’un héros, voilà bien un sujet tragi-comique.

Des personnages tragi-comiques §

Les personnages de tragi-comédies sont presque toujours de « rang princier », le personnel dramatique des Rivaux amis n’échappent pas à cette règle. Selon la liste des acteurs, Iolas est prince, Bérénice fille d’un duc, Iolante et Liliane princesses... Même Phalante est présenté comme le fils du Duc de Calabre, alors que lui-même ignore son identité au début de la pièce. Par cette indication, Boisrobert semble dévoiler un secret à son lecteur. Cependant, le fait qu’il s’intéresse à un personnage non noble aurait beaucoup plus surpris celui-ci, même si la culture littéraire du lecteur devait l’habituer au thème du prince méconnu et au procédé de la reconnaissance finale.

Parmi les personnages secondaires, qui contribuent à l’action, mais qui n’y sont pas au centre, rares sont ceux qui n’ont pas de noblesse. Carinte, la confidente de Liliane, est une fille d’honneur. Hydaspe est sans doute noble même si sa naissance n’est pas aussi élevée que celle de son compagnon Phalante.

Les personnages non nobles ne sont qu’anecdotiques. Ainsi, au début de l’acte III, apparaissent un médecin et un chirurgien qui se ridiculisent par leur incapacité à guérir Iolas. Dans Les Rivaux amis, comme dans beaucoup de pièces de l’époque, l’intérêt que l’auteur porte aux personnages est proportionnel à leur noblesse.

Des obstacles tragi-comiques §

Un des fondements de la tragi-comédie est la nature de l’obstacle entre les amants. L’obstacle principal des Rivaux amis est tragi-comique par son aspect insurmontable, sans pour autant être un lieu commun du genre.

Les obstacles qui se présentent aux deux jeunes couples sont différents. Bien qu’ils soient engagés dans une situation de réciprocité, leurs relations de dépendance ne sont pas les mêmes.

L’obstacle majeur pour le couple Liliane/Phalante est le fait que Phalante soit tombé amoureux de Bérénice d’une façon foudroyante :

Je n’eu pas si tost veu sa fille Berenice, [...]
Que me voilà charmé de sa beauté divine

Les conséquences de cet amour constituent un obstacle pour la relation de Phalante et de Liliane. Cependant, c’est un obstacle sans complication, car Bérénice n’est qu’une rivale virtuelle pour Liliane. Elle ne cherche pas à conserver l’amour de Phalante, puisqu’elle aime et est aimée de Iolas. De plus, Bérénice ayant épousé Iolas, Phalante s’interdit cet amour, sauf s’il arrive un malheur à son ami, puisqu’il lui a promis de s’occuper de sa femme et de ses terres s’il venait à disparaître.

L’obstacle principal des deux couples est donc la menace qui pèse sur la vie de Iolas. L’obstacle du couple Bérénice/Iolas est la mort et par ce fameux jeu de dépendance, c’est aussi celui du couple Liliane/Phalante. La dépendance n’est pas réciproque entre les deux couples : le sort du couple Phalante/Liliane dépend de la survie de Iolas, alors que le sort du couple Iolas/Bérénice ne dépend aucunement de l’autre couple.

La volonté paternelle apparaît, souvent, comme un obstacle dans les tragi-comédies. Il est courant de rencontrer des pères tyranniques qui s’opposent à l’amour de leurs enfants pour des raisons d’intérêts ou politiques. Ici, Iarbe ne se pose pas comme un obstacle au couple que forme Iolas avec sa fille Bérénice. Il a seulement contribué par ses intentions belliqueuses au fait que Iolas soit blessé et qu’il risque la mort. En revanche, l’obstacle de la mésalliance se serait posé si Bérénice avait tenu à épouser Phalante, sur le plan externe uniquement. Le père, en effet, dans Les Rivaux amis, comme dans tant d’autres pièces, exerce sa fonction d’opposant en grande partie contre cet interdit. Les pères sont présents pour faire respecter les hiérarchies sociales, non pour les briser. De plus, cette volonté d’observer les normes sociales se mêle, souvent, à un tempérament intéressé, qui pousse les pères à chercher toujours plus haut dans la société le mari de leur fille :

Et puis le Duc son père en ce Prince admirable,
Des partis qui s’offroient trouvant le plus sortable,
Il le voulut d’abord aux autres preferer,
Sans consulter sa Fille, & sans deliberer.

Au contraire, sur le plan interne, celui des amants, la mésalliance n’est pas un obstacle. Dans Les Rivaux amis, aucun des personnages principaux ne s’étonnent que Phalante, un simple chevalier, soit l’ami intime d’un prince et, surtout, l’amant de deux princesses. Pour Bérénice comme pour Liliane, l’inégalité de naissance n’a pas d’importance.

Les obstacles entraînent nécessairement une situation de crise qui évolue de façon différente en fonction des tragi-comédies, tout en demeurant typique.

Une crise tragi-comique §

Face aux obstacles, les personnages de tragi-comédie adoptent la plupart du temps des comportements typiques. La fuite est la réponse à l’opposition paternelle. Le duel est l’unique issue lorsque le personnage se trouve confronté à l’appareil judiciaire.

L’obstacle de la pièce de Boisrobert n’ayant rien de typique, la crise ne l’est donc pas moins.

Dans Les Rivaux amis, les personnages principaux sont passifs face aux obstacles qui s’opposent à leur bonheur.

Phalante décide de tenir sa promesse, même s’il ne s’empresse pas d’accepter. Liliane ne va pas trouver son frère pour l’obliger à changer de décision, dans le but d’empêcher l’union prévue de Phalante et de Bérénice. Elle s’en remet à Carinte et à son herbe miracle :

Tu peux, sans qu’il t’en couste un soupir seulement,
Vaincre mon infortune, & guerir mon tourment:
Si tu n’as oublié ce secret admirable,
Qui du plus fort venin, & du plus incurable,
Anéantit la force... (Acte III, scène 5)

Bérénice, quant à elle, tente de résister à la décision de Iolas qui avec beaucoup de poésie veut exprimer, avant de mourir, l’amour qu’il porte à sa femme et à son ami :

Mon Phalante t’adore, il te le faut choisir,
Nous ne faisons qu’un coeur, qu’une ame, & qu’un desir;
En luy tu m’aimeras, & dans ces chastes flames,
Tu feras subsister l’union des trois ames.

Bérénice refuse, au départ, de s’unir à Phalante, même si c’est une manière de prolonger, au delà de la mort, l’amour qu’elle éprouve pour son époux :

Tu voudrois disposer mon coeur à l’Hymenée?
Non, non, puisque nos jours n’ont qu’un mesme flambeau,
Il faut que Bérénice épouse le tombeau.

Elle veut le suivre dans la tombe, car elle ne conçoit pas un instant de vivre leur amour sans lui.

Mais il est impossible de ne pas respecter les dernières volontés d’un mourant. Bérénice accepte ou feint d’accepter l’ultime désir de Iolas, afin qu’il meurt en paix :

C’est fait, vous consentez, ce silence m’arreste,
Et ces beaux yeux moüillez, m’accordent ma requeste.

Seule Iolante ne reste pas inactive, face à cette situation qu’elle considère intolérable : « Ie me vengeray seule, & i’en auray l’honneur. »

Mais le fait qu’elle décide de rejoindre le camp de l’ennemi n’influe en rien sur l’obstacle majeur de la pièce. Cette trahison est justifiée par l’amour qu’elle porte à Phalante, mais elle ne s’intègre pas à l’intrigue amoureuse qui est le ressort essentiel de la tragi-comédie.

Les personnages principaux de la pièce se contentent de subir les obstacles, car personne, mise à part la magie, ne peut rien contre la mort.

La disparition de l’obstacle, cependant, survient très rapidement. Dès le début de l’acte IV, le spectateur sait que Iolas va être sauvé :

Madame, il est guéry, non, non, n’en doutez point,
Je connois mon remede.

C’est, peut être, ici que réside le principal défaut des Rivaux amis, Boisrobert ne laisse pas à la crise le temps de s’installer. Les personnages ne luttent pas, ils subissent l’obstacle, en espérant un dénouement.

Un dénouement tragi-comique §

La fin d’une tragi-comédie est presque toujours heureuse. Le dénouement d’une tragi-comédie, c’est la disparition des obstacles qui empêchaient la réunion des amants. Dans Les Rivaux amis, cet obstacle disparaît dès l’acte IV. Cette résolution anticipée marque tant la faiblesse que la singularité de la pièce.

Iolas est sauvé, mais ce n’est pas pour autant que tous les conflits sont résolus. L’acte V aborde donc la résolution des obstacles qui ne concernent pas l’intrigue amoureuse. La menace du Duc de Calabre est toujours présente.

Pour réussir son dénouement, Boisrobert utilise un motif typique de la tragi-comédie : la reconnaissance. Il faut souligner le caractère artificiel de cette reconnaissance, puisqu’elle apparaît comme le dénouement d’un obstacle, alors que celui-ci ne s’est jamais posé durant la pièce. Phalante pense sincèrement que Ménandre est son père, et son parcours n’est en aucun cas une quête d’identité :

O justes Dieux que voy-je; ah mon Pere est-ce vous,
Que la rigueur du sort fait perir sous mes cous?

   Phalante est déguisé inconsciemment, il ne s’est jamais posé de questions sur son identité. La situation de Phalante et des personnages de tragi-comédie qui se trouvent confrontés à ce cas de figure est décrite par Georges Forestier dans Esthétique de l’identité dans le théâtre français :

Rôle inconscient signifie, en effet, que le personnage déguisé est dénué de toute connaissance non seulement de sa véritable identité, mais du fait même d’être déguisé. Par là, toutes les paroles que lui prête l’auteur sont l’expression verbale de son identité fictive, sans que se fasse jour le moindre lien entre celle-ci et l’identité réelle qui sera finalement révélée8.

La démarche de Boisrobert va à l’encontre d’une logique de dénouement qui recherche, avant tout, l’oubli des obstacles. Le dénouement des Rivaux amis voit surgir un nouvel obstacle (Si Phalante n’est pas le fils de Ménandre, qui est son père ? C’est un obstacle d’ignorer son identité) pour aussitôt le résoudre (Phalante est le fils de Iarbe).

Cette reconnaissance, cependant, sert à arrêter le conflit entre Tarente et la Calabre, ainsi qu’à justifier la nature héroïque de Phalante. Les liens entre les deux cités sont à présent très forts. La reconnaissance participe à l’aspect romanesque de la tragi-comédie.

Un autre motif du genre apparaît dans ce dénouement : le pardon ou la réconciliation. Le personnage de Iolante est pardonné de sa trahison envers les siens :

Je veux une autre grace, Iolante a failly;
Mon fils noyez son crime au fleuve de l’oubly,

Elle est si bien pardonnée que Iarbe la prend même pour épouse, comme s’il voulait réparer l’injustice de sa solitude.

À l’instar de toute bonne tragi-comédie, Les Rivaux amis se concluent par l’annonce du mariage des amants, à qui plus rien, ni personne à présent, ne s’oppose. La singularité de la pièce est soulignée par ce choix dramaturgique. C’est la règle du genre : célébrer un ou deux mariages, à la fin d’une tragi-comédie; cependant conclure une pièce par l’union de trois couples, marque, sans doute, la volonté d’étoffer le dénouement et de ne laisser aucun rival seul, afin de neutraliser tout risque d’obstacle dans le futur. Il n’y a véritablement que deux annonces de mariage, dans le dénouement des Rivaux amis : celui de Liliane et de Phalante, celui de Iolante et de Iarbe. Pour le spectateur, néanmoins, le bonheur retrouvé de Bérénice et de Iolas s’apparente à une union et contribue largement à ce dénouement heureux.

Les Rivaux amis appartiennent légitimement au genre tragi-comique. Cette pièce possède de nombreux points communs avec celles de son époque. Elles ont toutes un « air de famille », tout en conservant leur singularité, car elles relèvent toutes de la même esthétique.

La « feinte » régularité §

En 1637, Boisrobert cherche t-il à régulariser son théâtre ? Comment aborde t-il la question des unités de temps et de lieu dans Les Rivaux amis ?

L’unité de temps est respectée, mais l’unité de lieu ne peut être considérée que très largement.

Pour mieux cerner le rapport entre la tragi-comédie et les unités, le travail d’Hélène Baby-Litot nous éclaire :

La marche vers la régularisation n’est que feinte progression: les choix dramaturgiques perdurent et se déguisent seulement en choisissant les accessoires les plus voyants, tels le lieu et le temps9.

Boisrobert semble ne pas se soucier particulièrement des règles. Il en use quand elles vont dans le sens de son travail. L’illusion de régularité qu’elles donnent à sa tragi-comédie lui laisse une entière liberté et c’est, sans doute, ce qu’il recherche avant tout.

Le traitement du temps §

Boisrobert respecte l’unité de temps dans Les Rivaux amis. Il faut même moins de vingt-quatre heures pour permettre à l’action de s’accomplir. Cependant, cette apparente régularité tient sans doute plus à la nature de l’intrigue qu’au respect d’une règle.

L’acte I se déroule sans doute à la tombée de la nuit. Aucune indication dans le texte ne définit à quel moment exact Phalante pénètre dans Tarente. Cependant, il paraît certain que ce dernier arrive après la bataille, puisqu’il est « informé » de la mort de Iolas.

Les actes II, III et IV se passent durant la nuit. Les références à la nuit abondent dans la pièce.

À la scène II de l’acte II, Iolas raconte :

De plus, toute la nuict j’ay fait de grands efforts,
Pour me développer d’un grand tas de corps morts,

Cette affirmation souligne que dès l’acte II, l’heure de la nuit est déjà avancée.

À l’acte III, deux vers montrent que la nuit n’est pas terminée mais que l’aube va poindre, Iolante s’écrie : « Il faut avant le jour, que ma vengeance éclate, » Carinte, dans la scène suivante, veut aussi surmonter un obstacle, avant que la nuit ne s’achève : « Avant que cette nuit ait terminé son cours. »

Une didascalie, au début de l’acte IV, précise qu’« il se passe dans la nuict ».

Dans de nombreux vers, le regard rétrospectif que les personnages portent sur cette nuit écoulée souligne qu’elle touche presque à sa fin :

La nuict tantost passée enfin vous y convie. » (Carinte, acte IV, scène II).
Nous l’avons cette nuict par nos soings preservé,
Carinte cette nuit accouruë à son aide, (Liliane, acte IV, scène III).

Mais la nuit reste suffisamment opaque pour permettre à Iolante de tenter une évasion, sans risquer d’être vue. « La nuit me favorise, allons en liberté, » L’acte V se déroule le matin, comme l’annonçait Phalante, à la scène V de l’acte IV :

Avec mille des miens ce matin je me vante,
De l’aller affronter jusques dedans sa tante.

Tout va très vite. Iarbe apprend le début de la bataille en même temps que son issue. Il est donc peu probable que les combats durent, toute la journée, puisque la reconnaissance de Ménandre par Phalante arrête immédiatement la bataille.

Les retrouvailles se font très rapidement, la pièce semble se terminer avant le milieu de journée.

Les vingt-quatre heures habituelles, dans lesquelles une tragi-comédie comme Le Cid peine à s’insérer, sont largement nécessaires à l’action de cette pièce. En effet, Les Rivaux amis ne montrent aux spectateurs que l’ultime crise d’une longue histoire, qui a commencée bien avant le temps de la pièce. Cette longue histoire que Phalante tente de raconter au début de l’acte I :

Mais amy, je ne puis contenter ton envie,
Sans faire en abregé l’Histoire de ma vie,

Les Rivaux amis respectent donc l’unité de temps, tout en usant cependant d’un des plus grand artifice qui soit dans la dramaturgie : le récit sur la scène. L’acte I, en effet, raconte des événements qui se sont déroulés bien avant l’arrivée de Phalante à Tarente. Il ne faut donc pas comparer les vingt-quatre heures du Cid, ou tous les conflits naissent et se résolvent, aux vingt-quatre heures de la pièce de Boisrobert qui ne servent qu’à conclure une longue histoire qui se déroule sur plusieurs années et dans plusieurs lieux.

Le traitement du lieu §

Pour Les Rivaux amis, l’unité de lieu ne peut être considérée qu’au sens large. Tout se passe dans ou autour de Tarente. Même si l’intrigue ne mène pas les personnages de ville en ville, ou de pays en pays, comme dans certaines tragi-comédies « de la route »; il faut, cependant, plusieurs lieux pour permettre à l’action de se dérouler.

Les lieux dans Tarente §

Comme le précise Boisrobert, au bas de la liste liminaire : « La scene est à Tarente. »

La plupart des scènes se déroulent dans le palais, à l’exception des scènes 1 et 2 de l’acte I, qui marquent l’arrivée de Phalante dans les rues de la ville, et de la scène 4 de l’acte V, où Iolas et les princesses se trouvent « sur les murailles », comme l’indique la didascalie.

Les deux premières scènes sont des scènes d’exposition, ou Phalante raconte à son compagnon Hydaspe « l’histoire de sa vie ». Boisrobert a choisi un lieu neutre : les rues de Tarente, car ce récit ne saurait prendre place au palais. Bérénice, en effet, en connaît certains épisodes, mais Liliane ne doit pas tout savoir. Aucune indication de l’auteur ne précise explicitement que ces deux personnages se trouvent dans les rues de Tarente. Cependant, Hydaspe dit à la scène 1 : « Nous voila parvenus dans la Ville assiegée ».

Phalante, dans la même scène, propose à son compagnon : « Marchons vers le Palais tousjours au petit pas, ». Enfin, à la scène 2, Phalante s’écrie : « Nous voicy, cher Hydaspe, aux portes du Chasteau; ».

Ces deux scènes sont en mouvement. Durant le récit de Phalante, les personnages se déplacent. Ils se trouvent dans la ville comme le signale Phalante et ils se dirigent vers le palais de Iolas. Ces deux scènes ne peuvent donc se dérouler ailleurs que dans les rues de Tarente.

La scène 4 de l’acte V, n’est pas une scène essentielle à l’action. Elle montre Iolas et les Princesses observant le combat de Phalante contre les partisans d’Iarbe.

Ce changement de lieu, (ils ont quitté le palais pour les murailles de la ville), leur permet d’avoir une vision personnelle de la bataille. En étant témoins lointains de l’action, ils interprètent à leur façon les agissements de Phalante. L’éloignement provoque la surprise, car, vu des murailles, ils sont loin de penser que Phalante vient de retrouver son père putatif.

Ce n’est peut-être pas un hasard, si ces trois scènes, hors du palais, se situent au début de l’acte I et à la fin de l’acte V. Ces trois scènes ne font pas partie du noeud de l’intrigue. Les deux premières forment l’exposition; la troisième annonce le dénouement. Le fait qu’elles se déroulent hors des murs du palais souligne que l’exiguïté des salles de la demeure princière favorise la tension dramatique.

Les actes II, III et IV se déroulent exclusivement dans le palais de Iolas. Cependant, encore une fois, les lieux sont multiples. Les Rivaux amis présentent certains aspects d’une tragi-comédie « de palais ». Ainsi, selon les personnages et le ton de la scène, le lieu est différent mais toujours dans le cadre du palais.

Trois lieux, dans le palais, sont nécessaires pour permettre à l’action de se dérouler : la chambre de Iolas, l’antichambre et une autre salle, qui peut être la grande salle du palais. La majorité des scènes se déroulent dans cette dernière salle, car c’est un lieu de passage, un lieu qui n’est relié à aucun personnage. Tous s’y croisent.

Boisrobert ne fait jamais allusion au décor, il ne décrit jamais, que ce soit par une didascalie ou au détour d’un vers, le lieu ou la scène se déroule. Une multitude de salles pourraient servir à la représentation : les appartements des princesses pour les scènes ou elles sont seules, ceux de Bérénice... Mais par commodité, il paraît plus évident de n’utiliser qu’une seule salle, même si les décors compartimentés de théâtre du XVII e siècle pouvaient, sans doute, parvenir à donner simultanément l’illusion de plusieurs salles.

Un lieu se détache des autres par son importance : la chambre de Iolas. Au début de l’acte III, Iolas se croit au seuil de la mort, il fait don à son ami de tout ce qu’il possède : « Reçoy ma Femme, & mes Estats aussi ».

Ce don montre la générosité de Iolas et souligne l’intimité qu’il partage avec son ami Phalante. La chambre est un lieu intime qui permet un tel échange. La chambre est le lieu des scènes capitales, elle est le lieu des échanges les plus confidentiels.

Un autre lieu a aussi son importance dans le palais : l’antichambre des appartements de Iolas. C’est le lieu où se décide l’action. C’est là que Iolante décide de se venger et qu’elle annonce à Liliane qu’elle peut sauver son frère. L’antichambre n’est pas le lieu des grandes déclarations, mais le cadre des conversations furtives qui font avancer l’intrigue.

Parfois l’action s’échappe de Tarente mais sans jamais aller bien loin, en ce sens, on peut parler d’unité de lieu au sens large.

Les lieux hors de Tarente §

Même si la majorité des scènes se déroulent au palais, il ne faut pas négliger l’importance de celles qui prennent place hors de la ville.

La scène 4 de l’acte I en est l’exemple : Iolas apparaît pour la première fois. Il apprend à Cleonte, le capitaine de sa garde, et aux spectateurs comment il a survécu à la bataille contre les troupes de Iarbe. Iolas se trouve dans un lieu neutre, il est devant les murs de Tarente : « Nous voicy pres des murs, que j’ay tant deffendus, ».

Il est important que Iolas ne soit pas dans Tarente, car tout le monde le croit mort. Afin de surprendre ceux qu’il aime, il faut cacher son retour. De plus, comme les scènes 1 et 2 du même acte, cette scène est en mouvement.

Mais le lieu essentiel, hors de Tarente, est, sans aucun doute, le camp de Iarbe, siège de l’ennemi, ou l’intrigue va se résoudre, puisque le campement du Duc de Calabre n’apparaît comme décor qu’à l’acte V : « Mais au camp dans ce jour vous le verrez parestre ».

L’acte V est donc l’acte des changements. Alors que les quatre premiers actes se déroulaient de nuit, cet acte se passe en plein jour et, de plus, hors de Tarente.

Un dernier lieu, enfin, est nécessaire à l’action : le champ de bataille. Toujours à l’acte V, Phalante s’apprête à se battre avec son père putatif, qui n’a pu le reconnaître à cause de son casque. Encore une fois, aucune indication précise ne renseigne le lecteur sur le lieu de l’action. Il paraît peu probable, cependant, que cette scène ne se produise ailleurs que sur un champ de bataille, des gentilshommes ne livrent pas combat dans un camp. Le combat ne peut avoir lieu sur la grande place de Tarente, puisque Iolas et les princesses regardent Phalante combattre du haut des les murailles. De plus, Iolas fait référence à un arbre : « Puis vers cét arbre ensemble ils ont tourné visage. »

Il faut par conséquent environ huit lieux pour permettre à l’action des Rivaux amis de s’accomplir. L’intrigue s’échappe même de la ville à la fin de la pièce. Même si Boisrobert ne fait pas voyager le spectateur de ville en ville, l’unité de lieu n’est respectée qu’au sens large du terme.

En ce qui concerne les unités de temps et de lieu, il ne semble pas impropre d’évoquer la « feinte » régularisation à propos de la technique d’écriture dramatique de Boisrobert, pour lequel, les règles ne sont ni des impératifs, ni des priorités. Il les respecte quand elles ne bouleversent pas la construction de sa tragi-comédie.

L’héroïsme, le romanesque et l’enjouement §

La tragi-comédie est un mélange. Dans Les Rivaux amis, l’héroïsme côtoie le romanesque, tout en laissant à certaines scènes la liberté d’être enjouées.

L’héroïsme §

L’héroïsme dans Les Rivaux amis est incarné par le personnage de Phalante. À travers la structure épique de la pièce, le spectateur assiste à la confirmation d’un héros.

Boisrobert impose la notion de générosité par l’abondance du vocabulaire héroïque. On trouve dans Les Rivaux amis, 21 occurrences du mot « honneur », 12 de « vertu », 10 de « gloire », 6 de « généreux » et 3 de « raison », pour un total de 51. « On est loin des 127 occurrences du Cid »10, mais elles suffisent à souligner l’importance du thème héroïque dans la pièce.

Dans Les Rivaux amis, il n’y a pas véritablement d’actions violentes sur la scène. Cependant, l’intrigue fait régner un climat belliqueux sur l’ensemble de la pièce. Elle débute après une première bataille et se déroule durant le siège de Tarente.

Toutefois, il faut attendre l’acte V pour entendre le récit de fait d’armes. À la scène II, Almedor, un gentilhomme du Duc de Calabre s’écrie :

Seigneur tout est perdu, vos gens épouvantez,
Sans attendre les coups fuyent de tous cottez,
Phalante qui n’a point de pareil sur la terre,
(Sorti de la Cité comme un foudre de guerre)
Et seme dans le Camp l’effroy de toutes parts:
Tous nos retranchemens cedent à son courage.

Ce récit hyperbolique, qui laisse imaginer une grande brutalité, contribue à affirmer la nature héroïque de Phalante, tout comme le récit de la bataille contre les Maures fait de Rodrigue Le Cid.

Les métaphores de la force et du courage sont utilisées pour qualifier Phalante au combat : « Attacquons ce Lyon, dont on craint la furie ». Les figures habituelles pour représenter la vigueur d’un guerrier sont également employées : « Rien ne peut résister aux forces de son bras; ».

Cette métonymie, ainsi que les autres figures de rhétorique, contribuent largement à donner une représentation très conventionnelle de la violence et des combats.

Habilement, Boisrobert parvient à faire croire aux spectateurs que la violence était sur le point d’apparaître sur la scène. À la scène III de l’acte V, Phalante surgit, près au combat :

Tu cours à ta ruïne, insencé temeraire,
Qui ne peut resister à ma juste colère.

Les deux adversaires ont la même fougue, le combat peut donc commencer. Le spectateur frémit déjà à l’idée d’un combat sur la scène, situation qui n’est plus du tout fréquente en 1637.

Un coup d’épée de Phalante fait tomber le casque de Ménandre. Ce coup de théâtre est souligné par une didascalie pour le lecteur : « Icy le Casque tombe de la teste de Menandre, qui est recogneu de Phalante pour son Pere putatif ».

Ce procédé très théâtral possède un double intérêt : il arrête net le combat et permet d’amorcer le processus de reconnaissance de l’identité de Phalante.

L’héroïsme n’est pas un choix pour Phalante, il s’impose naturellement à lui. Phalante est fils de Duc, même s’il l’ignore, ses agissements sont le fait de sa noblesse. Phalante est venu à Tarente pour sauver son ami, non pas pour s’affirmer en tant que héros libérateur, mais parce que sa naissance, qu’il ne connaît pas encore, le pousse à agir de façon héroïque quand une situation périlleuse se présente. Dans les tragi-comédies, les jeunes nobles sont par naissance des héros et les pièces fournissent, presque toujours, l’occasion à ses jeunes hommes de prouver la valeur propre à leur rang, tout en faisant la fierté de leurs pères.

Le romanesque §

Le romanesque mêle l’amour et les aventures extraordinaires. En ce sens, Les Rivaux amis est une tragi-comédie romanesque.

La définition de Gérard Genette s’applique parfaitement au genre tragi-comique : « Le romanesque, chacun sait cela, c’est la passion triomphant (le plus tard possible) des obstacles11. »

L’amour §

L’amour est le ressort principal de la tragi-comédie. L’amour est omniprésent dans Les Rivaux amis, comme l’écrit Georges Forestier : « Tout chez Boisrobert est subordonné à l’intrigue amoureuse12. »

Les problèmes politiques causés par la querelle entre Iolas et Iarbe bouleversent bien peu les princesses. Ce sont les obstacles à l’épanouissement de leur amour, causés par ce différent, qui les préoccupent.

Les agissements de Iolante sont révélateurs de la place tenue par l’amour dans la détermination des personnages. Iolante était destinée à Phalante. Il l’a délaissée pour sa jeune sœur Liliane, mais Iolante aime Phalante :

Sur le point qu’Iolante entroit en frenesie,
Que nos feux mutuels fondoient sa jalousie.

Cet amour non partagé en fait la rivale de sa propre soeur. De plus, son frère, sur le point de mourir, veut offrir tous ses biens (y compris sa femme et le destin de ses sœurs) à son ami Phalante. Iolante ne pouvant supporter l’idée d’être sous l’emprise de celui-là même qui l’a dédaignée, décide de se venger : « Il faut avant le jour, que ma vengeance éclate. »

Cette vengeance se concrétise par la fuite vers le camp de l’ennemi. Cette trahison, cependant, n’est en aucun cas une manœuvre politique. Dans la démarche de Iolante, il n’y a aucune volonté de s’immiscer dans le conflit. C’est un acte d’amour malheureux, une réponse au dédain de Phalante, le geste d’une jeune femme délaissée et non pas l’acte prémédité d’une « traîtresse politique ».

Les échanges amoureux sont nombreux dans Les Rivaux amis. Les obstacles, qui ne sont pas de nature à séparer les amants comme dans certaines tragi-comédies, n’empêchent pas Phalante et Liliane de se prouver leur amour.

À l’acte II, Liliane apprend que Phalante aime aussi Bérénice. Lorsqu’elle retrouve son amant, après les reproches d’usage, il parvient à la convaincre de la différence de l’amour qu’il porte à Bérénice par rapport à celui qu’il éprouve pour elle : « Je sens pour Berenice une innocente flame. »

Compréhensive et généreuse, Liliane fait à Phalante une des plus belles déclarations d’amour de la pièce :

Non, non, voy sa beauté, puisqu’elle te contente,
Pourveu que ton amour réponde à mon attente:
Sois libre en tes désirs, ne te contrains pas tant,
Je t’estime fidelle, & je t’ayme inconstant

L’importance de l’amour dans la tragi-comédie est marquée par le fait que tous les personnages principaux sont engagés dans une relation amoureuse (même si Iolante n’est pas dans une situation d’amour réciproque, elle rencontre l’amour à la fin de la pièce).

Le dénouement révèle la prédominance de ce sentiment. Les problèmes politiques et les obstacles sont rapidement éludés pour parvenir à ce que chacun désire le plus : le mariage, comme victoire de l’amour sur les épreuves.

Les aventures extraordinaires §

Les faits extraordinaires se glissent un peu partout dans les tragi-comédies. La magie apparaît souvent dans les tragi-comédies. Elle intervient là ou les hommes ne peuvent plus rien faire et elle souligne l’origine romanesque du genre.

Dans Les Rivaux amis, il n’y a pas de magicien, c’est Carinte qui sauve la vie de Iolas grâce à un remède légué par son père :

Il est vray qu’en mourant mon Pere m’a laissé
Ce souverain remede, & souvent exercé,
Qui détruit du venin la qualité mauvaise.

Carinte accentue les vertues extraordinaires de son « herbe » en n’ayant aucun doute sur sa réussite...

Mon herbe toutefois, dont je sçay la puissance,
En deux heures luy peut donner toute allegeance

... et en soulignant l’incapacité des médecins : « Dans l’Art des Medecins sa perte est resoluë ».

Cette guérison est d’autant plus spectaculaire qu’elle est considérée comme extraordinaire par les personnages de la pièce. Bérénice doute, mais désire croire en la magie : « Croiray-je à ce miracle ? »

Phalante, au départ, est sceptique, mais il finit par se réjouir de ce remède qui sauve la vie de son ami : « J’adore ce miracle, & la main qui l’a fait. »

Le fait que Bérénice et Phalante qualifie le remède de « miracle » confère à la guérison de Iolas, sa nature extraordinaire. En acceptant immédiatement cet événement heureux et en ne doutant pas de son efficacité, ils auraient fait disparaître toute la dimension magique du remède de Carinte. Il y a magie et surgissement de faits extraordinaires quand une force, impénétrable à l’homme (ce qui explique son scepticisme), intervient pour lever des obstacles, là ou l’intelligence humaine ne peut plus agir.

Parmi les événements extraordinaires de la pièce, il y a aussi les coïncidences. La coïncidence est un artifice très romanesque, nécessaire à toute fiction, car sans elle rien n’arrive. La vie de Phalante est jonchée de rencontres surprenantes. Durant ces nombreux voyages, le fait qu’il tombe amoureux de Bérénice, la seule femme qu’il n’aurait pas du aimer, puisqu’elle est sa sœur, est une coïncidence aussi extraordinaire que romanesque. On ne voit pas tous les jours un jeune homme tombé amoureux de celle qu’il ignore être sa sœur.

Dans Les Rivaux amis, les coïncidences ne sont pas uniquement des rencontres, elles s’apparentent parfois à des gestes. À l’acte V, Phalante combat contre Ménandre. Ils portent tous deux un casque. Phalante ne peut donc pas reconnaître son père putatif. Il s’agit déjà d’une coïncidence en soit que les deux hommes se retrouvent face à face au combat, alors qu’il ne se sont pas vu depuis six ans. C’est alors qu’un fait extraordinaire se produit : « Icy le Casque tombe de la teste de Menandre, qui est recogneu de Phalante pour son Pere putatif ».

Cet événement tient presque autant du miracle que la guérison de Iolas. Il arrête le combat sur la scène et il permet d’amorcer le processus de reconnaissance de Phalante. Il représente parfaitement l’esthétique tragi-comique car il mêle l’héroïsme au romanesque.

Le ton enjoué §

La tragi-comédie possède un ton particulier. Selon Hélène Baby-Litot, elle a « le secret de ce ton désinvolte qui rend impossible toute emphase dramatique13 ». Ce ton pourrait être qualifié d’« enjoué », car il n’atteint jamais le comique.

Dans Les Rivaux amis, Boisrobert donne souvent ce ton en utilisant les quiproquos et les rebondissements.

À la scène I de l’acte II, Bérénice et Phalante se retrouvent pour la première fois. Ils croient tous deux Iolas mort, alors que celui-ci est caché dans la pièce ou ils se trouvent. Leurs propos n’ont, indépendamment du contexte, rien d’enjoués puisqu’ils regrettent la perte d’un être cher, tout en justifiant mutuellement leurs actions. Phalante feint de ne pas reprocher à Bérénice d’avoir épouser Iolas : « J’estois, je le confesse, indigne de vos charmes ».

Bérénice s’accuse également et veut avoir la responsabilité de leur « non-union » :

Je te diray pourtant, pour consoler ta foy,
Que par la loy d’honneur j’ay peché contre toy.

Mais le fait que Iolas ne soit pas mort, qu’il les écoute tout en étant caché et qu’il ponctue, sans être entendu d’eux, leurs déclarations par des paroles qui montrent sa surprise, brise « toute emphase dramatique » :

Dieux! que viens-je d’entendre? est-il vray que je veille?
La chaste Berenice est l’objet de sa flame ?

La présence de Iolas brise le caractère solennel de cette rencontre. Le spectateur s’attend à voir surgir Iolas de sa cachette, c’est d’ailleurs ce qu’il fait à la scène II : « Il ne tiendra qu’à toy, me voila plein de vie ».

Ce coup de théâtre, très prévisible pour le spectateur, accentue le caractère enjoué de la scène. Iolas ne se pose ni en mari jaloux, ni en ami déçu. Par son attitude compréhensive, il empêche la scène de tourner au pathétique. Aucun affrontement, en effet, n’a lieu entre Phalante et Iolas. Ce dernier accepte immédiatement l’idée que son ami ait pu aimer Bérénice avant lui :

Sçache que la Raison, qui toujours me conseille,
Et qui fait mon bon-heur de tes propres plaisirs,
M’auroit fait preferer tes voeux à mes desirs.

Le ton enjoué de la tragi-comédie provient, peut-être, du fait que les personnages n’ont pas besoin d’être convaincu par un long discours rhétorique pour admettre une réalité ou faire confiance à la personne qu’ils aiment.

Le début de la scène 3 de l’acte IV se déroule aussi sur un ton enjoué. Liliane est rassurée. Son frère vient d’être sauvé grâce au remède de Carinte, mais Phalante ignore encore cette bonne nouvelle. Elle profite de cet avantage pour l’aborder d’une manière légère :

Ou peut aller Phalante, ainsi triste & pensif?
D’ou luy vient ce chagrin, & ce deuil excessif,
Lors que tout est ravy d’un excez d’allegresse?

Elle sait pertinemment ce qui cause la tristesse de Phalante, ses interrogations ne sont que d’amoureuses provocations. Au risque de le choquer par son attitude enjouée, Liliane décide de ne pas annoncer immédiatement à Phalante la guérison miraculeuse de Iolas. Elle savoure son bonheur et semble éprouver un certain plaisir à laisser Phalante, quelques instants de plus, dans son chagrin. Ses propos sont hautement ironiques : « Ma rencontre peut estre a causé sa tristesse? »

Elle se moque littéralement de lui et se venge gentiment de son attitude qu’elle qualifiait de volage14. De plus, l’emploi de la troisième personne accentue cette impression de légère moquerie. Elle s’adresse à sa confidente comme si Phalante n’entendait pas leur conversation. Evidemment, Phalante, ne pouvant rester insensible à cette étrange gaieté, alors que pour lui la situation est encore grave, lui reproche avec force son attitude. C’est, sans doute, ce que Liliane recherchait par ce ton enjoué, provoquer sa colère pour qu’il revienne à elle.

Il n’y a pas d’« emphase dramatique » car ce choix dramaturgique ne se justifie pas. Les situations ne sont que virtuellement tragiques. La vie de Iolas est menacée mais il ne meurt pas.

Les obstacles sont présents entre les amants mais ils ne sont pas de nature à les empêcher de se déclarer leur amour. La trahison de Iolante n’est pas d’une grande importance...

De plus, il semble important de souligner que le ton enjoué vient de l’attitude et des propos des personnages principaux. Ce sont les princes et les princesses qui donnent de la légèreté à certaines scènes. Le ton enjoué n’est pas l’apanage des personnages de rangs inférieurs. Ce ton survole toute la pièce.

Typologie §

L’auteur de tragi-comédie emploie des acteurs types pour construire sa pièce. Ainsi, de pièces en pièces, les amoureux adoptent le même discours, les rivaux sont aussi déterminés, les pères orgueilleux et les confidents complices.

Les amoureux §

Les amoureux sont les personnages principaux de la tragi-comédie. Les Rivaux amis n’échappent pas à cette règle, et, présentent même deux couples d’amoureux. Même si ces personnages ont en commun la jeunesse, la beauté et presque toujours la noblesse, les héros masculins se différencient, par leurs actions nobles, de la figure féminine de l’amoureuse.

Phalante et Iolas se ressemblent. Cette typologie très marquée les rend presque interchangeables. Leurs sentiments sont nobles. Iolas est prêt à s’effacer, lorsqu’il apprend que Phalante a aimé Bérénice avant lui :

Et je n’ay rien de cher, ny d’agreable au monde,
Que je ne cedasse, au premier mouvement, (Acte II, scène 2).

Phalante pour respecter sa promesse, est prêt à épouser Bérénice (le sacrifice est moindre), quand son ami mourant le lui demande, même s’il aime Liliane.

Iolas, lorsqu’il fait don de la femme qu’il aime à son ami Phalante, dès la scène II de l’acte II (alors que sa vie n’est pas encore en danger), ne cherche pas à se guérir de « la maladie d’amour » dont parle Marc Fumaroli dans un de ses articles15 :

Chez Corneille, Alidor, par des moyens analogues et extravagants, veut se libérer de la passion qui le porte vers sa fiancée Angélique. Ce malade d’amour veut donc être à lui-même son propre médecin, retrouver sa liberté de jugement.

Dans La Place royale, Alidor fait don d’Angélique à son ami Cléante, qui aime secrètement celle-ci, pour se libérer de la passion amoureuse. Dans Les Rivaux amis, la démarche de Iolas est totalement différente. Son acte est infiniment plus généreux que celui d’Alidor. Iolas veut s’effacer car il vient d’apprendre que son ami a aimé Bérénice avant lui. Il fait passer les sentiments de son ami avant les siens, alors qu’Alidor utilise son ami pour se guérir de l’amour.

La générosité est le sentiment qui caractérise le mieux le héros de tragi-comédie.

Les deux héros, cependant, ne sont pas totalement à égalité. Iolas est prince, il n’a rien à prouver pour affirmer son courage qui est l’apanage de son rang. Phalante ne sait pas qu’il est le fils du Duc de Calabre. Il doit prouver son courage par ses actions. Il ne devient pas prince en défendant Tarente et en s’illustrant dans des combats victorieux, puisqu’il l’est de naissance. Pour le spectateur du XVIIe siècle, qui connaît les acteurs-types de la tragi-comédie, le courage de Phalante est la conséquence de sa noblesse et non pas le contraire. Il a agit avec honneur parce qu’il était prince. À la figure du héros amoureux, s’ajoute, pour Phalante, celle non moins typique du « prince déguisé », même si ici son déguisement est inconscient. Il est révélateur, à ce propos, d’étudier la liste des acteurs. Alors que l’intrigue amoureuse surpasse largement l’intrigue politique, dans Les Rivaux amis, Phalante et Iolas sont définis selon leur statut social et non pas selon le critère de leurs relations amoureuses. Le lecteur sait dès le début de la pièce que Phalante est le « Fils inconu d’Iarbe » (la culture théâtrale du spectateur le lui laisse imaginer), alors que cette même liste ne précise pas qu’il est l’amant de Liliane. La liste liminaire contribue à faire des deux héros des acteurs-types qui doivent être, avant tout, des princes généreux et courageux.

Une amitié très forte lie Iolas et Phalante. À certains moments de la pièce, ils placent l’amitié au dessus du sentiment amoureux :

C’est sur ton amitié que ma gloire se fonde,
Et je n’ay rien de cher, ny d’agreable au monde,
Que je ne te cedasse, au premier mouvement.

Ce type de relations amicales très fortes vient des auteurs antiques, comme l’écrit Alexandre Cioranescu : « La tradition classique mettait l’amitié au-dessus de tout, et cette tradition n’était pas perdue16. » Il montre que Boccace est un des premiers à avoir décrit, dans Tite & Gésippe, « la valeur primordiale de l’amitié, qui passe après l’amour... » Le sens de l’amitié fait donc aussi partie de la typologie des héros masculins de la tragi-comédie.

Les héroïnes amoureuses de la tragi-comédie possèdent les qualités qui sont propres à leur rang dès la naissance. En utilisant, une nouvelle fois, la liste liminaire force est de constater que Bérénice et Liliane sont mentionnées respectivement comme la « Fille du Duc de Calabre » et comme une des « Princesses de Tarente » et non pas comme les maîtresses de Iolas et de Phalante.

Elles agissent selon leur rang, en respectant les bienséances qu’imposent leur statut. Bérénice, avertie de la fausse nouvelle du décès de Iolas, réagit avec la dignité d’une veuve de sa condition :

La douleur m’a du tout de raison dépourveuë;
Je n’aurois pas le coeur de soutenir sa veuë.

Liliane reste digne, même si Bérénice n’est qu’involontairement sa rivale, il n’y aucune scène d’affrontement, ni de jalousie. Elles ne s’adressent la parole qu’à l’acte IV, une fois que Iolas est sauvé et qu’elles ne sont plus rivales.

Elles respectent les impératifs sociaux. Ainsi, lorsque Bérénice a connu Phalante, avant de rencontrer son époux, elle ne s’est jamais interdit de l’aimer parce qu’il n’était pas prince, mais, elle a toujours su que son père s’opposerait à cette mésalliance...

Mais comme pour l’honneur cette Belle estoit née,
Quoy qu’elle m’aimast fort, elle me fit sentir,
Que son coeur à ce point ne pouvait consentir.

...regrette Phalante à la scène 2 de l’acte I.

Elles aiment mais apparaissent plus sages et moins passionnées que leurs amoureux qui ornent leurs discours de rhétorique galante.

Le sentiment qui lie Phalante à Bérénice est une des plus complexes de la pièce. Le lecteur sait qu’ils sont frère et sœur. Le spectateur le présume grâce à sa culture théâtrale. Ce couple frôle, sans le savoir, un interdit majeur : l’inceste.

Dans la pièce, cependant, de nombreux indices suggèrent que Phalante a comme une intuition au sujet du sentiment qu’il éprouve pour Bérénice :

Un mouvement secret, dont mon coeur est complice,
Me donne à Liliane, & puis à Bérénice.
Si l’une a plus d’atraits, l’autre a plus de douceur,
J’aime l’une en Maistresse, & cheris l’autre en Soeur.

Phalante a le pressentiment d’un amour fraternel. Il procède une seconde fois, dans Les Rivaux amis, à une différenciation de ses sentiments, en séparant nettement ceux qu’il éprouve pour Liliane de ceux qu’il ressent pour Bérénice :

Bref je croy qu’en l’aimant je puis t’étre fidelle,
Et m’attacher à toy, sans me séparer d’elle [...]
Je sens pour Berenice une innocente flame,
Dont l’ardeur pure & sainte échauffe bien mon ame.

Cette relation ambiguë est relativement typique de la tragi-comédie. Même si Boisrobert la traite dans Les Rivaux amis d’une manière singulière, il a déjà abordé ce thème en 1633 dans Pyrandre et Lisimène. Il n’y a, en effet, que deux comportements incestueux dans les tragi-comédies : le drame de s’aimer quand on est frère et sœur, et, risquer involontairement l’inceste lorsque l’on ignore son identité.

Les personnages amoureux ne sont pas les seuls, cependant, à respecter certains codes.

Les rivaux et les rivales §

Les rivaux et les rivales peuplent les tragi-comédies. Ce sont des personnages antipathiques qui s’opposent concrètement et symboliquement aux héros.

Dans Les Rivaux amis, Phalante et Iolas, Bérénice et Liliane se trouvent confrontés à des situations de rivalité étant donné la réciprocité de leurs relations, mais en aucun cas, ils ne peuvent figurer parmi les acteurs-types de la rivalité. Un rival est un opposant. Or, aucun de ces personnages ne s’opposent volontairement à la relation de l’autre couple.

Iolante est la seule et unique rivale de la pièce. C’est un personnage ambigu. Ce qui la motive, avant tout, c’est d’avoir été dédaignée par Phalante, alors qu’elle en est amoureuse :

Le fuyray-je? ah! mon coeur, ce Volage me plaist,
Et tu le veux aimer, tout inconstant qu’il est (Acte II, scène 4).

Mais, chez elle, le dépit n’entraîne pas la violence. Comme beaucoup de personnages féminins, Iolante opte pour la dénonciation. Ce procédé, pour le moins déloyal, est la réplique féminine à la violence des rivaux masculins. Iolante trahit car sa motivation est double. Croyant son frère sur le point de mourir, elle refuse l’union de Phalante et Bérénice, elle se croit, de plus, victime d’une injustice. En plus de sa femme, Iolas donne ses biens et confie ses sœurs à son ami. Iolante s’oppose à la volonté de son frère et n’accepte pas d’être lésée par un homme qui l’a délaissée.

Un personnage de rival est, nécessairement, isolé par rapport aux autres protagonistes de la pièce. Ainsi, Iolante est le seul personnage qui s’exprime au moyen du monologue. À deux reprises : acte III, scène 3 et acte IV, scène 4, Iolante se retrouve seule en scène et montre sa colère et son dessein.

Iolante, tout en incarnant la rivalité, appartient à un épisode selon la définition que Georges Scudéry en donne en 1637 dans ses Observations sur le Cid :

Ces amplifications, qui ne sont pas tout à fait nécessaires, mais qui ne sont pas aussi hors la chose, s’appellent des épisodes chez Aristote; et l’on donne ce nom à tout ce que l’on peut insérer dans l’argument, sans qu’il soit de l’argument même.

Iolante est dédaignée par Phalante, elle ne s’intègre donc dans aucune relation amoureuse. Elle aime sans réciprocité, comme l’infante du Cid qui est la figure par excellence du personnage épisodique, selon les détracteurs de Corneille. Iolante est souvent présente aux côtés de sa sœur Liliane, mais son rôle est assez limité dans la pièce. Sa trahison, en effet, n’a que très peu d’impact sur le déroulement de l’action comme sur les autres personnages.

Il ne faut voir, cependant, aucune profondeur psychologique dans les agissements de Iolante. Elle incarne la rivale et son rôle se cantonne à l’opposition. L’aspect mouvementé de la tragi-comédie fait qu’elle n’est pas seule a joué ce rôle.

Le père : le duc de Calabre §

Comme les rivaux, les pères de tragi-comédie sont des opposants. Dans Les Rivaux amis, comme dans beaucoup de pièces, la figure du père se superpose à celle du roi. Mais, ici, cette double puissance ne donne pas au duc de Calabre un pouvoir démesuré. Il n’apparaît qu’à l’acte V, son temps de parole s’en trouve donc réduit et son influence limitée. Sur la liste des acteurs, il n’est inscrit qu’en treizième position. C’est sans lui que l’action principale de la pièce évolue, car il ne joue presque aucun rôle dans l’intrigue amoureuse. Il ne s’oppose pas à l’union de Iolas et de sa fille Bérénice, puisque c’est lui même qui a arrangé ce mariage. Le tempérament intéressé est un des aspects les plus marquant des pères de tragi-comédie :

Et puis le Duc son pere en ce Prince admirable,
Des partis qui s’offroient trouvant le plus sortable,
Il le voulut d’abord aux autres preferer,
Sans consulter sa Fille, & sans deliberer.

Il n’intervient pas, non plus, dans les projets d’union de Liliane et de Phalante, puisqu’il ignore que ce dernier est son fils. Iarbe ne joue qu’un seul rôle dans l’intrigue amoureuse, il est l’initiateur involontaire du déguisement inconscient de Phalante. Si celui-ci avait su, plus tôt, qu’il était le frère de Bérénice, la possibilité qu’il l’épouse aurait été impensable. De la sorte, l’obstacle majeur de l’union de Phalante avec Liliane disparaissait immédiatement. Iarbe apparaît comme un opposant involontaire à l’intrigue amoureuse.

En revanche, il exerce son pouvoir par les armes. Son tempérament belliqueux contribue à l’aspect héroïque de la pièce. Il se rapproche de la figure du père orgueilleux. Il n’hésite pas, en effet, à se venger de son beau-fils en assiégeant Tarente. Même si Iolas, le premier, a lancé l’offensive, Iarbe est en tort, il n’a pas respecté sa promesse, qui consistait à livrer au prince « trois places » proches de Tarente :

Ce Duc plein de colere & de ressentiment,
Chercha de se venger aussi soudainement,
Maudit son allience; & luy faisant la guerre,
L’assiegea dans Tarente, & par mer, & par terre:

Iarbe agit plus comme un ennemi que comme un père. Pour cette raison, il n’apparaît sur la scène qu’au moment ou l’intrigue se déplace sur le plan guerrier.

Boisrobert fait du duc de Calabre un personnage complexe, possédant tous les aspects typiques de père de tragi-comédie : l’intéressement, l’orgueil, le pouvoir... sans, toutefois, dépasser le statut de personnage épisodique. Sa présence seule suffit-elle à représenter une opposition ?

Les confidents §

Les confidents et les confidentes sont, bien souvent, les doubles des héros et ne servent qu’à éviter les monologues. Dans les tragi-comédies, ce qui différencie les confidents, c’est leur noblesse.

Carinte est présentée sur la liste des acteurs comme une « Fille d’honneur des Princesses de Tarente ». Elle est d’une noblesse plus élevée qu’une simple suivante, mais son rôle est le même. Elle est là pour écouter Liliane sa maîtresse, mais elle peut aussi à l’occasion dépasser cette fonction. En plus de recevoir des confidences, Carinte agit. Grâce à elle et à son remède miracle, Iolas a pu être sauvé.

Les confidentes participent parfois au bonheur de leur maîtresse, mais rares sont celles, comme Carinte, qui en sont instigatrices :

Carinte, à qui je dois la lumiere du iour,
Le bien de mon Estat, & l’heur de mon amour;
Que feray-je pour toy dans ce bien-fait extréme?

Bien évidemment, Carinte ne demande rien en échange. La seule chose qui compte pour une confidente fidèle est le bonheur de celle qu’elle sert.

Hydaspe n’a pas l’opportunité d’une telle action pour aider son maître Phalante. Il se comporte comme un parfait confident de tragi-comédie. Il écoute et pose les questions nécessaires pour que le discours de son double ne soit pas un monologue :

Veut-il se laisser vaincre à ses propres douleurs ?
En pleurant ton amy, veux-tu cesser de vivre?

Il résume et simplifie, en donnant l’illusion d’une conversation :

Je touche au but, Phalante, & comprens le mistere,
Tu viens servir la Soeur, aussi-tost que le frere,

Un troisième personnage est annoncé comme « le Confident d’Iarbe », dans la liste des acteurs, il s’agit de Ménandre qui, en revanche, ne correspond pas au personnage-type du confident. Seuls les personnages principaux ont un confident dans la tragi-comédie, or Iarbe n’apparaît qu’à l’acte V de la pièce. Ménandre connaît ses secrets mais ils n’ont pas une relation maître/confident, Iarbe le considère comme un gentilhomme de son duché.

Les Rivaux amis, comme la plupart des tragi-comédies des années 1630, sont peuplés de personnages typiques qui se ressemblent. Ils se comportent selon leur fonction. Ainsi, il est difficile de différencier un amoureux d’un autre comme il est courant de croiser des rivaux inactifs. Ils agissent, presque tous, pour ou contre l’union d’un ou plusieurs couples. Ce personnel dramatique peut être réparti en deux catégories : les opposants et les adjuvants. C’est, en effet, l’enjeu d’une tragi-comédie de séparer pour réunir un ou plusieurs couples d’amants.

Une poétique de la tension §

Gérard Genette, dans son article « L’or tombe sous le fer17 », parle d’une « dramaturgie de l’opposition » pour qualifier l’écriture poétique du début du XVIIe siècle que certains appellent baroque :

Ainsi, Or s’oppose tantôt à Fer, tantôt à Argent, tantôt à Ivoire, tantôt à Ebène. Ivoire et Ebène s’attirent, comme Albâtre attire Charbon ou Jais, qui s’oppose à Neige, qui craint l’Eau (et le Feu), qui évoque d’un côté Terre (d’ou Ciel), de l’autre Feu ou Flamme, qui appelle ici Fumée, là Cendre, etc.

Ce climat de tension est rendu possible par l’utilisation de certaines figures de rhétorique privilégiées, comme l’antithèse ou l’oxymore.

Didier Soullier18 place aussi l’opposition au centre de cette écriture :

[...] la rhétorique se met simplement au service des tendances structurantes de l’imaginaire. Ce constat est encore renforcé pour qui observe que l’univers baroque, que l’on sait conflictuel, mouvant et inconnaissable, a suscité le recours systématique à des figures qui expriment la contradiction et l’opposition non résolues des forces : le paradoxe, l’antithèse et l’oxymore.

Dans Les Rivaux amis, Boisrobert assimilent certaines de ces oppositions, sans jamais avoir l’idée d’appartenir à une catégorie esthétique. La vie et la mort est le couple qui représente le mieux cette poétique de la tension : « Vy pour luy, si tu veux que ie meure en repos. »

Ces deux verbes, on ne peut plus opposés, trouvent leur valeur profonde dans leur union au sein d’une même antithèse. Dans cette poétique, la vie n’a de sens que si elle est confrontée à la mort. Le contexte prouve ici l’importance que Boisrobert attache à la force de cette figure. Iolas, se croyant sur le point de mourir, veut unir sa femme Bérénice à son ami Phalante. Face à leur refus respectif, il entreprend de les convaincre en leur montrant que par leur mariage, l’amour qu’il leur porte pourra subsister après sa mort (encore un nouveau couple d’opposition : l’amour et la mort). Ce n’est donc pas un hasard si Boisrobert choisit de conclure la tirade de Iolas par cette antithèse, il connaît l’effet que peut produire cette opposition, à la fin d’une argumentation.

Cette opposition peut aussi servir à créer des images violentes qui émaillent souvent les tragi-comédies :

Pour me développer d’un grand tas de corps morts,
Ou j’ay presque tout vif, trouvé ma sepulture.

Même si « l’enterré vivant » n’est pas un thème littéraire comme la « belle more » ou la « belle en deuil », cette image est le fruit d’une démarche identique : l’association de contraires. Le paradoxe appartient aussi à la poétique de la tension.

L’oxymore est souvent considéré comme une antithèse extrêmement violente. Boisrobert, à travers les propos de Phalante, procède, à la scène III de l’acte IV, à une véritable accumulation de cette figure pour souligner la colère du personnage :

Ta clemence est injuste, & ta pitié cruelle:
Ta main r’ouvre ma playe apres sa guerison,
Et le miel qu’elle m’offre est meslé de poison.

Tout est tension dans les paroles de Phalante. Comme l’écrit Gérard Genette19 :

La poétique baroque se garde bien de combler les distances ou d’atténuer les contrastes par la magie unifiante d’une tendresse : elle préfère les accuser pour mieux les réduire à la faveur d’une dialectique foudroyante.

Il faut souligner la singularité de Boisrobert qui invente ses propres tensions, même s’il est évident qu’il n’a pas conscience d’appartenir à une poétique.

Le titre de la pièce de Boisrobert est tout aussi paradoxal. Durant la première moitié du XVIIe siècle, de nombreux auteurs de comédies et de tragi-comédies utilisent des titres de ce type, comme le montre Georges Forestier dans un de ses articles20 :

À une époque où l’un des grands soucis des auteurs dramatiques était d’exciter la curiosité d’un public instable et difficile, le choix de titres paradoxaux, lourds de mystères et garants de surprises, figurait assurément au nombre des techniques d’incitation qu’ils avaient à leur disposition.

Le succès de ce genre de titre se mêle à celui remporté par les intrigues empruntées au théâtre espagnol, car ils ont en commun le fait de jouer sur une dialectique de l’être et du paraître, une des tensions fondamentales de la poétique de ce début de siècle. Cette vision paradoxale du monde s’applique donc même au choix des titres des pièces de théâtre. Aussi la formulation oxymorique du titre de la tragi-comédie de Boisrobert, Les Rivaux amis, révèle l’opposition de deux plans : celui de la réalité et celui des apparences. De cette façon, il est possible d’expliquer le titre de la sorte : Iolas et Phalante sont amis en réalité et rivaux en apparence. Les Rivaux amis reposent sur la « dramatisation de l’oxymore initial ».

La pièce est construite autour de cette donnée fondamentale : Iolas et Phalante sont à la fois rivaux et amis, mais sur des plans différents. Leur amitié est réelle, elle est profonde et ils ne cessent de s’en donner des preuves, mais leur rivalité ne peut s’accomplir que sur le plan des apparences, puisque Phalante et Bérénice sont frère et sœur.

Cette dialectique de l’être et du paraître est en grande partie destinée au spectateur, lui seul peut comprendre les paroles à double sens et l’ironie de certaines situations car il connaît la signification du titre paradoxal :

L’ironie fonctionne essentiellement sur le plan externe, c’est le public de la comédie qui est véritable destinataire du discours ironique21.

Ainsi, à la scène I de l’acte I, seul le spectateur est en mesure de comprendre qu’au travers des propos mystérieux de Phalante apparaissent les premiers signes de l’amour fraternel qu’il porte à Bérénice :

Vn mouvement secret, dont mon coeur est complice,
Me donne à Liliane, & puis à Bérénice.
Si l’une a plus d’attraits, l’autre a plus de douceur,
J’aime l’une en Maistresse, & cheris l’autre en Soeur.

Phalante a l’intuition de la réalité, mais il demeure sur le plan des apparences. Il se croit rival de son ami, même s’il a l’impression que le sentiment qu’il éprouve pour Bérénice est différent de celui qu’il porte à Liliane.

Cependant, Boisrobert, contrairement aux modèles espagnols et aux auteurs français de comédies qui s’en inspirent, rétablit soigneusement, à la fin de sa tragi-comédie, la hiérarchie entre le monde des apparences et celui de la réalité. En apprenant sa véritable identité, Phalante comprend qu’il n’a jamais été véritablement le rival de son ami. Phalante et Iolas ne sont que des amis, l’oxymore initial n’a plus de sens. Les tensions artificielles des Rivaux amis se sont neutralisées. L’ordre a surmonté le désordre.

Les
Rivaux
Amis
Tragi-comédie §

A
MONSEIGNEUR
LE COMTE
D’ANNAN22. §

Monseigneur,

De quelque nature que soit la Gloire, elle a cela de particulier avec le feu de s’élever toujours en haut, & de n’agir jamais si noblement que sur les choses le moins attachées à la matière terrestre. Il en est de mesme des hommes illustres; qui dedaignent si fort les actions villes & rampantes23, qu’ils n’en font pour l’ordinaire que de glorieuses, & de relevées. Dequoy je m’asseure, on ne s’estonnera pas beaucoup, si l’on considere que cét aduantage est un effet de la bonne education, & encore plus de la Nature, qui dénie la pluspart du temps aux Ames vulgaires, ce qu’elle donne presque tousjours aux personnes de grande naissance. Je sçay MONSEIGNEUR, qu’au point ou la vostre est considerable, elle vous fait assez estimer des honnestes gens, sans qu’il soit besoin que je le publie. Aussi ne pretends-je pas de vous loüer icy, pour faire sçavoir à tout le monde que personne n’ignore; mais plûtost pour rendre à vos vertus une recognoissance d’autant plus juste, qu’elles vous font admirer de tous en general, & de moy particulierement. Car je croy ne rien donner à la Flaterie, si je dis qu’en un âge encore tendre, vous tesmoignez avoir une moderation extraordinaire, & que les dons du corps sont accompagnez en vous de ceux de l’esprit, dans une solide connoissance des Arts & des Langues. Vous avez si bien appris la nostre, qu’estant asseuré comme je suis, qu’elle vous est familiere, & que vous aimez passionement les Ouvrages de Prose & de Vers, je prends la hardiesse de vous envoyer celuy-cy, que j’ay depuis peu, fait mettre en lumière. C’est une nouvelle piece de Theatre, que vostre grande REINE24, qui est une des merveilles de nostre FRANCE, & les delices de l’ANGLETERRE, a déjà veue escrite à la main, & qu’elle a mesme daigné honorer de son approbation; Ce qui me fait esperer, que cette TRAGI-COMEDIE ayant eu le bon-heur de luy plaire, vous n’aurez pas desagreable qu’elle vous soit dédiée. Recevez la doncques s’il vous plaist, pour un témoignage de ce que je dois à vostre Vertu, & du service que je vous ay voüé, puis que je suis de toute mon ame.

MONSEIGNEUR,

Vostre tres-humble, & tres obeïssant serviteur, I. BAUDOIN25.

AU LECTEUR. §

Je vous entretiendrois amplement sur ce Poëme Dramatique; si je ne sçavois, qu’en le lisant vous-mesme d’un bout à l’autre, vous en trouverez sans doute le sujet plus divertissant, & la tissure26 plus agreable. Il me suffit de vous dire, que son Autheur est assez connu par le merite de son esprit, & par ses autres Ouvrages, pour vous faire juger equitablement de ce que vaut celuy-cy. C’est une TRAGI-COMEDIE, accommodée au Theatre, où, quand on l’a representée, elle n’a pas manqué d’Approbateurs, qui luy ont donné de legitimes loüanges. Vostre sentiment secondera le leur je m’asseure, en la voyant sur le papier; et vous advoüerez, à vray dire, que l’invention en est belle, la conduitte judicieuse, & l’intrigue ingenieusement demeslée. Que si par mesgarde, il s’y est glissé des fautes d’impression, vous seriez peu raisonnable de ne les excuser pas, puis qu’il n’est point de Liure qui s’en exempte, quelque diligence qu’on y apporte.

ACTEURS. §

  • PHALANTE, Fils inconu d’Iarbe, Duc de Calabre.
  • HYDASPE, Compagnon de Phalante.
  • IOLAS, Prince de Tarente.
  • CLARIDAN, Capitaine de Phalante.
  • BERENICE, Fille du Duc de Calabre.
  • LE PAGE,
  • IOLANTE, &
  • LILIANE, Princesses de Tarente, Sœurs d’ Iolas.
  • LES MEDECINS du Prince Iolas.
  • CARINTE, Fille d’honneur des Princesses de Tarente.
  • CLEONTE, Capitaine des gardes d’Iolas.
  • ARONTE, Gentil-homme d’Iolas.
  • IARBE, Duc de Calabre.
  • LES SOLDATS,
  • MENANDRE, Confident d’Iarbe.
  • ALMEDOR, Gentil-homme d’Iarbe.
La Scene est à Tarente.

ACTE I §

SCENE I §

PHALANTE, HYDASPE, CLARIDAN.

HYDASPE

Enfin tu ne peux plus différer de me dire,
Le sujet important qui cause ton martyre,
Et quelle occasion t’oblige de chérir,
Ces Tarentins pressez, que tu viens secourir.
5 Nous voila parvenus dans la Ville assiégée;
Avant que d’aborder la Princesse affligée,
De grace, éclaircy moi, favorise mes voeux,
Dy moi ce qui nous meine.

PHALANTE

Hydaspe, je le veux,
Puisque je l’ay promis, il faut que je seconde
10 Le desir de l’amy le plus discret du monde;
Qui vivement touché de la peine où je suis,
Ainsi que mes honneurs, partage mes ennuis:
Mais amy, je ne puis contenter ton envie,
Sans faire en abrégé l’Histoire de ma vie.
15 Marchons vers le Palais tousjours au petit pas,
Cependant Claridan, dispose nos Soldats,
Rends de ces Calabrois l’entreprise inutile,
Je te commets le soing du salut de la Ville,
Qui pleint son brave Chef, perdu parmy les morts,
20 Et qui n’espere plus en rien qu’en nos efforts,
Jette les yeux par tout, tourne, et veille sans cesse,
Tandis que nous irons visiter la Princesse.

CLARIDAN

Vous pouvez sur mes soins reposer seurement.

SCENE II §

PHALANTE, HYDASPE.

PHALANTE

Puisque tu veux sçavoir l’estat de mon tourment,
25 Et pourquoy retourné d’Afrique en la Sicile,
J’en suis party soudain, pour sauver cette Ville,
Par le congé du Roy, qui secondant mes voeux,
M’aime au point que tu sçais, et veut ce que je veux,
Apren cher confident, que depuis trois années,
30 Par le vouloir du Ciel, & de mes Destinées,
J’avois donné mon ame au Prince généreux,
Qui n’aguère régnoit en ce lieu mal-heureux;
Nous sentans presque égaux, d’esprits, de moeurs, & d’aages,
J’avois gaigné son coeur en cinq ou six voyages,
35 Que par l’ordre du Roy, ton Seigneur, & le mien,
J’ay fait pour les unir par un ferme lien.
Alors non seulement en des faveurs si grandes,
J’obtins de luy l’effet de toutes mes demandes:
Mais par son coeur encore il voulut m’acorder
40 Un présent, que je n’eusse osé luy demander.
Phalante, me dit-il, tu sçais que d’ordinaire,
On nous peint la Fortune inconstante, et legere,
Tu sçais que sa faveur s’écoule incontinent,
Et qu’on ne void rien d’elle icy de permanent.
45 Si jamais l’amitié de ton Roy t’abandonne,
Vien partager icy mes biens, & ma Couronne.
Je te jure, Phalante, une immuable foy;
Depuis que je t’ay veu, mon coeur n’est plus à moy:
Ta Vertu m’a charmé, je ne m’en puis deffendre,
50 Tant que tu traicteras, ton Maistre n’a qu’à prendre;27
Tu m’as fait tout signer, comme il l’a résolu,
Mes Estats seroient siens, si tu l’eusses voullu.
A ce ressouvenir, Hydaspe, je me pâme,
Je perds, en le perdant, la moitié de son ame;
55 Dans mon deüil aujourd’huy rien ne peut m’égaller,
Et rien dans ce mal-heur ne me peut consoler.

HYDASPE

Ce Prince, je l’advoüe, avoit beaucoup de charmes,
Et cette grande perte est digne de tes larmes;
Mais ton grand coeur, Phalante, invincible d’ailleurs28,
60 Veut-il se laisser vaincre à ses propres douleurs?
En pleurant ton amy, veux-tu cesser de vivre?

PHALANTE

Pleust au Ciel que mon Sort m’eust permis de le suivre!
Escoute, & tu verras que tant qu’il fut vivant,
Son amitié pour moy passa bien plus avant:29
65 Par là tu jugeras du mal qui me transporte.
Voullant s’unir à moy d’une chaine plus forte,
Et que ce nom de Frere, entre de si doux noeuds,
Fust avecque raison commun entre nous deux,
Il voulut l’asseurer par la foy d’Hymenée;
70 De ses deux Soeurs, Hydaspe, il me promit l’Aisnée,
Mais j’avois pour la jeune, une secrette ardeur,
Et ses yeux, où regnoient l’Amour, & la Pudeur,
Sembloient si bien répondre à ma naissante flame,
Que seuls ils eurent droict d’assujettir mon ame.
75 Sans incivilité, je pouvois consulter30,
Sur l’honneur qu’il m’offroit, avant que l’accepter,
Veu que j’avois un Maistre, et que sans sa licence,
Je n’eusse ozé conclure une telle allience.
Dans ce ressentiment31, je marquay mes transports,
80 Le respect me fournit des termes assés forts;
Et je me composay de sorte, qu’ Iolante,
Remarquant dans mes yeux cette ardeur violante,
Où l’Amour de sa Soeur m’avoit precipité,
L’imputa faussement aux traits de sa beauté.
85 L’Amour tient cependant Liliane avertie,
Qu’elle avoit de mon coeur la meilleure partie,
Que j’estois son esclave, & que je n’aspirois
Qu’a l’immortel honneur de vivre sous ses lois.

HYDASPE

Je touche au but, Phalante, & comprens le mistere,
90 Tu viens servir la Soeur, aussi-tot32 que le Frere,
Cette jeune merveille attire icy nos pas,
Ton coeur asseurement languist dans ses appas.

PHALANTE

Suspend ton jugement, & si tu ne te lasses,
Du recit ennuyeux de mille autres disgraces,
95 A qui je fus en butte, accorde moy ce point,
Escouttes en la suitte, & ne m’interromps point.
Sur le point qu’ Iolante entroit en frenesie,
Que nos feux mutuels fondoient sa jalousie,
J’eus ordre de partir, non sans beaucoup d’ennuy;
100 Ce Duc des Calabrois, qui nous presse aujourd’huy,
Tenant comme tu sçais, des terres en hommage33,
Du Roy, qui justement redoutoit son courage,
Je fus en Ambassade envoyé dans sa Cour,
Où je fus obligé de faire un long sejour.
105 Las!34 de mon sort bizarre admire le caprice,
Je n’eu pas si tost veu sa fille Berenice,
Cette rare Princesse, à qui cent Potentats35,
Ont consacré leurs coeurs, ainsi que leurs Estats,
Ce miracle d’Amour, devant qui tout s’incline,
110 Que me voila charmé de sa beauté divine;
Et ce puissant Objet voulut m’oster du coeur
Celuy de Liliane, & s’en rendre Vainqueur;
Mais ce fort assailly, tenoit encor pour elle,
Dans ma legereté je me trouvois fidelle;
115 Et quand j’examinois ces deux charmes puissants,
Tantost l’un, tantost l’autre, avoit droit sur mes sens.
Toutefois Berenice estant la plus parfaite,
Par la decision qu’Amour mesme en a faite,
Il sembloit que mon ame errante en divers lieux,
120 Inclinast davantage aux attraits de ses yeux.
Un secret mouvement, que je ne pû comprendre,36
Apres un long combat, me força de me rendre:
Son accueil obligeant, sa grace, & ses discours,
Firent naistre en mon coeur mille nouveaux amours;
125 Avecque nos desirs, nos yeux se rencontrerent,37
Qui de coups mutuels, nos ames penetrerent.
Mais quoy que de ce feu je visse la grandeur,
Je m’arrestois encore à ma premiere ardeur,
Et conservois en moy certaines estincelles,
130 Qui ne se perdoient point dans des flames si belles38.

HYDASPE

Bizarre coup du Sort! étrange effet d’Amour!

PHALANTE

Ce dernier feu poûrtant croissoit de jour en jour;
J’en voyois la lumiere, & j’en sentois la flame,
Qui petit à petit s’allumoit dans mon ame.
135 De mille attraits nouveaux, je me trouvois charmé,
J’étois égallement, Amant, & bien-aimé;
Et cette incomparable, & divine Princesse,
A sa chaste amitié méla tant de tendresse,
Qu’enfin ce rare Objet occupant mes esprits,
140 M’eust fait avoir le Ciel, & le monde à mépris;39
Je la sollicitay d’accomplir l’Hyménée;
Mais comme pour l’honneur cette Belle estoit née40,
Quoy qu’elle m’aimast fort, elle me fit sentir,
Que son coeur à ce point ne pouvoit consentir.
145 Phalante, me disoit cette aimable Princesse,
Ce qui paroist de toy me plaist, je le confesse;
Et si je n’estimois un si parfait Amant,
Je serois sans courage, & sans ressentiment:
Je ne rougiray point d’advouer que je t’aime,
150 Et je croy que je suis maîtresse de moy-mesme,
Et s’il m’est bien-seant41 de choisir un Espous,
Je te donne la foy, je te prefere à tous;
Mais puisque je depens des volontez d’un Pere,
C’est en luy seul qu’il faut que ton amour espere.
155 Tu vois qu’il te cherit, qu’il fait ce que tu veux;
Flatte donc son humeur42, Phalante, tu le peux,
Rends, comme ta vertu, ta flame renommée,
En un mot, charme-le, comme tu m’as charmée;
Et s’il ne tient qu’à moy que tu ne sois heureux,
160 Tu surmonteras l’heur de tous les Amoureux.
Ainsi vivoit pour moy la chaste Berenice,
Quand le sort ennuyé de m’étre si propice,
Me vint séparer d’elle, avec ordre du Roy,
De passer en Afrique, ou tu vins quant &43 moy.
165 Je ne t’exprime point nos regrets, ny nos larmes,
Juge de ma douleur par l’excez de ses charmes:
Autant que m’occupa la guerre dans ces lieux,
Cette Image toûjours fut presente à mes yeux.
Tant que je fus absent de cette belle idée,
170 Je sentis nuit & jour, mon ame possédée.
Mais dans ce long sejour, je fus si malheureux,
Que mon meilleur Amy s’en rendit amoureux;
Et comme il ignoroit le secret de ma flame,
Il enleva bien tost ce tresor de mon ame.

HYDASPE

175 Quoy? sans t’en advertir, la Belle se rendit,
Et ne résista point?

PHALANTE

L’honneur lui défendit;
Et puis le Duc son pere en ce Prince admirable,
Des partis qui s’offroient trouvant le plus sortable44,
Il le voulut d’abord aux autres preferer,
180 Sans consulter sa Fille, & sans deliberer.

HYDASPE

D’ou vient donc qu’il luy fait une guerre mortelle?

PHALANTE

Voicy comme on m’écrit45 qu’arriva leur querelle,
Le Duc des Calabrois, à certain jour precix,
S’obligea par contract au Prince son beau fils,
185 De livrer en ses mains, apres le mariage,
Trois places qu’il avoit dedans son voisinage:
Ce jour estant venu, ceux qui les commandoient
Refuserent d’ouvrir; parce qu’ils attendoient,
Nouvel ordre du Duc: ce refus temeraire,
190 Du Prince de Tarente excita la colere:
Il s’en plaignit au Duc, qui dit fort brusquement,
Qu’il falloit que sa mort prévint ce changement.
Lors que tu seras mort, lui repartit le Prince,
Je seray possesseur de toute la Province;
195 Attendant, dit le Duc, ce terme rigoureux,
Tu possedes ma Fille, es tu pas trop heureux ?
Ce mot plus que le reste anima sa vengence;
Et comme il était chaud, & tout plein de vaillance,
Ne voulant pas long-temps dormir sur cét affront,
200 Il se mit en campagne, & ce coup fut si prompt,
Avant qu’on eust ouy46 le bruit de ses machines,
Il avoit pris d’assaut ces trois places voisines:
Ce Duc plein de colere, & de ressentiment,
Chercha de se venger aussi soudainement,
205 Maudit son allience; & lui faisant la guerre,
L’assiegea dans Tarente, & par mer, & par terre:
Ce Prince magnanime, & surpris, & pressé,
Ayant sçeu mon retour, au point d’étre forcé,47
Me demanda secours, me découvrit sa peine,
210 Et voila cher amy le sujet qui nous meine:
Mais Dieu! que le succez48, est triste, & malheureux;
Cette nuit ce Lion49, ardent, & généreux,
Nous sentant approcher de la Ville investie,
Pour nous favoriser a fait une sortie,
215 Où j’apprens qu’il a fait de merveilleux efforts,
Mais qu’il est demeuré perdu parmy les morts:
Voila le coup mortel dont mon ame est blessée,
Et le soucy cuisant50, qui trouble ma pensée.

HYDASPE

Tu perds, je le confesse, un amy genereux;
220 Vengeons donc en ce lieu son Destin rigoureux,
Et que ces Calabrois, d’humeur trop insolente,
Apprennent aujourd’hui, qu’il revit en Phalante.

PHALANTE

Nous voicy, cher Hydaspe, aux portes du Chasteau;
Et ce lieu, qui me fut si charmant, & si beau,
225 Au temps que Liliane y fit naistre ma flame,
Par la mort de son Frere est funeste à mon ame.

HYDASPE

Si tu l’aimes encor, console sa douceur.

PHALANTE

Je suis plus qu’elle à plaindre, en ce dernier mal-heur:
L’amitié d’Iolas faisoit toute ma gloire,
230 J’en dois jusqu’à la mort affliger ma memoire;
Ce n’est pas tout, Hydaspe, au trouble où je me sens,
J’ay bien dans mon esprit des combats plus pressans;
Je ne doy voir icy rien qui ne contribue,
A croistre infiniment la douleur qui me tue.
235 Trois objets tous divins occupent dans ces lieux,
Déjà diversement mon esprit, & mes yeux.
Iolante, qui sçait que je l’ay méprisée,
Ma Berenice en deuïl, Liliane abuzée,
Me font fremir de crainte, & ce funeste abord,
240 Où je suis obligé, m’est plus dur que la mort.
Cher & parfait amy, m’eusses-tu creu capable,
De l’infidelité, dont je me sens coupable ?
Aurois-tu peu penser, que mon coeur engagé,
Eust pu courir au change, & se fust partagé ?

HYDASPE

245 Donc Liliane encore occuppe ta pensée ?

PHALANTE

Mon ame, je l’avoue, en est toûjours blessée;
Et quand je reverray cette Divinité,
Je cederay sans doute aux traits de sa beauté.
Chose estrange, qu’Amour parmy tant de traverses,
250 Se plaise à me brûler de deux flames diverses !
Helas! mon inconstance à ma honte parest;
Mais quoy qu’elle m’étonne, Hydaspe, elle me plaist.
Un mouvement secret, dont mon coeur est complice,
Me donne à Liliane, & puis à Berenice.
255 Si l’une a plus d’atraits, l’autre a plus de douceur,
J’aime l’une en Maistresse, & cheris l’autre en Soeur;51
Mais en toutes les deux, j’adore une merveille,
Et pour le choix en vain la Raison me conseille.

HYDASPE

Si faut-il te resoudre où tu veux t’engager52.

PHALANTE

260 Auecque Berenice allons nous affliger,
Et je consulteray mon amour, & leurs charmes,
Quand le temps, & nos soins auront séché leurs larmes.

SCENE III §

BERENICE, ARONTE, LE PAGE.

BERENICE & sa suite

Ces propos superflus aigrissent ma douleur,
Souffrez qu’en liberté je pleure mon mal-heur,
265 Amys laissez-moi seulle; & parmy tant d’atteintes,
Ne venez point méler vos soupirs à mes pleintes,
Je suis inconsolable, en l’estat où je suis,
Vos consolations augmentent mes ennuis.

ARONTE

Hé! de grace, Madame, en ce mal-heur extréme,
270 Ayez pitié de nous, ayez en de vous mesme.
Nostre espoir est tombé, mais vous le relevez:
Nous ne perdrons pas tout, si vous vous conservez;
Voyez que vostre Pere, avecque ses Cohortes,
Tout boüillant de courroûs est déjà dans nos portes;
275 Qu’ordonnez-vous, Madame en cette extremité ?
Flechirons nous le coeur de ce Prince irrité53,
Qu’on ne peut implorer, sans repos, & sans honte ?
Que voulez-vous qu’on face ?

BERENICE

Il faut le perdre, Aronte,
Les Manes d’Iolas m’ont ce crime permis;
280 Mon Pere est le plus grand de tous mes ennemis:
Esloignons ce Tyran, reprimons son audace;
Ce que nous ne pouvons, que Phalante le face,
Puisqu’il est dans nos murs entré si puissamment,
Et qu’il veut prendre part à mon ressentiment,
285 (Ah! je meurs, quand je pense à mon sort misérable)
J’ay beau pleurer ma perte, elle est irreparable,
Apres ce coup funeste, il faut, il faut perir;
Mais je vous vengeray54, premier que55 de mourir,
Faisant du camp d’Iarbe une Scene sanglante.

LE PAGE

290 On me vient advertir, Madame, que Phalante,
Entre dans le Palais, & demande à vous voir,
Pour s’acquitter vers vous de son premier devoir.

BERENICE

La douleur m’a du tout56 de raison dépourveuë;
Je n’aurois pas le coeur de soutenir sa veuë.
295 Pour quelque temps, Aronte, allez l’entretenir,
Quand mes yeux seront secs, vous le ferez venir:
J’ay besoin de son bras, & je suis soulagée,
De penser que par luy je puis estre vangée.

SCENE IV §

IOLAS, CLEONTE.

IOLAS

Grace aux Dieux, je suis libre, & le Ciel a permis,
300 Que je me sois tiré du camp des Ennemis,
Ou m’avoit à tel point engagé la vengeance,
Que je suis, presque vif, tombé sous leur puissance,
Mon bras à ces Tyrans m’avoit bien accusé;
Mais la nuit est venue, & m’a favorisé.
305 Malheureux est le chef animé, qui s’engage,
Secondé seulement de son propre courage:
Au plus fort du danger, les miens m’ont délaissé:
J’en sort par un Miracle, & ne suis que blessé:
Toy seul, brave Cleonte, en ces perils extrémes,
310 M’as fait voir ton courage, & monstré que tu m’aimes,
Je ne me serois pas sans toy débarrassé,
De ce monceau de corps, où j’éstois entassé.

CLEONTE

Je mets vôtre salut au nombre des merveilles,
On ne courut jamais de fortunes pareilles:
315 Cela vous doit instruire, o Prince glorieux,
En autre occasion, à vous mesnager mieux;
Et ne pas exiger de ce coeur invincible,
Qui n’a cedé qu’au nombre, une chose impossible.

IOLAS

De tous tes compagnons n’est-il resté que toy ?

CLEONTE

320 Vos bons soldats sont morts, le reste a pris l’effroy57.

IOLAS

Si Phalante a peuplé mes murailles desertes,
Le Ciel soit loué, je ne plains point mes pertes,
Ce genereux amy repare mon mal-heur,
Il cognoist le besoin que j’ay de sa valleur;

CLEONTE

325 Et que le Calabrois, qui vous fut infidelle,
Passe pour l’aggresseur d’une injuste querelle,

IOLAS

Ce qui plus me travaille en la peine ou je suis,
C’est que ma Berenice, au fort des ennuys,
A peine à supporter l’injustice d’un Pere,
330 Qui me traite, & m’attaque en mortel adversaire;
Surprenons au Palais ceste chaste Beauté,
Qui doit avoir l’esprit de douleur transporté,
Et qui sur le faux bruit de ma triste adventure,
Pleint sans doute mon corps, privé de sepulture.
335 Nous voicy pres des murs, que j’ay tant deffendus,
Et qui sans mon Phalante alloient estre perdus:
Alons voir cét amy, genereux, & fidelle,
Je suis veu du Soldat, qui fait la sentinelle.

CLEONTE

Il doit estre abuzé du bruit de vostre mort.

IOLAS

340 Detrompe son esprit, découvre58 moy d’abord;
Et puis qu’on ne peut pas ignorer dans Tarente,
Par où je dois passer ma fortune presente59,
Cours au Palais, Cleonte, & garde60 qu’en ma Cour,
Quelqu’un n’aille devant annoncer mon retour
345 A ma Belle Princesse, à qui je veux l’apprendre,
Car j’auray grand plaisir tantost à la surprendre.

Fin du premier Acte.

ACTE II §

SCENE I §

PHALANTE, BERENICE, IOLAS, caché.

PHALANTE

Non non, je ne sçaurois vous accorder ce point,
Vous n’avez point failly, ne vous excusez point:
J’estois, je le confesse, indigne de vos charmes;
350 Ne considerez point mes regrets, ny mes larmes,
Le Ciel a bien montré qu’il prenoit soing de vous,
Au choix qu’il vous a fait d’un plus parfait Espous;
Et s’il vous l’eust laissé (Princesse genereuse),
Il vous eust fait justice, en vous rendant heureuse:
355 Mais injuste qu’il est, vous le vient de ravir,
Et me ravit aussi l’honneur de le servir:
Le cruel à vos yeux n’en a fait que la monstre61,
Et par une funeste, & fatale rencontre,
Ce jaloux devers luy l’a voulu retirer,
360 Voyant que sa vertu le faisoit adorer.

IOLAS, caché.

Dieux! que viens-je d’entendre? est-il vray que je veille?

BERENICE

Encor que ma douleur, qui n’a point de pareille,
Dans ce coup de mal-heur, qui nous a tous surpris,
Occupe entierement mon coeur, & mes espris;
365 Et que le Desespoir, tout prest de me confondre62,
Ne me deust pas permettre icy de te répondre;
Je te diray pourtant, pour consoler ta foy,
Que par la loy d’honneur j’ay peché contre toy:
Il est vray qu’Iolas, n’a rien veu qui l’égale,
370 Et je serois ingrate, insensible, & brûtale,
Si je me consolois jamais de son trépas,
Et si l’ayant vangé, je ne suivois ses pas:
Mais quand63 il n’eust pas eu les vertus, ni les graces,
Dont la Posterité suivra toûjours les traces;
375 Quand il n’eust pas charmé les coeurs, & les esprits,
Imparfait, sans honneur, sans biens, je l’aurai pris,
De la main de celuy, dont l’entiere puissance
Demandoit ce tribut à mon obeyssance.
Il est vray que d’abord mon ame y resista,
380 Lors qu’à mon souvenir ta foy se presenta,
J’inclinois64 bien vers elle, et je l’aurois gardée,
Si l’honneur m’eust permis d’en conserver l’idée:
Mais par sa Loy, Phalante, il te falloit trahir,
Je dependois d’un Pere, il falloit obeyr.

IOLAS

385 La chaste Berenice est l’objet de sa flame ?

PHALANTE

Les Dieux me sont témoins, Princesse de mon ame,
Que la mort d’Iolas faict toute ma douleur,
Que je suis plus que vous sensible à ce mal-heur,
Que sa perte en mon coeur est plus considerée
390 Que celle de la foy que vous m’avez jurée;
Que je viens pour pleurer en cette extremité,
Non pour vous reprocher vostre infidelité.

BERENICE

Elle m’est bien assez par tes yeux reprochée;
Et tes sages discours, dont je me sens touchée,
395 Aggravent d’autant plus mon offence envers toy,
Qu’ils font voir ta constance, & condamnent ma foy.
Mais, Phalante, dy moy que veux-tu que je face ?
Ne vien point à ma peine adjoüter ta disgrace:
Il suffit de mon deüil, pour me faire mourir;
400 Au lieu de me resoudre, & de me secourir,
En l’estat ou je suis, par tes funestes plaintes,
Tu donnes à mon coeur de nouvelles attaintes:
Vangeons ensemblement65 la mort de mon Espoux,
Contre un injuste Pere, animé contre nous:
405 Aussi bien nos douleurs ne feront pas revivre
Ce Prince Genereux, que je veux bien-tost suivre.

PHALANTE

Pleust au Ciel, qui mes voeux a souvent exaucé,
Qu’avant sa mort, je l’eusse une fois embrassé!

SCENE II §

IOLAS, PHALANTE, BERENICE.

IOLAS

Il ne tiendra qu’à toy, me voila plein de vie,
410 Contente, cher amy, contente ton envie.

PHALANTE

O Dieux !

BERENICE

O iustes Dieux, puis-je voir mon Espoux !

IOLAS

Ouy, tu le vois mon ame, & les destins jalous
De me voir possesseur d’une chose si belle,
N’ont pas gardé leur haine, en me separant d’elle,
415 Ils ont cognu mon zèle, & ma fidelité,
Et se sont repantis de leur severité:
Je te revois encore.

BERENICE

O Destin favorable !

PHALANTE

O faveur sans exemple ! O bien incomparable !

IOLAS

Mais qu’ay-je ouy, Phalante, en m’approchant d’icy ?
420 Je t’ay veu plain d’angoisse, & comblé de soucy,
Reprocher d’une voix qui sembloit alterée,
Je ne sçay quel Amour, & quelle foy jurée:
Je t’ay veu joindre au deuïl de ton amy perdu,
La perte d’un tresor justement pretendu,
425 Qui (si de tes secrets j’eusse pris cognoissance)
Seroit fort aisement tombé sous ta puissance.

BERENICE, (en elle mesme)

Dans nos civilitez il nous aura surpris,
Il a nos chastes feux de nos bouches apris.

IOLAS

Quoy ? mon frere, est-ce ainsi qu’on m’ouvre sa pensée ?
430 Les traits de Berenice ont ton ame blessée:
Tu les as soustenus, tu les as peu sentir,
Sans me montrer ta playe, & sans m’en advertir ?
Bien que mon coeur brûlât d’une flame pareille,
Sçache que la Raison, qui toûjours me conseille,
435 Et qui fait mon bon-heur de tes propres plaisirs,
M’auroit fait preferer tes voeux à mes desirs:
C’est sur ton amitié que ma gloire se fonde,
Et je n’ay rien de cher, ny d’agreable au monde,
Que je ne te cedasse, au premier mouvement,
440 Que je verrois paroistre en tes yeux seulement:
Pourquoy doncques, cruel, m’as-tu caché ta peine ?
Quand tu trouvois en moy ta guerison66 certaine ?
Pourquoy m’as-tu celé tes transports amoureux,
Quand mon consentement te pouvoit rendre heureux ?

PHALANTE

445 Il m’estoit impossible, ô Prince magnanime,
De découvrir mon coeur, sans découvrir mon crime,
Avecque mon secret, j’eusse manifesté
Vers toy ma perfidie, & ma déloyauté;
Et j’ay bien mieux aimé t’oster la cognoissance,
450 D’un coeur que tu croyois, entier en ta puissance,
Que te le faire voir, traistre, inconstant, & faux,
Et te le découvrir avec tant de deffaux.

IOLAS

Cét Enigme67 est obscur, fay qu’on le puisse entendre.

PHALANTE

A ma confusion tu le dois bien comprendre:
455 Ne te souvient il point, que quand tu me permis,
De prendre place au rang de tes meilleurs amys,
Pour m’en donner encore un plus grand témoïgnage,
Ta Soeur me fut par toy promise en mariage?
Dy moy, sans t’estre ingrat, la pouvois-je oublier?
460 Impunement ailleurs me pouvois-je lier?
Et sentant pour une autre une flame si prompte,
Voulois tu qu’à tes yeux j’exposasse ma honte?

IOLAS

Me devant ton secret, pourquoy le cachois-tu ?

PHALANTE

C’estoit cacher le Vice à la mesme Vertu.68

IOLAS

465 Tout ce que fait Phalante, est éloigné du Vice.

PHALANTE

Il a contre sa foy recherché Berenice.

IOLAS

T’ayant promis ma Soeur, contre ton sentiment,
Ton coeur a peu changer, & l’a faict justement.

PHALANTE

Ayant de mon amy méprisé l’âliance
470 J’ay blessé son honneur, avec ma Conscience.

IOLAS

J’ay seul esté coupable, en te tyrannisant.

PHALANTE

Et moy j’ay seul esté coupable, en t’abusant,
Aussi le Ciel te vange, & te rend la Justice,
Accordant à tes Voeux la chaste Berenice.

IOLAS

475 Phalante, il m’est témoin qu’elle seroit à toy,
Si tu m’eusses faict voir ton amour, & ta foy.

BERENICE

De ma possession tu fais bien peu de conte69:
D’ou te vient, cher Espoux, une froideur si prompte?
Ne peux tu témoigner en cette occasion
480 Ton zele à ton amy, qu’à ma confusion?
Est-ce quelque soupçon, conçeu sans apparence,
Qui m’acquiert ce mépris, & cette indifference?
Depuis l’heureux moment que je suis dans ta Cour,
Ay-je manqué de foy, de respect, ou d’amour?
485 M’as-tu jamais trouvée à tes désirs contraire?
Ay-je favorisé les desseins de mon Pere?
Me suis-je consolée au bruict de ton trépas?
Non, non, mon cher Espoux, j’alois suivre tes pas,
Lors que le juste Ciel pitoyable à mes larmes,
490 A par son prompt retour dissipé mes allarmes.
Sont-ce là les transports, & les ravissemens,
Que tu devois, cruel, à mes ressentimens?
Mon coeur à ton abord, n’esperoit que caresses,
Que soupirs, que baisers, qu’amoureuses tendresses;
495 Mais comme si déjà tu te lassois de moy,
Tu souhaittes qu’une autre ait le poids de ta foy:
Tu m’as dedans ton coeur à Phalante cedée,
Et te repens quasi70 de m’avoir possedée.

IOLAS

Reçoy mieux mes discours, & mes intentions,
500 Reyne de mes desirs, & de mes passions:
Tu cognois mon amour, & sçais bien en ton ame
Que pour toy je nourris une eternelle flame:
Mais tu ne cognois pas (ô ma chaste moitié!)
Quels sont les doux transports d’une ardente amitié:
505 Toutefois tu cognois la vertu de Phalante;
Et s’il te fit sentir une amour71 violente,
Sçache que l’amitié que je vy naistre icy,
De son rare merite, est violante aussi.
S’il m’eust en t’adorant découvert sa pensée,
510 (Je le dis librement, n’en sois point offencée)
Je ne l’eusse peu voir plaintif, & languissant,
Dans les premiers accès de mon amour naissant.
Puis donc qu’à son Destin le mien fut si contraire,
Pleins avec moi sa perte, & l’aime comme Frere.

BERENICE

515 Ouy, je le cheriray (puis qu’il te plaist ainsi)
D’un amour fraternel: mais qu’as-tu, mon soucy?
D’une pâleur de mort je voy ta face72 peinte.

IOLAS

Je me croyois frappé d’une legere atteinte73,
Mais le coup est plus grand que je n’avois pensé.

BERENICE

520 Qu’on cherche un prompt secours,

IOLAS

Je me sens fort blessé.

BERENICE

Viste, les Medecins.

IOLAS

Ma playe s’est fermée,
Et je croy que la fleche estoit envenimée:
De plus, toute la nuict j’ay fait de grands efforts,
Pour me développer74 d’un grand tas de corps morts,
525 Ou j’ay presque tout vif, trouvé ma sepulture.

PHALANTE

Cela doit bien avoir augmenté ta blessure;
Retire toy, mon Frere, & sans plus de propos,
Songe que ta santé depend de ton repos.

SCENE III §

IOLANTE, LILIANE.

IOLANTE

Ne fay point la dolente75, & la dissimulée76,
530 Je sçay que de nos maux ton ame est consolée,
Ton mignon77 est venu, l’objet de tes amours,
Est icy pour toy seule, on te doit son secours:
Il n’eust pour Iolas que des tendresses feintes,
Toy seule, Liliane, as fait naistre ses plaintes,
535 Son feu perseverant, ses transports amoureux,
Et tu l’éleves seule au rang des Bien-heureux:
Puis que notre salut dépend de sa conduite,
Prens pitié du mal-heur où Tarente est reduitte:
Montre à ce beau Guerrier tes plus charmans appas,
540 Caresse le ma Soeur, ne l’abandonne pas,
Tu peux par tes faveurs animer son courage,
Qui de nos maux pressans dissipera l’orage,

LILIANE

Le deuïl te sieroit mieux que cette belle humeur;
Montre plus de prudence, en un age si meur:
545 Est-il temps de railler en si triste fortune?
Ta jalousie enfin se rend trop importune:
N’iritons point Phalante il est notre suport,
Et de nostre cher Frere il veut venger la mort:
Si le bon-heur succede à sa honte entreprise,
550 Il se souviendra bien que tu luy fus promise,
Et te conservera cet Estat qu’il maintient,
Et qui par droit d’ainesse aujourd’huy t’appartient.

IOLANTE

Je ne veux rien tenir des mains de cét Infame,
Qui n’a point mérité de avoir pour sa femme:
555 Ma soeur tu connois mal ce lache suborneur:
Qui tend impudenment78 le piège à ton honneur,
Tu luy prestes l’oreille, & te tiens asseurée
De la fidélité qu’il t’a cent fois jurée:
Mais il te trompera, credule, & quelque jour,
560 Tu maudiras le traistre, & son perfide amour.
Son coeur t’est plus caché que sa naissance obscure,
Je prevoy de tes feux la fatale aventure;
Et ne puis m’empescher, t’aimant comme je fais,
De te montrer l’erreur de tes voeux indiscrets:
565 Quelle est notre mal-heur, ô tristes que nous sommes?
Esperer nostre appuy du plus abjet79 des hommes?

SCENE IV §

ARONTE, avec les Princesses.

[IOLANTE]

Mais Dieux! qu’Aronte est guay, qui l’ameine en ces lieux?80

ARONTE

Mes dames tout vous rit81, rendez graces aux Dieux:
Iolas de retour, a surpris la Princesse,
570 Et dedans le Palais remplit tout d’allegresse.

IOLANTE

Mon frere de retour? Aronte, que dis tu?
Que tu releves bien notre espoir abattu!

LILIANE

Mon Frere vit encore? ah! je mourray de joye,
Mais l’as-tu veu toy-mesme? est-ce luy qui t’envoye?

ARONTE

575 Je porte à nos Soldats un ordre de sa part,
Il est vivant, & sain; hormis un coup de dart,
Qui luy perce le bras; maintenant il repose
Selon mon jugement, son mal est peu de chose.

IOLANTE

As-tu point rencontré Phalante avecque luy?

ARONTE

580 J’ay sçeu qu’il l’a surpris dans un excès d’ennuy,
Reprochant tendrement à sa chaste Princesse,
Un manquement de foy, dont il eut la promesse.

LILIANE

Berenice à Phalante avoit donné la foy?
Tu te trompes amy.

ARONTE

Madame excusez moy,
585 Il n’est bruit au Palais, que de cette nouvelle;
Mais il est temps d’aller, où mon ordre m’appelle.

IOLANTE

Hé bien, Fille credule, as-tu l’esprit contant
De ce beau Cavalier, si zelé, si constant?
Veux-tu de sa franchise une preuve plus claire?
590 Ce genereux Amant ne songe qu’à te plaire,
Il n’adore que toy sans doute, & ta beauté
Est l’objét & le prix de sa fidelité?

LILIANE, (en elle-même)

L’Ingrat jusqu’à ce point m’auroit-il méprisée?

IOLANTE

Apres tout j’ay regret de te voir abuzée;
595 Et je m’estonne bien qu’ayant veu son mépris,
Avecque moy d’abord tu ne l’as pas compris:
S’il eust esté fidelle à ton rare merite,
T’auroit-il pas rendu la premiere visite?
T’auroit-il pas montré que l’éclat de tes yeux
600 Auroit seul attiré ses armes dans ces lieux?
Mais tu sçais qu’au contraire il a veu Berenice,
Qu’il a bien sçeu tromper, par un mesme artifice:
Je l’aperçoy qui vient t’abuser à ton tour:
Je luy quitte la place82, accepte son amour;
605 Il se repentira, si-tost qu’il t’aura veuë,
Ne crains plus rien, ma Soeur, Berenice est pourveuë.

LILIANE83

Le fuyray-je? ah! mon coeur, ce Volage me plaist,
Et tu le veux aimer, tout inconstant qu’il est.

SCENE V §

PHALANTE, LILIANE.

PHALANTE

Puisque les iustes Cieux ont entendu mes plaintes,
610 Que le retour du Prince a dissipé mes craintes,
Que tout rit, & succede à mes esprits contens,
Il ne manque plus rien au bon-heur que j’attens;
Sinon d’apprendre icy, Princesse que j’adore,
Si dans vos belles mains mon coeur demeure encore,
615 Et si certainement vous ne dédaignez pas
Cét Esclave d’Amour, qui meurt pour vos appas.

LILIANE

Si tu ne te sentois extrémement coupable,
Ce coeur qui s’est trouvé d’inconstance capable,
Sçachant comme autrefois il me fut precieux,
620 Et comme je l’aimois à l’égal de mes yeux,
Tu n’en requerrois pas un nouveau témoignage,
Et me tiendrois, Phalante, un tout autre langage:
Non, non, n’abuse plus de ma simplicité,
Je cognois ta foiblesse, & ta legereté:
625 Je sçay que ton discours, tout remply d’artifice,
Aussi bien que ton coeur, s’adresse à Berenice;
Et que des doux liens qui nous devoient unir,
Tu conserves à peine un triste souvenir.
Ingrat, que t’ay-je fait, pour t’obliger au change?
630 Si je n’ay merité l’excés de ta loüange,
Quand tu m’as exaltée au dessus des flambeaux84,
Qu’on void parestre au Ciel, si luisans, & si beaux;
Au moins, coeur infidelle, au moins suis-je certaine,
Que je n’ay merité ton mépris, ny ta haine:
635 Je t’ay toûjours gardé ce que je t’ay promis,
Autant que sans faillir l’Honneur me l’a permis:
Je n’ay rien eu que toy de cher à la pensée,
Ame ingrate, & parjure; & tu m’as délaissée?
Je sçay que Berenice a plus d’atraits que moy,
640 Mais elle a moins d’amour, mais elle a moins de foy:
Tu l’adores pourtant, cruel, pour ce qu’il semble,
Qu’elle a l’humeur legere, & qu’elle te ressemble:
N’irrite point le Ciel par un nouveau serment
De ta fidelité, je sçay ton changement:
645 Je sçay ton inconstance, & je te la pardonne,
Pourveu qu’au premier feu ton ame s’abandonne;
Et que te repentant, tu veüilles m’asseurer
D’un amour sans reproche, & qui puisse durer.

PHALANTE

Ma chere Liliane, helas! puis-je sans honte,
650 (Ayant de ta beauté tenu si peu de conte)
T’appeller mienne encore, & si je te promets,
D’estre tien, pourras tu me croire desormais?
Ta bonté toutefois m’en donnant la licence,
Je mets tout de nouveau ce coeur en ta puissance;
655 Qui confus de sa honte, & de son peu de foy,
Avecque repentir s’accuse devant toy.
J’ay failly, je l’avoue, & je sçay que mon crime,
N’a point devant tes yeux d’excuse legitime:
Quand ils n’eussent pas eu dequoy me retenir,
660 J’avois promis la foy, je la devois tenir:
J’atteste le Soleil, l’Amour, & la Nature,
Que j’ay toujours dans l’ame abhorré le parjure;
Et que je ne voy rien qui me soit odieux,
Comme un coeur divisé, qui soûpire en deux lieux:
665 Cependant je sens bien dessus ma conscience,
Que par une secrette, & fatale influence,85
Dont j’ignore la cause, on me trouve aujourd’huy,
Coupable du peché que je blâme en autruy:
Berenice apres toy m’a pris86, je le confesse,
670 Et par tout ou je voy cette rare Princesse,
Je palis, je languis, je meurs pour ses apas,
Je redoute leur force, & ne m’en deffends pas:
Je jure toutefois par tes yeux que j’adore,
Qu’au travers de ce feu je te regarde encore,
675 Comme l’objet divin, qui captive mes sens,
Par des ressors cachez, & toutesfois puissans.
Bref je croy qu’en l’aimant je puis t’étre fidelle,
Et m’attacher à toy, sans me separer d’elle.

LILIANE

Et tu n’es pas volage, & perfide en ce point?

PHALANTE

680 Mon ame, asseure toy que je ne le suis point.
Je sens pour Berenice une innocente flame,
Dont l’ardeur pure & sainte échauffe bien mon ame,
Mais ne la peut corrompre.

LILIANE

Inconstant, que dis-tu?
Que cette extravagance altere ta vertu!

PHALANTE

685 Tu veux aprofondir un secret que j’ignore;
Mon coeur, contente toy qu’en l’aimant je t’adore;
Et pour bannir de toy ces soupçons superflus,
Si je puis desormais, je ne la verray plus.

LILIANE

Non, non, voy sa beauté, puisqu’elle te contente,
690 Pourveu que ton amour réponde à mon attente:
Sois libre en tes desirs, ne te contrains pas tant,
Je t’estime fidelle, & je t’ayme inconstant:
Berenice me plaist, d’autant qu’elle t’est chere,
Et je la veux servir, afin de te complaire;
695 Je ne la puis plus voir d’un oeil triste & jalous,
Sçachant de quelle ardeur tu cheris son Espoux:
Aime la, cher Amant, & j’auray trop de gloire,
Que mon feu se conserve encore en ta memoire,
Et qu’au défaut d’une autre, à qui tout doit ceder,
700 Je puisse ton amour, & ta foy posseder:
Mais Phalante, le mal de mon Frere m’effraye,
Et je crains que la Mort ne se cache en sa playe.

PHALANTE

L’appareil87 te fera juger plus sainement.

LILIANE

Conduy moy, s’il te plaist, vers son appartement.

Fin du deuxiesme Acte.

ACTE III §

SCENE I §

LES MEDECINS, IOLAS, BERENICE.

BERENICE

705 Ne me déguisez point ce qu’il faut que je sçache;
Je connois mon mal-heur, en vain on me le cache,
Et je suis resoluë à tout évenement.

LE CHIRURGIEN

Que sert de la flatter? parlons luy franchement.

LE MEDECIN, se tournant vers la Princesse.

Madame, tout va mal, la fleche envenimée
710 A perdu tout son bras, la cangrenne88 est formée,
Le Prince est bien malade, on fait un vain effort;
Nostre art ne le sçauroit garentir de la mort:
Nous ne vous pouvons plus flatter en conscience,
Songez à vostre Estat, & prenez patience.

BERENICE

715 O Dieux! ô justes Dieux!

IOLAS

Amys, je comprens bien,
Qu’en mon mal sans remede on n’espere plus rien.
Vous le cachez en vain, je ly sur vos visages
De la fin de mes jours les funestes presages;
Et je m’estonne fort, que connoissant ce coeur,
720 De qui nul accident ne fut jamais vainqueur,
Vous me cachiez la mort, & certaine, & connuë,
Comme si j’étois homme à craindre sa venuë.
Si son visage affreux ne m’a jamais troublé,
Et si devant sa faux je n’ay jamais tremblé,
725 Quand je l’ay veu rougir tous les champs de Bellonne89,
(Ici les Médecins s’en vont)
Pensez vous qu’en ce lieu sa presence m’étonne?
Puis que l’arrest du Sort ne se peut divertir,
Si mon jour est venu, si je suis prest à partir,
Et sçachez qu’Iolas sent approcher ce terme,
730 D’un visage constant, & d’un courage ferme.

BERENICE

Ce jour n’est pas si prompt, mon ame, espere mieux
Des forces de ton aage, & du secours des Cieux;
Si le Sort aujourd’huy disposoit de ta vie,
Ta fin seroit bien-tost de la mienne suivie.

IOLAS

735 N’attendry point mon coeur, en l’estat ou je suis,
Tu vois bien que mes pleurs naissent de tes ennuys:
N’obscurcy point mes yeux de ce triste nuage,
Au moment qui me reste à voir ton beau visage.
C’est pour ta beauté seulle, & pour ton seul amour,
740 Que je quitte à regret la lumiere du jour:
Fay donc que de ma mort ton ame se console,
Si tu veux que la mienne en liberté s’envole.

BERENICE

Quoy! mon coeur, d’un oeil sec je verrois ton trépas?
Je te verrois mourir, & je ne mourrois pas?
745 Penses-tu qu’apres toy Berenice demeure?
Non, non, mon cher Espoux le Ciel veut que je meure,
Je me croirois sans coeur, & sans ressentiment,
Si je te survivois d’une heure seulement,
L’Amour conclud ma mort, la Raison l’authorise,
750 Pour toy j’ayme le jour, sans toy je le méprise.

IOLAS

Si mon coeur d’un noeud ferme au tien se trouve joint,
Croy, tant que tu vivras, que je ne mourray point:
Conserve donc, mon ame, en ceste departie90,
De ton Espoux mourant la meilleure partie:
755 Souffre qu’en toy je vive; & juste en ta pitié,
Fais durer d’Iolas la plus belle moitié:
Le Ciel, pour te payer de ton amour extréme,
Te destine aujourd’huy pour un autre moy-mesme:
Mon Phalante t’adore, il te le faut choisir,
760 Nous ne faisons qu’un coeur, qu’une ame, & qu’un desir;
(Ici Phalante paraît)
En luy tu m’aimeras, & dans ces chastes flames,
Tu feras subsister l’union des trois ames:
Cét amy genereux s’offre tout à propos,
Vy pour luy, si tu veux que je meure en repos.

BERENICE

765 Quoy, mon cher Iolas, ta perte est manifeste?
Rien ne s’offre à mes yeux, qui ne me soit funeste.
Le desespoir me suit, un excés de mal-heurs
Emprisonne mes sens, d’ennuys & de douleurs;
Et dans cette cruelle & fatale journée,
770 Tu voudrois disposer mon coeur à l’Hymenée?
Non, non, puisque nos jours n’ont qu’un mesme flambeau,
Il faut que Berenice épouse le tombeau.

IOLAS

Si tu nourris en toy cette cruelle envie,
Et si tu parles plus d’attenter à ta vie,
775 Sçache que ton Epoux mourra desesperé,
Dont tu peux establir le repos asseuré.
Détruire de nos Dieux le plus parfait ouvrage!
Défaire un tel chef-d’oeuvre? ah! quelle aveugle rage!
Parle mieux, ma Deesse, & songe que les Dieux
780 Sentent de ces discours les traits injurieux.
Je sçay combien mon sort sensiblement te touche,
Je lis dedans ton coeur ce qu’exprime ta bouche.
Cede donc à ton deüil, regrette mon trépas,
Pleure moy, si tu veux, mais ne me blâme pas:
785 Voicy, chere moitié, qui mon défaut repare;91
Ce genereux Amy, si constant, & si rare,
Qui t’a déjà donné des preuves de sa foy,
Occupera ma place, il t’aime autant que moy;
S’il me reste sur toy quelque ombre de puissance,
790 Si jamais ton esprit aima l’obeissance,
Donne m’en cette preuve, & d’un voeu solemnel,
Promets à ton Phalante un amour eternel;
Si je te voy répondre à sa flame amoureuse,
Mon ame de ce corps partira bien-heureuse,
795 Autrement:

BERENICE

Mon desir?

IOLAS

Ne me replique point.

SCENE II §

BERENICE, PHALANTE, IOLAS, IOLANTE.

BERENICE

Comment veux-tu que j’ayme, en ce funeste point
Où je me voy reduite?

PHALANTE

Eh! mon frere, de grace,
Ne force point ce coeur, que ta perte menace,
Et ne me prouve point ta parfaite amitié,
800 Aux dépends de ta chaste & fidelle moitié.
Puis que je sens son mal, plus que ma peine mesme,
Penetre dans mon ame, & juge si je l’ayme:
Mais las! comment veux-tu, quand tu quites le jour,
Que parmy tant d’ennuys nous songions à l’amour?92
805 Crois tu mourir sans moy? tu ne peux ce me semble;
Marche quand tu voudras; nous partirons ensemble.

IOLAS

Qui du fier Calabrois vengeroit l’attentat?93
Qui sauveroient mes Soeurs, ma Femme, & mon Etat?
Non, demeure apres moy, tu m’offences, mon Frere,
810 En méprisant ta vie, elle m’est necessaire;
Et ton Roy, dont l’appuy consiste en ta valeur,
Maudiroit ma memoire, en pleurant ton mal-heur:
Vy doncques pour sa gloire, autant que pour la mienne,
Et conserve sa vie, en conservant la tienne:
815 Que si tu me veux plaire en cette extremité,
Où tu vois de mes jours le terme limité;
Et si vous deferez tous deux à ma priere,
Ecoute d’Iolas la volonté dernière;
Puis que ma Berenice autresfois t’a charmé;
820 Et puis que tu fus d’elle Amant, & bien-aimé,
Je ralume en vos coeurs cette premiere flame;
Prens le pour ton Espoux, reçoy la pour ta femme;
Au moins si vous voulez que mes voeux soient parfaits,
Et s’il vous plaist de voir mes Manes satisfaits:

IOLANTE, en elle-mesme

825 Que ces discours du mal dont je me sens atteinte,
Augmentent la douleur, & redoublent ma crainte!

IOLAS

Resistez vous encore à mon contentement?
Ne me répondez vous que des yeux seulement?
C’est fait, vous consentez, ce silence m’arreste,
830 Et ces beaux yeux moüillez, m’accordent ma requeste.
Est-il pas vray, mon coeur? ne te resous tu pas?

BERENICE, en elle-mesme.

A mourir, à te suivre, à marcher sur tes pas,
Avant que je consente, & que l’obeissance
Me porte à cette lâche, & dure complaisance.

PHALANTE

835 Helas!

IOLANTE, en elle-mesme.

Le coeur me fend;

PHALANTE

Pourquoy me cedes-tu
Ce tresor accomply d’Amour, & de vertu?
Qui suivra comme moy ta mort inevitable?

IOLANTE, en elle-mesme.

O la belle alliance! ô le party sortable!

IOLAS

J’oblige peu Phalante, en luy voulant ceder
840 Un tresor que mon coeur ne peut plus posseder:
Ne parle pas ainsi, mon frere, tu m’affliges;
Et pense, en l’acceptant, que c’est toy qui m’obliges.
Mais pour accompagner ce present qui te plaist,
Je te donne mon bien, engagé comme il est,
845 Sçachant que ta valeur, à qui tout fait hommage,
Reparera bien-tost ma perte, & mon dommage94.

IOLANTE, en elle-mesme.

O Dieux!

IOLAS

Reçoy ma Femme, & mes Estats aussi,
Pourveu que de mes Soeurs tu prennes le souci:
Fay les de ta moitié les compagnes fidelles,
850 Et leur procure encor des partys dignes d’elles:
Sus, sus95, ratifions & l’un & l’autre accort,
Je veux que le contract s’en face avant ma mort;
Ne perdons point le temps, l’affaire est resoluë,
Et je la veux passer de puissance absoluë.

SCENE III §

IOLANTE, seulle.

(On tire le rideau devant la chambre.)
855 Quoy cét homme inconu, que j’abhorre sur tous
Sera maistre absolu de nos biens, & de nous?
Tarante subira le joug de cét infame?
Mon Frere peut encor disposer de sa Femme,
Mais il ne sçauroit pas disposer de mon bien;
860 Je m’y veux opposer, non il n’en sera rien;
Avant qu’il puisse voir sa volonté suivie,
Et qui m’oste l’Etat, il m’ostera la vie:
C’est prendre avec grand soin l’interest de sa soeur,
C’est choisir de sa gloire un digne successeur,
865 C’est faire un bel honneur à son illustre Race,96
Liliane sort.
Mais j’aperçoy ma Soeur, il la faut advertir
Du mal qui nous menace, & qu’elle doit sentir;
Il faut l’interesser dans ma juste vengeance,
Et par elle à mes maux chercher quelque allegeance97.

SCENE IV §

LILIANE, IOLANTE.

LILIANE

870 Ah! ç’en est fait, ma Soeur, nous perdons Iolas.

IOLANTE

Nous perdons plus encor, nous perdons ses Estats:
Je ne le puis pleurer parmy tant d’injustice,
Il vient de tout donner, avec sa Berenice,
A son amy Phalante; & ce beau Suborneur,
875 Triomphe de nos biens, comme de nostre honneur.

LILIANE

Ah! ma Soeur, que dis-tu? tu leur fais une injure,
Et ton discours trop libre offence la Nature.

IOLANTE

Je dy ce que mes yeux seulement m’ont appris,
Et j’eusse à peine creu d’un autre ce mépris:
880 Iolas à ma perte, aussi bien qu’à ta honte,
(Charmé des faux appas d’un Traistre qui l’affronte)
Luy vient devant mes yeux, de tenir ce discours:
Cher amy, qui me vois à la fin de mes jours,
Si tu veux que content je parte de ce monde,
885 Repren ce cher Objet, qui ta flame seconde;
Je te donne ma femme, & mes Estats aussi,
Pourveu que de mes Soeurs tu prenes le soucy;
Fay les de ta moitié les compagnes fideles,
Et leur procure encor des partys dignes d’elles.
890 Ils ont feint quelque temps tous deux d’y resister,
Mais qu’enfin, pour luy plaire ils vouloient l’accepter.98

LILIANE

Ah! ma Soeur, puis-je croire une telle disgrace?

IOLANTE

Entre, si tu veux voir le contract qui s’en passe:99
Mais avant qu’on le suive, & que contre nos lois
895 Il soit effectué, je mourray mille fois:
Si pour rompre ce coup, nous nous liguons ensemble,
Nous l’empescherons bien; dy moy ce qui t’en semble:
Iolas, & Phalante, injustes contre nous,
Ont tous deux excité nôtre juste courrous;
900 Si l’un nous tyrannise, & nous fait une injure,
L’autre est traistre par tout, infidelle, & parjure;
Vangeons nous, Liliane, en sauvant nostre bien.

LILIANE

Quel remede, & comment?

IOLANTE

Elle la tire à part.
J’en sçay bien le moyen
Livrons dans ceste nuict nostre Ville affligée,
905 Au pouvoir de ce Duc, qui la tient assiégée:
C’est un genereux Prince, & j’estime en effect,
Quand il sçaura l’outrage, & le tort qu’on nous fait,
Qu’il ne se servira d’un si bel advantage,
Que pour nous restablir dedans nostre heritage.

LILIANE

910 Dieux! que proposes-tu? ce discours plein d’horreur,
Ne part que d’un esprit agité de fureur;
Ce remede, ma Soeur, blesse ma conscience,
Il est trop violant, donne toy patience,
Peut estre que le Ciel, par des ressorts cachez,
915 Détournera ces maux qu’attirent nos pechez.

IOLANTE

O foible & lâche esprit! ô coeur tout plain de glace!
Que tu merites bien le coup qui te menace!
Puis que ce feu te plaist, & puis qu’aveuglement
Amour te precipite en cét embrazement,
920 Je t’y laisse perir; pour moy je m’en délivre:
Mais songe encore un coup que tu devrois me suivre;
La Ville est en mes mains, j’ay déjà regardé
Vers l’endroit le plus foible, & le plus mal gardé;
De qui les assiegeans n’ont point de cognoissance;
925 Le Duc dans cette nuict, l’aura sous sa puissance.

LILIANE

Eh! de grace, ma Soeur, ne t’abandonne pas
Aux coups du Desespoir;

IOLANTE

Que ton courage est bas!
Pense que si j’outrage, on m’outrage de mesme,
Qu’à mon extréme mal mon remede est extréme;
930 Et que c’est lâcheté, qui t’oblige à ceder,
A celuy qui travaille à nous déposseder:
Il faut avant le jour, que ma vengeance éclate,
Et je conçoy déjà, dans l’espoir qui me flate,
Qu’il n’en peut arriver qu’un succès tres-heureux,
935 Car toujours la Fortune aide aux coeurs genereux:
Pour toy, suy ce Mignon, autheur de ta ruine,
Resous toy desormais d’étre sa Concubine:
Berenice est déjà femme du Subordoneur;
Je me vengeray seule, & j’en auray l’honneur.

SCENE V §

LILIANE, CARINTE.

LILIANE

940 Iolante, ma Soeur, où va cette insensée?
Détournez, iustes Dieux, sa cruelle pensée,
Qui dans le desespoir!100 va se precipiter;101
Détournez ce Torrent, qu’on ne peut arrester:
Carinte, de mon coeur fidelle secretaire,
945 Qui vois mes déplaisirs, qui connois ma misere;
Adoucy par tes soins l’amertume & le fiel,
Que vomit contre moy la colere du Ciel:
A tant de maux pressans cherche quelque remede,
Soulage ma douleur, je reclame ton aide.

CARINTE

950 Eh! Madame, je meurs de vous voir affliger;
Que puis-je, pour vous plaire, & pour vous soulager?
Pleust au Ciel, qui connoist mon coeur, & mon envie,
Que je vous peusse aider aux dépens de ma vie.

LILIANE

Tu peux, sans qu’il t’en couste un soupir seulement,
955 Vaincre mon infortune, & guerir mon tourment:
Si tu n’as oublié ce secret admirable,
Qui du plus fort venin, & du plus incurable,
Aneantit la force; ah! Carinte, peux-tu
Pour un sujet plus digne employer sa vertu?
960 Je sçay bien que le suc de cette herbe divine,
Des maux desesperez porte la medecine;
S’il arrestoit celuy de mon frere mourant,
Qu’on te devroit de voeux! que ce coup seroit grand!
Je ne te cele point, ma chere Confidente,
965 Que je soupire encore apres le beau Phalante;
Parmy tous ses defauts, son merite me plaist,
Je l’aime, tout volage, & tout ingrat qu’il est:
En cette extremité ton secours je reclame,
Si tu sauves mon Frere, il gardera sa femme;
970 Et ce volage Amant n’y pretendant plus rien,
Retournera peut-estre, à son premier lien:
C’est de toy que dépend l’honneur de la Province;
Le bien de Liliane, & le salut du Prince.

CARINTE

S’ils dépendent de moy, comme vous le jugez,
975 Madame, c’est à tort, que vous vous affligez:
Puis qu’ayant sur Carinte une entiere puissance,
Vous connoissez son zele, & son obeissance:
Il est vray qu’en mourant mon Pere m’a laissé
Ce souverain remede, & souvent exercé,
980 Qui détruit du venin la qualité mauvaise;
Pour subtil qu’il puisse estre, aussi tost il l’apaise.
La preuve en mille endroits, ne m’a jamais manqué,
Et quand j’ay de ce mal veu le Prince attaqué,
Madame, vous sçavez que je me suis offerte,
985 Pour sauver à l’Etat une si grande perte,
Et que les Medecins, de ma gloire ennemis,
Et jalous de leur Art, ne m’ont jamais permis
D’employer mon remede; ils m’ont tous rebutée102,
Si tost qu’à ce devoir je me suis presentée,
990 Sans souffrir que j’entrasse avec eux en conseil,
Lors qu’ils ont applicqué leur premier appareil,
Ces pauvres Ignorans ne se sont mis en peine,
Que de penser le bras, & guerir la gangrenne,
Sans prevoir que d’ailleurs le Prince estoit perdu,
995 Car le poison subtil s’est par tout espandu;
Mon herbe toutefois, dont je sçay la puissance,
En deux heures luy peut donner toute allegeance,
Nos esprits sur ce point seroient déjà contens,
Si l’on m’eut laissé faire, il en est encor temps.

LILIANE

1000 Quoy? tu peux empescher que mon Frere ne meure?
Un doux rayon d’espoir encore te demeure?
Tu le pourras guerir?

CARINTE

Ouy, je vous le promets,
Si je ne le gueris, ne me voyez jamais:
Dans l’Art des Medecins sa perte est resoluë,
1005 Vous m’y pouvez mener de puissance absoluë,
Et vous admirerez l’effect de mon secours,
Avant que cette nuit ait terminé son cours.

LILIANE

Allons, si de l’effect ta parole est suivie,
Je te devray les biens, & l’honneur, & la vie.

SCENE VI §

CARINTE, LILIANE, ARONTE.

CARINTE

1010 Mais il faut sur son mal Aronte consulter,
Puis qu’il sort de sa chambre, & vient de le quitter.

LILIANE

Eh bien, que fait mon Frere?

ARONTE

Ah! ç’en est faict, Madame,
Ce Prince glorieux, est prest de rendre l’ame,
Ce venin espandu fait par tout son effort;
1015 Il n’atend plus au Lict, que le coup de la mort;
Phalante, que son dard d’un mesme coup menace,
Tout plain de desespoir, vient de quitter la place,
Ne se pouvant resoudre à voir ainsi mourir,
Son genereux amy, qu’il ne peut secourir:
1020 La seule Berenice, entre ses bras pasmée,
Demeure aupres de luy, de douleur consommée.

LILIANE

O spectacle funeste! Carinte, je meurs.

CARINTE

Ne nous amusons point à d’inutiles pleurs;103
Sur tout la diligence à nos soins est requise:
1025 Ne perdons point de temps, en si belle entreprise.

Fin du troisiesme Acte.

ACTE IV §

SCENE I §

CARINTE, BERENICE, LILIANE
Il se passe dans la nuict.

CARINTE

Le page avec un flambeau.
Quoi, vous estes en doute encore sur ce point ?
Madame, il est guery, non, non, n’en doutez point,
Je connois mon remede.

BERENICE

Helas! est-il posible ?
Croiray-je à ce miracle ?

LILIANE

Il est assez visible;
1030 Mon frere le confesse,

BERENICE

Et je crains toutefois;
Carinte en as-tu fait l’épreuve104 une autrefois ?

CARINTE

J’en ay fait cent, Madame, & toutes favorables,

LILIANE

Cette herbe a sans mentir, des vertus admirables;

BERENICE

Carinte mon espoir, delices de mes jours,
1035 Qui de tous nos mal-heurs viens d’arrester le cours,
Qui viens de rétablir mon repos & mon aise,
Que mille & mille fois je t’embrasse, & te baise.
Qu’eussions nous fait sans toy, qui nous as preservez105,
En preservant le Prince, et nous a tous sauvez;
1040 Par toy, de son salut naist nostre delivrance;
Tu fais revivre en luy, toute nostre esperance,
Ma fidelle Carinte, ah! combien ta vertu
Releve puissamment ce courage abattu!
La moitié de mon coeur, par tes mains m’est rendue,
1045 Je te dois tout mon bien, sans toy j’estois perdue.

LILIANE

Fille miraculeuse, on ne peut en effect
Recognoistre un si digne, & si rare bien-faict:
Nous te serons ingrats, ces faveurs sont trop grandes,
Il te faut des Autels, il te faut des Offrandes.

CARINTE

1050 Ne flatez point mes sens par ces excez d’honneur,
Mes Dames, c’est à vous qu’on doit tout ce bonheur,
Vous m’avez fait agir; c’est par vostre industrie,106
Que je viens de sauver mon Prince, & ma patrie,
Et qu’un si beau laurier me couronne le front;
1055 Qui croiroit que mon herbe eust un effect si pront?
La secrette vertu d’une telle racine
Ne confond elle pas toute la Medecine?
Mais ne vantez pas tant ce service rendu;
J’ay l’honneur d’estre à vous, j’ay fait ce que j’ay deu;
1060 Vous prodiguez en moy vostre recognoissance,
L’heur d’un si grand succés m’est trop de recompense.

BERENICE

Je sçay bien que ton coeur, noble & grand comme il est,
En la seule vertu cherche son interest:
Aussi pour te payer de ce bien-fait extréme,
1065 Je te fay seulement un present de moy-mesme.

LILIANE

Reçoy mon coeur encore, & dispose de moy,
Puis que tous nos tresors sont au dessous de toy;
Et croy que je n’auray, ny gloire, ny fortune,
Dans le cours de mes ans, qui ne te soit commune.

CARINTE

1070 Je n’abuseray point d’un heur si precieux;
Jugeant que tout me vient de la faveur des Cieux;
Mais songez qu’il est tard, genereuse Princesse,
Apres tant de travail, de peine, & de tristesse;
Puis qu’Iolas est pris des charmes du sommeil,
1075 Allez dormir, au moins jusques à son réveil.

BERENICE

Puis qu’en effect le Prince a la paupiere close,
Et que nostre esprit calme avec lui repose,107
Je croy, ma chere Soeur, qu’il est bien à propos,
Qu’apres tant de travail nous prenions du repos:
1080 Qu’on sçache cependant qu’est devenu Phalante,
Sans qui mon Iolas n’a rien qui le contente:
Croyant son amy mort, il s’en est separé;
Le coeur tout plain d’angoisse, & tout desesperé:
Carinte, qu’on le cherche, & qu’on luy face entendre,
1085 L’heur que sur nous le Ciel par tes mains vient d’épandre:
J’ay peur que mon Espoux n’en soit inquieté,
Et le moindre accident peut nuire à sa santé:
Bon soir, ma chere Soeur;

LILIANE

Bon soir, belle Princesse;
Allez l’accompagner.108

BERENICE

Non, non, je vous la laisse,
1090 Ce Page me suffit, mon coeur, demeure icy.

SCENE II §

CARINTE, LILIANE.

CARINTE

Disposez-vous, Madame, à reposer aussi;
La nuict tantost passée enfin vous y convie.

LILIANE

Voicy de qui j’attens mon repos, & ma vie.

CARINTE

D’ou?

LILIANE

Le demandes-tu ? vois-tu pas mon Amant?

CARINTE

1095 Qu’il est pâle, & transi!

LILIANE

Mais Dieu, qu’il est charmant!

CARINTE

Il va revoir le Prince.

LILIANE

Il me suivra sans doute,
L’ingrat qui m’a manqué, va prendre une autre route,
Pour ne pas soustenir les regards enflammez,
Des yeux qu’il a trahis, & qu’il a tant aimez,
1100 L’infidelle aura peur de leur juste reproche.

CARINTE

Madame, cependant le voilà qui s’approche.

LILIANE

Que dirons nous Carinte?

CARINTE

Asseurons le d’abord,
Que le Prince est par nous garanty de la mort;
Observant bien son coeur, il faut qu’on l’eclaircisse,
1105 Et qu’il perde l’espoir d’épouser Berenice.

SCENE III §

LILIANE, PHALANTE, CARINTE.

LILIANE

Où peut aller Phalante, ainsi triste & pensif?
D’où luy vient ce chagrin, & ce deuil excessif,
Lors que tout est ravy d’un excez d’allegresse?
Ma rencontre peut estre a causé sa tristesse?

PHALANTE

1110 Quoy, les jours d’Iolas sont à leur occident
Madame, & l’on peut rire, en si triste accident?

CARINTE

C’est de sa guerison que provient nostre joye,
Prenez part au bon-heur que le Ciel nous envoye.

LILIANE

Nous l’avons cette nuict par nos soings préservé,
1115 Et tu devrais baiser la main qui l’a sauvé.

PHALANTE

Helas! vous vous mocquez; la nouvelle est trop grande,
Pour estre si tost creue; il faut que je me rende,
Pres du lict d’Iolas, pour éclaircir ce point,
A moins que de le voir, je ne le croiray point.

LILIANE

1120 Quoy? je verrois la mort de mon Frère asseurée,
Et je serois si lâche, & si denaturée,
Au lieu de le pleurer, au lieu de ressentir
Ses poignantes douleurs, de rire, & de mentir?
Tu ne me crois donc pas, Phalante, & mes paroles
1125 Passent dans ton esprit pour des contes frivolles?
Ah cruel! je sens bien pourquoy tu ne veux pas,
Que mon Frere par nous soit sauvé du trépas;
C’est pource que sa mort t’asseure Berenice,
Et tu crois qu’on te l’oste avec cét artifice;
1130 Tu crois que je travaille à dégager ta foy,
Va, tu n’aimas jamais ny mon Frere ny moy:
Pour luy ton amitié naist d’une source infame,
Tu ne le caressois qu’à cause de sa femme,
Et tu nous as tous deux abusez lâchement,
1135 Foible & mauvais Amy, traistre, & perfide Amant.

PHALANTE

Excusez de mon coeur l’innocente foiblesse,
Et ne vous fachez pas, je vous croy ma Princesse.

LILIANE

Tu fais un grand effort, je t’ay creu mille fois,
Quand par tes actions tu dementois ta voix,
1140 Je n’ay point revoqué tes paroles en doute,
Quand ton coeur les fuyoit, pour suivre une autre route;
Et tu doutes Ingrat, de la sincerité
De mes propos naifs109, & pleins de verité?
Tantost avec des pleurs, coulans par artifice,
1145 Tu jurois que pour moy tu fuirois Berenice,
Volage, & tu t’es pris dans les mesmes appas,
D’ou tu me prometois de detourner tes pas:
Pourquoy m’as-tu trompée, infidelle & parjure?
Crains tu point que les Dieux ne vangent mon injure?
1150 Priray-je pour celuy qui m’a voulu trahir?
Ouy, tout ingrat qu’il est, je ne le puis haïr:110
S’il s’est contre sa foy promis à Berenice,
C’est par legereté, plutost que par malice:
Je veux croire qu’il m’aime.

PHALANTE

Ah! cruelle, en ce point
1155 Tu m’estimes coupable, & je ne le suis point:
Je ne me suis promis, contre ma conscience,
Que pour laisser mourir le Prince en patience,
Voyant qu’il s’obstinoit à me rendre enflammé
De cét objet divin que j’avois tant aimé.
1160 Si tu crois que mon coeur cede sans resistance,
Va de sa propre bouche apprendre ma constance,
Au fort du desespoir qui troubloit mes espris,
Comment eussay-je aimé? j’avois tout à mépris;
Mon coeur estoit outré d’une douleur extresme,
1165 Tout m’estoit odieux, je l’estois à moy-mesmes;
Et tu veux qu’en l’estat d’un si mal-heureux sort,
L’Hymen charmast mes sens dans l’effroy de la mort?
Tu fais111 certes, mon ame un peu trop criminelle,
Ta clemence est injuste, & ta pitié cruelle:
1170 Ta main r’ouvre ma playe apres sa guerison,
Et le miel qu’elle m’offre est meslé de poison.
Si de ces lâchetez tu m’estimes coupable,
Je suis de ton amour un objet incapable,
Les Dieux me sont témoins toutefois que mon coeur,
1175 Bénit tousjours les traits de son premier vainqueur;
Que depuis que mon ame, à te plaire occupée,
T’a promis tous ses soins, je ne t’ay point trompée:
Croy moy, que Berenice en ce funeste jour,
M’a beaucoup plus touché de pitié que d’amour;
1180 Que ses chastes attraits n’ont point blessé tes charmes,
Depuis que j’ay lavé mon crime dans mes larmes.
Cecy n’est qu’un effet de mon Sort rigoureux;
J’ay paru complaisant, & non pas amoureux:
Puis qu’en toy j’avois mis toute mon asseurance,
1185 Doux port de mes desirs, & de mon esperance,
Pourquoy t’ay-je fait peur, quand j’ay mal evité,
L’escueil où mon amour avoit déja heurté?
Non, non, chaste Beauté, tu n’avois rien à craindre;
Vois-tu pas que celuy qui me vouloit contraindre
1190 De m’engager ailleurs, contre mon sentiment,
Par miracle est sauvé, pour sauver ton Amant?
Allons pour son salut faire des feux de joye;
Je meurs d’impatience, il faut que je le voye,
Et que je luy découvre encore devant toy,
1195 L’honneur que tu me fais, de recevoir ma foy,
Pourveu qu’il s’en contente, & qu’il nous favorise,
Dans ces justes projets que le Ciel authorise.

LILIANE

Croiray-je, mon Phalante, à ce que tu me dis?
Tous mes sens d’allegresse & d’amour interdis,
1200 Ne me trompent-ils point, en la gloire éclatante,
De cét heureux succez, qui passe112 mon attente?
Quand tu me charmerois par une illusion,
Quand je te devrois croire, à ma confusion113,
Tes propos dans mon coeur ne trouvent point d’obstacles,
1205 Et j’y donne la foy, comme à de vrays Oracles.

PHALANTE

Tu le peux, ma Princesse, asseure toy d’avoir,
Sur l’esprit de Phalante un absolu pouvoir;
Et qu’il t’en va donner une preuve asseurée,
Par sa fidelité d’eternelle durée.
1210 Mais tu ne me dis point comme on a peu guerir
Le Prince abandonné, qui s’en alloit mourir?

LILIANE

Carinte cette nuit accouruë à son aide,
Dans la vertu d’une herbe a treuvé114 son remède,
Et j’en ay veu le prompt & merveilleux effect.

PHALANTE

1215 J’adore ce miracle, & la main qui l’a fait,
Mais que tardons nous plus? voyons que fait le Prince,
Et sauvons apres luy sa ville & sa Province.

LILIANE

Je sçay bien la dessus un important secret,
Qu’il faut que je revele, & non pas sans regret.

SCENE IV §

IOLANTE seulle.

1220 Puis que dedans l’ardeur du corroux qui m’enflame,
J’ay si mal menagé le secret de mon ame,
Puisqu’elle s’est ouverte à cette ingrate Soeur,
Qui flate de nos biens l’infame ravisseur,
De peur que mon malheur en fin ne me surmonte,
1225 Et que tous mes desseins n’avortent à ma honte,
Fuyons la tyrannie, & l’horreur de ces lieux,
Où ce qui me charmoit est funeste à mes yeux:
Dans le peril extréme où je me voy reduite,
Je n’ay ny seureté, ny salut qu’en la fuite,
1230 La nuit me favorise, allons en liberté,
Commettre nostre vie à la fidelité:
Puisque seule elle sçait la descente secrette,
Par où j’ay resolu d’asseurer ma retraite,
J’ay sondé vainement les coeurs de nos sujets,
1235 Et j’ay fait parmy vous d’inutiles projets:
Mais le Duc de Calabre a bien receu ma Lettre,
Et de son seul appuy j’oze tout me promettre:
Puisqu’il est mon refuge, & mon unique espoir,
Et puis qu’il nous promet de nous bien recevoir,
1240 Sauvons nous dans sa tante, & quitons de bonne heure,
Une si detestable, & si triste demeure.

SCENE V §

IOLAS, PHALANTE, LILIANE, CARINTE.
LE CAPITAINE DES GARDES.

IOLAS

He bien, que dirais-tu des caprices du Sort?
Me voila par miracle affranchy de la mort:
Cette divine fille, au gré des Destinées,
1245 Pour quelque temps encor prolonge mes années:
Mon cher frere, il faudra que par necessité,
Tu bannises l’espoir dont je t’avois flaté:
La vie, & Berenice aujourd’huy me demeurent,
Je connoy ton regret dans tes yeux qui la pleurent,
1250 Mais je connois aussi cette rare vertu,
Qui mesprise le vice à tes pieds abatu;
Et qui ne souffrant rien contre ta conscience,
Te fera supporter ta perte en patience:
Je suis honteux de vivre, & de t’oster un bien,
1255 Que tu pouvois déja regarder comme tien:
Cette Fille te tuë, en conservant ma vie,115
Qui peut estre sera de ton trépas suivie,
Mais las si je croyois, qu’en ton ennuy secret,
Tu sentisses ta perte avec tant de regret,
1260 Je me lairois116 mourir de deuil & de tristesse,
Pour te laisser en paix posseder la Princesse.

PHALANTE

Tu peches contre moy par exceds d’amitié,
Mon frere, & je te treuve injuste en ta pitié,
Pren garde que mes pleurs ne coulent que de joye,
1265 En l’heur inesperé que le Ciel nous envoye,
T’ayant veu tout à coup sortir de ce danger,
Quelle perte aujourd’huy me pourroit affliger?
Puis que je te retreuve avec cette asseurance,
De t’embrasser vivant contre toute esperance?
1270 Connois mieux ta vertu pour connoiste mon coeur,
Et ne me traitte plus avec tant de rigueur,
Je me sçay moderer, & mieux que tu n’estimes,
Mettre à mes passions des bornes legitimes:
Je confesse qu’amour de tous ses traits armé,
1275 Par l’oeil de Berenice autrefois ma charmé,
Il est vray, ta moitié fut celle de mon ame,
Et dans les sentiments de ma pudique flame,
Mon coeur pour sa beauté fit des voeux infinis,
Avant qu’un chaste Hymen vous eust tout deux unis,
1280 Mais j’ay sceu respecter cette union sacrée.
Dés l’heure que j’ay sceu quelle estoit asseurée,
Et sans me consommer d’inutiles desirs,
J’ay jusques dans mon coeur estouffé mes soupirs,
Quand tu me l’as cedé avec tant de confiance,
1285 Ta douleur t’empeschoit de voir ma resistance,
Et que je n’acceptois un si rare present,
Que pour estre à tes voeux de tout point complaisant:
Voicy, cher Iolas la beauté qu’Hymenée,
M’a sous ton bon plaisir aujourd’huy destinée,
1290 Auant que Berenice eust fait sur mes esprits,
Un si puissant effort, celle cy avoit pris,
Elle a sans murmurer connu ma perfidie,
Et ma legereté ne l’a point refroidie,
Les Dieux me sont tesmoins qu’un secret mouvement,
1295 M’a porté malgré moy dedans ce changement,
Sans offance pourtant, car j’aime par estime,
La Princesse & ta Soeur d’une ardeur legitime,
Par tout où je revoy cette chaste Beauté,
Sans desir je suis d’aise, & d’amour transporté,
1300 Et dedans ce penser117 plutost Saint que prophane,
Je conserve toujours mon coeur à Liliane:
Souffre que je l’adore, & permets qu’en l’aimant,
Je repare envers toy mon premier manquement,
Aussi bien envers elle, il est trop veritable,
1305 Que d’un si grand honneur je me sens incapable,
Je n’ose encore pretendre à ce tresor exquis,
Que mon service au moins ne me l’ayt mieux acquis:
Je parleray tantost avec plus de licence,
Et si je te sers bien, voila ma recompence.

IOLAS

1310 Aurois-tu ce dessein, & pour elle & pour moy?
Songeay-je ce plaisir, ou si je le reçoy?118
Certes si j’ay le Ciel à ce point favorable,
Il n’est Prince en bon-heur qui me soit comparable:
Mais qu’en dit Iolante? & qu’en dis-tu ma Soeur?

LILIANE

1315 Que s’il vous plaist ainsi, Phalante est possesseur
De ce coeur que je mets entier en sa puissance,
Et dont il a raison d’estimer la constance.
Pour ma Soeur, il est vray qu’un jalous desespoir
L’a tantost fait sortir des bornes du devoir,
1320 Concevant pour vous deux une haine mortelle:
Elle vous veut trahir.

IOLAS

Que l’on s’asseure d’elle.

LE CAPITAINE DES GARDES

Si j’eusse un peu plustost son dessein recognu,
Grand Prince, asseurement je l’aurois prevenu;
Avant que j’eusse appris son crime de Phalante,
1325 Elle estoit échappée.

IOLAS

O Fille violante!
O dangereuse humeur! esprit pernicieux!

PHALANTE

Crois-tu que le party d’Iarbe en vaille mieux?

IOLAS

Hé quoy, tu sçavois donc ce qu’elle avoit dans l’ame,
Mon Frere?

PHALANTE

Cét object de ma pudique flame,
1330 M’ayant dit que sa Soeur contre vostre maison
Machinoit pres du Duc certaine trahison,
J’ay creu qu’il importoit d’en advertir Cleonte,
Afin qu’il la veillast; mais une fuite prompte
Avoit desja portée au camp des ennemis:
1335 Cher frere, (puisqu’en fin ce doux nom m’est permis)
Laisse moy meriter l’heur de ton alliance,
Repose ton esprit dessus ma vigilance,
L’honneur de ton estat me touche autant qu’à toy,
Parmy les Calabrois je vay semer l’effroy;
1340 Et par des actions d’eternelle memoire,
Asseurant ton repos, j’asseureray ma gloire.
Le Duc d’un grand assaut nous menace aujourd’huy,
Prevenons son dessein, allons jusques à luy:
Avec mille des miens ce matin je me vante,
1345 De l’aller affronter jusques dedans sa tante.

IOLAS

Tu n’entreprens jamais rien que bien à propos,
Va, j’iray cependant prendre un peu de repos,
Pour me mettre bien tost en estat de te suivre,
Puisqu’auecques tant d’heur le Ciel me laisse vivre,
1350 Carinte à qui je dois la lumiere du jour,
Le bien de mon Estat, & l’heur de mon Amour;
Que feray-je pour toy dans ce bien-fait extréme?

CARINTE

Faisant pour vostre Soeur, vous faites pour moy-mesme,
Asseurant son bon-heur, vous asseurez le mien,
1355 Apres son amitié, je ne souhaitte rien,
Que vos prosperitez.

IOLAS

O genereuse Fille!
Je mets entre tes mains l’honneur de ma Famille,
Ta vertu me ravit, va t’en voir de ma part,
Ce que fait la Princesse; elle a veillé bien tard,
1360 Et croy qu’au jour naissant, cette chere merveille,
Avec un doux repos repare cette veille.

CARINTE

J’y vay.

LILIANE

Ne tarde point, retourne promptement,
Liliane sans toy ne peut vivre un moment.

CARINTE

J’admire les effets de vostre providence,
1365 Grands Dieux, qui vous moqués de l’humaine prudence;
Et qui par des ressorts cachez à l’Univers,
Produisez châque jour cent miracles divers;
Puis qu’il vous plaist sauver le Prince par mon ayde,
Daignant guider ma main, & benir mon remede,
1370 Faictes la grace entiere aux pauvres Tarentins,
Lassez de la rigueur de leurs mauvais Destins;
Accordez leur la paix qu’ils ont tant desirée;
Qu’une felicité d’eternelle durée
Par tout les accompagne; & si vos bras puissans
1375 Les rendent bien-heureux, qu’ils soient recognoissans.

Fin du IV. Acte.

ACTE V §

SCENE I §

IARBE, DUC DE CALABRE
IOLANTE, MENANDRE.

IARBE

Ouy, si je trouve icy toutes choses prosperes,
Je vous restabliray dans le bien de vos Peres;119
Recevez en ma foy, qui ne manqua jamais;
Je suis inviolable120 en ce que je promets.

IOLANTE

1380 Je n’esperois pas moins de l’honneur de nostre aage,121
De ce franc, magnanime, & genereux courage.

IARBE

Mais Dieux! est-il bien vray qu’en son aveuglement,
Berenice envers moy se porte insolamment?
Et que jusqu’à ce point cette Ingrate s’oublie
1385 Que de nous menacer?

IOLANTE

J’admire sa folie,
Elle se promet tout de ce nouvel Epous,
Qui pense triompher bien-tost d’elle & de nous:
Sur la mort de mon Frere, & sur leur foy jurée,
La Calabre déja leur est bien asseurée:
1390 Déja ces vains esprits charmez dans leurs liens,
Estiment qu’ils joindront vos Estats à vos biens.

IARBE

S’ils ont fait ce projet, ils l’ont fait à leur honte,
Ces Amants aveuglez sont bien loin de leur conte,
J’ay dequoy reprimer leurs folles vanitez,
1395 Et retrancher l’espoir dont ils se sont flattez;
Il est temps envers vous enfin je me dispence
D’un secret dont Menandre a seul la cognoissance;
Ma Fille se croit seule, & se repaist de vent;122
Mais j’ay, graces aux Dieux, un Heritier vivant;
1400 Et je vous veux Madame, apprendre l’avanture,
Qui fit qu’en l’esloignant, j’offençay la Nature.

IOLANTE

Quoy? vous avez un fils incognu parmy nous?

IARBE

Il m’est sage Princesse, incognu comme à vous,
Mais au camp dans ce jour vous le verrez parestre,
1405 Car l’ordre en est donné; Menandre, où peut-il estre?
Vient-il pas?

MENANDRE

Monseigneur, s’il sort de ma maison,
Il hazarde sa vie, avant sa guerison.

IARBE

En quelque estat qu’il soit, je veux qu’on me l’ameine,
Quel plaisir prennez-vous de me laisser en peine?

MENANDRE, en luy mesme.

1410 O mal-heureux Menandre! ô Destin rigoureux!

IARBE

Vous sçavez que sans luy je ne puis estre heureux:
Je vous l’ay dit cent fois; mais quoy que je vous die,
Vous m’allez alleguer123 tousjours sa maladie:
Allez, sans repliquer, vous-mesme le querir;
1415 Deust-il par les chemins entre vos bras mourir,
Je le veux voir enfin, quelque mal qui l’accable,
Et sans plus de remise.124

MENANDRE

Ah! que je suis coupable,
De laisser eschapper ce gage precieux,
Que j’avois conservé quinze ans125, comme mes yeux:
1420 Il faut, il faut mourir.

IARBE

Que dittes vous Menandre?

MENANDRE

Qu’il faut vous l’emmener.

IARBE

Vous ne pouvez comprendre,
Ces discours ambigus, & pleins d’obscurité.

IOLANTE

Non,

IARBE

Je leur vay donner, le sens, & la clarté.
Sçachez que mon dessein, pour croistre mes desastres,
1425 M’a rendu curieux de cognoistre les Astres;
Et que ce vain sçavoir, qu’un grand Mage m’aprit,
Dés ma tendre jeunesse, a charmé mon esprit:
Mais las! je m’en servis à ma propre ruyne,
Pendant l’accouchement de ma chaste Amerine,
1430 (De deux enfans jumeaux d’un beau couple innocent,
Qui cousteront la vie à leur Mere en naissant)
Au fort de ma douleur, j’eus encore la puissance,
D’en tirer l’Horoscope, au point de leur naissance:
Et j’eus horreur de voir l’Ascendant furieux,
1435 Qui menaçoit leurs jours d’un inceste odieux!126
Sous le voile d’Hymen (horrible en ce mistere)
Je treuve que la Soeur brûleroit pour le Frere:
Qui s’iroit d’un brazier, tout pareil échauffant:
Je découvrois de plus, que cét ingrat enfant;
1440 Viendroit un jour, poussé, d’une damnable envie,
Les armes à la main, attenter à ma vie;127
Et sortant plein de honte, & de confusion,
J’aprehenday l’effect de ma prediction.
Pour détourner ce mal de ma triste famille,
1445 Je crus qu’il suffisoit de declarer la fille;
Pour mon fils, je voulus que Menandre en eust soing,
Le connoissant fidelle, & qu’il l’emmenast loing,
Dans un lieu de plaisir, qu’il a dans la Province,
Sans luy faire sentir qu’il fust né fils de Prince,
1450 De peur avec le temps, il ne s’enquist pourquoy
Estant mon fils unicque, on l’éloignoit de moy.
Il a donc en ce lieu, sous le nom d’Anaxandre,
Passé jusques icy pour le fils de Menandre,
Avec des qualitez si rares, qu’en effect,
1455 J’ay grande occasion d’en estre satisfait.
Ma fille toutes fois estant chez moy nourrie,
A seule esté de moy si tendrement cherie,
Que sans l’ingrate humeur d’elle, & de son Espous,
Sans doute que mon fils en eust senty les coûs:
1460 Je l’aurois oublié chez Menandre; & pour elle
Perdu tous les respects de la loy naturelle.
Dés l’heure que mon gendre eust fait sur mon Estat,
Les armes à la main, un si grand attentat.
Voyant les Astres faux, du costé de l’inceste,
1465 Où ma credulité avoit esté funeste,
Et ne presumant pas qu’un Fils tant estimé,
Deust jamais contre moy paroistre envenimé,
Je le voulus tirer de cete solitude,
Pour punir Iolas de son ingratitude;
1470 Mais Menandre, qui veut qu’il guerisse à loisir,
A jusques a present retardé mon plaisir.
Maintenant je le presse; & pour m’oster de peine,
Tout malade qu’il est, je veux qu’il me l’emmene.

IOLANTE

Vrayement cét accident que vous me racontez,
1475 Estonne mes esprits, & les tient enchantez;
D’un autre que de vous j’aurois peine à le croire,
Car il sent aussi-tost la Fable que l’Histoire:128
Mais depuis qu’Anaxandre est chez ce Gouverneur,129
Qui doit l’avoir instruict dans les loix de l’honneur,
1480 Pour estre le témoin vous-mesme de sa vie,
Je m’estonne comment vous avez eu envie
De le faire venir devant vous inconnu?

IARBE

Le desir de le voir bien-souvent m’est venu;
Mais j’ay (me figurant une vaine disgrace)
1485 De son Astre malin redouté la menace.

IOLANTE

Differez donc encor, jusqu’à tant que les Dieux
Vous le rendent entier, & qu’il se porte mieux.

IARBE

Puis qu’il doit rétablir mon bon-heur & ma joye,
Quoy qu’il puisse arriver, il faut que je le voye:
1490 Cependant ma Princesse, allons disposer tout,
Pour l’assaut de Tarente, & si j’en viens à bout,
(Comme vous me donnez grand sujet de le croire)
Seule vous en aurez le profit & la gloire.

SCENE II §

ALMEDOR, IARBE, IOLANTE, LES SOLDATS.

ALMEDOR

Seigneur tout est perdu, vos gens épouvantez,
1495 Sans attendre les coups fuyent de tous cottez,
Phalante qui n’a point de pareil sur la terre,
(Sorti de la Cité comme un foudre de guerre)
Abat vos Esquadrons, ravit vos Estendarts,
Et seme dans le Camp l’effroy de toutes parts:
1500 Tous nos retranchements cedent à son courage.

IARBE

Allons nous opposer à sa bouillante rage,
C’est un torrent qui passe, & qui ne peut durer,
Il n’est pas temps encor de rien desesperer.

ALMEDOR

Vos meilleurs Officiers, qu’à Tarente l’on meine,
1505 Sont déja prisonniers de ce grand Capitaine:
Rien ne peut resister aux forces de son bras;
Si vous ne raliez vous-mesme vos Soldats,
Vous perdez vostre Armée, en ce peril extresme,
Et vous courez fortune en vostre tente mesme.

IOLANTE

1510 Sus, courage Soldats, il me faut secourir.
En ceste occasion, il faut vaincre, ou mourir,
Je l’extermineray, fut-il le Dieu de Thrace.130

IARBE

Détournez, justes Dieux, ce mal qui nous menace.

SCENE III §

MENANDRE, PHALANTE, HYDASPE.

MENANDRE

Mourons, pour obéir à la rigueur du Sort,
1515 Mais finissons au moins par une belle mort:
Vangeons en perissant l’honneur de la patrie;
Attacquons ce Lyon, dont on craint la furie,
A moy, mes Compagnons, quelle honte est-cecy?
Vostre Prince vous voit, le servez-vous ainsi?
1520 Poltrons, ou fuyez-vous? en vain je me travaille,
L’épouvante a saisy cette vile Canaille;
Il n’importe, ayant faict le dessein de mourir,
Que me serviroit-il qu’on me vint secourir ?
Je suis lassé de vivre, allons vanger le Prince,
1525 De nostre lâcheté, fatalle a sa Province:
Tourne, teste Phalante, à moy brave Guerrier,
Adjouste a ton triomphe encore ce laurier.

PHALANTE

Tu cours à ta ruïne, insencé temeraire,
Qui ne peut resister à ma juste colere.
(Icy le Casque tombe de la teste de Menandre,
qui est recogneu de Phalante pour son Pere putatif)131
1530 O justes Dieux que voy-je; ah mon Pere est-ce vous,
Que la rigueur du sort fait perir sous mes cous?
Faut-il, pour obscurcir l’éclat de ma victoire,
Qu’une telle rencontre arreste icy ma gloire?
Menandre, mon cher pere, est-ce vous que je voy?
1535 Embrassez, embrassez, votre Anaxandre & moy,
Il oste son Casque.
Qui sortant par caprice hors de vostre puissance,
Sous le nom de Phalante a caché sa naissance,
Qui se doit sa fortune, & qui comblé d’honneurs,
Se void consideré de tant de grands Seigneurs.
1540 Arrestez Compagnons.

MENANDRE

Ah! je meurs de joye,
Est-il vray que je veille, & que je vous revoye,
Glorieux Anaxandre? & que Dieu m’ait rendu,
Le gage pretieux, depuis six ans perdu?
Vous n’estes point mon fils, comme vous pensez l’estre,
1545 Vous estes mon Seigneur, & mon Prince, & mon Maistre,
Souffrez donc aujourd’huy que Menandre à genous,
En cette qualité s’incline devant vous.

PHALANTE

Son plaisir est extrème; & comme il se redouble,
Il altere l’esprit du bonhomme132, & le trouble,
1550 Que faites vous, bons Dieux!

MENANDRE

Je fay ce que je doy,
Je l’avouë, il est vray, je suis tout hors de moy;
Mais troublé que je suis, je vous connois encore,
Pour le seul fils du Duc, que la Calabre adore,
Qui voulut qu’inconnu, pour certaine raison,
1555 Vous fussiez comme mien nourry dans ma maison:
Magnanime Phalante, à ce nom plain de gloire,
Je me veux arrester; mais Dieux! le puis-je croire?
Ouy, je n’en doute plus, ces traits charmans & dous,
Retracent Monseigneur, je les reconnois tous:
1560 Ah! que vostre Fortune est de tout point heureuse,
Et que vous pouvez faire une paix glorieuse!
Tout cede au coup fatal de ce bras indompté,
Le camp de vostre Pere est tout épouvanté,
Si vous ne détournez promptement cét orage;
1565 Par vous seul excité, son honneur fait naufrage.

PHALANTE

Dites vous vray, Menandre? ou si133 vos sens charmez,
Veulent tromper les miens d’alegresse pâmez?

MENANDRE

Aydez vous, aydez vous, en cette cognoissance,
Et par vostre grand coeur sentez vostre naissance.

PHALANTE

1570 Menandre me surmonte, & dans mes hauts desseins,
Un Vieillard fait tomber les Armes de mes mains:
Mais puis que vous voulez que je sente ma joye,
Puisqu’à tous vos discours vous voulez que je croye,
Faites tant que je sçache au moins pour quel peché,
1575 On m’a tenu chez vous si longuement caché.

MENANDRE

Venez trouver le Duc, que cette affaire touche,
Grand Prince, & l’aprenez vous-mesme de sa bouche:
Venez sur ma parole, il n’est pas loin d’icy;
Ou si ses Legions vous tiennent en soucy,
1580 Si vous vous défiez, souffrez qu’il se hazarde,
Et qu’il me suive icy seul avecque sa garde.

PHALANTE

Je vous croy, cher Menandre, & vous veux obeyr:
Celuy qui m’a nourry me voudroit il trahir?
Allons à sa rencontre, ah! que j’ay l’ame esmeuë,
1585 D’une si glorieuse & si chere entre-veuë:
Cependant, doux tesmoin de mes prosperitez,
Et qui fus compagnon de mes adversitez,
Hydaspe, cher amy, vole dedans Tarente,
Et fay qu’à ce bon-heur (qui passe nostre attante)
1590 Iolas prenne part, & tous les siens aussi;
Sa santé permet bien qu’il vienne jusqu’icy.
Il voit du haut des murs mon succez manifeste,
En l’emmenant au camp, raconte luy le reste:
Dy qu’on luy promet tout, si pour l’amour de moy,
1595 Il pardonne à celuy qui luy manqua de foy.

HYDASPE

J’y cours.

PHALANTE

Dy cependant, en deux mots, cher Menandre,
Pourquoy l’on te commit134 la garde d’Anaxandre;
Eclaircy promptement mon esprit curieux,
En gaignant la fraicheur, qui parest en ces lieux,
1600 Où j’attendray le Duc, mon Seigneur, & mon Pere.

MENANDRE

Allons, en peu de mots je vous vay satisfaire.

SCENE IV §

IOLAS, & LES PRINCESSES sur les murailles.

IOLAS

Peut-on voir sur la terre un homme plus vaillant?
Admire avecque moy ce courage bouillant,
Qu’en dis-tu, ma Princesse?

BERENICE

Il est inimitable.

LILIANE

1605 Rien ne peut resister à ce bras indomptable.

CARINTE

Voyez que d’ennemis à ses pieds abattus!

BERENICE

Certes, j’ay de tout temps admiré ses vertus,
J’ay tousjours eu pour luy je ne sçay quelle estime,
Qui n’a point offencé nostre amour legitime;
1610 Et ne l’ay jamais sçeu, ny hair, ni blasmer,
Que quand tu m’as voulu contraindre de l’aimer.

IOLAS

Le respect que je porte à son amitié saincte,
M’ordonna dans mon mal cette douce contrainte;
Ne la reproche plus à ta chaste moitié;
1615 Je suis sain, & l’Amour a vaincu l’Amitié.
Mais as-tu bien pris garde à l’action derniere,
Que nous avons veu faire à cette ame guerriere;
Lors qu’arrestant les siens, son casque il a haussé,
Devant un des vaincus, qu’il a tant embrassé?
1620 Puis vers cét arbre ensemble ils ont tourné visage.

BERENICE

Quelqu’un, qui s’est soumis à ce jeune courage;
A merité de luy ce trait d’humilité;
Je cognois sa franchise, & sa civilité.

ARONTE

Seigneur, les principaux de l’armée ennemie,
1625 Dont Phalante a trouvé la valeur endormie,
Par luy faits prisonniers, sont sous vostre pouvoir,
On les vient d’emmener, vous plaist-il de les voir?

IOLAS

Non, va les consoler un peu dans leur disgrace,
Et qu’on les traitte bien; la prosperité passe,
1630 Le Sort en autre temps les peut favoriser,
Le Sage, de son heur ne doit point abuser.

LE PAGE

Hydaspe, que Phalante appelle son fidelle,
Vous porte de sa part une grande nouvelle:
Il vient tout en fureur d’entrer dans la Cité.

IOLAS

1635 Sçais-tu pour quel sujet il s’est si fort hasté?

LE PAGE

Il dit que le bon-heur de Phalante est extréme,
Mais il veut reserver ce secret à vous mesme.

IOLAS

Allons à sa rencontre.

BERENICE

Ah! grands Dieux, que je crains,
Que ce Duc malheureux ne tombe sous ses mains;
1640 Tout injuste qu’il est, il est toujours mon pere,
Grands Dieux; & vos faveurs ont calmé ma colere.

SCENE V §

IARBE, MENANDRE

IARBE

Il n’est pas vray-semblable; Anaxandre, dis-tu,
Arrivé dans le camp, a des-ja combatu?

MENANDRE

Ouy, grand Prince, & de plus, il a vaincu Phalante,
1645 Comme il se preparoit de forcer vostre Tante.

IARBE

Il a vaincu Phalante?

MENANDRE

En ses plus hauts dessains,
Il luy vient d’arracher la victoire des mains.

IARBE

Quoy! mon Fils, auroit eu tant d’heur, & tant de gloire,
Que d’emporter d’abord une telle victoire?
1650 Tu le faisois malade, & dans l’extremité,
Comment en ce peril s’est-il precipité?
Comme a t’il-pû si tost, dans nostre Camp se rendre;
Explique ton discours, que je ne puis comprendre.

MENANDRE

Quand il vous contera ce succez glorieux,
1655 Luy-méme, croyez moy, vous le comprendrez mieux.

IARBE

Apres tout, s’il est vray j’en benis l’avanture,
Menandre, & te sçay gré de cette nourriture;
Les Astres ont menti, du crime incestueux,
Dont ils ont menacé cét Enfant vertueux;
1660 Et quand je le bannis, soupçonné de ce vice,
Et d’un noir attentat, je luy fis injustice.
De mon credule esprit Saturne135 s’est joüé,
Sa vertu me ravit, le Ciel en soit loüé,
Allons vers luy Menandre, allons en diligence.

MENANDRE

1665 Allons, doy-je advoüer icy ma negligence?
Non, devant son cher Fils je me veux accuser:
Dans l’excez de sa joye il pourra m’excuser.

IARBE

Mais les Astres peut estre on predit de mon Gendre,
Ce qu’à faux j’imputois à mon cher Anaxandre:
1670 Cét Ingrat m’a tenu lieu d’enfant jusqu’icy,
Et c’est luy seulement que le Ciel a noircy
De ce grand attentat, qui provocque ma haine.

MENANDRE, en luy mesme.

Je le veux éclaircir, & le tirer de peine;
Toutefois j’attendray que Phalante present,
1675 (Puis qu’il a fait le mal) m’excuse en s’accusant;
Le voicy qui s’avance, ah! que j’ay l’ame esmeuë.

IARBE

Quel est ce Cavalier qui paroist à ma veuë?

MENANDRE

Grand Prince il n’est plus temps de vous rien déguiser,
Phalante est vostre Fils, qui se vient accuser
1680 D’avoir des-honoré son bras, & sa naissance,
En s’armant contre vous, le voila qui s’avance,
Il se met à genoux.
Pour tâcher d’obtenir son pardon, & le mien.

IARBE

Tu te fais plus obscur, je ny comprend plus rien.

MENANDRE

Quand j’ay dit qu’Anaxandre en sa valeur extréme,
1685 A surmonté Phalante, il s’est vaincu soy-mesme,
Ce genereux Lion a calmé son courrous,
Dés qu’il a sceu par moy qu’il estoit né de vous.

IARBE

As-tu l’esprit troublé, que dis-tu là Menandre?

MENANDRE

Qu’en Phalante aujourd’huy vous voyez Anaxandre,
1690 Et qu’un discours menteur vous a toûjours trompé;
Icy Phalante met un genoüil a terre devant Iarbe.
De puis six ans qu’il s’est de mes mains eschappé,
Sous ce nom glorieux, il a fait des merveilles,
Le bruit en est venu cent fois à vos oreilles!
Vous avez admiré, vous mesme en vostre Cour,
1695 Et si pendant le temps qu’il y fit du séjour,
J’eusse esté pres de vous, j’aurois fait recognestre,
Ce Prince glorieux, ignorant de son estre.
Mais j’estois arresté malade en la maison,
Qui luy servit quinze ans d’inutille prison:
1700 Le voila prosterné, mon offense le touche,
Et j’ose en demander le pardon par sa bouche.

IARBE

Confus détonnement ie ne sçay que penser.
Il fait signe aussi à Menandre de se lever.
Relevez vous mon Fils, & venez m’embrasser.

SCENE VI §

PHALANTE, IARBE, MENANDRE &c.136

PHALANTE

Le Ciel m’a t’il bien faict de ce crime capable?

IARBE

1705 Ne vous excusez point, je suis tout seul coupable,
Ma superstition a fait tous vos pechez,
Je voy les découverts, & je crains les cachez:137
Je connoy la moitié des menaces des Astres,
Et l’Inceste sans doute, acheue mes desastres:
1710 Par la mort d’Iolas vous estes possesseur,
Des appas criminels de vostre propre Soeur.

PHALANTE

Ne craignez, pas mon pere, une telle disgrace,
Le Ciel s’est contenté de sa seule menace,
Ce dangereux Hymen reste autant imparfaict,
1715 Que mes sanglants desseins, qui n’ont point eu d’effect.
Menandre m’a tout dit, vous avez par prudence,
De mon astre malin détourné l’influence.

IARBE

Ah! mon Fils, ce sçavoir est vain, & dangereux,
Si je l’eusse ignoré, j’eusse esté trop heureux:
1720 Quoy vous avez donc pas espousé la Princesse,
Par la mort d’Iolas?

PHALANTE

Que vostre crainte cesse,
Iolas, dont le mal m’a comblé de soucy,
Est guery par miracle, & doit venir icy.
Aussi-tost que j’ay sçeu l’honneur de ma naissance,
1725 J’ay mis en vos bontez toute ma confiance;
J’ay creu que j’obtiendrois l’effect de mes souhaits,
Si pour ce cher amy je demandois la paix:
Mais le voicy qui vient la demander luy-mesme,
Par sa rare vertu, jugez combien je l’aime,
1730 Oubliez vostre haine en ce jour solemnel,
Et lions nous à luy d’un amour eternel.

IARBE

Ouy, je le veux aymer, ouy mon cher Anaxandre,
Juge-le par ces pleurs que tu me vois respandre.
En l’excez de la joye, où je me vois plongé,
1735 Je suis tout seul coupable, il est seul outragé;
Et ta Soeur eut raison, puis qu’il l’a tant cherie,
De seconder sa haine; ayde moy je te prie,
A regagner le coeur de ces parfaits Amans,
Et prevenons les tous par nos embrassemens.

SCENE VII §

IOLAS, BERENICE, LILIANE,
CARINTE, IARBE, PHALANTE, &c.

IOLAS

1740 Quel miracle est-ce cy? quelle grande fortune
Banit de nos destins la rigueur importune?

BERENICE

Quel heur inesperé nous surprend en ces lieux?

IARBE

Rendons mes chers Enfans, rendons graces aux Dieux,
Ne nous souvenons plus de nos fautes passées,
1745 Et que le seul amour regne dans nos pensées.

PHALANTE, à Berenice.

Chere & parfaite Soeur, je ne m’estonne pas,
D’avoir eu tant d’amour pour tes chastes appas.

BERENICE

Ta Liliane eut tort dans son amitié pure,
De blâmer un instinct qu’enseignoit la Nature:
1750 Mais ce divin Objet, qui soupïre pour toy,
Sera-t-il pas en fin le seul prix de ta foy?

PHALANTE

Mon coeur hors ce desir n’a rien qui le contente,
Favorisez mon pere une si douce attente,
Secondez le vouloir de ce parfait amy,
1755 Sans ce bien, vostre Fils n’est heureux qu’à demy.

IARBE

Que me demandes-tu?

PHALANTE

Cette aimable Princesse,
Pour qui depuis deux ans je soupire sans cesse,
Et dont vous apprendrez la constante amitié,
Apres que de mon feu vous aurez eu pitié.

IARBE

1760 Iolas y consent?

IOLAS

Ouy de toute mon ame.

IARBE

Que le Ciel de vos coeurs eternise la flame,
Je veux une autre grace, Iolante a failly;
Mon fils noyez son crime au fleuve de l’oubly,
Un jalous desespoir la rendit criminelle,
1765 Mais elle s’en repent, j’ay de l’amour pour elle,
Et si vous m’accordez cette chaste beauté,
Je vous respons à tous de sa fidelité.

IOLAS

Vous luy faites, mon pere, un honneur qui m’estonne,
Ouy, j’excuse sa faute, & je la luy pardonne,
1770 Puisque vous l’ordonnez, je pers le souvenir,
Du mal quelle m’a fait.

IARBE

Qu’on la face venir.

PHALANTE

Lors que je suis sorty qu’as-tu fait ma Princesse?

LILIANE

Mon esprit a suivy ta fortune sans cesse,
Mon coeur à ton espée a tousjours esté jointe:
1775 Mais il mouroit de peur & tu n’en avois point.

IOLANTE

J’estois à la faveur de cet arbre cachée,
De regret & d’ennuy sensiblement touchée,
Mais sur vostre parole, & celle d’Iolas,
Confuse je me viens jetter entre vos bras.

IOLAS

1780 Ne crains plus rien, ma Soeur, ton offence est remise,
Tu ne verras icy qu’amour & que franchise.

IOLANTE

Ah mon frere, je meurs de t’avoir offensé.

IOLAS

De nos espris contens ton crime est effacé,
Un pardon general signé de part & d’autre,
1785 Abolit pour jamais ton malheur & le nostre,
Mais apres tant d’ennuits & de si longs travaux,
Allons dedans138 Tarente ensevelir nos maux,
La nous nous conterons toutes nos avantures,
Et mettrons ordre à tout pour les nopces futures.

IARBE

1790 Allons, & que mon Fils, partout victorieux
Face connoistre au Roy, son destin glorieux.

Fin.

PRIVILEGE DU ROY. §

LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE: A nos amez & feaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillis, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, & à tous autres nos Justiciers & Officiers qu’il appartiendra, Salut. Nostre bien amé Augustin Courbé, Libraire à Paris, nous a fait remontrer qu’il a recouvré un manuscrit un liure intitulé, Les Rivaux Amis, Tragi-comedie, par le Sieur de Bois Robert, lequel liure il desiroit imprimer, s’il avoit sur ce nos lettres necesaires, lesquelles il nous a tres humblement supplié de luy accorder. A CES CAUSES nous avons permis & permettons à l’exposant, d’imprimer, ou faire imprimer, vendre & debiter en tous les lieux de nostre obeïssance, en un ou plusieurs volumes ledit liure, en telle marge & caractères, & autant de fois qu’il voudra, durant l’espace de sept ans entiers & accomplis, à compter du jour que ledit liure sera achevé d’imprimer pour la première fois: Et faisons tres expresses deffences à toutes personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient, de l’imprimer, faire imprimer, vendre ny distribuer en aucun lieu de ce Royaume, durant ledit temps & espace, sous pretexte d’augmentation correction, changement de tiltre, ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce soit, à peine de quinze cens liures d’amende, payables sans déport par chacun des contrevenans, & appliquables un tiers à nous, un tiers à l’Hostel Dieu de Paris, & l’autre tiers à l’exposant, confiscation des exemplaires contrefaits, & de tous dépens dommages & interests. A condition qu’il sera mis deux Exemplaires en nostre Bibliotheque publique, & un en celle de nostre tres cher & feal, le sieur Seguier, Chevalier, Chancelier de France, avant que de les exposer en vente, à peine de nullité des presentes; du contenu desquelles nous vous mandons que fassiez jouyr plainement & paisiblement l’exposant, & ceux qui auront droit de luy, sans qu’il leur soit fait aucun trouble ou empeschement. Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin de chaque volume un bref extraict des presentes, elles soient tenuës pour signifiées, & que foy y soit adjoustée, & aux copies d’icelles, collationnées par un de nos amez & feaux Conseillers & Secretaires, comme à l’Original. Mandons aussi au premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’execution des presentes tous exploits necessaires, sans demander autre permission. Car tel est nostre plaisir. Nonobstant oppositions ou appellations quelconques, & sans prejudices d’icelles; Clameur de Haro, Chartre Normande, & autres Lettres à ce contraires. Donné à Paris le 28. jour de May, l’an de grace, mil six cens trente-huict: Et de nostre Regne le vingt-huitième.

Par le Roy en son Conseil.                      Signé                      CONRART.

Les Exemplaires ont esté fournis, ainsi qu’il est porté par le Privilege.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois, le 12. Septembre, 1638.