Agamemnon

Tragédie

Boyer
A PARIS,
Chez THEODORE GIRARD 1, en la
grand’Salle du Palais, au dos de la
Salle Dauphine, à l’Envie.
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY 2
Édition critique établie dans le cadre d'un mémoire de master 1 de l'université Paris-Sorbonne par Louis Celot sous la direction de Georges Forestier (2014-2015).

Situation d’Agamemnon dans la vie et l’œuvre de Claude Boyer §

Un dramaturge qui se cacha pour que sa tragédie soit vue §

C’est sous le nom de Pader d’Assezan que Claude Boyer publia en 1680 Agamemnon. Rejeté par les Anciens qu’étaient Racine et Boileau, le dramaturge était plus proche des Modernes menés par Charles Perrault. Il expliqua l’utilisation de ce pseudonyme dans la préface d’Artaxerce, la pièce qui suivit et qui fut représentée cette fois sous le véritable nom de l’auteur :

Agamemnon ayant suivy Le Comte d’Essex, et voulant le dérober à une persécution si déclarée, je cache mon nom, et je laisse afficher et annoncer celuy de Mr d’Assezan. Jamais Piece de Theatre n’a eu un succés plus avantageux. Les Assemblées furent si nombreuses, et le Theatre si remply, qu’on vit beaucoup de Personnes de la premiere qualité prendre des places dans le Parterre. […] On soûtint, on voulut faire des paris considérables, que je n’avois aucune part à cét Ouvrage ; on aima mieux en donner toute la gloire à un nouveau venu. Le tems et la verité ayant confondu l’imposture, et l’envie, je prens quelque confiance de ce dernier succés, et crois pouvoir hazarder mon nom en faisant paroistre Artaxerce. Il n’en falut pas davantage pour luy attirer tout ce qui a contribué à le faire tomber.3

Agamemnon constituait donc tout un symbole dans la vie et l’œuvre de Claude Boyer, celui d’un dramaturge de talent qui se heurta à partir des années 1670 à une véritable cabale lancée contre lui par le camp des Anciens, et notamment par Boileau et Racine ; à partir de 1685, Boyer ayant largement participé à son exclusion de l’Académie française, Furetière devint aussi l’un de ses opposants les plus virulents. En utilisant le nom d’un poète inconnu de l’époque, Pader d’Assezan, il réussit à obtenir un grand succès que même son rival le plus acharné, Racine, applaudit. Cependant, comme Boyer l’expliqua bien dans la préface d’Artaxerce, dès qu’il se présenta comme le vrai auteur d’Agamemnon, la pièce tomba, et cela en dépit du grand succès qu’elle connaissait jusqu’alors.

Cette volonté d’échapper aux critiques était présente dès l’Epître dédicatoire à la duchesse de Bouillon :

J’ay sujet de craindre que le destin de cette Tragédie n’ait quelque chose de semblable à celuy d’Agamemnon. Ce Roy, Chef de toute la Grece, perit au sein de sa famille, après avoir heureusement évité les perils d’une guerre de dix années ; Et peut-estre que mon Ouvrage exposé de plus prés aux yeux des Critiques, succombera sous leurs atteintes, quelque heureux succés qu’il ait eû pendant ses Representations.

Afin de comprendre toutes ces précautions prises par un dramaturge qui se cacha pour que sa pièce soit vue, il convient de replacer Agamemnon au sein de la vie de Claude Boyer.

Éducation littéraire et religieuse §

Claude Boyer naquit à Albi en 1618. Parmi le peu d’informations qui sont à notre disposition sur ses origines, nous savons qu’il était le fils d’un notable et qu’il étudia au collège des jésuites de sa ville natale ; il le quitta après avoir obtenu son baccalauréat en théologie. Il acquit ainsi une culture en rhétorique et en littérature gréco-latine, ainsi sans doute qu’un goût pour le théâtre : le système éducatif jésuite encourageait la mise en scène de pièces de théâtre par les élèves. Michel Le Clerc était un de ses camarades de collège, et les deux hommes se lièrent d’amitié, si bien qu’ils écrivirent tous deux une tragédie sur un sujet assez voisin : La Virginie romaine de Le Clerc (1645) et La Porcie romaine de Boyer (1646).

Claude Boyer n’est désigné comme abbé dans aucun des exemplaires de ses œuvres. Cependant, son surnom d’« abbé Boyer » est constant après sa mort. Selon Sylvie Benzekri4, il s’agit d’un abus de langage dont l’origine se trouverait chez Furetière :

[Boyer] n’a pas été assez heureux pour faire dormir personne à ses sermons, car il n’a point trouvé de lieux pour prêcher. La nécessité l’a donc réduit à prêcher sur les Théâtres du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne ; mais il leur a porté malheur.5

Furetière voulait simplement tourner Boyer en ridicule, en sous-entendant qu’il aurait mieux fait de prêcher plutôt que d’écrire pour le théâtre ; c’est sans doute la mauvaise interprétation de cette expression de « sermons », en plus du titre de bachelier en théologie que les frères Parfaict lui attribuèrent6, qui conduisirent ces derniers et les textes postérieurs à lui prêter indûment la charge d’abbé. En effet aucune mention n’est faite de ce titre parmi les textes qui nous sont parvenus antérieurs à ceux des frères Parfaict7.

Les raisons de la rancune de Furetière contre Boyer sont exposées par Georges Forestier dans son édition des œuvres de Racine dans la Bibliothèque de la Pléiade :

En 1686, enragé d’être empêché de publier son Dictionnaire et d’avoir en outre été exclu de l’Académie française l’année précédente, Furetière écrivait son Second Factum, où il se déchaînait contre ceux qui avaient voté cette mesure, parmi lesquels Benserade, La Fontaine et Boyer. Assurant que celui-ci s’était tourné vers le théâtre parce que, quoique bachelier en théologie, il n’avait pu trouver un lieu pour prêcher, il ajoutait : « On lui a reproché un jour qu’il prêchait dans les déserts de la Thébaïde, à cause de la solitude qui se trouva à la représentation d’une de ses pièces qui portait ce nom. »8

Premières fonctions politiques §

À vingt-quatre ans, Claude Boyer fut mandaté en tant que député à la cour auprès du Conseil privé du roi pour les affaires diocésaines ; ce mandat date de novembre 1642, alors que la région de l’Albigeois se trouvait accablée par les guerres et soumise au despotisme du seigneur-évêque, Gaspard de Daillon du Lude. Il est possible que Claude Boyer ait étudié auparavant la théologie à l’université de Paris ; cependant la mission qui lui fut confiée le montre enraciné dans sa région natale et atteste de compétences politiques. Sa fonction de député l’occupa pendant deux ans, jusqu’en novembre 1644 ; elle lui valut une rétribution importante contre laquelle il signa un reçu autographe, daté du 22 mars 1644, de Paris.

Premiers pas dans le monde et dans l’écriture §

Claude Boyer s’installa à Paris en 1645 et réussit assez vite à se faire une place dans les milieux littéraires. Il devint le protégé9 de Mme de Rambouillet dont il fréquentait le salon : il rencontra des grands noms de la littérature tels que Chapelain ou Mlle de Scudéry. L’édition de la première pièce de Claude Boyer, La Porcie romaine10, commence ainsi par une épître dédicatoire à la marquise de Rambouillet. L’abbé Genest, successeur de Boyer à l’Académie française, rappela le rôle de cette protectrice dans son discours de réception :

Dans ses jeunes années, il trouva l’appui d’une noble famille, dont le nom nous sera toujours cher, qui sembla l’adopter, parce que tous les gens d’esprit paroissent naturellement en être11.

La Porcie romaine, jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1646, « enleva tout Paris » — toujours selon l’abbé Genest — et valut à Claude Boyer le soutien de Chapelain, un des grands théoriciens du théâtre de l’époque. Dans son épître dédicatoire à la Marquise de Rambouillet, Boyer en appelle, reprenant la rhétorique habituelle de la dédicace, au jugement favorable de sa protectrice :

[…] il n’y a que vous, MADAME, en ce Royaume, qui se puisse vanter d’avoir avec son païs et son sexe une naissance et une vertu pareilles aux siennes […] c’est seulement par l’accueil que vous lui ferez qu’elle veut juger d’elle-mesme.12

Comme certains auteurs dramatiques de sa génération, Boyer fut invité plus tard à fréquenter le salon de Madame Deshoulière13, de Mme de Tallemant14 et celui de la duchesse de Bouillon, à qui il dédia en 1680 son Agamemnon. Entre 1645 et 1648, Claude Boyer créa quatre tragédies et trois tragi-comédie alternativement à l’Hôtel de Bourgogne et au Théâtre du Marais, très influencées par Corneille : La Porcie romaine (1646), La Sœur généreuse, tragi-comédie (1646), Porus ou La Générosité d’Alexandre (1647), Aristodème, tragi-comédie (1647), La Mort des enfans de Brute (1647), dont la paternité fait débat, enfin Tyridate et la tragi-comédie à machines Ulysse dans l’isle de Circé, ou Euryloche foudroyé, toutes deux en 1648.

Claude Boyer ne revint à l’écriture qu’onze ans plus tard : il semble que c’est la Fronde qui interrompit l’écriture de son œuvre. Sylvie Benzekri propose plusieurs explications à ce silence15 : peut-être qu’une autre charge lucrative aurait conduit Boyer à arrêter de publier ; les Archives notariales de M. Malphettes d’Albi conservent l’acte d’émancipation de Claude Boyer, daté du 2 décembre 1656 :

Bachelier en théologie, qui, par son industrie, s’étant mis à la suite de Taleman, conseiller du roi en ses conseils d’état et privé, maître des requêtes ordinaires de son hôtel et intendant pour le roi en la province de Guyenne, a profité de certaines sommes assez notables et est en état de profiter davantage ; pour l’encourager à continuer son travail et qu’il n’y puisse être frustré par ses frères, le d.sieur Boyer père désire icelui émanciper et sortir de la puissance paternelle pour ce chef seulement.16

Boyer fut donc au service de « Taleman » — M. Tallemant, sans doute le banquier Gédéon II Tallemant — maître des requêtes de l’hôtel du roi et intendant de Guyenne. Par conséquent, il paraît vraisemblable que Boyer, lié aux grandes familles qui prennent part à la Fronde (les Condé par le biais des Tallemant et des Rambouillet notamment), fut victime des suites de ces affrontements : il ne disposait certainement plus de protecteur pendant cette période. L’hôtel de Rambouillet cessa de jouer un rôle dans le mouvement littéraire à cette époque (Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, le tient de 1608 jusqu’à sa mort en 1665) ; c’est pourtant sans doute là qu’il fit la rencontre Marie Anne Mancini, duchesse de Bouillon, à laquelle fut dédié Agamemnon dans la première édition de 1680.

Les succès et la renommée §

C’est sous la protection du libéral Nicolas Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV de 1653 à 1661, que Boyer revint au théâtre en 1659. Fouquet accorda en effet une grande importance à la tradition de mécénat du pouvoir instaurée par Richelieu ; Boyer dédicaça ainsi sa tragédie Clotilde (1659) à Fouquet. Cette habileté mondaine doublée de l’estime de Chapelain lui valurent de figurer en 1662 sur une liste que ce dernier adressa à Colbert, et qui devait servir à ce dernier pour établir l’année suivante la première série des pensions royales :

Boyer est un Poëte de Théâtre, qui ne le cède qu’au seul Corneille en cette profession, sans que les défauts qu’on remarque dans le dessein de ses Pièces rabattent de son prix ; car les autres n’étant pas plus réguliers que lui en cette partie, cela ne luy fait point de tort à leur égard. Il pense fortement dans le détail, et s’exprime de même. Ses vers ne se sentent point du vice de son païs, il ne travaille guère en Prose17.

Boyer reçut huit cent livres et son nom réapparut chaque année — excepté en 1667 — sur la liste des gratifications royales.

Le modèle principal de Boyer, Corneille, fut même élogieux à son égard. Dans une lettre d’avril 1662 où l’auteur du Cid s’inquiétait de l’avenir du Théâtre du Marais, il cita seulement trois noms de dramaturges capables de lui venir en aide par la qualité de leurs pièces : Boyer, Quinault et lui-même :

Ainsi si [Boyer et Quinault] ne les secourent ainsi que moi il n’y a pas d’apparence que le Marais se rétablisse, et quand la machine qui est aux abois sera tout à fait défunte, je trouve que ce théâtre ne sera pas en trop bonne posture18.

Boyer fit représenter Oropaste ou Le Faux Tonaxare en 1662 sur la scène du Palais-Royal, quelques semaines seulement avant que L’École des femmes de Molière fût mise à l’affiche19. Boyer écrivit dans la lignée d’Andromède de Corneille, créée en 1650, une tragédie à machines intitulée Les Amours de Jupiter et de Sémélé en 1666. Le succès de la pièce fut tel qu’elle fut représentée devant le roi, auquel Boyer la dédicace. La même année, Boyer fut élu à l’Académie française. À quarante-huit ans, il rejoignit ainsi son ami Michel Le Clerc, académicien depuis 1662.

Boursault évoqua aussi son estime pour Boyer dans la Satyre des satyres, publiée en 1669 : c’est un « feu, quand il compose ». Boursault défendit même dans son ouvrage l’écriture de Claude Boyer :

Il seroit mal-aisé de pouvoir […] mieux faire [des vers que Boyer] ;
Il écrit nettement ; et pour dire encore plus,
Ses vers ont de la pompe et ne sont point confus.

Cependant, lors des deux décennies suivantes, Boyer devint la cible des attaques répétées de trois grandes figures du camp des Anciens.

Attaques et rivalités §

Les années 1660 et 1670 : premiers heurts avec Racine et Boileau §

À partir des années 1660, plusieurs éléments se conjuguèrent et nuisirent à la carrière de Boyer. Son protecteur et ami, Jean Chapelain, vit son propre crédit baisser. C’est aussi et surtout les épigrammes et les attaques dont le criblèrent notamment Racine, Boileau et Furetière qui desservirent ses œuvres. Jusqu’à sa mort, Boyer fit face à une forte hostilité de quelques rivaux et critiques. En témoigne la préface du Jeune Marius que Claude Boyer dédia à Colbert :

Quoique la fortune et la cabale se meslent aujourd’huy de faire le bon et le mauvais destin des ouvrages de théâtre, celuy que je vous ay consacré n’a pas succombé sous leur injustice.20

La renommée croissante d’un rival génial et agressif, Jean Racine, qui triompha avec Andromaque en 1667, mettait en péril le succès de Boyer. Lancaster remarque qu’à l’ascension de Racine correspondit le déclin de Boyer21. Un premier incident opposa les deux dramaturges dès 1665 : Racine confia à la troupe de Molière sa nouvelle pièce, Alexandre le Grand, reprise en même temps par l’Hôtel de Bourgogne. Boyer profita de cette opportunité pour rééditer sa tragédie, Porus ou la générosité d’Alexandre (1648) rebaptisée Le Grand Alexandre, ou Porus, roy des Indes. Racine lui intenta un procès qui aboutit à l’interdiction de l’édition sous ce titre : il réussit dans son entreprise d’offensive, appuyé par Boileau, partisan des Anciens, qui éreinta Boyer dans l’Art poétique (1674) :

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur
Boyer est à Pinchêne égal pour le lecteur ;
[…] Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer ;
Mais un froid écrivain ne sait rien qu’ennuyer.22

La comparaison avec Pinchêne, neveu de Voiture et écrivain peu considéré, fut insultante pour un auteur tel que Boyer. C’est dans ce contexte que ce dernier décida d’utiliser le pseudonyme « Pader d’Assezan » pour publier Agamemnon23.

Les années 1680 et 1690 : Furetière devient un nouvel opposant §

Plus d’une décennie après l’Art poétique, un autre partisan des Anciens, Furetière, écrivit des épigrammes violentes contre Boyer, mais pour d’autres raisons. L’inimitié entre deux académiciens datait de l’affaire des dictionnaires. Furetière, excédé par la lenteur de l’avancement des travaux du Dictionnaire de l’Académie, ainsi que par l’absence de prise en compte des termes scientifiques, techniques et artistiques, obtint le 24 août 1684 un privilège du roi pour un « dictionnaire universel d’Art et de Science », qui fut finalement publié en 1690 à La Haye chez Arnout et Reinier Leers, sous le titre Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts. Les académiciens avaient déjà obtenu un privilège le 28 juin 1674, dans lequel Louis XIV faisait interdire la publication de dictionnaires de langue française avant que ne soit édité celui de l’Académie24. Le 22 janvier 1685, Furetière fut exclu de l’Académie française, lors d’un vote où Boyer, alors chancelier de l’Académie, soutint cette éviction. La bataille d’épigrammes entre Boyer et Furetière fut publiée dès 168725. Boyer répondit d’abord au Second Factum, publié vers la fin d’avril 1686, dans lequel Furetière le critiquait sévèrement :

Avec une fade Satire,
Furetière a cru faire rire.
Je ne sais si quelqu’un en rit,
Et la peut lire tout entière :
Pour moy je ris de Furetière,
Et ne rit point de son écrit.
Furetière rétorque :
Mon factum est fade à tel point,
Que Boyer dit qu’il n’en rit point
C’est ce qu’il trouve à redire
Je le croyais certes sans jurer
Il est mauvais, s’il fait rire
Il est bon s’il fait pleurer.
Boyer réplique ironiquement :
C’est prudemment que notre Académie
Dans son ignorance affermie,
A banni Furetière et l’a mis hors des rangs,
N’aurait-ce pas été dommage
De laisser ce grand Personnage,
Au milieu de tant d’ignorans.
Furetière répond :
Il connaît bien l’Académie,
Mais connoit mal l’Ironie,
L’auteur de ce sixtain piquant,
Il dit plus vray qu’il ne sembla promettre :
Il ne croyoit parler qu’en se moquant ;
On l’entend au pied de la lettre.

En vers et en prose, Antoine Furetière n’épargna jamais celui qu’il rebaptisa dans Les Couches de l’Académie en 1687 « M. Laboyer ». Artaxerce, tragédie de Boyer, subit en 1683 le même sort que ses autres œuvres :

Quand les pièces représentées
De Boyer sont peu fréquentées,
Chagrin qu’il est d’y voir peu d’assistants,
Voici comme il tourne la chose :
Vendredi, la pluie en est cause,
Et dimanche, c’est le beau temps.26

Au cours des années 1680, l’influence de Mme de Maintenon sur Louis XIV se fit de plus en plus prégnante. Le roi, qui l’épousa en secret le 9 octobre 1683, vit son intérêt pour les grandes fêtes diminuer, et sa recherche du salut par la dévotion prendre davantage d’importance. C’est dans ces circonstances que Mme de Maintenon commanda à Boyer une tragédie sacrée destinée à être jouée par les pensionnaires de la Maison Royale de Saint-Louis à Saint-Cyr, fondée en 1684. Le dramaturge écrivit ainsi Jephté, qui fut joué en 1692, trois ans après le succès d’Esther de Racine. Boyer reconnut aimer à s’essayer à un genre nouveau ; dans la préface de Jephté, il déclara ainsi :

Mais l’attrait le plus engageant ce fut de voir combien ce travail convenoit à mon âge et à la situation où je me trouvois ; je ne pouvois m’imaginer rien de plus heureux que de me faire une occupation qui pouvoit rendre ma muse toute Chretienne27.

Jephté, est donc représenté en 1691 à Saint-Cyr, devant le Roi, et connut un grand succès, comme se plut à le noter Boyer dans son épître dédicatoire au Père de La Chaise : « Je vous diray donc qu’il a esté honoré d’un grand nombre de personnes, dont le jugement fait le bon et le mauvais destin des ouvrages d’esprit.28 »

Cette réussite intervint en 1691, la même année qu’Athalie de Racine, également jouée par les pensionnaires de Saint-Cyr. Parmi les Notes manuscrites sur « Athalie », on trouve cette épigramme de Racine qui attaque durement Boyer :

[Sur l’Aspar29 de M. de Fontenelle]
Ces jours passés chez un vieil histrion,
Un chroniqueur mettait en question,
Quand à Paris commença la méthode
De ces sifflets qui sont tant à la mode ;
Ce fut, dit l’un, aux pièces de Boyer,
Gens pour Pradon voulurent parier.
Non, dit l’Acteur, voici toute l’histoire,
Que par degrés je vous vais débrouiller ;
Boyer apprit au parterre à bâiller […] 30

En dépit des attaques dont il faisait l’objet, Boyer écrivit une deuxième tragédie biblique, Judith. La pièce fut représentée en 1695 à la Comédie-Française, mais tomba rapidement, mise à mal par Racine et ses partisans : de fait, Boyer se plaça de manière évidente sur le même plan que Racine puisqu’il reprit l’usage du chœur et des chants — Judith étant même mise en musique par Moreau31 qui avait composé la partition d’Esther (1689) et d’Athalie (1691). Racine attaqua une nouvelle fois Boyer dans cette épigramme contre Judith :

[Sur la Judith de Boyer.]
A sa Judith, Boyer par aventure,
Etait assis près d’un riche Caissier.
Bien aise était ; car le bon Financier
S’attendrissait, et pleurait sans mesure.
Bon gré vous sais, lui dit le vieux Rimeur ;
Le beau vous touche, et ne seriez d’humeur
A vous saisir pour une Baliverne.
Lors le Richard en larmoyant, lui dit,
Je pleure, hélas ! de ce pauvre Holopherne,
Si méchamment mis à mort par Judith.32

Entre 1646 et 1697, Boyer écrivit et fit représenter vingt-huit pièces, seul ou en collaboration. Un certain nombre de ses textes en prose et de ses poèmes parut sous le titre Les Caractères des prédicateurs, des prétendans aux dignitez ecclésiastiques, de l’âme délicate, de l’amour profane, de l’amour saint, avec quelques autres poësies chrestiennes, en 1695. En 1697, l’Académie Royale de Musique représenta la tragédie en musique Méduse. Ce fut la dernière pièce de Boyer, qui mourut le 22 juillet 1698 à Paris, âgé de quatre-vingts ans.

Racine écrivit à son fils au sujet de sa mort :

Pour nouvelles académiques, je vous dirai que le pauvre Boyer mourut avant-hier, âgé de quatre-vingt-trois ou quatre [ans]33, à ce qu’on dit. On prétend qu’il a fait plus de cinq cent mille vers en sa vie, et je le crois, parce qu’il ne faisoit autre chose. Si c’étoit la mode de brûler les morts, comme parmi les Romains, on auroit pu lui faire les mêmes funérailles qu’à ce Cassius Parmensis, à qui il ne fallut d’autre bûcher que ses propres ouvrages, dont on fit un fort beau feu. Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement34

Georges Forestier, dans sa biographie de Racine, analyse ce dernier témoignage de condescendance envers Boyer :

Quant à Boyer, avec lequel il avait été en conflit une ultime fois trois ans plus tôt, il se garde bien de l’accabler, mais il fait de lui un malheureux plumitif qu’il considère avec une terrible condescendance, le créditant de « plus de cinq cent mille vers » et l’imaginant, en guise d’oraison funèbre, consumé sur un bûcher fait de ses propres œuvres à l’instar d’un poète de l’ancienne Rome. C’est près de dix fois ce que Boyer a réellement dû écrire, avec sa trentaine de pièces de théâtre (un peu plus de cinquante mille vers) et ses quelques dizaines de petites pièces de circonstance (probablement moins de cinq mille vers, ce qui serait déjà considérable). À lire une telle réflexion, on ne peut que se demander si Racine était vraiment persuadé du chiffre monstrueux qu’il avançait sur la foi de la rumeur publique (« on prétend que… ») ou s’il ne put se retenir de faire un ultime bon mot aux dépens d’un homme dont Boileau et lui se gaussaient depuis une trentaine d’années. Au demeurant « le pauvre Boyer [était] mort fort chrétiennement », et cela seul comptait.35

Racine n’exprime donc pas de jalousie ou de rancune envers Boyer ; il devait lui sembler évident que l’auteur d’Agamemnon ne passerait pas à la postérité — ou seulement comme un auteur médiocre.

Conséquences des cabales sur la postérité de Claude Boyer §

Dans la préface d’Artaxerce, Boyer se révéla particulièrement conscient des dommages que les attaques qu’il subissait avaient sur sa renommée :

[…] je n’ignore pas ce déchaînement de critique qui regne aujourd’huy, qui fait trembler tous ceux qui se meslent d’écrire, et qui sans-doute est un des plus grands malheurs qu’on puisse reprocher à notre siecle […] il est assez fâcheux de s’exposer à ces Censeurs impertinens, et d’atendre que la Postérité nous en fasse justice apres nostre mort.36 

La volonté de réhabiliter l’œuvre de Claude Boyer est très récente. On peut la dater du livre de l’universitaire américain Henry Carrington Lancaster, A History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, paru entre 1929 et 1941, qui appela Boyer un « maître parmi les auteurs de pièces à machines37». Lancaster ajouta que trois pièces se démarquaient réellement parmi les tragédies de Boyer : « Ses meilleures œuvres sont Oropaste, Agamemnon, et, si l’on prend en compte les exigences propres au genre, Jupiter et Sémélé.38 » En France, c’est l’édition critique d’Oropaste ou le faux Tonaxare39, réalisée par Christian Delmas et Georges Forestier, qui fut sans doute le point de départ principal de cette entreprise de réhabilitation.

Plusieurs facteurs contribuèrent à reléguer Boyer au rang d’auteur mineur au cours des dernières années de sa vie et après sa mort. Boileau, nous l’avons vu, affichait clairement dans son Art Poétique son mépris pour Boyer, qui dénonça d’ailleurs le « législateur du Parnasse » à mots couverts dans la préface d’Artaxerce :

On peut dire à tous les bons Autheurs qui ne sont pas toûjours heureux, que dans les plus beaux siècles, il y a toûjours eu de ces prétendus Connoisseurs qui ont fait la guerre au mérite, et qui entraînoient le commun du Peuple avec eux.40

L’influence de l’Art poétique au XVIIIe siècle fut telle qu’il devint la référence du bon usage classique : la critique de Boyer qu’il contient a certainement joué dans l’occultation de l’œuvre du dramaturge. Les frères Parfaict, tout en se démarquant de l’acharnement de Racine et de Boileau contre Boyer, présentèrent ce dernier comme un auteur médiocre :

On ne sait qui des deux doit le plus surprendre, ou l’aveuglement de M. Boyer sur les défauts de ses ouvrages, ou l’acharnement ridicule de M.M. Racine et Boileau contre cet auteur. Cette persécution si peu convenable à de si grands hommes n’avançait que de quelques jours la chute des poèmes de leur adversaire.41

Leur rejet de Boyer au niveau littéraire restait ainsi complet : « Sa Poësie est dure, chevillée, pleine d’expressions froides ou basses, et jamais nulle image. Son dialogue n’exprime rien de ce qu’il doit dire, et c’est un perpétuel galimathias42 » La cabale menée par Boileau et Racine contre Boyer fut donc reprise et amplifiée par les commentateurs du XVIIIe siècle ; encore au XIXe siècle, François-Victor Fournel écrivait que les vers de Boyer sont « à la fois faible, dur, mou et enflé.43 »

Boyer fut ignoré ou considéré comme un mauvais dramaturge, un auteur sans talent jusqu’au début du XXe siècle. Cependant, on peut émettre l’hypothèse que si Racine s’est tellement acharné sur Claude Boyer, c’est qu’il voyait en lui un rival de talent à ne pas sous-estimer.

Situation d’Agamemnon au sein de la Querelle des Anciens et des Modernes §

Il convient de replacer la représentation et la parution d’Agamemnon, au sein de la Querelle des Anciens et des Modernes, qui organisait la vie littéraire depuis les années 1670. Le camp des Anciens — Boileau, Racine et leurs partisans influents à la Cour —, comme nous l’avons vu, attaquait durement Boyer, qui trouvait ses soutiens parmi les Modernes (Chapelain, Corneille) ; ces derniers se réunissaient dans les salons parisiens comme celui de Mme de Deshoulières44.

Boyer, comme les autres Modernes, ne niait nullement les mérites des auteurs de l’Antiquité grecque et romaine45. Cependant, il condamnait la soumission absolue du camp des Anciens aux écrivains de l’Antiquité.

Il écrivit ainsi en 1678, dans l’Avis au Lecteur du Comte d’Essex :

J’ay crû que puisque nos meilleurs Autheurs se picquent d’emprunter les sentimens et les vers des Anciens qui nous ont devancé de plusieurs siècles, que nous pouvions aussi emprunter quelque chose de ceux qui ne sont plus et qui nous ont précédé de quelques années46

Cette conviction fut renforcée dans la préface de la pièce de Boyer créée deux ans après Agamemnon, Artaxerce :

[…] il faudroit remonter à la naissance des premiers désordres du Théatre qu’on ne peut imputer qu’à certains Esprits, qui […] se sont rendus serviles imitateurs des Anciens, pour devenir à leur tour les modeles de nostre siecle. Tout chargez, et tout fiers de leurs dépoüilles, ils méprisent ce qui ne porte pas leur caractere, et veulent assujetir le goust de tout le monde, à leur goust particulier. Je sçay ce que nous devons aux Anciens ; et peut-estre que ceux qui ont suivy le chemin qu’ils nous ont tracé, ont suivy le plus sûr et le plus commode ; mais ce chemin n’est pas le seul, et le plus glorieux. Ne doivent-ils pas avoüer que la Tragédie et la Comédie modernes sont montées au plus haut point, et que les Autheurs François riches de leur propre fonds, ont surpassé les Anciens sans les imiter47

Les partisans des Anciens que Boyer avait d’abord à l’esprit étaient bien entendu ses ennemis directs, Boileau et Racine. Mais cette appartenance de Boyer au camp des Modernes le plaçait dans une situation paradoxale pour ce qui était de l’écriture d’Agamemnon : la pièce connut bien l’influence de grandes pièces contemporaines ; mais cette influence était d’abord celle d’Andromaque (1667) et de Phèdre et Hippolyte48 (1677), tragédies de Racine, qui se trouvait être l’un des plus grands contempteurs de Boyer.

Représentations d’Agamemnon et débats sur l’identité de l’auteur §

Agamemnon fut créé le 12 mars 1680 au Théâtre de Guénégaud — parfois encore appelé la Salle du Jeu de paume de la Bouteille49 — l’année de la création de la Comédie-Française ; cependant, la première série des représentations eut lieu avant la fusion des troupes en juillet 168050. Lancaster donne les noms des comédiens pour ces premières représentations :

Nous pouvons être presque certains que les acteurs indiqués dans le Répertoire de 1685 étaient ceux qui l’ont joué à l’origine, avec l’exception de Villiers, qui au printemps de 1680 était encore à l’Hôtel de Bourgogne. Selon ce document, la Champmeslé jouait Cassandre, son mari Champmeslé, Agamemnon ; la Guérin Clytemnestre ; la Poisson et la Guyot, suivantes, Doride et Ismène ; Dauvilliers, Oreste ; de Villiers, Pylade ; Guérin, Eurybate ; Hubert, un confident.51

Agamemnon connut quinze représentations en mars et en avril52. La pièce rapporta beaucoup durant ces deux mois. Après le relâche de Pâques, la pièce fut reprise pour six représentations en avril et en mai53 ; cependant, les recettes furent moindres. Le succès fut grand mais bref. Du 12 mars au 12 mai 1680, la pièce fut donc jouée vingt fois et rapporta des sommes inhabituellement élevées. La part de Boyer, dont le montant atteignit les 2327 francs et 13 sous, est la troisième plus élevée que Lancaster trouve payée à un auteur pour une tragédie en 168054. Cette série de vingt représentations constitua donc un grand succès : quinze avant la mi-Carême, six après Pâques, avec des recettes qui diminuent progressivement et conduisent finalement à l’arrêt de cette première série de représentations.

Durant le reste de l’année, Agamemnon fut rejouée de manière isolée : le 13 juin ; les 21 et 23 juillet ; les 20, 22 septembre et le 12 décembre.

En 1681, des représentations eurent lieu les 24 avril, 19 juin, 17 et 19 octobre. En 1682 le 5 juillet, le 30 juillet à Versailles, et le 30 septembre. En 1683 les 1er juin et 2 octobre. En 1684 les 1er août et 13 septembre. En 1685 le 5 juin. Ensuite, il y eut encore quarante représentations jusqu’en 171155.

Dans Le Mémoire de Mahelot, le décor de la première série de représentation au Théâtre de Guénégaud est décrit ainsi :

Agamemnon 1680

Theatre

est un palais à volonté56

Dans l’article « La précision du lieu dans les tragédies de Racine », David Maskell explique la signification de cette expression propre aux décorateurs de théâtre :

Quant au « palais à volonté », qu’est-ce que cela signifie ? D’abord, ce n’est pas un terme employé par les dramaturges, mais par les décorateurs responsables de la fabrication du décor. Pour eux, « palais à volonté » signifie qu’ils choisissent, comme ils veulent, un décor reconnaissable comme un palais. La distinction est, pour eux, entre « palais à volonté » tout court, et un décor où d’autres éléments sont précisés.57

Dans l’Agamemnon de Sénèque il est indiqué que « la scène est à Mycènes, devant le palais58 ». Boyer choisit de placer les personnages à l’intérieur du palais (« La Scene est dans le Palais des Roys de Mycene. »), qui est aussi « un lieu ouvert aux rencontres, où l’on se cherche, où l’on se fuit, ou l’on « passe59 ».

Dans le Registre60, La Grange attribue Agamemnon à Pader d’Assezan, tout comme Jean Donneau de Visé dans le Mercure Galant de mars 1680. Cependant, cela signifie seulement que la troupe croyait à l’époque qu’il s’agissait d’une tragédie Pader d’Assezan, et non qu’il en fût réellement l’auteur. Dans le treizième volume de l’Histoire du Theatre français, depuis son origine jusqu’à présent (1748), les frères Parfaict attribuèrent à nouveau Agamemnon à Pader d’Assézan, dont ils donnèrent une biographie visant à prouver qu’il s’agissait bien du véritable auteur de la tragédie :

Pader d’Assézan, né à Toulouse, et avocat de cette Ville, étoit fils de Hilaire Pader, Peintre assez estimé, et Poëte au pardessus61. Le jeune Pader, par son talent pour la Poësie, mérita trois fois de remporter le prix des Jeux Floraux62, et en devint un des Maîtres. Flatté de cet avantage, d’Assezan crut devoir chauffer le grand Cothurne63, et venir mériter de nouveaux applaudissemens à Paris, au moyen d’une Tragédie qu’il y apporta. Ce fut dans cette ville qu’il se lia d’amitié avec l’Abbé Boyer, auquel il communiqua son Agamemnon. L'Abbé lui donna des conseils, et peut-être ajoutât-il des corrections et des vers de sa façon: voilà ce qui donna lieu à ce dernier de se dire Auteur de cette Pièce, lorsque d’Assezan eu quitté Paris, pour retourner dans sa Province. En 1686, d’Assézan revint à Paris, et se confiant au succès de sa premiere Tragédie, il en donna une seconde, qui est Antigone. Sans doute, qu’il ne trouva point à se fixer dans cette Ville, car il reprit la route de Toulouse, où il mourut vers 1696.64

Boyer publia aussi une tragédie intitulée Antigone sous le pseudonyme de Pader d’Assezan en 1686. Selon Jules Rolland, Pader d’Assezan collabora peut-être à Agamemnon ; cependant, il ajoute que s’il y avait participé substantiellement, il n’aurait pas gardé le silence lors de la parution de la préface d’Artaxerce, dans laquelle Boyer se revendiquait comme unique auteur de la pièce.

À l’entrée « Claude Boyer », Beauchamps décrivit les circonstances de représentation de la tragédie, romançant la préface d’Artaxerce en y ajoutant une anecdote invérifiable concernant Racine :

Agamemnon, T. sous le nom de Pader d’Assezan, dédiée à Madame la duchesse de Boüillon, in-12. 1680. Paris, Theodore Girard. P. du 13 mai, ach. d’imp. le 15.

Fatigué du mauvais succès de ses pieces, [Claude Boyer] pria d’Assezan, jeune homme nouvellement arrivé de Gascogne à Paris, de donner celle-ci sous son nom ; l’artifice réüssit. Racine, son plus grand fleau, protegea hautement le nouvel auteur. Boyer, persuadé que son nom seul avait porté malheur à ses ouvrages, ne put s’empêcher de s’écrier en plein parterre, au milieu des applaudissemens que celle-ci recevoit : elle est pourtant de Boyer, malgré mons de Racine ; ce mot lui coûta cher, elle fut siflée le surlendemain.65

Beauchamps raconta donc que Pader d’Assézan était protégé par Racine, et que Boyer, ravi des applaudissements, aurait révélé qu’il était l’auteur véritable d’Agamemnon : la cabale aurait donc fait en sorte qu’il soit sifflé deux jours plus tard. Cependant, les registres de comptes du Théâtre de Guénégaud, cités par Jan Clarke66, montrent une baisse progressive des recettes de la pièce qui rendent peu plausible l’anecdote de Beauchamps. Agamemnon semble plutôt avoir été un grand succès qui s’essouffla peu à peu avec le temps, peut-être aussi sous les effets de la cabale, mais non d’un seul coup.

Les frères Parfaict citent un sonnet anonyme paru au moment de la représentation de la pièce, qui montre qu’Agamemnon subit bien des attaques — comme beaucoup d’autres pièces de l’époque :

[Sur la Tragédie d’Agamemnon]
SONNET.
On dit qu’Agamemnon est mort,
Il court un bruit de son naufrage :
Et Clitemnestre, tout d’abord
Célébre un second mariage.

 

Le Roy revient, et n’a pas tort,
D'enrager de ce beau ménage :
Il aime une None bien fort,
Et prêche à son fils d’être sage.

 

De bons morceaux par-ci, par-là,
Adoucissent un peu cela ;
Bien des gens ont crié merveilles.

 

J'ai fort crié de mon côté :
Mais comment faire ? en vérité,
Les vers m’écorchoient les oreilles.67

Contrairement aux frères Parfaict, Beauchamps, suivant la préface d’Artaxerce, attribua bien Agamemnon au seul Boyer. Il écrivit ainsi à l’entrée « Pader d’Assezan » des Recherches sur les théâtres de France :

PADER D’ASSEZAN.

Agamemnon, T. 1680

Antigone, T. 1687

On a vû à l’article de Boyer qu’il avoit mis ces deux pieces sous le nom de ce jeune homme, pour le soustraire à la critique de Racine68

Les frères Parfaict développèrent une longue argumentation visant à prouver que Pader d’Assezan était l’auteur réel d’Agamemnon :

Plus on éxaminera les plans, la conduite, les caracteres des personnages, & la versification des Poëmes Dramatiques de l’Abbé Boyer, & moins on reconnoîtra dans cette Tragédie d’Agamemnon, le génie de cet Auteur […] Dans presque toutes ses Tragédies, l’épisode l’emporte toujours sur le fond. Nous ne parlons point de l’inutilité de la plûpart de ses Acteurs & de ses Scenes […] Sa Poësie est dure, chevillée, pleine d’expressions froides ou basses, et jamais nulle image. Son dialogue n’exprime rien de ce qu’il doit dire, et c’est un perpétuel galimathias.69

La partialité des frères Parfaict est rendu évidente par les arguments qu’ils avancèrent : ils expliquaient d’abord par des raisons esthétiques l’impossibilité que Boyer soit l’auteur d’Agamemnon. C’est parce qu’Agamemnon était trop réussi qu’il ne pouvait être l’œuvre de Boyer :

Des défauts si marqués disparoissent presque tous dans la Tragédie d’Agamemnon ; le sujet est digne de la Scene Françoise : il est conduit passablement, et les Scenes entrent assez les unes dans les autres. Nul personnage épisodique n’en interrompt l’action. A l’égard de la versification elle est claire, et peu chargée d’épithètes inutiles. Si l’Abbé Boyer a composé cette Tragédie, pourquoi cet Auteur n’a-t-il pas continué de travailler dans le même goût ? Le succès de cet Ouvrage devoit l’y engager.70

Enfin, les frères Parfaict utilisèrent la préface d’Antigone, parue en 1686, afin de donner un fondement plus convaincant à leurs conjectures :

En 1686, M. d’Assezan donna au Théatre la Tragédie d’Antigone. Cette Piéce qui eut quelque succès, non seulement ne fut point reclamée par l’Abbé Boyer, mais personne ne la lui refusa. Cependant en lisant Antigone, on reconnoît la même main qui a travaillé Agamemnon. Le même esprit pour la conduite et les caracteres des personnages, et le même talent pour la versification. Ajoutons que lorsque d’Assezan fit imprimer Antigone, il y joignit une Préface où il reprend fierement ses droits sur la Tragédie d’Agamemnon.71

Et de fait, dans la préface d’Antigone publiée sous le nom de Pader d’Assézan, on peut lire :

Je mis une Epître sans Préface à la teste de mon Agamemnon : je mets une Préface sans Epître à la teste d’Antigone, et peut-estre fairois je aussi-bien de n’y mettre l’une ny l’autre. Les Personnes du premier Rang sont presentement rebutées du fade encens des Dedicaces : leurs Noms, mesmes les plus illustres, et les raisons les plus étudiées, dont se peut armer un Auteur, ne le mettent guère à couvert des atteintes de la Critique et de l’Envie. L’applaudissement général dont je vis honorer ma premiere Tragédie, sembloit me répondre du succès d’une seconde. Cassandre me le prédisoit, mais on sçait que sa destinée fut toujours de ne trouver que des gens incrédules. Ma foi se refusoit à ses prédictions, et j’étois bien plus effrayé par les difficultés d’une seconde entreprise, que je ne me sentois animé par toutes les acclamations que j’avois reçûes.72

Il est étonnant que ce soi-disant Pader d’Assézan n’ait jamais mentionné ce qui serait l’usurpation honteuse de Boyer, qui s’attribua la paternité d’Agamemnon dans la préface d’Artaxerce. Il est par ailleurs difficile d’accorder un grand crédit aux frères Parfaict, qui prétendirent que Claude Boyer était abbé, ce qui est manifestement faux comme nous l’avons vu. De plus, la préface d’Antigone est contradictoire : comment son auteur, qui prétendait n’avoir écrit qu’une seule tragédie ayant reçu « l’applaudissement général », pouvait-il se plaindre « des atteintes de la Critique et de l’Envie » ? Boyer a en fait bien écrit Agamemnon ; il ne peut s’agir d’un stratagème visant à éviter une nouvelle fois les critiques, puisque dans la préface d’Artaxerce de 1683, Boyer révélait que Pader d’Assezan était son pseudonyme. Pourquoi alors faire de nouveau usage de ce faux nom ? Boyer jouait avec ses spectateurs et ses lecteurs : refusant les critiques mais désirant la reconnaissance, il voulait porter un masque qui soit aussi transparent que possible.

Furetière lui-même critiqua ce procédé de Boyer dans le Second factum : « [Michel Le Clerc et Claude Boyer] ont emprunté les noms des Coras et des d’Assesans pour faire souffrir leurs ouvrages sur la Scene73 ».

Enfin, le privilège d’Agamemnon prouve une nouvelle fois que Boyer en était bien le dramaturge : le privilège de 1680, selon le n° 1227 de la Bibliothèque du théâtre françois de Martineau de Soleinne, fut accordé à « Brice » — et non à Pader d’Assezan — un nom qui constitue une anagramme de Boyer quand on lit le « c » comme un « o », le « i » correspondant au « y ». Boyer a sûrement changé ces lettres intentionnellement pour éviter le mot inélégant « Bryoe »74.

Publications d’Agamemnon §

Selon la première édition d’Agamemnon, l’œuvre fut enregistrée « sur le Livre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris le 7. May 1680 », et achevée d’imprimer le « 25 May » de la même année. Théodore Girard en était le libraire. L’imprimeur de la tragédie était Christophe Journel, dont l’atelier était situé rue de la Vieille Bouclerie, actuelle rue de la Harpe, près du pont Saint-Michel, d’après Alain Riffaud dans le Répertoire du théâtre français imprimé au XVIIe siècle75. L’ouvrage fut dédié à « Madame la Duchesse de Bouillon », Marie Anne Mancini (Rome, 1649 — Paris 1714), nièce de Mazarin, qui fut aussi la protectrice de Jean de la Fontaine76.

Agamemnon connut plusieurs rééditions : chez Vincent, 1706, Paris, en in-18 ; dans le Théâtre françois de 1737 ; il y eut aussi une édition hollandaise titrée Kassandra à Amsterdam en 175377.

Selon les frères Parfaict, Boyer aurait aussi écrit un Oreste en collaboration avec Michel Le Clerc, représenté à Fontainebleau en présence du roi en 1681, mais jamais imprimé78. Cependant, vu le peu d’écart entre cette date et celle des premières représentations d’Agamemnon, et étant donné l’importance du rôle d’Oreste dans notre pièce, il semble probable qu’il s’agisse de la même tragédie.

Construction et composition d’Agamemnon §

Adaptation des sources antiques et inspirations contemporaines §

Homère, Eschyle et Sénèque §

Les œuvres dont Boyer s’inspire pour Agamemnon sont célèbres : la plus importante est la tragédie latine du même nom écrite par Sénèque au Ier siècle ap. J.-C., comme l’a bien montré Florence de Caigny79. De Sénèque viennent les éléments essentiels de l’intrigue80 et l’introduction avec l’orage (I, 1). Sénèque s’inspirant lui-même largement des Grecs, de L’Orestie d’Eschyle comme de L’Iliade et L’Odyssée d’Homère, Boyer est indirectement influencé par ces textes. Cependant, Oreste et Pylade ont des rôles muets chez Sénèque. Au contraire, Egisthe et Electre qui ont des rôles importants chez Sénèque n’apparaissent pas sur scène chez Boyer, bien qu’Egisthe soit souvent nommé et qu’il perpètre l’assassinat d’Agamemnon et de Cassandre.

Agamemnon n’est donc pas une simple adaptation. Boyer introduit dès la première scène de sa tragédie ce qui fait toute son originalité par rapport à L’Odyssée d’Homère, L’Orestie d’Eschyle ou à l’Agamemnon de Sénèque : le dramaturge invente l’amour partagé entre Oreste et Cassandre, qui n’existe en aucune manière dans les textes antérieurs. Il convertit la volonté de vengeance de Cassandre contre Agamemnon en véritable projet de meurtre. Enfin, il fait d’Egisthe le seul meurtrier d’Agamemnon et de Cassandre, alors que dans les versions antérieures le double assassinat est aussi perpétré par Clytemnestre.

Une tragédie racinienne §

Boyer s’inspire largement d’Andromaque (1667) de Racine : Pylade tient dans les deux pièces de rôle de confident, alors qu’Oreste est amoureux d’Hermione chez Racine et de Cassandre chez Boyer. Comme dans Andromaque, ce sont les seuls personnages qui parlent dans la première scène d’Agamemnon (I, 1).

De plus, Oreste aime Cassandre, alors que son propre père Agamemnon a causé la ruine de sa famille, tout comme Pyrrhus aime Andromaque chez Racine, bien que son père Achille ait tué son époux, Hector, et qu’il ait lui-même tué Priam, père du prince troyen. Agamemnon prévient Cassandre que si elle refuse de l’épouser, il s’attaquera à Oreste (III, 7), tout comme Pyrrhus menace Andromaque de livrer son fils Astyanax aux Grecs qui veulent le tuer (I, 4). Cassandre accepte d’épouser Agamemnon, mais avec l’intention de le tuer puis de se suicider (IV, 5), tout comme Andromaque accepte d’épouser Pyrrhus en désirant se suicider (IV, 1). Ces vers d’Andromaque sont confiés par le personnage éponyme à sa confidente Céphise :

Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
D’une infidèle vie abrégera le reste, (Racine, ibid., p. 237, IV, 1, v. 1095-1098)

Ces vers sont largement repris par Boyer dans Agamemnon, montrant à quel point Cassandre, qui s’adresse ici à sa confidente Ismène, est créée sur le modèle du personnage d’Andromaque chez Racine :

Je veux Ismene au lieu de luy donner la main,
Que cette main lui porte un poignard dans le sein,
Et de ce meme fer me perçant avec joye,
Consommer dignement tout le destin de Troye. (IV, 5, v. 1279-1282)

Dans les deux pièces, le dénouement se joue lors d’une cérémonie de mariage entre un héros grec de la guerre de Troie et une princesse Troyenne très réticente à l’idée d’épouser un homme qui a détruit sa famille. Chez Racine, l’ironie tragique réside dans le fait que seul Pyrrhus sera tué par les Grecs, alors qu’Andromaque, qui désirait se suicider, survit. Chez Boyer, elle vient du fait que Cassandre mourra effectivement, tout comme Agamemnon, mais par la main d’Egisthe, et non par la sienne propre comme elle l’avait décidé.

A l’instar de Pyrrhus dans Andromaque81, Agamemnon exprime ses remords quant aux crimes qu’il a commis lors de la guerre de Troie :

Penses-tu qu’au retour d’une effroyable Guerre
Où des torrens de sang ont inondé la terre, […]
Il faut bien autrement expier tous mes crimes. […]
Des enfans égorgez, des filles immolées,
Des vieillards massacrez, des meres desolées (III, 2, v. 745-754)

L’influence sur Boyer des esthétiques sénéquéenne et racinienne de la violence sanglante est particulièrement marquée dans ces vers. La distinction entre « exploits » et « crimes » devient ainsi de plus en plus ténue, à la fois aux yeux du roi et d’Oreste82.

Agamemnon a aussi de nombreuses ressemblances avec Phèdre (1677). Oreste (IV, 2), comme Hippolyte (III, 5), veut imiter les prouesses de son père. La nouvelle de la mort du roi conduit dans les deux pièces à la confession de son épouse, qui avoue à sa confidente qu’elle aime un autre homme — Phèdre aime Hippolyte chez Racine (I, 3), et Clytemnestre aime Egisthe chez Boyer (I, 3). Agamemnon (II, 4), comme Thésée (III, 5), est troublé par l’accueil froid qu’il reçoit à son retour chez lui, et leurs fils provoquent leur colère en admettant qu’ils aiment la fille d’une maison ennemie : Oreste aime la Troyenne Cassandre (III, 3) et Hippolyte aime Aricie, sœur des Pallantides, un clan ennemi (IV, 2).

Le revirement d’Agamemnon (V, 3) chez Boyer rappelle celui du même personnage dans Iphigénie (1674) de Racine (IV, 8), qui, après un conflit, décide d’agir en accord avec les vœux de sa famille en laissant la vie sauve à Iphigénie (comme chez Boyer il décide de laisser Cassandre à Oreste).

Les autres échos raciniens sont indiqués dans les notes de bas de page sur le texte de la tragédie : Britannicus (1669) pour l’apparition de Cassandre comparable à celle de Junie (I, 1, v. 55) et Bajazet (1672) pour l’expression du désespoir de la captive troyenne qui se rapproche de celui d’Atalide (I, 2, v. 556). Boyer introduit cependant un plus grand nombre d’intrigues que Racine ne le fait habituellement.

Le mythe d’Agamemnon est célèbre, et les spectateurs savent dès le début de la pièce que le personnage éponyme est condamné à mourir. Cependant, le profond travail de transformation des sources par Boyer que nous avons analysé se double de leur adaptation aux règles classiques des unités de lieu, de temps et d’action.

La composition de l’action §

Comment comprendre la construction d’Agamemnon ? Si Boyer est dans la première partie de sa carrière un émule de Corneille, en 1680 c’est Racine qui est devenu son influence majeure. Les analyses de Georges Forestier, dans l’édition Pléiade du théâtre et des poésies de Racine, peuvent nous aider à élucider la composition de notre « tragédie à crise » :

[…] la crise tragique ne découle qu’indirectement […] de la règle de l’unité de temps et de celle de l’unité d’action […] ; ce qu’on appelle la crise résulte, si l’on peut dire, du rabattement du dénouement (la mort de…, ou la séparation de…) sur les cinq actes qui précèdent. Le sujet de la tragédie à crise est le dénouement lui-même, envisagé paradoxalement comme le point de départ de l’action tragique : un point de départ situé à la fin, impliquant que l’action soit construite à rebours.83

La « cause finale » d’Agamemnon est ainsi le meurtre du personnage éponyme, doublé de celui de Cassandre. Boyer s’efforce de créer le sentiment d’un destin inéluctable.

Une tragédie construite à rebours §

Afin de comprendre la tragédie à crise qu’est Agamemnon, il semble donc pertinent de partir du dénouement, pour analyser « à rebours » ce qui a vraisemblablement été construit de cette manière :

[…] toute bonne tragédie […] doit reposer sur un enchaînement de causes et d’effets qui conduisent d’une situation initiale à un dénouement […] Mais dans sa mise en forme initiale, la tragédie à crise repose sur le processus inverse, un enchaînement causal qui va de la fin vers le début.84

Dans la tragédie classique, la bienséance exige presque toujours que les personnages meurent en dehors de la scène. Agamemnon n’échappe pas à cette règle ; le dévoilement du dénouement se fait en deux temps, lors desquels les confidents relatent le sort de leurs maîtres : Ismène raconte d’abord l’assassinat de Cassandre (V, 8), puis c’est Eurybate qui révèle le meurtre d’Agamemnon (V, 10), tous deux ayant été perpétrés par Egisthe. Le revirement du roi de Mycènes, qui renonce à bannir Clytemnestre et Oreste, et cède Cassandre à ce dernier (V, 5) s’avère ainsi sans effet car il survient de manière trop tardive — Clytemnestre a déjà demandé la vie de Cassandre à Egisthe (IV, 7), qui tue aussi Agamemnon — et ne réussit pas à enrayer la marche du destin. Quels sont donc les mécanismes qui rendent inéluctable la mort d’Agamemnon et de Cassandre, et inutile le revirement du roi de Mycènes ? Il convient de s’interroger sur l’enchaînement des étapes de l’action.

Comment fonctionne la chaîne qui conduit à la mort d’Agamemnon et de Cassandre ? C’est Egisthe qui les assassine, alors qu’Agamemnon s’apprête à annoncer à Cassandre devant l’autel qu’il renonce à l’épouser. Egisthe agit sur ordre de Clytemnestre ; cette dernière n’a pourtant demandé que la mort de Cassandre : Egisthe tue Agamemnon à la fois pour venger l’honneur de Clytemnestre, qu’il aime, et pour des raisons politiques (il veut le trône de Mycènes) ; Egisthe n’apparaît cependant jamais sur scène. Cependant, c’est bien l’ordre de Clytemnestre qui conduit, certes indirectement, à la mort d’Agamemnon. Elle donne cet ordre car elle n’admet pas qu’Agamemnon la répudie et la bannisse pour épouser Cassandre. Cependant, c’est elle-même qui, en décidant d’épouser Egisthe pour conserver le pouvoir (le peuple désirant un roi) mais aussi parce qu’elle l’aime (I, 3, v. 220), a conduit Agamemnon à retomber dans les bras de Cassandre, qu’il voulait à l’origine exiler dans Argos. Si Clytemnestre se résout à épouser Egisthe, alors qu’elle était prête à remettre la couronne à Oreste, c’est parce ce dernier refuse de renoncer à son amour pour Cassandre, qui ne peut devenir l’épouse du roi de Mycènes car elle est Troyenne (I, 2). Ce conflit au sujet de la succession du roi est lui-même la conséquence de la fausse annonce, qui ouvre la pièce, selon laquelle Agamemnon serait mort en mer lors d’une tempête en revenant de Troie.

Ce n’est donc pas la rivalité amoureuse entre Oreste et Agamemnon pour l’amour de Cassandre qui conduit à la mort de ces deux derniers personnages, ni même le désir de vengeance de Cassandre qui projetait d’assassiner le roi de Mycènes, afin de venger les Troyens, puis de se suicider. Le dénouement ne découle pas d’une action unique : la mort de Cassandre résulte de la jalousie de Clytemnestre, et celle d’Agamemnon de l’ambition politique d’Egisthe.

Action principale et actions secondaires §

Corneille, reprenant La Poétique d’Aristote, déclare dans le Discours du poème dramatique : « Il faut donc qu’une action pour être d’une juste grandeur ait un commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et rend compte de sa situation à Emilie, voilà le commencement, Maxime en avertit Auguste, voilà le milieu, Auguste lui pardonne, voilà la fin.85 ». On pourrait résumer simplement l’action principale d’Agamemnon de la même manière : on croit qu’Agamemnon est mort, et l’on se préoccupe de sa succession, voilà le commencement, Agamemnon revient et découvre que son épouse l’a trahi, voilà le milieu, Agamemnon lui pardonne, mais meurt assassiné par Egisthe aux côtés de Cassandre, voilà la fin. L’épisode de l’amour entre Oreste et Cassandre n’apparaît pas ici, mais il « s’embarrasse86 » si bien avec l’action principale qu’il ne forme plus qu’un avec l’intrigue.

Boyer s’inspire de l’action de l’Agamemnon de Sénèque, bien qu’il opère des modifications substantielles : personne n’annonce la mort du roi chez Sénèque, et Agamemnon n’entre sur scène qu’au début du cinquième acte, après que son retour a été appris à l’ouverture de l’acte III. Boyer crée donc un effet d’accélération dans l’action : Eurybate annonce que le roi a survécu à la tempête dès la quatrième scène du premier acte ; Agamemnon entre sur scène à l’acte II, scène 3.

L’Agamemnon de Boyer compte donc cinq personnages qui mènent l’action principale : le personnage éponyme de la pièce, Clytemnestre, Oreste, Cassandre — et Egisthe dont le discours est rapporté par Ismène (V, 8). Ces derniers participent aux quatre fils de l’action ; le fil principal est le retour d’Agamemnon à Mycènes et son amour pour Cassandre — qui provoque la jalousie de Clytemnestre et leur assassinat par Egisthe.

À ce fil principal s’ajoutent trois fils secondaires : Oreste aime Cassandre, qui l’aime en retour, mais sans qu’il ne le sache ; Clytemnestre et Egisthe s’aiment ; Cassandre veut la mort d’Agamemnon. Ces actions secondaires influencent aussi l’action principale et sont nécessaires à son déroulement ; elles ne peuvent être retranchées de la tragédie sans rendre incompréhensible l’action principale : si Cassandre ne voulait pas la mort d’Agamemnon et n’aimait pas Oreste, elle n’accepterait pas d’épouser le roi de Mycènes, à la fois pour le tuer, et parce qu’elle sait que cette décision provoquera la fuite d’Oreste et lui sauvera ainsi la vie ; si Clytemnestre ne voulait pas la mort de Cassandre, elle ne délivrerait pas Egisthe de la prison dans laquelle Agamemnon l’a fait enfermé. Ces actions secondaires se déploient tout au long de la tragédie, de l’exposition au dénouement.

Règles classiques : espace, temps et bienséance dans Agamemnon §

Lieux de l’action et lieux dans l’action §

L’unité de lieu est respectée dans Agamemnon : l’ensemble de l’action se déroule « dans le Palais des Roys de Mycene », c’est-à-dire dans « l’Anti-chambre tragique (la scène proprement dite) [qui] participe à la fois de l’intérieur et de l’extérieur87 ». À partir de ce lieu clos, les personnages donnent en effet à entendre les évocations d’autres espaces. Certains de ces lieux correspondent au présent de l’action : l’espace de la « mer Egée » (v. 18) où Agamemnon est censé avoir trouvé la mort lors d’une tempête. Le « temple », avec son « autel », est le lieu où doivent être célébrés les mariages ; mais aucun des deux « hyménées » prévus n’est réalisé : Clytemnestre n’épouse pas Egisthe en raison du retour d’Agamemnon, et ce dernier renonce au dernier moment à épouser Cassandre : tous deux trouvent la mort dans ce même temple, par la main d’Egisthe (il n’est jamais question de mariage entre Oreste et Cassandre, seulement d’amour).

D’autres lieux sont associés au passé ; le plus important de ces espaces est Troie, cité de la mort, mais aussi de la gloire, qui hante tous les personnages. Troie est le lieu qui a fait d’Agamemnon un héros :

Ce grand amas de gloire et ce comble de joye,
Que vient de m’assurer la Conqueste de Troye. (III, 2, v. 713-714)

Pour Oreste, Troie devient même une idée, un symbole attirant de la gloire qu’il n’a pas encore méritée :

Sans cesse je m’offrois vos Exploits, vos Combats
Et mes desirs faisoient ce qu’a fait vôtre bras.
Et si jamais le sort pour me combler de joye,
Présente à mon courage une seconde Troye […] (IV, 2, v. 1151-1154)

Elle est le lieu de la mort de tant de Grecs :

Troye a fait succomber nos plus braves Heros. (I, 2, v. 183)

Enfin, pour Cassandre, c’est la cité qui représente la destruction de son passé et de sa famille, qu’elle a le devoir de venger :

Je prévoy ton trépas, je le voy, j’en joüis :
Je goûte dans ton sang la vangeance de Troye,
Et ce jour fortuné qui me comble de joye,
Est un jour plus cruel pour toy, pour tous les tiens,
Que dix ans de malheurs ne furent aux Troyens (V, 2, v. 1468-1472)

Un groupe différent d’espaces renvoie à un avenir potentiel : Argos, ville dont Agamemnon est roi en plus de Mycènes, est le lieu où Agamemnon cherche à reléguer ceux qui remettent en cause ses projets ; d’abord pour Cassandre, quand Agamemnon, qui n’a pas encore appris la trahison de Clytemnestre, affirme qu’il désire recommencer à régner aux côtés de son épouse :

Je veux que dans Argos Cassandre se retire. (II, 4, v. 589)

Puis pour Oreste, à qui Agamemnon propose de marchander Cassandre contre le trône d’Argos :

Sans attendre ma mort, je vous fais Roy d’Argos. (IV, 2, v. 1112)

Cependant, Argos semble un exil assez tolérable comparé à Sparte, cité destinée à ceux qui sont devenus de véritables traîtres aux yeux d’Agamemnon, comme Clytemnestre qui s’apprêtait à épouser Egisthe :

Et qu’elle aille à jamais se renfermer dans Sparte. (III, 3, v. 810)

L’adverbe « jamais » souligne bien la violence du châtiment, doublé par le verbe pronominal « se renfermer » : Agamemnon n’essaie plus d’adoucir l’exil.

Sparte serait aussi la punition d’Oreste, qui refuse d’épouser Hermione, à qui il est promis, par amour pour Cassandre :

Vous irez avec elle à Sparte où je l’envoye (IV, 2, v. 1101).

Enfin, la mort est présentée comme un au-delà des lieux, quand Cassandre apprend à Oreste qu’elle a accepté d’épouser Agamemnon (sans lui avouer qu’elle le fait à la fois pour le protéger et pour assassiner le roi). Oreste lui répond :

Je quitte pour jamais parens, Thrônes, Maîtresse.
Je quitte pour jamais Mycene, Argos, la Grece.
Je me livre en aveugle aux horreurs de mon sort.
Je déteste la vie et vay chercher la mort (IV, 4, v. 1261-1264)

Traitement du temps §

Comme le demande la bienséance, l’action est conçue de manière à concorder autant qu’il est possible avec la durée réelle de la représentation. Il est souvent rappelé que toute l’action se déroule sur une seule journée ; il s’agit du jour même du retour d’Agamemnon de Troie :

Il n’a pû vers Mycene aborder qu’en ce jour. (I, 4, v. 304)

Boyer utilise cette règle de la tragédie pour créer des effets de dramatisation ; un jour aurait suffi à Egisthe pour devenir le roi de Mycènes aux dépens d’Oreste et d’Agamemnon qui déclare :

Mon retour différé d’une seule journée,
J’allois voir sur le Trône un autre Roy que vous ! (III, 3, v. 786-787)

Le dénouement est résumé avec concision par Oreste à la fin de la pièce :

Perdre eu un meme jour ma Maîtresse et mon Pere ! (V, 10, v. 1614).

L’autre durée qui apparaît à maintes reprises dans le texte est la décennie de la guerre de Troie ; Agamemnon la rappelle :

Absent depuis dix ans, je volois vers Mycene, (III, 2, v. 709)

Tout comme Clytemnestre :

Depuis dix ans entiers Maîtresse Souveraine, (I, 3, v. 214)

Ces rapprochements entre la longue durée de la guerre de Troie et la brièveté de la tragédie permettent des parallèles frappants, comme lorsque Cassandre prédit à demi-mot son sort à Agamemnon :

Et ce jour fortuné qui me comble de joye,
Est un jour plus cruel pour toy, pour tous les tiens,
Que dix ans de malheurs ne furent aux Troyens, (V, 2, v. 1470-1472)

Cet horrible passé pèse sur tout le présent de l’action. Comme Andromaque, Cassandre est une princesse troyenne ; leur famille a été assassinée par le roi grec qui les aime, respectivement Pyrrhus et Agamemnon. L’analyse d’Anne Ubersfeld concernant Andromaque de Racine s’applique très bien à notre pièce :

Andromaque est comme l’Agamemnon d’Eschyle le récit d’un lendemain de guerre : la tragédie commence à l’heure, à la minute où l’histoire se retourne et prend au piège les vainqueurs d’hier. […] La tragédie est un boomerang et tous les coups portés aux vaincus dans leur chair viennent à leur tour frapper les vainqueurs. Chaque deuil, chaque larme des Troyens ferment aux Grecs le chemin du bonheur : si Pyrrhus n’avait pas autant assassiné, peut-être Andromaque l’aimerait-elle, pourquoi pas ?88 

Si Agamemnon n’avait pas autant assassiné, peut-être Cassandre l’aimerait-elle, pourquoi pas ? Après tout, n’aime-t-elle pas Oreste, qui est pourtant son ennemi lui aussi, mais qui n’a pas participé à la guerre de Troie du fait de sa jeunesse ? Cassandre refuse dans un premier temps avec virulence la proposition de mariage d’Agamemnon, qui lui apparaît comme un véritable scandale moral :

Juste Ciel ! quoi j’ay veû nos Estats saccagez,
Mon pere massacré, tous les miens égorgez !
Les Troyens sont détruits ! Ilion est en cendre ! […]
La fille de Priam, l’Amante d’Apollon,
Uniroit son destin au sort d’Agamemnon ! (III, 2, v. 967-972)

Anne Ubersfeld poursuit :

Troie se venge : la mort appelle la mort et le sens du dénouement est très clair : le héros grec Pyrrhus meurt frappé par les Grecs, mais c’est la guerre qui l’a assassiné : il meurt d’avoir trop tué. […] Tout est ineffaçable, chaque pas des héros est un pas vers la mort tragique, parce qu’il y a derrière chacun d’eux l’odeur fade et terrible des milliers de morts : qu’importe un cadavre de plus dans le lendemain des boucheries ? L'aspect psychologique n’est que l’envers d’un mal historique : c’est la guerre qui a fait les assassins pour les anéantir finalement.89 

De même, Agamemnon est tué par les Grecs qui vont mettre Egisthe sur le trône de Mycènes. « L’odeur fade et terrible des milliers de morts » est perceptible dans le discours d’Agamemnon lui-même :

Penses-tu qu’au retour d’une effroyable Guerre
Où des torrens de sang ont inondé la terre, […]
Pour recouvrer Helene exigeoit-t-on de moy
De remplir tant d’Estats de carnage et d’effroy ?
Des enfans égorgez, des filles immolées,
Des vieillards massacrez, des meres desolées (III, 2, v. 745-755)

Une action accélérée et dramatisée grâce aux entractes §

L’« entracte » est l’intervalle entre deux actes : rien ne se passe sur scène, mais certains événements ont lieu et sont révélés à l’acte qui suit. Les entractes ont principalement un rôle d’accélérateur de l’action et de dramatisation dans Agamemnon, et non de masquage d’événements violents. De fait, les meurtres d’Agamemnon et de Cassandre ont lieu au cours du dernier acte, au début duquel tous deux sont encore vivants. Chaque fois, les événements qui se sont déroulés lors de l’entracte sont révélés en quelques répliques au début de l’acte suivant ; entre les actes I et II, Agamemnon (qui ignore encore à ce moment le mariage qui était prévu avec Egisthe) rencontre Clytemnestre, comme l’évoque Oreste :

Madame, enfin les Dieux m’ont renvoyé mon Pere.
Il n’a pû qu’un moment entretenir ma Mère, (II, 2, v. 429-430).

L’absence d’une scène supplémentaire pour cette rencontre permet de rendre l’action plus rapide ; de même, entre les actes II et III, Egisthe et Clytemnestre sont emprisonnés, et Agamemnon condamne cette dernière à l’exil à Sparte, mais nous ne l’apprenons qu’au début du troisième acte. L’accélération se double d’un effet de suspens entre l’acte III et l’acte IV : Cassandre vient d’accepter le mariage avec Agamemnon alors qu’elle l’avait refusé auparavant (III, 7) ; l’absence d’une scène antérieure où Cassandre expliquerait ce revirement crée un effet d’incertitude jusqu’à la cinquième scène de l’acte IV, où elle dévoile finalement son projet de tuer le roi puis de se suicider lors de leur mariage. Enfin, entre les actes IV et V, Oreste quitte Mycènes et Egisthe est délivré par Clytemnestre. L’absence d’une scène dans laquelle on assisterait à la libération d’Egisthe dramatise son apparition finale — ses paroles et ses assassinats étant rapportées par Ismène (V, 8) puis par Eurybate (V, 10).

Récits de meurtres et bienséance §

Les rôles d’Ismène, confidente de Cassandre dont elle révèle la mort, et d’Eurybate, confident d’Agamemnon dont il dévoile aussi le trépas, correspondent exactement à l’analyse de Jacques Scherer :

Le seul moment où le confident puisse prendre la parole de façon suivie est celui où le héros est mort, c’est-à-dire le dénouement ; tant que le héros reste en vie, le confident, à moins de raisons très particulières, est attaché à sa « suite ». Le récit de la mort du héros est donc volontiers fait par son confident, héritier sur ce point d’une des fonctions du messager de la tragédie antique et de celle de la Renaissance.90

Les assassinats de Cassandre (V, 8) puis d’Agamemnon (V, 10) sont racontés à l’aide de la figure de l’hypotypose, qui consiste, selon les mots de Quintilien, à « décrire une scène de manière si vive, si énergique et si bien observée qu’elle offre aux yeux avec la présence, le relief et les couleurs de la réalité91». De fait, Boyer utilise le verbe « voir » pour le meurtre Cassandre :

Ce barbare pressé d’executer son crime
Cherche Cassandre au Temple, où voyant sa Victime,
Il s’avance, il l’approche environné des siens. (V, 8, v. 1589-1591)

Comme pour celui d’Agamemnon :

De mille coups mortels en même instant frappé,
Il voit à gros boüillons tout son sang se répandre,
Chancelle, tombe, meurt presqu’aux pieds de Cassandre. (V, 10, v. 1624-1626)

Cette figure de style a un autre avantage ; elle est conforme aux règles de la bienséance, car la mort sanglante n’est pas censée être représentée sur scène : « ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose92 ». Comme le précise Jacques Scherer : « La bienséance est une exigence morale ; elle demande que la pièce de théâtre ne choque pas les goûts, les idées morales, ou, si l’on veut, les préjugés du public93 ». La reprise des paroles d’Egisthe puis de Cassandre au discours direct par Ismène rendent d’autant plus vivant ce récit d’assassinat :

Meurs fatale beauté, meurs reste des Troyens.
Dit-il en la frappant, ta mort vange la Reine.
Elle tombe en mourant. Je meurs, dit-elle, Ismene :
Mes malheurs sont finis : mais quand je pers le jour,
Oreste que de maux vont suivre ton amour ! (V, 8, v. 1592-1596)

Résumé analytique d’Agamemnon §

Acte I : annonce de mort et de retour §

Scène 1 : Oreste, face à Pylade, évoque d’abord d’Agamemnon, en rappelant les causes et l’issue de la guerre de Troie. Avant son retour de Troie, Agamemnon a envoyé Cassandre, sa captive, au-devant de lui. Oreste révèle son amour pour Cassandre dans cette première scène d’aveu à un confident ; cependant, Cassandre ne montre que rejet pour lui, protestant qu’elle est une prêtresse dévouée à Apollon et surtout qu’il est le fils d’Agamemnon, mais ne lui opposant pas ses propres sentiments. Oreste achève cette scène en révélant que s’il refuse d’épouser une autre princesse que Cassandre, Clytemnestre a l’intention d’épouser Egisthe, chargé par Agamemnon lui-même d’aider la reine pendant son absence.

Scène 2 : Oreste, face à Clytemnestre, confirme la passion de ce dernier pour Cassandre face, son refus de se marier avec une princesse grecque, et par conséquent la volonté de la reine d’épouser Egisthe, alors qu’elle était prête à remettre la couronne à son fils94. Oreste se déclare prêt à prendre n’être roi qu’en titre95, mais refuse d’abandonner Cassandre, ce que Clytemnestre ne peut tolérer — la jeune captive représentant pour elle à la fois l’infidélité d’Agamemnon et ce qui reste de l’ennemi troyen. Egisthe a su charmer le peuple de Mycènes, qui désire un personnage expérimenté comme roi et non une femme comme Clytemnestre ou un jeune homme comme Oreste. Ce dernier se montre menaçant envers Egisthe, bien qu’il affirme soutenir sa mère comme seule reine de Mycènes96.

Scène 3 : Clytemnestre, face à sa confidente Doride, expose les motifs de sa haine pour Agamemnon et de son désir d’épouser Egisthe : elle aime ce dernier, et n’a pas pardonné à Agamemnon le sacrifice d’Iphigénie et son amour pour Briséïs97. Clytemnestre ajoute un élément essentiel qu’Oreste ignore : Agamemnon n’a pas seulement choisi Cassandre comme esclave, il en est aussi amoureux98.

Scène 4 : Eurybate annonce à Clytemnestre qu’Agamemnon a survécu : après le naufrage de son vaisseau, un autre navire grec l’a sauvé. La reine fait montre d’une profonde surprise, sans que l’on sache s’il s’agit de joie ou de douleur. Cependant, Clytemnestre ne souhaite pas rejoindre immédiatement son époux, alors qu’Oreste et Eurybate courent vers lui.

Scène 5 : Après un court moment de joie, Clytemnestre prend peur, craignant que le roi ne remarque les préparations pour son mariage avec Egisthe, auquel elle renonce immédiatement, frappée de honte99. Elle envisage d’abord de fuir, mais sa confidente Doride l’en dissuade, arguant qu’elle seule connaît l’amour de la reine pour Egisthe, et qu’un tel acte la désignerait immédiatement comme coupable. Clytemnestre décide alors de recevoir Agamemnon, et de laisser les dieux décider de son propre sort.

Acte II : arrivée du roi et dévoilement des trahisons §

Scène 1 : Cassandre exprime son désir de mettre fin à ses jours à sa confidente Ismène100. La princesse troyenne déplore le massacre de sa famille et de son peuple. Elle exprime sa haine pour Agamemnon, qu’elle espérait mort mais dont elle vient d’apprendre le retour. Cassandre, bien qu’elle le nie aux yeux de tous en dehors d’Ismène, avoue qu’elle est bien amoureuse d’Oreste. Ismène a beau encourager cette passion, Cassandre refuse de s’y abandonner justement par amour pour Oreste : elle sait qu’Apollon punit tous ceux qui tombent amoureux d’elle101.

Scène 2 : Cassandre refuse de céder face aux déclarations enflammées d’Oreste. Ce dernier est ravi du retour de son père. La Troyenne lui oppose qu’Agamemnon a détruit sa famille. Oreste, oublieux de l’amour d’Agamemnon pour Cassandre, défend son père face à cette dernière en lui rappelant que le roi aurait pu la tuer, mais qu’il l’a au contraire protégée. Le prince croit même qu’Agamemnon pourrait lui donner Cassandre en mariage, cette Troyenne qu’il a prise pour maîtresse pendant la guerre, afin de la faire reine de Mycènes102.

Scène 3 : Agamemnon apparaît pour la première fois, respectueux des dieux, demandant à Oreste d’ordonner un sacrifice pour les remercier de la victoire sur Troie. Cette première réplique du roi, qui constitue une scène entière en raison de la sortie immédiate d’Oreste qui ne parle pas du tout, montre le monarque comme ignorant du projet de mariage de Clytemnestre avec Egisthe et de l’amour de son fils pour Cassandre.

Scène 4 : Agamemnon explique à son confident Arbas qu’il veut régner à nouveau aux côtés de son épouse Clytemnestre, en proposant d’envoyer Cassandre à Argos en dépit de son amour brûlant pour elle. Mais le roi se montre aussi affligé face à l’atmosphère de crainte et de tristesse qu’il perçoit dans Mycènes. Il avoue que c’est la perspective de voir Cassandre qui le rend heureux d’être de retour dans sa cité plus que celle de retrouver son fils et son épouse. Cependant, préférant sa « gloire » à sa passion amoureuse, il ordonne à Arbas d’emmener la Troyenne à Argos.

Scène 5 : Eurybate révèle, grâce au « remord favorable » (v. 601) d’un des conjurés, qu’Egisthe vient d’organiser un complot pour assassiner Agamemnon. Le fils de Thyeste veut saisir le pouvoir à Mycènes, alors que le roi lui accordait une pleine confiance. Agamemnon donne l’ordre à Arbas d’arrêter le traître.

Scène 6 : Eurybate explique la haine d’Egisthe pour Agamemnon par la haine que leurs pères respectifs, Thyeste et Atrée, se vouaient déjà dans leur rivalité pour le trône de Mycènes. Eurybate, après un court moment de résistance, dévoile à Agamemnon la décision que Clytemnestre avait prise d’épouser Egisthe à la nouvelle de sa mort ; cependant, il précise que c’est sous la pression de « l’Etat » (v. 628), c’est-à-dire « des plus grands de Mycene et d’Argos » (I, 1, v. 92) coalisés autour d’Egisthe, que Clytemnestre a cédé malgré ses réticences103. Agamemnon devient fou de rage à l’idée que la reine était sur le point de retirer le trône à leur fils Oreste.

Scène 7 : Clytemnestre, qui vient d’apprendre l’exil de Cassandre ordonné par le roi, mais qui ignore que ce dernier a découvert ses projets de mariage avec Egisthe, se présente pleine d’espoir face à son époux. Agamemnon réplique en lui annonçant le châtiment qui attend le fils de Thyeste et donne l’ordre d’emprisonner la reine dans ses appartements.

Scène 8 : Clytemnestre, qui n’avait pas connaissance de la conjuration ourdie par Egisthe contre Agamemnon, est désespérée que ce dernier l’y associe. Sa confidente Doride explique cette injustice par l’amour que le roi voue à Cassandre : il veut se débarrasser de tous ceux qui l’empêchent de s’abandonner à sa passion. Clytemnestre approuve cette interprétation, et confie à Doride qu’elle va tenter de supplier le roi de renoncer à Cassandre : il faut « perdre » cette rivale, sinon la reine sait qu’elle est elle-même condamnée à mourir.

Acte III : condamnations des traîtres §

Scène 1 : Arbas confirme l’emprisonnement d’Egisthe à Agamemnon. Ce dernier affirme la totale confiance qu’il accorde à son confident, pressentant qu’il court toujours un grand risque en dépit de l’arrestation de Clytemnestre et de celui qu’elle était sur le point d’épouser.

Scène 2 : Agamemnon décide d’exiler Clytemnestre à Sparte ; c’est aussi dans cette scène que se produit le premier revirement du roi : au lieu d’exiler Cassandre à Argos, il veut l’épouser et la faire reine de Mycènes, soit exactement ce dont rêvait Oreste pour lui-même (I, 2), mais qu’il n’avait pas le pouvoir d’imposer contrairement à son père. Il s’agit donc aussi d’un renversement du pouvoir : ce que Clytemnestre avait l’autorité de dénier à son fils, Agamemnon peut l’imposer à tous. Le roi présente ce projet d’épouser la princesse troyenne comme une forme d’expiation pour les crimes qu’il a commis lors de la guerre de Troie.

Scène 3 : Oreste se lance dans un plaidoyer pour sa mère. Agamemnon défend sa décision d’exiler cette dernière en déclarant à Oreste qu’elle voulait lui aussi le trahir en donnant le trône à Egisthe — alors que la première décision de Clytemnestre était de le faire roi de Mycènes, comme Oreste lui révèle alors, en même temps que son amour pour Cassandre. Agamemnon donne le choix à son fils : être banni ou renoncer à son amour pour la Troyenne.

Scène 4 : Agamemnon résume tout de ce qui s’est noué pendant son absence, après l’annonce erronée de sa mort et celle de son retour : alors qu’il se réjouit que Clytemnestre et Egisthe l’aient trahi, car cela lui donne un argument moral pour épouser Cassandre, il déplore l’amour d’Oreste pour cette dernière. Le roi semble être en lutte contre lui-même.

Scène 5 : c’est ensuite au tour de Clytemnestre de tenter un plaidoyer en faveur d’Oreste, comme ce dernier l’a fait pour elle (III, 3). Clytemnestre prétend se soumettre à l’exil, mais supplie le roi de laisser Oreste épouser Cassandre, ce qui constitue un revirement complet par rapport à la deuxième scène de l’acte I, dans laquelle elle y était absolument opposée. La scène se termine par un réquisitoire contre Agamemnon, qu’elle accuse de ne vouloir bannir Oreste et elle-même que pour pouvoir épouser Cassandre.

Scène 6 : Clytemnestre partie, Agamemnon laisse éclater sa joie d’être enfin libre d’épouser Cassandre, et d’en faire la nouvelle reine de Mycènes à la place de Clytemnestre.

Scène 7 : Cassandre croit encore que le roi souhaite l’exiler à Argos, comme c’était son intention initiale ; elle déclare préférer retourner à Troie pour honorer ses morts et aider les survivants. Agamemnon lui déclare sa flamme, mais la Troyenne est horrifiée à l’idée de s’unir à celui qui a détruit sa famille. Elle révèle aussi au souverain à demi-mot son amour pour Oreste (que ce dernier ignore lui-même), provoquant la rage du roi, qui jure de se venger de son fils si Cassandre refuse de l’épouser.

Scène 8 : Cassandre exprime à Ismène ses craintes pour la vie d’Oreste, désespérée à l’idée que son refus d’épouser Agamemnon le mette en danger. Elle n’espère rien du roi qui a assassiné sa famille. Elle jure de nuire autant qu’elle le pourra à Agamemnon, pour sa famille et pour ses dieux, mais sans préciser ses intentions.

Acte IV : les mystères de la prophétesse §

Scène 1 : l’acte s’ouvre avec un premier coup de théâtre : Agamemnon annonce que Cassandre a accepté de l’épouser le jour même. Eurybate a beau montrer sa surprise devant cette décision, Agamemnon est tout entier à son bonheur. Son confident le met en garde devant l’orgueil qui trouble de jugement du roi, et lui rappelle les risques politiques d’un tel mariage : les Grecs de Mycènes haïssent la Troyenne. Agamemnon invoque la dette des Grecs à son égard, lui qui a vaincu Troie, et rappelle que ce sont les chefs achéens qui lui ont donné Cassandre lors du partage du butin après le sac de de la ville.

Scène 2 : le roi, afin d’éloigner son fils, dont il sait que Cassandre est amoureuse, lui propose de le faire roi d’Argos, et lui demande d’épouser Hermione comme il a été convenu avec Ménélas ; devant les refus d’Oreste, Agamemnon l’accuse de faiblesse, sachant qu’il agit ainsi en raison de son amour pour Cassandre. Le roi apprend alors à son fils qu’il compte épouser la Troyenne, et sans attendre de réponse, condamne Oreste à partir avec Clytemnestre en exil à Sparte.

Scène 3 : Oreste est terrifié par les décisions de son père. Pylade l’exhorte à renoncer à Cassandre, source de tous ses malheurs. Le fils d’Agamemnon refuse de croire que Cassandre a renoncé à sa haine pour le roi et a réellement accepté de l’épouser : il décide de la confronter.

Scène 4 : Oreste ne croit pas au revirement de Cassandre qui lui dit s’être résolue à épouser Agamemnon et à devenir reine de Mycènes. Oreste, qui semblait être auparavant le seul Grec échappant à la haine de la Troyenne, est désespéré de lui entendre confirmer ce dessein. Cassandre, qui revendique pourtant toujours sa haine pour Agamemnon, justifie cette décision auprès d’Oreste en prétendant qu’elle n’a pas le choix : « C’est un arrest du sort aussi bien que du Roy » (v. 1231). Le fils d’Agamemnon déclare qu’il quitte la Grèce et qu’il va chercher à mourir.

Scène 5 : Cassandre révèle à Ismène qu’elle désirait la fuite d’Oreste car elle a l’intention de tuer Agamemnon puis de se suicider au cours de la cérémonie de mariage : elle ne veut pas que ses actes mettent Oreste en péril s’il reste à Mycènes.

Scène 6 : Clytemnestre, qui refuse d’être remplacée par Cassandre comme épouse d’Agamemnon sur le trône de Mycènes, propose à la Troyenne de partir en exil à ses côtés ; elle pourrait ainsi se marier avec Oreste, qu’elle aime. Mais la fille de Priam refuse, arguant de la férocité bien connue du roi qui les conduirait tous à une mort certaine s’ils s’enfuyaient. Clytemnestre annonce alors que « Mille morts marqueront cette affreuse journée » (v. 1346) : Cassandre se résout à sa mort, qu’elle a déjà prédite.

Scène 7 : la reine refuse de partir en exil et de laisser sa rivale prendre sa place. L’acte s’achève avec la décision de Clytemnestre de libérer Egisthe afin qu’il tue Cassandre. La femme d’Agamemnon est prête à subir le courroux de ce dernier, qui frappera aussi Egisthe.

Acte V : ultimes revirements et dénouement meurtrier §

Scène 1 : le dernier acte s’ouvre par la joie de Cassandre à la nouvelle du départ d’Oreste, en sécurité loin de Mycènes : il n’aura pas à assister à la mort de son père ni à celle de la femme qu’il aime. La Troyenne se tuera à regret, car elle est amoureuse d’Oreste. Ismène la conjure de renoncer à ce suicide, qui détruirait tout ce qui reste du sang de sa famille. Cassandre, inspirée par Apollon, prédit la mort d’Agamemnon, qui est inévitable car les dieux veulent le punir de ses crimes.

Scène 2 : Cassandre prédit sa propre mort, ainsi que les malheurs qui s’abattront sur les Atrides, dont les morts d’Agamemnon, de Clytemnestre, et l’errance d’Oreste ; elle déclare au roi que ces désastres sont inéluctables car ils sont la volonté des dieux. Mais le roi, dans son orgueil, refuse de croire Cassandre. Cette dernière, acceptant son sort, déclare alors qu’elle attendra le roi au temple pour leur mariage.

Scène 3 : dans un monologue, Agamemnon, touché par le chagrin d’Oreste et de Clytemnestre, impressionné par la prédiction de Cassandre, et surtout inspiré par les dieux, renonce à épouser sa captive et à exiler son fils et son épouse. Il exprime sa honte d’avoir arraché Cassandre aux autels d’Apollon, et de l’avoir séparée d’Oreste. Il refuse de poursuivre l’histoire sanglante des Atrides.

Scène 4 : Arbas annonce à Agamemnon qu’Oreste, qui était en fuite, est de retour à Mycènes, ramené par Pylade.

Scène 5 : Oreste déclare à son père qu’il accepte le mariage entre ce dernier et Cassandre, mais qu’il n’aura pas la force d’y assister. Agamemnon répond à son fils qu’il pardonne Clytemnestre et permet finalement le mariage entre Oreste et Cassandre ; il se contentera de punir Egisthe et ses partisans. Oreste exulte. Agamemnon estime qu’il n’est devenu un grand roi qu’en ce jour où il a vaincu ses passions.

Scène 6 : Pylade se réjouit des décisions du roi. Oreste annonce l’arrivée de la reine, qu’il souhaite prévenir du revirement d’Agamemnon.

Scène 7 : Clytemnestre arrive sur scène, appelant Oreste à fuir avec elle. Son fils lui apprend le pardon d’Agamemnon et la volonté de ce dernier de l’unir avec Cassandre. Mais la reine révèle qu’elle a déjà donné à Egisthe un « ordre cruel » (v. 1580) dont elle ne précise pas la nature.

Scène 8 : Oreste s’inquiète du départ précipité de sa mère. Vient alors un premier récit d’assassinat : Ismène révèle à Oreste le meurtre de Cassandre que la reine a ordonné à Egisthe, car elle refusait que sa rivale prenne sa place aux côtés d’Agamemnon. Le prince comprend alors les propos énigmatiques prononcés par Clytemnestre dans la septième scène. Ismène cite les dernières paroles de la princesse troyenne accablée à la pensée des malheurs dont elle sait qu’ils attendent Oreste.

Scène 9 : Oreste se désespère d’avoir perdu celle qu’il aimait au moment même où leur passion devenait possible, puisqu’Agamemnon venait d’accepter leur mariage. Il se désole à l’idée que c’est sur ordre de sa mère, alors ignorante du revirement d’Agamemnon, que Cassandre a été assassinée par Egisthe.

Scène 10 : Eurybate révèle dans la dernière scène, dans un effet de retardement extrême, qu’Egisthe, secondé par ses partisans, a aussi assassiné Agamemnon, qui est mort aux pieds de Cassandre. Le fils de Thyeste s’est enfui, effrayé de son propre crime. Oreste jure de poursuivre Egisthe pour venger Agamemnon et Cassandre, sans pourtant prendre en compte le rôle de Clytemnestre.

Structure externe de l’action §

L’action d’Agamemnon peut être découpée selon trois grands mouvements successifs : l’exposition, le nœud et le dénouement. L’étude du déroulement de la tragédie permet de comprendre comment Boyer y tisse les différents fils de l’intrigue.

L’exposition §

Comment déterminer ce qui constitue l’exposition d’Agamemnon ? Jacques Scherer explique dans La dramaturgie classique en France que « pour que nous nous intéressions [aux personnages], il faut d’abord que nous sachions qui ils sont. Cette présentation est faite, en même temps que d’autres renseignements indispensables nous sont donnés, dans ce qu’on appelle l’exposition. Une exposition complète […] « doit instruire le spectateur du sujet et de ses principales circonstances, du lieu de la scène et même de l’heure où commence l’action, du nom, de l’état, du caractère et des intérêts de tous les principaux personnages » [Section IV, ch. 1, § 2]. Il convient de se demander d’abord où nous pourrons trouver tous ces renseignements.104 »

De fait, sujet, lieu, moment, et personnages de l’action sont tous présentés dès la première scène de l’acte I d’Agamemnon, qui rappelle le début d’Andromaque en présentant aussi un dialogue entre Oreste et son confident Pylade : « Toutes les tragédies de Racine d’Andromaque à Phèdre, sans aucune exception, commencent par des conversations entre héros et confident […] Quand il est en scène avec le héros auquel il est attaché, [le confident] n’a rien de bien intéressant à dire ; c’est sur le héros, à juste titre, qu’est concentrée la lumière.105 »

C’est Oreste qui annonce la mort d’Agamemnon — dès le huitième vers — au cours d’une tempête ; chez Racine, dans Phèdre, il faut attendre la quatrième scène pour apprendre la mort supposée de Thésée, et la sixième scène du deuxième acte pour s’apercevoir qu’il est toujours vivant. Tout est accéléré chez Boyer : c’est dès la première scène d’Agamemnon que la soi-disant mort du personnage éponyme est révélée et dès la quatrième qu’on découvre qu’il a en fait survécu. Avec la seule première scène, l’essentiel de l’exposition est présenté : il ne manque plus que le retour d’Agamemnon pour que l’action débute.

L’exposition joue sur l’ironie tragique ; dans la deuxième scène du premier acte, Clytemnestre déclare :

Quel plaisir si j’avais dans les bras d’un Epoux
Pu remettre en son fils un Prince tel que vous ! (I, 2, v. 115-116)

Or, quand elle apprend qu’Agamemnon a survécu, ce n’est pas le plaisir mais la terreur coupable qui saisit Clytemnestre : elle a voulu épouser Egisthe et retirer le trône à Oreste ; ce dernier n’est pas non plus fidèle à son père, car il désire la captive qu’Agamemnon a reçue en butin à la guerre et qui lui appartient donc.

La quatrième scène, dans laquelle Eurybate annonce à Clytemnestre qu’Agamemnon a survécu, clôt l’exposition Cependant, l’exposition n’est pas réellement achevée à ce moment de la pièce. On peut reprendre à Jacques Scherer la notion d’« exposition discontinue106 », car deux personnages, Cassandre et Agamemnon, bien qu’évoqués auparavant, n’apparaitront qu’à l’acte II ; cet acte constitue un « renouveau » de l’exposition. L’entrée de Cassandre (II, 1) apporte ainsi une donnée inédite et essentielle pour l’intrigue principale en révélant qu’elle est aussi amoureuse d’Oreste.

Le nœud §

Comme le note Jacques Scherer, le nœud de Phèdre — comme celui d’Agamemnon — se forme parce que les personnages croient que le roi est mort : « Dans Phèdre de Racine, il n’y a que deux péripéties, mais toute la tragédie repose sur elles : il faut que Thésée soit cru mort (I, 4) pour que Phèdre cède à son amour pour Hippolyte, et il faut que le retour du roi soit annoncé pour que cet amour aboutisse à un dénouement tragique.107 » De même, il faut qu’Agamemnon soit cru mort pour que Clytemnestre décide d’épouser Egisthe, et il faut qu’à son retour le roi préfère Cassandre à Clytemnestre pour que cette dernière libère leur meurtrier.

Cependant, la construction du nœud est progressive et complexe. La Troyenne persiste dans sa volonté de suicide jusqu’à la fin de la pièce qui voit son assassinat — il faut attendre la cinquième scène du quatrième acte pour que ce désir de se suicide se double de celui de tuer Agamemnon108. Oreste annonce bien l’importance dramaturgique du retour d’Agamemnon :

Bien plus, dans cette Cour cent maux que je prévoy,
Vont peut-estre éclater par le retour du Roy (II, 2, v. 471-472)

Pourtant, Boyer laisse entrevoir l’espoir d’une résolution heureuse dans les premières intentions du roi à son retour. Les intentions d’Agamemnon (II, 4) correspondent parfaitement à son ethos royal. Pourtant, Agamemnon laisse transparaître une inquiétude109 très proche de celle de Thésée dans Phèdre face à l’accueil embarrassé que lui ont fait les siens. C’est à partir de la cinquième scène du deuxième acte que les trahisons successives d’Egisthe (II, 6) et de Clytemnestre (II, 7) sont mises au jour.

La situation est ainsi bloquée pour Clytemnestre par le caractère inflexible d’Agamemnon dans sa décision, et bloquée pour le couple d’amants car Agamemnon leur impose de manière tyrannique son mariage avec Cassandre. Cependant, ces deux blocages ne sont pas liés. C’est le premier des deux, la répudiation de la reine au profit de la captive troyenne, qui entraîne Agamemnon vers la mort, par la réalisation d’un complot qu’il avait d’abord réussi à empêcher, sans pour autant que Clytemnestre n’en soit directement responsable : « la décision que prend alors Agamemnon de remplacer sa femme par Cassandre […] va créer les conditions de l’irréversibilité de sa mort, en faisant naître la jalousie de sa femme, qui peut comprendre la décision d’exil la concernant, quoiqu’elle ne soit pas complice du complot d’Egisthe, mais qui n’admet pas de voir son mari la remplacer par son ennemie.110 »

Boyer joue donc à la fois du « [principe de la situation bloquée], le principe esthétique le plus caractéristique de la dramaturgie de Corneille, chez qui chaque étape de l’action referme davantage l’impasse dans laquelle se trouve placé le héros, suscitant ainsi un pathétique intense, et appelant inéluctablement un événement ou une décision inattendue qui vienne trancher ce nœud inextricable et mortel », si l’on se place du point de vue d’Oreste et de Cassandre ou de Clytemnestre, tous impuissants et exprimant leur désespoir face aux blocages que leur impose Agamemnon (la décision inattendue étant le pardon d’Agamemnon concernant Clytemnestre et sa volonté d’unir son fils avec Cassandre, à l’acte V, scène 5, qui met fin aux deux blocages de la pièce) ; mais le dramaturge réalise dans le même temps, du point de vue d’Agamemnon et selon le modèle de Racine, « une action enchaînée de façon continue jusqu’à un dénouement qui réalise les virtualités inscrites dans le commencement de la pièce. Nous disons « virtualités », car la contrepartie de ce principe de l’action continue est l’impression de constante réversibilité de l’enchaînement tragique111 » : la mort d’Agamemnon était inévitable puisque le début de la pièce contenait les prémices du drame — la conjuration dirigée contre son règne et sa vie — mais jusqu’à la dernière scène de la pièce, l’étau se resserre tout en laissant espérer qu’Egisthe ne tuera pas Agamemnon.

Le dénouement §

Le dénouement d’Agamemnon s’organise en deux moments. Le premier fonctionne comme un faux dénouement avec le revirement d’Agamemnon et l’espoir d’une résolution heureuse. On peut marquer son commencement avec la troisième scène du dernier acte. Cependant, après le coup de théâtre que constitue le revirement d’Agamemnon, la seconde partie du dénouement vient remettre en cause la fin heureuse que Boyer laisse entrevoir. Agamemnon ne meurt pas du fait de son amour pour Cassandre, qui constitue pourtant l’action principale de la pièce, mais à cause de l’ambition politique d’Egisthe qui constitue une action secondaire : il n’y a pas d’unité d’action entre le plan amoureux et le plan politique dans le dénouement : « La preuve la plus flagrante de cette absence d’unité parfaite est l’absence même d’Egisthe qui ne paraît à aucun moment sur scène : la mort du roi résulte d’un agent extérieur seulement présent dans les discours. Le complot ne se réalise finalement qu’à l’occasion d’un différend devenu privé et non par l’exploitation dramaturgique de la situation : il en devient le sujet de la pièce mais presque involontairement.112 »

Si Boyer offre de la troisième à la sixième scène du dernier acte l’illusion que les personnages ont un pouvoir sur leur existence, les quatre dernières scènes montrent la violence inéluctable d’un fatum qui conduit à la mort. Durant toute la pièce, les mots « sort113 », « destin114 » et « destinée115 » sont en effet omniprésents.

Des personnages déchirés entre les exigences de leur ethos et l’abandon au pathos §

Ethos et pathos : Boyer entre Corneille et Racine §

L’Agamemnon de Boyer tient à la fois du Pyrrhus de Racine et de l’Auguste de Corneille. Comme Pyrrhus pour Andromaque (en voulant d’abord l’épouser, puis en lui préférant Hermione et en conduisant enfin la Troyenne à l’autel), Agamemnon change deux fois d’avis au sujet de Cassandre : il suit d’abord son ethos de roi et de mari, en désirant régner à nouveau aux côtés de son épouse Clytemnestre et en proposant d’envoyer Cassandre à Argos, en dépit de son amour brûlant pour elle (II, 4) ; cependant, il cède à sa passion en voulant l’épouser quand il apprend la trahison de Clytemnestre et d’Egisthe (III, 2). Son ethos triomphe aussi à la fin au niveau personnel sans pourtant parvenir à éviter sa mort et celle de Cassandre : il décide finalement de renoncer à la Troyenne, contrairement à Pyrrhus qui meurt assassiné lors de son mariage avec elle ; comme Auguste dans Cinna, Agamemnon pardonne à celle qui l’a trahi : il renonce à exiler son fils, son épouse, et à épouser sa captive : c’est donc bien l’ethos royal, paternel et conjugal d’Agamemnon qui triomphe au niveau du personnage, bien que l’abandon antérieur à sa passion pour Cassandre conduise à sa mort, car le revirement moral vient trop tardivement : Agamemnon meurt à l’instar de Pyrrhus, mais lors d’un mariage auquel il a renoncé contrairement au héros racinien.

Cette parenté d’Agamemnon et de Pyrrhus est même soulignée par Boyer ; Agamemnon justifie ainsi son désir d’épouser Cassandre par le mariage à venir entre Pyrrhus et Andromaque116. La référence à Racine est soulignée par le fait qu’il n’est pas question de mariage entre Pyrrhus et Andromaque dans les textes antiques, contrairement à Andromaque.

Système des caractères §

Agamemnon comporte neuf personnages. Afin de mettre en place une hiérarchie, nous pouvons comparer leur importance respective en déterminant le nombre de scènes où ils sont présents ainsi que leur volume de parole : Agamemnon (410 vers, présent dans 17 scènes), Oreste (362 vers, 13 scènes), Cassandre (355 vers, 9 scènes), Clytemnestre (294 vers, 9 scènes), Eurybate (100 vers, 8 scènes), Ismène (50 vers, 5 scènes), Pylade (31 vers, 3 scènes), Doride (22 vers, 4 scènes), Arbas (17 vers, 3 scènes). De ce dénombrement se dégagent quatre personnages principaux (Agamemnon, Oreste, Cassandre, Clytemnestre) et cinq personnages secondaires, les confidents que sont Eurybate, Ismène, Pylade, Doride et Arbas, auxquels s’ajoute la suite d’Agamemnon. Bien qu’omniprésent dans les discours des autres personnages, Egisthe n’apparaît jamais en personne dans la tragédie ; ses paroles sont citées par Ismène dans deux vers (V, 8, v. 1592-1593).

Tous les personnages principaux ont en commun les malédictions qui portent sur leurs familles ; ils sont condamnés a priori comme le rappelle Cassandre s’adressant à Oreste :

Vous estes né, Seigneur, d’Atrée et de Tantale
Et je sors comme vous d’une race fatale, (II, 2, v. 493-494)

Cassandre elle-même a été maudite par Apollon quand elle l’a repoussé, après avoir été son amante. La passion amoureuse et la mort sont inextricablement liées dans notre tragédie, laissant présager le meurtre d’Agamemnon et les futurs crimes d’Oreste, tous deux amoureux de Cassandre. Cette dernière est condamnée à accabler de malheurs tous ceux qui lui sont chers, comme elle l’explique à Oreste :

Craignez au moins, Seigneur,
Que Cassandre en ces lieux, que cette infortunée
Ne verse un noir poison sur vôtre destinée.
De mon triste ascendant telle est la dure Loy,
Que je traîne par tout le malheur avec moy. (II, 2, v. 488-492)

Enfin, Clytemnestre connaîtra la malédiction en raison de son rôle dans la mort de Cassandre, tout comme Egisthe, arrière-arrière-petit-fils de Tantale, qui tue Cassandre et Agamemnon.

Des personnages enchaînés par l’amour et le désir de meurtre §

La passion amoureuse met en place une première série de liens : Agamemnon aime Clytemnestre, mais lui préfère Cassandre. Le roi et son fils aiment tous deux Cassandre, qui aime Oreste sans jamais lui avouer. Clytemnestre aime Egisthe mais garde de l’affection pour Agamemnon.

Ces liens amoureux sont doublés par des haines mortelles : Egisthe veut assassiner Agamemnon pour prendre le pouvoir et pour venger son père auquel celui d’Agamemnon avait pris le trône de Mycènes ; il veut tuer Cassandre pour venger l’honneur de la reine répudiée. Clytemnestre veut la mort de la seule Cassandre pour la même raison. Cassandre cherche à assassiner le roi, parce qu’elle veut venger sa famille. Oreste veut la mort d’Egisthe parce que ce dernier veut épouser Clytemnestre.

Agamemnon comme clef de voûte de la tragédie §

Agamemnon est le seul personnage qui détient tous les pouvoirs sur les autres personnages. C’est la raison pour laquelle son revirement (V, 3) donne pour un instant l’espoir que tout peut s’arranger dans un dénouement heureux (comme l’Agamemnon de Racine dans Iphigénie, à l’acte IV, scène 10, qui renonce à sacrifier sa fille — Iphigénie survit finalement, mais pour une autre raison : le devin Calchas, inspiré par les dieux proclame que la victime destinée au sacrifice est en fait Ériphile, fille secrète d’Hélène. Iphigénie est donc sauvée. Ériphile se donne la mort elle-même sur l’autel pour qu’Achille constate qu’elle a tout fait pour qu’Iphigénie soit sauvée. . Agamemnon ne cesse de rappeler sa toute-puissance, à la fois institutionnelle (en tant que roi de Mycènes) et morale (en tant que vainqueur de Troie). Ainsi, quand Eurybate critique sa volonté d’épouser Cassandre alors qu’il vient de la refuser à Oreste, Agamemnon fait preuve d’hybris, comme si son ethos passé de héros guerrier justifiait son abandon présent aux passions :

Ces raisons contre un fils ne sont pas contre moy.
Cassandre est dans mes fers, j’ay vaincu, je suis Roy : (IV, 1, v. 1087-1088)

Agamemnon détient le pouvoir d’exiler Cassandre (II, 4), de faire arrêter Egisthe (II, 5) puis Clytemnestre (II, 7), d’empêcher la relation amoureuse entre Oreste et Cassandre (III, 4) et de condamner Oreste et Clytemnestre à l’exil (IV, 2). Cependant, ce pouvoir connaît des failles : bien que bannie, Clytemnestre trouve le moyen de libérer Egisthe (IV, 7) qui amène avec son meurtre la fin du pouvoir d’Agamemnon — pouvoir tyrannique, sauf dans les premiers temps de son retour (II, 4) et juste avant sa mort (V, 3).

La conjonction des vengeances §

Les vengeances d’Egisthe, de Clytemnestre et de Cassandre se réalisent et se réunissent toutes dans le dénouement : Egisthe venge son père Thyeste auquel le père d’Agamemnon, Atrée, avait pris le trône de Mycènes, Clytemnestre obtient la mort de Cassandre qui était sa rivale auprès du roi, et Cassandre celle d’Agamemnon qui a détruit sa famille — tuée par Egisthe, elle réalise par là même sa volonté initiale de mourir117. L’absence d’Egisthe comme personnage de la pièce, n’apparaissant qu’à travers les discours d’Ismène (V, 8) puis d’Eurybate (V, 10), renforce le sentiment qu’il agit comme la main souterraine et implacable du destin quand il tue Agamemnon. Il y a dans la tragédie une sorte de surenchère de la haine pour Agamemnon entre ces trois personnages que sont Egisthe, son assassin, Clytemnestre (« Allons au Temple, il faut que ma vangeance éclate », I, 3, v. 289) et Cassandre (« Je hais Agamemnon beaucoup plus qu’il ne m’aime », III, 7, v. 986).

Héroïnes tragiques §

Épouse répudiée et reine déchue §

Le personnage de Clytemnestre est particulièrement adouci par Boyer : jamais elle n’envisage de tuer son époux elle-même ou d’en donner l’ordre à Egisthe. Elle apprend avec joie qu’Agamemnon a l’intention de la garder pour épouse et d’exiler Cassandre :

Seigneur est-il bien vray ce qu’on vient de m’apprendre ?
On dit que dans Argos vous envoyez Cassandre,
Et que daignant ainsi l’éloigner de nos yeux,
Vous pretendez... (II, 7, v. 669-672)

Au début de la pièce, Clytemnestre ne désire pas non plus la mort de Cassandre, contrairement à son personnage chez Eschyle et Sénèque. Elle explique à sa confidente, avec laquelle elle n’a pas à entrer dans une stratégie de dissimulation de la vérité, que c’est d’abord pour préserver le trône de Mycènes pour Agamemnon et pour son fils qu’elle s’est rapproché d’Egisthe, et non par désir de se venger des infidélités de son époux comme son personnage dans les pièces d’Eschyle et de Sénèque :

Pour le bien de l’Etat, ses soins, sa vigilance
Me forcerent enfin à quelque complaisance :
Un funeste poison se glissa dans mon sein (I, 3, v. 261-263)

La honte que montre Clytemnestre souligne à quel point Boyer transforme ce personnage, qui fait preuve dans les œuvres antérieures d’une cruauté sans scrupules. La reine finit par demander le meurtre de Cassandre à Egisthe, mais seulement après avoir proposé à Cassandre de s’enfuir à ses côtés à Sparte118. Boyer adoucit donc considérablement ce personnage.

La construction du dénouement, qui présente Egisthe comme seul responsable de la mort d’Agamemnon car il veut monter sur le trône, permet aussi d’adoucir le personnage de Clytemnestre : même s’il venge l’honneur de la reine en tuant sa rivale, c’est sans même l’avoir prévenu qu’il tue le roi ; le lien entre la dimension politique et la dimension amoureuse est donc très artificiel. Clytemnestre devient la victime des menées d’Egisthe.

Au contraire, chez Eschyle (ibid. v. 1343 et suivants) comme chez Sénèque (ibid. v. 897 et suivants), c’est Clytemnestre elle-même qui porte le coup fatal à Agamemnon ; elle revendique ensuite dans les deux tragédies son crime avec fureur.

Les prophéties de la prisonnière §

Comme Eschyle et Sénèque, Boyer utilise le don prophétique de Cassandre : condamnée à ne jamais être crue, elle ne précise jamais exactement à quel événement futur elle fait référence, afin de maintenir les effets de suspens. Mais ses visions ne se limitent pas à l’avenir ; Cassandre sait aussi ce qui aurait pu se passer si elle avait refusé d’épouser Agamemnon, l’affliction d’Oreste, qu’elle décrit à ce dernier :

J’entens encor un Dieu que je n’ose nommer,
Un Dieu qui pour vos jours vient encor m’allarmer.
Quels horribles périls, quelle affreuse tempeste,
Auroient fait mes refus tomber sur vôtre teste ! (IV, 4, v. 1239-1242)

Cassandre est une figure de la déploration, à la fois captive d’Agamemnon et prisonnière de la malédiction d’Apollon :

Et mon destin, Seigneur, est d’avoir l’âme pleine
De tragiques fureurs, de desespoir, de haine,
De me nourrir toûjours d’amertume et de pleurs,
De craindre, d’anoncer, de souffrir des malheurs.

Elle-même se définit par sa captivité, qui représentent à ses yeux une honte119, à ceux d’Agamemnon une justification de sa tyrannie120, et à ceux d’Oreste un facteur d’érotisme121.

Cassandre est un personnage élégiaque, c’est-à-dire « un personnage exclu de ce qui faisait son bonheur122 », comme le personnage éponyme d’Andromaque de Racine. Elle saisit le présent avec le regard triste de celle qui a perdu sa famille.

Cassandre connaît aussi des visions du passé, notamment concernant les crimes des Atrides et la guerre de Troie. C’est la réminiscence mystique de ces crimes devant être vengés qui la décide à assassiner Agamemnon :

Aprés avoir perdu mes parens, mon Empire,
Je n’ay rien à prévoir, je n’ay rien à prédire. […]
Manes de mes parens, Ombres trop inquiettes,
Agamemnon mourra, vous serez satisfaites. (V, 1, v. 1421-1446)

Passions en lutte §

Si l’abandon au pathos subvertit souvent l’ethos des personnages, c’est parfois deux passions incompatibles qui entrent en concurrence. Bien qu’amoureuse d’Egisthe, Clytemnestre retrouve au retour d’Agamemnon son affection pour lui :

Je vous sens revenir mes premiers sentimens,
Gloire, vertu, devoir, genereux mouvemens :
Je brûle de revoir un Epoux que j’adore. (I, 5, v. 319-321)

De même, en dépit du projet de mariage Clytemnestre avec Egisthe et de l’amour d’Oreste pour Cassandre, Agamemnon aime son épouse et son fils ; mais cet amour se heurte à la passion qu’il porte à Cassandre :

Ah ! je n’aime que trop ceux que je dois haïr.
Mais enfin pour tous deux faudra-t-il me trahir ?
Qu’esclave malheureux d’un fils et d’une femme,
Un vainqueur se refuse aux douceurs de sa flame ? (IV, 1, v. 1079-1082)

Cette double allégeance de l’amour permet de souligner la division du héros tragique, conscience coupable et déchirée, tiraillée non seulement entre son ethos et ses passions, mais au sein même de son pathos pas des désirs contradictoires.

Des revirements à l’irréversibilité §

Comme les héros de Racine, les personnages de Boyer connaissent de nombreux revirements jusqu’à ce que la mort vienne les frapper de son irréversibilité. Hermione demande à Oreste de tuer Pyrrhus mais quand elle y renonce ce dernier a déjà été assassiné : de même, Clytemnestre demande à Egisthe de tuer Cassandre et change d’avis trop tardivement123.

Ces revirements sont d’ailleurs soulignés par les personnages : quand Clytemnestre, refusant d’être remplacée par Cassandre comme épouse d’Agamemnon, demande à ce dernier d’accepter le mariage de la captive troyenne et d’Oreste — alors qu’elle s’y opposait radicalement auparavant —, le roi affiche son étonnement face à ce retournement complet :

Ce langage, Madame, a droit de me surprendre.
D’où vous vient pour Oreste une amitié si tendre ? (III, 5, v. 865-866)

De même, le revirement de Cassandre, d’abord hostile à tout idée de mariage avec Agamemnon, puis l’acceptant finalement (entre les actes III et IV), est souligné par Eurybate alors que le roi, trop heureux (IV, 1), est loin d’imaginer que la Troyenne a l’intention de l’assassiner devant l’autel.

Comme l’écrit Georges Forestier au sujet de Corneille dans l’Introduction à l’analyse des textes classiques, le mode de raisonnement qui structure le monologue délibératif « est celui du dilemme — qui est, il faut le souligner un argument rhétorique avant que Corneille n’en fasse le fondement de sa dramaturgie  , dans les deux cas l’argumentation repose sur le lieu des contraires124 » : cette dialectique entre ethos et pathos organise la psychologie des héros de tragédie. Cette remarque s’applique au monologue qui voit le retournement d’Agamemnon (« Ouy j’iray t’épouser. Mais qu’est-ce que je sens ? ») lors de la troisième scène du dernier acte.

Malgré le pardon accordé à Clytemnestre, Agamemnon n’est pas l’Auguste du Cinna de Corneille ; il ne peut déclarer : « Je suis maître de moi comme de l’univers », car son pardon est dicté par une force extérieure qui le contraint :

La crainte sur mon cœur prend-elle quelque empire ?
Non, c’est la main des Dieux dont je sens le pouvoir
Qui frappe mon esprit et presse mon devoir. (V, 3, v. 1502-1504)

Cependant, ce deus ex machina qui produit le revirement d’Agamemnon vient trop tard : Egisthe est déjà dans le temple où le roi va se précipiter avec l’intention de céder Cassandre à Oreste, mais où il sera assassiné, comme Pyrrhus dans Andromaque.

De l’identification à la rivalité héroïque et amoureuse §

Agamemnon et Oreste s’identifient l’un à l’autre. Oreste envie la gloire guerrière de son père, alors qu’Agamemnon jalouse ce fils dont celle qu’il aime est amoureuse :

Et cependant Oreste adore ce j’aime !
Je rencontre un Rival dans un autre moy-même ! (III, 4, v. 841-842)

De même, Oreste ne cesse de glorifier son père comme un modèle auquel il cherche à s’identifier :

Sans cesse je m’offrois vos Exploits, vos Combats
Et mes desirs faisoient ce qu’a fait vôtre bras.
Et si jamais le sort pour me combler de joye,
Présente à mon courage une seconde Troye […] (IV, 2, v. 1151-1154)

Troie est un symbole paradoxal dans la pièce. Oreste souhaite apparemment dans ces derniers vers avoir la possibilité de participer à la conquête d’une cité légendaire qui lui apporterait la gloire. Mais contrairement aux Grecs d’Andromaque de Racine, les personnages d’Agamemnon ne vivent pas dans la hantise que Troie ne se relève. Comme Pyrrhus face à Andromaque125, Oreste croit trouver dans son amour pour Cassandre la force de rétablir Troie :

Je puis, Seigneur, je puis au seul nom de Cassandre
Relever et tirer Ilion de sa cendre,
De son Thrône abattu ramasser le débris,
Où le pere a vaincu faire regner le fils (IV, 2, v. 1161-1164)

Cependant cette hybris, « démesure » et « arrogance funeste » d’Oreste est tempérée par sa soumission à la toute-puissance de son père :

Laissez-moy prés de vous joüir de vôtre gloire.
Je suis jeune et c’est vous qui devez m’enseigner
Par vos propres leçons le grand art de regner. (IV, 2, v. 1126-1128)

Agamemnon n’est pas dupe face aux flatteries un peu excessives du jeune Oreste. En effet, le roi sait que ce dernier veut rester à Mycènes et qu’il refuse le trône d’Argos avant tout car il désire demeurer auprès de Cassandre. Comme l’écrit Roland Barthes, « le Père, c’est le passé […] lorsque le Père manque (provisoirement), tout se défait ; lorsqu’il revient, tout s’aliène : l’absence du Père constitue le désordre ; le retour du Père institue la faute126 ». Agamemnon reprend ainsi habilement la rhétorique héroïque afin de la retourner contre Oreste, pour l’accuser sur le plan moral :

Est-ce ainsi que fuyant un indigne repos,
Vous marchez comme moy sur les pas des Heros ?
Pelops, Thesée, Hercule, ont-ils dans leur jeunesse
Languy honteusement aux pieds d’une Maîtresse ?
Ils ont finy par où vous voulez commencer. (IV, 2, v. 1135-1139)

Oreste apparaît comme un personnage naïf, qui veut être un héros, mais qui parle sans mettre ses propos à exécution (il déclare qu’il part se suicider parce qu’il refuse le l’hymen de son père et de Cassandre127, mais revient finalement bien vivant et ayant accepté ce mariage à la cinquième scène du dernier acte) et qui se trompe sans cesse sur les intentions et les sentiments des autres personnages : il ne comprend pas que Cassandre l’aime, et qu’elle se refuse à lui pour le protéger128 ; il croit qu’Agamemnon, dont la passion pour Cassandre est pourtant connue, va par affection pour lui la lui donner129, Cette faiblesse d’Oreste est justement ce qui charme Cassandre, qui refuse l’identification entre Oreste et d’Agamemnon130.

Oreste rejette l’ambition politique et le pouvoir que lui offre Clytemnestre parce qu’ils l’empêcheraient d’aimer Cassandre aussi librement qu’il le souhaite :

Regnez encor, regnez […] Madame, […]
S’il faut un Maître, enfin j’en accepte le titre ;
Mais des droits souverains soyez toûjours l’arbitre. (I, 2, v. 137-142)

Comme Pyrrhus dans Andromaque, Oreste refuse d’épouser Hermione qui lui a été promise en vertu d’un contrat entre leurs deux pères. L’analyse de Barthes au sujet d’Andromaque peut s’appliquer à Agamemnon, si on identifie Cassandre à Andromaque et Oreste à Pyrrhus : « renvoyer Hermione, c’est expressément passer d’une contrainte collective à un ordre individuel où tout est possible ; épouser Andromaque, c’est commencer une vita nuova où toutes les valeurs du passé sont en bloc allégrement refusées : patrie, serments, alliances, haines ancestrales […] tout est sacrifié à l’exercice d’une liberté, l’homme refuse ce qui s’est fait sans lui ». Oreste n’est pourtant pas constant dans sa volonté de se démarquer du passé familial. A Cassandre, il soutient qu’il est fier de ne pas avoir participé à la guerre de Troie du fait de son jeune âge131, alors qu’à son père, il déclare qu’il regrette de ne pas y avoir participé pour la même raison132.

Si Oreste emprunte au Pyrrhus d’Andromaque la volonté de relever Troie, Agamemnon lui reprend cette volonté paradoxale de venger les Troyens133, qu’ils ont pourtant tous deux largement participé à détruire :

Tous demandent justice et c’est moy leur vainqueur
Qui dois vanger leur sang et servir leur douleur. […]
La gloire dans Cassandre est encor toute entière :
C’est en elle qu’il faut relever ses ayeux, (III, 2, v. 755-759)

Après que le héros grec a détruit la famille de la captive troyenne, il croit qu’en l’épousant et en la faisant reine il réparera ses crimes, comme si Agamemnon et Pyrrhus voulaient donner une raison éthique à leur désir amoureux : la conscience d’imposer une décision tyrannique à Clytemnestre et à Cassandre disparaît alors. Cependant, Agamemnon apparaît comme un impie aux yeux de Cassandre car il l’a arrachée au culte d’Apollon :

Fais-moy voir des Autels où j’estois attachée
Par une main impie enlevée, arrachée. (II, 1, v. 373-374)

Bien qu’amoureuse d’Oreste, Cassandre n’avoue pour sa part jamais ouvertement ses sentiments, se contentant de les laisser sous-entendre134. Oreste, au contraire, est le grand héros galant lyrique de la pièce :

L’amour, l’ardent amour que j’expose à vos yeux ?
Si c’est un crime, helas ! mon destin, mon envie
Est d’estre criminel tout le temps de ma vie,
De ne perdre jamais l’espoir d’un feu si beau
Et de porter ma flamme au-delà du tombeau. (II, 2, v. 448-452)

La répétition d’« amour », les jeux de dérivation sur « crime » et « criminel », puis sur « feu » et « flamme », qui constituent tous deux des métaphores de la passions, font de ces cinq vers un véritable poème galant.

Oreste et Agamemnon subvertissent leur ethos pour servir leur passion amoureuse. Oreste prend le prétexte de la misère de Cassandre pour se présenter en « belle âme » dont l’amour serait justifié moralement ; il se livre ainsi à une véritable érotisation du malheur :

La vertu dans les fers, la beauté dans les pleurs,
N’attire-t-elle pas la pitié des grands cœurs ?
Plus elle est malheureuse et plus elle m’est chere.
Quel plaisir de pouvoir reparer sa misere ! (I, 2, v. 171-174)

Bien qu’Oreste et Agamemnon cèdent tous deux à leur passion pour Cassandre, leurs stratégies de justification diffèrent. Oreste est un héros qui revendique sa faiblesse135 et qui fait passer son amour avant toute autre chose, avant son ethos de prince héritier du trône de Mycènes :

Mais je n’écoutois rien qu’un temeraire amour,
Resolu de tout perdre et le Trône et le jour,
S’il faloit les sauver en perdant ce que j’aime. (III, 3, v. 819-821)

Au contraire, Agamemnon tente de faire passer son abandon à l’amour comme un acte héroïque. Il rejette ses décisions premières (celles d’exiler Cassandre et de recommencer à régner aux côtés de Clytemnestre), qui correspondaient pourtant à l’ethos d’un roi et d’un époux, en les nommant « foiblesse »136. Le roi déclare qu’il choisit d’épouser Cassandre pour venger à travers elle les Troyens, qu’il a pourtant largement contribué à détruire137.

Tout comme le Pyrrhus de Racine, évoquant Astyanax et sa mère devant Oreste dans Andromaque138, Agamemnon défend face aux Grecs son bon droit de faire ce qu’il lui plaît de la captive qu’il a reçu en butin à l’issue de la guerre de Troie. C’est au moment même où Agamemnon cède à son pathos et devient un tyran qu’il accuse les Grecs de vouloir le tyranniser :

Je dispose à mon gré, du Thrône et de moy-même.
Les Grecs prétendroient-ils tyranniser mes veux ? […]
Je me suis reservé la divine Cassandre :
Nos Chefs me l’ont cedée, et je puis à mon tour
Donner, comme ils ont fait, quelque chose à l’amour. (IV, 1, v. 1058-1068)

Oreste et Agamemnon, malgré leurs stratégies de justification différentes, s’accordent donc sur le primat à donner à l’amour sur l’ethos. Ce sont ses exploits passés seuls qui font d’Agamemnon un héros. Ce dernier, comme son fils, refuse un héroïsme qui reposerait sur un dépassement absolu de soi — ce qui correspondrait à la conception de Sénèque, reprise par Corneille au XVIIe siècle : « Chez Sénèque, les personnages, dont tout l’ethos est contenu dans le pathos, se caractérisent par une mort où le dépassement de soi leur confère leur statut mythologique de héros. Chez Sénèque, Clytemnestre et Egisthe rejoignent leur famille mythologique respective dans le meurtre du roi (l’une est fille d’Hélène et l’autre fils de Thyeste). Cassandre incarne celle qui s’oppose et se réjouit de la mort d’Agamemnon qui substitue la victoire à la défaite.139 »

Mais la décision d’épouser une princesse troyenne, ennemie des Grecs, se fonde sur la revendication du roi de disposer de ses sentiments, rejetant ainsi le principe d’une primauté de l’ethos sur le pathos conçue sur le modèle cornélien140. Le refus d’une conception de l’héroïsme appuyée sur le dépassement des passions et la reprise de la subversion de l’ethos par le pathos dans une conscience déchirée placent Boyer du côté de Racine.

Mariages forcés §

Il n’est pas question de mariage entre Clytemnestre et Egisthe chez Sénèque : ces personnages sont seulement amants. Au contraire, chez Boyer, leur mariage attendu joue un rôle capital : Egisthe veut épouser Clytemnestre parce qu’il désire devenir roi de Mycènes ; Clytemnestre accepte ce mariage à contrecœur, bien qu’elle aime Egisthe, car le peuple, qui vient d’apprendre la mort supposée d’Agamemnon, veut un souverain mâle et qu’Oreste refuse la couronne, préférant l’amour de Cassandre141 ; enfin, c’est parce qu’il découvre les préparatifs de ce mariage qu’Agamemnon décide d’épouser Cassandre, ce qui conduira à leur mort à tous les deux.

Il n’est pas non plus question d’un mariage entre Agamemnon et Cassandre chez Eschyle ou chez Sénèque. En moderne, Boyer s’inspire du mariage entre Pyrrhus et Andromaque chez son contemporain Racine. Il modifie le mythe initial et remplace le sujet traité : l’enjeu de la pièce devient la stratégie d’Agamemnon pour épouser Cassandre alors que Clytemnestre est sa femme : « Boyer, en vrai moderne, ne vise donc pas le rétablissement de l’esprit de la tragédie antique mais l’écriture d’une tragédie à la française conforme aux goûts de l’époque142 ». Ce mariage, qui ne peut se faire qu’aux dépens de la reine, est donc présenté comme un amour impossible aux conséquences funestes, tout comme l’était celui que prévoyaient Clytemnestre et Egisthe, comme le souligne particulièrement la répétition des mots « hymen » et « hyménée » quarante-six fois au cours de la pièce, souvent associés à un adjectif qui dénote un destin malheureux pour Agamemnon et Cassandre comme pour Egisthe et Clytemnestre : « Hymen fatal » (v. 200, 785), « indigne » (v. 334, 802), « funeste » (v. 797, 923, 1025, 1221, 1330, ), « odieux » (v. 1051), « infidelle » (v. 1570). Quand l’adjectif associé à « hymen » est positif, c’est qu’il n’est pas ce qu’il paraît : « Je veux sous l’espoir d’un Hymen solemnel […] » ; pour Cassandre, la solennité de la cérémonie doit en effet lui permettre d’assassiner Agamemnon.

L’attitude de Boyer envers la bienséance ressemble à celle de Racine. Clytemnestre n’est pas la maîtresse d’Egisthe, et Cassandre n’est pas celle d’Agamemnon143 (comme Andromaque n’est pas la maîtresse de Pyrrhus chez Racine).

Traîtres réels et présumés §

Egisthe est le seul véritable traître de la tragédie. Agamemnon lui a en effet confié sa famille et sa cité en son absence144, mais Egisthe veut le tuer dès son retour, pour trois raisons : la principale réside dans son désir d’obtenir le trône de Mycènes. Cette volonté découle d’une haine familiale, puisqu’Atrée, père d’Agamemnon, avait pris pour lui la couronne de Mycènes que son frère Thyeste, père d’Egisthe, convoitait aussi. Comme le rappelle Eurybate à Agamemnon au sujet d’Egisthe :

Il a toûjours pour vous cette haine funeste,
Que pour le sang d’Atrée a le sang de Thieste (II, 6, v. 613-614)

Excepté dans la huitième scène du dernier acte où elles sont rapportées par Ismène, nous n’entendons jamais les paroles d’Egisthe. Le fils de Thyeste et ses partisans semblent former un ensemble homogène qui contraint les autres personnages de la pièce à prendre certaines décisions. L’influence omniprésente d’Egisthe est sans cesse soulignée dans la pièce, par Pylade145, Oreste146 ou Eurybate qui révèle à Agamemnon le mariage prévu avec Clytemnestre147. C’est devant la pression de ses partisans que Clytemnestre se résout à accepter d’épouser Egisthe, pour des raisons politiques davantage que sentimentales :

L’Etat las d’une Reine enfin vouloit un Roy ;
Mais en le demandant il faisoit bien connêtre,
Que s’il ne l’obtenoit il se feroit un Maistre. (II, 6, v. 628-630)

Enfin, par le meurtre du roi et de la captive troyenne, Egisthe cherche à venger l’honneur de Clytemnestre, répudiée par son époux au profit de Cassandre. Au contraire, Clytemnestre n’est pas la traîtresse insolente qui apparaît chez Eschyle et Sénèque. Bien qu’elle ait eu l’intention de confisquer le trône qui revient à Oreste en le donnant à Egisthe (après l’avoir proposé à son fils qui lui a préféré l’amour de Cassandre), elle ignore la conjuration menée par le fils de Thyeste pour tuer Agamemnon dès son retour148. C’est donc le roi qui apparaît par comparaison comme un tyran qui ne distingue pas entre ceux qu’il condamne, tant que les châtiments favorisent son mariage avec Cassandre, ce que Clytemnestre comprend bien :

Egisthe ose former des complots furieux ! […]
On me fait arrester, on me croit sa complice ! […]
Oüy oüy, Doride, il l’aime et son indigne flamme
Embrasse avidement tout ce qui perd sa femme. (II, 8, v. 680-690)

Défenseurs et accusateurs §

Boyer joue des structures du discours judiciaire en multipliant les plaidoyers et les réquisitoires. Dès la deuxième scène de la pièce, Clytemnestre accuse Oreste de vouloir épouser une Troyenne coupable par sa seule origine de la mort de nombreux Grecs :

Troye a fait succomber nos plus braves Heros. […]
Mais je le redis, regne et fais une autre Reine,
Ou par mon propre Hymen je m’en vay faire un Roy. (I, 2, v. 183-195)

Oreste se défend contre les attaques de sa mère :

Reine, meprisez-vous celles de vôtre rang ?
Mere, condamnez-vous l’excusable foiblesse
D’un fils charmé des yeux d’une auguste Princesse ? (I, 2, v. 160-163)

Ce jeu de plaidoyers et de réquisitoires se déploie avec le retour d’Agamemnon, qui fait alors figure de juge tout-puissant, de tyran auquel on demande grâce ou que l’on accuse. Ainsi, Oreste et Clytemnestre se défendent tour à tour auprès du roi, mais il ne s’agit pas comme dans la deuxième scène de l’acte I de plaidoyers pro domo. Oreste offre un plaidoyer en faveur de sa mère149. Il avoue à Agamemnon qu’il est amoureux de Cassandre — ce qui provoque la décision du roi de l’exiler en plus de Clytemnestre :

Je dois, je veux l’aimer jusques dans le tombeau,
Trop heureux d’expirer pour un crime si beau
Et plus heureux encor d’en meriter la peine,
Si mon sang peut laver le crime de la Reine. (III, 3, 827-830)

La transformation du caractère de Clytemnestre par Boyer s’exprime aussi par l’amour qu’elle porte à Oreste (personnage absent dans l’Agamemnon d’Eschyle et muet chez Sénèque). Comme son fils pour elle, Clytemnestre est prête à se sacrifier pour le sauver ; de plus, malgré sa soumission à l’exil, elle refuse d’être remplacée par une princesse troyenne et préfère finalement que Cassandre épouse Oreste.

Il adore Cassandre, et jusques à ce jour
Il m’a vue obstinée à troubler son amour.
Je le devois, croyant vôtre perte certaine ;
Mais les temps ont changé : vous estes dans Mycene. (III, 5, v. 855-858)

Ce plaidoyer se transforme en réquisitoire ; Clytemnestre comprend par les refus d’Agamemnon qu’il agit non suivant son ethos royal, mais soumis à sa passion amoureuse pour Cassandre ; il retire le trône de Mycènes à son fils, ce dont il accusait justement la reine auparavant, ce qu’elle s’empresse de lui rappeler :

Souviens-toy qu’autrefois un vain orgueil du rang
De ma fille à mes yeux te fit verser le sang : […]
Mais c’est trop peu : tu viens assujettir ton fils
Aux enfans qui naîtront de la sœur de Pâris ! (V, 3, v. 907-916)

La trahison comme justification de l’abandon à la passion §

Agamemnon préfère épouser Cassandre plutôt que de se soumettre à ses responsabilités, à son ethos de roi et d’époux ; mais « la situation est rendue plus complexe dans la mesure où Clytemnestre s’est rendue coupable d’une faute sur le plan politique : le divorce et l’exil s’apparentent donc à la punition de son geste et Agamemnon agit ici en roi.150 » Le monarque rend donc grâce à la trahison de Clytemnestre, qu’il tente d’utiliser comme justification morale à sa passion pour Cassandre :

Grace à sa trahison qui souffre qu’un vainqueur,
Au gré de ses desirs dispose de son cœur. (III, 2, v. 719-720)

Le roi souligne l’importance de la trahison de Clytemnestre dans l’abandon à son amour pour la princesse troyenne :

Dans les premiers transports de mes ardens desirs
Je n’osois qu’en tremblant expliquer mes soûpirs.
Mais enfin dégagé d’une Epouse perfide,
Ma passion muette, étonnée et timide,
Ne peut-elle parler quand pour vous couronner,
J’ay tout mon cœur, ma main, mon Sceptre à vous donner ? (III, 7, v. 959-964)

L’allitération en « t » évoque les « tremblements » passés d’Agamemnon, expression d’une faiblesse compensée par la colère exprimée envers la « perfide » Clytemnestre.

Des confidents qui défendent l’ethos ou encouragent les passions §

Arbas et Eurybate rappellent Agamemnon à son ethos de roi, de père et d’époux, contrairement aux confidents des autres personnages. En tant que confident, Arbas est le premier à connaître les passions inavouables de son maître, et donc le premier qui peut tenter de le rappeler à la raison151. La tirade d’Eurybate dans la première scène de l’acte IV rend bien compte par une série de prétérition de son rôle ; il s’oppose à la volonté d’Agamemnon d’exiler Clytemnestre et d’épouser Cassandre :

Je ne vous presse point par ces raisons de gloire
Qui rendent un grand cœur jaloux de sa memoire,
Par des raisons d’Estat qui parlent contre vous.
Mais par ces noms sacrez et de pere et d’épous (IV, 1, v. 1069-1072)

Au contraire, les confidents des autres personnages encouragent leurs maîtres dans leurs passions : Ismène pousse Cassandre à céder à l’amour d’Oreste152 et Doride incite Clytemnestre à oublier qu’elle était sur le point de trahir Agamemnon en donnant à Egisthe le trône qui revenait à Oreste, et à penser que le roi est seul coupable au niveau moral153.

Enfin, Pylade, un peu plus complexe, exhorte dans un premier temps Oreste à séduire Cassandre154, puis le met en garde lors de cette même première scène sur les risques politiques d’un tel amour155.

Pathos et ethos de la haine §

Pour Cassandre, détester Agamemnon n’est pas seulement, comme il semblerait évident, de l’ordre de la passion incontrôlable et subie. C’est pour elle un devoir moral que de haïr celui qui a détruit sa famille, tout comme son fils Oreste, comme elle le déclare à sa confidente Doride dans cette prétérition :

Je ne te diray point que ma race, mon nom,
Ma Gloire me refuse au fils d’Agamemnon :
Qu’Agamemnon luy-même a pris soin de me plaire
Et que je dois haïr et le fils et le père. (II, 1, v. 403-408)

Cassandre est sans doute le personnage qui incarne le plus la raison et la morale : condamnée par Apollon à provoquer le malheur de ceux qu’elle aime, elle est le seul personnage innocent de la tragédie, presque toujours en position de victime — bien qu’elle ait pour un temps l’intention d’assassiner Agamemnon pour venger sa famille. La volonté du roi de l’épouser apparaît à ses yeux comme un scandale moral156. Malgré son passion pour Oreste, elle renonce à son amour pour lui et préfère s’en faire détester plutôt que de mettre sa vie en péril :

Laisse-le fuir Ismene, il n’est point de sejour,
Plus à craindre pour luy que cette affreuse Cour. (IV, 5, v. 1267-1268)

De même, Clytemnestre présente à son fils sa haine pour Cassandre comme un devoir, en raison des origines de cette dernière, car Troie est l’ennemi héréditaire de la Grèce157 :

ORESTE

Mais vous la haïssez, Madame.

CLYTEMNESTRE.

Je le doy,
Et vous devez aussi la haïr comme moy. (I, 2, v. 175-176)

Cependant, dans la scène suivante, c’est une explication bien différente, de l’ordre de la passion cette fois, que Clytemnestre donne à sa confidente Doride de sa haine pour Cassandre ; l’invocation d’un devoir de la haine apparaît donc comme un simple stratagème destiné à justifier éthiquement un pathos amoral et irrépressible :

[Agamemnon] S’estoit laissé charmer aux beautez de Cassandre, […]
Je ne le cele point, toutes ces perfidies
Jetterrent dans mon cœur les plus noires furies (I, 3, v. 266-270)

C’est l’isotopie de l’impuissance et de l’abandon qui domine — renforcée par la métaphore de la haine comme un torrent indomptable — quand Clytemnestre s’apprête à épouser Egisthe par fureur contre son mari infidèle, qu’elle croit mort, et contre son fils amoureux de celle qui était sa rivale :

Aussi bien desormais je ne puis resister
Au torrent que je sens malgré moy m’emporter.
Allons au Temple, il faut que ma vangeance éclate (I, 3, v. 287-289)

À la rivalité entre Clytemnestre et Cassandre158 s’ajoute celle entre Agamemnon et Oreste pour l’amour de la princesse Troyenne. Comme son épouse, Agamemnon s’abandonne à la passion tyrannique et incontrôlée de la fureur contre son propre fils :

Mais je ne prétens plus contraindre ma colere,
Et c’est sur ce Rival qui vous devient si cher,
Que mon ressentiment se va tout attacher. (III, 7, v. 1006-1008)

« Un grand cœur jaloux de sa mémoire159 » §

En dépit de la prééminence des passions dans Agamemnon, les héros ne cessent d’invoquer leur ethos propre comme un idéal à respecter ou à conquérir. Agamemnon rappelle à maintes reprises ses exploits guerriers160 qui créent selon lui dette morale que sa famille ainsi que tous les Grecs ont envers lui161.

Le roi est obsédé par la trace qu’il laissera dans l’histoire162 et souhaite se démarquer des autres Atrides :

Que faisois-je ? ayant sçû, par des chemins contraires
Eviter de si loin la route de mes peres,
Faut-il que l’Univers qui distinguoit mon nom
Avec tous mes Ayeux confonde Agamemnon ! (V, 3, v. 1505-1508)

Le retour à son ethos d’époux, de père et de roi163 est présenté comme une véritable rédemption par Agamemnon :

Ce n’est que d’aujourd’hui, mon fils, que j’ay vaincu.
D’aujourd’huy seulement j’ay regné, j’ay vécu.
La gloire de ce jour passe toute la joye
Que versa dans mon cœur la Conqueste de Troye (V, 5, v. 1551-1554)

Oreste revendique à plusieurs reprises sa volonté de suivre un ethos de héros, tout en faisant l’exact opposé dans ses actes. Il est le prince qui n’arrive pas à être prince, qui ne cesse de dire qu’il veut être un héros comme Agamemnon, mais qui agit selon son cœur en suivant ses passions. Il veut la gloire qu’il n’a pas, et aime la femme reçue en butin par son père en récompense de ses exploits guerriers. D’où la force de ses derniers vers qui montrent qu’il met à présent son devoir avant son plaisir :

C’est trop gémir, je voy ce que mon Pere attend.
Je voy ce que demande et ma gloire et Cassandre
Poursuivons l’assassin, allons tout entreprendre.
Et que tout l’Avenir aprenant mon malheur,
Admire ma vangeance et plaigne ma douleur. (V, 10, v. 1640-1644)

Ce rejet du pathos (« C’est trop gémir ») au profit d’un retour au devoir (« ce que demande ») marquent pour la première fois chez Oreste la volonté d’un dépassement de ses sentiments, appuyé comme pour Agamemnon sur le désir d’assurer sa postérité de héros. L’adoucissement du personnage de Clytemnestre permet d’élever Oreste, qui n’a pas à jurer d’assassiner sa mère comme dans les textes antérieurs. C’est avec l’espoir d’un orgueil et d’une volonté héroïques retrouvés que s’achève Agamemnon, et non, comme dans Andromaque de Racine, avec la culpabilité d’Oreste submergé par la folie.

Note sur la présente édition §

Exemplaire §

Agamemnon de Claude Boyer a été publié en 1680 chez Théodore Girard. Il existe à notre connaissance sept exemplaires de l’édition originale d’Agamemnon dans les bibliothèques françaises :

Bibliothèque nationale de France :

– Bibliothèque de l’Arsenal : 8-BL-12925 (2) et GD-4793

– Bibliothèque Richelieu : 8-RF-5649

– Bibliothèque de Tolbiac : YF-6189

Bibliothèque d’Aix : C. 3774 (1)

Bibliothèque municipale de Besançon : 255967

Ainsi que deux contrefaçons hollandaises :

– Bibliothèque de Lyon : 813638

– Bibliothèque de Dublin : OLS B-6-752 (2)

Nous avons utilisé l’exemplaire GD-4793 de l’édition originale d’Agamemnon, qui se trouve à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Sur cet exemplaire, le nom d’auteur qui figure est Pader d’Assézan, pseudonyme de Claude Boyer.

Établissement du texte §

Description matérielle de notre exemplaire

Pour l’établissement du texte, nous avons suivi la leçon de l’édition originale :

1 volume in-12 [VIII] - 79 [LXXX-LXXXIII]

[I] Page de titre

[II] Verso blanc

[III-VII] Epître dédicatoire (« A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON »)

[VIII] Personnages

Page 1 à 79 : texte de la pièce

[LXXX-LXXXIII] PRIVILEGE du Roy

Page de titre :

AGAMEMNON. / TRAGEDIE. / [fleuron du libraire] / A PARIS / Chez THEODORE GIRARD, en la / grand’Salle du Palais, au dos de la / Salle Dauphine, à l’Envie. / [filet] / M. DC. LXXX. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

Corrections effectuées §

La graphie de l’édition originale a été respectée dans son ensemble :

– Nous avons conservé les tirets qui séparent les mots quand cette séparation faisait sens : v. 23, 51, 323, 433, 610, 674, 1316 « bien-tôt » ; v. 642 « aussi-tôt ».

– De même, nous avons conservé les espaces au sein des mots quand ils avaient une influence sur le sens : v. 1318, 1395, 1435 « sur tout » ; v. 492 « par tout » ; v. 1365 « bien faits ».

– Nous avons supprimé les accents diacritiques fautifs (v. 12 « à », v. 56 « rélevoit », v. 927 « là ») et rajouté ceux qui manquaient (v. 212, 477 « ou » ; v. 846, 1394, 1620 « a »).

– Tout comme les lettres surnuméraires non prononcées.

– Nous n’avons pas signalé les nombreuses variations purement orthographiques de mêmes termes dans le souci de ne pas surcharger les notes. Nous avons signalé les renvois au glossaire par des astérisques lorsque le terme présentait une signification différente de l’acception actuelle, ou bien lorsqu’il nous semblait pertinent d’expliciter son sens.

Nous avons cependant opéré les rectifications d’usage, nécessaires à une parfaite intelligence du texte :

– Nous avons remplacé les séries de quatre, cinq ou six points par les trois points de suspensions en usage aujourd’hui (v. 79, 101, 106, 169, 201, 202, 222, 225, 290, 349, 391, 393, 400, 445, 484, 505, 513, 549, 569, 672, 724, 764, 781, 965, 984, 1018, 1077, 1228, 1339).

– Nous avons décomposé les voyelles surmontées d’un tilde par la même voyelle sans accent suivi du « n » propre à la graphie moderne (« Confidens » d’Agamemnon pour « confidẽs » ; v. 33 « bien » pour « biẽ » ; v.49, 1321, 1418 « grand » pour « grãd » ; v. 77, « constance » pour « constãce » ; v. 121, 290 « mon » pour « mõ » ; v. 166 « contre » pour « cõtre » ; v. 357 « attendre » pour « attẽdre » ; v. 362 « miens » pour « miẽs » ; 646 « temps » pour « tẽps » ; v. 755 « demandent » pour « demandẽt » ; v. 790 « assemblez » pour « assẽblez » ; v. 1054 « remplir » pour « rẽplir » ; v. 1060, 1417 « dans » pour « dãs » et « quand » pour « quãd » ; v. 1321 « fonde » pour « fõde »  ; v. 1418 « transport » pour « trãsport » ; v. 1444 « tant » pour « tãt » ; v. 1493 « pourtant » pour « pourtãt » ; v. 1502

–  « mon » pour « mõ » et « prend-elle » pour « prẽd-elle » ; 1617 « tendre » pour « tẽdre »

– Nous avons systématiquement rétabli la distinction entre « u » et « v » ainsi qu’entre « j » et « i ».

– Nous avons décomposé l’esperluette « & » en « et ».

– Nous avons remplacé « quand » par « quant » lorsque le sens l’imposait (v. 145 et 733) : « QUANT. adv. Il se joint au datif, & signifie Pour ce qui est de .... Quant à luy, il en usera comme il luy plaira. quant à moy. quant à ce qui est de moy, je suis prest. quant à ce point-là. quant aux choses de la guerre. quant à un tel article. quant à cette affaire. » Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.

– Les lettres entre crochets, à droite du texte, correspondent aux changements de cahier dans le texte original. De même, les chiffres entre crochets correspondent aux numéros de pages.

Agamemnon
Tragédie §

A MADAME
LA DUCHESSE
DE BOUILLON164 : §

MADAME,

J’ay sujet de craindre que le destin de cette Tragédie n’ait quelque chose de semblable à celuy d’Agamemnon. Ce Roy, Chef de toute la Grece, perit au sein de sa famille, après avoir heureusement évité les perils d’une guerre de dix années165 ; Et peut-estre que mon Ouvrage exposé de plus prés aux yeux des Critiques, succombera sous leurs atteintes, quelque heureux succés qu’il ait eû pendant ses Representations. Quel moyen de l’en garantir si vous ne daignez agréer que je le mette sous la protection de VÔTRE ALTESSE ? L’éclat de vôtre Rang, et de vos rares qualitez inspirent pour vous une veneration qui fera taire les Censeurs ; Et si les Anciens166 respectoient tout ce qui estoit consacré à leurs Deïtez fabuleuses167, j’espere avec plus de raison, qu’on sera contraint d’épargner tout ce qui portera un nom aussi glorieux que le vostre. Mais, MADAME, ce n’est pas seulement un azile que je cherche auprés de VÔTRE ALTESSE, quand je luy présente ce Poëme168. L’accueil et l’appuy favorable dont vous honorez les Sciences, cette connoissance parfaite que vous avez de ce qu’il y a de plus singulier chez les Grecs et chez les Latins, font que l’on vous doit comme un tribut tout ce qu’on produit de plus beau dans l’empire des belles Lettres. Pour Moy, MADAME, qui ay déjà trouvé un Mecene en VÔTRE ALTESSE, non seulement je vous offre ces prémices, mais je fais vœu de vous consacrer tous les fruits de mes estudes et de mes veilles, et d’estre toute ma vie avec un profond respect,

MADAME,

DE VÔTRE ALTESSE,

Le tres humble et tres
Obeïssant serviteur,

PADER D’ASSEZAN169,

ACTEURS170. §

  • AGAMEMNON, Roy de Mycene.
  • CLYTEMNESTRE, Femme d’Agamemnon.
  • ORESTE, Fils d’Agamemnon et de Clytemnestre.
  • CASSANDRE, Fille de Priam Roy de Troye.
  • PYLADE, Amy d’Oreste.
  • EURYBATE, Confidens d’Agamemnon
  • ARBAS, Confidens d’Agamemnon
  • DORIDE, Confidente de Clytemnestre
  • ISMENE, Confidente de Cassandre
  • SUITTE d’Agamemnon
La Scene est dans le Palais des Roys de Mycene171.

ACTE I §

SCENE PREMIERE. §

ORESTE, PYLADE.

ORESTE.

Ouy, Pylade, il est vray, la valeur et l’adresse172 [A, 1]
Ont de l’Asie enfin fait triompher la Grece.
De tous côtez en foule on vient dans cette Cour173,
Croyant d’Agamemnon celebrer le retour,
5 Et toy174-mesme suivant le zele* qui te guide,
Pour voler dans Mycene as quitté la Phocide175.
Cependant cher Amy, tes soins* sont superflus.
Les Troyens sont vangez : mon Père ne vit plus176.

PYLADE.

Il n’est plus ! ô disgrace* à jamais déplorable* !
10 Des caprices du sort* exemple memorable !
Monarque infortuné ! mais de grace*, Seigneur,
Quand, comment a pery cét illustre* Vainqueur ?

ORESTE.

Après que pour vanger l’enlevement d’Helene
Il eut mis Ilion177 soûs le joug de Mycene.
15 Enfin à la faveur et des Vens et des Eaux
Il retournoit en Grece avec mille Vaisseaux.
De Proye et de Captifs cette flotte chargée
Couvroit presque déjà toute la mer Egée,
Déjà du haut des masts les expers Mathelots
20 Découvroient les sommets des montagnes d’Argos178 :
Quand après un long calme il s’éleve un orage
Qui des Grecs les plus fiers fait trembler le courage ;
Et bien-tôt les écüeils, l’eau, la foudre* et les vens
Font périr à l’envie leurs vaisseaux triomphans.
25 Celuy d’Agamemnon, par les vagues émuës179,
Tantôt presqu’englouty, tantôt parmy les nuës,
Enfin malgré les vœux et tout l’Art des Nochers180
Heurte, s’ouvre et le brise entre d’affreux* rochers.

PYLADE.

Juste Ciel !

ORESTE.

Pour cacher des objets si funebres,
30 La tempeste et la nuit redoublent leurs tenebres
Et des flots agitez les contraires efforts
Dispersent en cent lieux le débris181 et les Morts.

PYLADE.

Mais enfin sçait-on bien qu’Agamemnon luy-même,
Seigneur, ait succombé dans ce peril extrême* ?
35 La douleur quelquefois trouble*, aveugle, séduit ;
Et le bruit de la perte est peut-être un faux bruit.

ORESTE.

Ah Pylade ! Eurybate182 échapé de l’orage
Vint d’abord de mon Père annoncer le naufrage,
Et depuis quelques Grecs arrivés dans ce Port
40 N’ont que trop confirmé son funeste raport.
Encor183, si sur les bords* l’onde* daignant le rendre,
J’avais dans un tombeau pû renfermer sa cendre :
Mais Oreste est privé de ce bien precieux
Qu’au plus simple des Grecs ont accordé les Cieux,
45 Et ma douleur n’a pû que par des sacrifices
A ses Manes184 errans rendre les Dieux propices.
Voilà par quel destin ces Dieux nous ont trahis.
Voilà le sort* du Père, apprens celuy du Fils.
Le grand Agamemnon ayant mis Troye en cendre,
50 Des filles de Priam ne voulut que Cassandre185,
Et bien-tôt avec elle envoya dans ces lieux
Du butin le plus rare un amas glorieux186.
Quel devins-je au moment que187 je fus sur la rive
Recevoir dans un Char cette illustre* Captive !
55 Ces dépoüilles Amy, qu’on traïnoit sur ses pas,
Armes, Esttendars, tout relevoit ses appas188.
Quelquefois à la voir ferme, fiere et constante
On eût dit qu’à Mycene elle entroit triomphante.
Quelquefois sur son front une noble douleur
60 Faisoit aux plus cruels* déplorer son malheur.
Helas ! bien plus que tous je plaignis sa misere*.
Je fus presque indigné des exploits de mon Père.
J’admiray sa vertu*, j’admiray ses appas.
Dans ces lieux en tremblant je conduisis ses pas.
65 Que te diray-je enfin ? Je pris toute la flâme
Que l’Amour* peut jamais allumer dans un Ame189,
Et je sens plus de maux par cette passion*190
Que les Grecs n’en ont fait dans les murs d’Ilion191.

PYLADE.

Quoy, Cassandre est pour vous, Seigneur, trop insensible ?

ORESTE.

70 Justes Dieux ! qu’elle a vû mes feux* d’un œil terrible !
Dés l’enfance voüée au culte des Autels192
Elle abhorre l’amour* des prophanes Mortels.
Elle hait*, cher Pylade, un Amant* dont le Père
A détruit sa Famille, a causé sa misere*,
75 Et toûjours trop fidele à ses vives douleurs,
Sa plus douce réponse est de verser des pleurs*.

PYLADE.

Vos vertus*, vôtre amour*, vos soins*, vôtre constance,
Charmeront* ses ennuis*, vaincront sa resistance.
Mais la Reine sçait-elle ?...

ORESTE.

Helas ! que me dis-tu ?
80 Clytemnestre la plaint* et cherit sa vertu*.
Cependant Clytemnestre et dédaigne et déteste
Le sang* d’un Ennemy dont Cassandre est le reste
Et perdant* tout espoir d’obtenir rien sur moy,
En prenant un Epoux elle veut faire un Roy.

PYLADE.

85 Jusques-là le dépit fait emporter la Reine !

ORESTE.

Déjà pour son Hymen* tout s’aprête à Mycene,
Et le superbe* Egisthe est cet indigne Epoux…

PYLADE.

Egisthe ! Ah que ce choix est à craindre pour vous !
Chargé pendant dix ans par le Roy vôtre Père,
90 Du soin* de seconder la Reine vôtre Mère,
Ce perfide aura sçû par de secrets complots
S’assurer des plus grands de Mycene et d’Argos.

ORESTE.

Oüy, Pylade : d’abord les uns ont fait connêtre
Que lassez d’une Reine ils veulent voir un Maître :
95 D’autres ont soûtenu que l’Estat veut un Roy,
Plus sçavant à regner et moins jeune que moy.
Ce sont les sentiments qu’Egisthe leur inspire,
Et c’est par ces degrez qu’il s’éleve à l’Empire193.

PYLADE.

N’offrez donc point, Seigneur, en cette occasion
100 Des pretextes nouveaux à son ambition.
Etouffez ou cachez cét Amour* que Cassandre…

ORESTE.

Moy cacher un Amour* si glorieux, si tendre !
Un amour* que le Ciel alluma dans mon sein !
Ah plutôt…

PYLADE.

Mais, Seigneur, quel est vôtre dessein ?

ORESTE.

105 Connais, puisqu’il le faut, mon âme tout entière.
Je veux… mais quelqu’un vient : C’est la Reine ma Mère ;
Je dois tâcher encor de fléchir son courroux.
Va, tu sauras après à quoi je me résous.
A part.
Que son front marque une âme en secret agitée !

SCENE II §

CLYTEMNESTRE, ORESTE, DORIDE.

CLYTEMNESTRE.

110 Mon fils, vous le savez, vous m’avez irritée ;
Mais n’importe, du sang* j’écoute encor la voix194
Et je viens vous parler pour la dernière fois.
Avec combien de soin*, avec quelle tendresse
M’a-t-on vue élever195 vôtre illustre* jeunesse !
115 Quel plaisir si j’avais dans les bras d’un Epoux
Pu remettre en son fils un Prince tel que vous !
Il n’est plus : Il a fait un funeste naufrage.
Son Trône par sa mort devient vôtre héritage :
Cependant les mutins viennent à haute voix
120 De demander qu’Egisthe ici donne des Lois*.
Ne craignez rien, mon fils : Je suis et Mère et Reine ;
Je mettrai dans vos mains la Grandeur souveraine ;
Mais il faut qu’un Hymen* auguste avantageux,
En rende encor le jour plus saint et plus pompeux*.
125 Ouvrez les yeux, voyez auprès de vôtre Mère
Les filles de ces Rois qu’assembla vôtre Père.
Pour chacune à l’envie l’on brigue en cette Cour.
Choisissez, épousez dés demain, dés ce jour
La Princesse ou de Crète196, ou de Sparte197, ou d’Athènes198.
130 De l’Etat à ce prix je vous remets les Rênes ;
Mais n’en murmurez pas : je sçay ce que je doy,
A vous, à vos sujets, à tous les Grecs, à moy.

ORESTE.

Je conçoy vos bontez, je voy vôtre prudence.
Je sens pour vous Respect, Amour*, Reconnoissance.
135 Mais que j’en donnerois des gages peu certains,
Si j’osois arracher le Sceptre de vos mains !
Regnez encor, regnez. Ne croyez point, Madame,
Qu’on se veüille soustraire aux ordres d’une feme.
Les Reines comme vous valent les plus grans Rois,
140 Et l’Etat ne doit point vous imposer des Lois*.
S’il faut un Maître, enfin j’en accepte le titre ;
Mais des droits souverains soyez toûjours l’arbitre.
Voyez toûjours mon Peuple à vos pieds prosterné,
Vous aurez en moy-mesme un sujet couronné,
145 J’en atteste les Dieux. Quant à mon Hymenée*,
Quel besoin pour l’Empire en presse* la journée ?
Il faut sans ce secours vaincre la trahison,
Il faut enfin qu’Oreste imite Agamemnon.
Son bras et non l’Hymen* foûrnit à la Couronne
150 Les Champs Arcadiens199, Corinthe200, Sicionne201,
Et s’il faut à mon tour étendre nos Etats,
Je ne veux rien devoir qu’au secours de mon bras.

CLYTEMNESTRE.

Donnez d’autres raisons* à qui sait vous entendre.
Je voy que vous aimez toûjours vôtre Cassandre.

ORESTE.

155 Est-ce un crime si grand de s’en laisser charmer* ?
Un invincible instinct me force de l’aimer.

CLYTEMNESTRE.

Cette necessité d’aimer n’est que foiblesse
Et choisir dans un sang* ennemy de la Grece,
C’est une lâcheté trop honteuse à mon sang*.

ORESTE.

160 Reine, meprisez-vous celles de vôtre rang202 ?
Mere, condamnez-vous l’excusable foiblesse
D’un fils charmé* des yeux d’une auguste Princesse ?
Vous pour moy si sensible et si juste pour tous !

CLYTEMNESTRE.

Je suis la mesme encor ; mais vous, ingrat, mais vous,
165 Gardez-vous pour Cassandre une flame* rebelle*,
Quand vos seuls interests me font armer contre elle ?
La verray-je pour dot n’apporter à mon fils
Que des pleurs*, que des fers, que de tristes débris ?
Sans Amis, sans Parens, Captive, miserable*

ORESTE.

170 Pour estre infortunée est-elle moins aimable ?
La vertu* dans les fers, la beauté dans les pleurs*,
N’attire-t-elle pas la pitié des grands cœurs* ?
Plus elle est malheureuse et plus elle m’est chere.
Quel plaisir de pouvoir reparer sa misere* !
175 Mais vous la haïssez, Madame.

CLYTEMNESTRE.

Je le doy,
Et vous devez aussi la haïr comme moy.

ORESTE.

Sur vôtre haine* helas dois-je regler la mienne ?
Quelles raisons* ?...

CLYTEMNESTRE.

Songez que Cassandre est Troyenne.
Que son frere Pâris, ce lâche ravisseur
180 Sût203 dans Sparte enlever la Princesse ma sœur204.
Pour ouvrir à nos Grecs le chemin de l’Asie,
Il falut immoler ma fille Iphigenie205.
Troye a fait succomber nos plus braves Heros206.
Ses vainqueurs, mon Epoux a pery207 sous les flots :
185 Et vous épouseriez cette mesme Cassandre,
Que d’un sang* si fatal* les Dieux ont fait descendre ?
Ah laissez-là plûtost en proye à ses douleurs
Prédire l’Avenir pleine de ses fureurs*
Et pousser dans les airs ces tristes Propheties208,
190 Que ses propres malheurs n’ont que trop éclaircies,
Et n’allez point en lâche à son sang* odieux
Mesler le plus beau sang* de la terre et des Dieux.
Je vois bien, fils ingrat, que ce discours te209 gesne*.
Mais je le redis, regne et fais une autre Reine,
195 Ou par mon propre Hymen* je m’en vay faire un Roy.
Clytemnestre en ces lieux peut encor plus que toy.
L’Autel est preparé, la Victime210 est ornée,
Le Prestre, tout est prest pour ce grand Hymenée*.
Cruel*, ne veux-tu point te garantir d’un mal ?...

ORESTE.

200 Oüy je l’empescheray cét Hymen* fatal*,
Madame, je sçauray…

CLYTEMNESTRE.

Quoy jusqu’à la menace !
Insolent, osez-vous ?...

ORESTE.

Excusez mon audace*.
Contre Egisthe mon cœur* tourne tout son courroux,
Et ne confondra point ce perfide avec vous.
205 Tant que vous serez seule au rang de Souveraine
Vôtre fils à vos loix* se soûmettra sans peine.
Mais avant qu’avec vous on partage ce rang211,
Cét injuste dessein coûtera bien du sang.
Je vous laisse y penser.

SCENE III §

CLYTEMNESTRE, DORIDE.

CLYTEMNESTRE.

Ô Ciel, quelle arrogance !
210 De tous mes soins* pour luy cruelle* recompense !
J’ay garenty ses jours des perils les plus grands
Où l’absence d’un Père expose les Enfans.
Fille212, Veuve de Rois et seule dans Mycene
Depuis dix ans entiers Maîtresse Souveraine,
215 Je luy cede mon rang213 et cét indigne fils…
Ah, mon Hymen*, Ingrat, punira tes mépris.
Non que mon seul dépit contre un fils temeraire
Me contraigne à l’éclat que je suis preste à faire
Mais...

DORIDE.

Quel autre motif vous y force en ce jour ?

CLYTEMNESTRE.

220 Te214 le diray-je ? Helas, Doride, c’est l’amour*.

DORIDE.

Dieux, que m’aprenez-vous ? quoi se peut-il, Madame,
Que pour Egisthe !...

CLYTEMNESTRE.

Egisthe a sçeû toucher mon âme.
Tout me le fait aimer, un astre injurieux*215,
Le temps, l’occasion216, le Roy, mon fils, les Dieux.

DORIDE.

225 Hé quoi, Madame ?...

CLYTEMNESTRE.

Aprens par quelle destinée
Dans ce fatal* amour* je me trouve entraînée.
Tu sçais qu’écoûtant trop un Oracle inhumain,
Dans l’Aulide arresté par un calme soudain,
Mon Epoux preferant sa Gloire* à sa famille
230 Pour obtenir les Vens sacrifia217 ma fille.
Quelle douleur pour moy, quels transports*, quel courroux !
Je le nommay cent fois lâche et perfide Epoux,
Roy cruel*, Père indigne. Il partit, son absence
De mes emportemens calma la violence218,
235 Des devoirs de son rang je compris les rigueurs
Et je vins dans Mycene enfermer mes douleurs.
Cependant par quels soins*, avec combien de zele*
Egisthe combattoit ma tristesse mortelle !
M’aidoit à soûtenir le fardeau de l’Etat !
240 Travailloit, s’exposoit pour en croistre l’éclat !

DORIDE.

On l’admiroit, Madame.

CLYTEMNESTRE.

Helas ! qui l’eut pû croire ?
Egisthe trahissant son devoir et sa Gloire*,
Sous ce zele* apparent, sous ce dehors trompeur
Cachoit pour Clytemnestre une coupable ardeur*.

DORIDE.

245 Ciel, qu’entens-je !

CLYTEMNESTRE.

Il m’en fit un aveu temeraire.
Ah que n’en crus-je alors ma trop juste colere.
Je voulois sur le champ le perdre* ou le bannir,
J’y prévis des perils, je dus les prévenir*,
Je me tûs : seulement j’employay mon adresse
250 Pour pouvoir rappeller mon Epoux dans la Grece,
J’écrivis, je pressay*. Vaine précaution219 !
Son grand cœur* ne songeoit qu’à détruire Ilion,
Ne cherchoit qu’une gloire* à tous les deux fatale*.
Bien plus.

DORIDE.

Quoy ?

CLYTEMNESTRE.

Dans son Camp j’avois une Rivale :
255 Il aimoit Briseis220, il me manquoit de foy*.
Quel surcroit de douleur et de dépit pour moy !
Pleine de mes chagrins, sombre, inquiette, triste,
J’en conçus plus d’horreur* pour la flamme* d’Egisthe,
Je l’évitois par tout. Ce mépris genereux*
260 Irritoit sa constance et redoubloit ses feux*.
Pour le bien de l’Etat, ses soins*, sa vigilance
Me forcerent enfin à quelque complaisance :
Un funeste poison se glissa dans mon sein,
Et pour comble de maux un recit trop certain
265 M’aprit qu’Agamemnon sur les bords du Scamandre221
S’estoit laissé charmer* aux beautez de Cassandre,
Qu’il vouloit l’arracher au culte de ses Dieux,
Que peut-estre il venoit l’épouser à mes yeux.
Je ne le cele* point, toutes ces perfidies
270 Jetterrent dans mon cœur* les plus noires furies*222,
Et troublant* ma raison* m’alloient presqu’engager
Dans tout ce qu’a d’affreux* l’ardeur* de se vanger.
Toutefois tu le sçais, quelle atteinte mortelle
M’a porté de sa mort la funeste nouvelle !
275 J’ay pleuré*, j’ay gémy : sans ton cruel* secours,
De mes jours malheureux j’aurois tranché le cours.
De mille vains tombeaux j’honnorois* sa mémoire,
J’allois tout oublier pour soûtenir ma Gloire*.
Mais quand je voy mon fils aimer ce que je hais*,
280 Oublier son devoir, sa Gloire*, mes bien-faits,
Me braver ; le courroux s’empare de mon âme.
Je n’examine point si c’est fureur* ou flamme*,
Si c’est haine*, vangeance, orgueil, ambition223 ;
Tout soûtient aujourd’huy ma resolution224 :
285 La mort de mon Epoux, l’orgueïl d’un fils rebelle*.
La pompe* est toute preste et le peuple m’appelle.
Aussi bien desormais je ne puis resister
Au torrent que je sens malgré moy m’emporter.
Allons au Temple, il faut que ma vangeance éclate,
290 Il faut que mon Hymen*… Mais que veut Eurybate ?

SCENE IV. §

CLYTEMNESTRE, EURYBATE, DORIDE.

EURYBATE.

Ah, Madame ! Apprenez quel est nôtre bonheur.
La mort d’Agamemnon n’est qu’un bruit imposteur
Que mes sens abusez ont semé dans Mycene225.
Eace226 en a porté la nouvelle certaine :
295 Il est avec Egisthe.

CLYTEMNESTRE.

Agamemnon : ô Dieux !
Je verray mon Epoux, il revient en ces lieux !

EURYBATE.

Emporté tout d’un coup par l’effort de l’orage
Loin de l’endroit fatal* ou nous fîmes naufrage,
Lorsque la Mer alloit engloutir ce Heros
300 Par un Vaisseau des siens il fut tiré des flots.
Echapé, grace* au Ciel de ces perils funestes,
Il a sçeû de sa flotte assembler tous les restes ;
Mais toûjours quelque obstacle empéchant son retour,
Il n’a pû vers Mycene aborder qu’en ce jour.
305 Déja de ses Vaisseaux la richesse et le nombre
Portent jusqu’à nos bords* leur éclat et leur ombre.
Oreste avec les siens court, vole vers le Port.
Après vous avoir fait ce fidelle rapport,
Je dois le suivre.

CLYTEMNESTRE.

Allez, j’approuve vôtre zele* :
310 Je vous suivray de prés.

SCENE V §

CLYTEMNESTRE, DORIDE.

CLYTEMNESTRE.

Quelle grande nouvelle !
Dieux ! qu’est-ce que je sens, quel trouble* dans mon cœur*,
Quel désordre* confond ma joye et ma douleur ?
Mais qu’est-ce qui retient ma premiere tendresse ?
Le vainqueur d’Ilion, le vangeur de la Grece,
315 Le Chef de tant de Rois, le grand Agamemnon
Revient ! que tout s’efface à l’éclat de ce nom.
Que tout s’évanoüisse227 au bruit de tant de gloire*.
Qu’il occupe à luy seul mon cœur* et ma mémoire.
Je vous sens revenir mes premiers sentimens,
320 Gloire*, vertu*, devoir, genereux* mouvemens :
Je brûle de revoir un Epoux que j’adore.
Mais grands Dieux quel chagrin m’accable, me devore,
Quand je voy que bien-tôt cét Epoux va sçavoir
Les honteux sentimens que j’ay pû concevoir :
325 Malheureuse !

DORIDE.

Ah ! Chassez des pensers trop timides*,
Madame.

CLYTEMNESTRE.

Je connois la fierté des Atrides228
Et surtout mes remords dissipant mon erreur
Des projets que j’ay faits je voy toute l’horreur*.
Est-ce la foy* constante et cette douleur tendre
330 Qu’une Epouse fidele auroit duë à sa cendre !
Sous couleur de vanger de trop justes mépris
J’allois mettre à son Trône un autre que son fils !
A quels lâches transports* m’estois-je abandonnée !
Il va voir l’appareil* d’un indigne Hymenée* !
335 Fuyons, partons, quittons ce Palais, ces Estats,
Et qu’un exil du moins purge mes attentats.

DORIDE.

Vous, fuïr ? De quelle crainte estes-vous prevenuë* ?
Juste Ciel ! Vôtre flamme* à moy seule est connuë.
Qui peut de ce secret instruire vôtre Epoux ?
340 Ah ! la fuite feroit un témoin contre vous,

CLYTEMNESTRE.

Mon Hymen* resolu va tout faire comprendre.

DORIDE.

Je voy mille raisons* pour pouvoir vous deffendre,
Et tous vos vains projets s’étouffant aujourd’huy,
Le bruit n’en ira pas peut-estre jusqu’à luy.
345 Mais quand il sçaurait tout, un projet d’Hymenée**
A d’eternels remords vous a-t-il condamnée ?

CLYTEMNESTRE.

D’un projet si honteux, de cette trahison,
Des remords eternels me demandent raison*,
Et mes troubles* cruels* vont mettre en evidence…

DORIDE.

350 De ces trouble* enfin calmez la violence229.
Agamemnon revient : Il est prés de ces lieux.

CLYTEMNESTRE.

Allons le recevoir et laissons faire aux Dieux.

Fin du premier Acte.

ACTE II §

SCENE PREMIERE. §

CASSANDRE, ISMENE.

CASSANDRE.

Laisse230-moy la fureur* dont je suis animée.
Dans un gouffre de maux les Dieux m’ont abîmée231.
355 Je ne reconnois plus ny raison* ny devoir,
Et ma seule esperance est dans mon desespoir232 :
La mort est le seul bien que mon cœur* peut attendre.

ISMENE.

Quoy, Madame, faut-il que l’illustre* Cassandre,
Ce digne sang* des Rois, des Heros et des Dieux233 ?...

CASSANDRE.

360 Ah, ne me vante plus un sang* si glorieux.
N’expose à mes regards que nos longues miseres*,
Tous les miens massacrez, la mort de tous mes freres234,
Mon père dépoüillé des honneurs* de son rang,
Ses cheveux blancs, soüillez de poussiere et de sang,
365 Et sa teste autrefois auguste et reverée
Par de barbares mains de son corps separée235.
Peins-moy le corps d’Hector236 encore tout fumant
Autour de nos Rempars traîné honteusement.
Offre-moy de Pyrrhus237 l’impitoyable haine*,
370 Sur le tombeau d’Achille égorgant Polixene238,
Astianax239 lancé du haut de nos Rempars
De ses propres bourreaux effrayant les regars.
Fais-moy voir des Autels où j’estois attachée
Par une main impie* enlevée, arrachée.
375 Mais qu’est-ce que j’entens ? pour comble de malheur,
J’entens de toutes parts le nom de mon vainqueur :
Il revient triomphant. Que de cris d’allegresse !
Je voy de tous côtés la foule qui le presse.
Je voy pour l’honorer tous les Grecs assemblez,
380 Tandis qu’Ilion n’offre à mes sens desolez,
Que cendre, que tombeaux, que campagnes desertes,
Eternels monumens de mes sanglantes pertes :
Tandis que penetrant jusques aux sombres bords*240
Je voy Priam suivy d’une foule de morts,
385 Dont les cris douloureux par tout se font entendre
Et percent jusqu’au cœur* de la triste Cassandre.

ISMENE.

Hé, Madame, oubliez ces cruels* entretiens.
Oubliez le destin de Troye et des Troyens :
Oreste vous adore.

CASSANDRE.

Ah ! que m’oses-tu dire ?

ISMENE.

390 Dieux ! quel trouble* nouveau ce nom seul vous inspire ?
Le haïssez-vous tant luy qui par tant de soins* ?...

CASSANDRE.

Si je le haïssois je me troublerois* moins241.

ISMENE.

Ainsi, Madame ?...

CASSANDRE.

Helas, j’ay crû que dans Mycene,
Je ne verrois qu’objets de terreur et de haine*,
395 Que de fiers ennemis horribles* à mes yeux,
Des lâches Menelas242, des Pyrrhus243 odieux,
Et mes yeux n’ont rien vû de pareil dans Oreste.

ISMENE.

J’en rends graces*, Madame, à la bonté celeste.
Les Dieux pour relever vôtre sort abattu
400 Ont permis que ce Prince…

CASSANDRE.

Helas que me dis-tu ?
Des maux les plus cruels* dont j’ay lieu de me plaindre*,
L’Amour* est le malheur que j’ay le plus à craindre.
Je ne te diray point que ma race*, mon nom,
Ma Gloire* me refuse244 au fils d’Agamemnon :
405 Qu’Agamemnon luy-même a pris soin* de me plaire
Et que je dois haïr et le fils et le père.
Ces sacrez Ornemens, ces Voiles245 que tu vois
Me font contre l’amour* de trop severes lois*.
Tu m’as vue aux Autels à jamais consacrée,
410 De Victimes, d’Encens, de Prestres entourée,
Par un Culte assidu meriter ce grand nom,
Ce titre glorieux d’Amante d’Apollon246,
Et ce Dieu que je sers par ses vives lumieres247,
Du plus sombre Avenir m’ouvrir tous les mysteres.
415 Mais dés que d’un Mortel j’osay souffrir* les vœux248,
Le Dieu qui m’inspiroit retira tous ses feux*249.
On croit que l’Avenir m’est une nuit obscure,
Et ce que je prédis passe pour imposture.
Les Dieux jaloux d’un cœur* qu’ils veulent tout pour eux
420 Font à ce cœur* trop tendre un sort* si rigoureux,
Que n’estant pas contens de me punir moy-même,
Leur haine* éclate encor contre tout ce qui m’aime.

ISMENE.

Attachée à ces Dieux qui vous traitent si mal,
Quel fruit recevez-vous d’un culte si fatal* !
425 De vos propres vainqueurs la haine* est moins funeste.
Vos Dieux vous servent moins que l’amoureux* Oreste.

CASSANDRE.

Le voicy, mon courroux, ma haine*, ma douleur,
Cachés au moins, cachés250 le secret de mon cœur*.

SCENE II. §

ORESTE, CASSANDRE, ISMENE.

ORESTE.

Madame, enfin les Dieux m’ont renvoyé mon Pere.
430 Il n’a pû qu’un moment entretenir ma Mère,
Occupé des respects dont le peuple et la Cour
D’un Roy victorieux honnorent* le retour :
Il vous verra bien-tôt. En attendant, Madame,
Puis-je vous demander le destin de ma flamme* ?
435 Tant de pleurs*, tant d’ennuis*, tant de soins*, tant d’ardeur*,
Rien enfin ne peut-il fléchir vôtre rigueur ?

CASSANDRE.

Quoy toûjours ce discours ? Dieux ! qu’est-ce que vous faites ?
Songez-vous qui je suis, songez-vous qui vous êtes ?
Nous sommes ennemis : Est-il rien entre nous
440 Qui puisse autoriser un langage si doux ?
Mais que dis-je ? des Grecs la barbare furie*
M’a ravy liberté, parens251, amis, patrie,
Et vous-mesme à mes maux affectant d’insulter,
Seigneur, vous vous plaisez à persecuter ?
445 Abusant de mes fers vous voulez…

ORESTE.

Ah Madame !
Par quel cruel* discours accablez-vous mon âme ?
Ciel, verrez-vous toûjours comme un crime odieux
L’amour*, l’ardent amour* que j’expose à vos yeux ?
Si c’est un crime, helas ! mon destin, mon envie
450 Est d’estre criminel tout le temps de ma vie,
De ne perdre* jamais l’espoir d’un feu* si beau
Et de porter ma flamme* au-delà du tombeau.

CASSANDRE.

Et mon destin, Seigneur, est d’avoir l’âme pleine
De tragiques* fureurs*, de desespoir, de haine*,
455 De me nourrir toûjours d’amertume et de pleurs*,
De craindre, d’anoncer, de souffrir* des malheurs.

ORESTE.

Un sort* si malheureux, adorable* Princesse,
Un destin si cruel* doit-il durer sans cesse ?
Si les Grecs maintenant ont détruit vos Estats,
460 Le Ciel un jour mettra tous leurs Thrônes à bas :
Tout change tour à tour, tout succombe, tout passe.
Je sçay quels attentats ont esteint vôtre race* ;
Mais, Madame, du moins par son heureux secours
Mon Pere a conservé vôtre gloire* et vos jours252.
465 Loin de vous retenir en esclave à Mycene,
Peut-estre voudra-t-il pour vous en faire Reine,
Pour voir avec nos cœurs* nos Empires unis
Vous assurer son Trône en vous donnant son fils.

CASSANDRE.

Ah ! Seigneur,

ORESTE.

Si les Grecs vous ont trop outragée*
470 Par leurs pertes, déja n’estes-vous pas vangée ?
Bien plus, dans cette Cour cent maux que je prévoy,
Vont peut-estre éclater par le retour du Roy :
L’ambitieux Egisthe est puissant dans Mycene.
Mais dûssent tous les Grecs meriter vôtre haine*,
475 Devez-vous me punir des maux qu’ils vous ont faits
Moy que dans vos Estats vous ne vîtes jamais,
Moy qui m’applaudissois d’un âge où ma foiblesse
M’épargna les fureurs*, les crimes de la Grece ?

CASSANDRE.

Helas !

ORESTE.

Si mon respect, ma tendresse, ma foy*,
480 N’excitent rien en vous qui vous parle pour moy,
Frappez, percez ce cœur* accablé de tristesse.
Punissez-en Oreste, Agamemnon, la Grece,
Esteignez dans mon sang mes temeraires feux* :
Que ma mort…

CASSANDRE.

Vôtre mort n’est pas ce que je veux.
485 Etouffez seulement une flamme* funeste,
On me dédaigne ici, Seigneur, on me déteste.
N’ayez aussi pour moy que mépris et qu’horreur*253.

ORESTE.

Qui moy, Madame ? ô Dieux !

CASSANDRE.

Craignez au moins, Seigneur,
Que Cassandre en ces lieux, que cette infortunée
490 Ne verse un noir poison sur vôtre destinée.
De mon triste ascendant telle est la dure Loy*,
Que je traîne par tout le malheur avec moy.
Vous estes né, Seigneur, d’Atrée et de Tantale254
Et je sors comme vous d’une race* fatale*,
495 Funeste à mes amis, funeste à mes amans.
Tremblez, Prince, voyez leurs affreux* châtimens
Corebe255 à mon Hymen* destiné par mon pere
A peine entré dans Troye y perdit* la lumiere256.
D’un temeraire amour* vôtre Ajax embrasé257
500 S’est veû presqu’à mes yeux par la foudre* écrasé.
Craignez, Prince, craignez leur exemple funeste.

ORESTE.

Tombe, tombe sur moy la colere celeste.
Vôtre Amant* ose ici deffier tous vos Dieux,
Si leur haine* s’attache à ce nom glorieux.
505 Mais peut-estre comme eux me haïssant vous-même…

CASSANDRE.

Vous parler des malheurs que je crains pour qui m’aime,
Et les craindre pour vous est-ce là vous haïr258 ?

ORESTE.

Ah Madame !

CASSANDRE.

Arrestez, craignez de vous trahir
Par l’appas trop flatteur* d’un espoir favorable.
510 Rien n’est si malheureux, rien n’est si déplorable*
Que le sort* d’un mortel que mes yeux ont charmé*,
Quels seraient vos malheurs si vous estiez aimé ?

ORESTE.

Vous ne m’aimez donc pas et je n’oserois croire…

CASSANDRE.

Le Roy vient : Tout vous nuit, mon sort*, les Dieux, ma Gloire*,
515 Et je trouve au Roy mesme un obstacle en ces lieux259
Aussi grand que mon sort*, que ma Gloire* et les Dieux.

ORESTE.

Ah si vous n’estes point à mes vœux trop contraire,
J’ose tout esperer des tendresses d’un pere.
Quels vœux ne seront point par le sang* écoutez ?

SCENE III §

AGAMEMNON, ORESTE, ARBAS, Suite.

AGAMEMNON à sa suite.

520 Que l’on me laisse ici. Vous260 Arbas arrestez.
Et vous pour m’acquiter envers le Ciel propice
Donnez l’ordre mon fils d’un pompeux* sacrifice.
Pour nos heureux succés rendre graces* aux Dieux,
C’est le premier devoir d’un Roy victorieux.

SCENE IV. §

AGAMEMNON, ARBAS.

AGAMEMNON continuë.

525 A voir tous les honneurs* qu’on me rend dans Mycene, [B, 25]
Mon bonheur est parfait et ma gloire* est certaine.
Cependant que d’ennuis* viennent le traverser !

ARBAS.

Et de quoi vôtre esprit va-t-il s’embarrasser ?
Graces* au Ciel Seigneur vous avez eu la joye
530 D’étaler sur ces bords* le triomphe de Troye
Et vous pouvez, sauvé de la Guerre et des flots,
Esperer dans Mycene un solide repos.

AGAMEMNON.

Qu’on en croit aisément une foible apparence !
Un triomphe pareil n’est pas tout ce qu’on pense.
535 Un mélange cruel* en corromp les douceurs.

ARBAS.

Dieux ! quel est ce discours ? d’où naissent vos douleurs ?

AGAMEMNON.

Qu’ay-je aprés tant d’exploits conduit sur ce rivage
Que les restes affreux* d’un funeste naufrage ?
Rebut infortuné de la fureur* des eaux,
540 J’ay veû qu’on m’élevoit ici de vains tombeaux261.
A travers une joye apparente et contrainte
J’entrevoy des éclats de douleur et de crainte,
La Cour me semble triste et le Peuple étonné*
Egisthe est interdit, Oreste est consterné ;
545 Et surtout, s’il te262 faut expliquer ma pensée,
La Reine m’a paru surprise, embarrassée.
Son trouble* que j’ai feint de ne pas remarquer,
Des bruits tristes, confus, qu’on n’ose m’expliquer,
Des secretes terreurs que je ne puis comprendre…263

ARBAS.

550 N’est-ce point que le bruit de vos feux* pour Cassandre.264

AGAMEMNON.

Oüy cher Arbas, sans doute et cette passion*
Va causer des malheurs au vainqueur d’Ilion.
Tu le sçais toutefois, par quelle resistance
J’ay tenté d’étouffer ce feu* dans sa naissance !
555 Souvent près de Cassandre au lieu d’estre indigné
Je me suis applaudy de me voir dédaigné.
Malgré tous mes efforts voyant durer ma flamme*,
J’ay cherché par l’absence à dégager mon âme :
Mesme affectant l’orgueil d’un Roy victorieux,
560 J’ay fait venir Cassandre en Esclave en ces lieux,
Elle partit de Troye éplorée, éperduë,
Et moy je respirois éloigné de sa vue.
Mais Dieux ! dés que j’ay veû les murs de ce Palais
J’ay senty tout mon cœur* rappellant ses attraits,
565 Plus pressé* pour la voir de voler dans Mycene,
Que par l’ardeur* de voir et mon fils et la Reine.

ARBAS.

Seigneur vous pouvez tout, mais de grace* en ce jour
Souffrez* que je combatte un si funeste amour*.
Pourriez-vous consentir ?...

AGAMEMNON.

Arreste, oses-tu croire
570 Que j’écoute un amour* si fatal* à ma gloire* ?
Dans l’âge où tu me vois, au declin de mes jours
J’aurois trop à rougir de ces foles amours*.
Dans l’Asie et parmy la licence* des Armes
Mes yeux en Briseis ont pû trouver des charmes* ;
575 Mais parmy ma famille, au sein de mes Estats
Je dois de mon amour* vaincre l’indigne appas.
Que dis-je ? Quand on est à ce comble de gloire*
Ou par tant de travaux* m’a conduit la victoire,
De l’Univers entier on voit sur soy les yeux
580 Détourner, arrester leurs regards curieux,
Et la moindre foiblesse offre trop à l’envie
De quoi flétrir l’éclat de la plus belle vie.

ARBAS.

Ah ! j’avois bien préveû dans cette occasion265
Qu’un vainqueur si fameux vaincroit sa passion*.
585 Quel triomphe pour vous ! Quelle gloire* nouvelle !

AGAMEMNON.

Qu’il en coûte mon cœur* une peine cruelle* !
Mais pour la mieux guerir, cessons de les revoir
Ces appas qui sur moy prennent trop de pouvoir.
Je veux que dans Argos Cassandre se retire.
590 Je fais tout preparer, tu pourras l’y conduire :
Trop heureux si je puis en cét illustre* jour
Triomphant pleinement de Troye et de l’amour*
Assurer mon repos, consacrer ma memoire,
Goûter tranquillement les fruits de ma victoire.

SCENE V. §

AGAMEMNON, EURYBATE, ARBAS.

EURYBATE.

595 Ah Seigneur ! excusez mon abord* indiscret,
Mais je viens vous apprendre un important secret.
Icy, presqu’à vos yeux on cabale, on conspire,
On veut vous arracher la vie avec l’Empire.

AGAMEMNON.

Juste Ciel !

EURYBATE.

D’un projet si noir, si plein d’horreur*,
600 Le croirez-vous ? Egisthe est le coupable autheur
Et d’un des conjurez le remord favorable
Vient de me découvrir ce forfait execrable.

AGAMEMNON.

Le perfide ! en partant on me vit dans ses bras
Remettre, abandonner mes enfans, mes Estats,
605 Et quand je viens266 l’ingrat laisse aller sa furie*
Jusqu’à vouloir m’oter et l’Empire et la vie !
O trahison ! avant qu’il puisse rien tenter,
Prens mes gardes Arbas et va, cours l’arrester.

SCENE VI. §

AGAMEMNON, EURYBATE.

AGAMEMNON continuë.

Ah lâche, quelques coups* que ta fureur* m’apreste,
610 Je les feray bien-tôt retomber sur ta teste.
Mais depuis quand, comment ce traistre dans son sein
A-t-il pû concevoir cét horrible* dessein ?

EURYBATE.

Il a toûjours pour vous cette haine* funeste,
Que pour le sang* d’Atrée267 a le sang* de Thieste268
615 Et brûlant en secret du desir de regner,
Pour remplir son orgueil ne veut rien épargner.

AGAMEMNON.

Mais tandis que j’étois éloigné de Mycene
N’a-t-il rien attenté contre Oreste ou la Reine ?
Dis-moy tout ce qu’ici tes yeux en ont pu voir,
620 Tout ce qu’on t’en a dit, je pretens* tout sçavoir.

EURYBATE.

Seigneur dispensez-moy.

AGAMEMNON.

Dieux ! quel est ce mystere
Que je brûle d’apprendre et qu’on cherche à me taire.
Parle, je te l’ordonne.

EURYBATE.

Hé bien, il faut parler.
Apprenez ce qu’en vain je voudrois vous celer*,
625 Aussi bien il vaut mieux qu’une bouche fidele
A vôtre empressement l’expose et le revele.
Au bruit de vôtre mort qu’on a cruë avec moy269,
L’Etat las d’une Reine enfin vouloit un Roy;
Mais en le demandant il faisoit bien connêtre,
630 Que s’il ne l’obtenoit il se feroit un Maistre.
Egisthe qui briguoit en secret pour270 ce choix
Seigneur, estoit nommé d’une commune voix.
On brûloit de le voir par l’Hymen* de la Reine
Elevé dés ce jour au Thrône de Mycene,
635 Et quoi que Clytemnestre enfin pût opposer,
Egisthe l’emportoit, elle alloit l’épouser.

AGAMEMNON.

L’épouser ? ô destins ! ô fortune jalouse !
Quel accueil ay-je ici d’un Peuple, d’une Epouse !
Quel retour ! quel triomphe ! ah voila ces horreurs*
640 Que m’ont fait pressentir mes secrettes terreurs.
Sur le bruit incertain d’une mort si cruelle*,
La Reine à ma memoire aussi-tôt infidelle,
Par son impatience alloit aux yeux de tous
D’un indigne sujet se faire un autre Epoux !
645 Quels soins* a-t-elle pris pour recueillir ma cendre !
Et quel temps pour les pleurs* qu’elle devoit répandre !
O Grecs que j’ay vangez et vous lâches sujets,
Mon fils, Dieux, souffrez*-vous ces indignes projets !
Ceder à des mutins avec tant de foiblesse !
A Eurybate
650 Quoy tandis que mon bras fait triompher la Grece,
Tandis que devenu le Chef de tant de Rois
Je fais aller si loin le bruit de mes Exploits,
Tandis qu’un monde entier joüit271 de ma victoire,
Et qu’au prix de mon sang je me couvre de gloire*,
655 Elle allait dépoüiller l’heritier de mon rang !
Elle alloit enlever la Couronne à mon sang* ?
O trop sensible afront pour un Roy, pour un Pere !
O trop injuste Reine et trop barbare Mère !

EURYBATE.

Seigneur mille raisons* s’opposoient à ce choix.

AGAMEMNON.

660 Est-il quelque raison* pour détruire ses droits ?
L’ingrate ! cet amour* que tes yeux m’ont veû prendre
Dans les veux de l’aimable et divine Cassandre,
Cedoit au pur respect du conjugal amour*.
Pour goûter sans remord un glorieux retour,
665 Pour faire à Clytemnestre une pleine allegresse,
J’éloignois pour jamais une illustre* Princesse,
Et par ce digne effort, mais trop cruel* pour moy,
J’assurois à la Reine et mon cœur* et ma foy*.

SCENE VII §

AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE, DORIDE, EURYBATE

CLYTEMNESTRE.

Seigneur est-il bien vray ce qu’on vient de m’apprendre ?
670 On dit que dans Argos272 vous envoyez Cassandre,
Et que daignant ainsi l’éloigner de nos yeux,
Vous pretendez*...

AGAMEMNON.

Cassandre est encor dans ces lieux ;
Mais Egisthe qui mesme attentait sur ma vie
Va bien-tôt expier273 sa noire perfidie.
675 Vous, craignez ce qu’un Juge, un Monarque, un Epoux
Dans sa juste fureur* ordonnera de vous.
Dans cet appartement Gardes qu’on la retienne.

SCENE VIII §

CLYTEMNESTRE, DORIDE.

CLYTEMNESTRE.

O Ciel ! quelle surprise est égale* à la mienne !
Qu’ay-je entendu ? Cassandre est encor dans ces lieux.
680 Egisthe ose former des complots furieux* !
Et pour combler encor ma honte et mon supplice
On me fait arrester, on me croit sa complice !
Et peut-estre est-il vray que sa temerité
N’agit que par l’espoir dont je l’avois flatté*.

DORIDE.

685 Que vôtre sort*, Madame, est un sort* deplorable* !
D’un si noir attentat le Roy vous croit coupable !
Non, il aime Cassandre, et dans ce triste jour
Vôtre crime envers luy c’est ce fatal* amour*.

CLYTEMNESTRE.

Oüy oüy, Doride, il l’aime et son indigne flamme*
690 Embrasse avidement tout ce qui perd* sa femme.
Mais contre cet amour* quel secours, quel espoir !
Opposons-luy son fils, sa vertu*, son devoir,
Et si je ne puis vaincre une ardeur* si fatale*
Doride, il faut perir ou perdre* ma Rivale.

Fin du second Acte.

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

AGAMEMNON, EURYBATE, ARBAS.

ARBAS.

695 Oüy j’ay suivy, Seigneur, vôtre ordre et mon devoir.
L’ambitieux Egisthe est en vôtre pouvoir :
Egisthe est arresté malgré sa resistance.

AGAMEMNON.

Il suffit, laisse-moy. Mais pour plus d’assurance,
Veille, prens garde à tout, songe Arbas, que ton Roy
700 Daigne plus que jamais se reposer sur toy.

SCENE II. §

AGAMEMNON, EURYBATE.

AGAMEMNON.

Viens Euribate, approche : as-tu274 dit à la Reine,
Que mon juste courroux la bannit de Mycene ?
Ira-t-elle dans Sparte275 ?

EURYBATE.

Oüy Seigneur.

AGAMEMNON.

De quel front276,
De quel air reçoit-elle un châtiment si promt ?

EURYBATE.

705 En Epouse soûmise, en Reine malheureuse,
Avec une douleur sage et respectueuse277.
Et si j’osois vous dire un mot en sa faveur.278

AGAMEMNON.

Rien ne peut affaiblir son crime et ma fureur*.
Absent depuis dix ans, je volois vers Mycene,
710 Impatient279 d’y voir une Epouse, une Reine,
Me garder toute entière une tendre amitié* :
Ravy de partager avec cette moitié,
Ce grand amas de gloire* et ce comble de joye,
Que vient de m’assurer la Conqueste de Troye.
715 J’allois mesme, éloignant Cassandre de ces lieux.
Affliger pour jamais et mon cœur* et mes yeux.
Que j’avois de foiblesse ! ah mon cher Eurybate,
Je sacrifiois280 tout à cette Epouse ingrate.
Grace*281 à sa trahison qui souffre* qu’un vainqueur,
720 Au gré de ses desirs dispose de son cœur*.

EURYBATE.

Mais pour Cassandre enfin, n’est-elle pas esteinte
Cette amour*282 que j’ay veû vous causer tant de crainte ?
Vous avez resolu qu’elle parte demain :
Vous voulez...

AGAMEMNON.

Il est vray, j’avois fait ce dessein.
725 Mais je viens de la voir, et j’ay repris pour elle
Des desirs si pressans*, une flamme* si belle ;
Que bien loin de vouloir l’éloigner de mes yeux,
Je pretens* avec moy qu’elle regne en ces lieux.

EURYBATE.

Quoy, Seigneur, luy donner la place de la Reine ?

AGAMEMNON.

730 La Reine en est indigne, elle sort de Mycene.
Le divorce Eurybate est commun parmy nous283 :
Je sens mesme en secret murmurer mon courous,
Quant à ce châtiment je veus borner sa peine.
Mais ne me parle plus de l’objet de ma haine*.
735 Parle-moy seulement du choix qui m’a charmé*,
De ce divin objet* que les Dieux ont aimé,
Beauté sans art, fierté sans orgueil, sans foiblesse,
Dans la honte des fers tout l’air d’une Princesse.
Dis-moy qu’elle est des Dieux l’interprete et la voix,
740 Qui nous eut épargné la mort de tant de Rois
Et de tant de fureurs* les barbares spectacles,
Si l’aveugle Troyen avoit cru ses Oracles284.
Je te diray bien plus ; ce n’est pas sans dessein
Que le Ciel285 a versé cet amour* dans mon sein.
745 Penses-tu qu’au retour d’une effroyable Guerre
Où des torrens de sang ont inondé la terre,
Où ma fureur* m’a fait tant de noms odieux,
Où je me suis chargé de la haine* des Dieux ;
Crois-tu, qu’on les appaise avec quelques victimes286 ?
750 Il faut bien autrement expier287 tous mes crimes.
Pour recouvrer Helene exigeoit-t-on de moy
De remplir tant d’Estats de carnage et d’effroy ?
Des enfans égorgez288, des filles immolées,
Des vieillards massacrez289, des meres desolées290,
755 Tous demandent justice et c’est moy leur vainqueur
Qui dois vanger leur sang et servir leur douleur.
De tant d’illustres* morts qui ne sont que poussiere,
La gloire* dans Cassandre est encor toute entière :
C’est en elle qu’il faut relever ses ayeux,
760 Reparer leur disgrace* et satisfaire aux Dieux.

SCENE III. §

AGAMEMNON, ORESTE, EURYBATE.

ORESTE.

Ah, Seigneur ! qu’ay-je appris, quand je recouvre un pere,
Faudra-t-il que l’exil me ravisse ma mere ?

AGAMEMNON.

Je devrois la traitter avec plus de rigueur.
L’infidelle ! est-ce là cet amour* ?...

ORESTE.

Ah Seigneur !
765 Doutez-vous que son cœur* vous aime, vous adore ?
Tout jeune que j’estois il me souvient encore,
Que mourante et sans voix en vous disant adieu,
Quand pour vaincre Ilion vous quittâtes ce lieu,
Clytemnestre à la vie à peine fut renduë.
770 Dans ce triste Palais languissante, abatuë,
Sans cesse on l’entendoit gémir de ses ennuis*.
Que de jours douloureux ! que de cruelles* nuits !
Combien en m’embrassant, l’esprit remply d’allarmes,
Ses yeux sur mon visage ont répandu de larmes !
775 Avec quel zele* ardent et quels soin* curieux
Elle faisoit sans cesse observer tous les lieux,
Où vous aviez voulu que nous eussions la joye
De voir l’heureux signal du triomphe de Troye !
Sans moy, sans mon secours, l’erreur de vottre mort,
780 Son desespoir, Seigneur, alloit finir son sort*291.
Ces regrets, ces tombeaux, ces pleurs*, ces sacrifices...

AGAMEMNON.

Ce sont fausses douleurs et trompeurs artifices.
En arrivant ici, parmy ces monumens
On ne voit que Festons, Autels, Vases fumans,
785 Trop indigne appareil* d’un fatal* hymenée*.
Mon retour différé d’une seule journée,
J’allois voir sur le Trône un autre Roy que vous !
J’allois entre ses bras trouver un autre Epoux !
O trop dignes sujets d’une implacable haine* !

ORESTE.

790 Ah, Seigneur ! tous les Grecs assemblez dans Mycene
Sont témoins qu’à grands cris on demandoit un Roy,
Qui dans l’art de regner fut plus sçavant que moy.
On nommoit mesme Egisthe. Helas, que pouvoit faire,
Pour un fils malheureux une impuissante mere ?
795 Elle alloit à l’Autel en Victime d’Etat,
Et cet Hymen* contre elle estoit un attentat.
Mais j’aurois bien rompu ce funeste Hymenée*.
J’en eusse ensanglanté la fatale* journée.
J’aurois tout soulevé, j’aurois de coups* mortels,
800 Percé le traitre Egisthe aux pieds de nos Autels292.

AGAMEMNON.

Et la Reine vouloit dans ce peril extréme*
Par son indigne Hymen* vous plonger elle-même ?
Ah ! si contre son fils quelques lâches sujets,
Osoient d’un temeraire appuyer les projets :
805 Si ses yeux devoient voir exposer cette Ville
Aux tragiques* horreurs* d’une Guerre civile,
Devoit-elle embrasser que le party d’un fils ?293
Non, Prince, vous et moy, nous estions tous trahis,
Mais ne m’en parlez plus, que demain elle parte,
810 Et qu’elle aille à jamais se renfermer dans Sparte294.

ORESTE.

Suspendez vôtre arrest : que sur moy seulement,
Sur le seul criminel tombe le châtiment ;
La Reine est innocente, et puisque son silence
L’accuse, je luy dois rendre son innocence.
815 Malgré tous nos mutins il ne tenoit qu’à moy
D’accepter la Couronne et de me faire Roy,
Ma mere me l’offroit, je regnois dans Mycene,
Si j’avois de sa main voulu prendre une Reine.
Mais je n’écoutois rien qu’un temeraire amour*,
820 Resolu de tout perdre* et le Trône et le jour,
S’il faloit les sauver en perdant* ce que j’aime.
C’est ce fatal* amour* donc la fureur* extrême*
Forçoit seule la Reine à faire un autre Roy.
J’aime Cassandre enfin : Elle a mon cœur*, ma foy*.
825 Jamais l’Amour*, les Dieux n’ont jetté dans une âme
Des transports* plus pressans*, une plus vive flamme* :
Je dois, je veux l’aimer jusques dans le tombeau,
Trop heureux d’expirer pour un crime si beau
Et plus heureux encor d’en meriter la peine,
830 Si mon sang peut laver le crime de la Reine.

AGAMEMNON.

Où suis-je ? qu’ay-je oüy ? justes Dieux quel poison
Répandez-vous toujours sur moy, sur ma maison295 !
Allez trop digne fils d’une coupable mere,
Vanter loin de ma vue un crime temeraire ;
835 Ou ne vous offrez plus, fils ingrat, à mes yeux,
Qu’affranchy d’un amour* qui m’est trop odieux.

SCENE IV. §

AGAMEMNON, EURYBATE.

EURYBATE.

Qu’ay-je entendu Seigneur !

AGAMEMNON.

O disgrace* nouvelle,
Qui viens fraper mon cœur* d’une atteinte mortelle !
La Reine, mon devoir, les Dieux, tout en ce jour,
840 Semble ouvrir un Champ libre à mon ardent amour*,
Et cependant Oreste adore ce j’aime !
Je rencontre un Rival dans un autre moy-même !
Ma Captive triomphe, et par mon propre fils,
Je voy tous mes desseins et tous mes vœux trahis296 !

EURYBATE.

845 La Reine vient, Seigneur, accablée, éperduë.

AGAMEMNON.

La Reine ! ah qu’à jamais elle évite ma vue.

SCENE V. §

CLYTEMNESTRE, AGAMEMNON, EURYBATE.

CLYTEMNESTRE.

Non, c’est trop de rigueur, quoi que vous ordonniez,
Pour la derniere fois je me jette à vos piez.
Je ne viens pas ici rappeller dans vôtre âme,
850 Par de tendres adieux vôtre premiere flamme* :
Vous m’en jugez indigne, et c’est assez, Seigneur,
Pour ne pretendre* plus de place en vôtre cœur*.
Mais ne pourray-je au moins dans un sort* si funeste,
Vous parler en faveur du malheureux Oreste ?
855 Il adore Cassandre, et jusques à ce jour
Il m’a vue obstinée à troubler son amour*.
Je le devois, croyant vôtre perte certaine ;
Mais les temps ont changé : vous estes dans Mycene.
Permettez que prenant un plus juste dessein,
860 Je presente à mon fils Cassandre de ma main.
Permettez qu’en partant, sa déplorable* mere
Repare ainsi les maux qu’elle a voulu luy faire.
Que je voye à mon fils une Epouse en ces lieux,
Et puisse-t-il dans Sparte297 un jour fermer mes yeux.

AGAMEMNON.

865 Ce langage, Madame, a droit de me surprendre.
D’où vous vient pour Oreste une amitié* si tendre ?
Un zele* si nouveau ? sans vous, sans vos avis,
Je sçauray bien regler le destin de mon fils.
Laissez de son Hymen* tout le soin* à son pere.

CLYTEMNESTRE.

870 Pourquoy, Seigneur, pourquoy vouloir priver sa mere,
D’un devoir si sacré, d’un spectacle si dous ?
Et du dernier bien-fait qu’elle espere de vous ?
Pourquoy ne point unir Oreste avec Cassandre ?

AGAMEMNON.

J’ay mes raisons*, Madame, et ne dois point en rendre :
875 C’est assez et c’est trop que je daigne en ce jour
Pardonner à mon fils son temeraire amour*.

CLYTEMNESTRE.

Achevez, achevez, cessez de vous contraindre.
Je sçay tout, je voy tout : il n’est plus temps de feindre.
Seigneur, la Renomméc en contant vos Exploits,
880 N’a pas pour vous loüer298 donné toutes ses voix.
A vôtre honte ici sa bouche a fait entendre
Le bruit injurieux* de vos feux* pour Cassandre.
Pour vous, pour mon repos, je voulois en douter ;
Mais, vos cruels* refus les font trop éclatter.
885 Poursuivez élevez vôtre Esclave à ma place.

AGAMEMNON.

Quel reproche au moment qu’il faut demander grace* !
Quand un nouvel Hymen* occupoit tous vos soins*,
Aviez-vous de ma mort de fidelles témoins ?
Il faloit en courant de rivage en rivage
890 Par des signes certains confirmer mon naufrage.
Mère d’Oreste, enfin Veuve d’Agamemnon,
Il faloit soûtenir l’éclat de ce grand nom.
II faloit à mon ombre être toujours fidelle,
Oser tout pour un fils, contre un Peuple rebelle*.
895 Mais enfin c’en est fait, plus d’Hymen* entre nous,
Plus de rang en ces lieux, plus de Trône pour vous.

CLYTEMNESTRE.

Je quitte avec plaisir le Trône des Atrides299,
Ce Palais teint du sang de tant de Parricides*,
Cét Empire odieux, deshonnoré cent fois.
900 Par la haine* des Dieux et les crimes des Rois.
Le divorce, l’exil ont pour moy plus de charmes*
Qu’un sejour où mes yeux ont versé tant de larmes,
Qu’un Epoux dont la vie a cent fois démenty
Le sang* de Jupiter dont il se croit sorty300.
905 Mais avant que je parte il faut que je te301 laisse
L’image des forfaits qui te suivront sans cesse
Souviens-toy qu’autrefois un vain orgueil du rang
De ma fille à mes yeux te fit verser le sang :
La triste Iphigenie302... Ah funeste spectacle !
910 Calchas mesme eut horreur* de son barbare Oracle.
Les flammes du bucher cherchant à s’éloigner
Respectoient la Victime et vouloient l’épargner303.
Souviens-toy quelle ardeur* malheureuse, inutile,
Enleva Briseis304 d’entre les bras d’Achille.
915 Mais c’est trop peu : tu viens assujettir ton fils
Aux enfans qui naîtront de la sœur de Pâris305 !
Digne Epoux ! grand Monarque ! ô pere et juste et tendre !
O Heros ! Aime, Epouse et fais regner Cassandre.
Mais pour le châtiment de ce crime odieux,
920 Crains tes remords, ton fils, moy, les Grecs, tous les Dieux.

SCENE VI. §

AGAMEMNON, EURYBATE.

AGAMEMNON.

Ah que l’emportement que sa fureur* déploye,
Dans mon cœur* étonné* jette une prompte joye !
Et d’un funeste Hymen* déchirant tous les neus,
Dégage heureusement un Epoux malheureus !
925 Allons chercher Cassandre, et laissons de mon âme
Echaper à ses yeux tout l’espoir de ma flame*.

EURYBATE.

Ah laissez-la partir : quel est vôtre dessein !

AGAMEMNON.

D’aller luy presentcr et mon Sceptre et ma main,
Mais elle vient.

SCENE VII. §

AGAMEMNON, CASSANDRE, ISMENE, EURYBATE.

CASSANDRE.

Seigneur, jusqu’où va vôtre haine* !
930 Aprés m’avoir captive envoyée à Mycene :
On dit que vous voulez m’envoyer dans Argos !
Faudra-t-il traversant et les Monts et les Flots306,
Que j’aille encor traîner ma misere* et mes chaînes.
Dans Itaque307, en Epire308, en Crète, dans Athènes309
935 Et ferez-vous par tout aux Grecs victorieux,
De la triste Cassandre un trophée odieux ?
Ah ! s’il faut de ces lieux éloigner ma présence,
Daignez me renvoyer au lieu de ma naissance.
Que je puisse revoir ses débris, ses tombeaux.
940 Objets à ma douleur plus charmants* et plus beaux,
Que la pompe* et l’orgueïl des villes de la Grece.
Que le triste Ilion310 voye encore sa Princesse
Honnorer* la misere*, adoucir les malheurs
Des vivans par ses soins* et des morts par ses pleurs*.

AGAMEMNON.

945 Quoy, Madame, avez-vous tant d’horreur* pour Mycene ?
Vous estes dans ma Cour et libre et souveraine.
Mais ces soins*, ces respects qu’on vous rend en ces lieux,
Ont-ils trop peu d’appas pour arrester vos yeux ?
Aimez-vous mieux aller sur les bords du Scamandre311
950 Y voir Troye embrasée et pleurer* sur sa cendre,
Que me voir dans ma Cour environné de Rois,
Plus que jamais Madame asservy sous vos lois* ;
Aprés tous vos mépris dont j’ay souffert* l’outrage*,
De mon fidelle amour* renouveller l’hommage ?

CASSANDRE.

955 Qu’entens-je ?

AGAMEMNON.

Avez-vous crû que l’absence ou le temps
Esteindroit dans mon cœur* des feux* si violens312 ?
Ah ! si ce cœur* pour vous a brûlé devant Troye,
De quels tourmens depuis me suis-je veû la proye !
Dans les premiers transports* de mes ardens desirs
960 Je n’osois qu’en tremblant expliquer mes soûpirs*.
Mais enfin dégagé d’une Epouse perfide,
Ne peut-elle parler quand pour vous couronner,
J’ay tout mon cœur*, ma main, mon Sceptre à vous donner ?
965 Permettez donc, Madame...

CASSANDRE.

Ah ! cessez ce langage,
Et ne m’accablez point par ce dernier outrage*.
Juste Ciel ! quoi j’ay veû nos Estats saccagez,
Mon pere massacré315, tous les miens égorgez316 !
Les Troyens sont détruits ! Ilion est en cendre !
970 Quel temps, quel appareil* pour l’Hymen* de Cassandre !
La fille de Priam, l’Amante d’Apollon,
Uniroit son destin au sort* d’Agamemnon !
On me verroit porter cette main innocente,
Dans une main encor de sang toute fumante !
975 J’irois vous épouser sur des Autels parez
Des drapeaux des Troyens sanglans et déchirez !
Ah, Seigneur ! que sur moy vôtre vangeance assemble
Tous les maux qu’ont soufferts* tous les Troyens ensemble :
On me verra sans crainte expirer à vos yeux,
980 Fidelle à ma douleur, à ma gloire*, à mes Dieux.

AGAMEMNON.

Quoy je seray toûjours en bute à vôtre haine* !
Dans vos Temples Achille épousa Polixene317,
Et Pyrrhus doit s’unir à la veuve d’Hector318 !
Le seul Agamemnon ?...

CASSANDRE.

Je vous le dis encor,
985 Dussay-je m’attirer vôtre fureur* extrême*.
Je hais* Agamemnon beaucoup plus qu’il ne m’aime.
De nôtre inimitié c’est la fatale* loy*,
Et ma haine*, Seigneur, ne mourra qu’avec moy.

AGAMEMNON.

Mais cette haine* enfin et si pleine et si fiere319,
990 Cette invincible horreur*, vient-elle toute entière
De la fatale* loy* qui nous fait ennemis ?
Haïssez-vous ainsi tous les Grecs et mon fils ?

CASSANDRE.

Vôtre fils ! quoi, Seigneur ? vous croyez...

AGAMEMNON.

Ah, Madame !
Ce trouble* fait trop voir le secret de vôtre âme.
995 Voilà cette douleur, cette gloire*, ces Dieux,
Dont vôtre amour* vouloit se couvrir à mes yeux

CASSANDRE.

Non Seigneur, je n’ay point l’âme assez inhumaine,
Pour confondre avec vous vôtre fils dans ma haine*.
Loin de causer mes maux il leur donne des pleurs*,
1000 Et si l’accablement, l’excès de mes malheurs
Permettoit à mon cœur* de prendre quelque flame*

AGAMEMNON.

Il n’en a pris que trop, avouez320-le, Madame.
Mon malheur est enfin pleinement éclaircy.
Femme, sujets, enfans, amis et vous aussi :
1005 Tout me hait*, tout me pert et tout me desespere.
Mais je ne prétens plus contraindre ma colere,
Et c’est sur ce Rival qui vous devient si cher,
Que mon ressentiment se va tout attacher.
J’ay trop d’amour* encor pour l’ingrate Cassandre.
1010 Mais, je ne dis qu’un mot, c’est à vous de l’entendre,
Vôtre vainqueur est maître et d’Oreste et de vous.
Vôtre vainqueur enfin veut estre vôtre Epous.
Songez-y bien, adieu.

SCENE VIII. §

CASSANDRE, ISMENE.

CASSANDRE.

Ciel ! que viens-je d’entendre !
Oreste infortuné ! malheureuse Cassandre !
1015 Helas ! je sens mon cœur* si sensible à tes feux*
Cher Prince, et cependant loin de te rendre heureux,
Ton amante* t’expose aux fureurs* de ton pere !

ISMENE.

Ah, Madame esperez…

CASSANDRE.

Que veus-tu que j’espere,
D’un vainqueur endurcy, d’un Roy dont les Ayeux
1020 Par leurs crimes cent fois ont effrayé les Dieux321 ?
Ah ! si malgré les pleurs* de toute sa famille,
Ce barbare en partant sacrifia322 sa fille,
Dieux ! que n’osera point son horrible* courroux
Ismene, contre un fils dont il est trop jaloux ?

ISMENE.

1025 Hé bien, puisqu’il le faut, par cét Hymen* funeste,
D’un peril trop certain garantissez Oreste.

CASSANDRE.

Juste Ciel ! quel conseil ! quel indigne secours !
Allons plustôt finir ma misere* et mes jours.
Allons, d’Agamemnon flattant* l’injuste flamme*,
1030 Irriter contre luy les fureurs* de sa femme,
Mettre en trouble Mycene et voir ses Citoyens
S’immoler de leur main aux manes323 des Troyens.
Allons enfin.

ISMENE.

Hé bien dans ce desordre* extrême*,
Que fairez-vous ?

CASSANDRE.

Helas! le sçay-je encor moy-même ?
1035 Ombres de mes parens et vous Dieux que je sers,
Dieux qui voyez la honte et l’horreur* de mes fers,
Quel secours dois-je offrir à l’ardeur* qui m’emporte ?
Donnez-moy vos conseils : quels qu’ils soient il n’importe
Pourveu que ces conseils secondent le courrous
1040 De ce cœur* tout remply de sa gloire* et de vous.

Fin du troisième Acte.

ACTE IV §

SCENE PREMIERE. §

AGAMEMNON, EURYBATE.

AGAMEMNON.

Ouy c’en est fait, Cassandre oublie enfin la haine*. {p. C, 49}
Cassandre veut monter au Thrône de Mycene.
Elle veut m’épouser, elle veut dés ce jour,
Payer par son Hymen* mes soins* et mon amour*.

EURYBATE.

1045 Seigneur m’est-il permis d’expliquer ma surprise ?
Je connois mal Cassandre, ou Cassandre déguise324.
Quel charme*, quel miracle a si subitement
Dans un cœur* ennemy fait ce grand changement ?
Ne vous flattez*-vous point et voulez-vous qu’on croye,
1050 Qu’il n’est rien qui resiste au fier vainqueur de Troye ?
Mais comment pourront voir cét Hymen* odieux,
Ces Grecs que vôtre gloire* assemble dans ces lieux325 ?
N’auront-ils veù Cassandre envoyée à Mycene,
Que pour remplir le rang dont vous chassez la Reine ?

AGAMEMNON.

1055 Ils verront qu’ennemy de l’infidelité,
Je rens à la vertu* ce qu’elle a mérité326 ;
Que juste possesseur de la grandeur suprême,
Je dispose à mon gré, du Thrône et de moy-même.
Les Grecs prétendroient-ils tyranniser* mes veux ?
1060 Et dans quel temps encor !327 quand j’ay tout fait pour eux !
Quand au prix de mon sang j’ai vangé les ravages
Qu’autrefois les Troyens ont fait sur leurs rivages328 !
Que dis-je quand je viens d’assurer pour toûjours,
Leurs biens, leur liberté, leur hôneur et leurs jours !
1065 Du butin partagé sur les bords du Scamandre329,
Je me suis reservé la divine Cassandre :
Nos Chefs me l’ont cedée, et je puis à mon tour
Donner, comme ils ont fait, quelque chose à l’amour*.

EURYBATE.

Je ne vous presse* point par ces raisons* de gloire*
1070 Qui rendent un grand cœur* jaloux de sa memoire330,
Par des raisons* d’Estat qui parlent contre vous331.
Mais par ces noms sacrez et de pere et d’épous ;
Mais par tout ce qu’ils ont et de tendre et d’auguste.
Aimez-vous mieux les noms de cruel* et d’injuste ?
1075 Voulez-vous accabler une illustre* moitié332 ?
Desesperer d’un fils si digne de pitié ?
Seigneur…

AGAMEMNON.

N’augmente point la cruelle* tendresse,
Qui me parle en secret et murmure sans cesse.
Ah ! je n’aime que trop ceux que je dois haïr.
1080 Mais enfin pour tous deux faudra-t-il me trahir ?
Qu’esclave malheureux d’un fils et d’une femme,
Un vainqueur se refuse aux douceurs de sa flame* ?
Des Rois mes Compagnons, mes Voisins, mes Amis,
Qui brûlent tous de faire un gendre de mon fils,
1085 Me verront-ils pour luy choisir une ennemie ?

EURYBATE.

Mais, Seigneur, avec vous la verront-ils unie ?

AGAMEMNON.

Ces raisons* contre un fils ne sont pas contre moy.
Cassandre est dans mes fers, j’ay vaincu, je suis Roy :
A mon Hymen* enfin Cassandre est resoluë.
1090 Mais je veux à mon fils en épargner la veuë.
Je viens de le mander. Il paroist, laisse nous.

SCENE II. §

AGAMEMNON, ORESTE, PYLADE.

ORESTE.

Quelle bonté Seigneur, m’appelle auprés de vous ?

AGAMEMNON.

Vous sçavez à quel point la Reine vôtre mere,
Par son ingratitude excite ma colere.
1095 Cependant je veux bien que le bannissement
Et le divorce seul bornent son châtiment :
Voulant lui faire grace*, il faut que son absence,
A sa confusion333 épargne ma présence334.
Je fais plus, sçachant bien qu’une tendre amitié*
1100 Vous fait de ses malheurs ressentir la moitié,
Vous irez avec elle à Sparte335 où je l’envoye :
La présence d’un fils luy rendra quelque joye.
C’est-là que vous pourrez commencer de gagner
Ces Peuples, ces Estats où vous devez regner ;
1105 Car enfin vous sçavez que l’Hymen* d’Hermione,
Sur vôtre teste un jour doit mettre une Couronne :
Un accord arresté par son pere et par moy336,
A cét Hymen* pour vous engage nôtre foy*.
C’est trop peu, voulant mieux consoler vôtre absence,
1110 Je partage avec vous la suprême puissance
Et content de Mycene où je regne en repos,
Sans attendre ma mort, je vous fais Roy d’Argos.
Vous recevez cette offre avec si peu de joye,
Que je ne sçay mon fils ce qu’il faut que j’en croye.

ORESTE.

1115 Dés l’enfance privé du plaisir de vous voir,
Vôtre retour faisoit mon plus charmant* espoir,
Et vous ne voulez pas, Seigneur, que j’en jouïsse !
Qu’ay-je fait à vos yeux digne de ce supplice ?
Je ne m’attendois pas qu’à vôtre heureux retour,
1120 Mon départ, ma disgrace* en dût marquer le jour
Vous me flattez* en vain par l’offre d’un Empire.
Ce n’est point pour ce rang que mon ame soûpire* :
Quelle honte pour moy d’oster à vôtre main
La plus belle moitié du pouvoir souverain !
1125 Au retour d’une illustre* et fameuse victoire,
Laissez-moy prés de vous joüir de vôtre gloire*.
Je suis jeune et c’est vous qui devez m’enseigner
Par vos propres leçons le grand art de regner.

AGAMEMNON.

Si l’Hymen* d’Hermione et juste et necessaire,
1130 Si le Thrône d’Argos, si l’exil d’une mere,
N’ont rien qui vous oblige à quitter ce sejour,
Je voy trop jusqu’où va l’erreur de vôtre amour*.
Quoy, je verray mon fils au moment que337 j’arrive
Prisonnier et chargé des fers de ma Captive !
1135 Est-ce ainsi que fuyant un indigne repos,
Vous marchez comme moy sur les pas des Heros ?
Pelops338, Thesée, Hercule, ont-ils dans leur jeunesse
Languy honteusement aux pieds d’une Maîtresse*339 ?
Ils ont finy par où vous voulez commencer.
1140 Dans les bras de l’Amour* on peut se délasser,
Quand par un nom fameux et tout brillant de gloire*,
On a sçeû pour jamais assurer sa memoire.

ORESTE.

L’Amour* qui dans mon cœur* allume tous ses feux*
N’y mettra rien, Seigneur, de bas et de honteux.
1145 Tout foible que j’étois par le défaut de l’âge340
Troye auroit veû briller ce fer sur son rivage,
Si l’excés importun de l’amour* maternel
Ne m’avoit retenu par un soin* trop cruel*,
Et n’eut crû, jugeant mal des grandes destinées
1150 Qu’il faut que la valeur dépende des années341.
Sans cesse je m’offrois342 vos Exploits, vos Combats
Et mes desirs faisoient ce qu’a fait vôtre bras.
Et si jamais le sort* pour me combler de joye,
Présente à mon courage une seconde Troye343,
1155 Vous verrez si l’amour* a jetté dans mon cœur*,
Une indigne foiblesse, une honteuse ardeur*.

AGAMEMNON.

Pouvoit-il y jetter un sentiment plus lâche ?
Vous voyez à quel joug vôtre amour* vous attache.
Cassandre a-t-elle enfin de quoy vous couronner ?
1160 Quels Estats, quels Amis vous peut-elle donner ?

ORESTE.

Je puis, Seigneur, je puis au seul nom de Cassandre
Relever et tirer Ilion de sa cendre344,
De son Thrône abattu ramasser le débris,
Où le pere a vaincu faire regner le fils,
1165 Par ma main, par mes soins* rétablir un Empire
Que vous eûtes sans moy la gloire* de détruire.
Je puis, aimant Cassandre, amener à ses piez
Des Peuples asservis, des Rois humiliez*345,
Vous faire voir enfin par plus d’une victoire
1170 Qu’un feu* tel que le mien sait conduire à la gloire*,
Qu’aimer pour les grands cœurs* est un illustre* employ,
Et que l’amour* peut tout quand il agit pour soy.

AGAMEMNON.

Mais quand toute la Grece est soigneuse et jalouse,
De l’honneur* de pouvoir vous donner unc Epouse,
1175 Voulez-vous qu’au mépris des filles de vingt Rois,
Pour Cassandre à leurs yeux j’approuve vôtre chois ?

ORESTE.

Je dois tout à la Grece, au lieu de ma naissance ;
Mais le choix de ma flamme* est hors de leur puissance.
Je dois encore plus à mon Père, à mon Roy ;
1180 Mais, Seigneur, mon amour* ne dépend plus de moy.

AGAMEMNON.

J’ay pitié de vôtre âge et plains* vôtre tendresse,
Où je voy tant d’erreur avec tant de foiblesse.
Mais enfin, apprenez pour guérir vôtre amour*,
Que je donne à Cassandre un Epoux dès ce jour.

ORESTE.

1185 Un autre epouseroit la Princesse que j’aime !
Et quel est cét Epous ? qui Seigneur ?

AGAMEMNON.

C’est moy-même.
Elle-même y consent. Puisque vous m’y forcez,
Je vous le dis : suivez la Reine346, obéissez.

SCENE III. §

ORESTE, PYLADE.

ORESTE.

Ciel ! qu’ay-je entendu ! je frissone, je tremble.
1190 Je vois en ce malheur tous mes malheurs ensemble
Par ce fatal* amour* les Dieux ont commencé
Ce long amas d’horreurs* dont je suis menacé.

PYLADE.

Détournez, prévenez* ces fatales* menaces.
Puisque l’amour* icy commence vos disgraces*,
1195 Arrestez-en le cours, Prince, dérobez-vous
Au cruel* ascendant que ce Dieu prend sur nous.
Que l’exemple347 du fils fasse rougir le pere.
Cette illustre* Cassandre et qui vous est si chere
Elle dont vous croyiez avoir touché le cœur*,
1200 Vous voyez qu’elle veut épouser son vainqueur.

ORESTE.

Que dis-tu cher Pylade ! ah respecte sa gloire*.
Quoy Cassandre pourroit ?... Non je ne le puis croire
Et je meriterois tout son ressentiment,
Si je la soupçonnois d’un pareil changement.
1205 Je veux m’en éclaircir.

SCENE IV. §

ORESTE, CASSANDRE, ISMENE.

ORESTE.

Ah ! qu’ay-je appris, Madame !
De quel espoir mon pere ose flatter* sa flamme* !
O Dieux ! à son Hymen* vous auriez consenty !
Vôtre sang*348, vôtre cœur* se seroit349 démenty ?
Cassandre sans pitié du350 fils et de la mere,
1210 Cassandre court au Thrône, à l’Hymen* de mon pere
Le croiray-je, Madame !

CASSANDRE.

Oüy, malgré mes souhaits351,
Il faut qu’un meme sort* nous unisse à jamais352.

ORESTE.

Vous unisse à jamais ? ô ciel ! cette Princesse,
Elle qui faisoit voir tant d’horreur* pour la Grece,
1215 Qui voyoit en mon pere un vainqueur odieux,
Elle que je voyois si pleine de ses Dieux353.
Se faire de l’Hymen* un effroyable crime,
Elle qui m’honnorant* de toute son estime,
Sans confondre en son cœur* le pere avec le fils354
1220 Sembloit me distinguer de tous ses ennemis,
Elle-même m’anonce un Hymen* si funeste !
Elle aime Agamemnon et desespere Oreste !

CASSANDRE.

O discours plein pour moy de honte et de rigueur !
Je déteste toûjours la Grece et mon vainqueur.
1225 A ces Dieux que je sers attachée et fidelle
Je conserve toûjours même ardeur*, même zele* ;
J’estime vos vertus*, je plains* vôtre malheur
Et je voudrois enfin… mais que puis-je, Seigneur ?
Victime déplorable*, Esclave355 infortunée,
1230 A l’autel malgré moy je me vois entraînée.
C’est un arrest du sort* aussi bien que du Roy.
Des Dieux même, des Dieux l’imperieuse356 loy*,
Leur redoutable voix dont je me sens pressée*,
Ont fait résoudre enfin mon âme balancée*
1235 Et quel que soit, Seigneur, mon dessein à vos yeux,
La gloire* me l’inspire aussi bien que les Dieux.
Mais que dis-je : au milieu du malheur qui m’accable,
J’entens encor un Dieu qui vous est favorable
J’entens encor un Dieu que je n’ose nommer,
1240 Un Dieu qui pour vos jours vient encor m’allarmer357.
Quels horribles* périls, quelle affreuse tempeste,
Auroient fait mes refus tomber sur vôtre teste !
Et que n’eut point enfin attenté contre vous,
Un vainqueur, un rival, un pere, un Roy jaloux !
1245 Allez, Seigneur, fuyez sa haine* et sa colere.
Sparte358 vous tend les bras, suivez-y vostre mere.
Partez sans balancer* et sans estre jalous,
D’un Roy plus malheureux plus à plaindre* que vous.

ORESTE.

Ah ! je voy trop d’où part un conseil si funeste.
1250 Plus que tous vos vainqueurs vous détestez Oreste
Et vous ne me flattez* d’une fausse douceur,
Que pour mieux trouver l’art de tourmenter mon cœur*.
Vous allez à l’autel par un ordre suprême359 ?
Ah plûtôt à l’Hymen* vous consentez vous-même.
1255 D’Agamemnon pour moy vous craignez le courrous !
Il est bien moins cruel*, moins barbare que vous.
Achevez cét Hymen*, la honte de mon pere,
Mon dernier desespoir et l’horreur* de ma mere :
Faites-vous dans Mycene un destin glorieux.
1260 Hay*360, persecuté des hommes et des Dieux,
Je quitte pour jamais parens, Thrônes, Maîtresse*.
Je quitte pour jamais Mycene, Argos361, la Grece.
Je me livre en aveugle aux horreurs* de mon sort*.362
Je déteste la vie et vay chercher la mort :
1265 Adieu, Madame.

SCENE V. §

CASSANDRE, ISMENE.

ISMENE.

Helas ! par quel discours funeste,
Venez-vous d’accabler le malheureux Oreste !

CASSANDRE.

Laisse-le fuir Ismene, il n’est point de sejour,
Plus à craindre pour luy que cette affreuse Cour.
Au dessein que j’ay fait sa fuite est necessaire363.

ISMENE.

1270 Et quel est ce dessein, vous épousez son pere !

CASSANDRE.

Oreste, Agamemnon, tous l’ont pû croire ainsi ;
Mais toy qui me connois le peus-tu croire aussi ?

ISMENE.

Quel est donc ce secret ?

CASSANDRE.

Hé bien, il faut t’apprendre,
Un projet étonnant*, mais digne de Cassandre.

ISMENE.

1275 Quoy ?

CASSANDRE.

Je veux sous l’espoir d’un Hymen* solemnel,
Tromper Agamemnon, l’attirer à l’Autel :
Là, brûlant d’appaiser par un grand sacrifice,
Tous les Dieux, tout mon sang* qui demande364 justice,
Je veux Ismene au lieu de luy donner la main,
1280 Que cette main lui porte un poignard dans le sein,
Et de ce meme fer me perçant avec joye,
Consommer* dignement tout le destin de Troye365.

ISMENE.

Quel dessein !

CASSANDRE.

Quel plaisir d’immoler le vainqueur,
Le destructeur de Troye et mon persecuteur !
1285 D’envoyer par un coup* qui finit ma misere*,
L’ombre d’Agamemnon à l’ombre de mon pere !
Et d’aller aux Enfers m’offrir à tous les miens,
Aprés avoir vangé tout le sang*366 des Troyens !
Mais faut-il de ces soins* remplie, embarrassée,
1290 Essuyer le courrous d’une Reine offensée.367

SCENE VI. §

CLYTEMNESTRE, CASSANDRE, DORIDE, ISMENE.

CLYTEMNESTRE.

Non, non, ne craignez point cét injuste courroux.
Je viens plûtôt gémir et me plaindre* avec vous :
Je suis seule coupable, et quoy qu’on puisse croire,
Madame, je vous croy trop sensible à la gloire*,
1295 A l’excés de mes maux, aux larmes de mon fils,
Pour fonder vôtre espoir sur nos tristes débris
Et si d’Agamemnon vous flattez* l’esperance,
C’est pour ne pas aigrir toute sa violence368.
Ce torrent arresté peut reprendre son cours.
1300 Pour Oreste, pour vous je ne voy qu’un secours
Dans l’estat déplorable* où vous estes réduite,
Et ce secours enfin, Madame, c’est la fuite.
Venez, vous vous ferez en fuyant avec nous,
D’une Reine une mere et d’un Prince un Epous ;
1305 Vous fuirez un tyran*. L’entreprise est aisée.
J’ay des amis : la suite est déja disposée.
Quittons secrettement ces détestables bords*.
Sparte369 dans peu de jours nous verra dans ses ports,
Et pour nous proteger tous ses Princes, mon Pere370,
1310 Armeront, s’il le faut, toute la Grece entiere.

CASSANDRE.

Madame vous voyez quel confus embarras,
M’ont causé vos bontez que je n’attendois pas.
Mais pourquoy vous flatter* d’une vaine esperance ?
Comment tromper du Roy les soins*, la vigilance ?
1315 Pour sortir de ces lieux nos efforts seroient vains,
Où retombant bien-tôt dans ses cruelles* mains,
Ciel ! que n’oseroit point sa vangeance funeste,
Sur vos jours, sur Cassandre et sur tout sur Oreste !
Mais quand nous pourrions fuir sans peur d’estre arrestez,
1320 Quand nous serions dans Sparte371 où sont nos seuretez ?
Sur quelque grand secours que vôtre espoir se fonde,
Le vainqueur des Troyens peut vaincre tout le monde.
Pour vanger ses affrons que ne feroit-il pas,
Luy qui par tant de sang a vangé Menelas372 !
1325 Suivons puisqu’il le faut nos tristes destinées.
Par un noir ascendant nous sommes entraînées.
Vous allez endurer un divorce cruel*,
Un exil rigoureux : moy, je vais à l’Autel
Suivre un vainqueur, un Roy que mon ame déteste ;
1330 Je vais enfin je vais par cét Hymen* funeste,
Porter sur luy… que dis-je ? oüy je vay sur le Roy,
Porter tous les malheurs que je traîne aprés moy.

CLYTEMNESTRE.

Artifice trompeur ! vains détours ! ah, Madame !
Mes yeux enfin, mes yeux lisent trop dans vôtre ame.
1335 Il vaut mieux vous unir au sort* d’Agamemnon,
Confondre vôtre Race* avec un si grand nom,
De vos malheurs ainsi reparer tout l’outrage*,
Triompher et Regner.

CASSANDRE.

Je feray davantage
Et pousseray si loin ce dessein glorieux…
1340 Mais c’est assez, le temps vous éclaircira mieux.

CLYTEMNESTRE.

Arrestez et sçachez que perdre* un Diadême373,
Que perdre* Agamemnon est un malheur extrême* ;
Mais moindre que de voir une Ennemie aux fers,
Ma Rivale usurper la place que je pers.
1345 Pour prévenir* l’affront de vous voir couronnée,
Mille morts marqueront cette affreuse journée.
Vous qui pour l’avenir avez tant de clartez
Ignorez-vous les maux qui vous sont apprestez ?
Sans consulter vos Dieux j’ose vous les prédire.
1350 Croyez-en ma fureur*, c’est le Dieu qui m’inspire.

CASSANDRE.

Vous ne m’affligez point en m’annonçant la mort.
Je suis bien mieux que vous instruite de mon sort*,
Je lis trop dans le vôtre et commence de plaindre*
Mille horribles* malheurs que vous avez à craindre374
1355 Tonnez, accablez-moy de noms injurieux*.
Le temps et la raison* vous ouvriront les yeux.

SCENE VII. §

CLYTEMNESTRE, DORIDE.

CLYTEMNESTRE.

Ah ! ce n’est pas ainsi qu’on trompe ma vangeance.
Tu crois que mon départ te met en assûrance.
Tout ce jour reste encor à mon ressentiment,
1360 Et pour servir ma haine* il ne faut qu’un moment.

DORIDE.

Quel est vôtre courrous ! quoy pour perdre* Cassandre ? …

CLYTEMNESTRE.

Des traits* de ma fureur* rien ne la peut deffendre.

DORIDE.

A vos ressentimens quels chemins sont ouvers ?
Egiste est prisonnier.

CLYTEMNESTRE.

Allons briser ses fers.
1365 J’ay des amis encor : mes bien faits, ma prudence,
Ont sçû pendant dix ans établir ma puissance.
Meure Cassandre aux yeux et dans les bras du Roy375,
Et tombe son courroux sur Egiste et sur moy376.

Fin du quatrième acte.

ACTE V §

SCENE PREMIERE §

CASSANDRE, ISMENE.

CASSANDRE.

Ne t’abuses-tu point ? dis-tu vray chere Ismene ?

ISMENE.

1370 Oüy, c’en est fait, Oreste est party de Mycene
Madame ; mais le Roy vient d’en estre averty.
Et pour le suivre, Arbas par son ordre est sorty.

CASSANDRE.

Ah ! puisse-t-il d’Arbas tromper la diligence.
Puisse loin de sa veuë éclater ma vangeance.
1375 Sa présence en ces lieux, je le niêrois en vain,
Estonnoit* mon courage et retenoit ma main.
Quel que soit mon courroux contre un vainqueur funeste,
Ce vainqueur chere Ismene est le père d’Oreste,
Et par quelque fureur* qu’on se prive du jour
1380 On le quitte a regret quand on tient à l’amour*.
N’importe, Oreste fuit : il faut me satisfaire.
J’épargne aux yeux du fils le meurtre de son pere
Et reduite à perir dans le même moment,
J’épargne mon trépas aux yeux de mon Amant*.

ISMENE.

1385 Ensanglanter vos mains par un meurtre effroyable !
Vous avez pû verser en Prestresse adorable*
Le sang des animaux sur les sacrez Autels.
Mais tremper vôtre main dans le sang des mortels !
Dans vôtre propre sang, dans le seul qui nous reste
1390 De tant d’illustres* Rois, d’une Race* celeste377 !
Pourriez-vous conserver ce dessein furieux* !
Helas !

CASSANDRE.

Retiens tes pleurs*, ou les378 cache à mes yeux.
Laisse-moy m’affranchir, de ma disgrace* extréme*.
Dois-je survivre à Troye, à ma gloire*, à moi-même ?
1395 Sur tout dois-je survivre aux foiblesses d’un cœur*
Qui malgré moy se rend au fils de mon vainqueur ?
Tout ce que de tes soins* Ismene j’ose attendre :
De ces bords* ennemis daigne enlever ma cendre
Et va la renfermer en fuyant de ces lieux
1400 Dans les tristes tombeaux de mes sacrez Ayeux379.
Et vous qui garantis des fureurs* de la Guerre,
Errez de toutes parts sur l’Onde* et sur la Terre,
Dispersez, fugitifs, déplorables* Troyens,
Les Dieux rendent vos jours plus heureux que les miens.
1405 Mais c’est trop differer, il est temps d’entreprendre.
Il est temps d’immoler Agamemnon, Cassandre.
Quel plus digne spectacle aux yeux des immortels !
Quel plus grand sacrifice honora leurs Autels !
Mais quel trouble* soudain, quelque effort que je fasse,
1410 Me retient en ce lieu, m’épouvante, me glace ?
De quels fremissemens mon corps est agité ?

ISMENE.

Ah ! croyez que du Ciel la suprême bonté
Veut étouffer en vous un dessein trop coupable.

CASSANDRE.

Non non, j’entens d’où vient ce trouble* redoutable.
1415 C’est Apollon, c’est luy qu’on a veû tant de fois,
A mon pere, aux Troyens s’expliquer par ma voix380.
Ce Dieu dont la fureur* dans tout mon sang s’allume,
M’inspire des transports* plus grands que de coutume.
Ne me presse* pas tant Dieu, que veus-tu de moy ?
1420 Esclave d’un mortel je ne suis plus à toy.
Aprés avoir perdu* mes parens, mon Empire,
Je n’ay rien à prévoir, je n’ay rien à prédire.
Mais je pers mes efforts : un trop cruel* devoir
Asservit mon destin à son divin pouvoir,
1425 Son esprit me domine et je sens que je cede
Aux pressantes* ardeurs* du Dieu qui me possede.
Quelle horreur* ! mes cheveux herissez, separez,
Rompent tous les liens381 de mes voiles sacrez.
Quelle invisible main malgré moy les arrache ?
1430 Mais quels sont ces objets où mon regard s’attache ?
O dieux ! Dans ma fureur* je revoy les forfaits
Jadis executez dans cét affreux* Palais :
Noirs desseins, trahisons, évenemens funestes,
Meurtres, impietez*382, parricides*, incestes383.
1435 Sur tout je te revoy trop barbare appareil*
Du destin dont l’horreur* fit pâlir le Soleil384.
Je vois encor, je vois la terre divisée,
L’Asie est toute en feu, l’Europe est embrasée.
Mais où m’emportez-vous impetueux385 transports* !
1440 Ilion s’offre à moy, je me voy sur ses bords*.
Ses Temples, ses Palais, ses Rempars si superbes*
Sont reduits en poussiere ou cachez sous les herbes.
Est-ce pour irriter ma haine* et mes douleurs
Que vous me faites voir tant de sang, tant de pleurs* ?
1445 Manes386 de mes parens, Ombres trop inquiettes,
Agamemnon mourra, vous serez satisfaites.
Les Dieux veulent punir l’ennemy des Troyens,
Le digne fils d’Atrée et le bourreau des miens.
Déja dans l’avenir je prévoy son supplice387.

SCENE II. §

AGAMEMNON, CASSANDRE, ISMENE.

AGAMEMNON.

1450 Madame tout est prest : l’Autel, le Sacrifice,
La pompe* de l’Hymen*. Le Thrône vous attend
Et l’Amour* vient hâter cét Hymen* éclatant.
Allons.

CASSANDRE.

Ne parle388 plus d’amour* et d’Hymenée*.
Je croyois disposer de nôtre destinée389.
1455 Mais le Ciel me fait voir ses secrets souverains
Et ton sort* et le mien ne sont plus dans nos mains.

AGAMEMNON.

Dieux ! quel est ce desordre* et que n’osez-vous dire ?

CASSANDRE.

Ce qu’icy ma fureur*, ce qu’Apollon m’inspire.
Agamemnon, les Dieux veulent finir mon sort*
1460 Et l’aveugle destin précipite ta mort390.

AGAMEMNON.

Hé n’est-ce point, Madame, une menace vaine
Que me font beaucoup moins vos Dieux que vôtre haine*
Que peut craindre un Monarque au sein de ses Estats
Que peut craindre un vainqueur ?

CASSANDRE.

Tout ce qu’il ne craint pas391.
1465 Oüy, c’est dans ces momens de pleine confiance392,
Que tu vas voir, trop fier d’une vaine puissance393,
Ta grandeur renversée et tes projets trahis.
Je prévoy ton trépas, je le voy, j’en joüis394 :
Je goûte dans ton sang la vangeance de Troye,
1470 Et ce jour fortuné qui me comble de joye,
Est un jour plus cruel* pour toy, pour tous les tiens,
Que dix ans de malheurs ne furent aux Troyens,
Mais c’est peu que ta mort m’ait pleinement vangée.
Par un crime étonnant* Clytemnestre égorgée395,
1475 A tes manes396 sanglans ira se réunir.
Mais pourquoy jusques-là percer dans l’avenir ?
Helas ! je voy ton fils… ah déplorable* Oreste !
J’ay commencé tes maux, quelle suite funeste !
Oüy je le voy ton fils tremblant, épouvanté,
1480 Errant de toutes parts, de fureur* agité397.
Ciel, quelle est sa disgrace* ! elle est si peu commune,
Que des yeux ennemis pleurent* son infortune.

AGAMEMNON.

Remettez-vous, Madame, et calmez des fureurs*
Qui vous font vainement prédire ces malheurs.

CASSANDRE.

1485 Respecte en ma fureur* le Dieu qui me la donne.
Mais elle se dissipe et le Dieu m’abandonne.
Laisse-moy respirer : mon esprit et mon corps
Succombent fatiguez de ces derniers transports*.
Je t’ay déja prédit et ma mort et la tienne.
1490 Adieu, songe à ta gloire* et laisse-moi la mienne.
L’instant fatal* approche : accepte ton trépas.
Les arrests du destin ne se revoquent pas.
Si pourtant sans remords, sans crainte, sans scrupule,
A mes prédictions398 tu te rends incredule :
1495 Si tu braves les Dieux de ma gloire* jaloux,
Si ton impiété*399 méprise leur courroux,
Si tu t’oses livrer à l’Hymen* de Cassandre,
Viens m’épouser au Temple où je m’en vais t’attendre.

SCENE III. §

AGAMEMNON seul.

Ouy j’iray t’épouser400. Mais qu’est-ce que je sens ?
1500 Quelle secrette horreur* ! que de troubles* pressans* !
Croirois-je les malheurs qu’on vient de me prédire ?
La crainte sur mon cœur* prend-elle quelque empire ?
Non, c’est la main des Dieux dont je sens le pouvoir
Qui frappe mon esprit et presse* mon devoir.
1505 Que faisois-je ? ayant sçû, par des chemins contraires
Eviter de si loin la route de mes peres401,
Faut-il que l’Univers qui distinguoit mon nom
Avec tous mes Ayeux confonde Agamemnon !
Voy ton fils desolé te fuir, quitter Mycene.
1510 Voy l’affreux* desespoir où tu plonges la Reine,
Quand d’un Hymen* forcé le projet seulement
Est puny du divorce et du bannissement.
Au culte des Autels Cassandre est attachée.
Elle a pour toy toûjours une haine* cachée.
1515 Oreste a sçû lui plaire. Et tes feux* criminels
La voudroient arracher à ton fils, aux Autels !
Ah lâche ! ouvre les yeux et cesse de te rendre
Trop digne des malheurs que t’a prédits Cassandre.
Fais revoquer au sort* l’arrest qu’il a donné,
1520 Ou fais rougir les Dieux de t’avoir condamné.

SCENE IV. §

AGAMEMNON, ARBAS.

ARBAS.

Oreste qui fuyoit est enfin dans Mycene,
Seigneur, auprés de vous Pylade le ramene.

SCENE V. §

AGAMEMNON, ORESTE, PYLADE, ARBAS.

ORESTE.

Ouy, Seigneur, je reviens : mais Dieux ! ne pouvez-vous
De l’illustre* Cassandre estre l’heureux Epous,
1525 Sans que de cét Hymen* dont la rigueur m’accable,
Spectateur desolé, Victime déplorable*,
Dans le temple, à vos yeux, entre vos bras, Seigneur
Oreste aille expirer d’amour* et de douleur ?

AGAMEMNON.

Non mon fils c’en est fait ; vos larmes, vôtre fuite,
1530 Le déplorable* état où ma gloire* est réduite
Cassandre, Clytemnestre et ces puissantes voix
Que les Dieux font parler dans les cœurs* des grands Rois,
Tout me presse* pour vous, tout m’invite à me rendre.
Je vous donne, ou plûtôt je vous cede402 Cassandre.
1535 Obtenez son aveu* ; je suis prest dés ce jour
A voir par son Hymen* couronner vôtre amour*.

ORESTE.

Qu’ay-je oüy ! quel bonheur ! faut-il que je le croye !
Quelle gloire* pour vous et pour moy quelle joye !
Quel effort ! quel triomphe ! ah de grace* Seigneur,
1540 Poursuivez, achevez de vaincre vôtre cœur*.
Aprés m’avoir rendu ma Maîtresse* et mon Pere, {p. D, 73}
Daignez, Seigneur, daignez me rendre encor ma Mere :
Qu’un fils qui vous doit tout aussi bien que le jour
Rétablisse entre vous la concorde et l’amour*.

AGAMEMNON.

1545 Ah je n’ay plus besoin du secours de vos larmes.
Pour triompher de moy j’ay d’assez fortes armes :
Je pardonne à la Reine, et de tous ses projets403,
Je ne veus accuser qu’Egiste et mes sujets.
Je vous rens vôtre mere et Cassandre et moy-même.

ORESTE.

1550 Ainsi vous me rendez, Seigneur, tout ce que j’aime ?

AGAMEMNON.

Ce n’est que d’aujourd’hui, mon fils, que j’ay vaincu.
D’aujourd’huy seulement j’ay regné, j’ay vécu.
La gloire* de ce jour passe toute la joye
Que versa dans mon cœur* la Conqueste de Troye :
1555 J’en rends graces* aux Dieux et puisse désormais
Regner dans ma famille une eternelle paix.
Allez trouver la Reine, allez luy tout apprendre.
Moy, je vay de ce pas en avertir Cassandre,
Luy demander pour vous et cette même foy*
1560 Et cette même main que je voulois pour moy.

SCENE VI. §

ORESTE, PYLADE.

PYLADE.

Quelle felicité surprenante et soudaine !
Quel changement cher Prince !

ORESTE.

Allons trouver la Reine.
Elle paroît.

SCENE VII. §

CLYTEMNESTRE, ORESTE, PYLADE.

CLYTEMNESTRE.

Que voy-je ? Oreste dans ces lieux !
Fuyons mon fils, fuyons, dérobons à nos yeux
1565 Le spectacle cruel* de tout ce qui se passe.

ORESTE.

Ah plûtôt demeurons : tout a changé de face,
Tout rit à nos souhaits404, Madame, un sort* plus doux
Et m’a rendu mon Père et vous rend vôtre Epoux.

CLYTEMNESTRE.

Cassandre court au temple et le peuple autour d’elle
1570 Celebre en murmurant cét Hymen* infidelle.
Agamemnon la suit plein d’amour*, plein d’ardeur*.
Et d’un frivole espoir vous flattez* vôtre cœur* !

ORESTE.

Non non, Agamemnon triomphe de sa flamme*.
Il se rend à luy-même, à son fils, à sa femme.
1575 Il me cede Cassandre et va presser* pour moy
Le succés de mes voeux et le don de sa foy*.

CLYTEMNESTRE.

Ciel qu’entens-je ?

ORESTE.

Oüy, luy-même il vient de me le dire
Et par son ordre exprés j’allois vous en instruire.

CLYTEMNESTRE à part.

Ah Cassandre ! Ah mon fils ! daignez le détourner
1580 Dieux, cét ordre cruel* que je viens de donner405.

SCENE VIII. §

ORESTE, PYLADE, ISMENE.

ORESTE.

Quel est ce prompt départ, quel trouble*, quel langage,
Cher amy ? Mais que vois-je ? ah funeste présage !
Que m’apprenent ces pleurs*, ce desordre* confus?

ISMENE.

C’est vous, Seigneur ! helas ! Cassandre ne vit plus.

ORESTE.

1585 Cassandre ne vit plus! le voila ce mistere,
Du desordre*, des pleurs*, du départ de ma mere.

ISMENE.

Pour dérober Cassandre aux vœux d’Agamemnon
Clytemnestre, d’Egisthe a rompu la prison.
Ce barbare pressé* d’executer son crime
1590 Cherche Cassandre au Temple, où voyant sa Victime,
Il s’avance, il l’approche environné des siens.
Meurs fatale* beauté, meurs reste des Troyens.
Dit-il en la frappant, ta mort vange la Reine.
Elle tombe en mourant. Je meurs, dit-elle, Ismene :
1595 Mes malheurs sont finis : mais quand je pers le jour,
Oreste que de maux vont suivre ton amour* !
Que le mien craint pour toy la colere celeste406 !
Puisse ma mort te faire un destin moins funeste.
Là, par de long regards qui percent jusqu’aux Cieux,
1600 Elle semble implorer la clemence des Dieux,
Elle expire et j’allois, pleine d’impatience407,
D’Agamemnon pour elle implorer la vangeance.

SCENE IX. §

ORESTE, PYLADE.

ORESTE.

Elle est morte ! en quel temps ! ah moment trop fatal* !
Quand le Roy me la cede et n’est plus mon Rival !
1605 Et lorsque je la pers, pour combler ma misere*
Pylade, je la pers par l’ordre de ma mere !
Mais que fais-je ? suy-moi, seconde ma douleur.

SCENE DERNIERE §

ORESTE, PYLADE, EURYBATE.

EURYBATE.

Ou courez-vous ? sçachez un plus cruel* malheur.
Agamemnon.

ORESTE.

Hé bien ?

EURYBATE.

Ce vainqueur de l’Asie,
1610 Ce Roy dont les flots même ont respecté la vie,
Aprés dix ans d’absence en ces lieux de retour,
Par un lâche attentat vient de perdre* le jour.

ORESTE.

O comble de disgrace* ! ô destin trop contraire !
Perdre* eu un meme jour ma Maîtresse* et mon Pere408 !
1615 Ah ! par quel sort* fatal*, par quelle trahison.
A-t-on pu triompher du grand Agamemnon !

EURYBATE.

Le Roy pressé* pour vous d’un soin* ardent et tendre,
Dans le Temple, Seigneur, alloit chercher Cassandre.
A peine il est entré qu’Egiste furieux*,
1620 Suivy de conjurez se presente à nos yeux,
Nous attaque : du Roy l’addresse et le courage,
Font de ces assassins un horrible* carnage.
Mais Dieux de toutes parts, surpris enveloppé,
De mille coups* mortels en même instant frappé,
1625 Il voit à gros boüillons tout son sang se répandre,
Chancelle, tombe, meurt presqu’aux pieds de Cassandre.

ORESTE.

Ciel !

EURYBATE.

Egiste effrayé de ce crime odieux,
Craignant également* Vous, le Peuple et les Dieux,
Echape à nos regards par sa fuite soudaine.
1630 Cependant dans le Temple on voit entrer la Reine,
Qui voyant, mais trop tard, que ses transports* jaloux
Croyant perdre* Cassandre ont perdu* son Epoux,
De remord, de douleur et rage saisie,
Dans la foule des morts tombe presque sans vie409.
1635 Ainsi, tandis qu’au Temple accablez de douleur,
Les uns forment des vœux, d’autres versent des pleurs*
Je viens vous annoncer cét affreux* parricide*410,
Heureux si garanty des fureurs* d’un perfide,
J’expirois à vos yeux en vous le racontant.

ORESTE.

1640 C’est trop gémir, je voy ce que mon Pere attend.
Je voy ce que demande et ma gloire* et Cassandre
Poursuivons l’assassin411, allons tout entreprendre.
Et que tout l’Avenir aprenant mon malheur,
Admire ma vangeance et plaigne ma douleur412.

FIN.

PRIVILEGE
du Roy. §

Louis par la Grace de Dieu, Roy de France et de Navarre : A nos amez413 et feaux414 Conseillers, les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Prevost de Paris415, son Lieutenant General de Police, Baillifs416, Seneschaux417, Prevosts418, leurs Lieutenants et autres nos Officiers qu’il appartiendra ; SALUT. Nostre bien aimé le Sieur PADER D’ASSEZAN Nous a fait remontrer419 qu’il avoit composé une Piece de Theâtre intitulée Agamemnon, laquelle avoit esté representée plusieurs fois, et qu’il desireroit faire imprimer et donner au Public, s’il en avoit nos Lettres de Permission sur ce necessaires. A CES CAUSES, voulant donner à l’Exposant420 des marques de l’estime que nous faisons de la personne et l’exciter à travailler, Nous luy avons permis et accordé, et par ces Presentes permettons et accordons de faire imprimer ladite Tragedie d’Agamemnon par tel Imprimeur421 qu’il voudra choisir, en telle marge, volume, caractere et autant de fois que bon luy semblera la vendre et debiter422 par tout nostre Royaume pendant le temps de dix ans à commencer du jour qu’elle sera achevée d’imprimer, en vertu des Presentes, pendant lequel temps faisons tres-expresses deffences à toutes personnes de quelque qualité qu’elles soient d’imprimer ou faire imprimer, vendre n’y debiter ladite Tragedie, sous quelque pretexte que ce soit sans le consentement de l’Exposant ou de ceux qui auront droit de luy, à peine aux contrevenans de trois mil livres d’amande, confiscation des Exemplaires contre-faits, et de tous dépens, dommages et interests, à condition d’imprimer en beau et bon caractere, et de mettre deux Exemplaires en nostre Bibliotheque publique, un en celle de nostre Chasteau du Louvre, et un en celle de nostre tres-cher et feal Chevalier Chancelier de France le Sieur le Tellier423 avant les exposer en vente, à peine de nullité des presentes424 : du contenu desquelles voulons que vous fassiez joüir l’Exposant pleinement et paisiblement. Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin dudit Livre un Extrait des Presentes elles soient tenuës pour signifiées. Mandons au premier notre Huissier faire pour execution d’icelles tous Actes requis et necessaires, sans demander autre permission : Car tel est nostre plaisir. DONNÉ à Paris le treizième jour de May, l’an de Grace mil six cens quatre-vingts ; Et de nostre Regne le trente-huitième. Signé Par, le Roy en son Conseil, D’ALENCE.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs de Paris le 7. May 1680. suivant l’Arrest du Parlement du 8. Avril 1653. et celuy du Conseil Privé du Roy du 27. Février 1665. Signé C. Angot, Syndic.

Achevé d’imprimer le 25 May 1680.

Lexique §

Abord
« Il se dit aussi fig. des personnes; comme, L'abord de cette personne est fort difficile. cette personne a l’abord facile, gracieux. cet homme a l’abord rude, fascheux. craindre l’abord de quelqu’un. abord doux, engageant. leur abord a esté fort froid. je luy ay dit cela dés l’abord, c’est à dire, en l’abordant, avant toutes choses. Il me parut froid à l’abord, mais dans la suite je le trouvay tres-honneste ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 595.
Adorable
« ADORABLE. adj. masc. et fem. Qui merite le plus profond des respects. Dieu seul est adorable. les mysteres de la Religion sont adorables. le tres-auguste et adorable Saint Sacrement de l’Autel ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 457, 1386.
Affreux
« AFFREUX, EUSE. adj. Qui est horrible, qui fait peur, qui donne de l’effroy ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 28, 272, 496, 538, 1432, 1510, 1637.
Amant
« AMANT, ANTE. adj. Celuy qui aime d’une passion violente et amoureuse ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 73, 503, 1017, 1384.
Amitié
« AMITIÉ. subst. fem. Affection qu’on a pour quelqu’un, soit qu’elle soit seulement d’un costé, soit qu’elle soit reciproque. Les devoirs de l’amitié obligent à se servir l’un l’autre ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 711, 866, 1099.
Amour, amoureux
« AMOUR, se dit principalement de cette violente passion que la nature inspire aux jeunes gens de divers sexes pour se joindre, afin de perpetuer l’espece ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Amour parental
V. 1147.
Appareil
« Appareil. s. m. Apprest, preparatif. Grand appareil. appareil extraordinaire. l’appareil en a esté magnifique. appareil de guerre ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 334, 785, 970, 1435.
Ardeur
Du latin ardere, « être en feu », « ardeur » est souvent employé pour désigner la frénésie associée du sentiment amoureux.
V. 244, 435, 693, 913, 1037, 1156, 1571.
« Se dit figurément en Morale, et signifie, Passion, vivacité, emportement fougue ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 272, 566, 1226, 1426.
Audace
« Hardiesse mêlée d’insolence et de témérité. Hardiesse mêlée d’éfronterie ». Dictionnaire français contenant les mots et les choses, Pierre Richelet, 1680.
V. 202.
Aveu
« L'approbation, le consentement, l’agrément qu’une personne supérieure donne à ce qu’un inférieur a fait ou a dessein de faire. Je ne veux rien faire sans votre aveu. Il a entrepris cela de votre aveu. Il a l’aveu de ses parens pour son marriage ». Dictionnaire de l’Académie françoise.
V. 1535.
Balancer
« BALANCER, se dit figurément de l’examen qu’on fait dans son esprit des raisons qui le tiennent en suspens, et qui le font incliner de part et d’autre. Le Juge a longtemps balancé les raisons de ces parties. il y avoit longtemps qu’il balançoit s’il se marieroit ou non. les Juges étoient partagés, et cette affaire a esté long-temps balancée. On dit aussi, que la victoire a long-temps balancé entre les deux partis ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 1234, 1247.
Bords
« BORDS au pluriel, se dit poétiquement Des régions, des contrées environnées d’eau. Les bords africains. Les bords indiens. Vivre sur des bords étrangers. Il a quitté ces bords. Il s’est éloigné de nos bords ». Dictionnaire de l’Académie françoise.
V. 41, 306, 383, 530, 1307, 1398, 1440.
Celer
« CELER. v. act. Cacher, taire. Il m’a celé une telle chose; mais je la sçavois bien. celer un secret. il ne sçait rien celer. celer son dessein ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 269, 624.
Charme, charmant, charmer
« Charme » vient du latin « Carmen, Incantatio, Incantamentum ». Dictionnaire d’Estienne, 1549, et évoque donc une puissance magique. « CHARMANT, ANTE. adj. Qui plaist extraordinairement, qui ravit en admiration. Cette femme a toutes les manieres charmantes ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 78, 155, 162, 266, 511, 574, 735, 901, 940, 1047, 1116.
Cœur
Le terme désigne couramment le siège des sentiments amoureux.
Il peut également se référer au courage, à l’énergie morale qui anime un individu.
V.  172, 203, 252, 270, 357, 386, 419, 420, 922, 1040, 1070, 1502, 1532, 1554.
Consommer
« CONSOMMER. v. act. Achever, finir, terminer ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 1282.
Coup
« COUP. s.m. Impression que fait un corps sur un autre en le frappant, le perçant, le divisant etc ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 609, 799, 1285, 1624.
Cruel
« Inhumain, impitoyable, qui aime le sang, qui prend plaisir à faire du mal aux autres. Homme cruel. cruel tyran. ces peuples-là sont sauvages et cruels. avoir l’ame cruelle, l’humeur cruelle. Il se dit aussi de quelques animaux. Le tigre est une beste cruelle. On dit encore dans ce sens, Destin cruel. fortune cruelle. Il signifie aussi, Fascheux, douloureux, insupportable. C’est un cruel mal, un cruel supplice, une cruelle mort. cela est cruel ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
Déplorable, deplorable
« DÉPLORABLE. adj. de tout genre. Qui merite d’estre déploré, qui est digne de compassion, de pitié. Il ne se dit aussi que des choses. L’estat où il est. est déplorable. c’est une chose déplorable que l’estat où il est. sa condition est fort déplorable. son sort est déplorable ». Dictionnaire de l’Académie françoise, édition de 1694.
V. 9, 510, 685, 861, 1229, 1301, 1403, 1477, 1526, 1530.
Desordre
« Confusion, manque d’ordre, d’arrangement (…) On dit aussi, qu’un homme est en desordre, quand il se trouble en parlant, ou qu’il se trouve en un estat deshonneste et indecent ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Disgrace
« DISGRACE. s.f. Diminution, perte de faveur ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 1120, 1194.
« DISGRACE, signifie aussi, Malheur, accident ».
V. 9, 760, 837, 1393, 1481, 1613.
Égal
« EGAL, ALE. Adj. Pareil, semblable, le mesme, soit en nature, soit en quantité, soit en qualité ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 678 ; « également » v. 1628.
Ennui, ennuy
« ENNUY.s.m. Lassitude d’esprit, causée par une chose qui deplaist par elle-mesme ou par sa durée. ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 78, 435, 527, 771.
Estonner, étonner
Ce terme vient du latin « attonare, attonitus » qui signifie « comme frappé par le tonnerre » ; « ESTONNER. v. act. Causer à l’ame de l’émotion, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte. (…) ESTONNER, se dit aussi des émotions des corps qui sont esbranslez et attaquez par quelque violence ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 543, 922, 962, 1274, 1376, 1474.
Extréme, extreme
« EXTREME. adj. de tout genre. Qui est au dernier point, au souverain degré. Extreme joye. extreme plaisir. extreme passion. amour extreme. extreme peine. extreme malheur. rigueur extreme. aux maux extremes, les extremes remedes ». Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
V. 34, 801, 822, 985, 1033, 1342, 1393.
Fatal
« FATAL, ALE. Adj. Ce qui doit arriver necessairement, arrest de la destinée. C’est par un decret fatal de la Providence que cette ville a esté ruinée. FATAL, signifie encore, la fin, la mort. On a beau appeller le Medecin, quand l’heure fatale est venuë, il faut mourir ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Feu, feux
« Feu se dit poët. pour sign. La passion de l’amour. Le feu dont il brusle. rien n’a pû esteindre ses feux. un feu discret. approuver les feux d’un amant ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 70, 260, 416, 451, 483, 550, 554, 882, 956, 1015, 1143, 1170, 1515.
Flame, flamme
« FLAMME. subst. Fem […] On dit figurément, la flamme de l’amour; et se dit premièrement de l’amour divin. Une flamme celeste. Seigneur, que je brusle de vos flammes. Il se dit communément de l’amour prophane. Cet amant brusle d’une flamme innocente pour cette fille. Il ne faut point nourrir des flammes criminelles. Une flamme constante, est une amour fidelle ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Flatter, Flater
« Se donner de belles esperances. Flatter son imagination, c’est la repaistre de chimeres agreables. Je ne trouve rien qui flatte mon esprit en ce gros livre. On dit aussi, que l’apparence flatte, pour dire, nous trompe ». Se flatter signifie « se faire illusion ».
Foudre
« FOUDRE. s.m. et f. Exhalaison grasse et sulphurée qui s’enflamme par le choc des nuës, et qui en sortant avec violence fait un grand bruit, et des effets extraordinaires sur la terre. On a toûjours armé les Dieux Payens de la foudre : « Ces foudres impuissans qu’en leurs mains vous peignez », dit Corneille dans son Polyeucte. Les lieux touchez de la foudre estoient estimez sacrez chez les Anciens ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 23.
« FOUDRE, se dit figurément de la colere de Dieu, ou des Rois. Les prieres que les Fidelles ont fait à Dieu, luy ont arraché, luy ont fait tomber la foudre des mains ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. Dans Agamemnon, le terme symbolise le châtiment et relève de l’imagerie du sacré omniprésente dans la pièce. C’est en effet l’instrument emblématique de la punition divine.
V. 500.
Foy
« Foy, se prend pour l’Asseurance donnée de garder sa parole, sa promesse; pour cette probité, cette regularité qui fait qu’un homme observe exactement ce qu’il a promis ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694. De plus, le terme de « foy », « rend compte fondamentalement des exigences qui régissent dans l’ordre chevaleresque, les rapports entre les hommes. Il désigne d’abord la confiance que l’on accorde à un être et qui engendre un engagement, une parole (…) l’évolution du sens privilégie métonymiquement l’expression de l’effet qui résulte de cet engagement, et le mot désigne alors la fidélité à la parole ». (Anne Sancier-Château, Introduction à la langue du XVIIe siècle).
V. 255, 329, 479, 668, 824, 1108, 1559, 1576.
Fureur, furie, furieux
« FUREUR. f. Emportement violent causé par un dérèglement d’esprit et de la raison. La morsure des animaux enragez rend les hommes malades de fureur. (…) FUREUR Se dit en Morale de la colère lorsqu’elle est violente et démesurée, et qu’elle jette les hommes dans quelques excés… » Furetière, Dictionnaire universel, 1690. En latin, furor signifie « folie ».
Genereux
« GENEREUX, EUSE. adj. Qui a l’ame grande et noble, et qui prefere l’honneur à tout autre interest. Auguste fit une action genereuse en pardonnant à ses ennemis. GENEREUX, signifie aussi, Brave, vaillant, courageux. Alexandre estoit un Prince genereux, qui affrontoit hardiment les plus grands perils ». Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
V. 259, 320.
Gesner
« Gesner. v. a. Tenir en contrainte, mettre quelqu’un dans un estat violent en l’obligeant de faire ce qu’il ne veut pas, ou en l’empeschant de faire ce qu’il veut. Si vous n’avez pas d’inclination à ce mariage, ne le faites point, je ne veux point vous gesner. la presence de cet homme me gesnoit, m’embarassoit. on est gesné devant les gens de respect. c’est un homme qui aime la liberté, il ne se gesne pour quoi que ce soit. ne vous gesnez point sur cela. la rime gesne beaucoup les poëtes ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 193.
Gloire
« GLOIRE, se dit par emprunt et par participation, de l’honneur mondain, de la loüange qu’on donne au merite, au sçavoir et à la vertu des hommes ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Grace
« GRACE. s.f. Faveur qu’un Superieur fait à un inferieur sans qu’il l’ait meritée. On le dit premierement de Dieu qui est l’auteur de toutes les graces ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 301, 398, 523, 529, 719, 1555.
« GRACE, est quelquefois opposé à justice et à rigueur, et signifie alors, Pardon, remise, composition. Le Roy accorde des graces pour les crimes remissibles ».
V. 886, 1097.
« De grace. adv. Par faveur, par pitié, par courtoisie ».
V. 11, 567, 1539.
Hayne, haine, hayr
« HAINE. s.f. Passion de l’ame qui nous porte à vouloir du mal à nostre prochain, et à luy en procurer quand nous le pouvons. HAINE, se dit aussi de certaines aversions bien ou mal fondées qu’ont les hommes pour certaines choses ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Honneur, honnorer
« HONNEUR. s.m. Tesmoignage d’estime ou de soûmission qu’on rend à quelqu’un par ses paroles, ou par ses actions. Il faut rendre honneur et respect premierement à Dieu et aux choses saintes, aux Rois et aux Magistrats, à ses parents et à la vertu (…) HONNEUR, se dit en general de l’estime qui est deuë à la vertu et au merite (…) HONNEUR, signifie aussi la charge, la dignité qui attire les respects et les soûmissions des autres ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 277, 363, 525, 432, 943, 1174, 1218.
Horreur
« Mouvement de l’ame accompagné de fremissement et de crainte, causé par l’aversion qu’excite la veuë, ou le souvenir de quelque objet affreux, terrible ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
Horrible
« HORRIBLE. adj. m. et f. Qui fait peur ou horreur, ou qui donne une grande aversion ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Humilier
« HUMILIER. v. act. Rabattre l’orgueil de quelqu’un, le mortifier. Les ennemis ont esté fort humiliez, par toutes les pertes qu’ils ont souffertes. S’HUMILIER, se dit aussi de cet abbaissement volontaire qu’on fait devant quelqu’un, et sur tout devant la Majesté de Dieu ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 1168.
Hymen
« HYMEN, ou Hymenée. s. m. Mariage. Il n’a d’usage qu’en Poësie. Sous les loix de l’Hymen. le joug de l’Hymenée ».
Illustre
« ILLUSTRE. adj. m et f. et sub. Ce qui est eslevé par-dessus les autres par son mérite, par sa vertu, par sa noblesse, par son excellence ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Impieté, impietez, impie 
« IMPIETÉ, Action d’un homme impie. Les sacrileges, les blasphemes sont des impietez. (…) se dit aussi du manque de respect et du devoir envers ses pere et mere. C’est une grande impieté de lever la main sur son pere, ou sur sa mere, de leur refuser des aliments dans leur vieillesse ». L’adjectif employé dans la tragédie est pris dans un sens large, il recouvre l’idée de sacrilège, d’un acte de profanation des choses sacrées et dignes de révérence, il désigne le plus souvent un acte dirigé le plus souvent vers un membre de la famille. Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 374, 1434, 1496.
Injure, injurieux
« Ce mot vient du Latin injuria. Quod fit citra jus, injuria est. on appelle injure, ce qui se fait sans raison, contre les biens ou contre l’honneur d’une personne. INJURE, se dit aussi des affronts, des torts et dommages qu’on fait à une personne par voyes de fait ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 223, 882, 1355.
Licence
« Licence, signifie dans l’usage ordinaire du monde, Dereglement dans les moeurs, dans les actions, dans les paroles & dans toute la conduite de la vie. Une licence effrenée. reprimer la licence de la jeunesse. c’est ouvrir la porte à la licence, à toute sorte de licence ». Dictionnaire de L'Académie française (1694)
V. 573.
Loy, loi
« Loy.subst.fem. Commandement qui vient d’une autorité supérieure, auquel un inférieur est contraint d’obeïr ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. Cette définition générale s’applique dans ses contextes très différents dans la pièce. Le terme a dans un cadre politique, le sens de prescription de l’autorité souveraine.
V. 120, 140, 206, 408, 491, 987, 991, 1232.
« Loy, se dit aussi en parlant d’une obeïssance volontaire qui fait qu’on se soûmet aux volontez d’autrui. Cet amant it souslesloi de sa maistresse ». Le terme « loy » possède donc également un sens galant, Charles Sorel écrit en 1644 Les loix de la galanterie. Le terme rappelle ici que la maitresse est dans une posture dominante.
V. 952.
Maîtresse
Le mot désigne une personne aimée qu’on recherche en mariage.
Miserable, misere
L’emploi de l’adjectif dans la tragédie exclut les connotations péjoratives qui impliquent un jugement moral négatif : « MISERABLE. adj. masc. et fem. et subst. Qui est dans la douleur, dans la pauvreté, dans l’affliction ou l’oppression ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 61, 74, 169, 174, 361, 933, 943, 1028, 1285.
Objet
Le terme peut surprendre lorsqu’il désigne une personne en complément d’objet. « OBJET, se dit poëtiquement des belles personnes qui donnent de l’amour. C’est un bel objet, un objet charmant ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. Anne Sancier-Château, dans Introduction à la langue du XVIIe, précise qu’il est plus fréquemment employé pour les femmes, bien qu’il puisse aussi désigner un homme.
V. 736.
Onde
« ONDE. s. f. Flot, souslevement de l’eau agitée. Le vent fait des ondes sur les rivieres. il ne fait pas bon sur la riviere, les ondes sont trop grosses.
Il se prend en Poësie, pour l’Eau en general: & il se dit principalement de la mer. Sur la terre & sur l’onde. il vogue sur les ondes. le soleil se cache dans les ondes. sort du sein de l’onde. sur les ondes salées. à la mercy des ondes. au gré de l’onde. Les Poëtes appellent l’eau du Stix & du Cocyte, l’Onde noire », Dictionnaire de L'Académie française (1694).
V. 41, 1402.
Outrer, outrage
« OUTRER : signifie picquer au vif, faire un cruel affront. Il fut outré de douleur en apprenant la mort de sa femme. Ajax fut tellement outré du refus des Grecs, qu’il se tua luy-même ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 469, 953, 966, 1337.
Parricide
« Parricide. s. m. Celuy qui tuë son pere. Il se dit aussi par extension de celuy qui tuë sa mere, son frere, sa soeur, ses enfants &c. On ne peut trop punir les parricides.
Il signifie aussi Le crime que commet celuy qui tuë son pere. Parricide detestable, abominable. commettre un parricide ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 898, 1434, 1637.
Passion
« PASSION, en Morale, se dit des differentes agitations de l’ame selon les divers objets qui se presentent à ses sens. Les Philosophes ne s’accordent pas sur le nombre des passions. Les passions de l’appetit concupiscible, sont la volupté et la douleur, la cupidité et la fuite, l’amour et la haine ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. La passion d’amour demeure la première passion représentée par la tragédie. Le mot même de passion commence à être employé au XVIIe siècle dans cette acceptation particulière de passion de l’amour. Elle évolue alors tout en conservant cette idée d’un sujet passif, soumis à l’émotion « de la brutalité du désir tyrannique aux raffinements précieux » (Charles Mazouer, La tragédie de l’âge classique, t. I, Le premier XVIIe siècle.)
V. 67, 551, 584, 962.
Perdre
Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690 : « PERDRE. v. act. et n. Souffrir quelque dommage, quelque diminution en sa santé, en son honneur, en ses biens.
« PERDRE, signifie aussi, Destruire, ruiner. C’est un homme qu’on veut perdre, qu’on veut exterminer.
V. 247, 690, 694, 1361.
Plaindre
« PLAINDRE. v. act. qui se dit souvent avec le pronom personnel. Témoigner sa douleur, son affliction par quelque signe exterieur ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Pleur, pleurer
« PLEURS. s. m. plur. Larmes, humidité qui tombe des yeux par quelque violente émotion de l’ame, et particulierement de la tristesse (…). Les soupirs, les cris et les pleurs sont des marques d’affliction ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les pleurs relèvent notamment du culte de la sensibilité et de la délicatesse qu’érige le discours galant.
Pompe, pompeux
« POMPE, subst. fem. Despense magnifique qu’on fait pour rendre quelque action plus recommendable, plus solemnelle & plus éclatante. Rien n’a égalé la pompe & la magnificence des triomphes Romains ». « POMPEUX, EUSE, adj. Qui le fait avec pompe & magnificence. Cette entrée, ce carrousel, étoient fort pompeux. La Cour de France est toûjours pompeuse et fort leste », Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690
V. 124, 286, 522, 941, 1451.
Prétendre
« Pretendre. v. a. Demander une chose à laquelle on croit avoir droit. Je pretens un dixiesme, une moitié dans cette societé. il a pretendu ce remboursement. il pretend le pas sur un tel. je pretendois de vous cette marque de reconnoissance. que pretendez-vous à cela? je n’y pretends rien.
Il sign. aussi simplement, Aspirer à une chose, & alors il est neutre. Il pretend à cette charge, à ce benefice. il n’y a rien de si eslevé à quoy il ne puisse pretendre.
Il sign. aussi Avoir intention, avoir dessein. Je pretends faire ce voyage en tel temps. je n’ai point dit cela serieusement, j’ay pretendu badiner ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 620, 672, 728, 852.
Presser, pressé, pressant
« PRESSER. v. a. En ce sens il se dit fig. des Discours par lesquels on insiste auprés de quelqu’un pour le porter à quelque chose. On l’a pressé par des raisons si fortes & si convaincantes qu’il a esté obligé de s’y rendre. il m’en a conjuré, il m’en a pressé si fort que je n’ay pû luy refuser ce qu’il me demandoit
Il signifie aussi, Haster, obliger à se diligenter, ne donner point de relasche. Presser son départ. presser sa marche. vous avez beau me presser, je ne puis pas aller plus viste. ce n’est pas moy qui vous presse, c’est le temps qui presse. les ouvriers ne font rien si on ne les presse. ce sont les affaires qui pressent. on le presse de partir. on a tellement pressé ces chevaux qu’ils en sont fourbus. » Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
Prevenir
Le terme a le sens de devancer. « PREVENIR. v. act. Arriver devant, venir le premier. (…) Prevenir, en parlant du temps, veut dire proprement, Anticiper ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 248, 337, 1193, 1345.
Race
« RACE. s.f. Lignée, generation continuée de pere en fils: ce qui se dit tant des ascendans que des descendans. Il vaut mieux estre le premier que le dernier Noble de sa race: c’est ce qui fut répondu par Iphicrate Capitaine des Atheniens, à Hermodius qui luy reprochoit la bassesse de sa naissance, parce qu’il étoit fils d’un Cordonnier. (…) RACE, se dit des anciennes familles illustres ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 403, 462, 494, 1336, 1390.
Raison, raisonnement 
Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690 : « RAISON, f.f. Entendement, première puissance de l’ame qui discerne le bien du mal, le vray d’avec le faux ».
V. 271, 348, 355, 1356.
« RAISON, signifie aussi, Argumentation, preuve ».
V. 153, 178, 342, 659, 660, 874, 1069, 1071, 1087.
Rebelle
« REBELLE. adj. m. et f. et subst. Qui se revolte contre son Souverain et ses superieurs, qui ne veut pas obeïr aux loix ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V.  165, 285, 894.
Sang
« Sang, signifie aussi, Race, extraction. Sang vil & abjet. de noble sang. d’illustre sang. de sang royal. le sang de France. c’est vostre fils, c’est vostre sang. à cette genereuse action, je reconnois mon sang. On appelle en France, Princes du sang, Les Princes qui sont de la maison Royale ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 82, 111, 158, 159, 186, 191, 192, 359, 360, 519, 614, 656, 904, 1278.
Soin
« SOIN. s.m. Diligence qu’on apporte à faire reüssir une chose, à la garder et à la conserver, à la perfectionner ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 90, 113, 261, 405, 645, 775, 869, 887, 944, 1165, 1397.
« SOIN, est aussi l’attache particuliere qu’on a auprés d’un maistre, ou d’une maistresse, pour les servir, ou leur plaire. (…) Soupirs, devoirs, petits soins en amour, tout est langage ».
V. 77, 210, 237, 391, 947, 1044, 1617.
« SOIN signifie aussi, Inquiétude, peine d’esprit, souci. La vie des Grands est pleine de soins. L'ambition cause bien des soins ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1762.
V. 7, 435, 1148, 1289, 1314.
Sort
« Il se prend aussi, pour La Destinée, dans le sens des Anciens: Et pour l’enchaisnement & la suite des bonnes ou mauvaises avantures des hommes. Le sort le veut ainsi. le sort l’a ainsi ordonné. les rigueurs, les caprices du sort. le sort aveugle. je plains vostre sort. tel est le sort des Conquerans, le sort des Republiques ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
Soûpir, soûpirer 
« SOUSPIR, se dit aussi d’un témoignage exterieur de tristesse, d’affliction, de douleur, qui se donne par une respiration violente et presque involontaire. Cette veuve pousse des souspirs et des gemissements pour la mort de son mary; sa grande douleur ne luy permet que des sanglots, des souspirs entrecouppez. Les amants font de tendres souspirs en presence de leurs maistresses ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 960, 1122.
Souffrir
« SOUFFRIR. v. act. Sentir de la douleur, du mal, ou quelque incommodité considerable ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V.  456, 953, 978.
« Souffrir, signifie aussi, Supporter. (…) Tolerer, n’empescher pas, quoy qu’on le puisse ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 415, 568, 648, 719.
Superbe
Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690 : « Adj. m.&f. Vain, orgueilleux, qui a de la presomption, une trop bonne opinion de luy même ».
V. 87.
« Se dit de ce qui marque la magnificence, la somptuosité ».
V. 1441.
Timide
« TIMIDE. adj. m. et f. Foible, peureux, qui craint tout ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 325, 962.
Tragique
« TRAGIQUE. adj. de t. g. Qui appartient à la Tragedie. Poëme tragique. un Poête tragique. il excelle dans le genre tragique. Il se prend aussi substantivement pour le Genre tragique. Ce poëte s’applique au tragique. il est propre pour le tragique, et ne reüssit pas dans le comique. Tragique signifie fig. Funeste. Evenement tragique. mort tragique. histoire tragique. la fin des meschants est souvent tragique. il a fait une fin tragique ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694
V. 454, 806.
Trait
« TRAIT. s.m.v. Fleche, dard, qui se tire avec un arc ou une arbaleste […] On dit figurément, Un trait de satire, de médisance, de raillerie; & poëtiquement, Les traits de l’envie ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 1362.
Transport
En rendant impossible la maîtrise de soi, le transport apparaît comme une manifestation sensible de l’empire des passions. Le transport est associé à l’expression violente et brève de  vifs sentiments. Les Anciens ont théorisé cette manifestation sensible violente en la rapprochant de la théorie médicale des tempéraments formulée par Hippocrate : le corps est maintenu dans son équilibre par un mélange adéquat d’humeurs, le transport bouleverse cet équilibre et modifie le caractère. « TRANSPORTS : se dit figurément en choses morales, du trouble ou de l’agitation de l’ame par la violence des passions. Un transport de joye a causé quelquefois la mort. Un transport de colere cause souvent de grands malheurs ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
Travaux
« TRAVAUX, se dit au pluriel des actions, de la vie d’une personne, et particulierement des gens heroïques. Dieu benit les travaux des gens de bien ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690.
V. 578.
Trouble, troubler
« Trouble, se dit figurément des altérations, des émotions, des inquietudes, des des embarras, des desordres de l’ame causez par les passions, » Dictionnaire universel, Antoine Furetière, 1690. L’amour est néanmoins l’« un des agents les plus puissants de l’inquiétude, et celle-ci est bien une manifestation du sentiment amoureux ». Anne Sancier-Château, Introduction à la langue du XVIIe.siècle.
V. 35, 271, 311, 349, 350, 390, 392, 547, 994, 1409, 1414, 1500, 1581.
Tyran, tyranniser
« On appelle encore, Tyrans, Tous ceux qui abusent de leur authorité, pour faire quelques vexations, quelques extorsions, ou qui s’attribuent une authorité qui ne leur appartient pas. Tous les Seigneurs de ce pays sont autant de petits tyrans. ce Gouverneur, ce Magistrat s’est rendu le tyran de la Province. il extorque, il se fait payer trois fois plus qu’il ne faut, il est le tyran de sa compagnie ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 1059, 1305.
Vertu
« VERTU, se dit figurément, de la droiture, de la probité ; de la disposition, ou de l’habitude de l’ame à faire le bien, à suivre ce qu’ordonnent les lois, et ce que dicte la raison ». Dictionnaire universel, Antoine Furetière, édition augmentée de 1725.
V. 63, 77, 80, 171, 320, 692, 1056, 1227.
Zele
« Affection ardente pour quelque chose. Il se dit principalement à l’égard des choses saintes et sacrées. (…) Il se dit aussi, de ce qui regarde les obligations de la vie civile. Le Zele de la patrie. le zele pour la Patrie. avoir beaucoup de zele pour son Prince, pour le service de son Prince ». Dictionnaire de l’Académie françoise, 1694.
V. 5, 237, 243, 309, 775, 867, 1226.

Œuvres de Claude Boyer §

De 1646 à 1697, Claude Boyer écrivit vingt-huit pièces de théâtre, seul ou en collaboration. Les œuvres sont classées suivant l’année de leur première représentation :

  • La Porcie romaine, tragédie (1646).
  • La Sœur généreuse, tragi-comédie (1646).
  • Porus, ou La Générosité d’Alexandre, tragédie (1647).
  • Aristodème, tragédie (1647).
  • La Mort des enfans de Brute, tragédie (1647).
  • Tyridate, tragédie (1648).
  • Ulysse dans l’isle de Circé, ou Euryloche foudroyé, tragi-comédie (1648).
  • Clotilde, tragédie (1659).
  • Frédéric, tragédie (1659).
  • La Mort de Démétrius, ou Le Rétablissement d’Alexandre, roy d’Épire, tragédie (1660).
  • Policrite, tragi-comédie pastorale (1662).
  • Oropaste, ou Le Faux Tonaxare, tragédie (1662).
  • Les Amours de Jupiter et de Sémélé, tragédie (1666).
  • Le Jeune Marius, tragédie (1669).
  • La Feste de Vénus, comédie pastorale-héroïque (1669).
  • Policrate, comédie héroïque (1670).
  • Lisimène, ou la Jeune bergère, pastorale (1672).
  • Le Fils supposé, tragédie (1672).
  • Le Comte d’Essex, tragédie (1678).
  • Agamemnon, tragédie (1680), sous le pseudonyme de Pader d’Assezan.
  • Ataraxerce, tragédie (1682).
  • Antigone, tragédie (1686) sous le pseudonyme de Pader d’Assezan.
  • Jephté, tragédie (1691).
  • Judith, tragédie (1695).
  • Méduse, tragédie en musique (1697).

Les œuvres de théâtre jamais publiées §

  • Tigrane, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne, le 31 décembre 1660.
  • Atalante, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne en 1671.
  • Démarate, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne en décembre 1673.
  • Oreste, tragédie représentée à Fontainebleau, en présence du Roi, en 1681 (il s’agit en fait vraisemblablement de la même pièce qu’Agamemnon, jouée et publiée un an plus tôt. Cf. « Représentations d’Agamemnon » dans la première partie de l’introduction).

Les Œuvres de M. l’abbé Boyer paraissent en 1685. Boyer publie aussi un roman, La Comtesse de Candale (1672). Ses poèmes sont publiés dans le Recueil de Furetière (1687) et dans les Recueils de l’Académie française entre 1689 et 1697.

Bibliographie générale §

Autres pièces de Claude Boyer §

La Porcie Romaine, tragédie, 1646, Bibliothèque de l’Arsenal, [Rf : 5626].
Le Comte d’Essex, Paris, Charles Osmont, 1678, Bibliothèque de l’Arsenal (8- BL-12923 (3).
Artaxerce, Paris, C. Blageart, 1683, Bibliothèque de l’Arsenal, (8- BL-12922).
Antigone, Paris, G. Cavelier, 1686, Bibliothèque de l’Arsenal, (8- BL-12924 (5).
Oropaste ou le faux Tonaxare, tragédie, éd. Christian Delmas et Georges Forestier, Genève, Droz, 1990.

Pièces des contemporains §

Corneille, Pierre, Œuvres complètes, t. I (1980), II (1984) et III (1987), éd. Georges Couton, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » ; notamment Le Cid (1637) et Cinna (1641).
RacineŒuvres de Jean Racine, édition de Paul Mesnard, Paris, Hachette et Cie, 1887.
Racine, Jean, Œuvres complètes, t. I « Théâtre-Poésie », éd. Georges Forestier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999 ; notamment Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bajazet (1672), Iphigénie (1674) et Phèdre (1677).

Ouvrages évoquant Claude Boyer et son œuvre §

Benzekri, Sylvie, Claude Boyer dramaturge, une traversée du XVIIe siècle (1618-1698), thèse soutenue à l’université de la Sorbonne-Paris IV, sous la direction de M. le Professeur Georges Forestier, décembre 2008.
Brody, Clara Carnelson, The Works of l’abbé Claude Boyer, New York, King’s crown press, 1947.
Clarke, Jan, The Guénégaud Theatre in Paris (1673-1680), t. I, Founding, Design and Production (1998) et t. II The Accounts Season by Season (2001), Edwin Mellen Press Ltd, « Studies in Theatre Arts ».
Combescot, Pierre, Les Petites Mazarines, Grasset, 1990.
Deltour, Félix, Les Ennemis de Racine au XVIIe siècle, Paris, Didier, 1859.
Furetière, Antoine, Second Factum pour Messire Antoine Furetière, abbé de Chalivoy, contre quelques-uns des Messieurs de l’Académie française, Amsterdam, H. Desbordes, 1686.
Furetière, Antoine, Recueil de plusieurs vers, épigrammes et autres pièces qui ont été faites par Monsieur l’abbé Furetière, et Messieurs de l’Académie française, Amsterdam, H. Desbordes, 1687.
Furetière, Antoine, Nouveau recueil des factums du procez de l’abbé Antoine Furetière d’entre defunt Mr. l’Abbe Furetiere, L'un des quarante de l’Academie Françoise Et quelques-uns des autres Membres de la même Academie, Amsterdam, H. Desbordes, 1694.
Furetière, Antoine, Recueil de factums, éd. Charles Asselineau, Paris, Poulet Malassis et de Broise, 1859, (2 vol.), in-16, d’après l’édition de 1694.
Fournel, François-Victor, « Contemporains et successeurs de Racine. Les poètes décriés. Le Clerc, Boyer, Pradon, Campistron », Revue d’histoire littéraire de la France, 1894.
Genest, Charles-Claude, Discours prononcez dans l’Académie françoise le samedi 27 septembre 1698 à la réception de Mr l’abbé Genest, Paris, J.-B. Coignard, 1698.
Mahelot, Laurent, Le Mémoire de Mahelot, édition de Michel Laurent et de Henry Carrington Lancaster, Paris, Champion, 1920.
Rolland, Jules, Claude Boyer de l’Académie française et les coteries littéraires du grand siècle, dans Histoire Littéraire de la Ville d’Albi, Toulouse, 1879.

Ouvrages historiques, philosophiques, critiques et littéraires de l’Antiquité au XVIIIe siècle §

Antiquité gréco-romaine §

AristoteLa Poétique, texte traduit et présenté par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris, Seuil, collection « Poétique », 1980 et La Poétique, traduction de J. Hardy, Gallimard, 1996.
Eschyle, L’Orestie, Paris, Flammarion, 2001.
Homère, Iliade – Odyssée, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », trad. du grec ancien par Victor Bérard et Robert Flacelière, éd. Jean Bérard et Robert Flacelière, 1955.
Sénèque, Sénèque, Tragédies, Paris, Les Belles lettres, 2013 ; notamment Agamemnon.

Ouvrages théoriques du XVIIe et XVIIIe siècle §

Aubignac (abbé d’), La Pratique du théâtre, éd. H. Baby, Paris, Honoré Champion, 2011.
BoileauArt poétique, Paris, Denys Thierry, 1674.
BoileauArt poétique, éd. J.-P. Collinet, Paris, Poésie Gallimard, 1985.

Répertoires des auteurs et pièces de théâtre §

Beauchamps, Pierre-François Godard de, Recherches sur les théâtres de France : depuis l’année onze cent soixante-un jusques à présent, Prault père (Paris), 1735, Bibliothèque nationale de France, département Arts du spectacle, [Rés. Yf-1618].
ChapelainListe de quelques gens de lettres français vivants en 1662, [in] Opuscules critiques, éd. A. Hunter, Paris, Droz, 1936, p. 343.
La Grange, Archives de la Comédie-Française, Registre de La Grange (1658-1685), édition des Extrait des Recettes et des Affaires de la Comédie depuis Pâques de l’année 1659, publié par les soins de la Comédie-Française, Paris, J. Claye, 1876.
Lancaster, Henry Carrington, A History of French dramatic Literature in the seventeenth century, Part I, 1635-1651, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1929-1942.

Leiris, Antoine, Le Dictionnaire portatif des théâtres, Paris, C. A. Jombert, 1763.

Maupoint, Bibliothèque des théâtres contenant le catalogue alphabétique des Pièces Dramatiques, Opéra, Parodies et Opéra Comiques ; et le tems de les Représentations, Paris, Chez L. F. Prault, 1733.
Parfaict, Claude et François, Histoire du théâtre françois des origines jusqu’à présent, Paris, Mercier et Saillant, 1745-1749.
Parfaict, Claude et François, Dictionnaire des theatres de Paris, Paris, Rozet, 1767.

Ouvrages généraux sur la tragédie du XVIIe siècle §

Adam, Antoine, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1996.
Barthes, Roland, Sur Racine, Paris, Seuil, 1963.
Bénichou, Paul, Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1948.
Caigny, Florence de, Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècle), Imitation, traduction, adaptation, Paris, Classiques Garnier, 2011.
Delmas Christian, La Tragédie de l’âge classique (1553-1770), Paris, Seuil, 1994.
Forestier Georges, La Tragédie française. Passions tragiques et règles classiques, Paris, Armand Colin (coll. U), 2010.
Forestier Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Armand Colin, 2012.
Forestier, Georges, Essai de génétique théâtrale, Corneille à l’œuvre, Paris, Droz, 1996.
Forestier, Georges, Jean Racine, Paris, Gallimard, coll. « Biographies NRF », 2006.
Fumaroli, Marc, Héros et orateurs, Paris, Droz, 1996.
Louvat, Bénédicte, Poétique de la tragédie, Paris, SEDES, 1998.
Maskell, David, « La précision du lieu dans les tragédies de Racine », [in] Vinaver studies in French V, Racine : théâtre et poésie, édité par Christine M. Hill.
Surgers, Anne, et Pasquier, Pierre, La Représentation théâtrale en France au XVIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2011.
Riffaud, Alain, Répertoire du théâtre français imprimé, Genève, Droz, 2009.
Scherer, Jacques, La dramaturgie classique en France, Paris, Armand Colin poche, 2014.
Ubersfeld, Anne, Présentation d’Andromaque de Racine, Paris, Éditions sociales, « Classiques du peuple », 1961.
Ubersfeld, Anne, Lire le théâtre, I ; III, Le dialogue de théâtre, Paris, Belin, coll. « Lettres Belin Sup », 1996.

Dictionnaires et ouvrages sur la langue §

Académie FrançaiseDictionnaire, Paris, J.-B. Coignard, 1694 (2 vol.).
Belfiore, Jean-Claude, Grand Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, Larousse, 2010.
Courtat, Félix-Titus, Monographie du dictionnaire de l’Académie française, Genève, Slatkine reprints, 1970, p. 12.
Fournier, Nathalie, Grammaire du français classique, Paris, Belin, 1998.
Fromilhague, Catherine, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », 2010.
Furetière, Antoine, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, 1690.
Moréri, Louis, Le Grand Dictionnaire historique, ou Le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, Paris, Les libraires associés, 1759.
Morier, Henri, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 1989.
Richelet, Pierre, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise : Ses Expressions Propres, Figurées & Burlesques, la Prononciation des Mots les plus difficiles, les genres des Noms, le Regime des Verbes avec Les termes les plus connus des Arts & des Sciences, le tout tiré de l’usage et des bons auteurs de la langue françoise par P. Richelet, Genève, Jean Herman Widerhold, 1680.
Sancier-Château, Anne, Introduction à la langue française du XVIIe siècle, Paris, Nathan, 1993 (2 vol.).