LE COMTE D'ESSEX

TRAGÉDIE

Par Monsieur BOYER, de l’Academie Françoise.
A PARIS,
Chez CHARLES OSMONT, dans la grande Salle du Palais, du costé de la Cour des Aydes, à l’Ecu de France.
M. DC. LXXVIII.
Avec Privilege du Roy.
Édition critique établie par Fabienne Régnier sous la direction de Georges Forestier (1999)

Introduction §

Le XVIIe siècle, époque particulièrement féconde en écrivains prestigieux, a révélé des auteurs tels que Pascal, Bossuet, La Fontaine, La Rochefoucauld... Tous ces poètes distingués par la postérité en raison de leur génie ont eu tendance dès le XVIIIe siècle à éclipser le talent de certains autres auteurs injustement oubliés dans nos histoires littéraires. Il en est ainsi de Claude Boyer, dramaturge classique reconnu et respecté en son temps. En dépit de la rivalité malheureuse qu’il entretint avec Racine et ses partisans, au nombre desquels on comptait Boileau, La Fontaine ou Furetière, il ne renonça jamais à faire paraître ses œuvres sur les différentes scènes parisiennes. Sa carrière littéraire, remarquable par sa pérennité – longue de plus de cinquante ans – et sa fécondité – il est l’auteur de plus d’une vingtaine d’œuvres – fut néanmoins tourmentée dans ses dernières années par les attaques répétées de ses adversaires déclarés. Sa production, il est vrai, pas toujours égale, souvent couronnée de succès, a été réimprimée à de trop rares occasions, ce dont se plaint le premier, Jules Rolland :

En ce qui concerne Boyer, nous croyons qu’il est plus d’une pièce de lui qui mérite d’être relue ; Le comte d’Essex, Jephté, Judith, ne sont point des œuvres médiocres. La première surtout contient des beautés du premier ordre1.

Suivant les exemples de Christian Delmas pour Les Amours de Jupiter et de Sémélé, de Georges Forestier pour Oropaste ou le faux Tonoxare, et de Laeticia Sergent pour Tyridate, nous nous proposons de montrer que Claude Boyer mérite une place dans l’histoire littéraire française du XVIIe siècle au même titre que des auteurs tels que Rotrou, Du Ryer, Quinault, ou Thomas Corneille en présentant l’édition critique du Comte d’Essex, l’une de ses tragédies les plus réussies malgré la rigueur des critiques du XVIIIe siècle qui ont effectué une sélection excessive, effaçant de la mémoire collective les succès de poètes alors reconnus en ne retenant que les triomphes des plus grands :

Nous n’en persistons pas moins à dire que Le comte d’Essex est une œuvre d’une valeur réelle, et qui mériterait certainement la réimpression2.

La carrière de Claude Boyer §

Né à Albi en 1618, Claude Boyer vit sa formation assurée au collège des jésuites qu’il quitta fort d’avoir obtenu son baccalauréat en théologie ainsi que le titre d’abbé. Influencé par l’enseignement jésuite fondé sur l’étude de la rhétorique, des auteurs latins et grecs et sensibilisé, d’autre part, à la pratique du théâtre que ses maîtres encourageaient, Boyer se tourna assez naturellement vers une carrière littéraire. Au cours de l’année 1645, âgé alors de vingt-sept ans, il quitta sa ville natale pour Paris, accompagné de son fidèle compagnon d’études, Michel Leclerc. Tous les deux, une tragédie dans leurs bagages, ils montèrent à l’assaut de la capitale où se côtoyaient académiciens, lettrés, éditeurs et courtisans. En quête de reconnaissance, Boyer devint rapidement un assidu de l’Hôtel de Mme de Rambouillet à qui il rendit généreusement hommage dans la dédicace de sa première tragédie, La Porcie romaine.

Pour son coup d’essai, il fit paraître une illustre Romaine qui reçut de grands applaudissemens3.

C’est dans ce cercle littéraire, un des plus distingués, que Boyer fit ses premières rencontres influentes et notamment se lia d’amitié avec Jean Chapelain, lettré et académicien particulièrement en vue en son temps. Comme tous les auteurs dramatiques de sa génération, Boyer sera invité plus tard à fréquenter le salon de Madame Deshoulière et celui de Madame de Bouillon à qui il dédiera en 1680 son Agamemnon. Encouragé par son premier succès, reconnu en tant qu’auteur dramatique et impatient de faire avancer sa carrière, le dramaturge s’essaie la même année dans le genre de la tragi-comédie avec La sœur généreuse, poème dont l’intrigue est fondée sur le motif de la jalousie conjugale. Moins heureux les deux années suivantes, ses tragédies Porus ou la générosité d’Alexandre et Tyridate ainsi qu’Aristodème – une tragi-comédie – et Ulysse dans l’isle de Circé, ou l’Euriloche foudroyé – une tragi-comédie à machines – furent néanmoins applaudies. Suivit la période trouble de la Fronde pendant laquelle Boyer semble s’être complètement tu. Il revint au théâtre avec Clotilde en 1659 qu’il dédia au surintendant des finances, Fouquet, devenu son mécène. Les succès des pièces qui lui succédèrent permirent à Boyer de se voir loué en 1662 dans un article sous la plume de son fidèle ami, Jean Chapelain. La liste qu’il établit à la demande de Colbert dont il était estimé recensait les auteurs qui recevraient une pension royale.

Boyer est un poète de Théâtre, qui ne cède qu’au seul Corneille en cette profession, sans que les défauts qu’on remarque dans le dessein de ses pièces rabattent de son prix ; car les autres n’étant pas plus réguliers que lui en cette partie, cela ne luy fait point de tort à leur égard. Il pense fortement dans le détail, et s’exprime de même. Ses vers ne se sentent point du vice de son pais, il ne travaille guère en prose4.

Ce témoignage d’amitié est aussi la reconnaissance de son mérite que l’on ne peut nier étant donné le succès des œuvres du poète. Boyer reçut huit cent livres  plus que Racine, poète alors encore méconnu, qui ne reçut que six cent livres  et son nom réapparut chaque année – excepté en 1667 – sur la liste des gratifications royales. En janvier 1666, Boyer reçut une nouvelle marque de reconnaissance : sa tragédie à machine, Les Amours de Jupiter et Sémélé particulièrement spectaculaire fut représentée devant Louis XIV auquel il la dédia. Boyer, un fidèle émule de Corneille, crée dans la lignée d’Andromède un spectacle à mi-chemin entre l’opéra et la tragédie, art dans lequel s’illustreront Quinault et Lulli. Notre auteur se distingua à nouveau cette même année en se voyant élire à l’Académie française par ses pairs ce qu’il considéra comme une consécration :

Ces jours passez, le sieur Boyer,
Digne d’un immortel loyer,
Et dont souvent on idolâtre,
Sur l’un et l’autre Théâtre,
Le grand Cothurne et l’Escarpin,
Fut, par un glorieux Destin,
Receu dans notre Academie...
Entrant dedans ce corps illustre...
Il harangua bien tout à fait,
Si que la docte Compagnie
Admira son ardent Genie
Et tinst, certes, à grand honneur,
Comme aussi même à bon-heur,
De l’avoir dans ses hauts mystères
Pour l’un des braves confrères5.

En 1669, la Champmêlé fit ses débuts sur la scène dans La Feste de Vénus, comédie pastorale, dédiée à la duchesse d’Orléans comme un an plus tôt Andromaque de Racine. Robinet, dans une lettre en vers datée du 23 février 1669, en fit la louange en ces termes :

Au spectacle, il ne manque rien :
Tous les acteurs y sont fort bien,
Notamment l’actrice nouvelle,
Egalement bonne et belle.
Et bref la pièce est de Boyer,
De cet auteur si singulier,
Qui sur son Chef sans cesse entasse
L’immortel laurier du Parnasse6.

Le jeune Marius dédié à Colbert permit à Boyer de rendre hommage au ministre grâce auquel il eut le privilège de figurer à nouveau sur la liste des pensionnés royaux dont il avait été écarté deux ans auparavant. Suite à Policrate, une comédie héroïque, Boyer reprit sa tragédie intitulée Tyridate qu’il retravailla et fit représenter sous le nouveau titre du Fils supposé. Revenu à la pastorale avec Lisimène, ou la jeune bergère, il tenta, cinq ans plus tard, de profiter du succès annoncé de la tragédie de Thomas Corneille, intitulée Le comte d’Essex, en présentant, six semaines après la première, une tragédie sous le même titre. Mais influencé par les attaques de des adversaires incisifs et malveillants, Boyer, lui qui avait déjà obtenu la reconnaissance incontestable pour laquelle il travaillait depuis plus de trente ans, adopta une nouvelle stratégie pour reconquérir les vœux du public :

Agamemnon ayant suivi Le comte d’Essex, et voulant la dérober à une persécution si déclarée, je cache mon nom et laisse afficher et annoncer celui de M. Assezan. Jamais pièce de théâtre n’a eu un succès plus avantageux. Les assemblées furent si nombreuses et le théâtre si rempli, qu’on vit beaucoup de personnes de la première qualité prendre des places dans le parterre... Qu’arriva-t-il après cette réussite extraordinaire ? On soutint, on voulu faire des paris considérables, que je n’avais aucune part à cet ouvrage ; on aima mieux en donner toute la gloire à un nouveau venu7

Pader d’Assezan, un poète toulousain, ne se manifesta pas pour protester contre cette usurpation éventuelle usurpation qui ne fait aucun doute aux yeux des frères Parfaict, critiques et historiens mal informés du XVIIIe siècle8. Et Artaxerce, nouvelle tragédie de Boyer, subit le même sort que ses autres œuvres.

Quand les pièces représentées
De Boyer sont peu fréquentées,
Chagrin qu’il est d’y voir peu d’assistants,
Voici comme il tourne la chose :
Vendredi la pluie en est cause,
Et le dimanche le beau temps9.

Après Antigone10 surnommée « les déserts de la Thébaïde » par Furetière, critique acerbe depuis son exclusion de l’Académie française en 1685, Boyer, fatigué d’essuyer les quolibets de ses contemporains, ne renoua avec l’écriture dramatique qu’en 1691 à la demande de Mme de Maintenon qui lui commanda une tragédie, à l’attention des jeunes filles de l’institution de Saint-Cyr. Soumis à des règles strictes de création,

Quand on me proposa de travailler à cet ouvrage les regles qu’on me prescrivit, et les soins qu’on exigea de moi pour le rendre tel qu’on le souhaitoit, m’en donnèrent une idée qui me fit juger que la composition en étoit difficile, et l’essai hasardeux11.

notre auteur vit néanmoins l’un de ses plus grands succès dans la représentation de Jephté en 1692 à Saint-Cyr. Trois ans plus tard, il créa une nouvelle tragédie à sujet biblique qui fut représentée au Théâtre français. Mais la critique, attisée par le clan racinien, ne laissa pas en paix Boyer qui vit sa tragédie tomber et ne reçut qu’un peu plus de 206 livres. Il finit sa carrière de dramaturge par une tragédie en musique, Méduse, représentée par l’Académie royale de musique en 1697. Il consacra les dernières années de sa vie à la poésie non dramatique comme en témoigne la publication de plusieurs recueils collectifs de poésies « occasionnelles ». Il affectionnait particulièrement cet art en vogue alors et en faisait profiter ses pairs de l’Académie :

[…] ses cantiques et ses paraphrases qu’on écoutoit avec plaisir toutes les fois que nous ouvrions nos portes12.

Il travailla par ailleurs à la glose de quelques passages extraits de la Bible, revenant ainsi à sa vocation d’abbé.

Il a sanctifié ses dernières productions en les adressant au Ciel13.

Œuvres de théâtre publiées §

La Porcie romaine, tragédie, paris, A. Courbé, 1646, in-4°.

La Sœur généreuse, tragi-comédie, Paris, A. Courbé, 1647, in-4°.

Porus ou la Générosité d’Alexandre, Paris, T. Quinet, 1648, in-4°.

Aristodème, tragi-comédie, Paris, T. Quinet, 1648, in-4°.

Tyridate, tragédie, T. Quinet, 1649, in-4°.

Ulysse dans l’isle de Circé, ou Euriloche foudroyé, tragi-comédie à machines, Paris, T. Quinet, 1649, in-4°.

Clotilde, tragédie, Paris, C. de Sercy, 1659, in-12.

Frédéric, tragi-comédie, Paris, C. de Sercy, 1660, in-12.

La Mort de Démétrius, ou le rétablissement d’Alexandre, roi d’Epire, tragédie, 1661, in-12.

Policrite, tragi-comédie, Paris, C. de Sercy, 1662, in-12.

Oropaste, ou le faux Tonaxare, tragédie, Paris, C. de Sercy, 1663, in-12.

Le grand Alexandre, ou Porus, roy des Indes, tragédie, Paris, La Compagnie des Libraires du Palais, 1666, in-12, [réimpression du Porus de 1648].

Les Amours de Jupiter et de Sémélé, tragédie à machines, Paris, T. Jolly, 1666, in-12.

La Feste de Vénus, comédie pastorale, Paris, G. Quinet, 1669, in-12.

Le jeune Marius, tragédie, Paris, G. Quinet, 1670, in-12.

Policrate, comédie héroïque, Paris, C. Barbin, 1670, in-12.

Le Fils supposé, tragédie, Paris, P. Le Monnier, 1672, in-12.

Lisimène, ou la jeune bergère, pastorale, Paris, P. Le Monnier, 1672, in-12.

Le Comte d’Essex, tragédie, Paris, C. Osmont, 1678, in-12.

Agamemnon, tragédie publiée sous le nom de Pader d’Assezan, Paris, T. Girard, 1680, in-12.

Artaxerce, tragédie, Paris, C. Blageart, 1683, in-12.

Antigone, tragédie publiée sous le nom de Mr d’Assezan, Paris, G. Cavelier, 1687, in-12.

Jephté, tragédie, Paris, Veuve J.-B. Coignard, 1692, in-4°.

Judith, tragédie, Paris, M. Brunet, 1695, in-12.

Méduse, tragédie en musique, Paris, C. Ballard, 1697, in-4°.

Œuvres de théâtre non publiées §

Tigrane, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne, le 31 décembre 1660.

Atalante, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne en 1671.

Démarate, tragédie représentée à l’Hôtel de Bourgogne en décembre 1673.

Oreste, trragédie représentée à Fontainebleau en présence du roi en 1681.

Boyer disparut le 22 juillet 1698. L’Académie française lui rendit hommage le 7 septembre 1698 lors de sa succession comme en témoigne le discours de son remplaçant l’abbé Genest :

Il a été assidu à vos assemblées durant plus de trente ans. Il y a plus de cinquante que sa réputation est établie, et que les Théâtres ont retenti de ses ouvrages [...] il a traité si longtemps les passions humaines sans jamais en éprouver le désordre, et il a pour ainsi dire habité ce Pays de l’illusion et des fictions sans altérer en rien sa probité exacte et sincère14.

Racine, pour sa part, ne manifesta pas tant d’émotion à l’égard de son rival qu’il dénigra jusque après son trépas avec la même ironie mordante qu’il avait employée à son propos :

Pour nouvelles académiques, je vous dirai que le pauvre Boyer mourut avant-hier, âgé de quatre-vingt-trois ou quatre [ans]15, à ce qu’on dit. On prétend qu’il a fait plus de cinq cent mille vers en sa vie, et je le crois, parce qu’il ne faisoit autre chose. Si c’étoit la mode de brûler les morts, comme parmi les Romains, on auroit pu lui faire les mêmes funérailles qu’à ce Cassius Parmensis, à qui il ne fallut d’autre bûcher que ses propres ouvrages, dont on fit un fort beau feu16.

Cette animosité affichée du célèbre dramaturge a toujours été aussi ardente vis à vis de notre auteur. La petite histoire veut que Racine fonda l’ordre des sifflets aux dîners du « Mouton Blanc ». Ce cabaret était le lieu où l’on décidait l’échec ou le couronnement des pièces. Boyer son fidèle rival, fit sûrement les frais de cette assemblée. D’ailleurs, une épigramme de Racine n’hésite pas à suggérer que les sifflets ont pu être inventés à l’occasion de l’une de ses pièces :

Ces jours passés, chez un vieil histrion,
Grand chroniqueur, s’émut en question
Quand à Paris commença la méthode
De ces sifflets qui sont tant à la mode.
« Ce fut, dit l’un, aux pièces de Boyer. »
Gens pour Pradon voulurent parier :
« non, dit l’acteur, je sais toute l’histoire,
Que par degré je vais vous débrouiller :
Boyer apprit au parterre à bâiller17 ;… »

Boyer fut condamné sans retour à faire l’objet de perfides cabales et les deux poètes, chacun entouré de leurs partisans, engagèrent une lutte acharnée dont l’illustre Racine sortit vainqueur.

Un premier incident opposa les deux dramaturges dès 1665. Racine confia à la troupe de Molière sa nouvelle pièce, Alexandre, reprise concurremment par l’Hôtel de Bourgogne. Boyer profita de cette opportunité pour rééditer sa tragédie, Porus ou la générosité d’Alexandre (1648) rebaptisée à cette occasion Le Grand Alexandre, ou Porus, roy des Indes. Racine lui intenta un procès qui prononça l’interdiction de l’édition sous ce titre équivoque. Dès lors, un bras de fer impitoyable s’engagea entre les deux poètes.

Boyer fut un académicien particulièrement actif comme le précise L’Histoire de l’Académie française (p. 34). Il écrivit souvent des compliments, des poèmes ou des harangues qu’il lisait à ses pairs. D’ailleurs, à sa mort, l’abbé Genest ne manqua pas de préciser :

Il a été assidu à vos assemblées durant plus de trente ans. Il y en a plus de cinquante que sa réputation est établie, et que les Théâtres ont retenti de ses ouvrages18.

L’assiduité de Boyer faisait contraste avec l’attitude de Racine qui, pour sa part, fut souvent absent, absorbé tout entier au service du roi en sa qualité d’historiographe. C’est ainsi qu’en 1684, suite à la mort de Corneille, Racine fut tiré au sort pour occuper pendant six mois le poste de directeur de l’Académie française. En son absence – Racine ayant suivi la cour à Fontainebleau où il était retenu – l’assesseur, qui le supplée dans ce cas et qui n’était autre que Boyer, décida d’avancer la date d’élection du successeur de Corneille. Informé de cette décision, Racine revint à Paris et fit valoir ses prérogatives effaçant ainsi l’initiative suspecte de Boyer. Cette anecdote illustre particulièrement bien à quel point la rancoeur des deux hommes était vive. Elle fut encore plus cruelle et mesquine quand elle se déploya lors de véritables cabales.

Boyer se plaignit, en effet, à plusieurs reprises, dans diverses préfaces, des manoeuvres de ses adversaires qui attisèrent d’incessantes intrigues.

quoy que la fortune et la cabale se meslent aujourd’huy de faire le bon et le mauvais destin des ouvrages de Théâtre19

Je craignois que la fortune qui n’est pas de mes amyes, ne me jouât quelque mauvais tour20.

Et Boyer de constater avec dépit :

[…] il suffit qu’on sçache que je n’ignore pas ce déchaînement de critique qui regne aujourd’huy, qui fait trembler tous ceux qui se mettent d’écrire, et qui sans doute est un des plus grands malheurs qu’on puisse reprocher à notre siecle. Ce seroit une temérité inexcusable, de se livrer volontairement à cette fureur contagieuse qui a infecté la Cour et la Ville21.

S’il est vrai dans quelques cas que les succès discrets de certaines de ses pièces peuvent s’expliquer par leur composition propre – mais alors pourquoi un auteur tel que Racine aurait-il eu à craindre ces ouvrages ? – il en est bien différent pour les tragédies du Comte d’Essex ou d’Agamemnon comme Boyer ne manque pas de le souligner dans ses préfaces. La pratique douteuse dont il accuse ses détracteurs met en lumière le parti pris des critiques. Leur malhonnêteté fut indubitable lors de la représentation d’Agamemnon – que les frères Parfaict se sont entêtés à ne pas reconnaître comme une tragédie de Boyer au nom même de la réussite de ce poème. Le succès du stratagème inventé pour découvrir la mauvaise foi des critiques et des spectateurs – expliqué plus haut – est tout à fait remarquable. Et comme s’il était nécessaire de rajouter un nouvel exemple, Boyer de conclure :

[…] je prends quelque confiance de ce dernier succés, et crois pouvoir hazarder mon nom en faisoit paroistre Artaxerce. Il n’en fallut pas davantage pour luy attirer tout ce qui a contribué à la faire tomber22.

Plus singulières et révélatrices encore sont les circonstances qui ont entouré la chute inattendue et brutale de Judith. Après le succès d’Esther de Racine, tragédie à sujet biblique commandée par Madame de Maintenon pour ses élèves de Saint-Cyr, cette dernière fit appel, en 1689, à Boyer sur la recommandation du père La Chaise, influent confesseur du roi. Racine aurait osé proférer des menaces si on traitait avec son rival. Les répétitions d’Athalie commencèrent sans être suivies pour autant des représentations, Madame de Maintenon hésitant à la faire représenter23. En 1692, celle-ci, sur les conseils de l’abbé Testu, finit par recevoir Jephté de Boyer. Trois ans plus tard, Boyer récidiva l’expérience avec Judith non sans succès. L’enthousiasme fut général, au contraire. Cependant, lors de sa reprise après la semaine sainte, à Paris, les louanges furent plus réservées et suite à la rapide publication du texte de la pièce, une œuvre critique anonyme (Entretien sur le théâtre au sujet de Judith) vit le jour, l’enthousiasme cédant la place aux huées et sifflets acharnés. On rapporte même qu’une fois la Champmêlé s’interrompit, apostrophant le parterre. La cabale se réveilla et Racine ne fut pas étranger à ce nouveau retournement. Le public, en effet, ne retint plus que cette épigramme de sa plume :

A sa Judith, Boyer, par aventure,
Etoit assis près d’un riche caissier ;
Bien aise étoit ; car bon financier
S’attendrissoit et pleuroit sans mesure.
« Bon gré vous sais, lui dit le vieux rimeur :
Le beau vous touche, et n’êtes pas d’humeur
A vous saisir pour un baliverne. »
Lors le richard, en larmoyant lui dit :
« Je pleure, hélas ! de ce pauvre Holoferne,
Si méchamment mis à mort par Judith. »

Ces quelques épisodes anecdotiques révèlent la nature haineuse de cette lutte persistante jusqu’à la fin de leur vie et carrière. Racine fut suivi et sûrement même incité par quelques autres poètes de ses amis. D’ailleurs Boyer s’est également plaint, à mots couverts, de Boileau qu’il dénonce en ces termes :

[…] dans les plus beaux siècles, il y a toûjours eu de ces prétendus Connoisseurs qui ont fait la guerre au mérite, et qui entraînoient le commun du Peuple avec eux24.

En effet, Boileau, auteur des Satires, tenta d’imposer à tous ses contemporains son jugement en matière de goût et y parvint au sein d’un cercle très restreint. D’ailleurs, excepté Racine et Corneille, il méprisa avec une égale rigueur tous les autres dramaturges. Boyer ne fit pas exception à la règle et alors que, non seulement académicien mais aussi pensionné du roi et apprécié du monarque pour ses ouvrages, il occupait le devant de la scène littéraire parisienne, son mutisme persistant observé à son propos est éloquent. Boileau rompit ce silence dédaigneux à une seule occasion dans un unique vers de son Art poétique :

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur
Boyer est à Pinchêne égal pour le lecteur ;
[…] Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer ;
mais un froid écrivain ne sait rien qu’ennuyer25.

La comparaison avec Pinchêne, neveu de Voiture et médiocre écrivain, est d’autant plus blessante. En fait, même si Boileau ne s’est pas beaucoup exprimé sur la poésie de Boyer, il n’en a pas été moins sévère. C’est lui qui incita Racine à écouter la voix de la rancune contre Boyer. La Boloeana rapporte que Boileau, agonisant sur son lit de mort, demanda à Le Verrier qui lui lisait une tragédie : « Quoi, Monsieur, cherchez-vous à me hâter l’heure fatale ? Voilà un auteur devant qui les Boyers et les Pradons sont de vrais soleils. » Quoi qu’il en soit de la véracité de cette anecdote, le fait qu’elle soit rapportée souligne l’inimitié connue de Boileau contre Boyer.

Néanmoins le censeur le plus aigre et le plus prolixe en épigrammes satiriques demeure sans aucun doute Furetière. Le désaccord des deux académiciens date de l’affaire des dictionnaires. Le travail de l’Académie pour constituer un dictionnaire s’éternisa et le 24 août 1684, Furetière obtint un privilège pour un dictionnaire universel d’Art et de Science qu’il transforma rapidement en un dictionnaire avec « tous les mots françois, tant vieux que modernes ». Les autres académiciens en prirent ombrage le 28 juin 1674, un privilège avait été accordé stipulant que nul dictionnaire français ne pourrait voir le jour avant celui de l’Académie – et lui intentèrent un procès. Après son exclusion de l’Académie française le 22 janvier 1685 et l’abolition de son privilège le 9 mars, Furetière se défendit avec force contre les accusations et « sa colère lui dicta des volumes de médisances et de railleries contre ses anciens confrères26 ». Alors chancelier de l’Académie, Boyer prit l’affaire très à cœur et s’engagea dans une nouvelle croisade :

Avec une fade Satyre,
Furetière a cru faire rire.
Je ne sais si quelqu’un en rit,
Et la peut lire tout entière :
Pour moy je ris de Furetière,
Et ne rit point de son écrit.

Ce à quoi Furetière répliqua :

Mon factum est fade à tel point,

Que Boyer dit qu’il n’en rit point

C’est ce qu’il trouve à redire

Je le croyais certes sans jurer

Il est mauvais, s’il fait rire

Il est bon s’il fait pleurer.

Boyer ne s’arrêta pas en si bon chemin…

C’est prudemment que notre Académie
Dans son ignorance affermie,
A banni Furetière et l’a mis hors des rangs,
N’aurait-ce pas été dommage
De laisser ce grand Personnage,
Au milieu de tant d’ignorans.

Et Furetière de reprendre :

Il connaît bien l’Académie,
Mais connoit mal l’Ironie,
L’auteur de ce sixtain piquant,
Il dit plus vray qu’il ne sembla promettre :
Il ne croyoit parler qu’en se moquant ;
On l’entend au pied de la lettre.

Suivit une troisième épigramme,

Ce beau factum qu’on admire,
Qui de l’Académie est la fine Satire,
Damon, te paroit plat et sot ;
Comment peut-il ne point te plaire ?
C’est l’ouvrage de Furetière
Corriger par le grand Gayot.

à laquelle Furetière répondit :

Damon, quand vous trouvez plat et sot mon Factum
Que mille honnêtes gens disent être fort bon,
Vous faîtes voir une ignorance extrême
Apprenez la force des mots
Quand vous voudrez parler pertinemment des sots
Il faut auparavant vous connoître vous-même.

Autour de cette lutte sans merci s’articulèrent deux clans : les Anciens (Racine, Boileau, Furetière, Bouhours, etc.) et les Modernes (Corneille, Boyer, Boursault, Perrault, etc.). Les amitiés littéraires que Boyer contracta avec Chapelain ou Corneille – qui ne dénie pas son « disciple » : « Si ces messieurs [Quinault et Boyer] ne les [acteurs] secourent ainsi que moi, il n’y a pas d’apparence que le Marais se rétablisse27. » – ne lui apportèrent pas seulement protection et bienveillance mais aussi jalousie et envie. En effet, l’influent Chapelain trouva de sévères censeurs dans des écrivains tels que Boileau ou Racine. Le premier s’acharna contre lui, l’exécutant dans son Chapelain décoiffé. Il haït donc naturellement le protégé de celui-ci. La légende veut que Boileau et ses acolytes, à chaque erreur faite de leur part, faisaient amende honorable en se punissant à lire quelques vers de la Pucelle de Chapelain !

Boyer eut lui aussi ses partisans. Boursault répondit au prétendu bon goût de Boileau par une Satire des satires

Emilie
Bon Boyer : Vous le connoissez peu.
Boyer, quand il compose, est toûjours tout en feu ;
Dans ses moindres discours on voit ce feu qui brille,
Et dans les Vers qu’il fait, le Salpestre pétille.
[...] Le Marquis
Boyer fait mal des vers, à ce compte ?
Le Chevalier
Au contraire,
Il seroit malaisé de pouvoir en mieux faire ;
Il écrit nettement ; et pour dire encor plus,
Ses Vers ont de la pompe, et ne sont point confus28

tandis que Corneille précisa qu’Héraclius « est un heureux original dont il s’est fait beaucoup de belle copies29 » félicitant entre autres, Boyer (Tyridate). Ces amitiés autour des deux grands poètes, Corneille et Racine, vont soutenir ces joutes cruelles jusqu’à ce qu’elles s’illustrent dans la célèbre querelle des Anciens et des Modernes. Ecrire un bon poème peut-il se faire sans imiter les modèles grecs et latins ? Cet enjeu dériva par la suite pour désigner le plus grand poète de Corneille ou Racine. Une fois de plus, Boyer se lança à « plume rompue » dans cette nouvelle joute et ses préfaces ne se lassèrent pas d’être le lieu de règlement de compte :

[…] il faudroit remonter à la naissance des premiers désordres du Théâtre qu’on ne peut imputer qu’à certains Esprits, qui par une ambitieuse déférence, se sont rendus serviles imitateurs des Anciens, pour devenir à leur tour les modeles de notre siecle. Tout chargez, et tout fiers de leurs dépoüilles, ils méprisent ce qui ne porte pas leur caractère, et veulent assujetir le goust de tout le monde, à leur goust particulier.

Je sçay ce que nous devons aux Anciens ; […] mais ce chemin n’est pas le seul, et le plus glorieux. Ne doivent-ils pas avoüer que la tragédie et la Comédie modernes sont montées au plus haut point, et que les Autheurs François riches de leur propre fonds, ont surpassé les Anciens sans les imiter30

Et si on ne retient de cet auteur méconnu que les cabales dont il fut accablé à la fin de sa carrière c’est avant tout l’ouvrage de critiques du XVIIIe siècle. Leur esprit étriqué a réglé leur jugement qui a consacré les plus grands poètes aux dépends d’auteurs talentueux qu’ils ont néanmoins dédaigné et condamné avec sévérité malgré les succès qu’ils ont remportés.

Sa Poësie est dure, chevillée, pleine d’expressions froides ou basses, et jamais nulle image. Son dialogue n’exprime rien de ce qu’il doit dire, et c’est un perpétuel galimathias31.

Quoiqu’il en soit Boyer ne baissa jamais les armes faisant représenter ses pièces sur les planches de l’Hôtel de Bourgogne notamment et parvenant même en 1685 à faire paraître les Œuvres de M. l’abbé Boyer.

Création et réception de la pièce §

Après un début de carrière prometteur, Boyer, le « meilleur émule de Corneille32 » , était considéré comme l’un des tout premiers dramaturges de sa génération jusqu’à ce que la concurrence avec Racine vienne ternir définitivement ses dernières productions. Depuis toujours en quête de reconnaissance, Boyer s’adapta au goût du public de son temps et suivit de plus en plus près le modèle racinien. Le Comte d’Essex, à ce titre, marque un tournant décisif dans l’œuvre du poète. Le héros devenu faillible, en prise avec une passion dévorante, doit faire face malgré tout à des enjeux politiques, luttant pour le pouvoir et le devenir de l’État. Les caractères des personnages soigneusement travaillés relèvent avec subtilité une intrigue politique simple : la conspiration de deux courtisans contre le favori d’une reine éprise de ce dernier. Comme La Calprenède l’avait fait avant lui, Boyer mêle à cette donnée minimale politique l’épisode amoureux indispensable à toute bonne tragédie au XVIIe siècle : le cœur du favori est engagé ailleurs et plus encore auprès de la confidente de cette même souveraine. Un couple d’amants – le favori et sa bien aimée qui n’est autre que la confidente de la souveraine – tente de protéger leur passion, née dans leur jeunesse, d’une amoureuse qui se sert de la coercition du pouvoir pour satisfaire son amour. Cette situation semble-t-il calquée sur celle de Bajazet de Racine soulève l’interrogation suivante : un souverain doit-il sacrifier sa passion amoureuse aux obligations de son rang ? Cette trame minimale est toute la matière d’une tragédie proprement classique où l’action une fois engagée ne peut aboutir qu’au dénouement annoncé dès la première scène : la mort du héros et la déploration d’une reine affligée par la reconnaissance33 de l’innocence de celui-ci.

Le Comte d’Essex est une tragédie dont le sujet anglais – la mort du comte d’Essex, favori d’Elisabeth Ire, reine d’Angleterre – remonte à une époque récente : la fin du siècle précédent. Et pourtant, ce n’est déjà plus un sujet nouveau puisque La Calprenède, auteur dramatique du début du siècle, l’a déjà traité en 1636, trente ans à peine après les événements historiques. Pourquoi cet engouement ? Il faut croire que la destinée tragique du comte d’Essex marqua les esprits et que bien moins d’une décennie après, l’histoire revêtait déjà un caractère mythique. Quoi de plus vraisemblable quand on se remémore l’époque fastueuse tant culturellement qu’économiquement du règne de la « reine vierge ». C’est aussi l’époque mouvementée de nombreux bouleversements politiques et religieux. C’est donc le climat idéal pour voir la naissance de nouveaux héros modernes au service d’une extravagante souveraine qui orchestra l’ascension de son empire au sein de l’Europe et régna sans partage dans le cœur de ses sujets faisant et défaisant leur fortune. Le choix d’un sujet moderne que Boyer partagea avec Thomas Corneille n’est pas innocent dans une période animée par les débats littéraires autour de la célèbre querelle des Anciens et des Modernes. Faut-il suivre aveuglément les modèles de l’antiquité ou peut-on créer sans imiter les auteurs grecs et latins ? Interrogation à laquelle Boyer, « disciple » de Corneille, répond sans hésiter de la manière suivante :

J’ay cru que puisque nos meilleurs Autheurs se picquent d’emprunter les sentimens et les vers des Anciens qui nous ont devancés de plusieurs siecles, que nous pouvions aussi emprunter quelque chose de ceux qui ne sont plus et qui nous ont precedés de quelques années34.

Boyer s’oppose ainsi à Racine notamment, faisant référence en l’occurrence à La Calprenède et son Comte d’Essex dont il tire le sujet de sa tragédie. Remarquons que Racine n’hésita pas néanmoins à porter sur la scène un sujet turc et moderne tel que celui de Bajazet se justifiant dans sa deuxième préface de la manière suivante : « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. »35

Comme Boyer le note dans sa préface, il entama la création du Comte d’Essex en novembre 1677, « quelques six semaines tout au plus avant la premiere representation de celle qui a esté joüée à l’Hostel de Bourgogne sous le mesme titre36 » , c’est-à-dire le Comte d’Essex de Thomas Corneille, représenté pour la première fois le 7 janvier 1678. Malgré ce qu’il affirme dans sa préface (p. 2) , il est vraisemblable que Boyer, poussé par la troupe de l’Hôtel de Guénégaud, entreprit cette tragédie pour profiter du succès annoncé (voir note 3 p. 3) de la pièce de Thomas Corneille. Désormais malmené par la critique, Boyer releva le défit qui, une fois couronné de succès, pourrait lui rapporter la reconnaissance incontestable à laquelle il aspirait depuis ses débuts. Celle de son concurrent suscita un engouement réel et durable tandis que la sienne, représentée pour la première fois le 25 février 1678, n’obtint qu’un succès modeste. Elle ne fut représentée que huit fois jusqu’au 13 mars 1678 puis deux fois en juillet et une dernière fois en septembre. Boyer ne reçut que 387 francs, 8 sous, ce qui ne l’empêcha pas cependant d’afficher sa satisfaction : « Le succés a passé mon attente37 » , affirmation qu’il réitéra dans la préface d’Artaxerce, révélant néanmoins les pratiques douteuses de ses détracteurs cherchant à provoquer la chute des pièces d’un dramaturge de plus en plus menaçant pour le maître de la tragédie en cet fin de siècle – sinon pourquoi déployer tant d’énergie à perdre un médiocre poète ? Il n’en est pas moins vrai que cet « Ouvrage qui n’avoit ny la grace de la nouveauté, ny les avantages de la concurrence38 » fut rapidement publié – achevé d’imprimer pour la première fois le 20 avril 1678 – et ne fut jamais repris sur aucune scène malgré les réelles qualités qu’il présente et que nous nous proposons de mettre en lumière.

Mise en oeuvre des sources « historiques » §

Boyer évoque la dégradation des relations d’Elisabeth Ire et du comte d’Essex, peu de temps avant la fin de son règne assombri par le décès de son favori et des difficultés économiques et politiques. Il puisa son sujet dans la tragédie du même titre de La Calprenède.

Je puis dire seulement que Monsieur Corneille et moy nous avons puisé les idées d’un mesme sujet dans une mesme source : c’est à dire dans le Comte d’Essex que Monsieur de la Calprenede a fait il y a plus de trente ans.

Ce dernier, selon J. Scherer et J. Truchet, avait probablement consulté l’Histoire d’Elisabeth, royne d’Angleterre de Camden et l’Histoire universelle de J. de Thou. Boyer connaissait sans aucun doute l’histoire de ses héros – connue de tous les spectateurs du XVIIe siècle – et même s’il ne cite pas lui-même d’autres lectures que celle de la tragédie de La Calprenède, il est fort probable qu’il se soit inspiré d’autres sources comme celles citées précédemment. D’ailleurs si sa pièce s’inspire fortement de son modèle en plusieurs endroits, il n’en est pas moins vrai que Boyer remania sérieusement le travail de son prédécesseur aboutissant à une œuvre nouvelle. Il est donc possible d’évaluer le travail du dramaturge non seulement du point de vue historique mais aussi comparativement avec l’œuvre de La Calprenède. Pris de façon générale, le sujet des deux tragédies est le même : la mort du comte d’Essex, favori sacrifié par la reine qui l’aime, Elisabeth Ire. Mais le traitement dramaturgique diffère en plusieurs points essentiels notamment en raison de la date de la première tragédie conçue en 1636, les règles classiques n’ayant pas pris leur forme définitive que plus tardivement. Boyer dut y être d’autant plus sensible que la critique rapide à s’enflammer ne laisserait pas passer des fautes contre les règles. Cependant Boyer s’inspire également en grande partie de son prédécesseur en ce qui concerne les circonstances qui entourent l’intrigue : l’insurrection populaire, la bague… Enfin, La Calprenède avait déjà conçu un épisode amoureux mais les dramaturges ne le mêlent pas de la même façon à l’action principale. Autant dire que les deux tragédies sont deux oeuvres distinctes – distinctions que nous nous proposons de détailler ultérieurement – même si elles présentent une étrange ressemblance qui ne nous étonne pas.

Boyer reprend donc le travail de La Calprenède à son compte et notamment puise abondamment dans le traitement historique des événements. En effet, l’histoire du comte d’Essex et d’Elisabeth Ire se divise en deux périodes précises que nos poètes ont habilement imbriquées et concentrées en un seul et unique moment pour les besoins de leur poème qui commence quelques heures (vingt-quatre heures tout au plus) avant le dénouement. Le Comte d’Essex fut traduit devant la justice à deux reprises, lors de deux procès différents. Le premier se tint à la suite de son retour d’Irlande en 1600 pour haute trahison contre l’État : parti en Irlande pour mater la rébellion dirigée par le Comte de Tyronne, le Comte désobéit aux ordres, menant son armée battre les O-Conores et O-Mores en Ossalie. Une fois arrivé en Ulster, il traita avec le chef des rebelles contre l’avis de la reine. De retour en Angleterre, ayant abondonné l’armée sans ordre, il se présenta devant Elisabeth qui le fit garder par le garde-seau jusqu’à son procès dont la sentence clémente le déclara déchu des emplois qu’il remplissait et prisonnier selon le bon vouloir royal. Le deuxième procès qui condamna le Comte d’Essex et son ami le Comte de Southampton à l’échafaud se tint en 1601 après la tentative de révolte dans les rues de Londres pour obliger la reine à chasser ses adversaires de la cour. Que retint Boyer de cette histoire déjà traitée par La Calprenède ? De deux procès, il en fit un, reprenant les chefs d’accusation du premier : sa trahison contre l’État, son alliance avec le chef rebelle Tyronne. Boyer compila ensuite le retour volontaire d’Essex – Essex (I, 6) se présente contre toute attente de lui même devant la reine – en 1600 avec le foyer d’intrigue et de conspiration que devint sa demeure – demeure occupée soi-disant par les partisans armés du comte où Valden a ordre de chercher l’accusé – avant sa tentative de révolte dans Londres que le dramaturge transposa en mutinerie réelle sous l’action des adversaires du Comte (Coban et Raleg). Par contre, Boyer, comme La Calprenède d’ailleurs, efface naturellement les sanctions prises contre Essex après son premier procès. Boyer, écarte de l’intrigue Southampton, simplifiant ainsi l’action. Enfin, ce n’est pas Essex qui veut chasser ses adversaires, dans la pièce de Boyer, mais ces derniers qui complotent pour le faire tomber, le présentant ainsi dès le début comme une victime. Inutile pour finir de rappeler que pour le dénouement les dramaturges retiendront la sentence du deuxième procès qui est tout le sujet des deux tragédies. Cette analyse montre que l’action principale est conforme à l’histoire et surtout à l’idée que s’en font les spectateurs du XVIIe siècle. Même si elle est remaniée pour les besoins du spectacle, les événements ne sont pas défigurés.

En ce qui concerne les circonstances qui doivent concourir à faire avancer l’intrigue selon un enchaînement de causes et d’effets selon le nécessaire ou le vraisemblable, le dramaturge peut retoucher l’histoire beaucoup plus librement. Ainsi Boyer, comme La Calprenède avec Mme Cecile, introduit un personnage inventé – Clarence – pour constituer l’épisode amoureux. Néanmoins si le nom du personnage est sans fondement, le personnage lui-même a une source historique : en 1590, Essex épousa en secret la fille de Francis Walsingham, veuve de Philippe Sidney. Quand la reine l’apprit, elle s’emporta et les amants durent se réfugier en Écosse le temps que la colère de la souveraine s’apaise. En outre, Essex s’éprit d’une des filles d’honneurs de la reine qu’elle renvoya puis repris à son service. Là encore, Boyer fait un amalgame de ces informations historiques qui lui permet de faire de la confidente de la reine sa rivale. Ce procédé habile permet de placer ce personnage épisodique comme le lien entre les deux actions principales – la conspiration contre Essex – et épisodique – son amour pour elle. Par contre, l’épisode entre Coban et Clarence est inventé de toute pièce ce que Boyer signale discrètement dans sa préface :

Je ne m’amuseray point à justifier l’Episode de la Duchesse de Clarence et de Coban. Il suffit qu’elle a paru naturelle et heureuse.

Naturel c’est à dire vraisemblable et non pas extraordinaire, et heureuse c’est à dire efficace. La mutinerie est une invention directement inspirée de l’histoire comme nous l’avons signalé précédemment. Reste le motif de la bague, ressort essentiel de la pièce qu’un auteur tel que Thomas Corneille n’utilisa pas estimant qu’elle était une invention de La Calprenède. Boyer, quant à lui, défend son choix dans sa préface invoquant la tradition.

Je n’ay pas oublié la circonstance de la bague. Je veux croire que Monsieur Corneille le jeune a eu ses raisons pour le faire. Je la tiens historique, et d’ailleurs c’est une tradition si constante parmy tous les Anglois, que ceux de cette Nation qui ont vû le Comte d’Essex à l’Hostel de Bourgogne, ont eu quelque peine à le reconnoistre par le deffaut de cét incident.

Inventé ou pas, cet élément s’inscrit dans ce que les esprits classiques ont retenu communément de l’histoire d’Essex. Et c’est ce qui compte, comme le signifia Corneille dans un de ses discours :

[… les grands sujets] ne trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs, s’ils n’étaient soutenus, ou par l’autorité de l’histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l’opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tous persuadés39.

Un dernier élément historique est particulièrement fructueux dans la pièce de Boyer : le refus d’Essex de s’humilier. Ce refus est soutenu par le tempérament orgueilleux et fier du Comte, caractère exacerbé sous la plume de Boyer. Dramaturge ingénieux, il combine tous ces éléments historiques ou pseudo historiques pour soutenir une intrigue dont l’enjeu réside dans le choix entre le devoir dû à son rang et la passion amoureuse. Boyer, à une action principale simple – la conspiration contre le favori de la reine – mêle étroitement l’épisode amoureux en la personne de Clarence, confidente de la reine opposée à Coban et aussi rivale de la souveraine. Le motif déclencheur de l’action tragique reste la trahison supposée c’est-à-dire le conflit politique tandis que l’un des motifs décisifs se trouve être la jalousie de la reine causée par l’épisode amoureux. La reine a alors deux raisons de condamner Essex : sa trahison politique et l’autre amoureuse – Essex trahit l’amour de la reine puisqu’il aime Clarence – même si c’est la jalousie qui joue directement sur sa décision. En fait, les motivations passionnelles et vraisemblables des héros s’intercalent entre les causes politiques et la conséquence tragique c’est-à-dire la mort d’une victime. Cette grande place accordée aux motivations personnelles des héros est une des raisons pour laquelle cette pièce nous semble très racinienne. Nous verrons en outre que les héros loin d’être parfaits comme les héros cornéliens présentent une double facette : à la fois héros, ces personnages vraisemblables, presque « palpables » sont également faillibles. Dès lors, on comprend que Boyer s’est détaché du modèle cornélien qu’il avait jusqu’à présent suivi, non seulement dans le traitement de ses héros mais aussi dans toute la construction de sa tragédie.

Le sujet de la tragédie §

Le titre de la pièce indique clairement quel est le sujet de cette tragédie : la mort du comte d’Essex. Favori d’Elisabeth Ire, il fut néanmoins sacrifié par la reine d’Angleterre suite à des soupçons de haute trahison contre l’empire. Cette donnée initiale qui est tout le sujet du poème retravaillé sous la plume de Boyer se voit grossi néanmoins d’une reine éplorée à la suite du crime qu’elle a permis et de « Pestes de Cour » punis. Il s’agit pour le dramaturge de susciter une émotion exacerbée en provoquant chez le spectateur la crainte et la pitié afin qu’il ressente ce plaisir paradoxal sur lequel repose toute tragédie. C’est ainsi que Boyer à défaut de traiter un sujet qui voit un père conduit à sacrifier son fils ou un frère son frère – meilleurs sujets tragiques qui soient selon Aristote – travaille sur « le surgissement des violences au cœur des alliances40 » entre un sujet et sa reine liés non seulement par leurs devoirs mais aussi par l’amour que la souveraine voue à celui-ci. Cet affrontement qui peut sembler quelque peu fade, puisque en dehors de tout lien de parenté, satisfait néanmoins parfaitement l’exigence d’un choix de sujet de tragédie étant donné les tempéraments retentissants des deux personnages historiques, que Boyer saura utiliser habilement exagérant même celui d’Essex qu’il rend plus hautain et fier qu’il ne fut. La rivalité politique entre Coban et Essex, en outre, est doublée par un conflit amoureux permettant également le développement du motif efficace de la jalousie et l’introduction de l’indispensable épisode amoureux. Le sujet – c’est-à-dire le dénouement – fait ainsi intervenir un troisième personnage, Clarence, également victime de la coercition politique incarnée par Elisabeth. Si cette dernière ne correspond pas spécialement à l’image que l’on a d’un monarque au XVIIe siècle en France, elle renvoie cependant discrètement à un situation de régence – seul cas où une femme est amenée à régner en France au XVIIe siècle – mais aussi au pouvoir monarchique absolu et ne choque pas en cela le public du XVIIe siècle. En effet, est-il nécessaire de rappeler qu’Elisabeth Ire ne partagea jamais le pouvoir ne serait-ce qu’avec un époux, malgré la pression de la cour ? Tout son règne durant, elle cultiva cette image mythique de « reine vierge » intouchable qu’elle construisit elle-même. Cette figure mythique de son vivant se prête parfaitement pour le traitement d’un sujet de tragédie, introduisant le dilemme de la reine tiraillée entre la vertu que sa fonction nécessite et son amour, entre son rôle de juge souverain et sa complaisance pour l’accusé. Ce dilemme est servi par deux tempéraments aussi exceptionnels que celui de « Gloriana » et d’Essex, favori orgueilleux. Épiée par ses sujets et l’Europe toute entière, qui n’attend qu’un faux pas de sa part pour l’attaquer, Elisabeth ne peut perdre la face devant un sujet si fier et si arrogant aimé par tout le peuple. L’histoire se prête parfaitement à la mise en actions d’une tragédie : tenue par sa fonction et aveuglée par sa passion, la reine néglige une enquête, minée par les intérêts des différents courtisans, et réclame une humiliation impossible.

Les « Comte d’Essex » de Boyer et La Calprenède §

Mais revenons un instant à la tragédie de La Calprenède, à ses personnages et sa structure interne, aux choix de Boyer, ses emprunts et ses écarts. Si on compare la liste des acteurs des deux poèmes, on constate de grandes similitudes à commencer par les personnages d’Elisabeth et d’Essex à ceci près que l’Essex de La Calprenède est moins soumis que celui de Boyer même s’ils sont tous deux fiers et orgueilleux, traits de caractère qui sont l’un des principaux ressorts de la pièce. Boyer écarte de sa « distribution » le personnage du Comte de Soubtantonne, l’ami du comte d’Essex, qui fut jugé en même tant que ce dernier. Le dramaturge parvient ainsi à simplifier l’intrigue, en resserrant l’action sur la seule destinée d’Essex. Par conséquent, le personnage du comte de Salisbery très discret chez La Calprenède – il n’intervient qu’une seule fois au deuxième acte scène première pour mettre en garde Elisabeth contre la précipitation, soient vingt-quatre vers – voit son rôle largement étoffé chez Boyer. En effet, le poète concentre en un seul personnage, Salisbery, celui de Soubtantonne et celui de Salysbery chez La Calprenède. Cette économie conforme aux règles classiques, en évitant une trop grande dispersion, favorise l’efficacité et donne une certaine épaisseur au personnage. Salisbery n’est pas inculpé chez Boyer – puisque ce n’est pas Soubtantonne – ce qui permet au personnage d’agir et de prendre la défense de son ami lorsque celui-ci est emprisonné, ce que ne peut faire Soubtantonne dans l’autre pièce, entraînant ainsi un dédoublement du rôle de l’ami du héros. En outre, Boyer peut aussi faire apparaître son personnage au sein du jury permettant son intervention en faveur du comte auprès de la reine (III, 1) tandis que La Calprenède avait privilégié une défense d’un autre ordre par l’intervention orale de Soubtantonne en faveur d’Essex.

À Cecile, secrétaire d’État, Boyer substitue Coban, « Seigneur anglois ». En effet, c’est Coban, personnage historique plus discret que Cecile, que Boyer choisit de mettre sur scène dans le rôle du perfide courtisan même s’il ne manque pas de mentionner à deux reprises le personnage de Cécile :

Elle croit le raport de ces esprits serviles
Des infames Cobans, des Ralegs, des Ceciles (v. 231-232).
Donnez-vous ce spectacle aux Cobans, aux Ceciles ? (v.1319).

Cette option laisse à Boyer une plus grande liberté d’invention, ne risquant pas ainsi de défigurer aux yeux du public un personnage historiquement marqué. En fait, Coban a un plus grand rôle, plus décisif que Cecile dans la pièce de La Calprenède. Il porte toutes les fautes apparentes : conspirateur contre son rival, il est à l’origine des fausses accusations contre celui-ci ; conseiller perfide de la reine, il l’influence et lui fait l’aveu fatal contre les amants ; il visite Essex en prison, il pousse le peuple à se mutiner et finit par précipiter l’exécution d’Essex. Toutes ses actions n’ont qu’un but unique : perdre le comte. C’est le « méchant » dans toute sa noirceur, cette « Peste de Cour » qui, par contraste, fait ressortir « l’innocence » des amants. Coban et Raleg sont, en effet, à l’origine des accusations contre Essex – l’action de la pièce – tandis que La Calprenède ne donne ni à Cecile ni à Raleg ce rôle d’instigateur. Par contre, La Calprenède confère à Raleg un rôle plus important que dans l’autre poème. C’est lui qui rend visite à Essex, qui appuie la reine, qui conduit Essex à l’échafaud. En réalité, Boyer a pensé autrement ce personnage. Raleg est le second « méchant » , le deuxième conspirateur. C’est un moyen efficace pour commencer les actes par le dialogue de deux personnages qui sont « d’intelligence ». La scène d’exposition particulièrement soignée informe de façon naturelle le spectateur. Boyer reprend ce procédé au début du quatrième acte afin de rapporter les événements qui se sont passés pendant l’intervalle constitué par l’entracte. Raleg est donc plus un moyen dramaturgique utile qu’un personnage indispensable au développement de l’intrigue – à ceci près qu’un complot est toujours l’effet de plusieurs hommes. Boyer reprend également le personnage du chancelier d’Angleterre sous le même nom : Popham. Dans les deux pièces lui est assigné le même rôle. Il n’apparaît qu’au troisième acte et incarne le président du jury.

Mme Cecile est, quant à elle, remplacée par Clarence. Ce n’est pas seulement le changement d’un nom mais sûrement l’écart le plus notable de la part de Boyer par rapport à son modèle. Lancaster souligne l’ambiguïté d’un personnage tel que celui de Clarence. Pour notre part, nous préciserons que Mme Cecile semble être un personnage bien plus ambigu encore. En effet, il est bien difficile de savoir pour quel « camp » ce personnage se bat. Femme adultère, amante ou ancienne maîtresse de l’adversaire de son époux, Mme Cecile oscille entre son devoir envers sa reine, son amour pour Essex, son amertume contre lui et elle finit par confier à son mari – qu’elle sait pertinemment l’adversaire d’Essex aussi bien politiquement que sur le plan amoureux – le service que lui a demandé celui-ci, à savoir rendre la bague – gage d’amour que la reine confia à Essex ! La constance de ce personnage est tout aussi contestable que cet étonnant choix d’une amante rivale de la reine et épouse de l’adversaire politique de son mari. Complications inutiles et choquantes. Il nous semble que le double rôle de Clarence est beaucoup plus clair car plus tranché. C’est à la fois l’amante du favori de la reine et sa demoiselle d’honneur ce qui la place au cœur du dilemme tragique, place qui fait tout l’intérêt du personnage. Néanmoins même si elle essaie de concilier l’impossible, son action est claire : sauver son amant. Le rôle de Clarence n’est pas ambigu, il est un « rôle carrefour » entre tous les fils : le fil principal qui oppose la reine à son favori, le fil épisodique qui voit le conflit d’intérêt entre Clarence et Coban et enfin le fil épisodique amoureux. Ces fils « s’embarrassent » en partie à travers ce personnage. C’est pourquoi, par ailleurs, Boyer choisit de confier la direction du groupe des mutins au frère de Clarence, personnage hors scène mais qui agit directement sur l’action. En effet, son rôle « carrefour » la met au centre du dénouement et c’est elle qu’il faut éloigner de la reine, le temps qu’Essex soit mené au supplice.

Clarence est aussi en quelque sorte la confidente de la reine si bien qu’Alix – personnage que Boyer reprend sous le même nom – voit son rôle amoindri. Alors que dans la pièce précédente, Alix est la confidente qui écoute et calme la reine, elle ne joue plus dans la pièce de Boyer que les « utilités ». Elle introduit le comte (I, 5) , fait partie de la suite et dit moins de trois vers en tout et pour tout. Ce personnage est doublé comme chez La Calprenède par Léonor. Celle-ci introduit l’intervention de la reine (I, 3) et demeure absente, comme Alix, durant les trois actes suivants. Son rôle est plus important à l’acte V : elle calme Elisabeth, va chercher Essex, court lui porter sa grâce et revient pour écouter les plaintes de la reine n’annonçant pas la mort du comte, récit assumé par Valden. Autant dire que cette deuxième suivante joue elle aussi les « utilités ». Alors pourquoi avoir conservé ces deux personnages ? Un seul aurait pu assumer ces fonctions. Ce dédoublement était nécessaire chez La Calprenède du fait qu’au cinquième acte Elisabeth s’épanche auprès d’Alix interrompue par l’annonce de la mort d’Essex faite par Léonor et qu’elle renvoie Alix pour repousser les visites importunes pendant que Léonor lui fait part du désir de Mme Cecile de la rencontrer. En fait, le dédoublement n’est conservé que pour suggérer la pompe déployée en l’honneur de la reine.

Un capitaine des gardes, enfin, mentionné dans la liste des acteurs chez La Calprenède est repris par Boyer mais sous le nom de Valden en raison, nous semble-t-il, du rôle plus important qu’il joue dans cette dernière pièce. Le choix de Boyer semble s’inspirer du nom du connétable de la tour de Londres, le Baron Howard de Walden. En plus d’arrêter le comte et de le mener au supplice, c’est lui qui assure le récit de la mort du héros. Quant à l’huissier du cabinet que Boyer ne reprend pas, il n’avait chez La Calprenède que la fonction d’introduire Soubtantonne auprès de la reine après sa grâce.

En général, les personnages de Boyer sont plus tranchés et pensés, notamment, selon leur fonction au sein de la pièce. Ces écarts sur le plan du traitement des personnages trouvent un écho sur le plan structurel. Boyer suit de très près son modèle pour les deux premiers actes comme le grand nombre d’imitations de détail nous le confirme (voir les notes en bas de page). Cependant, la pièce de La Calprenède s’ouvre sur l’unique face à face entre Elisabeth et Essex tandis que chez Boyer, avant même que la souveraine ne rencontre Essex, elle ordonne son arrestation qui ne prendra finalement effet qu’à la fin de l’acte après leur premier entretien. Boyer reprend la résistance d’Essex, effective chez La Calprenède (I, 6) dans les craintes qu’expriment Coban (I, 3) et Elisabeth (I, 4). Rappelons également qu’Essex qui résiste au moment de son arrestation chez La Calprenède se présente volontairement dans l’autre pièce en sujet soumis même s’il est tout aussi fier et orgueilleux. L’acte I est donc celui de l’arrestation du héros consécutive aux accusations de trahison que Coban et Raleg ont fait courir comme chez La Calprenède même si elles ne résultent pas d’un complot.

L’acte II est celui des visites rendues au prisonnier sur la demande de la reine afin de fléchir Essex. Boyer fait se succéder Salisbery, Coban et Clarence tandis que chez l’autre poète, c’est plus confus. La reine ordonne d’une part à Cecile de rendre visite à Soubtantonne sans qu’aucune mention n’y soit faite par la suite et d’autre part, à Mme Cecile. Suite à une rupture de scène, Raleg s’entretient avec Essex – visite annoncée à aucun moment – avant celle de Mme Cecile. Enfin, alors que Boyer termine logiquement son deuxième acte par une « scène compte rendu » , La Calprenède s’en dispense. Résultat : l’acte II plus structuré et moins désordonné chez Boyer est plus efficace. Remarquons pour finir que Thomas Corneille fit ce même choix dont notre auteur s’est peut-être inspiré.

L’acte III chez La Calprenède comme chez Boyer est celui du procès du héros. Ceci reste néanmoins quasiment la seule ressemblance. À partir de cet acte, les deux pièces se démarquent de plus en plus. Là où La Calprenède, peu soucieux de règles à peine établies, fait une seule scène pour son troisième acte, Boyer, grâce à des choix différents, l’aménage plus consciencieusement. Rappelons que le personnage de Salisbery permet l’intervention de la reine en faveur d’Essex et que finalement le fil épisodique Clarence-Coban s’embarrasse avec le fil principal (aveu de Clarence III, 7). Par conséquent, dès lors les pièces s’éloignent. La Calprenède, dans son troisième acte, ne prépare pas le suivant qui verra la nouvelle visite de Mme Cecile, pendant laquelle Essex lui confiera la bague, ni son monologue de repentir et moins encore la réaction de Mme Cecile. Au contraire, Boyer en mêlant le fil épisodique Clarence-Coban avec le fil principal amorce l’enchaînement du deuxième aveu puis de la bague et enfin de la mutinerie.

Pour finir, les cinquièmes actes sont logiquement très dissemblables. On retrouve chez La Calprenède uniquement la scène où Salisbery plaide pour la grâce d’Essex (V, 3) mais à l’acte IV, avec la même démarche entreprise par Soubtantonne. L’acte V est celui du dénouement donc celui de la mort d’Essex et celui de sa reconnaissance avec dans les deux pièces la connaissance tardive du motif de la bague par la reine : pendant l’exécution d’Essex chez Boyer, suite à l’entretien d’Elisabeth et Mme Cecile mourante et repentante chez La Calprenède. Boyer, quant à lui, fait mourir le sombre personnage de Coban. Dans les deux pièces, plus encore dans celle de La Calprenède, la déploration est assurée par la reine.

Cette analyse révèle la grande maîtrise technique de Boyer. Son poème plus structuré, plus « lié » – l’enchaînement de causes et d’effets est soigné – ne présente pas, en outre, les nombreuses ruptures de liaison de scènes (cinq au total) de celui de La Calprenède, ce qui n’est pas sans lien avec l’observation plus flottante de la règle de l’unité de lieu. En effet, tandis que « la scène est à Londres » chez ce dernier, elle se déroule « à Londres dans le Palais Royal » dans l’autre pièce. Avec deux lieux – le palais et la prison – La Calprenède ne peut éviter des ruptures de liaison de scènes. En outre, le style très chevillé que l’on reprocha à Boyer est pire encore chez La Calprenède qui cumule les répétitions en début ou fin de vers pour obtenir un alexandrin. Souvent ses scènes sont de faux dialogues ou de longs monologues tandis que Boyer parvient souvent à éviter les scènes où se succèdent de longues tirades. Enfin surtout, Boyer soigne particulièrement ses débuts et fins d’actes. Il ménage à chaque clôture d’acte un effet de suspension qui maintient l’attention du spectateur en alerte : arrestation du comte (I) , annonce d’un procès (II) , condamnation suivie du premier aveu de Clarence (III) et bague remise à Clarence avec menace d’une mutinerie (IV). Quant aux entrées des actes, Boyer ne manque pas de préciser d’une manière ou d’une autre ce qui s’est déroulé pendant le temps de l’entracte. En outre, ce travail est servi par un « feu » et un style imagé parfois emphatique.

Une construction racinienne §

Même si Boyer reprit de nombreux éléments à son modèle, Le comte d’Essex de La Calprenède, sa tragédie n’en est pas moins singulière du fait de sa construction. Pour cela, il n’est pas inutile de retrouver les étapes de la démarche créatrice de Boyer. Georges Forestier dans son article Dramaturgie racinienne, petit essai de génétique théâtrale rappelle les différents degrés de l’élaboration dramatique :

transformer une histoire en un sujet, et le sujet en une action ; inventer des « épisodes » (au premier rang desquels l’épisode amoureux) qui viendront « s’embarrasser » avec l’action principale, […]. Il s’agit ensuite de prêter des caractères, des passions et des sentiments aux protagonistes de l’action que sont les personnages […] de leur prêter aussi des pensées et des réflexions sur la portée de leurs actes […].

Suivant ce processus, on peut imaginer quel a été celui de Boyer. Tout comme La Calprenède et Thomas Corneille, il choisit l’histoire du comte d’Essex et de la reine, Elisabeth Ire en traitant le sujet suivant : la mort du comte d’Essex contre la volonté d’Elisabeth dont il est le favori. Dès à présent, on constate que Boyer – comme La Calprenède par ailleurs – en choisissant le dernier épisode de la vie de son héros, suit la conception de la crise tragique qui veut que l’action débute au plus près du dénouement respectant d’une part les règles d’unité de temps (même si les événements sont nombreux dans la pièce) et d’action, et déployant d’autre part une matière minimale41. Cette crise résulte du rabattement du dénouement sur les cinq actes qui précèdent. Le poète réfléchissant ainsi part de la fin de son poème, c’est-à-dire du dénouement qui est aussi son sujet, pour « construire à rebours » l’action de la tragédie. Ce principe de création permet de construire une intrigue où chaque élément découle du précédent : Essex meurt car Coban précipite l’exécution que devait interrompre Léonor porteuse de sa grâce. En effet, Clarence remet tardivement la bague à la reine en raison de la mutinerie menée par son frère sous l’excitation de Coban et Raleg qui veulent tout faire pour perdre le comte et prévenir un retour d’affection éventuel de la reine, matérialisé par la bague confiée à Clarence par Essex pour sauver son amante menacée après la révélation de Coban sur leur amour secret. Cet aveu est une contre-attaque après celui de Clarence concernant les sombres projets de Coban. Et si Clarence décide de faire ces révélations c’est à cause de la condamnation à mort par le jury d’un procès décidé par la reine face au mutisme persistant de son favori, silence causé par son orgueil sans borne. La reine demande, en effet, à Essex de s’humilier afin d’oublier les charges qui pèsent contre lui, inventées de toute pièce par des courtisans jaloux de la faveur d’Essex auprès de la reine. L’enchaînement de causes et d’effets pensé à l’envers, c’est-à-dire du dénouement vers le début de la crise, revêt cependant à la lecture l’impression inverse. C’est le principe même du dénouement rabattu qui laisse un espace de liberté aux personnages qui, aveuglés par leur passion ou leurs sentiments, font les mauvais choix jusqu’au dénouement fatal.

Revenons à présent au processus décrit précédemment. Du sujet, Boyer imagine l’action principale de son poème : Coban, jaloux de la gloire et de la faveur d’Essex conspire pour le perdre. L’intrigue nécessite en outre l’invention d’épisodes qui doivent « s’embarrasser » avec l’action principale. Boyer montre donc Elisabeth cherchant à sauver son favori sans perdre la face, il invente un conflit d’intérêts opposant Coban et Clarence. L’épisode amoureux présente Essex et Clarence qui s’aiment en secret. Cet enjeu amoureux ne se substitue néanmoins jamais à l’enjeu principal qui est un enjeu de vie ou de mort et qui forme comme l’explique Corneille « l’unité de péril » : Elisabeth, Salisbery et Clarence craignent la mort d’Essex tandis que Coban et Raleg la souhaitent. Par contre, la tension entre l’action principale et les actions épisodiques est telle qu’elles ne forment qu’une seule et même intrigue. En effet, on remarque que, comme dans Bajazet de Racine42, les relations entre les personnages principaux tant qu’épisodiques semblent être liées selon le même schéma que ce soit du point de vue politique ou amoureux. Ainsi Coban tient Elisabeth par les faux témoignages dont elle doit tenir compte, elle-même tenant dans ses mains la vie de son sujet, Essex, dont dépend la vie de Clarence43. Ce schéma peut se superposer à celui de la pastorale développé de la manière suivante par Boyer : Coban « aime » la reine qui aime Essex qui aime Clarence et en est aimé44. En outre, ce dernier « réseau amoureux » semble interférer avec le réseau politique en inversant les liens de dépendance entre les protagonistes : Coban attend d’Elisabeth la décision ferme de condamner Essex, la décision de celle-là étant tributaire de l’attitude de son favori, lui-même dépendant des actions de Clarence à qui il a confié la bague45. Cependant, force est de constater que ce double réseau de relations n’interfère que très ponctuellement sur l’action et les desseins de Coban, qui obtient malgré tout ce pour quoi il a conspiré : l’exécution de son rival. Remarquons néanmoins que la seule conséquence de taille c’est que Coban a dû précipiter l’exécution du comte et par conséquent, s’est dévoilé ainsi que les autres conspirateurs, entraînant sa mort et l’arrestation de ses complices. Rien a changé entre le premier acte et le dernier sinon que cette conspiration a aussi entraîné derrière elle la mort de son instigateur principal. En fait, les relations entre Elisabeth, Essex et Clarence n’ont pas empêché le dénouement annoncé par Coban et Raleg dès la première scène. Le conflit qui oppose Coban et Essex demeure le même. Les actions épisodiques traversent l’action principale afin de la faire avancer sans toutefois en changer le cours.

Enfin, le poète doit encore prêter à ses personnages des caractères, des passions et des sentiments qui peuvent motiver l’action : le sens de l’honneur et la fierté d’Essex motivent son silence obstiné, la passion d’Elisabeth pour son favori lui fait retarder son exécution causant ainsi ses interventions, la jalousie de la souveraine envers les amants explique le prompt retour de sa sévérité, la haine de Coban entraînant sa jalousie motive ses actions les plus noires… Pour finir, Boyer prête à ses personnages des discours qui révèlent leurs pensées et leurs réflexions sur leurs actes. On trouve même quelques réflexions d’ordre général ou politique dans la bouche des protagonistes :

Le soubçon suit toujours la grandeur souveraine (v. 364)
La vérité
Du mensonge toûjours perce l’obscurité (v. 397-398)

Cependant Boyer, comme Racine, n’en abuse pas et ne noie pas sa tragédie dans de tels discours, privilégiant la peinture de personnages humains (voir chapitre suivant).

Boyer, on l’a vu, suit de très près les relations entre les personnages et donc l’intrigue de Bajazet, tragédie de Racine jouée au début de l’année 1672 que Boyer ne peut pas ignorer. La ressemblance avec la pièce de Racine ne s’arrête pas là et même il semblerait que d’une façon plus générale, Boyer se soit inspiré de l’esthétique « nouvelle » – qui est en fait un retour conscient de Racine aux sources antiques, n’oublions pas que c’est un partisan des Anciens – revendiquée par Racine :

une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui s’avançant par degré vers sa fin46. (Nous soulignons.)

Nous retenons plus particulièrement ici, comme l’a fait Georges Forestier dans son édition, la dernière proposition qui s’oppose à la conception cornélienne de la « situation bloquée » où le noeud inextricable et mortel nécessite un coup de théâtre pour le dénouer. Cette action dite « complexe » s’oppose au principe de l’action continue défendu par Racine débouchant sur un « dénouement qui réalise les virtualités inscrites dans le commencement de la pièce47 ». La contrepartie de cette conception esthétique racinienne qui nous semble reprise par Boyer à son compte, c’est l’impression constante de réversibilité de l’enchaînement tragique détaillé plus haut. La mort d’Essex est, en fait, quasiment inévitable, Coban et Raleg étant décidés à tout tenter pour le perdre. Mais pendant toute la pièce jusqu’à l’annonce de la mort effective du héros, la menace se rapproche progressivement : l’indulgence de la reine laissant la place à la sévérité d’un jury puis à la rancune d’une amante jalouse. Cependant, tout semble toujours possible. Un espace de liberté est laissé aux personnages qui néanmoins font toujours les mauvais choix, comme par exemple Clarence qui décide d’accuser Coban alors même qu’elle devrait savoir que le courtisan en retour avouera son secret qu’elle ne peut nier. De même, Essex peut décider de s’humilier ou peut également utiliser la bague, décision qu’il prendra bien trop tard en la confiant qui plus est à Clarence et non en la remettant directement à sa souveraine… Toujours dans la même optique, Elisabeth peut à chaque instant intervenir en faveur du comte, comme en témoignent ses interventions auprès de lui pour le convaincre d’avouer son crime. D’ailleurs, elle finit par accorder sa grâce au comte mais en vain... Clarence comme les autres personnages est leurrée par cette réversibilité illusoire : à trois reprises, elle croit que son amant est sauvé. D’abord après l’interruption du procès par la reine (III, 7) puis peu après, avec l’aveu qu’elle fait à Elisabeth et pour finir lorsqu’elle remet la bague à la reine. Dès lors, le tragique ne semble plus exercer la même pression tandis qu’en réalité, loin de relâcher leurs efforts, les conspirateurs trament déjà de nouveaux stratagèmes pour perdre Essex. Par contre, le public pour sa part n’est pas dupe, il est spectateur de l’aveuglement des personnages sur leur propre destinée. Cette ironie tragique crée un pathétique moins intense qui est suppléé par le prolongement de l’action après la mort du héros comme dans Britannicus ou Bajazet. L’émotion que provoquent le discours de Valden – comme celui de Burrhus dans Britannicus – et celui de Salisbery est traduite sur scène par les larmes et la douleur d’Elisabeth (et de Clarence). Cette déploration finale conduit à la libération d’un pathétique « à l’antique ».

Nous constatons donc que Boyer, pourtant « disciple » de Corneille depuis ses débuts, s’est largement inspiré de l’esthétique racinienne et aussi de l’intrigue de Bajazet pour construire celle de son poème. Il ne s’est pas arrêté à cette imitation structurale et s’est appliqué, à l’exemple de son rival, à peindre des « héros » humanisés et faillibles.

Les personnages §

Boyer construit donc une intrigue qui emploie le principe racinien de l’action continue ainsi qu’un enchaînement logique de causes et d’effets où non seulement s’intègrent des motifs rationnels mais aussi des motifs purement passionnels comme l’épisode amoureux d’Essex et Clarence, la passion d’Elisabeth pour Essex et encore des motifs de l’ordre des sentiments comme le sens de l’honneur du Comte ou la jalousie de Coban d’une part – motif essentiel puisque déclencheur de l’action – et celle d’Elisabeth d’autre part. Tous ces motifs humains qui entrent directement dans l’intrigue et exercent une influence décisive sur l’action sont le résultat d’une construction minutieuse de personnages dont le tempérament est un élément actif. S’éloignant de la conception cornélienne du héros parfait, Boyer semble, en effet, copier une fois de plus Racine qui revendique le « naturel » de ses personnages plus vraisemblables – Racine dénonce, dans la préface de Britannicus, Corneille qui semble « s’écarter du naturel pour se jeter dans l’extraordinaire » et fait « dire aux acteurs tout le contraire de ce qu’ils devraient dire » – personnages auxquels les spectateurs s’identifient plus facilement. Le personnage racinien « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent48 » est en fait un héros faillible. Cette notion revendiquée par Racine résulte de la conception Aristotélicienne selon laquelle un homme même vertueux est susceptible de commettre une faute49, ce que Racine transforme en terme « d’imperfection ». Il renonce donc à peindre le héros dans sa perfection et préfère un héros faillible qui ne suscite pas l’admiration mais la compassion.

Il nous semble que Boyer emprunte à son rival cette conception pour construire la plupart de ses personnages même si parfois ils peuvent d’abord sembler parfaits. Ainsi Clarence semble une pure héroïne et une parfaite amante dévouée toute entière au salut de celui qu’elle aime.

Vous voyez sa beauté, mais vous ne sçavez pas,
Quels tresors sont cachez sous ses jeunes appas.
Une ame grande et belle, une noble tendresse,
Une foy sans exemple, un amour sans foiblesse (v.389-393).

Cependant c’est un personnage à mi-chemin entre celui de Britannicus et celui d’Atalide (Bajazet). En effet, son rôle est celui de la victime mais plus encore de la jeunesse qui, aveuglée, commet des fautes. Comme Britannicus, « qui a beaucoup de cœur, beaucoup d’amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d’un jeune homme50 » , Clarence est dotée elle aussi d’une extrême jeunesse ce que Coban ne manque pas de relever : « Un cœur jeune est mal propre à garder un secret » (v. 50). En effet, le caractère de la jeunesse est une forme d’imperfection. La jeunesse inexpérimentée est impulsive, franche et crédule. D’ailleurs Clarence ne court-elle pas elle-même à sa perte en avouant le secret de Coban, rival d’Essex ? Face à son ennemi, elle tente de lui tenir tête mais déjà le spectateur peut ressentir la supériorité du courtisan qui sait quand et quoi dire tandis que Clarence s’emporte. C’est donc son inexpérience qui la conduit à faire le mauvais choix et parler alors même que Coban l’avait mise en garde (I, 2).

En outre, Clarence comme Atalide est fautive d’avoir dissimulé son amour pour Essex. En effet, le schéma de relations entre les personnages, emprunté à Racine, révèle la même faute chez Boyer : « un couple d’amoureux contraints à la dissimulation pour pouvoir s’aimer en toute sécurité, tout en essayant de contrôler les conséquences de l’envahissante passion d’une femme en possession d’un pouvoir de coercition »51. Et comme dans Bajazet où Atalide pousse son amant à cacher leur passion « Je l’ai pressé de feindre, et j’ai parlé pour lui » , c’est Clarence qui incite Essex à dissimuler leur amour :

je craignis cet amour et pour vous et pour moy […]
Je voulus éviter les yeux de nos jaloux,
Vous donner tous mes soins, ne vivre que pour vous […]
Vous rompites le coup que j’avais résolu
Me voilà dans les fers, vous l’avez bien voulu (v. 509, v. 513-514, v. 517-518).

Cependant tandis qu’Atalide exprime clairement son sentiment de culpabilité, Clarence pour sa part se défend invoquant la générosité de son amour cédant devant la raison d’État. Et comme Atalide, elle rappelle également que leur amour est né avant de connaître celui de la reine :

Dés mes plus tendres ans ayant aimé le Comte,
Bien loin que mon amour me fasse quelque honte,
Et qu’il doive attirer sur moy vostre couroux,
Apprenez, admirez ce qu’il a fait pour vous.
Cét amour s’élevant au dessus de tout autre,
Ce trop fidelle amour fut si fidelle au vostre,
Que voyant que le Comte honoré de vos feux,
Craignoit dans cet amour un bien trop dangereux,
Mon amour malgré luy, luy fist garder sa place,
Je voulus tout risquer plûtost que sa disgrace.
Pour rompre son dessein que ne tentay-je pas ! (v. 1047-1057)

Ses tirades de parfaite amante voilent la faute dont elle est néanmoins coupable. Ainsi comme Racine, Boyer évite l’écueil qui consiste à ce que les malheurs de la victime suscitent de l’indignation et non pas de la pitié. Clarence même si elle ne meurt pas au dénouement est cependant une victime puisqu’elle souffre à travers la perte de son amant et provoque ainsi la compassion du public. Quant à Essex, comme Bajazet, c’est un héros parfait aussi soucieux de sa gloire qu’un héros cornélien. Son caractère pétri par l’orgueil et parfaitement absolu ne lui permet pas d’avouer un crime qu’il n’a pas commis, même sur la demande expresse de sa souveraine. Ce héros « généreux » ne peut supporter une telle humiliation. C’est d’ailleurs le principal ressort de l’action principale, Coban jouant sur cette donnée qui est de l’ordre du sentiment pour parvenir à ses fins. La défense qu’Essex adopte est d’ailleurs proprement cornélienne :

Mais, Madame, voila comme il y faut répondre,
Et si de tels témoins font douter de ma foy,
Je laisse à mes exploits à répondre pour moy (v. 268-270).

Il se présente de lui-même comme un héros parfait à qui on ne peut reprocher que ses exploits. Cependant ce « héros généreux » n’est pas pur et innocent. Il est coupable comme Clarence d’avoir dupé sa reine. De la même manière que Roxane, Elisabeth est humiliée par la manœuvre des amants :

Ah ! je ne voy que trop ces perfides Amans.
Malgré leur artifice une ardeur empressée,
Mille soins naturels s’offrent à ma pensée.
Ay-je pû m’abuser en les voyant tous deux ?
Sous la tendre amitié le secret de leurs feux,
A-t’il pû si long-temps échaper à ma veuë (v. 1002-1007) ?

Aveuglée par sa passion, Elisabeth ne perce pas à jour le rôle de médiateur de Clarence qui veut sauver le Comte sans manquer à son devoir envers sa reine. Elle cède à la jalousie qui l’aveugle plus encore sur le monde qui l’entoure, négligeant une enquête pourtant nécessaire. Cependant la reine n’est pas tout à fait une pure victime. Elle aime en dessous de son rang et persiste consciemment dans son erreur :

A ma confusion j’avoüeray ma foiblesse,
Mon courroux ne sçauroit dedire ma tendresse.
Si tu me vois rougir de ma facilité,
Pour ne pas rougir seule aprés tant de bonté
Daigne avoüer ton crime et joüir de ma grace (v. 211-215).

Le seul personnage construit parfaitement d’un bloc est le rôle du conspirateur. Coban est cette « Peste de Cour » , ce parfait « méchant » revêtant une image de tyran, même s’il n’en a pas le statut. En effet, si on replace son rôle dans le réseau relationnel sur le modèle de Bajazet, sa fonction s’apparente à celle d’Amurat. Toutes ses actions ont pour but de perdre le Comte sans jamais, comme Néron dans Britannicus, faire preuve d’aucune faiblesse ou hésitation. Il est donc tout à fait logique que cette figure tyrannique ne jouisse pas de son crime mais trouve la mort au dénouement ; dans le cas contraire, comme le souligne Aristote, le spectateur n’aurait pas ressenti de la crainte mais de l’indignation52. Reste encore Salisbery dont l’amitié sincère et parfaite ne donne qu’un seul signe de faiblesse :

Faut-il combattre encore un amy tel que vous ?
D’un indigne attentat m’avez-vous crû capable (v. 342-343) ?

Il est donc clair que Boyer construit ses personnages sur le modèle racinien introduisant ainsi des motifs humains et vraisemblables dans l’enchaînement causal. Ses héros sont faillibles, imparfaits même s’ils se comportent et réfléchissent souvent comme des héros cornéliens. Clarence moins perfide qu’Atalide qui n’hésite pas à perdre Roxane, Essex tout aussi fier que Bajazet et Elisabeth moins fautive que Roxane qui trahit Amurat font face à un seul « méchant » dont les actions toujours plus noires font des autres personnages des victimes même si elles ne sont « pas tout à fait innocentes ».

Une tragédie judiciaire entre secrets et aveux §

L’action de la pièce est comprise entre le moment où le complot de Coban et Raleg commence à mettre en danger Essex et le moment où Essex est exécuté après cette brigue. L’action principale présente Coban cherchant à se débarrasser d’Essex, son rival politique. Mais le conspirateur ne possède pas en main propre le pouvoir de faire tomber Essex ; il est dépendant de la décision d’Elisabeth, principal personnage épisodique qui est aussi amoureuse du comte. La décision de faire exécuter un sujet ou au contraire, de le gracier lui appartient. D’un autre côté, Clarence, le second personnage épisodique, la femme dont Essex est épris, est également la rivale de la reine, rivalité susceptible d’allumer la jalousie dans le cœur d’Elisabeth et de la conduire à condamner sans retour Essex à la mort. Par conséquent, l’épisode directement tiré de l’action principale – Elisabeth doit décider du devenir de son sujet mis en cause par la brigue de Coban – est complètement imbriqué dans l’action principale. L’enchaînement logique de causes et d’effets n’est pas inéluctable. En effet, la décision finale résulte non pas d’événements objectifs – nous reviendrons sur la mutinerie et la bague – mais d’événements plus arbitraires... Seul le procès est un fait concret, c’est même l’événement central qui déclenche une accélération dans l’enchaînement logique. En effet, à l’acte III, la menace devient plus pressante puisque le procès entérine la condamnation à mort du comte. Et pourtant les relations entre Essex, Elisabeth, Coban et Clarence ne changent pas. En fait, depuis le début du premier acte, l’effet des intrigues de Coban contre Essex – premier événement déclencheur de l’action principale – dépend de la capacité de persuasion d’Essex, de celle de dissimulation de Clarence, de celle de manipulation de Coban et de l’aveuglement d’Elisabeth. Il n’y a pas de faits concrets tant que continuent les discours délibératifs, c’est-à-dire jusqu’à la mutinerie et la remise de la bague à la reine. Finalement les actions qui constituent l’intrigue du comte d’Essex sont des aveux refusés, des silences interprétés, des défenses stériles puis des aveux successifs avant de laisser la place à l’action.

Au théâtre, la parole est action. Ce constat est renforcé de deux façons dans cette pièce. D’une part, cette tragédie est avant tout une pièce judiciaire qui voit s’affronter juges  Elisabeth et aussi le jury présidé par Popham  avocats  Coban, Clarence et Salisbery  et l’accusé, Essex assumant à plusieurs reprises sa propre défense. Le seul pouvoir de ces personnages réside dans leur force de persuasion. D’autre part, toute la pièce est centrée sur le surgissement de la parole ou le silence des personnages, première conséquence du dilemme tragique que Clarence expose très clairement en ces termes :

Vous dois-je conseiller ou d’irriter la Reine,
Ou de perdre l’honneur pour éviter sa haine ?
L’infamie ou la mort ! quel horrible secours !
Faut-il sacrifier vôtre gloire ou vos jours (v. 491-494) ?

Mais que faut-il comprendre sous l’alternative « perdre l’honneur » ? La reine, quant à elle, présente l’alternative sous un autre jour : parler ou mourir tel est l’enjeu tragique auquel se trouve confronter le comte.

Mais enfin contentez ma juste impatience,
Le Comte veut-il rompre, ou garder le silence ?
Veut-il dans son orgueil toûjours perseverer (v. 583-585) ?

D’ailleurs si on analyse le vocabulaire employé par les protagonistes, le résultat parle de lui-même. Les termes « secret, parler, avouer, dire, silence, confesser, cacher, taire » et autres synonymes sont très fréquents.

Mais revenons une dernière fois sur l’aspect judiciaire de cette pièce. Le procès est la conséquence directe de l’inflexibilité du comte qui, face à la reine, déchire la lettre, principale preuve tangible sur laquelle repose l’accusation contre Essex. En effet, c’est ce geste qui décide la reine à convoquer le conseil pour juger le comte.

Ce billet déchiré redouble vostre crime.
Je voulois te soustraire à la rigueur des Lois,
Ingrat, je te voulois absoudre par ma voix.
Ma gloire en ta faveur s’est presque dementie,
Seule j’estois icy ton juge et ta partie ;
Ton juge et ta partie alloit parler pour toy ;
D’autres Juges, ingrat, te parleront pour moy (v. 272-278).

Elisabeth souligne son double rôle dans ce procès improvisé, « ton juge et ta partie » , qui se superpose, en réalité, à sa double position en tant que reine et amante. C’est encore devant la reine c’est-à-dire le juge qui tranche le sort de l’accusé que Clarence et Coban viennent plaider la cause d’Essex et celle de l’État (I, 9). En fait, Clarence comme Atalide dans Bajazet parle pour Essex, elle se fait l’interprète de ses silences et tente de convaincre Elisabeth de la fidélité de son sujet. C’est particulièrement vrai pour la scène 4 de l’acte IV :

Madame, il vous adore et son ame charmée,
Vous gardera toûjours ce qu’il vous a promis (v.1116-1117).

Salisbery tente aussi de convaincre la reine et de défendre son ami mais c’est un bien piètre avocat (V, 3) comparé à Coban, ce courtisan, habile orateur. En effet, il déjoue facilement le piège tendu par la reine pour démasquer son imposture. Il répond avec prudence (« L’amour de mes pareils est toûjours temeraire. […] Ce discours me surprend, que me voulez-vous dire ? » v. 936 et 955). Le perfide courtisan parvient ainsi à faire parler la reine alors que c’est elle qui voulait lui faire avouer son crime. Enfin remarquons qu’Elisabeth veut non seulement être le juge et la partie d’Essex mais qu’elle est aussi la victime ! En fait, comme elle le précise le vers 875 – « Ne craignez rien, l’amour est au dessus des lois » –, et c’est au nom de son amour qu’elle se permet cette entorse vis à vis de la loi. Cependant, lors de son procès, Essex assume seul sa défense développant la même argumentation qu’à l’acte premier :

Ce sont là mes forfaits ; combattre heureusement,
M’immoler pour l’Etat, obeïr promptement,
A tous mes ennemis me livrer sans deffence,
M’assurer sur ma Reine et sur mon innocence :
Voila mes attentats (v. 663-667).

Il prend soin néanmoins de rappeler les accusations qui pèsent contre lui afin de mieux les réfuter ensuite. Pendant ses entrevues avec la reine, son système de défense ne change pas, il ne veut en aucun cas sacrifier sa gloire, nie en bloc les accusations en s’appuyant sur ses exploits comme preuves de son innocence.

***

Boyer ne fait pas discourir tous ses personnages de la même manière privilégiant la vraisemblance de chaque discours et respectant la constance de leur caractère. Clarence, même si elle essaie d’être subtile et de parler à bonne escient, ne discourt pas de la même manière que Coban, un homme de cour expérimenté et habile qui ne sait pas seulement « et parler et [se] taire » (v. 116) mais quand parler et se taire ainsi que faire parler. Quant à Essex plus soucieux de sa gloire que de sa vie, il ne sait pas maîtriser ses élans ni son orgueil qui le pousse jusqu’à exprimer son dédain envers ses propres juges.

Le texte de la présente édition §

Il n’existe qu’une seule édition du Comte d’Essex, exécutée en 1678 par Charles Osmont [Ars. : Rf 5648 = microfiche B.N. : ms. 11523]. En voici la description :

4ff. non chiffrés [I. I bl-6] - 74 p. ; in-12.

: le comte /d’essex. / tragédie. /Par Monsieur boyer , de l’Aca- / demie Françoise. / (vignette) / a paris, / Chez Charles Osmont, dans / la grande Salle du Palais, du costé de la / Cour des aydes, à l’Ecu de France. / m. dc. lxxviii. /Avec Privilege du Roy.

: verso blanc.

(3-5) : au lecteur

(6) : Extait du Privilege du Roy. (avec l’achevé d’imprimer en date du 20 avril 1678)

(7) : errata. (9 corrections)

(8) : acteurs.

74 pages : le texte de la pièce, précédé d’un rappel du titre en haut de la première page (en dessous d’un bandeau gravé sur bois).

Établissement du texte §

Pour l’établissement du texte, nous avons suivi la leçon de cette unique édition. Nous nous sommes toutefois livré à quelques rectifications d’usage qui nous ont paru indispensables pour une parfaite compréhension du texte :

  • nous avons apporté les modifications typographiques qui peuvent gêner le lecteur d’aujourd’hui ; ainsi avons-nous distingué i et u voyelles, de j et v consonnes, conformément à l’usage moderne ;
  • nous avons supprimé le tilde qui était employé pour indiquer la nasalisation d’une voyelle, et avons décomposé ces voyelles nasales en voyelle + consonne ;
  • nous avons décomposé la ligature & en et ;
  • nous avons rétabli le trait d’union dans les formes grammaticales inversées du type verbe-sujet, lorsqu’il manquait (v. 87, 144, 203, 204, 206, 288, 343, 439, 453, 455, 494, 681, 733, 744, 747, 955, 1026, 1039, 1128, 1139, 1142, 1184, 1186, 1319, 1321, 1371, 1454) ;
  • nous avons rétabli, lorsqu’il manquait, le trait d’union après les verbes à l’impératif suivis d’un pronom complément, (v. 54, 121, 265, 282, 418, 419, 546, 559, 587, 591, 623, 711, 929, 937, 961, 1001, 1046, 1134, 1187, 1188, 1214, 1222, 1245, 1263, 1269, 1291)
  • nous avons amendé quelques leçons manifestement incorrectes (corrections signalées dans les notes en bas de page).

En revanche, nous avons respecté la ponctuation primitive, sauf lorsque, dans de très rares cas, elle paraissait fautive (corrections signalées dans les notes) : la ponctuation consistait alors en une ponctuation orale.

Un astérisque* à la fin d’un mot renvoie le lecteur au glossaire, pour une définition de ce mot en usage au XVIIe siècle et éventuellement un commentaire des occurrences.

LE COMTE D’ESSEX TRAGEDIE. §

AU LECTEUR. §

N’ayant commencé la composition de cette piece que six semaines53 tout au plus avant la premiere representation de celle qui a esté joüée à l’Hostel de Bourgogne sous le mesme titre54, elle n’a pû paroistre à mesme temps sur l’autre Theatre55. Ainsi j’avois à craindre pour un Ouvrage qui n’avoit ny la grace de la nouveauté, ny les avantages de la concurrence. Le succés a passé mon attente56. Mon dessein n’a jamais esté de suivre l’exemple de ceux qui par chagrin ou par émulation ont doublé des pieces de Theatre. Je puis dire seulement que Monsieur Corneille57 et moy nous avons puisé les idées d’un mesme sujet dans une mesme source : c’est à dire dans le Comte d’Essex58 que Monsieur de la Calprenede a fait il y a plus de trente ans59. J’avoüray de bonne foy que je l’ay imité dans quelques endroits, et que mesme je me suis servi de quelques vers de sa façon60. J’ay crû que puisque nos meilleurs Autheurs se picquent d’emprunter les sentimens et les vers des Anciens qui nous ont devancés de plusieurs siecles, que nous pouvions aussi emprunter quelque chose de ceux qui ne sont plus et qui nous ont precedés de quelques années,61 et d’ailleurs estant pressé du temps et de l’envie d’achever promptement mon Ouvrage62, j’ay fait ceder mon scrupule à mon impatience.

Je ne m’amuseray point à justifier l’Episode de la Duchesse63 de Clarence et de Coban. Il suffit qu’elle a paru naturelle et heureuse64. Je n’ay pas oublié la circonstance de la bague. Je veux croire que Monsieur Corneille le jeune a eu ses raisons pour le faire65. Je la tiens historique, et d’ailleurs c’est une tradition si constante66 parmy tous les Anglois, que ceux de cette Nation qui ont vû le Comte d’Essex à l’Hostel de Bourgogne, ont eu quelque peine à le reconnoistre par le deffaut de cét incident.

ACTEURS. §

  • LE COMTE D’ESSEX.
  • ELIZABET, Reine d’Angleterre.
  • LA DUCHESSE de Clarence.
  • COBAN.
  • RALEG. Seigneurs Anglois.
  • LE COMTE de Salisbery67.
  • POPHAM, Chancelier d’Angleterre.
  • LEONOR.
  • ALIX. Suivantes de la Reine.
  • VALDEN, Capitaine des Gardes.
  • SUITE.
La Scene est à Londres dans le Palais Royal.

ACTE I. §

LE COMTE D’ESSEX, TRAGEDIE.

SCENE PREMIERE. §

COBAN, RALEG.

COBAN.

Ah cher amy, tout flatte* et soûtient nos desseins.
Le fier Comte d’Essex va tomber dans nos mains :
Le voila de retour ; sa prompte obeïssance
Expose sa personne et trompe sa prudence68.
5 Le peuple l’aime encor, mais le peuple inconstant [p. 2]
Ne le sauvera pas du malheur qui l’attend.
Le rang de General, l’Armée et la Victoire69
Mettoient en seureté sa fortune et sa gloire :
Il n’a plus ces secours et nos complots heureux
10 Nous conduisent enfin aux succez de nos voeux.
Quel triomphe de voir par un coup de tempeste
Tomber d’un si haut lieu cette superbe teste70 !
Je le dis entre nous, ce qu’on admire en luy
Est un sujet pour moy de fureur et d’ennuy* ;
15 Sa trop vaste grandeur est un poids qui m’accable :
Son merite toûjours me fût insupportable,
Et je sens de l’horreur pour luy quand je le voy
Plus estimé, plus grand, et plus aimé que moy.

RALEG.

Ne perdons point de temps : tout conspire à sa perte,
20 Les soubçons apparens d’une ligue couverte*,
Ce qu’on doit presumer d’un cœur ambitieux
Que flattent* des succez si grands, si glorieux ;
D’un credit trop puissant les murmures, les plaintes,
Les ombrages secrets et les jalouses craintes.
25 La Reine écoute tout et de la trahison
Son ame soubçonneuse avale le poison.
Mais de Salisbery71 redoutons la puissance :
Fidelle amy du Comte il prendra sa deffence.
Le frere de Clarence72 est encor son appuy ;
30 Le peuple quoy qu’il veüille ozera tout pour luy.

COBAN.

Clarence est plus à craindre : elle a vû de mon ame
Echapper pour la Reine une secrete flame.

RALEG.

Pour la Reine, Coban ?

COBAN.

Elle peut faire un Roy :73
C’est par là que la Reine a des charmes pour moy. [ Aij]
35 Le Comte n’estant plus, s’il faut qu’elle choisisse,
Je puis briguer* son choix avec quelque justice.
Par des soins empressez j’y travaille en secret
Sans laisser échapper un amour indiscret.
Mais Clarence ayant vû cette ardeur pour la Reine,
40 M’oblige pour le Comte à contraindre ma haine.

RALEG.

Mais aussi cét amour que Clarence a pour luy
Vous sert contre elle-même74 et devient vôtre appuy :
Vous sçavez son secret, elle a mesmes allarmes,
Vous vous craignez tous deux, vous avez mesmes armes,
45 Et parmy ce combat de zele et de courroux
Quelque fâcheux éclat est à craindre entre vous.

COBAN.

Je la crains d’autant plus que Clarence est d’un âge,
Où la prudence estant d’un difficile usage,
Elle peut s’emporter par un zele indiscret.
50 Un cœur jeune est mal propre à garder un secret75.
Quel qu’en soit le succez je vay luy faire entendre
Que pour mes interests je puis tout entreprendre ;
Qu’instruit de son amour, plein d’un juste courroux,
Sans plus rien ménager.... Elle vient, laisse-nous.

SCENE II. §

CLARENCE, COBAN.

CLARENCE.

55 Tout rit à vos souhaits et vostre ame déploye
Sur ce front satisfait une maligne76 joye.
Le Comte va perir et par un prompt retour,77 {p. 4}
Se livrant tout entier aux ordres de la Cour
Il prepare un triomphe aux fureurs de l’envie,
60 Qui poursuit en secret une si belle vie.

COBAN.

Madame, si la joye éclate dans mes yeux,
C’est de voir un sujet superbe, ambitieux,
Infidelle à l’Etat et perfide à sa Reine,
L’objet de vostre amour ainsi que de ma haine,
65 Etaler à nos yeux un de ces grands revers
Dont le Ciel équitable étonne* l’Univers.

CLARENCE.

Ah Coban ! c’est donc peu qu’une haine infidelle
Porte sur l’innocent une atteinte mortelle,
Vous voulez m’accuser et me perdre avec luy.
70 Mon amitié qui veut luy prester quelque appuy
Passe pour un amour que je cache dans l’ame78.

COBAN.

On ne m’abuse point, je connois vostre flâme.
J’ay vû plus d’une fois le Comte à vos genoux,
Et ce n’est plus enfin un secret entre nous.

CLARENCE.

75 Si vous entrez si bien dans les secrets des autres,
Il me sera permis de penetrer les vostres.
Si l’on traitre d’amour une tendre pitié79,
Quel nom donnerez-vous à cette inimitié
Dont vous persecutez les amis de la Reine ?
80 Le Comte sous ce nom merita vostre haine.

COBAN.

Non, je hay dans le Comte un rebelle, un ingrat,
L’ennemy de la Reine et celuy de l’Etat.

CLARENCE.

Mais avant son malheur, quand il estoit à craindre
Vostre haine sçavoit se taire et se contraindre.
85 Elle éclate aujourd’huy quand il est malheureux. [p. 5 Aiij]
Ah digne Courtisan ! ennemy genereux !

COBAN.

Nommez-vous malheureux un perfide, un coupable,
Que son crime a rendu plus fier, plus redoutable ?
Qui d’un peuple mutin se veut faire un appuy.80
90 Qui se fait un azile, une autre Cour chez luy ?81
Luy de qui la puissance et si vaste et si pleine
Balance* les destins du Thrône et de la Reine ?

CLARENCE.

Cruel je vous entens82, vous me le faites voir
Avec ce criminel et dangereux pouvoir,
95 Pour augmenter ma crainte et redoubler son crime.
Le Comte a pour la Reine un respect legitime
Et n’est armé chez luy que pour parer les coups,
De ceux qui pour le perdre osent tout comme vous.83
Sans braver la Justice il craint la violence.
100 Vous le verrez bien-tost seur de son innocence
Confier à la Reine et sa gloire et ses jours.84

COBAN.

Il peut tout esperer avec vostre secours.
Mais craignez que pour luy vostre ardeur inquiette
Ne rende enfin ma haine emportée, indiscrette,
105 Et découvrant enfin ce qui vous fait agir
D’un feu que vous cachez ne vous fasse rougir.

CLARENCE.

Mais vous mesme craignez qu’un jour on n’éclaircisse
De vos desseins secrets le coupable artifice85,
Et qu’enfin vous n’ayez plus à rougir que moy.
110 Je suis jeune86 et Coban a sans doute de quoy
Confondre mes projets et tromper ma vangeance :
Vous avez plus d’adresse et plus d’experience.
Mais sans m’embarrasser de vos ruses de Cour
Elisabeth m’écoute et je sçay vostre amour.

COBAN.

{p. 6}
115 Quel amour ?

CLARENCE.

Ce n’est plus entre nous un mystere.
Coban, tremblez, je sçais et parler et me taire.
Vostre pouvoir est grand, mais je connois le mien.
Si vous hazardez tout, je n’épargneray rien.

COBAN.

Si vous parlez si haut je cesseray de feindre.
120 Voyez le sort du Comte et commencez à craindre.
Songez-y bien, craignez un pas si hazardeux :
Vous vous perdez.

CLARENCE.

Hé bien, nous perirons tous deux.
La Reine vient : qu’elle est accablée, éperduë !

SCENE III. §

LA REINE, CLARENCE, COBAN, VALDEN, LEONOR.

COBAN, bas.

Quelle affreuse pâleur sur son front répanduë.87

CLARENCE, bas.88

125 Iray-je en cét état combattre sa douleur ?

COBAN, bas.89

Iray-je en cét état irriter sa fureur ?

LEONOR.

Madame, où courez-vous ?90

LA REINE.

Monstre d’ingratitude,91
Ton crime est à mon cœur la peine la plus rude, [ Aiiij]
Le plus cruel tourment que le Ciel en courroux,
130 Que l’enfer ait jamais inventé contre nous.
Le Comte a pû commettre une action si noire !
Il manque à sa Patrie, à sa Reine, à sa gloire !
Cét amy qui me fut si cher, si pretieux,
Toûjours heureux et grand, toûjours victorieux,92
135 L’ame de mes Etats, l’objet de ma tendresse ;
Que dis-tu ? que fais-tu malheureuse Princesse ?
On pourroit t’écouter : parmy tes déplaisirs93
Rappelle ta fierté, devore tes soupirs,
Et pour ceder sans honte au torrent qui l’entraine
140 Fais taire ton amour et fais place à ta haine.

CLARENCE.

Calmez ce desespoir.

LA REINE.

Qu’on ne m’en parle plus.

COBAN.

Faut-il pour un ingrat ?

LA REINE.

Vos soins sont superflus.
Je sçaurais bien sans vous punir sa perfidie.
à Valden.94
S’est-on saisi du Comte, et seray-je obeïe ?

VALDEN.

145 Madame, il ne faut point en cette extremité
Mettre en peril l’honneur de vostre authorité.
Vous serez obeïe, et ce soin me regarde ;
Mais le Comte appuyé du peuple qui le garde....

LA REINE.

Je veux sans plus tarder.... Hé quoy, vous vous troublez.

COBAN.

[p. 8]
150 Le Comte ayant chez luy ses amis assemblez,95
Madame, permettez s’il se met en deffence
Que j’aille avec les miens forcer sa resistance.

LA REINE.

Allez, Coban, allez, faites vostre devoir.
Qu’il meure si l’ingrat resiste à mon pouvoir.

SCENE IV. §

LA REINE, CLARENCE.

LA REINE.

155 Je le connois, Duchesse, il voudra se deffendre,
Son intrepide orgueil ne voudra pas se rendre.
Je le voy triompher une épée à la main,
Forcer les miens, braver mon ordre souverain,
Venir jusqu’en ces lieux m’arracher la Couronne,
160 Et porter l’attentat jusques sur ma personne.96
{p. 9}

SCENE V. §

LA REINE, CLARENCE, ALIX.

ALIX.

Le Comte est là.

LA REINE.

Le Comte ! Est-ce son desespoir,
Ou sa fierté qui vient defier mon pouvoir ?

ALIX.

Et sa suite et son air sont d’un sujet fidelle.
S’il a l’air grand et fier, il n’a rien d’un rebelle.

CLARENCE.

165 Vous voyez son respect : Madame, je le voy.

SCENE VI. §

LA REINE, LE C. D’ESSEX, CLARENCE.

LE C. D’ESSEX.

On dit que vous voulez vous assurer de moy,
Madame, et que Coban craignoit ma resistance :
Qu’il ne craigne plus rien, me voicy sans deffence,
J’ay prevenu* vostre ordre.

LA REINE.

[p. 10]
Osez-vous en ces lieux
170 Avec cette fierté vous offrir à mes yeux ?

LE C. D’ESSEX.

Je parois devant vous avec quelque assurance,
Fier de vostre justice et de mon innocence.
Je viens de vostre haine et de la trahison,
Sans crainte, avec respect vous demander raison.
175 Vostre injuste courroux n’a rien que j’apprehende.
Vous me devez justice, et je vous la demande.

LA REINE à sa suite.

Oüy, je vous la rendray. Sortez.

SCENE VII. §

LA REINE, LE C. D’ESSEX.

LA REINE continuë.

Leve les yeux :
Regarde enfin ta97 Reine et ces augustes lieux
Où les profusions de ma main liberale,98
180 Et de ton ascendant la puissance fatale99
T’ont fait un sort si grand et si peu merité.
Meurs de honte en voyant ton infidelité.
Aprés t’avoir fait part de la toute-puissance,
Aprés avoir si haut relevé ta naissance,100
185 Aprés t’avoir comblé de tresors et d’honneurs,
Je n’ay pû te soûler* de gloire et de grandeurs.101
Il falloit de ma teste arracher la Couronne.
Respectant peu les loix que nostre sexe102 donne,
Tu me croyois peut-estre indigne de regner.
190 Ce sexe toutefois que tu veux dédaigner,103 {p. 11}
A fait souvent honneur à la grandeur supréme.
Sans porter une épée on porte un diadême,
La vertu, la raison font la grandeur des Rois,
Sans répandre du sang on peut donner des lois,
195 L’art plûtost que la force écarte la tempeste
Et le bras sur le Thrône agit moins que la teste.
Tu t’es fermé les yeux sur cette verité.
Le Comte de Tyrron ce fameux revolté,104
T’a sans doute inspiré l’ambition de l’estre.
200 Tu crus que ton pays te demandoit un Maistre.
L’Espagnol105, l’Ecossois106 ont ébranlé ta foy.
Tu t’es laissé tenter à ce grand nom de Roy.
Ah ! n’en avois-tu pas la puissance et la gloire ?
Ingrat, loin de mes yeux107 perdis-tu la memoire ?
205 Ta Reine t’honorant de toute sa faveur108
N’estoit-ce pas assez de regner dans son cœur ?
Mon amour qui devoit te rendre plus fidelle,
Je le voy bien, c’est luy qui t’a rendu rebelle :
Luy seul à tant d’orgueil t’a fait abandonner,
210 Et c’est aussi luy seul qui te veut pardonner.
A ma confusion109 j’avoüeray ma foiblesse,110
Mon courroux ne sçauroit dedire111 ma tendresse.
Si tu me vois rougir de ma facilité,112
Pour ne pas rougir seule aprés tant de bonté
215 Daigne avoüer ton crime et joüir de ma grace.
Tu changes de couleur, qu’est-ce qui t’embarrasse ?
Quand je veux t’obliger toy-mesme à t’accuser
Je t’aime et m’aime trop pour vouloir t’abuser ;
Car enfin si mon cœur fait grace à ce qu’il aime,
220 Je sens bien que ce cœur se fait grace à luy-mesme.
Je te dis ma foiblesse et tu ne me dis rien.

LE C. D’ESSEX.

Vous voyez mon desordre et je le sens trop bien.
Jamais trouble pareil n’est entré dans une ame. [p. 12]
J’ay grace au Ciel encor l’honneur de vostre flâme ;
225 Et malgré cét amour qui vous parle pour moy
Vous croyez l’imposture et doutez de ma foy,
Vous jettez sur mon nom une tache si noire.
Je suis né, j’ay vécu, j’ay tout fait pour la gloire ;
Ma Reine cependant a pû me soubçonner,
230 Et déjà dans son cœur semble me condamner.
Elle croit le raport de ces esprits serviles,
Des infames Cobans, des Ralegs, des Ceciles,113
Que la haine et l’envie animent contre moy,
Pestes de Cour114, sans nom, sans courage et sans foy,
235 Sans vertu dans la paix, sans valeur dans la guerre,
La honte et le mépris de toute l’Angleterre,115
Flatteurs interressez, Delateurs achetez.
Que dira-t’on de vous si vous les écoutez ?

LA REINE.

Par cét emportement de zele pour ta gloire
240 Crois-tu sur la Justice emporter la victoire ?
Pourquoy te déguiser par d’inutiles soins ?
Tu ne sçaurois jamais confondre mes témoins.

LE C. D’ESSEX.

Vos témoins !

LA REINE.

Oüy, perfide, et tu les dois connoistre.

LE C. D’ESSEX.

Quels que soient ces témoins oseront-ils paroistre ?

LA REINE.

245 Voy cette lettre écrite au Comte de Tyrron.
Peux-tu desavoüer tes armes et ton nom ?116
Tes messagers surpris et témoins trop fidelles117
D’un commerce secret avec des Chefs rebelles,
Le peuple et les soldats gagnez par tes bienfaits,118
250 Tes ressorts criminels pour empescher la paix :
Tu t’émeus, tu pâlis, et le remords imprime [p. 13 B]
Sur ton coupable front la marque de ton crime.119

LE C. D’ESSEX.

Quoy vous croyez de moy tant d’infidelité ?
Qu’un coup de foudre, ô Ciel ! montre la verité.
255 Brise de l’imposteur la teste criminelle,
Ou ne m’épargne pas si je suis infidelle.
Ainsi la calomnie avec impunité
Triomphe auprés de vous de ma fidelité ?
Ainsi tout ce qu’ont fait mon zele et mon courage,
260 Cét Empire sauvé d’un assuré naufrage,120
Pour vous et pour l’Etat tant de sang répandu,
Mes travaux, mes exploits, mon nom, j’ay tout perdu.
Si l’on m’oste l’honneur, je renonce à la vie.
Achevez, fecondez et la haine et l’envie.
265 Regnez, menacez-moy du plus affreux trépas,
Je n’avoüeray jamais un crime qui n’est pas.121
Avec ces faux écrits on voudroit me confondre ;
Il déchire la lettre.
Mais, Madame, voila comme il y faut répondre,
Et si de tels témoins font douter de ma foy,
270 Je laisse à mes exploits à122 répondre pour moy.

LA REINE.

C’est fort mal ménager ma gloire et mon estime123 :
Ce billet déchiré redouble vostre crime.
Je voulois te soustraire à la rigueur des Lois,124
Ingrat, je te voulois absoudre par ma voix.
275 Ma gloire en ta faveur s’est presque dementie,
Seule j’estois icy ton juge et ta partie ;
Ton juge et ta partie alloit125 parler pour toy ;126
D’autres Juges, ingrat, te parleront pour moy.
Gardez ce fier orgueil, prouvez vostre innocence,
280 Le temps presse127, cherchez une prompte deffence.
Les témoins sont tout prests et vous n’irez pas loin, [p. 14]
Armez-vous de vertu vous en aurez besoin.
A moy Gardes, à moy. Veillez sur sa personne,
Qu’on ne le quitte point, c’est moy qui vous l’ordonne,
285 Vous ferez sa prison de cét appartement.128

SCENE VIII. §

LA REINE seule.

Mais qu’est-ce que je sens ? quel lâche mouvement,
Quelle indigne pitié s’eleve dans mon ame ?

SCENE IX. §

LA REINE, CLARENCE, COBAN.

CLARENCE.

Le Comte est arresté ! qu’avez-vous fait, Madame ?

COBAN.

Le Comte est prisonnier, tout l’Etat est sauvé.

CLARENCE.

290 Apprehendez le peuple à demy soulevé.
Perdre un sujet si cher129, le traiter de coupable !        [p. 15]
Ecouter, appuyer la haine qui l’accable !
Renverser avec luy tant d’illustres projets,
L’honneur de vostre Cour, l’espoir de vos sujets !

COBAN.

295 N’en croyez pas, Madame, une fausse tendresse,
Ecoutez la Justice et non pas sa foiblesse,
Punissez un rebelle ingrat à vos bien-faits,
Le tyran de l’Etat, l’ennemy de la paix.

LA REINE.

J’écoute l’un et l’autre, et j’aime vostre zele ;
300 Mais de tous vos conseils quel est le plus fidelle ?
Reunissez vos soins, je m’abandonne à vous.
Soutenez ma bonté, soutenez mon courroux.
Tous deux voyez le Comte et menagez ma gloire.
Qu’il me confesse tout, j’en perdray la memoire.130
305 Ramenez s’il se peut ce courage indompté.
Flechissez son orgueil sans trahir ma fierté.
Pour l’obliger enfin à rompre le silence,
Essayez tout, colere, adresse, complaisance.
à Coban. à Clarence.
Vous, flattez, menacez, Et vous, priez, pleurez.

COBAN.

310 Est-ce ainsi qu’on ménage un Chef de conjurez ?
Je ne reconnois plus cette Reine si fiere
Qui voit presque à ses pieds l’Europe toute entiere,
Elle à qui nous voyons tous les jours tant de Rois
Demander à l’envy la gloire de son choix,
315 Elle qui de son nom remplit toute la terre,
Sur un foible sujet balance* son tonnerre,
N’ose lancer la foudre et ménage ses jours.

LA REINE.

Osteray-je à l’Etat ce glorieux secours ?

COBAN.

[p. 16]
Mille autres dans l’Etat peuvent remplir sa place.

LA REINE.

320 Faites, faites, Coban, qu’il obtienne sa grace :
Ou qu’il parle, ou qu’il meure, allez, obeïssez.

COBAN en s’en allant.

Qu’il parle ou non, le Comte est perdu, c’est131 assez.

Fin du premier Acte.

[p. 17 Biij]

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

LE C. D’ESSEX, LE C. DE SALISBERY.

LE C. DE SALISBERY.

Ouy la Reine permet qu’icy seul je vous voye.
Mais combien de douleur se mesle à cette joye !
325 Ciel ! eussay-je preveu que de pareils malheurs
Me coûtassent jamais des soupirs et des pleurs ?

LE C. D’ESSEX.

Amy, vous me voyez, sous le coup qui m’accable,
Des caprices du sort un exemple effroyable.
Ma naissance, mon bras, l’amour et la faveur
330 Avoient au plus haut point élevé ma grandeur :
Par un fatal revers la fortune infidelle132
Me renverse à ses pieds et ma chûte est mortelle.
Inconstante Maîtresse, idole des grands coeurs,
Tu me flattois fortune et voila tes faveurs.
335 Tu ne m’as point trompé, je connois ton caprice ;
Mais c’est un peu trop loin pousser ton injustice.

LE C. DE SALISBERY.

[p. 18]
Si vous avez conceu quelque injuste dessein
Confessez tout, Seigneur, le pardon est certain.
A cét aveu la Reine encore vous convie.133

LE C. D’ESSEX.

340 Elle veut qu’à ce prix je conserve ma vie ?
J’ay vû sans m’ébranler sa bonté, son courroux :
Faut-il combattre encore un amy tel que vous ?
D’un indigne attentat m’avez-vous crû capable ?

LE C. DE SALISBERY.

J’ay peine, je l’avouë, à vous croire coupable.
345 Mais contre vous la Reine a vû malgré mes soins
Des indices pressans, et de puissans témoins.
Quelquefois par l’orgueil d’un merite supréme
On s’aveugle, on s’emporte au delà de soy-méme,
Quelquefois un grand crime a tenté les grands cœurs.
350 En est-il qui resiste au charme des grandeurs ?
Et dont l’ambition ne soit pas toûjours preste
D’ensanglanter sa main pour couronner sa teste ?134
De pareils criminels on peut faire des Rois.
Voyant Elisabeth donner icy des Loix
355 Et ne vous pas choisir pour regner avec elle,
Vous avez crû peut-estre en glorieux rebelle
Par un noble attentat vous faire son époux,
Et vous saisir d’un rang qui n’estoit dû qu’à vous.

LE C. D’ESSEX.

Comte, vous me croyez à ce point temeraire ?
360 Voila le coup fatal qui comble ma misere.
Je ne me plaindray plus de mes fiers ennemis :
Ce nom seul contre moy leur rendoit tout permis.
Je ne me plaindray plus du courroux de la Reine :
Le soubçon suit toujours la grandeur souveraine.
365 Mais vous cher amy, vous à135 qui toûjours mon cœur [p. 19]
Confia ses secrets avec tant de candeur,
Vous soubçonnez ma gloire avec tant d’injustice ?
Ah ! que dès136 ce moment on m’envoye au supplice.
Mon crime est trop certain sans rien examiner ;
370 Mon plus fidelle amy vient de me condamner.
Malgré les imposteurs qui noircissent ma vie,
J’ay crû dans vostre cœur pouvoir braver l’envie,
Et je me contentois du bonheur pretieux
De me voir innocent et de l’estre à vos yeux.

LE C. DE SALISBERY.

375 Ah, que de ce transport j’aime la violence !
Un si beau mouvement prouve vostre innocence.137
Je rougis, je me hais d’avoir pû seulement
A vous croire innocent balancer* un moment.
Je n’offenseray plus une gloire si pure.
380 Vous, dementez toûjours, confondez l’imposture,
Et loin qu’un lâche aveu vous doive secourir,
Ne vous trahissez point, mourez s’il faut mourir.

LE C. D’ESSEX.

Cher amy ce conseil est trop facile à suivre ;
Je crains peu le trépas et j’ay honte de vivre :
385 Dans l’état où je suis, accablé, malheureux,
Accusé, prisonnier, et sur tout amoureux
Avec tant de tendresse et si peu d’esperance....

LE C. DE SALISBERY.

Je sçay vos feux secrets pour l’aimable* Clarence.

LE C. D’ESSEX.

Vous voyez sa beauté, mais vous ne sçavez pas,
390 Quels tresors sont cachez sous ses jeunes appas.
Une ame grande et belle, une noble tendresse,
Une foy sans exemple, un amour sans foiblesse,
L’adorer en secret et l’aimer sans espoir,
Craindre un amour qu’enfin la Reine peut sçavoir, [p. 20]
395 Est-ce vivre ? non, non, méprisons une vie
Qui ne peut échapper aux fureurs de l’envie.

LE C. DE SALISBERY.

Ah ! vous ne mourrez point, Comte, la verité
Du mensonge toûjours perce l’obscurité,
Et de vos ennemis les honteux stratagêmes
400 Dans leurs pieges secrets les traîneront eux-mêmes138.
Je vay trouver la Reine et malgré vos jaloux
Luy prouver vostre zele et vaincre son courroux.
Mais j’apperçoy Coban, hé que vous veut139 ce traitre ?

LE C. D’ESSEX.

Ses perfides desseins se font assez connoistre :
405 Allez ne craignez rien.

SCENE II. §

LE C. D’ESSEX, COBAN.

LE C. D’ESSEX continuë.

Est-ce vous que je voy ?
D’où me vient cét honneur ?

COBAN.

Je sçay ce que je doy.

LE C. D’ESSEX.

Vous venez insulter* au malheur qui m’accable.
C’est sans doute à vos yeux un sujet agreable.
Pour le cœur de Coban ce triomphe est bien doux.

COBAN.

410 Si vous expliquiez mieux140 ce que je fais pour vous
Vous pourriez imputer ma visite à mon zele. [p. 21]
Mais la haine est injuste et sa voix infidelle
Prevenant* vôtre Esprit vous fera soubçonner
Le sincere conseil que je viens vous donner.
415 Je sçay que sur un crime ou faux ou veritable
Il est toûjours honteux de s’avoüer coupable :
Mais pour sauver des jours pretieux à l’Etat,
Faites-vous un honneur un peu moins delicat.
Eussiez-vous entrepris l’attentat le plus lâche,
420 Le pardon de la Reine en lavera la tache
Et l’Etat de nouveau tremblant sous vôtre loy
N’osera plus, Seigneur, douter de vôtre foy.141

LE C. D’ESSEX.

Qu’un semblable discours cache mal vôtre feinte,
Et qu’on verroit en vous de desordre et de crainte,
425 Si par un lâche aveu je daignois acheter
Le pardon des forfaits que l’on m’ose imputer !

COBAN.

D’un injuste soubçon vôtre ame prévenüe*
Répand toûjours sur moy le venin qui la tüe.
Mais dans l’affreux peril, Seigneur, où je vous voy
430 Je vous donne un conseil que je prendrois pour moy.

LE C. D’ESSEX.

Un semblable conseil seroit pour vous à suivre,
Coban, j’aime l’honneur et vous aimez à vivre.
Ce conseil qu’un grand cœur n’a jamais pardonné,
Je le laisse, Coban, à qui me l’a donné,
435 Et dans un autre temps....

COBAN.

Je crains peu la menace
Et sçay des malheureux respecter la disgrace :
Le Ciel éclaircira vos injustes soubçons.

LE C. D’ESSEX.

Le Ciel éclaircira vos noires trahisons.

COBAN.

[p. 22]
De quoy m’accusez-vous ?

LE C. D’ESSEX.

Je sçay que vôtre envie
440 Fût toûjours d’obscurcir la gloire de ma vie.
Coban se fit toûjours des projets de grandeur
Sur l’éclatant142 débris de toute ma faveur.
Je sçay tous ses complots et tous ses artifices143,
Ses billets supposez, ses témoins, ses complices,
445 Et si je ne peris en victime d’Etat,
Je scay que par un lâche et secret attentat....
Vous m’entendez.144

COBAN.

L’Etat connoît mieux mon courage.
Vous méme vous pourriez en porter témoignage,
Vous m’avez vû combattre et grace au Ciel mon bras
450 Pour perdre un ennemy145 ne se cacheroit pas.
Mais quittons l’un et l’autre un discours qui nous gesne*.
Que dois-je cependant raporter à la Reine ?
Vous sçavez son dessein, n’avourez-vous jamais...

LE C. D’ESSEX.

Hé bien puisqu’il le faut j’avoûray mes forfaits.
455 Vous vous troublez, Coban, est-ce crainte, est-ce joye ?

COBAN.

Vôtre aveu va charmer la Reine qui m’envoye ?

LE C. D’ESSEX.

Puisque vous le voulez, allez sans differer,
Luy dire qu’à ses pieds je vay tout declarer
Et de mes actions avoûer les plus noires,
460 Luy demander pardon de toutes mes victoires ;
Luy demander pardon du sang que j’ay versé,146
D’un monde d’Ennemis à ses pieds renversé ;
Luy demander pardon d’avoir contraint l’envie
A force de vertus, d’attenter sur ma vie.147
465 C’est de quoy vôtre esprit vouloit estre éclaircy ; [p. 23]
C’est tout ce que j’ay fait, je le confesse aussi,
Et je ne puis nier à toute l’Angleterre
Des crimes si connus presque à toute la Terre.148

COBAN.

Est-ce là cét aveu ?

LE C. D’ESSEX.

Non, Coban, arrestez.
470 Allez luy dire encor toutes vos lâchetez.
J’ay part à vos forfaits et ce fût là mon crime
D’avoir voulu pour vous surprendre* son estime,
De vous avoir souffert ainsi que vos pareils
Infecter149 son esprit par vos lâches conseils,
475 D’avoir à vos amis par trop de complaisance
Pour les plus grands emplois donné la preference ;
De vous150 avoir enfin laissé jusqu’en ce jour
Par vôtre politique empoisonner la Cour.151
J’en demande pardon à la Reine, à l’Empire.
480 C’est ce que de ma part vous avez à luy dire.

COBAN.

Je ris du vain éclat de vôtre inimitié
Et n’ay rien à repondre à qui me fait pitié.
Vos témoins parleront si vous voulez vous taire :
Et d’un crime noûveau nous sçavons le mistere,
485 Dont le remords déja se peut faire sentir    
Et qu’au moins vostre cœur ne sçauroit démentir.152
[p. 24]

SCENE III. §

CLARENCE, LE C. D’ESSEX.

LE C. D’ESSEX.

Venez, venez, Duchesse, et par vostre presence
A ce cœur accablé rendez quelque esperance.
L’entretien de Coban m’a mis au desespoir.

CLARENCE.

490 Et que fera le mien si je fais mon devoir ?
Vous dois-je conseiller ou d’irriter la Reine,
Ou de perdre l’honneur pour éviter sa haine ?
L’infamie ou la mort ! quel horrible secours !
Faut-il sacrifier vôtre gloire ou vos jours ?153
495 Vos jours si chers, si beaux et trop dignes d’envie ?
Vôtre gloire que j’aime autant que vôtre vie ?
Je ne voy rien qui puisse icy nous secourir
Et je viens prés de vous soupirer et mourir.

LE C. D’ESSEX.

Je vous l’avois prédit, vous le sçavez, Madame,
500 Qu’un grand malheur suivroit ma fortune et ma flame.
Dans le temps que la Reine en formant ma grandeur
M’apelloit par degrez à toute sa faveur,
Je vous aimay, Madame, et mon rang favorable
Obtint pour vous prés d’elle une place honorable.154
505 Je partageay155 mes soins entre ma gloire et vous,
Et dans ce temps heureux, dans ce moment si doux,
La Reine par vos soins m’expliqua sa tendresse :
Mon front plus d’une fois rougit de sa foiblesse. [p. 25 C]
Je craignis cét amour et pour vous et pour moy,
510 Tant d’honneur à la fois me donna de l’effroy,
Je voulus au peril de toute ma fortune
Interrompre le cours d’une flame importune,
Je voulus éviter les yeux de nos jaloux,
Vous donner tous mes soins, ne vivre que pour vous
515 Et dans un lieu plus bas dérober à l’envie
Ma gloire, mon repos, mon amour et ma vie.
Vous rompites le coup que j’avois resolu ;
Me voila dans les fers, vous l’avez bien voulu.

CLARENCE.

Quoy pour les interests, pour le bien de ma flame,
520 Je me reprocherois dans le fond de mon ame
D’avoir à156 tant de gloire arraché mon amant ?
Moy, je vous aurois fait descendre lâchement
Pour jouïr en repos de ma flame secrette
Dans les obscuritez d’une indigne retraite ?
525 Je vous aime Seigneur, pour vous157 plus que pour moy.
Voyant qu’icy le Thrône avoit besoin d’un Roy,
Et que la Reine enfin nous devoit faire un Maistre,
Je ne voyois que vous qui fût digne de l’estre.
Je voulois vous ceder au Thrône de nos Rois.
530 Que de joye eût suivy la gloire de ce choix !
Que ne repondiez-vous à l’ardeur de mon zele158 ?
Peut-estre on vous verroit sur le Thrône avec elle.
Si pour vous voir régner je vous avois perdu,
Qu’ainsi vous me seriez heureusement rendu159 !

LE C. D’ESSEX.

535 Cependant vous voyez que la Reine elle-mesme,
Loin de me faire part de la grandeur suprême,
D’un infame destin menace ces beaux jours
Que j’avois destinez à nos tendres amours.

CLARENCE.

[p. 26]
Pour détourner un coup dont la crainte m’accable,
540 Aimez la Reine enfin d’un amour veritable.
Le perfide Coban a connu nôtre amour.
Le perfide Coban s’en va tout mettre au jour.160

LE C. D’ESSEX.

Ainsi de tous côtez nostre peine est extréme.
Ainsi je crains pour vous bien plus que pour moy-mesme.
545 Abandonnez ma vie à la rigueur du sort,
Vos jours sont en peril, sauvez-vous par ma mort.
Après ma mort Coban n’aura plus rien à dire.

CLARENCE.

Non, j’atteste le Ciel161 si mon amant expire,
Que dans le mesme instant je suivray son trepas.

LE C. D’ESSEX.

550 J’iray donc m’accuser des plus noirs attentats,
Et me deshonorer pour racheter ma vie.
M’aimerez-vous couvert* de honte et d’infamie ?

CLARENCE.

Hà ! Seigneur, je ne crains pour vous que le trepas,
Vivez, et mon amour ne vous manquera pas.
555 Mais la Reine paroist, que je crains sa presence ;
Hà ! Seigneur, vous scavez quelle est sa violence.

LE C. D’ESSEX.

N’exigez rien de moy qui me fasse rougir.

CLARENCE.

De quelque air dont pour vous mon amour puisse agir,
Laissez-moy vous tirer d’un état si funeste.

LE C. D’ESSEX.

560 Sauvez, sauvez ma gloire et disposez du reste.
[p. 27 Cij]

SCENE IV. §

LA REINE, CLARENCE, LE C. DE SALISB. COBAN162.

LA REINE.

Quoy ce fier criminel ne veut pas obeir ?
Salisbery, Coban, n’ont peu rien obtenir.

CLARENCE à part.

Que luy diray-je ? ô ! Dieu que je crains sa colere !

LA REINE.

Clarence, c’est en vous seulement que j’espere.
565 Le Comte n’eut jamais rien de secret pour vous.

CLARENCE.

Le Comte pourroit-il se défier de nous ?
Que163 ne puis-je vous faire un recit bien fidelle
De ce qu’il a pour vous de respect et de zele ?

LA REINE.

Il a donc avoüé.....

CLARENCE.

Le Comte m’a fait voir
570 Une douleur cruelle, un mortel desespoir,
De se voir soubçonné d’une Reine adorable.
Qu’à toute l’Angleterre il paroissse coupable,
Et qu’à tout l’Univers il devienne odieux ;
Mais qu’il paroisse au moins innocent à vos yeux.

LA REINE.

575 Vous pouvez me tout dire, en faveur de sa gloire
Je veux tout oublier et je ne veux rien croire.

CLARENCE.

[p. 28]
Je vois qu’il164 a pour vous un si profond respect,
Qu’il aime mieux mourir que vous estre suspect.
Si dans l’emportement d’une rage insensée,
580 Son cœur d’un seul desir vous avoit offensée,
Je le connois, sa main auroit percé son cœur,
Et noyé dans son sang son ingrate fureur.

LA REINE.

Mais enfin contentez ma juste impatience,
Le Comte veut-il rompre, ou garder le silence ?165
585 Veut-il dans son orgueil toûjours perseverer ?

CLARENCE.

Il ne veut que vous plaire et que vous adorer.
De grace écoutez-moy. Si vous sçaviez, Madame,
Quel zéle pour l’Etat tyrannise son ame,
Tandis que sa prison enchaîne sa valeur,
590 Et retient dans ses fers une si belle ardeur ?
Quoy, faut-il, m’a-t’il dit, que du sort qui m’outrage
Nos cruels ennemis tirent tant d’avantage166 ?
Et qu’une auguste Reine aide la trahison,
A faire à leur vainqueur une injuste prison ?
595 Hélas ! que deviendront tous ces projets de gloire
Que m’avoit inspirez ma derniere victoire ?
Que deviendra ma Reine assiegée en ces lieux,
Et de ses ennemis et de mes envieux ?167
Vous verriez ce Heros troublé de ces allarmes
600 Soûpirer de douleur, descendre jusqu’aux larmes.168

LA REINE.

Mais parmy sa douleur, dans tout son entretien
Il cherche à m’abuser et ne confesse rien.
Vous avez avec luy concerté ces allarmes,
Ce zele, ces respects, ces douleurs et ces larmes.
605 Quel orgueil indomptable ! il aime mieux mourir....
Il mourra, vous voulez en vain le secourir.
Vostre cœur et le sien sont trop d’intelligence*.            [p. 29] [Ciij]
Il n’a pour moy qu’orgueil, faux respect, deffiance,
Il brave mon amour, ma faveur, mes bienfaits.

CLARENCE.

610 De quoy l’accusez-vous ?

LA REINE.

Ne m’en parlez jamais.
Vous ménagez fort mal l’honneur de ma tendresse,
Vous n’abuserez plus tous deux de ma foiblesse.
Je veux pour le juger qu’on s’assemble aujourd’huy.169
Le sort en est jetté, plus de grace pour luy.

SCENE V. §

CLARENCE seule.

615 Ciel, qui vois170 les transports d’une Reine charmée,
Mon171 Amant en peril, ma tendresse allarmée,
Ciel qui dans cette Reine as mis172 tant de vertus,
Qui vois tant d’ennemis à ses pieds abbatus,
Tant de Rois amoureux ou jaloux de sa gloire,
620 Voy173 quelle cruauté va soüiller sa memoire.
Pour conserver au Comte et l’honneur et le jour,
Aux rigueurs de la Reine oppose son amour,
Ou du moins donne-luy dans ce peril extreme
Tout ce qui peut servir à sauver ce que j’aime.
625 Qu’il vive, c’est assez, c’est mon unique bien,
J’abandonne le reste et ne demande rien.174

Fin du second Acte.

[p. 30]

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

LE C. D’ESSEX, POPHAM, LE C. DE SALISB. RALEG, COBAN, VALDEN.

POPHAM.175

Comte d’Essex voyez les bontez de la Reine :
Quelques Juges suspects d’interest ou de haine
Luy paroissant icy trop à craindre pour vous,
630 Son choix pour vous juger s’est arresté sur nous.
Des Juges Souverains la nombreuse assemblée
Feroit quelque embarras à vostre ame accablée.
Tout ce que les témoins176 viennent de déposer,177
Les complots criminels qu’on ne peut déguiser,
635 Toutes ces veritez ont dequoy vous confondre ;
La Reine cependant vous invite à répondre,
Vous pouvez vous deffendre et ne rien oublier
De ce qui peut servir à vous justifier.

LE C. D’ESSEX.

[p. 31 Ciiij]
Où me voy-je178 reduit ! Il est donc veritable
640 Que la Reine et l’Etat me traitent de coupable.
Dequoy m’accuse-t’on ?179 à peine ma memoire
Que devroient occuper d’autres soins pour ma gloire
A mon ame indignée ose representer
Les crimes odieux que l’on m’ose imputer.
645 Je suis donc accusé de quelque intelligence*
Avec une ennemie et jalouse Puissance :
Les Irlandois, dit-on, ces fameux revoltez
Ont receu de ma part des lettres, des traitez,180
Ont receu de ma main des secours infidelles,
650 Quand cette mesme main punissoit ces rebelles ;181
Un tel soubçon peut-il estre mieux effacé
Que182 par leur propre sang que ma main a versé ?
On m’accuse d’oser pretendre à la Couronne.183
Cependant aussi-tost que la Reine l’ordonne,
655 J’abandonne l’armée et sans autre secours184
Je viens mettre à ses pieds ma fortune et mes jours.
Mais on a vû pour moy la populace armée,
La Cour en prend ombrage et paroist allarmée.185
Si j’ay l’amour du peuple est-ce un crime pour moy ?
660 Son zele et sa faveur ébranlent-ils ma foy ?
On me voit au peril d’une prison certaine,
Desarmé, me livrer au pouvoir de la Reine.
Ce sont là mes forfaits186 ; combattre heureusement,
M’immoler pour l’Etat, obeïr promptement,
665 A tous mes ennemis me livrer sans deffence,
M’assurer* sur ma Reine et sur mon innocence :
Voila mes attentats.187 Mais quelle lâcheté
Semble icy me soumettre à votre authorité ?
Faudra-t’il devant vous que je me justifie ?188
670 Que la Reine à son gré dispose de ma vie ;
Mon sort independant du reste des humains
Releve d’elle seule, il est tout dans ses mains. [p. 32]
Un Raleg, un Coban, auront-ils l’assurance
De vouloir sur mon sort prendre quelque puissance ?
675 Puis-je, Salisbery sans fremir de courroux
Les voir tous deux assis en mesme rang que vous ?
Ou pour ou contre moy j’abhore leur suffrage.
C’est pour mes ennemis un trop grand avantage
De voir abandonner par une injuste Loy
680 A des hommes comme eux un homme comme moy.189

POPHAM.

Ne sçauriez-vous enfin vous rendre icy le maître
De cét injuste orgueil que vous faites paroistre ?
Il vous aveugle encor190 et vous fait outrager191
Ceux que la Reine mesme oblige à vous juger.192
685 Elle nous a choisis, qu’avez-vous à nous dire ?
Puis qu’elle a sur vos jours un souverain empire,
Et qu’icy sa justice emprunte nostre voix ;
Contraignez vostre orgueil et respectez son choix.

COBAN.

Je ne suis pas surpris que son discours m’offence.
690 Son crime doit icy craindre nostre presence,
Ma veuë à tout moment luy reproche aujourd’huy
Les bienfaits que la Reine a répandus sur luy.
Je l’ay veuë épuiser pour luy cette abondance
Que le Thrône fournit à sa magnificence,193
695 Et trouver ses thresors un bien trop limité
Pour remplir d’un ingrat l’injuste avidité.
C’est ce qui fait icy sa douleur et sa rage.
Pour nous rendre suspects son discours nous outrage :
J’en ay senty l’affront, je ne puis le nier,
700 Mais enfin je suis Juge et veux tout oublier.

LE C. D’ESSEX.

Luy qui s’aime luy seul, qui seul se considere,
Coban tranche* du Juge équitable et sincere.194

RALEG à Coban.

[p. 33]
Le Comte en offensant ses Juges souverains
Rend icy ses forfaits plus grands et plus certains.

POPHAM.

705 Tout l’Etat vous connoist et vous fera justice.

LE C. D’ESSEX.

Achevez, prononcez l’Arrest de mon suplice.
L’imposture triomphe et je n’ay plus d’espoir.
Qu’un prompt trépas m’arrache à l’horreur de les voir.

LE C. DE SALISBERY.

Seigneur, que voy-je icy ? l’éclat qu’on vient de faire
710 Dans Coban, dans Raleg marque trop de colere :
Faites-les éloigner : que leur ressentiment
Ne mesle rien d’injuste à vostre jugement.

POPHAM.

Quand il faut recuser des Juges équitables
On n’écoute jamais la fureur des coupables,
715 Et c’est mesme une loy dont l’Etat est jaloux
De ne point recuser des hommes comme nous.

LE C. DE SALISBERY.

C’est une Loy sans doute injuste et violente
Quand il faut decider d’une teste importante,
Et donner un Arrest sur qui de toutes parts
720 Le monde tout entier doit tourner ses regards.
Je descens de ma place aprés cette injustice,
En jugeant avec eux je serois leur complice,195
Et je dôis m’épargner la honte et la douleur
De mesler lâchement ma voix avec la leur.
bas.
725 Cher Comte je vous plains et vay dire à la Reine
Ce que font contre vous l’injustice et la haine.
[p. 34]

SCENE II.196 §

LE C. D’ESSEX, POPHAM, COBAN, RALEG, etc.

POPHAM.

Je n’abuseray point, Comte, de mon pouvoir ;
J’en atteste le Ciel, je feray mon devoir :
Sans aucun interest, sans aigreur,197 sans foiblesse,
730 De toute passion l’ame libre ou maîtresse,
Je vous feray justice avec la mesme foy,
Que je souhaitterois qu’on en usast pour moy.198
N’avez-vous rien à dire ?199

LE C. D’ESSEX.

En faut-il davantage ?
Je ne changeray point de cœur et de langage.
735 Vous sçavez ce que c’est qu’un cœur comme le mien ;200
Je n’ay rien à repondre à qui me connoist bien.

POPHAM.

Comte d’Essex201, en vain vous bravez la justice ;
Au devoir de mon rang il faut que j’obeisse.
[p. 35]

SCENE III. §

LE C. D’ESS. LE C. DE SALISB. POPHAM, etc.

LE C. DE SALISBERY.

Ne precipitez rien,

POPHAM.

Par quel emportement....

LE C. DE SALIS.

740 Seigneur, la Reine veut sursoir202 le jugement.
C’est son ordre, elle vient.

SCENE IV. §

LA REINE, LE C. D’ESSEX, POPHAM, COBAN, etc.

LA REINE.

Allez, qu’on se separe.
[p. 36]

SCENE V. §

LA REINE, LE C. D’ESSEX.

LA REINE.

Ingrat pour vous encor203, ma bonté se declare.
J’ay suspendu l’Arrest, j’ay vaincu mon couroux,
Que ferez-vous pour moy, quand je fais tout pour vous,
745 Vostre cruel orgueil ne veut-il pas se rendre ?
De l’aveu que je veux pourra-t’il se deffendre ?204

LE C. D’ESSEX.

Que me demandez-vous, en me voulant sauver ?
Ne me faites205 point grace, ou daignez l’achever.
La honte, les malheurs où m’expose l’envie,
750 Me laissent-ils encor quelque amour pour la vie ?206
Pour l’Etat et pour vous j’ay prodigué207 mes jours :
Faut-il par le desir en prolonger le cours,
Des lâches trahisons avoüer la plus noire ?
La vie est-elle un bien s’il m’en coûte ma gloire ?
755 Un cœur comme le mien qui brave le trépas,
Ne trouve rien d’aimable* où la gloire n’est pas.208

LA REINE.

Un cœur comme le vostre et grand et magnanime,
Rend l’attentat illustre et consacre son crime.
Si les charmes du Thrône ont tenté vostre bras,
760 Vous me deviez punir de ne vous l’offrir pas.
Je vous l’ay déjà dit209 le régne d’une femme,
Vous a fait murmurer210 dans le fond de vostre ame,
Et vous fit presumer que vous pouviez trahir,
Celle qui vous laissoit la honte d’obeïr.211 [p. 37 D]

LE C. D’ESSEX.

765 Supposez un forfait encor plus honorable,
L’innocence, Madame, est toûjours plus aimable*.
Qu’est-ce qui m’a rendu digne de ces emploits,212
De ce sublime rang qui m’aprochoit des Roys ?213
N’est-ce pas ma vertu ? si vous m’aimiez, Madame,
770 Noircy de ces forfaits dont je fremis dans l’ame,
Je le dis hardiment, il me seroit plus doux,
D’estre digne de vous que d’estre aimé de vous.
Si vous pouvez m’aimer, quoy que chargé d’un crime,
Cet amour m’est bien cher, mais vaut-il vostre estime ?214
775 Un Amant de la sorte a de foibles apas,
Et l’amour meurt bien tost où l’estime n’est pas.

LA REINE.

Aimons comme je veux, daignez enfin me croire,
Et croyez un peu moins ces scrupules de gloire.
Vostre crime ne peut échaper aux clartez,
780 Aux indices pressans qu’on void de tous costez ;
Mais ingrat, vous craignez qu’un jour vostre Princesse,
Ne vous pût reprocher un crime, une foiblesse.
Cruel, vous aimez mieux mourir que l’avoüer.215
Ce sentiment est beau, je dois vous en loüer.
785 Mais songez que souvent il est beau de descendre
De ces grands sentimens à l’amour le plus tendre,
Que souvent sur un crime illustre et glorieux,
Quand il est avoüé, l’amour ferme les yeux,
Et que par cette aimable* et promte déference,
790 Des crimes avoüez valent bien l’innocence.
Vous ne vous rendez point, cruel je le voy bien,
A toutes mes bontez, Comte, n’accordez rien.
Refusez à l’amour216 l’aveu qu’il vous demande ;
Mais je vous parle en Reine et je vous le commande.217 [p. 38]

LE C. D’ESSEX.

795 Vous me le commandez, quel est vostre dessein ?
Abuse-t’on ainsi du pouvoir souverain ?
J’ay toûjours respecté la grandeur souveraine ;
Nul n’a porté si loin les ordres de ma Reine,
Je n’ay rien menagé pour les executer ;
800 Les plus affreux perils n’ont pû m’épouvanter.
Vostre voix redoubloit ma force et mon courage :
J’ay vaincu, j’ay tout fait, je ferois davantage,
Mais le sacré pouvoir que je dois adorer,
Ne sçauroit me contraindre à me deshonorer,218
805 Je n’ay pas moins d’horreur, malgré vostre colere,
D’avoüer des forfaits, que j’aurois à les faire219,
Et me le commander c’est me faire une loy
Trop indigne, Madame, et de vous et de moy.
Ne vous emportez point : j’oppose à vostre haine,
810 Cet aneau pretieux,220 ce present de ma Reine.
En vous rendant ce gage, il faudra malgré vous,
Vous me l’avez promis, forcer vostre couroux.
Mais estant innocent, je ne veux point de grace,
Et dussay-je perir du coup qui me menace,
815 On ne me verra point par ce honteux secours
Racheter221 lâchement le reste de mes jours.

LA REINE.

Quel orgueil !

SCENE VI.[p. 39] [Dij] §

LA REINE, LE C. D’ESSEX, COBAN.

COBAN, bas.

Quel transport agite ainsi la Reine.

LA REINE aux Gardes.222

Coban qu’on se rassemble. Et vous qu’on le remene.223

SCENE VII. §

LA REINE, CLARENCE.

CLARENCE.

Ah, Madame ! je viens embrasser vos genoux,
820 Pour toutes les bontez que vous avez pour nous.
Vous conservez le Comte à tout l’Etat qui l’aime ;
Au peuple qui l’adore, à Clarence, à vous mesme.
Ses propres ennemis ordonnoient de son sort.
Vous vous opposez seule à l’Arrest de sa mort.
825 Quel eût esté sans vous son secours, son refuge ?
Raleg l’alloit juger, Coban estoit224 son Juge ;
Sa haine triomphoit, et ce traitre aujourd’huy....

LA REINE.

[p. 40]
Ah Clarence ! le Comte est plus traitre que luy.

CLARENCE.

Quel est ce changement ? que dites-vous, Madame ?

LA REINE.

830 Vous me voyez la rage et la fureur dans l’ame.
Sans doute on vous a dit quel genereux effort
L’enleve à la Justice et l’arrache à la mort :
Cét ingrat cependant qui brave ma clemence
Plus que jamais s’obstine à garder le silence.

CLARENCE.

835 Madame, voulez-vous que la peur du trépas
Arrache de sa bouche un crime qui n’est pas ?
Eh que n’appliquez-vous toute vostre prudence
A perdre l’imposture et sauver l’innocence ?
Vostre esprit qui voit tout ne peut-il aujourd’huy
840 Deméler le coupable entre Coban et luy ?
Je ne dois plus enfin vous cacher ce mistere ;
Je tremble à vous le dire, et ne puis vous le taire.
L’aveu225 de ce secret me peut estre fatal.
Coban est ennemy du Comte et son Rival.

LA REINE.

845 Et son Rival ! Coban m’aimeroit ?

CLARENCE.

Oüy, Madame.

LA REINE.

J’ay remarqué souvent quelque éclat de sa flame.
Mais ou j’ay negligé ses feux audacieux,
Ou j’ay toûjours douté de la foy de mes yeux.

CLARENCE.

[p. 41 Diij]
Cependant conservant toûjours la mesme audace,
850 Il veut perdre le Comte et puis prendre sa place.

LA REINE.

Et puis prendre sa place ? il a donc presumé
Qu’aprés la mort du Comte il pourroit estre aimé.
Luy jusques là pousser un espoir temeraire ;
Pretendre aprés le Comte à l’honneur de me plaire.
855 J’aimerois mieux le Comte accusé, condamné,
Que Coban innocent, que Coban couronné.

CLARENCE.

C’est toutefois Coban, cét imposteur infame,
De qui l’ambitieuse et jalouse flame
Suppose à son Rival tant d’horribles forfaits.

LA REINE.

860 Plût au Ciel que Coban eût forgé tous ces traits
Qui font de mon amant la honte et la disgrace.
C’est alors que Coban pourroit prendre sa place,
Et que pour me vanger, sans crainte et sans douleur
J’en ferois le sujet de toute ma fureur.
865 Quel triomphe pour moy, quel spectacle agreable,
De faire à l’imposteur le destin du coupable,
Et de voir dans le sang d’un traitre et d’un jalous
En ranimant ma joye éteindre mon courroux !226
Du transport que je sens je tire un bon augure.
870 Allons sans plus tarder éclaircir l’imposture.
Que l’on cherche Coban. S’il veut dissimuler,
Il aime, c’est assez nous le ferons parler.227

CLARENCE.

[p. 42]
Cependant par vostre ordre on va juger le Comte.
Pour le faire perir l’envie ardente et promte.....

LA REINE.

875 Ne craignez rien, l’amour est au dessus des lois.228
Allons voir s’il le faut absoudre par ma voix,
Et jetter sur Coban et la peine et le crime.
Ah, que j’aurois de joye à changer de victime !

Fin du troisiéme Acte.

[p. 43 Diiij]

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

RALEG, COBAN.

RALEG.

Vous estant recusé par pure politique
880 Vous vous sauvez ainsi de la haine publique.
Le Comte est condamné par la rigueur des loix.229
Nostre brigue* a plus fait que n’eût fait vostre voix :
En apprenant l’Arrest230 la Reine s’est émeuë
Et n’a pû dérober son desordre à ma veuë.

COBAN.

885 Cette inégalité231 d’une amante en courroux
Luy peut rendre bien-tôt des sentimens plus doux ;
Le Comte condamné peut toucher sa tendresse.
Je connois son amour et je sçay sa foiblesse.
Clarence est auprés d’elle observant les momens232
890 Où l’amour fait agir ses tendres mouvemens.
Que ne puis-je, Raleg, dans le cœur de la Reine,
Verser tout mon chagrin avec toute ma haine,
Ou pour haster mes vœux et remplir mon espoir
Avec tant de fureur que n’ay-je son pouvoir ! [p. 44]

RALEG.

895 Quoy qu’il en soit il faut que le Comte perisse.
Coban nostre salut dépend de son supplice.
Si la Reine a pour luy des vœux trop inconstans,
L’amour parle à son tour, mais la haine a son tems.
Un moment favorable et c’est fait de sa teste,
900 La main qui doit l’abattre est déja toute preste.
Pour irriter la Reine il la faut allarmer.
La revolte est icy facile à s’allumer.233

COBAN.

Elle ne l’est que trop. Le frere de Clarence234
Peut beaucoup dans la Ville et je crains sa puissance.

RALEG.

905 S’il osoit de la Reine irriter la fierté....

COBAN.

Elle vient. Sonde un peuple à demy revolté.

RALEG.

Je sçay ce qu’il faut faire et j’en rendray bon compte.

SCENE II. §

LA REINE, COBAN.

LA REINE.

Je vous faisois chercher, Coban : enfin le Comte
Ne nous bravera plus, vostre fidelité
910 Nous vange heureusement de sa temerité.
Je me devois enfin un si grand sacrifice,
Et je dois à vos soins cét important service.

COBAN.

[p. 45]
Madame, quand on sert et sa Reine et l’Etat....

LA REINE.

Je veux bien l’avoüer, la mort de cét ingrat
915 Seroit pour ma Couronne une horrible disgrace
Si je n’avois en vous dequoy remplir sa place.

COBAN.

Moy, Madame ?

LA REINE.

Le Ciel vous fit pour ces emplois,
Et vos pareils sont nés pour la gloire des Roys.

COBAN.

Si le zele et la foy peuvent seuls y suffire,
920 Nul ne peut mieux servir sa Reine et son Empire.
Mais je me235 sçay connoistre et borner mes desirs.

LA REINE.

Je vous connois Coban, et mesme des soupirs
Qui par trop de respect n’osent se faire entendre,
Et qu’on a pris le soin de me faire comprendre....236

COBAN.

925 O Ciel !

LA REINE.

Vous vous troublez, et ce trouble à mes yeux
Offre ce qu’on m’a dit237 et me l’explique mieux.

COBAN.

Quoy ! d’un foible sujet l’audace ambitieuse....

LA REINE.

L’audace est noble et belle alors qu’elle est heureuse.
Remettez-vous, Coban, des sujets comme vous,
930 Meslant à leurs respects un peu d’amour pour nous,
En servent mieux leur Reine ; il n’est respect ny zele,
Qui vaille les ardeurs d’un amour bien fidelle.
L’amour fait les Heros, et le plus genereux
Ne sert jamais si bien qu’un sujet amoureux.
935 L’amour de vos pareils ne peut jamais déplaire.238 [p. 46]

COBAN.

L’amour de mes pareils est toûjours temeraire.

LA REINE.

Non, non, souvenez-vous qu’après la mort du Roy,
En me couronnant Reine on m’imposa la loy
D’en faire un sans sortir des lieux de239 ma naissance :
940 Vous,240 meritez mon choix par vostre obeissance.241
Vous vous tairez toûjours en courtisan discret,
Je sçay qu’on ne sçauroit vous surprendre* un secret,
Moins encor l’arracher d’un cœur comme le vostre.
Je ne vous presse plus ; mais dittes m’en un autre.
945 Le Comte est condamné, rien ne le peut sauver,
Sa perte est resoluë, il la faut achever.
On dresse un Echaffaut dans la place publique.
C’est icy qu’avec vous il faut que je m’explique.242
Vous avez sçû du Comte éclaircir l’attentat,
950 Et sans doute en rival ou d’amour ou d’Etat :
Dans ces occasions la politique adroitte,
Mesle dans les ressors d’une intrigue secrette,
Quelque artifice heureux, quelque fausse clarté,
Des couleurs dont on sçait farder la verité.

COBAN.

955 Ce discours me surprend, que me voulez-vous dire ?

LA REINE.

Ne vous emportez pas, l’air qu’icy l’on respire,
Cét esprit qu’en naissant nous prîmes vous et moy,
Est trop incompatible avec la bonne foy :
Cette sincerité scrupuleuse et sauvage
960 Dans la cour, entre nous n’est plus guere en usage.243
Je vous connois, Coban, ouvrez-moy vostre cœur,
Vous enviez au Comte une injuste faveur :
Vous devez le haïr, et vous m’avez servie244
D’ajoûter au pouvoir que j’avois sur sa vie, [p. 47]
965 Le droit de le punir en criminel d’Etat,
Et de m’avoir presté l’ombre d’un attentat.
On me vante par tout l’innocence du Comte,
Vous avez trouvé l’art de le perdre sans honte,
D’employer la Justice à servir mon courroux,
970 Ma haine avoit besoin d’un homme comme vous.
Que ne vous dois-je point d’avoir fait un coupable,
D’un sujet dont l’orgueil m’estoit insuportable !
Des crimes deguisez avec quelque couleur.....245

COBAN.

Qu’entens-je ? Je suis donc, Madame, un imposteur.

LA REINE.

975 Donnez un autre nom à ce fameux service.
Vostre crime me sert, je suis vostre complice,
Et pour dire encor plus vostre crime est le mien :
Parlez on m’a tout dit, ne me deguisez rien.

COBAN.

Et que vous a-t’on dit ? quelle imposture horrible.

LA REINE.

980 Vous le sçavez, Coban, un orgueil inflexible
Perd le Comte : craignez l’exemple, obeissez,
Parlez.

COBAN.

Vous m’ordonnez de parler, c’est assez.246
J’avoüray que flatté* d’un espoir favorable,
En voyant dans le Comte un rebelle, un coupable,
985 J’ay jusques sur son rang osé porter les yeux.
S’il faut justifier des voeux ambitieux,
Si ce n’est pas assez pour meriter sa place,
Ecoutez et voyez247 jusqu’où va son audace.
Clarence aime le Comte, et le Comte charmé
990 Aime cette perfide autant qu’il est aimé.

LA REINE.

[p. 48]
Ciel ! mais quel interest.....

COBAN.

Tous deux d’intelligence*248*
Veulent vous enlever la supréme puissance.

LA REINE.

N’est-ce point un éclat de vos inimitiez ?

COBAN.

J’ay vû plus d’une fois son Amant à ses pieds.
995 Mais ne m’en croyez pas, faites parler Clarence.
La Jeunesse et l’amour gardent mal le silence ;249
Et d’ailleurs les secrets que l’on cache le mieux,
Madame, rarement échapent à vos yeux.

LA REINE.

Croiray-je ce raport, avanture funeste ?
1000 Tous deux me trahiront ?

COBAN.

Ha, Madame ! J’atteste....

LA REINE.

Laissez-moy250, je n’ay plus besoin de vos sermens.

SCENE III. §

LA REINE seule.

Ah ! je ne voy que trop ces perfides Amans.
Malgré leur artifice une ardeur empressée,
Mille soins naturels s’offrent à ma pensée.
1005 Ay-je pû m’abuser en les voyant tous deux ?
Sous la tendre amitié le secret de leurs feux,
A-t’il pû si long-temps échaper à ma veuë ?
Coban, tu m’as donné le poison qui me tuë.
Pour servir ton amour, ou plûtost ta fureur, [p. 49 E]
1010 Que ne me laissois-tu perfide mon erreur ?
Quoy des traistres par tout ? au dehors des rebelles,
Au dedans des mutins, chez moy des infidelles.
Je sens la pesanteur de ton bras tout puissant,
Grand Dieu, la voix des pleurs et du sang innocent
1015 Qu’a versé si souvent ma noire politique,251
M’a fait le seul objet de la haine publique.
Mon Thrône est assiegé de soubçons, de terreurs,
De haine, digne prix de toutes mes fureurs.
A cet affreux destin il faut que je réponde,
1020 Tout le monde me hait, haïssons tout le monde.
Ou plûtost ramassons tous nos ressentimens ;
Perçons de tous nos traits deux perfides Amans.
Mon cœur à tant de haine à peine peut suffire,
Ma haine, ma douleur souffrez que je respire.

SCENE IV. §

LA REINE, CLARENCE.

CLARENCE.

1025 Le Comte est condamné tout innocent qu’il est.252
Pourrez-vous avoüer253 un254 si sanglant Arrest ?
Coban l’emporte enfin sur nous et sur vous-mesme255.
Le traistre impunément nous trahit et vous aime.
Lâche rival du Comte et jaloux de son sort....

LA REINE.

1030 Ce n’est pas luy, c’est vous qui luy donnez la mort.
J’allois tout oublier ; vostre ardeur mutuelle
Fait l’horreur de son crime, et luy sera mortelle.
Je ne fiois qu’à vous le nom de mon vainqueur,
A vostre seule foy j’abandonnois mon cœur, [p. 50]
1035 Je vous fis le témoin de toute ma foiblesse,256
Et vous trompiez tous deux ma credule tendresse.
La force du remords, l’horreur de cet affront,
Vous fait baisser les yeux, fait pâlir vostre front.257

CLARENCE.

De quoy m’accusez-vous ?

LA REINE.

Vantez vostre innocence,
1040 Au crime de vos feux ajoûtez l’impudence,
Perfide, je sçay tout, et Coban m’a tout dit.

CLARENCE.

Je pourrois démentir celuy qui me trahit,
Mais je n’imite point un imposteur infame.
Il peut nier son crime, et j’avoüray ma flame.258
1045 Je vois vostre couroux tout prest à s’emporter,
Faites-vous quelque effort et daignez m’écouter.
Dés mes plus tendres ans259 ayant aimé le Comte,
Bien loin que mon amour me fasse quelque honte,
Et qu’il doive attirer sur moy vostre couroux,
1050 Apprenez, admirez ce qu’il a fait pour vous.
Cét amour s’élevant au dessus de tout autre,
Ce trop fidelle amour fut si fidelle au vostre,
Que voyant que le Comte honoré de vos feux,
Craignoit dans cet amour un bien trop dangereux,
1055 Mon amour malgré luy, luy fist garder sa place,
Je voulus tout risquer plûtost que sa disgrace.
Pour rompre son dessein que ne tentay-je pas !
Je l’enchaînay moy-mesme au soin de vos Etats,
Aux pieges, aux perils d’une Cour infidelle,
1060 Au funeste embarras d’une grandeur nouvelle.
Ah ! si vous aviez vû ce combat entre nous,
De son amour pour moy, de mon zele pour vous,
Mon amour à vos yeux ne seroit pas coupable.260
Ce que le Comte a fait, son zele infatigable, [p. 51]
1065 Pour le bien de l’Etat tant d’illustres projets,
Une paix glorieuse acquise à vos sujets,
Le bruit de vostre nom augmenté par sa gloire,
Ses travaux, ses exploits d’éternelle memoire ;
Mon amour a tout fait, cet amour genereux
1070 Rend vostre rêgne illustre et vos peuples heureux :261
Mais j’ay plus fait encor : je vous fis la maîtresse
Du sort de vostre amant, de toute sa tendresse,
Je vous ay tout cedé, son cœur, sa liberté,
Tout son sang, tous ses jours, l’amour seul m’est resté.262
1075 Si je brûlois pour luy d’une ardeur insensée,
D’une inutile flame, injuste, interessée,
J’aurois gardé le Comte éloigné de la Cour,
Seul avec sa vertu, seul avec son amour,263
Comparez maintenant les crimes264 de ma flame,
1080 A celle que Coban vous garde dans son ame.
Je vous donne le Comte, il veut vous l’enlever ;
Son amour l’a265 perdu, le mien le veut sauver ;
Pour vous et pour l’Etat je cede ce que j’aime,
Coban perd tout l’Empire et vous perdra vous-même266.

LA REINE.

1085 Dites, dites plutost que vostre passion,
Secondant les fureurs de son ambition,
L’attacha prés de moy sous le masque infidelle.
Sous le brillant dehors d’un veritable zele.
Vous vous aimez tous deux, il ne m’aima jamais.
1090 Il vouloit seulement surprendre* mes biens faits,
Me voler lâchement toute ma confiance,
S’armer de mes faveurs, usurper ma puissance,
Et sur tout, quel malheur est comparable au mien !
Surprendre* mon amour quand un autre267 a le sien.
1095 C’est une trahison et si noire et si pleine....
Jamais traistre ne fut digne de tant de haîne.
Aussi jamais courroux ne fut si bien servy.
Je le verray bien-tost pleinement assouvy. [p. 52]
Je vous verray gemir et trembler l’un pour l’autre ;
1100 Je soûleray* mes yeux de son sang et du vostre,
De vostre Amant, l’Etat me va faire raison,
Et je me la feray de vostre trahison.268

CLARENCE.

Sur moy seule tournez cette fureur extrême.
Perdre le Comte, helas ! c’est vous perdre vous-mesme.269
1105 Craignez que vostre cœur ne se laisse trahir :
On aime quelquefois quand on pense haïr270,
Et l’amour irrité qui tonne et qui menace,
Souvent au fond du cœur tremble et demande grace.
Mourra-t’il ce sujet si cher, si pretieux ?
1110 O Ciel ! je vois des pleurs qui tombent de vos yeux.

LA REINE.

Oüy, j’en donne, cruelle aux malheurs de ma vie,
Au mortel souvenir de vostre perfidie.
De l’air dont vous flattiez mes timides appas,
Je me croyois aimée et je ne l’estois pas.
1115 Peut-estre que sans vous l’ingrat m’auroit aimée.271

CLARENCE.

Madame, il vous adore et son ame charmée,
Vous gardera toûjours ce qu’il vous a promis.272

LA REINE.

Ah ! c’est le plus cruel de tous mes ennemis.
Il n’en faut plus douter, vous l’aimez il vous aime :
1120 Cependant vous voulez, quelle injustice extréme !
Vous voulez que je sauve un sujet revolté,
Et que ce soit pour vous qui me l’avez osté.
En vain vous pretendez me flechir par vos larmes.
Plus vous montrez pour luy de troubles et d’alarmes,
1125 Plus vous montrez d’ardeur, plus je sens que je doy
Faire perir ce traistre et pour vous et pour moy.

CLARENCE.

[p. 53 Eiij]
S’il vivoit pour vous seule en vous devant la vie,
Pourriez-vous conserver cette cruelle envie ?
Si je le ramenois soûmis à vos genoux,
1130 Si sauvé par vous seule il estoit tout pour vous....

LA REINE.

Eh, n’a-t’il pas bravé vos prieres, vos larmes ?
Mais vous esperez tout du pouvoir de vos charmes,
Je voy combien l’ingrat est soûmis à vos loix,
N’importe, parlez-luy pour la derniere fois.
1135 Qu’on le fasse venir !273 lâche et foible Princesse !
Cruelle vous voyez jusqu’où va ma foiblesse.
Vous perirez tous deux si le Comte aujourd’huy
Ne me demande grace et pour vous et pour luy.

CLARENCE. seule

Faut-il pour augmenter ta disgrace cruelle,
1140 Cher Amant, t’accabler d’une douleur nouvelle ?

SCENE V. §

LE C. D’ESSEX, CLARENCE.274

LE C. D’ESSEX.

Madame, on me permet encore de vous voir.
Est-ce grace ou rigueur quand je n’ay plus d’espoir ?

CLARENCE.

Il faut vous confier mes dernieres allarmes,
Et repandre à vos yeux le reste de mes larmes,
1145 J’ay pleuré vostre mort, j’ay pleuré nos malheurs,
Je dois vous annoncer d’autres sujets de pleurs.
Le sort plus loin encor pousse son injustice. [p. 54]
Coban nous a trahis et je suis sa complice.275
N’imputant qu’à luy seul l’Arrest de vostre mort
1150 Le cœur plein276 de douleur par un soudain transport,
Je n’ay pû m’empescher    d’expliquer à la Reine,
Ce qui donne à Coban contre vous tant de haine.
L’audace de son feu vient de paroître au jour ;
Mais le traistre a fait voir par un cruel retour
1155 De nos feux mutuels le dangereux mistere.

LE C. D’ESSEX.

Ah ! vous estes perduë.277 O destin trop contraire !
Je pardonnois au sort sa derniere rigueur
Ses traits les plus mortels n’alloient pas jusqu’au cœur.
Je mourois innocent par les traits de l’envie,
1160 Fatigué de grandeurs, je méprisois la vie,
Pour me faire un grand nom j’avois assez vaincu,
Pour vivre après ma mort j’avois assez vêcu ;
En vivant plus long-temps mon ame embarrassée,
Avoit de quoy trembler pour ma gloire passée ;
1165 Je voy qu’un prompt trépas la met en seureté.278
Mesme en perdant icy rang, espoir,279 liberté,
Je vous laissois auprés d’une auguste Princesse,
Le rang qui vous est dû, sa faveur, sa tendresse ;
Dans un autre moy-mesme heureux apres ma mort,
1170 Qu’avois-je à reprocher aux cruautez du sort ?
Mais hélas ! je vous perds280, le coup qui vous menace,
M’oste tout ce qui peut consoler ma disgrace.
Une Reine abusée, une Amante en courroux...
Je prevois mille maux dont je tremble pour vous.

CLARENCE.

1175 Cependant vous pouvez obtenir de la Reine....

LE C. D’ESSEX.

Non, non, je la connois, nostre perte est certaine.
Dût-elle nous laisser la liberté, le jour,
Daignera-t’elle aussi nous laisser nostre amour ? [p. 55 Eiiij]
Il faut briser le noeud qui joint mon sort au vostre,
1180 Il faut que nos deux cœurs s’arrachent l’un à l’autre,
Renoncer pour jamais aux douceurs de nous voir,
Ou vivre sans amour, ou vivre sans espoir.
La vie est à ce prix un suplice effroyable.

CLARENCE.

Hélas ! nous faites-vous un sort si déplorable ?
1185 La Reine a des bontez qui font tout esperer.
Vostre gloire, Seigneur, dût-elle en murmurer,
Faites-vous quelque effort pour appaiser la Reine,
Jettez-vous à ses pieds nostre grace est certaine.
Mais, las ! vostre grand cœur ne sçauroit consentir
1190 A tout ce qui paroist ou crime ou repentir,
Au soin de vostre gloire abandonnez ma vie :
Permettez seulement qu’en mourrant je vous die,
Vous pouviez d’un seul mot, cruel, me secourir,
Vostre orgueil s’en offence et me laisse mourir.281

LE C. D’ESSEX.

1195 Ah ! vous ne mourrez point : si c’est trop de bassesse,
De prier pour ma grace une injuste Princesse,
Je puis avec honneur la demander pour vous :
Je puis mesme forcer sa haine et son courroux.
Le secret dont je vay vous faire confidence,
1200 Demanderoit sans doute un eternel silence ;
Mais quelque soit enfin cét important secret,
Quand on sert ce qu’on aime on peut estre indiscret.
La Reine dont j’ay craint la faveur inégale,
Voulut par le present d’une bague fatale,
1205 M’assurer pour jamais de sa fidelité,
Contre son changement me mettre en seureté,
Et me donner enfin une pleine esperance,
De tout ce que le Ciel a mis en sa puissance.
Je me suis jusqu’icy refusé ce secours, [p. 56]
1210 J’ay ménagé ma gloire au peril de mes jours.
Mais quand il faut pour vous emporter la victoire,
Je prens soin de mes jours au peril de ma gloire.282
C’est ce don pretieux....

CLARENCE.

Quel est vostre dessein ?
Vous-mesme283 rendez-luy ce present de sa main.

LE C. D’ESSEX.

1215 Menagez ce secours pour un autre moy-mesme,
C’est par là284 que je veux conserver ce que j’aime,
Sans cela point de grace....

SCENE VI. §

LE C. D’ESS. LE C. DE SALYSB. CLARENCE.

LE C. DE SALISBERY.

Ah Madame ! ah Seigneur !
Apprenez que déjà des mutins en fureur,
Renversant l’Echaffaut qu’on dressoit dans la place,
1220 Ont irrité la Reine et vous ostent sa grace.285
Vostre frere à leur teste, animant leur courroux,
Marche vers le Palais.286

CLARENCE.

Ciel ! que me dites-vous ?

LE C. D’ESSEX.

Ah ! ce n’est pas ainsi qu’on sauve l’innocence.
Allez vous opposez à cette violence.
1225 Vostre frere nous287 perd. [p. 57]

LE C. DE SALISBERY.

La Reine au desespoir
Vous impute ce trouble, et ne veut plus vous voir.
Plus le peuple pour vous se mutine contre elle,
Plus sa haine en devient inflexible et cruelle.
Vos ennemis ont part à ce grand mouvement ;
1230 Mais la Reine l’ignore, ou l’explique autrement.
Je retourne auprés d’elle amuser sa colere,
Et vous donner du temps pour gagner vostre frere.

SCENE VII. §

LE C. D’ESSEX, CLARENCE, LE CAP. DES GARDES.

LE CAP. DES GARDES.

Par l’ordre de la Reine il faut vous separer.288

LE C. D’ESSEX à Clarence.

Vous voyez son courroux, allez sans differer
1235 Faire rendre à la Reine entiere obeissance.
Dittes à ces mutins que leur secours m’offence,
Et si mon bras avoit la liberté d’agir,
J’irois venger la Reine et la faire obeir.

Fin du quatriéme acte.

[p. 58]

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

COBAN, seul.

Enfin je voy le Comte au bord du precipice ;
1240 Le Peuple en le servant va presser son suplice.289
Fortune, c’est icy que j’ay besoin de toy.
L’ambitieux Coban s’abandonne à ta foy
Avec une intrepide et pleine confiance.
Si dans le sort du Comte on voit ton inconstance,
1245 N’importe, donne-moy ce qu’il perd aujourd’huy
Au peril de me perdre et tomber comme luy.
Mais tu trembles, Coban, quel remords t’embarrasse ?
Détourne tes regards du sort qui te menace.
Enyvré des douceurs d’un espoir glorieux,
1250 Sur la Couronne mesme ose arrester tes yeux.
Mais la Reine paroist, et ses yeux pleins de rage
Font briller les éclairs qui precedent l’orage.
Il faut prendre son temps. L’état où je la voy....
[p. 59]

SCENE II. §

LA REINE, LEONOR, RALEG, COBAN.

LA REINE.

Quoy ! pour sauver le Comte on s’arme contre moy ?
1255 Tu veux mesme avec moy, peuple ingrat et rebelle,
Elever sur le Thrône un sujet infidelle ?
Cét infame Echafaut qu’icy j’ay fait dresser,290
Voila, voila le Thrône où je le veux placer :
Ou pour mieux te punir je veux avec ta Reine
1260 Faire un Roy qui partage et mon Sceptre et ta haine,
Reprendre mes fureurs, et te donner un Roy,
Qui soit digne de toy, qui soit digne de moy.

LEONOR.

Remettez-vous, Madame, et rentrez en vous-même291.
S’il faut associer à la grandeur supréme,
1265 Un sujet qui soit digne, et du Thrône et de vous.
C’est le Comte....

LA REINE.

Ce nom redouble mon couroux,
Ne m’en parle jamais, son crime est veritable ;
Ce que font les mutins le rend assez coupable.
Approchez-vous, Coban, le Comte est criminel,
1270 Et je n’écoute plus ce soubçon trop cruel,
Qui m’a fait sans raison condamner vostre zele :
Le Comte est un perfide et vous este fidelle.

COBAN.292

[p. 60]
Madame, vous voyez mon trouble et ma douleur.
Voyant avec quels traits, avec quelle fureur
1275 Les partisans du Comte attaquent vostre gloire....
Que ne puis-je à jamais en perdre la memoire.

LA REINE.

Je sçay tout, et ce bruit parvenu jusqu’à moy
M’aprend que ces mutins me demandent un Roy.

COBAN.

C’est peu de demander le Comte pour leur Maistre.
1280 Ils disent que l’Arrest qui condamne ce traitre,
Est un Arrest injuste, et qu’on a concerté,
Sans vouloir toutefois qu’il fût executé.

LA REINE.

Ils osent jusques-là porter leur insolence293 ?

COBAN.

Ils disent hautement que craignant sa puissance,
1285 Et voulant affoiblir son credit et son nom,
On a contre sa gloire armé la trahison.
Mais qu’estant trop puissant sur le peuple qui l’aime,
Ayant mesme sur vous un ascendant supréme,
Vous n’oseriez le perdre, et qu’on verra l’Etat
1290 Immolé par vous-mesme294 au salut d’un ingrat.
Bien plus... dispensez-moy d’en dire davantage.295

LA REINE.

Dittes tout, acchevez.

COBAN.

Pour un dernier outrage,
Ils répandent par tout d’un ton un peu plus bas,
Qu’amoureux de Clarence il brave le trépas ;
1295 Qu’il la préferoit à l’Empire, à vous mesme.
Et que ne pouvant pas obtenir ce qu’il aime,
Il aime mieux descendre, obeir comme nous,
Il aime mieux perir que régner avec vous.296

LA REINE.

[p. 61]
Ah Coban ! c’en est trop, un si cruel outrage,
1300 Ce dernier déplaisir297 accable mon courage*.
Oüy, le traistre, à Clarence ayant donné sa foy,
Aimeroit mieux mourir que régner avec moy.
Aprés un tel affront, aprés cette injustice,
Je veux pour redoubler sa honte et son suplice,
1305 Par un sanglant reproche et par mille remords,
Luy faire avant sa mort endurer mille morts.298
Je veux avant sa mort vous donner sa puissance,
Vous donner ce qu’il perd, et mesme en sa presence.

COBAN.

A l’orgueil d’un ingrat ne vous exposez pas.
1310 Faites299 executer l’Arrest de son trépas.

LA REINE.

Je veux avant sa mort me faire mieux connoistre,
Confondre son orgueil et luy donner un Maistre :
Je veux le voir, je veux d’un objet odieux
Soûler* avant sa perte et ma haine et mes yeux.300
1315 Qu’on me l’amene. Vous,301 prevenez* nos alarmes,
Et voyez si le Peuple est toûjours sous les armes.

SCENE III. §

LA REINE, LE C. DE SALISB.

LE C. DE SALISBERY.

Quel horrible apareil302 vient de frapper mes yeux ?
Est-ce pour immoler un Heros glorieux ?
Donnez-vous303 ce spectacle aux Cobans, aux Ceciles ?
1320 A ces lâches Sujets, à ces ames serviles ?
Verront-ils à leurs pieds ce grand Homme abbatu ? [p. 62]
La terreur des méchans, l’appuy de la vertu ?
Que de gloire immolée à la fureur du crime !
Quel indigne attentat ! quel sang ! quelle victime !
1325 Je ne demande plus sa grace à vos genoux ;
Je viens la demander pour l’Etat et pour vous.
Je le dis en tremblant, mais je dois vous le dire,
La mort de ce304 Heros ébranle tout l’Empire.305
Qui de nous remplira ses Emplois et son rang ?306
1330 Vous pleurerez sa mort avec des pleurs de sang.307
Des maux qui la suivront l’image m’épouvente ;
Le crime en seureté, l’innocence tremblante,
Le fidelle Sujet muet, triste, interdit,
La Justice, les Loix, la vertu sans credit.
1335 Le desespoir affreux d’un coup irreparable
Vous va rendre à308 vous-même horrible, insuportable.
Vous nous309 haïrez tous de vous estre souffert
Dans la perte du Comte un crime qui vous perd.310
Souffrez que mon exil precede son suplice ;
1340 Mes yeux ne verront point cette horrible injustice.
Voir le Comte tomber sous la main d’un bourreau,
Le voir et le souffrir, c’est un crime nouveau.311
Madame, pardonnez aux fureurs de mon zele.
Si je m’emportois moins, je serois moins fidelle.
1345 Puissent tous vos Sujets pour l’Etat et pour vous,
Brûler d’un mesme zele et d’un mesme courroux.312

LA REINE.

Que pour luy comme vous tout l’Etat s’interesse,
Plus il s’emportera, moins j’aurois de foiblesse.

LE C. DE SALISBERY.

Souffrez que je me jette encore à vos genoux.

LA REINE.

1350 Helas ! si vous sçaviez.... Le voicy, laissez-nous.
[p. 63 Fij]

SCENE IV. §

LA REINE, LE C. D’ESSEX.

LA REINE.

Approche, et ne crains pas que je t’offre ma grace :
Prens pour un nouveau crime une nouvelle audace.
Ce n’estoit pas assez d’un horrible attentat.
Quand pour justifier des trahisons d’Etat,
1355 Quand pour t’en épargner et la peine, et le crime,
J’en veux charger un autre, et changer de victime ;
Un crime plus affreux vient de paroître au jour.313
J’apprens la trahison qu’on fait à mon amour.
Mon cœur fut pour toy seul capable de foiblesse,
1360 Sur toy seul j’arrestay, j’epuisay ma tendresse :
Une autre est cependant plus heureuse que moy,
Et tu ne m’aimois point quand je n’aimois que toy.
Aprés t’avoir comblé d’honneurs et de puissance,
J’ay demandé ton cœur à ta reconnoissance,
1365 L’amour mesme a parlé, je n’ay pû l’obtenir.
Mais, ce n’est pas assez : ah cruel souvenir !
Ce n’estoit pas assez de n’estre pas aimée :
Tu feignis de m’aimer et mon ame charmée
A passé des transports d’une si douce erreur,
1370 Au mortel desespoir d’un amour en fureur.314
D’un crime si honteux te pourras-tu deffendre ?
Ce reproche sanglant, cruel, peus-tu l’entendre ?
Et puis-je t’expliquer ton crime et mon malheur,
Sans expirer tous deux de honte et de douleur ?315

LE C. D’ESSEX.

[p. 64]
1375 Ce reproche sanglant et qui semble plausible,
S’il estoit bien fondé me seroit trop sensible.
Mais pourquoy vous oster si proche du trépas
Une erreur qui me perd et ne vous déplaist pas ?
Madame, je suis las d’attendre mon supplice,
1380 Daignez haster ma mort et faites-vous justice.316

LA REINE.

Toûjours fier et muet mesme sur un amour
Que ton amante avouë et vient de mettre au jour ?

LE C. D’ESSEX.

Puisque vous le voulez je parleray Madame,
Je puis bien avoüer le crime de ma flame.
1385 Il est trop glorieux pour le dissimuler.

LA REINE.

C’est de ce crime seul que tu m’oses317 parler,
Cruel, tu ne veux pas confesser à ta Reine,
Des forfaits que l’on peut te pardonner sans peine,
Et tu veux confesser et mesme couronner,
1390 Un crime qu’on ne doit jamais te pardonner.318

LE C. D’ESSEX.319

Est-ce un crime d’avoir soupiré pour un autre320 ?
Si cét amour est né sans connoistre le vostre ?
Vous sçavez ce que c’est qu’une premiere ardeur,
Qu’un instinct invincible attache au fond du cœur .
1395 Ayant sçû vos bontez, si ma bouche discrette,
Vous a tû si long-temps ma passion secrette,
Loin de vous abuser j’ay fait paroistre au jour
Ce qu’auroit fait pour vous le plus fidelle amour.
Ne pouvant arracher ce que j’avois dans l’ame,
1400 J’ay fait aller mon zele au delà de ma flame.
Par quels puissants efforts, par quels nouveaux secours,
Ay-je presque étouffé ces premieres amours ?
Pour vous plaire, peut-estre avec trop de foiblesse, [p. 65 Fiij]
J’ay renfermé mes feux, et dompté ma tendresse.
1405 Je vous donnay mes soins, mes respects, mes desirs,
Tout mon temps, et Clarence, à peine eut mes soupirs.
Pour guerir son amour, et pour servir le vostre,
Ne pouvant l’obliger à vivre pour un autre,
Par des emploits de guerre éloigné de la Cour,
1410 Je voulus par l’absence éteindre mon amour.
Pour vous seule j’aimay, je cherchay la victoire,
J’occupay mon esprit des soins de vostre gloire,
Et Clarence surprit à peine en sa faveur
Quelque foible desir dans le fond de mon cœur.

LA REINE.

1415 Tout ce qu’a fait pour moy ton devoir et ton zele,321
Perfide, valoit-il ce que tu fais pour elle ?
A toute ma tendresse as-tu bien répondu ?
Ce cœur que je voulois, ce cœur qui m’estoit dû,
Il estoit à Clarence, ingrat, oses tu croire,
1420 Que tes soins, tes travaux, ton sang et ta victoire,
Soient le prix de mon cœur quand un autre a le tien ?
Je voulois ton amour, tout le reste n’est rien.

LE C. D’ESSEX.

Si j’ay perdu mes soins quand je vous ay servie,
De ce que je vous dois payez-vous par ma vie.
1425 Permettez seulement qu’en finissant mon sort,
Pour le prix de mon sang, pour le fruit de ma mort,
Je demande à vos pieds la grace de Clarence.
Je ne vous diray point quelle est son innocence,
Avec quelle tendresse elle a parlé pour vous ;322
1430 Je ne vous diray point quel genereux courroux,
Quelle ardeur, quels efforts, son courage* fidelle,
Employe en ce moment contre un frere rebelle,
Et mesme avec quels soins pour vous faire obeir,
On la voit travailler peut-estre à se trahir.                [p. 66]
1435 Si vostre amour se veut faire quelque justice,
Pour la peine du crime acceptez mon supplice.
Que si pour vous venger ma mort ne suffit pas,
Je veux bien avoüer les plus grands attentats ;
Vous demander pardon, par ce nouveau langage,
1440 Immoler à vos pieds ma gloire et mon courage,
Et pour vous épargner un horrible forfait,
Confesser, m’imputer ce que je n’ay pas fait.

LA REINE.

Aimes tu jusques-là celle qui m’a trahie ?
Tu ne ménages rien pour luy sauver la vie.
1445 Ton orgueil qui pour elle enfin s’est dementy,
A cet effort pour moy n’a jamais consenty.
Ton orgueil fut pour moy toûjours inexorable323 ;
Mais pour elle il n’est rien dont tu ne sois capable.
Ah ! je ne doute plus que tes noirs attentats
1450 N’ayent voulu par ma mort couronner ses appas.
Ma couronne, ma teste, et tout ce qu’on revere,
Rien n’est inviolable à l’ardeur de luy plaire.
Je sçauray prévenir* cét amour furieux.

LE C. D’ESSEX.

Expliquez-vous si mal.....324

LA REINE.

Qu’on l’oste de mes yeux,

LE C. D’ESSEX.

1455 Hé bien il faut mourir. Il faudra donc, Madame,
Finir d’assés beaux jours par une main infame.
Quelque horrible que soit la rigueur de mon sort,
Pour vous plus que pour moy, je me plains de ma mort.
Vous pleurerez un jour une mort trop cruelle [p. 67 Fiiij]
1460 Qui vous oste un sujet innocent et fidelle.
Pour la gloire et pour vous j’ay vécu seulement ;
Faut-il qu’on me condamne à mourir autrement ?
au capitaine des gardes.
Faites vostre devoir, qu’on me mene au suplice,
Ciel, fais tomber sur moy toute son injustice.

SCENE V. §

LA REINE seule.

1465 Ma haine enfin triomphe et finit mes malheurs ;
C’en est fait. Mais que fais-je ? il m’échape des pleurs.
Le perfide en mourant laisse-t’il dans mon ame
Un reste mal éteint d’une honteuse flame ?
Meurs amour malheureux quand tu n’as plus d’espoir.

SCENE VI. §

LA REINE, CLARENCE.

CLARENCE.

1470 Madame, les mutins r’entrent dans leur devoir.
Mon frere de leurs mains a fait tomber les armes. [p. 68]
Mais en entrant icy j’ay vû d’autres allarmes,
Et n’ose qu’en tremblant en chercher la raison.

LA REINE.

Vous y voyez l’effet de vostre trahison
1475 Au Comte, à vostre Amant il en couste la vie.
Et vostre mort....

CLARENCE.

Sur moy contentez vostre envie.
Le Comte est à couvert*, il en a vostre foy.
Ce don de vostre main...

LA REINE.

Ciel, qu’est-ce que je voy ?

CLARENCE.

Revoquez vostre Arrest sans tarder davantage,
1480 Sa grace est attachée à ce pretieux gage.

LA REINE.

Et cependant la mort luy semble un sort bien doux,
Lors qu’il n’espere plus pouvoir vivre pour vous.
Mais n’importe, il vivra je ne puis m’en dedire.
[p. 69]

SCENE VII. §

LA REINE, CLARENCE, COBAN.

COBAN.

Je viens vous rendre grace au nom de tout l’Empire.
1485 Perdant son ennemy, son salut est certain.
Clarence se vantoit d’avoir sa grace en main,
Il descend dans la cour enflé de cette audace,
Que montre un criminel asseuré de sa grace.

LA REINE.

Oüy le Comte vivra.

COBAN.

Quel est ce changement ?

LA REINE à Leonor.

1490 Vous, portez luy sa grace, et sans perdre un moment.

COBAN en s’en allant.

O Ciel !
[p. 70]

SCENE VIII. §

LA REINE, CLARENCE.

LA REINE.

Que vostre amour me rend un bon office !
Vous avez arraché le Comte à ma justice.
L’amour estoit pour luy, mais l’amour en courroux
L’alloit sacrifier à mes transports jaloux.
1495 Le cruel que n’a-t’il plûtost par ce cher gage,
Imploré ma clemence, appaisé mon courage !
Le plaisir que me donne un si tendre retour,
Vous rend mon amitié comme à luy mon amour.
Qu’en cette extrémité vous m’avez bien servie !
1500 Si le Comte fût mort j’allois perdre la vie.

CLARENCE.

Avant que vous donner ce gage pretieux,
J’ay crû devoir calmer un peuple furieux.
Que j’ay souffert d’ennuy* par cette courte absence !
Madame, permettez à mon impatience,
1505 Que j’aille...

LA REINE.

Allons, le Comte a redoublé ses pas,
Et montré tant d’ardeur en courant au trépas,
Qu’un seul moment perdu peut trahir nostre envie.
[p. 71]

SCENE IX. §

LA REINE, CLARENCE, LE CAP. DES GARDES.

LE C. DES GARDES.

Le Comte est mort.

LA REINE.

O Ciel !

CLARENCE.

Hélas !

LA REINE.

On m’a trahie.
L’ordre de le sauver trop tard executé....

LE C. DES GARDES.

1510 Coban pour prévenir* celle qui l’a porté,
A donné, d’un Balcon, un ordre tout contraire.
Leonor cependant d’une course legere,
Porte la grace au Comte et calme nostre ennuy*,
Au moment que le coup alloit tomber sur luy.
1515 En vain pour le sauver chacun s’écrie, arreste :
Le coup prévient nos cris et fait voler la teste.

LA REINE.

Le perfide Coban est l’Autheur de sa mort.
Allez, qu’on me l’amene, et qu’un juste transport
L’immole à ma justice, à ma flame, à ma haine.

LE C. DES GARDES.

1520 On va vous l’emmener, sa fuite seroit vaine.
On le poursuit, bien-tost sa mort ou sa prison...

CLARENCE.

[p. 72]
Son sang ne sçauroit seul laver sa trahison.
Prenez le mien, ma flame injuste et temeraire,
A contre un malheureux armé vostre colere.
1525 Hélas ! qu’avez vous fait de tout vostre courroux ?
Faudra t’il vous venger et me punir sans vous ?
O Ciel ! qui vois les maux où la douleur me livre,
N’oseray-je mourir quand je ne puis plus vivre ?
Ta voix me le deffend, j’obeis à tes loix,
1530 Je vivray pour pouvoir mourir plus d’une fois.

SCENE X. §

LA REINE, LEONOR.

LA REINE.

O Heros trop aimé dont la perte m’accable !
Ah Coban, dont le crime est horrible, execrable !
Ah trop juste vangeance ! ah trop juste douleur !
A qui de vous faut il abandonner mon cœur ?
[p. 73 G]

SCENE DERNIERE. §

LA REINE, LE C. DE SALISB.

LA REINE.

1535 Venez, Comte, venez.

LE C. DE SALISBERY.

Vous me voyez Madame,
La pitié, la douleur et la fureur dans l’ame.
Vous ne sçavez que trop par quel horrible tour,
Le Comte infortuné vient de perdre le jour.
Vous ne sçavez que trop nos troubles, nos allarmes,
1540 Tout ce que son trépas a fait couler de larmes.
Dans la mort de Coban, oubliez vos douleurs,
Voyez couler son sang pour épargner vos pleurs.
Le perfide qui voit qu’on veut venger le Comte,
Cherche à se derober par une fuite prompte.
1545 Surpris de tous costez, une épée à la main,
Il se fait un passage et se le fait en vain ;
Je m’oppose à sa fuitte, il s’étonne* à ma veuë,
Il se livre à nos coups, je deffends qu’on le tuë,
Je suis mal obey, je voy percer son flanc :
1550 Il s’écrie, il chancelle et tombe dans son sang.
Tourné vers l’Echafaut de ses yeux il devore
Sa victime au milieu du sang qui fume encore,
De sa barbare joye étale le transport,
Triomphe encor du Comte, et joüit de sa mort.
1555 Ma mort, dit-il, au moins pour la souffrir sans honte
Precede mon suplice et suit celle du Comte,
Il estoit innocent, je suis un imposteur, [p. 74]
Son indigne rival d’amour et de grandeur :
Trop heureux de porter aussi loin que sa gloire,
1560 De mon nom odieux l’execrable memoire.
A ces mots il vomit son ame et son couroux.
Quel effet different ces deux morts font sur nous !
L’un attire sur luy mille voeux execrables,
L’autre attire sur luy des regrets pitoyables,
1565 Et tous les cœurs remplis de haine et d’amitié,
Répandent en tous lieux l’honneur et la pitié.

LA REINE.

Ainsi le Comte est mort et j’ay pleine asseurance,
Et de mon injustice et de son innocence.
L’imposteur a parlé, Coban par son raport
1570 M’assassine d’un coup plus cruel que la mort.
Il meurt, mais en mourant il échape aux suplices.
Comte, il te reste encor Raleg et ses complices :
Il te reste ce cœur en ce funeste jour,
Victime pitoyable et de haine et d’amour.
1575 Prens mon sang pour laver mon crime et ton325 offence.
Et toy peuple mutin acheve sa vengeance.
Ennemy de la Reine, et rebele à ses loix,
Vange une mort injuste et sois juste une fois.
Tu m’abandonnes lâche à ma propre justice.
1580 Hé bien ce souvenir sera seul mon suplice.             1580
A tout ce que j’aimois j’ay fait perdre le jour,
Ce que j’aimois n’est plus et j’ay tout mon amour.

FIN.

Extrait du Privilege du Roy. §

Par grace et Privilege du Roy, donné à Paris le dix-huitiéme jour de Mars 1678. signé par le Roy en son Conseil, jonquieres, et scellé, il est permis à Charles Osmont Marchand Libraire à Paris, de faire imprimer, vendre et debiter une Tragedie, intitulée Le Comte d’Essex, de la composition du sieur Boyer, et ce durant le temps et espace de six années, à compter du jour qu’elle sera achevée d’imprimer pour la premiere fois, avec deffenses à tous Libraires, Imprimeurs, ou autres, d’imprimer, vendre ny debiter ledit Livre sans le consentement de l’Exposant, ou de ceux qui auront droit de luy, à peine de dépens, dommages et interests, ainsi qu’il est plus au long porté par lesdites Lettres.

Registré sur le Livre de la Communauté le 7. jour d’Avril 1678. Signé, couterot, Syndic.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 20. Avril 1678.

Glossaire §

Aimable
Signifie selon Furetière « Qui a des qualitez qui attirent l’amour, ou l’amitié de quelqu’un ».
« Je sçay vos feux secrets pour l’aimable Clarence » (v. 388)
Autres occurrences : v. 756, 766, 789.
Assurer
Ce verbe peut signifier, selon Furetière, « Rendre témoignage de la verité. » Dans le cas présent, la reine et l’innocence d’Essex sont le gage de son honnêteté.
« M’assurer sur ma Reine et sur mon innocence » (v. 666)
Balancer
Le D. Académie fr. signale que le verbe « balancer » « signifie encore Empêcher de prévaloir, égaler en importance, en mérite, etc... ».
« Luy de qui la puissance et si vaste et si pleine / Balance les destins du Thrône et de la Reine ? » (v. 91-92)
C’est la puissance du Comte qui égale en importance celle de la reine ce qui met en péril le trône. Il est précisé plus loin dans l’article, à titre d’exemple, « Balancer la victoire, la rendre certaine. » Cette explication prend pleinement son sens dans cette occurrence puisque c’est le destin de l’Etat qui est menacé par la puissance du comte – désigné d’ailleurs au v. 94 par l’expression « ce criminel et dangereux pouvoir ».
« Balancer, se dit figurément de l’examen qu’on fait dans son esprit des raisons qui le tiennent en suspens, et qui le font incliner de part et d’autre. » Furetière donne plusieurs fois l’exemple du juge qui hésite avant de prendre sa décision, situation d’Elisabeth relevée par Coban
« Elle qui de son nom remplit toute la terre, / Sur un foible sujet balance son tonnerre, / N’ose lancer la foudre et menage ses jours. » (v. 315-317)
Autre occurrence : v. 378 (où balancer prend le sens d’hésiter.)
Briguer
Ce verbe signifie, selon Furetiere, « tascher d’obtenir quelque chose par cabale. » Or Coban évoque une situation particulière, celle d’un complot contre le Comte d’Essex, devant aboutir à son élimination – « le Comte n’estant plus » – situation qui justifie l’emploi du verbe dans son sens plein énoncé plus haut. Néanmoins, sorti du contexte, le vers 36 peut prendre le sens affaibli de « solliciter, rechercher avec empressement. » (D. Académie fr.) , d’autant plus que la mention « avec quelque justice » insiste sur le caractère légitime de l’espérance de Coban.
Il nous semble juste de souligner cette ambiguïté de sens tout à fait ironique de la part de Coban dont le goût pour les jeux de mots est évident (voir sur ce point la note du vers 12).
« Le Comte n’estant plus, s’il faut qu’elle choisisse, / Je puis briguer son choix avec quelque justice. » (v. 35-36)
V. 882 « notre [Raleg et Coban] brigue »
Courage
Elisabeth n’emploie pas le terme de courage au sens courant de « vertu qui éleve l’ame, et qui la porte à mépriser les périls... » (Furetière) comme elle le fait quand elle évoque la vaillance du comte.
« Ce dernier déplaisir accable mon courage. » (v. 1300)
Mais la reine fait allusion à son ardeur, son « affection » pour Essex.
V. 1431
Couvert
Selon Furetière, « se dit figurément en choses morales. C’est un scelerat qui est fort couvert de crimes ». C’est dans ce sens qu’Essex s’exprime au vers 552 : « M’aimerez-vous couvert de honte et d’infamie ? ». Furetière continue ainsi : « Il y a une inimitié couverte, c’est-à-dire cachée, entre ces deux hommes. »
V. 552
Au vers 20, une « ligue couverte » signifie donc une ligue secrète.
« Les soubçons apparens d’une ligue couverte, » (v. 20)
Furetière explique que couvert « en termes de Palais, se dit des choses contre lesquelles on a de bonnes deffenses. Cette demande est couverte par un compte... ». L’expression « à couvert » suggère qu’Essex est hors de danger. La bague lui garantit la vie sauve.
« Le Comte est à couvert, il en a vostre foy. / Ce don de vostre main... » (v. 1477-1478)
Ennuy
Furetière propose cette définition : « chagrin, fâcherie que donne quelque discours, ou quelque accident desplaisant, ou trop long. » ; ce que Alain Rey, dans son dictionnaire historique, désigne par « tourment, grande contrariété » , ajoutant « C’est encore le sens dominant dans les tragédies de Racine »
« Je le dis entre nous, ce qu’on admire en luy / Est un sujet pour moy de fureur et d’ennuy. » (v. 13-14)
Il nous semble qu’en l’occurrence, les synonymes – tourment, grande contrariété – conviennent tout à fait, puisque ennuy est associé au substantif « fureur » – entendu comme « colère violente et démesurée » qui « jette les hommes dans quelque excès. » (Furetière).
Autres occurrences : v. 1503, 1513.
Etonner
Alain Rey note dans son dictionnaire historique que le sens étymologique de ce verbe est « frapper de stupeur ». Par extansion, étonner s’emploie au sens de « terroriser » et même « ébranler ». Au vers 66, le « Ciel équitable » ébranle « l’Univers ».
Etonner aujourd’hui a conservé le sens affaibli de « causer de la surprise à quelqu’un » tandis qu’au XVIIe siècle, c’est une surprise emprunte de terreur qui saisit la personne étonnée :
« Je m’oppose à sa fuitte, il s’étonne à ma veuë, » (v. 1547 : Coban est surpris et effrayé à la vue de Salisbery s’opposant à sa fuite.)
Flatter
« Entrer dans les vues, partager les sentiments de quelqu’un » (D. Académie fr.). Nous pensons que le premier vers « Ah cher amy, tout flatte et soutient nos desseins » est à comprendre dans ce sens. D’ailleurs au vers 55, Clarence ne déclare-t-elle pas, « tout rit à vos souhaits ». Les desseins de Coban et de Raleg ont de « belles espérances » (Furetière) d’aboutir.
Autres occurrences : v. 22, 983.
Gesne
Le sens premier de gesne est l’instrument de torture ou le supplice que l’on inflige. Ce terme évoque une notion de souffrance que l’on retrouve dans son sens dérivé : « se dit aussi de toute peine ou affliction de corps ou d’esprit. » (Furetière).
« Mais quittons l’un et l’autre un discours qui nous gesne. » (v. 451).
Coban demande à Essex d’abandonner un discours qui les fait souffrir l’un et l’autre et qui prend l’allure d’une torture morale.
Insulter
Au XVIIe siècle, insulter peut se construire suivi de la préposition « à ».
Ici, insulter signifie : « Affliger quelqu’un qui est desja affligé, lui reprocher sa misere, et s’en réjouir […] un homme qui voit son ennemi en prison, en disgrace, luy insulte, et se resjouit de son infortune. » (Furetière).
« Vous venez insulter au malheur qui m’accable » (v. 407)
Intelligence
Selon Furetière, c’est une « union, amitié de deux ou plusieurs personnes qui s’entendent bien ensemble, qui n’ont aucun différent. » Il ajoute « se dit aussi en mauvaise part, d’une cabale secrette, d’une collusion de parties qui tend à nuire à autrui. »
« Vostre cœur et le sien sont trop d’intelligence. » (v. 607)
Autres occurrences : v. 645, 991.
Prévenir
Il faut différencier trois sens différents.
Prévenir est employé au sens premier de « Estre le premier à faire la même chose » (Furetière) c’est-à-dire « devancer » (D. Académie fr.). Le comte d’Essex a devancé l’ordre de la reine qui lui demande de se présenter devant elle.
« J’ay prevenu vostre ordre » (v. 169)
Autre occurrence : v. 1510.
Prévenir peut aussi signifier « Faire naître par avance dans l’esprit des sentiments favorables ou défavorables. [...] Le participe passé PREVENU s’emploie comme adjectif et signifie Qui a par avance des sentiments favorables ou défavorables. Il est le plus souvent péjoratif. » Et le D. Académie fr. de donner l’exemple suivant : « C’est un esprit prévenu ».
« D’un injuste soubçon vôtre ame prévenüe » (v. 427)
Autre occurrence : v. 413.
Enfin, prévenir « signifie spécialement Aller au-devant de quelque chose de fâcheux pour le détourner, empêcher par ses précautions qu’il n’arrive » (D. Académie fr.).
« Qu’on me l’amene. Vous, prevenez nos alarmes, / Et voyez si le peuple est toujours sous les armes » (v. 1315-1316 : la reine a pour dessein d’empêcher une rébellion populaire).
Autre occurrence : v. 1453.
Soûler
Le verbe soûler est employé à trois reprises dans son sens figuré. Furetière le définit ainsi : « se dit aussi de ce qui remplit les autres organes des sens et même l’esprit. Un amant ne peut saouler ses yeux des beautez de sa maîtresse. ».
« Je soûleray mes yeux de son sang et du vostre, ». Au vers 1100, par exemple, soûler prend le sens d’assouvir, de rassasier.
Autres occurrences : v. 186, v. 1314.
Surprendre
« Tromper quelqu’un, lui faire faire une chose trop à la haste, ou en lui exposant faux » (Furetière).
« J’[Essex] ay part à vos forfaits et ce fut là mon crime / D’avoir voulu pour vous [Coban] surprendre son [Elisabeth] estime, » (v. 471-472)
Pour tromper Coban, Essex a tout fait pour mériter l’estime de la reine (= avoir voulu son estime).
Autre occurrence : v. 1094.
« Surprendre, Signifie aussi, Saisir, intercepter »
« Je sçay qu’on ne sauroit vous surprendre un secret, » (v. 942)
Coban est si discret que l’on ne peut intercepter aucun de ses secrets.
Autre occurrence : v. 1090.
Trancher
Selon Furetière, « Trencher, se dit encore ironiquement des fanfarons, de ceux qui affectent de paroistre plus qu’ils ne sont. Il trenche du grand Seigneur, pour dire, Il fait le grand Seigneur »
« Coban tranche du Juge équitable et sincere » (v. 702)
Essex emploie donc ce verbe de façon ironique pour dire que Coban joue le rôle du juge juste et honnête. En effet, Coban vient juste de répliquer aux allusions outrageantes du comte par l’indifférence d’un juge compatissant.

Tableaux §

Répartition des vers :

* présence muette du personnage.

** présence muette du personnage et non signalée.

Présence dans l’acte I §

sc 1 sc 2 sc 3 sc 4 sc 5 sc 6 sc 7 sc 8 sc 9 total
C. D’ESSEX 9.5 36.5 46
ELISABETH 19.5 6 1.5 2 72 2 14 117
CLARENCE 43 1.5 * 1 * 6 51.5
COBAN 35.5 26 5.5 15 82
RALEG 18.5 18.5
C. de SALISBERY
POPHAM
LEONOR 0.5 ** ** ** 0.5
ALIX 2.5 ** 2.5
VALDEN 4 4
total 54 69 31 6 5 11.5 108.5 2 35 322

Présence dans l’acte II §

sc 1 sc 2 sc 3 sc 4 sc 5 total
C. D’ESSEX 44.5 47 37 128.5
ELISABETH 23 23
CLARENCE 37 31 12 80
COBAN 34.5 * 34.5
RALEG
C. de SALISBERY 38 * 38
POPHAM
LEONOR
ALIX
VALDEN
total 82.5 81.5 74 54 12 304

Présence dans l’acte III §

sc 1 sc 2 sc 3 sc 4 sc 5 sc 6 sc 7 total
C. D’ESSEX 47 3.5 * * 44 * 95.5
ELISABETH 0.5 31.5 1 32.5 64.5
CLARENCE 27.5 27.5
COBAN 12 * * * 0.5 12.5
RALEG 2 * * * 2
C. de SALISBERY 14 2 * 16
POPHAM 25 8.5 0.5 * 34
LEONOR
ALIX
VALDEN * * * * **
total 100 12 2.5 0.5 75.5 1.5 60 252

Présence dans l’acte IV §

sc 1 sc 2 sc 3 sc 4 sc 5 sc 6 sc 7 total
C. D’ESSEX 49 2.5 5 56.5
ELISABETH 69.5 23 51.5 144
CLARENCE 64.5 26.5 0.5 * 91.5
COBAN 16 25.5 41.5
RALEG 13 13
C. de SALISBERY 12.5 12.5
POPHAM
LEONOR
ALIX
VALDEN 1 1
total 29 95 23 116 75.5 15.5 6 360

Présence dans l’acte V §

SC 1 SC 2 SC 3 SC 4 SC 5 SC 6 SC 7 SC 8 SC 9 SC10 SC11 total
C. D’ESSEX 63.5 63.5
ELISABETH 35 3 50.5 5 6 1.5 12 4.5 4 16.5 138
CLARENCE 8 * 4.5 9 21.5
COBAN 15 24.5 6 45.5
RALEG *
C. de SALYSBERY 31 31.5 62.5
POPHAM
LEONOR 3.5 ** ** ** * ** 3.5
ALIX
VALDEN ** 9.5 9.5
total 15 63 34 114 5 14 7.5 16.5 23 4 48 344

Bibliographie §

Oeuvres de référence §

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Boyer, Claude, Tyridate, tragédie, Paris, Toussainct Quinet, 1649 ; éd. L. Sergent, Genève, Droz, 1998.
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Boyer, Claude, Oropaste, ou le faux Tonoxare, tragédie, Paris, Ch. De Sercy, 1663 ; éd. G. Forestier et Ch. Delmas, Genève, Droz, 1990.
Boyer, Claude, La Feste de Venus, comédie, Gabriel Quinet, 1669.
Boyer, Claude, Le Comte d’Essex, tragédie, Paris, Charles Osmont, 1678.
Boyer, Claude, Agamemnon, tragédie, Paris, Theodore Girard, 1680.
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**

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Corneille, Pierre, Lettres de P. Corneille à l’abbé de Pure, dans Corneille œuvres complètes, t. III, éd. G. Couton, Paris, Gallimard, collection La Pléiade, 1987.
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Furetière, Antoine, Les Couches de l’Académie ou Poëme Allégorique et burlesque, Amsterdam, Henry Desbordes, 1688.
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**

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Nouvelle Biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, sous la direction de M. le Dr Hoeffer, chez MM. Firmin Didot Frères, 1856.
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Aij