FÉDÉRIC

TRAGI-COMÉDIE

Par Monsieur BOYER
A PARIS,
Chez AUGUSTIN COURBE ; au Palais,
dans la petite Salle, à la Palme.
M. DC. LX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Catherine Neveu sous la direction de Georges Forestier (2000)

Introduction §

« Daignez soûtenir la gloire de notre Siècle, qui avec toute la politesse et toutes les lumières d’un grand nombre d’habiles Gens, va estre deshonoré par la barbarie de l’Ignorance, ou par la malignité de l’Envie. V.A.S. a le Rang et le Sçavoir, qui peuvent s’opposer à la licence scandaleuse de quelques Esprits presomptueux qui montent sur le Tribunal, et s’y rendent tyranniquement les Arbitres Souverains de la bonne et de la mauvaise fortune des ouvrages de l’Esprit. » Voici en quels termes s’adresse en 1670 Claude Boyer au Grand Condé, dédicataire de sa comédie héroïque Policrate. Il convient en effet d’utiliser le terme de « mauvaise fortune » en ce qui concerne les œuvres de Boyer, si l’on considère l’oubli total que la postérité leur a réservé. La rivalité avec Racine, ainsi que Boileau et Furetière, explique l’éclipse connue par cet auteur jusqu’à nos jours.

Depuis quelques années Boyer semble sortir de son purgatoire grâce à la remise au jour de certaines de ses pièces : en 1985 tout d’abord, Christian Delmas inclut dans un Recueil des tragédies à machines sous Louis XIV, Les Amours de Jupiter et de Sémélé dont la première (et dernière édition jusqu’alors) datait de 1666. Le regain d’intérêt pour la notion de baroque explique la réédition de ce qui paraissait être la seule œuvre jugée digne d’être sauvée de l’oubli. Or, en 1990, paraît l’édition d’une autre œuvre de Boyer, Oropaste ou le faux Tonaxare, dont nul n’aurait jamais entendu parler si les auteurs, Christian Delmas et Georges Forestier n’avaient décidé d’en montrer l’intérêt pour le théâtre français du XVIIe siècle. Voici en quels termes les auteurs justifient leur entreprise :

Oropaste ou le faux Tonaxare est l’œuvre du meilleur émule de Corneille et sans doute sa meilleu-

re œuvre avec Les Amours de Jupiter et de Sémélé. […] Aussi la tragédie d’Oropaste et son auteur,

Boyer, sont-ils les types mêmes de l’œuvre et de l’écrivain à redécouvrir. […] Née [la conviction]

d’abord de la lecture de la tragédie, elle s’est trouvée confortée par un certain nombre de faits tout-

chant à la situation de la pièce et de son auteur en leur temps, à l’inscription de cette histoire de si-

sies dans un courant majeur du théâtre français de l’époque, mais aussi au lien étroit qui existait au

XVIIe siècle entre la représentation théâtrale de l’imposture royale et la représentation imaginaire

de l’incarnation royale, qui ménage à Oropaste la possibilité de prolongements mythiques1

Si certains s’intéressèrent auparavant à Boyer au XXe siècle – en 1915 l’Allemand Göhlert publie l’Abbé Claude Boyer, ein Rivale Racines, H.C. Lancaster le mentionne à de nombreuses reprises dans sa magistrale History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century et en 1947 Clara C. Brody publie The Works of Boyer – et le sauvent de l’oubli, ils ne manquent pas pourtant de l’égratigner. Nous souhaitons présenter cette édition de Fédéric dans un esprit ouvert et constructif et en montrer l’intérêt.

Présentation de l’auteur §

Claude Boyer naît à Albi en 1618. Seule certitude : il bénéficie de l’enseignement des Jésuites, ce qui signifie qu’il est nourri de rhétorique, de latin, qu’il pratique le théâtre scolaire et qu’il connaît l’histoire religieuse. En 1645, il est à Paris où sa tragédie La Porcie romaine connaît le succès. Il fréquente alors les salons et en particulier le plus prestigieux d’entre eux : l’hôtel de Rambouillet que fréquentent aussi Chapelain et Balzac. Dans son ouvrage intitulé La Naissance de l’écrivain, Alain Viala nous donne une juste idée de ce qu’est un salon au XVIIe siècle :

[…] à la différence de ce qui se produira plus tard au XIX e siècle surtout, les salons de l’âge

classique ne font qu’une place limitée à la littérature parmi leurs activités. Nombre d’entre eux,

voués à l’urbanité, aux jeux (d’esprit, mais aussi d’argent) et à la célébration des rituels de la

mondanité traitent les Lettres comme des accessoires2.

Il faut insister sur un point essentiel de la vie de Boyer : il fait partie de ce que nous pouvons appeler un clan, ainsi que le laisse entendre le ton polémique de l’extrait de l’Epître de Policrate que nous citions au début de cette introduction, comme nous aurions pu en citer d’autres aussi polémiques d’ailleurs. Boyer admire Corneille dont il a l’estime3 et fait partie des Modernes, c’est-à-dire de ceux qui ne souhaitent pas imiter les auteurs grecs et latins pour écrire leurs œuvres. A ce titre, il est le congénère du frère de Corneille, Thomas, de Quinault, de Fontenelle et de Perrault. Les Anciens s’appellent La Fontaine, Boileau et Bouhours et se regroupent autour de Racine4.

Sa concurrence avec Racine en a fait la cible de ceux-ci et il n’est que de lire les préfaces des pièces de Boyer qui sont remplies d’allusions aux attaques de ses adversaires pour s’en faire une idée. Si Boyer obtint l’appui des mécènes de la plus haute noblesse et des plus hauts personnages de l’Etat, comme se devait de le faire tout écrivain voulant se faire reconnaître5, s’il bénéficiait des gratifications royales6, s’il fut élu à l’Académie Française en 1667, si ses OEuvres furent publiées en 1685, il dut faire paraître certaines de ses pièces sous un pseudonyme afin qu’elles ne « tombent » pas. Mais cela peut apparaître comme une suite de péripéties sans importance comparé au verdict de Boileau dans l’Art poétique :

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur.
Boyer est à Pinchêne égal pour le lecteur ;
On ne lit guère plus Rampale et Mesnardière,
Que Magnon, du Souhait, Corbin et La Morlière.
Un fou du moins fait rire, et peut nous égayer ;
Mais un froid écrivain ne sait rien qu’ennuyer7.

Être condamné dans l’Art poétique, pierre de touche du classicisme, c’était l’être aussi par la postérité.

C’est la mort des deux adversaires (1698 pour Boyer et 1699 pour Racine) qui mit fin à une rivalité qui avait duré près d’un quart de siècle. De son vivant, Boyer fut donc un dramaturge reconnu, bien ancré dans ce qui comptait dans le monde littéraire, estimé par le grand Corneille. Il pouvait penser à juste titre au soir de sa vie que le jeune Albigeois venu à Paris cinquante ans plus tôt pour y réussir une carrière de dramaturge avait tenu son pari. Pressentait-il que la rivalité qui l’avait si longtemps opposé à Racine serait sans nul doute la principale raison pour laquelle il tomberait dans l’oubli ? Certainement pas si on prend garde à une phrase extraite d’Artaxerce, une tragédie qu’il publie en 1683 : il est « assez fâcheux de s’exposer à ces Censeurs impertinens, et d’atendre que la Postérité nous en fasse justice apres nostre mort. » Boyer eut raison d’en appeler à la postérité qui commence de lui rendre justice après quelques trois siècles de purgatoire.

L’auteur en 1659 §

En 1659, Boyer a quarante et un ans. Après ses débuts de dramaturge en 1645, il a écrit cinq autres pièces jusqu’en 1649. Puis, pendant une bonne dizaine d’années, le silence, peut-être explicable par ma crise du mécénat qui suivit la Fronde. Corneille, dont Boyer est le « meilleur émule »8, ne donne plus rien au théâtre depuis Pertharite (1651). C’est le surintendant Fouquet qui, indirectement, provoque le retour au théâtre de Boyer. Le mécène protège Corneille qui revient au théâtre avec une tragédie, Œdipe, représentée à l’Hôtel de Bourgogne en janvier 1659. C’est le succès. Stimulé, Boyer écrit également une tragédie, Clotilde qui, elle, fut loin d’avoir le même sort qu’Œdipe. Les frères Parfaict précisent :

Il y avait plus de onze ans que M.l’Abbé Boyer n’avait fait paraître aucun Ouvrage au Théâtre, et il

sembloit y avoir renoncé, lorsque l’exemple de M.Corneille réveilla son ardeur Poétique ; encouragé

par le succès d’Œdipe, il hasarda sa Tragédie de Clotilde, et la dédia aussi à M.Fouquet, Procureur

Général et Sur-Intendant des Finances, qui étoit alors au plus haut degré de sa gloire, et dont le nom

ornoit les Epîtres dédicatoires de la plupart des Poëmes Dramatiques ; il s’en fallut bien que le sort

de Clotilde fut pareil à celui d’Œdipe, et quoique cet Auteur assure que cet Ouvrage n’a pas déplû

à tout le monde, nous sommes persuadés au contraire, que le nombre de ses approbateurs a été

très-petit9.

La dynamique créatrice est cependant relancée. Boyer a déjà écrit trois tragédies et deux tragi-comédies, La Sœur généreuse en 1647 et Ulysse dans l’isle de Circé ou Euriloche foudroyé en 1648. Il est frappant de constater que tragédies et tragi-comédies alternent régulièrement dans son œuvre, de 1646 à 1649, puis de 1659 à 1663. Le recours à la tragi-comédie apparaît comme une stratégie de repli après quelque déboire dans la tragédie. Au total, Boyer aura écrit quatre fois moins de tragi-comédies que de tragédies. Avec Fédéric, Boyer choisit donc le genre tragi-comique pour la troisième fois depuis ses débuts et connaît « l’approbation publique » (voir l’Epître). Depuis le début des années 1640, les pièces mettant en scène des souveraines à marier, puisque soumises à la loi salique comme l’héroïne de Fédéric, se sont multipliées10.

La présente édition de Fédéric, tragi-comédie de Boyer, s’inscrit dans le cadre plus large de la redécouverte des œuvres de Boyer évoquée plus haut. Il ne s’agit pas, bien entendu, de se faire le thuriféraire de Boyer – Fédéric est loin d’être un chef-d’œuvre – mais, dans un esprit de redécouverte de cet auteur, de mettre objectivement en valeur les mérites de son talent.

Dressons un bref panorama de la production théâtrale de Boyer :

  • – les tragédies11 : La Porcie romaine, 1646 ; Porus ou la générosité d’Alexandre, 1648 ; Aristodème, 1649 ; Tyridate, 1649 (remanié sous le titre de Fils supposé en 1672) ; Clotilde, 1659 ; La Mort de Démétrius ou le rétablissement d’Alexandre, roi d’Epire, 1661 ; Oropaste ou le faux Tonaxare, 1663 ; Le Jeune Marius, 1670 ; Le Comte d’Essex, 1678 ; Agamemnon, 1680 ; Artaxerxe, 1683 ; Antigone, 1687 ; Jephté, 1692 ; Judith, 1695 ; Méduse, tragédie en musique, 1697.
  • – les tragi-comédies : La Sœur généreuse, 1648 ; Ulysse dans l’isle de Circé ou Euriloche foudroyé ; Fédéric, 1660 ; Policrite, 1662 ; Policrate, comédie héroïque, 1670.
  • – autres genres : Les Amours de Jupiter et de Sémélé, tragédie à machines, 1666 ; La Feste de Venus, comédie (« pastorale héroïque ») ; Lisimène ou la Jeune bergère, pastorale, 1672.

Présentation de la pièce §

La fortune de la pièce §

Fédéric fut représenté à l’Hôtel de Bourgogne le vendredi 14 novembre 165912 et imprimé chez Augustin Courbé en mars 1660 (Privilège du 15 février 1660 et achevé d’imprimer du 17 mars). Dans la Muze historique de Loret datée du 15 novembre 1659 on peut lire :

Les grands Comédiens du Roy,
Hier en assez bel arroy,
Jouerent eux et leur Séquelle,
Une pièce fraîche et nouvelle,
Tout-à-fait au gré du public,
Sous le nom de FEDERIC,
Je ne l’ai point encore vue,
Mais pourtant je la crois pourvue,
D’esprit, d’agrements, et d’appas,
Car son Auteur ne manque pas,
De toutes les belles lumières,
Qu’il faut pour de telles matières.

Dans leur Histoire générale du Théâtre François depuis ses origines jusqu’à présent, 1734-1739, les frères Parfaict, évidemment influencés par le jugement de Boileau, font le commentaire suivant des vers de Loret :

Quoique cette Pièce ne mérite pas les louanges que Loret lui donne, on peut dire cependant que

l’ordre chronologique lui est assez favorable, et qu’on doit la trouver passable après la lecture d’

Ostorius13. Aussi eut-elle dans le temps assez de réussite14.

Et, en effet, dans l’Epître adressée au duc de Guise, Boyer parle de sa pièce comme « d’un Ouvrage qui a été honoré de l’approbation publique. » Il ajoute :

La Fortune que se mesle de disposer des productions de l’Esprit, aussi bien que du destin des

Hommes, a traité FEDERIC si favorablement, que j’ay presumé qu’il pouvait se présenter à

Vostre Altesse, par le seul privilege de son heureux ascendant.

En ce qui concerne l’interprétation de la pièce, nous ne pouvons nous livrer qu’à des hypothèses : en 1659, l’Hôtel de Bourgogne est dirigé depuis douze ans par le célèbre acteur Floridor. Or, celui-ci était né vers 1608. Il avait donc une cinquantaine d’années au moment de la représentation de Fédéric. Il n’est donc pas exclu qu’il ait joué le rôle de l’amiral de Sicile, hypothèse d’autant plus probable que le rôle de Fédéric est le rôle principal, ce qui convenait à un acteur de la réputation de Floridor dont le talent pouvait être mis en vedette par les monologues prévus pour le rôle. En ce qui concerne le reste de la distribution, nous ne pouvons guère apporter d’informations mais nous contenter de donner la liste des acteurs dont la présence à l’Hôtel de Bourgogne est attestée en 1659 : Baron père, Montfleury, Mlle Baron, Raymond Poisson et Mlle Poisson15.

Les sources de Fédéric §

Nous avons évoqué, au début de cette introduction, la rivalité qui opposa, jusqu’à la mort du premier adversaire, Boyer à Racine. L’histoire littéraire est souvent brouillée par des rivalités passionnées et ce n’est que bien longtemps après la disparition des combattants que l’aveuglement engendré par la haine fait place à l’objectivité. En effet, que constatons-nous ? Que la Querelle des Anciens et des Modernes, qui fut l’une des manifestations de la rivalité du camp cornélien et du camp racinien, n’a pas eu sur l’œuvre de Boyer une importance proportionnelle à l’intensité de cette Querelle. Boyer a puisé très largement son inspiration dans l’Antiquité grecque et romaine et les sujets d’une autre inspiration ne constituent que la minorité de son œuvre. Autrement dit, Boyer est moins « moderne » et plus « ancien » que le caractère polémique de cette Querelle ne pouvait le faire croire a priori.

Fédéric fait partie des sujets d’inspiration « moderne » développés par Boyer. Quelles en sont les sources ? H.C. Lancaster déclare son ignorance à ce sujet : « The source is unknown16. » Si les sources nous sont inconnues, nous pensons que Boyer a dû compulser une histoire de l’Empire allemand qui avait cours au XVIIe siècle. En effet, il est fort probable que Boyer aura pris comme point de départ du personnage de la princesse sicilienne une figure historique : Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’Allemagne de 1212 à 1250, avait un fils naturel, par la suite légitimé, appelé Manfred, le prénom précisément donné à son personnage travesti. Les empereurs d’Allemagne ayant conservé des prétentions sur la Sicile, Manfred domina le pays pendant cinq ans (1258-1263). Mais, considéré comme un usurpateur par les Siciliens en tant que fils naturel de Frédéric et en raison du caractère contestable de la suzeraineté des empereurs d’Allemagne sur ce pays, il fut chassé par Charles d’Anjou, à qui le pape avait donné l’investiture. De plus, le choix du prénom de Yoland par Boyer prouve qu’il s’est inspiré d’un personnage réel, Yolande, épouse de Jacques Ier le Conquérant (1208-1276) qui fut roi d’Aragon de 1213 à 1276. Leur fils, Pierre II le Grand, fut marié précisément avec la fille de Manfred, ce qui lui avait permis de prétendre au royaume de Sicile. Boyer a donc imaginé le personnage de travesti féminin en contaminant plusieurs personnages réels. De l’histoire, il a retenu l’existence d’un usurpateur, Manfred, qui est effectivement le nom sous lequel est connu le faux roi auquel il donne pour véritable prénom celui d’une reine légitime. Mais ce fond historique n’est pour Boyer qu’un canevas lui permettant de broder autour du thème du travestissement féminin. Remarquons d’emblée que Boyer innove en imbriquant thème de l’usurpation et travestissement féminin : Fédéric est la seule tragi-comédie faisant du travestissement féminin un enjeu politique, la grande majorité des travestissements féminins reposant en effet sur le thème de la reconquête d’un amant infidèle.

Mais comment expliquer que Boyer se soit cru autorisé à métamorphoser le fils naturel d’un empereur d’Allemagne en travesti féminin ? La première raison est l’éloignement dans le temps et l’espace des faits ayant servi de point de départ à Fédéric ; la seconde semble être l’illégitimité, seul point commun entre Manfred, fils légitimé, et non pas d’emblée légitime, et Yoland, fille légitime certes, mais fille déguisée en fils, par conséquent fils illégitime, tout comme Manfred. D’autre part, nous savons que Boyer fera représenter en 1662 sa tragédie Oropaste ou le faux Tonaxare, qui porte aussi sur l’usurpation de pouvoir. La création littéraire étant le fruit d’un long processus de maturation, nous formons l’hypothèse que Boyer avait déjà conçu le projet, au moment où il produit Fédéric, de l’écriture d’une grande tragédie sur l’usurpation de pouvoir, considérant peut-être que son Tyridate datant de 1648 ne constituait pas un aboutissement de ses qualités de dramaturge qu’il estimait – à juste titre pensons-nous – posséder, ainsi que tendrait à le prouver la réécriture de Tyridate en 1672 sous le nom du Fils supposé. Le curieux croisement d’un travesti féminin et d’un enjeu politique, exception qui confirme la règle du travestissement féminin en grande majorité pour la reconquête d’un infidèle et qui donne à la pièce une gravité que ne possède pas Le Dépit amoureux de Molière par exemple, bien qu’il repose aussi sur l’existence d’un travestissement féminin de naissance, serait, si nous adoptons cette hypothèse, l’aboutissement de la maturation en cours d’une tragédie sur l’usurpation de pouvoir et d’une question de circonstances. Il est possible que Boyer recherche à cette époque un sujet pour son projet et que, l’Hôtel de Bourgogne lui demandant une pièce, il ait préféré faire du sujet qu’il avait en tête à ce moment là une tragi-comédie, ce qui expliquerait la liberté prise au sujet du travestissement et son mélange original avec un sujet politique.

Structure de la pièce §

Analyse de l’action §

Fédéric comporte 1766 vers. Selon Jacques Scherer17, le nombre de vers des pièces se situe entre 1650 vers et 1900 vers et, dans la quasi-totalité des cas, entre 1500 et 2000 vers. La pièce de Corneille la plus courte est La Place royale (1529 vers) et la plus longue Œdipe (2010 vers). Fédéric se situe donc dans la moyenne.

Le nombre de scènes informe sur le mouvement de la pièce : si le nombre de scènes augmente, le rythme de la pièce s’accélère. Fédéric compte 37 scènes :

  • – l’acte I a 6 scènes avec 386 vers, soit une moyenne de 64 vers par scène ;
  • – l’acte II a 8 scènes avec 403 vers, soit une moyenne de 50 vers par scène ;
  • – l’acte III a 9 scènes avec 322 vers, soit une moyenne de 35,8 vers par scène ;
  • – l’acte IV a 10 scènes avec 365 vers, soit une moyenne de 36 vers par scène ;
  • – l’acte V a 10 scènes avec 290 vers, soit une moyenne de 29 vers par scène.

Conclusion : le rythme de la pièce va en s’accélérant. L’accélération est continue de l’acte I à l’acte III ; puis le rythme se ralentit à l’acte IV ; enfin il s’accélère à nouveau à l’acte V dont la brièveté est frappante.

ACTE I : le faux roi de Sicile, qui est, en fait, une femme prénommée Yoland travestie en homme pour garder son trône, souhaite se « détravestir » par amour pour Valère qui passe pour son favori et qui ne connaît pas sa véritable identité. Mais le « détravestissement » est empêché par le dilemme auquel Yoland se trouve confrontée : si elle abandonne son travestissement, elle ne peut plus être roi, en revanche, elle peut espérer être payée de retour dans ses sentiments pour Valère. Mais, pour se débarrasser de son travestissement, le « roi » a besoin de l’appui de l’amiral Fédéric qui « le » persuade d’user de la force pour prendre le pouvoir (I, 3). Cependant, Camille reine de Naples réfugiée en Sicile, exhorte le « roi » à tenir ses promesses : l’épouser et la défendre contre Roger qui veut usurper son trône (I, 2). De son côté, Fédéric secrètement amoureux de Yoland, souhaite l’épouser et monter sur le trône et pense, à la suite d’un quiproquo, que Yoland partage ses sentiments (I, 4). Il réunit ses deux fils Valère et Fabrice : il annonce à ce dernier qu’il le destine au trône de Naples et, de son côté, Fabrice avoue son amour pour Camille d’où l’indignation de Valère qui se sent ainsi frustré, malgré la promesse de Fédéric de lui offrir un trône un jour (I, 5). Malgré tout, Valère décide de rivaliser avec Fabrice (I, 6).

Le premier acte est tout entier un acte d’exposition. Mis à part le personnage d’Octave, tous les protagonistes de la pièce apparaissent au premier acte. Mais, en même temps qu’il expose les données de la pièce, Boyer commence à nouer l’intrigue par le monologue de Fédéric qui institue celui-ci comme le véritable héros de la pièce. En bon technicien, Boyer a su ménager l’entrée du héros éponyme et ne faire apparaître celui-ci qu’à la scène 3 puis prolonger sa présence en scène par un monologue de 24 vers, Fédéric étant le seul personnage de la pièce à bénéficier de ce traitement de faveur (un autre monologue de 24 vers lui est réservé à l’acte III). Le premier acte se termine en outre par un temps fort, car une fin d’acte est un moment stratégique pour le dramaturge : dans un très court monologue Valère se pose en rival de son frère.

ACTE II : l’acte II s’ouvre par le retour d’Octave qui arrive de Naples. Un récit d’Octave apprend à Fédéric que tout est prêt pour le combat entre les Siciliens et les partisans de Roger. Fédéric apprend ses desseins à Octave à qui il demande de persuader Valère qu’un trône l’attend après qu’il a lui-même régné (II, 1). Fédéric rassure Camille inquiète de savoir si son trône lui sera rendu (II, 2). Camille confie à Florise qu’elle aime Fabrice mais qu’elle souhaite encourager les deux frères qui sont pour elle un appui dans son rétablissement sur le trône de Naples (II, 3). Fabrice déclare sa flamme à Camille et lui fait part de ses scrupules d’aimer une reine mais celle-ci le rassure sur ce point (II, 4). Dans une scène d’affrontement, Valère tente de persuader Fabrice de lui céder le trône de Naples qu’il souhaite obtenir non par amour mais par ambition. Mais Fabrice refuse (II, 6). Le « roi » chargé d’arbitrer le différend entre les deux frères, laisse éclater sa colère contre Valère qui prétend épouser Camille et le chasse de la cour (II, 7). Le « roi » est prêt à révéler la vérité à Valère mais préfère s’en remettre à Fédéric (II, 8).

Dans le deuxième acte, l’accélération du rythme de la pièce est perceptible par l’accroissement de la tension autour de l’obtention du trône de Camille marquée par l’affrontement entre les deux frères puis par la colère du « roi » envers son favori. Atmosphère toute de volontés et d’ambitions contraires dont le ton est donné dès la première scène lorsque le désir manifesté de Fédéric semble redoublé dans son effet d’intensité par l’attente du combat qui s’annonce.

ACTE III : Marcellin apprend à Fédéric l’amour du « roi » pour Valère. Il le charge de dire au « roi » de ne pas révéler la vérité à Valère (III, 1). Fédéric persiste tout de même dans son intention de régner (III, 2). Fédéric, croyant que Valère sait que le « roi » l’aime, décide d’encourager son mariage avec Camille (III, 3). Valère fait lire à Fédéric un billet que lui a écrit le « roi » pour le faire revenir à sa cour et où il l’encourage à espérer l’amour « d’une Reyne ». Valère pensant que cette reine est Camille demande à Fédéric la permission de l’épouser. Mais Fédéric s’apercevant de l’erreur d’interprétation de Valère, loin de le détromper, l’encourage dans le but de le détourner de l’amour du « roi » afin de prendre sa place (III, 4). Valère exprime son inquiétude : si Camille aime Fabrice, comment pourra-t-elle obtenir le trône ? (III, 5). Le « roi », croyant que Valère a compris le contenu de son billet et le pensant indifférent, laisse éclater sa colère. Valère confie au « roi » ses scrupules au moment d’épouser une reine. Le « roi » se rend compte qu’il y a eu quiproquo lorsque Valère parle de Camille, d’où sa colère. Valère, qui ne comprend pas, montre le billet au « roi » qui lui apprend que le contenu du billet n’est plus valable. Le « roi » reproche à Valère son amour pour Camille. Nouveau quiproquo : Valère croit que le « roi » aime Camille. Le « roi » le détrompe d’où l’incompréhension de Valère devant la colère du « roi » qui, sur le point de dévoiler la vérité, en est empêché par Marcellin. Fin de la scène qui se termine donc sur l’incompréhension de Valère (III, 6). Le « roi » pense que Valère feint d’ignorer la vérité parce qu’il aime Camille. Une nouvelle fois, le « roi » est sur le point de révéler la vérité à tous, de cette façon Valère ne pourra plus faire semblant de ne pas la connaître. Une nouvelle fois, Marcellin l’en dissuade (III, 7). Le « roi » reproche à Camille de lui enlever son favori Valère. Marcellin met en garde le « roi » qui laisse trop apparaître la véritable nature de ses sentiments. Nouveau quiproquo : Camille, se demandant si le « roi » ne l’aimerait pas, décide de feindre d’aimer Valère pour exciter sa jalousie. Pour décourager Camille, le « roi » prend pour argument le fait qu’une reine ne peut pas aimer au-dessous d’elle et qu’une autre souveraine est sa rivale. Camille accuse le « roi » d’être jaloux. Celui-ci lui répond qu’il est jaloux, en effet, mais de la perte de son favori. En guise de réponse, Camille rétorque au « roi » qu’elle ne lui doit rien, puisqu’il ne l’a pas défendue contre Roger ainsi qu’il devait le faire et qu’elle a au moins réussi à lui ôter Valère (III, 8). Marcellin suggère au « roi » de pousser Camille à faire éclater son amour pour « lui », de façon à détourner Valère de Camille, ce que le « roi » d écide de faire (III, 9).

Ainsi que nous pouvons le constater, le troisième acte est l’acte des quiproquos. La multiplication des quiproquos favorise l’accélération du rythme de la pièce, tient le spectateur en haleine et ajoute à l’intensité des émotions, ce qui est une forme du plaisir que se doit de procurer le dramaturge à son public. L’usage du travestissement est particulièrement bien adapté à cette succession de scènes fractionnées par les incompréhensions et les malentendus et porte à son point culminant le désordre et la disharmonie engendrés par l’illusion.

ACTE IV : Fédéric confie à Octave qu’il veut devenir roi avant de venir au secours de Camille afin que sa victoire paraisse plus éclatante (IV, 1). Fabrice vient se plaindre à Fédéric de l’amour du « roi » pour Camille. Fédéric le rassure et lui conseille de songer à son devoir (IV, 2). Fabrice se plaint qu’on lui ait donné un inutile espoir vis-à-vis de Camille (IV, 3). Fabrice fait part à Camille de son inquiétude mais celle-ci le rassure. A la vue de la douleur de Fabrice, Camille verse des larmes. Fabrice se déclare prêt, s’il le faut, à mourir pour Camille (IV, 4). Camille confie à Florise que, bien qu’elle aime Fabrice, elle se doit d’épouser un roi. Camille redoute qu’à l’amour du « roi » envers elle succède la froideur (IV, 5). Le « roi » assure Camille de son amour et feint d’être jaloux de Valère. Camille assure le « roi » qu’elle va rabattre « par son orgueil » les soupirs de Valère (IV, 6). Dans un court monologue, le « roi » s’adresse à Valère (IV, 7). Alors que le « roi » s’apprête à révéler la vérité, Marcellin lui apprend que Fédéric a tout révélé en plein conseil. Le « roi » décide de révéler son amour à Valère mais se souvient qu’« il » est une reine et fait part de ses scrupules d’épouser un sujet. Marcellin lui apprend qu’il a appris à Valère les sentiments que le « roi » lui portait (IV, 8). Yoland pardonne à Valère son ambition manifestée par le désir d’obtenir le trône de Camille (IV, 9). Octave apprend à Yoland et à Valère que Fédéric n’a pas pu rallier le peuple et la noblesse qui exigent que la loi sicilienne interdisant le pouvoir aux femmes soit respectée. Yoland n’est donc pas reine. Valère lui promet pourtant qu’elle règnera. Octave annonce que Roger et ses mutins approchent de Messine et Valère se déclare prêt pour le combat.

L’acte IV est celui des précipitations. Après les péripéties constituées par les quiproquos du troisième acte, l’événement tant attendu de la révélation de la véritable identité de Yoland se réalise enfin, et d’une façon inattendue, après avoir été plusieurs fois retardé : Boyer sait que les spectateurs de tragi-comédie sont friands de coups de théâtre. Friands aussi d’émotions et Boyer n’hésite pas à faire pleurer un de ses personnages sur scène, tandis que le suspens est à son comble quand on apprend que Roger approche de Messine. Par l’accélération de l’action, le rebondissement, l’usage de l’émotion qui se transmet de la scène au public, Boyer prouve qu’il connaît bien les ressorts du plaisir tragi-comique dont les amateurs cherchent moins à plonger dans les méandres des sentiments et les finesses psychologiques qu’à ressentir toute une palette d’émotions simples et fortes. Tel est le reproche que l’on peut faire à Boyer mais telles sont les lois du genre.

ACTE V : Marcellin apprend à Camille que c’est Fédéric qui « règne en ces lieux par le commun suffrage » (V, 1). Camille confie ses craintes à Florise : elle a perdu l’espoir d’épouser un roi et son trône n’est pas assuré. Fabrice étant à présent fils de roi, son rang se rapproche de celui de Camille (V, 2). Fabrice annonce à Camille que Fédéric a vaincu Roger et ses partisans et qu’il parlemente avec des représentants de Naples venus à Messine (V, 3). Fédéric fait à Camille le récit de son combat contre Roger et lui apprend la mort de celui-ci et que les députés de Naples le voulaient pour roi et Camille annonce à Fédéric son intention d’épouser Fabrice (V, 4). Valère annonce à Camille qu’il renonce à l’épouser et Fédéric décide de révéler ses sentiments pour Yoland afin de tirer Valère d’erreur (V, 5). Fédéric révèle devant tous son amour pour Yoland et sa volonté de régner avec elle. Stupeur de Yoland qui préfère ne pas régner plutôt que de perdre Valère. Fédéric décide pour sa gloire de renoncer à Yoland et au trône. Fédéric annonce le double mariage de Yoland et de Valère d’un côté et celui de Camille et de Fabrice de l’autre (scène dernière).

Pour le dénouement de la pièce, Boyer choisit avant tout de mettre en valeur celui qui est le véritable héros de la pièce. Fédéric (avec un total de 450 vers, il prononce à lui seul près de 25,50 %du total des vers de la pièce contre à peine 20 % pour le personnage de Yoland). En effet, Fédéric fait le récit de son combat et de sa victoire sur Roger, ce qui a bien entendu pour effet d’auréoler le personnage de Fédéric de gloire, gloire dont il se montre soucieux à la dernière scène, lorsqu’il décide, dans un élan de générosité, de renoncer à Yoland, en faveur de son fils. C’est lui encore qui a le mot de la fin, en annonçant le double mariage traditionnel des tragi-comédies. Là encore, Boyer démontre qu’il est un disciple de Corneille, puisqu’il manisfeste qu’il a avant tout cherché à mettre en scène le type du père glorieux et généreux, fréquent, certes dans bon nombre de tragi-comédies mais qui ne sont guère éloignés des valeurs morales développées par Corneille.

Situation de la pièce dans le genre tragi-comique §

A l’affiche de l’Hôtel de Bourgogne en cette année 1659, figurent quatre tragédies (Œdipe de Corneille, Clotilde de Boyer, Ostorius de l’abbé de Pure et Darius de Thomas Corneille) et trois tragi-comédies : Le Festin de pierre ou le fils criminel par de Villiers qui s’est inspiré de l’italien, Bellissaire de La Calprenède et enfin Fédéric de Boyer. L’année 1660, ne fut représentée, en revanche, qu’une seule tragi-comédie, Stratonice de Quinault, le reste de la saison étant occupé par les représentations de trois comédies, une « pastorale allégorique » et trois tragédies (Stilicon de Corneille et La Mort de Démétrius ou le Rétablissement d’Alexandre, Roy d’Epire de Boyer ainsi que Tigrane du même Boyer, retirée et non imprimée).

On constate que le genre tragi-comique fut presque aussi bien représenté en 1659 que le genre tragique sur les planches de l’Hôtel de Bourgogne. La troupe était donc « demandeuse » de tragi-comédies, ce qui explique que Boyer qui faisait alors, à la suite de Corneille, son grand retour au théâtre, ait décidé également de renouer avec le genre18.

Question de dramaturgie : Fédéric, la tragi-comédie et les unités. Nous nous bornerons à indiquer l’évolution générale du genre tragi-comique afin de situer Fédéric à l’intérieur de cette évolution.

La tragi-comédie, contrairement à la tragédie et à la comédie, est le genre qui se révéla le plus réfractaire à l’adoption des règles, à ses débuts, position qui est à situer dans le contexte de la Querelle des Anciens et des Modernes. Les théoriciens s’opposèrent sur cette question : contre les règles, Ogier qui souhaite que le genre se démarque du modèle ancien (Préface de Tyr et Sidon, 1628), Mareschal (Préface de La Généreuse Allemande) et Scudéry (A qui lit dans Lygdamon et Lidias) ; en faveur des règles, Mairet (Préface de Silvanire), Chapelain (« lettre sur les 24 heures »).

Certains souhaitent conserver toute leur liberté quant à l’action, au lieu et au temps, dans la mesure ou beaucoup de tragi-comédies s’inspirent de romans comportant de nombreuses péripéties. D’autres, au contraire, souhaitent se plier aux règles, élaguer et unifier.

Admettons que « après 1636, la plupart des tragi-comédies ont une action unifiée ; mais le goût pour les intrigues “ implexes ” persiste encore longtemps19. »

Mais, même si les unités réussissent finalement à s’imposer dans la tragi-comédie, le goût pour les

actions complexes, où plusieurs fils s’enchevêtrent et où se succèdent péripéties et coups de théâtre

demeure encore vivace20.

L’unité d’action dans Fédéric : pour qu’il y ait unité d’action, l’action principale doit dépendre des actions secondaires. L’action principale dans Fédéric est le fait pour le faux roi de découvrir sa véritable identité féminine, car « il » aime Valère, mais un obstacle s’oppose à ceci : si Yoland se débarrasse de son travestissement, elle perd le pouvoir car en Sicile, où l’action se déroule, les femmes ne peuvent pas régner (ce qui était précisément la raison du travestissement pour éviter que la dynastie aragonaise ne s’empare du pouvoir). Mais cette action principale est subordonnée à plusieurs intrigues secondaires : Camille, reine de Naples réfugiée en Sicile, doit épouser le « roi » et exige de celui-ci qu’il tienne les promesses faites par son père : l’épouser et la rétablir sur son trône d’où elle a été chassée par le mutin Roger. Il va donc s’agir de détourner Camille de ses projets et l’intrigue amoureuse qui lie la souveraine napolitaine à Fabrice, l’un des deux fils de Fédéric qu’il destine d’ailleurs au trône, est un facteur favorable au bon déroulement de l’action principale. Mais ce facteur favorable risque d’être neutralisé par la rivalité entre les deux fils de Fédéric : Valère, en effet, jaloux de son frère à qui doit revenir Camille et le trône de Naples, décide de le briguer aussi. Par conséquent, l’action principale dépend de l’évolution de ces deux intrigues.

Fédéric, secrètement amoureux du « roi » dont il connaît la véritable identité, veut conquérir le trône de Sicile et épouser Yoland. Un quiproquo lui fait croire que ses sentiments sont partagés. Fédéric est donc le rival de son propre fils Valère et le déroulement de l’action principale va dépendre des efforts fournis par Fédéric pour séparer Valère du « roi », Fédéric n’hésitant pas, d’ailleurs, à entretenir un quiproquo entre les deux jeunes gens (histoire du billet). L’établissement sur le trône du faux roi dépend également de la victoire remportée par Fédéric sur Roger. L’action principale dépend bien entendu, de la révélation publique de sa véritable identité. A plusieurs reprises, le « roi » est sur le point de révéler son secret pour garder Valère, mais ce sera finalement Fédéric qui fera éclater la vérité, croyant opérer pour ses intérêts propres. Cette révélation aura, en fait, pour effet de précipiter le déroulement de l’action principale (amour mutuel de Yoland et de Valère puis retrait de Fédéric).

On constate que les intrigues secondaires ont toutes une conséquence sur le déroulement de l’action principale, telle que nous l’avons définie. Contrairement à l’action du Cid par exemple, où l’amour de l’infante pour Rodrigue était une intrigue indépendante de l’action principale, dans Fédéric, l’amour de Camille pour Fabrice a une conséquence sur l’action principale puisque cet amour est contrecarré par la rivalité de Valère à l’égard de son frère. Si Valère l’emporte, le « roi » n’a plus aucune raison de vouloir perdre son travestissement.

Boyer a donc pris soin de respecter dans sa tragi-comédie l’unité d’action, ce qui correspond à l’évolution générale du genre à cet égard.

Quant à l’unité de temps et l’unité de lieu, le même effort de la part de l’auteur est perceptible :

  • – l’action se déroule « en un jour » (les occurrences dans le texte sont nombreuses) ;
  • – le lieu est unique : il s’agit du palais (supposé) du roi à Messine, un port situé à l’extrême nord-est de la Sicile et les événements se déroulant à Naples et ses environs font l’objet de récits. Fédéric est une tragi-comédie « de palais », comme il en existe beaucoup d’autres. Celles-ci se sont multipliées car elles avaient l’avantage de résoudre le problème de l’unité de lieu définie par Corneille comme le « lieu [qui] n’a point plus d’étendue que celle du théâtre » (Dédicace de La Suivante, 1637).

Fédéric reflète donc bien l’évolution générale de la tragi-comédie quant aux unités d’action, de temps et de lieu21.

Les personnages : Fédéric, le père ; les amoureux : Yoland et Valère, Camille et Fabrice ; les frères rivaux : Valère et Fabrice.

Fédéric incarne un type de personnage très présent dans la tragi-comédie. Il joue un rôle d’opposant aux amours de son fils Valère, à la fois par amour et par ambition. Toutefois, Fédéric appartient au type du père généreux qui sacrifiera amour et ambition, aussi bien par amour paternel que par souci de sa gloire (ce type de père est aussi présent dans Antiochus de Thomas Corneille par exemple).

Pas de tragi-comédie sans amoureux : Yoland, l’amoureuse travestie en homme, n’en est pas moins le type de l’amoureuse de tragi-comédie. Elle aussi souffrira des affres de la jalousie lorsqu’elle croira Valère amoureux de Camille, ce qui donnera lieu à des confrontations entre les deux rivales, malgré le travestissement de Yoland, la confrontation entre princesses rivales étant une scène très classique, aussi bien dans la tragi-comédie que dans la tragédie bien entendu.

Rivaux, Valère et Fabrice le sont dans leur compétition pour la conquête de Camille, même si leurs motivations sont différentes (ambition pour Valère, amour pour Fabrice). Le motif de la rivalité entre les deux héros transcende les limites du genre. Toutefois, on peut remarquer que dans Fédéric, aucun rival n’est antipathique : lorsque Fédéric rivalise avec son fils pour conquérir Yoland, le spectateur peut lui trouver l’excuse que l’on accorde aux amoureux, d’autant plus lorsqu’ils n’ont plus pour eux le privilège de la jeunesse et lorsque Valère décide d’entrer dans la compétition face à son frère pour accéder au trône aux côtés de Camille, on peut penser que son désir n’est pas illégitime dans la mesure où le fait que Fédéric ne lui ait pas destiné un trône comme à son frère puisse être considéré comme une injustice qu’il est en droit de réparer22.

Au moment où Boyer écrit Fédéric, la tragi-comédie est sur son déclin. Ceci ne fait que prouver le goût de Boyer pour ce genre. Il récidivera d’ailleurs en écrivant Policrite en 1662 en s’inspirant cette fois-ci du Grand Cyrus et en 1670 avec Policrate en s’inspirant d’Hérodote pour mettre en scène le célèbre tyran. Mais la tragi-comédie s’appellera désormais « comédie héroïque », terme inventé par Corneille pour Don Sanche d’Aragon. Notons tout de même que Le Fils supposé (1672), remaniement de sa tragédie Tyridate (1649) comporte des thèmes présents dans nombre de tragi-comédies et a un dénouement heureux.

Le traitement du travestissement dans Fédéric §

Le travesti de naissance §

Le thème de la jeune fille travestie à la naissance est moins fréquent que le travestissement délibéré des jeunes filles abandonnées. Il a été abordé dès l’Antiquité par Ovide dans l’histoire de Iphis et Ianthe et par Antonius Liberalis (XVII) qui raconte d’après Nicandre une histoire assez semblable dont le héros s’appelle Leucippe. Il ne s’agit donc pas d’un motif proprement théâtral et dans ses Métamorphoses, titre particulièrement bien adapté à ce thème, puisque dans ce récit, Iphis finit par se métamorphoser physiquement en homme, ce qui est exactement le processus inverse du faux roi dans Fédéric. C’est l’usage du travestissement qui permet la transcription du récit de cette inversion en langage théâtral.

Le thème n’est pas nouveau au XVIIe siècle : les dramaturges s’inspirent du théâtre italien qui a lui-même exploité ce thème au siècle précédent. En 1645, d’Ouville écrit une comédie, Aimer sans sçavoir qui, en s’inspirant de Piccolomini et Molière une autre comédie Le Dépit amoureux (1656) rappelant l’Interesse de Secchi (1585). A mentionner également La Belle invisible ou la Constance esprouvée de Boisrobert (1656), la reprise théâtrale du récit d’Ovide par Bensserade (Iphis et Ianthe, 1637) et, enfin, La Feste de Vénus, comédie à machines de Boyer (1669). Rappelons également que si ce thème a été exploité au théâtre, il s’agit plutôt d’un thème romanesque que l’on trouve dans l’Astrée d’Honoré d’Urfé (Première partie, livre V).

Travestissement et vraisemblance §

Mettre en scène dans une pièce une princesse travestie en roi depuis sa naissance sans que jamais nul ne soupçonne rien sur sa véritable identité, voilà qui peut paraître invraisemblable. En 1670, c’est-à-dire plus de dix ans après la représentation de Fédéric, Charles Sorel dénonce dans son livre intitulé De la Connaissance des bons livres, ce que les grands romans héroïques contiennent d’invraisemblances :

[L’auteur] fera aussi qu’une fille s’habillera en homme ou un homme en fille, et qu’ils seront

quelque temps méconnus pour ce qu’ils sont. […] C’est ce qui donne matière à toutes les intri-

gues de telles Narrations, où le plus souvent il y a fort peu de vraisemblance. Comment est-il

possible par exemple, qu’un homme qu’on dit vigoureux, qu’il résiste à plusieurs autres dans

les combats, ait une autre façon que virile et robuste, et puisse être propre à se déguiser en fille

sans être reconnu, comme la Plupart de ces Livres-là le racontent23 ?

Et comment, pouvons-nous ajouter, une princesse qui, malgré son rang, n’appartient pas au sexe destiné à exercer le pouvoir, peut-elle passer, aux yeux de tous, pour un roi, sans qu’il y ait risque d’invraisemblance ?

En critiquant l’invraisemblance, notion-clé du théâtre classique, Sorel condamne l’utilisation du déguisement. Comment expliquer que Boyer n’ait pas tenu compte des réserves théoriques qui avaient déjà cours au moment où il écrit Fédéric et mette en scène un travesti féminin, tout comme son confrère Magnon, qui écrit Tite la même année ?

Remarquons d’abord que Boyer répond implicitement à une éventuelle critique sur une invraisemblance de son personnage de princesse travestie en roi : tout comme Sorel jugeait invraisemblable qu’un homme ayant un comportement viril et robuste puisse être travesti en femme sans que sa véritable identité soit percée à jour, il peut paraître invraisemblable qu’une princesse passe pour un roi sans en posséder les qualités. Or, dans la scène d’exposition, Boyer prend la précaution de faire dire à son personnage de princesse travestie en roi :

On me destine au Trône avant que voir le jour ;
Estant né, l’on m’élève, on instruit mon enfance
De tout ce qui prepare à la toute-puissance. (I, 1, v. 44-46).

Le fait que Boyer inclue cette précision prouve que la chose ne va pas de soi : introduire un personnage de princesse travestie en roi préparée à son rôle de roi tout comme le serait un prince, c’est rendre plus vraisemblable son personnage.

Cependant, rendre plus vraisemblable un personnage n’équivaut pas à reconnaître l’invraisemblance radicale de ce personnage. Dans sa Poétique (1639), La Mesnardière écrit au sujet de la vraisemblance :

Pour la propriété des Mœurs, le Poète doit considérer qu’il ne faut jamais introduire sans nécessité

absolue, ni une Fille vaillante, ni une Femme savante, ni un Valet judicieux. [ …] et qu’ainsi de

mettre au théâtre les trois espèces des personnes avec ces nobles conditions c’est choquer direc-

tement la vraisemblance ordinaire24.

Commentant ce passage dans sa thèse, Georges Forestier écrit :

Rien dans ce passage ne laisse entendre que la transgression des propriétés de l’identité que cons-

titue le déguisement est implicitement écartée. Il semble au contraire que la place reste entière

pour toute transformation de l’identité : s’il faut éviter les amazones, rien n’interdit à une femme

qui doit revêtir, par une « nécessité absolue » l’identité d’un homme , de se comporter en homme.

La logique du raisonnement de La Mesnardière l’exigerait même. […] Une femme travestie, aussi

longtemps qu’elle apparaît en homme, ne peut choquer ni les coutumes de son sexe d’origine, ni

la pudeur de sentiments, sans tomber sous le coup d’une accusation de « sentiments irréguliers25 ».

Dans sa Pratique du théâtre l’abbé d’Aubignac admet que le déguisement puisse faire paraître vraisemblable ce qui ne l’aurait pas été s’il n’avait été introduit :

Quand un Roi parle sur la Scène, il faut qu’il parle en Roi, et c’est la circonstance de la dignité contre

laquelle il ne peut rien faire qui soit vraisemblable, s’il y avait quelque autre raison qui dispensât de

cette première circonstance, comme s’il était déguisé26.

Dans sa thèse Georges Forestier commente ceci de la façon suivante :

On peut donc dire, pour reprendre la terminologie de La Mesnardière, que la « propriété des mœurs »

d’un roi exige qu’il parle toujours en roi, mais qu’il en est explicitement « dispensé », sous peine d’une

invraisemblance inverse, lorsque, déguisé, il ne se présente plus comme un roi27.

La poétique contemporaine de Boyer ne remet pas en cause la vraisemblance du déguisement. Dans Fédéric on peut d’autant plus facilement reconnaître le caractère de « nécessité absolue » du travestissement de Yoland que ses causes sont explicitées et légitimées dès la scène d’exposition par le personnage travesti lui-même :

L’horreur d’une injustice
Força le Roy mon Pere à ce grand artifice,
Craignant qu’apres sa mort le Prince d’Arragon,
L’eternel ennemy de toute la Maison,
Ne se fit par l’appuy d’un droict imaginaire
Du Trône de Sicile un Trône hereditaire
L’Admiral, de mon sort le Confident discret,
Sceut déguiser mon Sexe avec tant de secret,
Qu’avant que la raison m’en instruisit moi-méme,
J’avais conceu l’espoir de la grandeur supréme
Et mon cœur s’asseurant que ce rang m’estoit dû,
Couroit aveuglément à ce Trône attendu. (I, 1, v. 53-64).

Si l’ « artifice » est grand, l’ « injustice » qu’il est chargé d’éviter présente un caractère si horrible que le travestissement paraît nécessaire. L’enjeu dynastique justifie le recours à ce stratagème. Boyer utilise l’hyperbole pour adapter le fait historique : le Prince d’Aragon est qualifié d’ « eternel ennemy de toute la Maison », ce qui est faux historiquement (voir note 9 de l’acte I), et l’injustice qui découle de cette contestation dynastique est qualifiée d’ « horrible » afin de donner un caractère de nécessité au travestissement. De plus, il faut replacer la pièce dans son contexte : en 1659 la situation politique de la France est suffisamment instable – la Régence d’Anne d’Autriche étant ébranlée par les ambitions des Frondeurs et l’avenir de l’héritier légitime pouvant paraître incertain – pour que l’évocation d’une menace sur une dynastie considérée comme légitime ne trouve pas auprès du public un écho assez sérieux qu’il ne puisse le convaincre de la nécessité d’utiliser le travestissement. Le caractère de « nécessité absolue » du travestissement étant acquis, non seulement le travestissement n’apparaît pas invraisemblable, mais Yoland travestie en roi se doit, sous peine de critique d’invraisemblance, de se comporter en roi et non pas en princesse.

Les passages où certains personnages incitent la princesse travestie en roi à se comporter comme tel, à en adopter les mœurs et les sentiments, paraissent donc conformes à la logique selon laquelle le déguisement confère au personnage déguisé une nouvelle identité et le comportement adéquat. A la scène 2 de l’acte I, Yoland travestie, mise en présence de la reine Camille à laquelle elle aurait dû, en souverain digne de ce nom, porter secours dans sa reconquête du royaume de Naples, blâme d’elle-même son comportement avant même que Camille ne le fasse :

Pardonnez, grande Reyne,
Si je m’acquite mal de ce que je vous doy.
CAMILLE
Seigneur, de ces delais le prétexte est plausible ;
Mais un Prince amoureux doit être plus sensible.
Depuis trois mois entiers je sollicite en vain
Ce qu’une Reyne attend d’un puissant Souverain. (I, 2, v. 114-120).

Qu’une princesse travestie en roi tienne ces propos à une reine, que cette reine l’exhorte à faire son devoir de roi sous peine de « rougir de tant de négligence » (v. 193) et que ce « roi » lui réponde : « Nous sçaurons prévenir une telle insolence » (v. 114), tel est ce qui correspond à la vraisemblance puisque le personnage est déguisé en roi et que son comportement doit correspondre à celui d’un roi. De même, le prétendu roi laisse éclater sa jalousie, reprochant à Camille de régner sur le cœur de Valère (v. 1031-1047). Son confident, dont la présence dans cette scène ne semble justifiée que par la fonction de souligner l’inadéquation du rôle de roi avec les paroles de la princesse travestie, fait remarquer à Yoland :

Vous parlez en Amante, au lieu d’agir en Roy. (III, 8, v. 1043).

A quoi le « roi » rétorque :

Les transports de mon Sexe échapent malgré moi. (III, 8, v. 1044).

Si l’on s’en tient au seul critère de la vraisemblance, la remarque de Marcellin signifie : « Vous parlez en amante au lieu d’agir en roi et vous ne le devez pas car il n’est pas vraisemblable qu’une princesse travestie en roi ne se comporte pas en roi. » La jalousie que Yoland laisse transparaître n’est pas un sentiment régulier puisque le public sait qu’il s’agit d’une jalousie féminine : cette jalousie féminine est transformée en sentiment vraisemblable dans la bouche d’un roi, c’est-à-dire interprétée par Camille comme la jalousie d’un roi amoureux d’elle (« Le Roy m’aimerait-il ? tu vois sa jalousie. » v. 1046), ce qui est un sentiment régulier donc vraisemblable pour un roi qui feint d’être amoureux d’une reine, tout comme est vraisemblable dans la bouche d’un roi l’argument de l’inégalité de conditions :

J’ay d’abord oublié l’orgueil du Diadéme,
Ce que je dois au Trône, à ma gloire, à vous-méme ;
Mais pour me rendre enfin tout ce que je me doy,
Je change de langage, et je vous parle en Roy.
Je me sens obligé d’advertir vostre gloire
De ne se flater pas d’une indigne victoire :
Je rougirois pour vous, si Valere aujourd’huy
Vous faisait foiblement descendre jusqu’à luy. (III, 8, v. 1057-1064).

Mais s’il est bienséant pour un roi ou une princesse d’éprouver des scrupules à l’évocation d’une union avec un sujet – comme ce sera le cas de Yoland une fois devenue princesse aux yeux de tous (IV, 8, v. 1339-1358) – l’héroïsme et le mérite sont des arguments suffisants pour assurer la bienséance des paroles d’une princesse :

CAMILLE
Valere peut toucher la vertu la plus fiere,
Et du rang Souverain l’orgueil le plus severe
Ne s’empressa jamais à demander des Rois,
Quand un si grand Héros se présente à son choix :
Elever jusqu’à nous un merite sublime,
Faire un Roy d’un Sujet ne fut jamais un crime ;
Et j’aime mieux un choix, à qui l’on sert d’appuy,
Que s’il fallait monter pour aller jusqu’à luy. (III, 8, v. 1073-1080).

Ainsi, il ressort des écrits de La Mesnardière et de d’Aubignac qu’il est bienséant qu’une princesse travestie en roi ne se comporte pas comme une princesse mais comme un roi, de la même façon qu’une princesse qui n’est pas travestie en roi doit se comporter en princesse.

Si la vraisemblance du travestissement n’est pas remise en cause, il reste qu’il peut paraître invraisemblable qu’une femme puisse être prise pour un homme depuis sa naissance et considérée comme une femme aussitôt la révélation faite de sa véritable identité. Dans sa thèse, Georges Forestier cite un extrait de la Poétique de La Mesnardière puis la commente d’une manière qui peut nous éclairer :

Nous ne devons pas approuver ces Duretés d’imagination qui font que l’un des Personnages n’en

reconnaît plus un autre qui lui était familier, à cause qu’il est travesti, ou qu’il y a quelque temps

qu’il n’en a vu le visage. […] De là nous pouvons juger combien sont peu raisonnables ces grossiè-

retés d’esprit que quelques Poètes ou quand ils veulent que les Pères ne reconnaissent plus leurs

enfants, sous ombre qu’ils sont travestis. Comme si la connaissance que nous avons des personnes

était simplement attachée à ces endroits de leur corps que ces habits cachent aux yeux, et qu’elle

ne dépendît point du visage, de la taille, de la démarche et de la voix, et de ces autres façons qui

sont exposées à la vue, et que l’on ne peut détruire par des changements si légers. (p. 263-265).

Texte exceptionnel qui dénonce non pas l’invraisemblance des déguisements, mais l’invraisem-

blance dans les déguisements, ce qui est complètement différent. […] Critiquant des déguise-

ments invraisemblables, il ne fait pas la moindre allusion à une quelconque invraisemblance du

déguisement28.

Le texte de La Mesnardière ne vise pas le cas du travesti de naissance mais il est possible de l’appliquer à ce cas car, comme La Mesnardière le souligne :

La connaissance que nous avons des personnes [est] attachée à ces endroits de leur corps que ces
habits [les habits évoqués plus haut dans le texte] cachent aux yeux, et qu’elle ne [dépend] point
du visage, de la taille, de la démarche et de la voix, et de ces autres façons qui sont exposées à la
vue, et que l’on ne peut détruire par des changements si légers29.

Il est donc peu vraisemblable que les autres personnages de la pièce et le public ne reconnaissent pas le visage, la taille, la démarche et la voix qui sont, en fait, ceux d’une femme. Il est peu vraisemblable qu’un déguisement physique suffise à dissimuler une identité féminine mais la vraisemblance du travestissement n’est pas remise en cause.

Le travestissement sur scène : marques physiques, voix et maintien §

Après avoir vu que la poétique contemporaine de Boyer ne remettait pas en cause le travestissement, il convient de se demander quels étaient les signes physiques qui constituaient le travestissement et quelle était la règle qui régissait ces signes physiques.

Les indications du texte : dans la liste des dramatis personae, Boyer indique : « Yoland, Princesse de Sicile, déguisée en Roy, sous le nom de Manfrede ». Cette indication minimale est la seule qui soit fournie par le texte. En effet, Boyer ne donne aucun détail sur le travestissement, même dans les situations où il pourrait légitimement le faire c’est-à-dire au moment où le personnage travesti révèle sa véritable identité, ce qui est le cas dans la scène d’exposition où le « roi » apprend à son confident Marcellin qu’il est travesti en roi afin de sauver la dynastie de son père :

Valere, que son Pere élevoit avec moi,
Me rendant tous les soins qu’on rend au Fils d’un Roy,
Me sceut si bien gagner par ses tendres caresses,
Qu’en peu de temps mon ame épreuva ses foiblesses
Dont l’amour en naissant saisit un jeune cœur ;
Pour celles de mon Sexe elle estoit sans ardeur,
Et ce trouble qu’enfante une naissante flâme,
Me fit bien pres de luy sentir que j’estois Femme ;
Et la raison qui vint m’éclaircir à son tour,
Me treuva pleinement instruite pas l’amour.
MARCELLIN
Quoy, vingt ans tous entiers auroient sans nul indice
Caché jusques icy cet étrange artifice ?
Quel charme a si longtemps trompé toute la Cour ?
LE ROY
Ce charme dureroit encor sans mon amour. (I, 1, v. 71-84).

Le texte ne fournit aucun détail sur le travestissement. Aucune précision n’est apportée sur la chevelure en particulier et ceci n’est pas surprenant. Dans sa thèse, Georges Forestier constate une « quasi-absence d’allusion aux cheveux des personnages déguisés30 ». Cependant, on peut supposer que Yoland travestie en roi porte un chapeau et qu’elle est même le seul personnage à porter constamment son couvre-chef puisque devant les personnages ignorant son travestissement, elle est roi et devant les personnages complices, elle est princesse de sang royal. Aucune allusion non plus à une modification du visage au moyen d’une moustache ou d’une barbe, ce qui n’est pas surprenant non plus. Dans sa thèse, Georges Forestier note :

Quant aux barbes, il n’en est guère fait plus souvent mention31.

Quant au costume, étant donnéqu’il appartenait aux acteurs, nous ne trouvons aucune précision à son sujet dans Le Mémoire de Mahelot.

En faisant un parallèle entre Fédéric et Le Dépit amoureux, on est frappé par la ressemblance des scènes où le personnage féminin travesti en homme avoue à un autre personnage sa véritable identité, en même temps que son amour pour un jeune homme, ce sentiment amoureux ayant servi à révéler au personnage travesti sa véritable nature féminine dont les limites ne coïncidaient pas avec celles de son déguisement. Mais la différence entre Boyer et Molière est que ce dernier est un peu plus précis dans la description du travestissement :

ASCAGNE
Sachez donc que l’Amour ne sait point s’abuser,
Que mon sexe à ses yeux n’a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l’habit que je porte,
Ont su trouver le cœur d’une fille peu forte :
J’aime enfin. (Le Dépit amoureux, II, 1, v. 401-405).

Etant donné les similitudes entre les deux pièces, on est frappé de constater que Boyer ne mentionne à aucun moment le déguisement, ce qui ne signifie pas bien entendu que celui-ci n’existait pas. De plus, puisque Molière mentionne un habit, pourquoi ne mentionnerait-il pas aussi d’autres détails du travestissement s’ils étaient présents ? Les deux pièces ont un autre point commun : à la dernière scène, bien que la véritable identité du personnage travesti soit révélée, celui-ci apparaît sous son travestissement, ce qui signifie que l’apparence du personnage travesti doit être conçue de façon à être vue aussi bien comme celle d’un homme que comme celle d’une femme, un seul de ces deux éléments étant prédominant selon le contexte.

La question est maintenant d’interpréter cette coexistence d’un élément féminin sous un élément masculin dans un travestissement féminin. Dans sa thèse, Georges Forestier en donne l’interprétation suivante :

De ce double constat de carence (cheveux et barbes), on décidera qu’il répugnait aux auteurs de re-

couvrir entièrement l’apparence initiale de leurs personnages déguisés, y compris, ce qui ne va pas

de soi, pour les travestissements […] Pour le XVIIe siècle, le phénomène semble imputable à une

nécessité purement littéraire. Il procède, en effet, de la conception-même du déguisement dans la pé-

riode qui nous occupe, de l’univers thématique qui le sous-tend. Le travesti, pour en rester à cette for-

me de déguisement qui devrait requérir le plus de signes, est prétexte à deux développements thémati-

ques principaux. Jouer sur le changement de sexe permet d’assurer la permanence du féminin sous le

masculin ( v.g. Félismène ou Tite ) ; c’est permettre en même temps de lui conserver un charme fémi-

nin qui le rend irrésistible auprès des autres jeunes filles. Ce qui interdit un recouvrement complet de

l’apparence initiale. Par là, perruques, barbes, tout ce qui pouvait tendre à ce recouvrement complet

devait être exclu des marques physiques du déguisement sauf dans les cas où l’un de ces deux déve-

loppements thématiques n’était pas en jeu32.

Dans Fédéric, si Boyer développe la dialectique du masque et du visage en développant les affrontements verbaux entre la princesse et l’un de ses sujets, il n’en exploite pas pour autant le thème du charme féminin exercé par le personnage féminin travesti sur les autres personnages féminins. A aucun moment Camille n’est séduite par Yoland travestie, contrairement à la Lisimène, de Lisimène ou la jeune bergère, pastorale que Boyer fait représenter en 1672, qui, elle, est séduite par une jeune fille déguisée en berger. On remarque donc que, dans Fédéric, bien que seul soit exploité le thème de la dialectique du masque et du visage, le féminin persiste sous le masculin.

Il semble donc que seul l’habit du personnage travesti est chargé de représenter son sexe d’emprunt, ce qui laisse toute latitude à Boyer de laisser persister l’identité d’origine, tout en donnant l’illusion aux autres personnages et au public que c’est qui représente la totalité de l’identité censée être celle du personnage travesti. Ainsi que le précise Georges Forestier :

Le spectateur doit être convaincu que la modification de costume, seule modification qui lui est sensi-

ble, symbolise au plan des relations intra-scéniques, un changement complet de l’appparence, change-

ment qui, toutefois, ne masque pas absolument la personnalité véritable33.

Que peut-on savoir sur la voix et le maintien du personnage de Yoland travestie ? Selon Georges Forestier :

[…] un déguisement, particulièrement lorsqu’il s’accompagne d’un changement de sexe, implique

non seulement une modification de l’apparence physique, mais aussi une modification de la voix

et une adaptation progressive du geste à l’action, qu’il appartient à l’acteur qui assume physique-

ment le rôle de mettre en oeuvre34.

Or, dans Fédéric, aucune didascalie concernant la voix ou les gestes de Yoland n’est présente. Comment, concrètement, le personnage travesti parlait-il ou se comportait-il, particulièrement au cours de la scène d’exposition où il dévoile sa véritable identité à son confident ? Y avait-il changement de voix et de maintien au cours de la scène ? Dans la mesure où, contrairement à ce qui se passe dans Lisimène ou la jeune bergère, le thème de la séduction d’autres personnages féminins par le personnage travesti, séduction due notamment à une voix explicitement qualifiée de féminine par les personnages séduits, nous ne savons pas si Yoland conserve sa voix féminine pendant les scènes où elle est en présence des personnages victimes du travestissement, nous ne pouvons que le supposer puisque «  la […] solution qui consiste [ …] à faire croire à un changement de voix effectif a été le plus souvent évitée par les dramaturges35 ».

En 1640, La Mesnardière dénonce dans sa Poétique les invraisemblances des déguisements selon lesquelles un personnage ne reconnaîtrait par un autre personnage qu’il connaissait déjà avant qu’il soit déguisé « comme si la connaissance que nous avons des personnes était simplement attachée à ces endroits de leurs corps que ces habits cachent aux yeux, et qu’elle ne dépendît point du visage, de la taille, de la démarche et de la voix, et de ces autres façons qui sont exposées à la vue et que l’on ne peut détruire par des changements si légers36 ». Nous pouvons considérer comme équivalents les personnages déguisés devant des proches et le travesti puisque les autres personnages peuvent reconnaître un personnage de sexe différent dissimulé sous le travestissement.

La Mesnardière défend le principe de l’illusion mimétique qui voudrait qu’une femme travestie en homme soit conforme à un homme, aussi conforme à un homme que devaient l’être des femmes travesties en hommes dans la réalité lorsque, par exemple, elles cherchaient à se protéger d’un éventuel danger pendant un voyage. De plus, Fédéric appartient au genre sérieux, puisqu’il s’agit d’une tragi-comédie, genre dont la dramaturgie est fondée sur l’illusion mimétique. Nous avons déjà constaté l’absence de précision sur le travestissement de Yoland, notamment sur une virilisation du visage et nous avons déjà noté la présence du travestissement dans la dernière scène alors que l’identité de Yoland est connue de tous (« Vous me voyez encor sous ce déguisement. » V. 1667), ce qui laisse supposer la persistance du féminin sous le masculin et donc laisse planer une incertitude sur la voix et le maintien. Par conséquent, même dans le genre tragi-comique, Boyer ne se conforme pas au principe de l’illusion mimétique. Dans sa thèse, Georges Forestier donne les raisons de cette prise de distance des dramaturges face au principe de l’illusion mimétique.

[…] dans quelle mesure cette modification de la voix et cette adaptation du geste à la voix vont-elles

de soi ? Si elles sont automatiques dans le système représentatif de notre époque, et si, elles sont des-

tinées à créer des effets comiques dans les comédies burlesques, il n’en est pas de même dans le théâ-

tre sérieux du XVIe et XVIIe siècles, où prévalait la plus extrême rigidité de ton et de mouvement. […]

Le principe de l’illusion mimétique sur lequel repose la dramaturgie des genres sérieux exige une mé-

tamorphose totale de l’apparence, comme si la victime du déguisement était une personne réelle, dotée

des mêmes exigences et de la même clairvoyance, et non un personnage de théâtre conduit par la toute-

puissance des desseins du dramaturge. Du fait du caractère conventionnel du jeu et de la mise en scène

qui avaient cours au XVIIe siècle, cette métamorphose ne pouvait être réalisée. […] Considéré à l’aune

d’une stricte vraisemblance il est certain que l’aveuglement de la plupart des victimes des déguisements,

pour parler comme le théoricien [La Mesnardière], est une « dureté d’imagination » insupportable37.

Mais il n’y a qu’un système sémiotique fondé sur la convention, un système qui privilégie le discours

et l’action (c’est-à-dire encore le discours) et, partant, peut se contenter d’un seul signe statique, comme

le costume. Et la convention est si forte qu’il suffit même que le personnage déguisé déclare « je

suis ce que je prétends paraître » pour que la victime soit aveuglée38.

Ce système sémiotique fondé sur la convention coïncide avec la conception de l’identité royale développée par Boyer dans plusieurs de ses pièces et que l’on retrouve aussi dans Fédéric. Selon la conception de l’identité royale de Boyer, pour être roi, il suffit de le paraître. C’est l’idée qui sous –tend l’échange entre le « roi » et l’amiral Fédéric, au moment où Yoland est tentée de renoncer au trône par horreur de l’imposture. Fédéric tente de la convaincre de n’en rien faire.

Ce sont troubles qu’un Roy doit tousjours s’épargner,
On n’est jamais Tyran quand on sçait bien regner ;
Suffit d’avoir regné, pour rendre un règne juste :
Quand on s’est revestu de ce pouvoir auguste,
Quand le Ciel l’a souffert, quand le Sort l’a voulu,
C’est assez pour garder le pouvoir absolu. (I, 3, v. 243-248).

Il suffit donc à Yoland de paraître roi pour que les victimes soient aveuglées au point non seulement de croire Yoland mais aussi de la croire roi depuis sa naissance. Lorsque le pseudo-roi révèle à son confident et l’existence de son travestissement, et sa véritable identité, la réaction de Marcellin est la suivante :

Quoy, vingt ans tous entiers auroient sans nul indice
Caché jusques icy cet étrange artifice ?
Quel charme a si longtemps trompé toute la Cour ? (I, 1, v. 81-83).

L’utilisation du mot « charme », à prendre ici au sens de « pouvoir magique », paraît significative car elle correspond à la notion d’aveuglement des victimes du travestissement due au système sémiotique que fonde la convention. Et la force de la convention explique que Yoland n’avance aucune justification à la méconnaissance de son travestissement par la cour pendant vingt ans mais qu’elle reprenne pour toute explication le mot «charme » employé par Marcellin :

Ce charme dureroit encor sans mon amour. (I, 1, v. 84).

Ce qui peut être interprété comme l’aveuglement des victimes du travestissement aurait pu durer indéfiniment puisque aucun indice ne vient rompre l’opacité du travestissement, pas même l’amour que ressent Yoland travestie pour Valère que39 personne ne perçoit en tant qu’indice de l’être féminin sous le praître masculin mais qui est le moteur du processus conduisant à la révélation du travestissement aux autres personnages qui en étaient victimes, donc de sa disparation.

Aucune précision n’étant apportée sur la voix dans le texte, nous ne pouvons que situer Fédéric par rapport aux tendances générales de l’époque :

Dans la deuxième moitié de l’époque, les exemples d’intégration de la voix au rôle ne sont guère

plus nombreux [que dans la première moitié]. C’est que, au moment où le problème aurait pu se

poser avec le plus d’acuité du fait des exigences grandissantes de la vraisemblance, travestisse-

ments et déguisements d’apparence devant des proches, celles-là mêmes des modifications d’iden-

tité qui exigent la superposition du plus grand nombre de signes pour légitimer l’aveuglement de

la victime, ont quitté définitivement les rivages des genres sérieux pour ceux de la comédie ou du

théâtre à machines – avec Tite qui est une tragi-comédie, Magnon paraît s’être trompé d’époque –

se mettant ainsi à l’abri des jugements de vraisemblance.

Fédéric datant de 1659 et étant une tragi-comédie, tout comme Tite, il est difficile de ne pas lui appliquer ce commentaire.

Être et paraître : adéquation et distorsion §

Lorsqu’une princesse se travestit en roi depuis sa naissance, le personnage de la princesse disparaît-il entièrement derrière le personnage de roi ou transperce-t-il le déguisement ? Les notions d’adéquation et de distorsion permettent de comprendre les relations possibles entre personnage fictif et personnage véritable. Rappelons les définitions de ces deux notions données par Georges Forestier :

Ou bien les signes du déguisement permettent un recouvrement total de l’apparence intitiale, et on

parlera d’adéquation entre le paraître et l’être. Ou bien, inversement, […] le personnage déguisé

laisse transparaître involontairement des parties de son moi véritable ; il y a alors distorsion entre

le personnage et son rôle40.

Mais adéquation et distorsion ne sont pas exclusives l’une de l’autre :

En théorie, la distorsion entre le personnage et son rôle est un jeu opposé à l’adéquation entre l’être

et le paraître. Mais tout en s’excluant mutuellement, ces deux types de relations peuvent se succéder

au cours d’une même pièce. On peut même dire qu’il ne peut y avoir distorsion qu’à partir de l’ins-

tant où il y a eu auparavant une période d’adéquation qui a posé l’identité fictive du personnage dé-

guisé41.

Les rapports entre l’identité véritable de la princesse et l’identité fictive de roi sont-ils une alternance entre adéquation et distorsion ? Quelle est la nature de cette distorsion ? Quelles en sont les conséquences pour le personnage de princesse travestie ?

Dans sa thèse, Georges Forestier note :

Chez la plupart des héros (ou héroïnes) de tragi-comédie et de comédie – ceux, du moins, qui ne

changent jamais de condition et qui ne revêtent pas de déguisement ostensible – la superposition

des divers signes qui expriment le déguisement n’est jamais subvertie par quelque distorsion qui

interviendrait dans le cours de l’action42.

Cette remarque est-elle vérifiée dans le cas du travestissement de Yoland ?

La convention, en instaurant un système sémiotique, permet que seul le costume représente le travestissement. De ce fait, même si Yoland travestie en roi a une voix et un visage féminins, l’opacité sur une identité véritable et donc l’aveuglement des victimes est possible. Encore faut-il que cette opacité et donc l’adéquation de l’identité véritable et de l’identité fictive soit maintenue aussi par le discours du personnage travesti. Puisqu’il ne s’agit pas pour Yoland, princesse travestie en roi afin de conserver son trône, de reconquérir un fiancé volage en séduisant sa rivale, développer un discours et un comportement séducteurs pour dissimuler son identité n’est pas nécessaire. Les seuls personnages victimes du déguisement que Boyer nous montre en présence de Yoland sont essentiellement Camille, la reine napolitaine qui attend impatiemment le secours du « roi » pour recouvrer son trône, et Valère, le jeune homme dont Yoland est secrètement amoureuse depuis six ans et qui, lui, aspire à la main de Camille par pure ambition. A la seconde scène de l’acte I, Camille reproche au « roi » de ne pas avoir fait son devoir, c’est-à-dire de ne pas avoir chassé les mutins qui se sont emparés du trône de Naples, situation qui pourrait être propice à une certaine clairvoyance de la part de Camille. Or, l’opacité reste complète car, d’emblée, Yoland, met en avant son manquement à son devoir de roi et, ce faisant, se met en adéquation avec son identité fictive :

Pardonnez grande Reyne,
Si je m’acquite mal de ce que je vous doy ;
Imputez ces delais aux soins d’un nouveau Roy. (I, 2, v. 114-116).

En reconnaissant que les plaintes de Camille sont fondées (« Je ne me defens point d’une si juste plainte. » V. 145), Yoland reste en adéquation avec son identité fictive et maintient l’opacité de son travestissement. Ceci lui permet de développer une première série de paroles à double entente où « il » évoque la pitié que Camille devrait éprouver pour « lui » (v. 146-152) et alors que Yoland fait allusion à « un respect plus fort que l’espoir d’en guérir » (v. 179), Camille ne soupçonne à aucun moment la vérité. Elle interprète son inertie comme un manquement à l’honneur (« Nos mutins devenus plus hardis, et plus forts […] vous feront rougir de tant de négligence. » v. 191 et 193). Lorsque le « roi » lui promet de lui venir en aide, les termes utilisés sont suffisamment vagues pour éviter un nouveau risque de distorsion :

Nous sçaurons prévenir une telle insolence. (I, 7, v. 194).

Le « roi » se garde bien de dire qu’il mènera lui-même le combat – tâche qui sera déléguée à l’amiral Fédéric – ce qui pourrait peut-être43 révéler une distorsion entre l’être et le paraître de Yoland, mais aussi parce que la distorsion se situe entre l’être et le discours de la princesse travestie.

Dans cette première scène entre Yoland travestie et un personnage victime du déguisement, la distorsion produit un effet psychologique44, l’état d’angoisse dans lequel se trouve la princesse travestie en roi, prisonnière de son identité fictive et d’un secret qui l’isole :

Prince,ou Roy, c’est ce rang qui fait toute ma peine :
Entre les mains d’un Pere il contraignoit mon cœur,
Dans mes mains il le fait avec plus de rigueur ;
Et je souffre aujourd’huy, maistre de sa puissance,
Le joug qu’il imposoit à mon obeïssance.
Je crûs qu’après sa mort le rang qu’il m’a quitté
Rendroit à mes désirs un peu de liberté :
Mais je connoissois mal l’orgueil du Diadéme ;
Prince, j’estois captif, Roy, je le suis de méme ;
Et ce rang glorieux n’a qu’un éclat trompeur,
Qui fait à méme temps, et cache mon malheur. (I, 2, v. 166-176).

La seconde scène où s’affrontent le « roi » et Camille est analysée par Georges Forestier comme une variante au paradigme de la distorsion la plus extrême que constitue Agésilan de Colchos de Rotrou45. Nous citons cette analyse :

[…] les variantes s’expriment au plan des conséquences. Dans Fédéric de Boyer, « le Roy »

(c’est-à-dire la princesse Yoland travestie ) reproche à la reine d’un pays voisin, venue lui ré-

clamer du secours,de lui enlever Valère, dont elle est secrètement amoureuse. L’habileté de la

construction de la scène nous incite à en rapporter le passage essentiel. La scène comporte qua-

tre participants : le « Roy », son confident Marcellin, la reine Camille et sa confidente Florise.

LE ROY
Venez, venez vanter le pouvoir de vos yeux,
Valere a ressenti leurs traits victorieux.
Vous me l’ôtez, Madame, et quand ma main s’apprête
D’aller de vos mutins dissiper la tempête,
Vous m’ôtez le repos que je vous ai promis.
Est-ce pour m’arracher le seul bien où j’aspire
Que le Ciel en courroux vous dérobe un empire ?
Je perdrai plus par vous que vous n’avez perdu.
Si vous perdez un Sceptre, il vous sera rendu.
Et pour vous consoler d’un destin si contraire,
Vous régnez cependant sur le cœur de Valère.
MARCELLIN
Vous parlez en Amante au lieu d’agir en Roi.
LE ROI
Les transports de mon Sexe m’échappent malgré moi.
CAMILLE à Florise
Le Roi m’aimerait-il ? Tu vois sa jalousie.
Feignant d’aimer Valère,irritons son amour. (III, 8, v. 1031-1047).

Les effets des principes de concentration et de vraisemblance que réclamaient les théoriciens clas-

siques se font sentir ici et nous éloignent d’Agésilan de Colchos. La distorsion entre le personnage et

son rôle est aussi sensible que dans la tragi-comédie de Rotrou. Mais elle s’exprime de façon plus re-

tenue à travers le verbe du personnage, alors même que les sentiments qu’il exprime sont particulière-

ment violents. En outre, la situation imaginée par Boyer permet de mettre la distorsion sur le compte

des sentiments amoureux que le « Roi » nourrirrait à l’égard de la reine Camille, rendant ainsi la situa-

tion parfaitement vraisemblable. On voit en même temps comment les différences de mise en œuvre de

la distorsion s’exercent au plan des conséquences. La contradiction entre l’être et le paraître ne produit

plus seulement chez le public un délicieux sentiment de supériorité ironique comme dans la tragi-comé-

die de Rotrou. Elle permet de créer un quiproquo sentimental, en faisant croire à Camille que « le Roi »

est jaloux d’elle.Elle permet surtout de mettre l’accent sur les conséquences psychologiques du dégui-

sement : ici pour le personnage déguisé ; ailleurs – et c’est le cas le plus fréquent – pour les victimes du

déguisement46.

L’échange entre Marcellin et le roi a pour fonction de souligner la distorsion entre le discours d’« amante » et l’apparence masculine de Yoland qui ne rompt pourtant pas l’opacité du déguisement mais il marque aussi le passage de la distorsion à l’adéquation au cours de la scène. En effet, après avoir parlé en « amante » (v. 1043), Yoland parle en roi (« Je change de discours, et je vous parle en Roy. » V. 1060), ce qui non seulement met fin à la distorsion mais est conforme à la vraisemblance qui veut que, travestie en roi, Yoland en adopte le discours, en l’occurrence par l’utilisation du thème de la mésalliance (v. 1050-1080).

La scène 7 de l’acte II où s’opposent cette fois-ci Valère et le « roi » donne également lieu à des distorsions entre l’être et le paraître, suscitant un effet pathétique pour la princesse travestie. Dans cette scène, Fabrice et Valère demandent l’arbitrage du « roi » car ils se disputent tous deux la main de Camille, Fabrice par amour, Valère par ambition. Yoland tente en des termes pathétiques de le convaincre de renoncer à Camille :

LE ROY
Laisse à ton Frere un soin pour luy si plein de charmes,
Et daigne m’épargner de mortelles alarmes.
Regne avec moi, Valere, et calme ce transport
Qui met tout ce que j’aime entre les mains du Sort.
…………………………………………………….
VALERE
Je verray tant de gloire, et vous voudriez, Seigneur,
Laisser à mon espoir échapper tant d’honneur ?
Seigneur, est-ce m’aimer ?
LE ROY
Ah! Valere, je t’aime,
J’en atteste le Ciel beaucoup plus que moy-méme.
Veux-tu quitter un Roy qui t’a mis dans son cœur ?
Luy qui t’a revestu de toute sa faveur,
Et t’a presque accablé de sa magnificence ?
Quelle amitié jamais eust plus de violence ?
Que faut-il faire encor pour te la témoigner ? (II, 7, v. 711-714 ; v. 721-729).

Ces paroles à double entente manifestent la distorsion entre l’identité réelle et l’identité fictive de Yoland et cette distorsion reflète le malaise du personnage travesti prisonnier de son déguisement. Cette distorsion peut être attribuée au lien qui unit le roi à son sujet et à la conception que l’on s’en faisait au XVIIe siècle et que Jean-Marie Apostolidès décrit de la façon suivante :

Avant de représenter l’incarnation de l’Etat, le monarque apparaît comme le suzerain des suzerains,

le souverain universel à qui chacun doit hommage. Loin d’être une relation froide ou convenue, ce

rapport de vassalité est vécu sur un mode affectif intense. […] Chaque aristocrate qui se met au ser-

vice du roi fait un « don de sa personne » à la cause monarchique et sa fidélité peut aller jusqu’à la

mort. Il s’agit donc de l’attachement passionné d’un être qui s’offre tout entier à un autre47.

Dans ce contexte, les reproches faits par le « roi » à son favori Valère et l’amitié violente qui les unit sont vraisemblables. Un affrontement du même ordre a lieu entre les mêmes personnages à la scène 6 de l’acte III. Un billet que Yoland fait parvenir à Valère l’incite à aspirer « hardiement à l’amour d’une Reyne ». Un quiproquo en résulte car Valère croit à un encouragement du « roi » à aspirer à la main de Camille. Dans cette scène, le « roi », pensant que Valère a appris toute la vérité, l’incite à tout espérer. Valère lui apprend donc qu’il aime Camille, d’où colère du « roi » et nouvelle distorsion que l’on pourrait attribuer à un sentiment amoureux que le « roi » éprouverait pour Camille, ce qu’il dément. Cette distorsion manisfeste à nouveau l’angoisse du personnage prisonnier et piégé par un travestissement qui était destiné à l’origine à favoriser ses ambitions mais qui est devenu une entrave. La princesse travestie développe donc un discours qui lui est propre lorsqu’elle se trouve comme ici dans une situation de distorsion telle, qu’elle rompt toute possibilité d’être comprise par les autres personnages totalement victimes de l’illusion. En effet, ne pouvant pas mettre les paroles de Yoland sur le compte de la jalousie, Valère ne trouve plus qu’à repondre :

Quel est donc ce discours que je ne puis comprendre ? (III, 6, v. 1005).

Et Yoland de répliquer :

Cruel, c’est ton amour qui ne veut pas l’entendre. (III, 6, v. 1006).

Un échange similaire avait lieu à la scène 2 de l’acte I au cours de la première confrontation entre le « roi » et Camille :

LE ROY
Mais pourquoy vous troubler d’une plainte si vaine,
Quand vous n’entendez rien de l’excès de ma peine,
Et qu’un respect plus fort que l’espoir d’en guérir,
Me defend de parler, et de me secourir ?
CAMILLE
Seigneur, dans ce discours je ne puis rien comprendre. (I, 2, v. 177-181).

Le pathétique présent dans le discours de Yoland travestie au cours des passages de distorsion réside donc dans le fait que le seul pouvoir de son discours est de constater son impuissance à susciter autre chose que l’incompréhension chez les personnages victimes de l’illusion et donc son propre isolement, emprisonnée qu’elle est dans le carcan de son travestissement.

Cependant, malgré ces scènes de distorsion, l’aveuglement des victimes reste total et le pathétique du discours de Yoland travestie n’est perçu par les personnages victimes du déguisement que comme un discours opaque qui ne suscite en eux qu’incompréhension et n’est jamais le point de départ du doute. Ainsi, l’angoisse présente dans les passages de distorsion n’est jamais perçue par les autres personnages comme un indice de sa véritable identité. Boyer choisit de respecter le principe d’aveuglement général de la tragi-comédie, ce qui lui permet de multiplier les scènes de distorsion et de donner une épaisseur psychologique au personnage de Yoland renforcée encore par l’immobilisme auquel est contraint le « roi », puisque c’est Fédéric qui agit pour Yoland. Seul le public reçoit les marques de la véritable identité du « roi » que sont les passages de distorsion et de paroles à double entente puisqu’il se trouve dans une situation d’ironie depuis la première scène de la pièce où le « roi » avoue le secret de son travestissement à son confident. Seule la convention de l’aveuglement systématique explique qu’une pièce entière soit construite sur un travestissement de naissance et permet d’accepter que nul ne reconnaisse l’identité féminine sous le travestissement en roi.

Rhétorique du déguisement §

Lorsque nous avons examiné la distorsion et l’adéquation de l’identité fictive et de l’identité réelle du personnage de la princesse Yoland travestie en roi, nous avons constaté que le personnage de princesse transparaissait parfois sous le déguisement de roi. Lorsqu’un même personnage est ainsi dédoublé en deux identités, l’une véritable, l’autre fictive, comment fonctionne le discours prêté par l’auteur à son personnage ?

Quand Yoland travestie en Manfrede s’exprime, il existe trois types de rapports entre son discours et sa double personnalité :

  • – Yoland apparaît aux yeux des autres personnages sous sa véritable identité et son discours est conforme à cette identité véritable ;
  • – Yoland apparaît aux yeux des autres personnages sous son identité fictive de roi et son discours est conforme à cette identité fictive ;
  • – Yoland apparaît aux yeux des autres personnages sous son identité fictive de roi et son discours n’est pas conforme à cette identité fictive mais à son identité véritable.

La seconde possibilité revient à mentir aux personnages victimes du travestissement. Il s’agit d’un type de relations simple entre l’être et le paraître, ainsi que le précise Georges Forestier :

Dans les pièces qui mettent en œuvre un déguisement dramatique, les relations verbales entre

l’être et le paraître sont […] moins complexes. La rhétorique du déguisement s’y résout, en effet,

dans l’expression exclusive du faux, autrement dit du mensonge48.

Les passages de mensonge sont peu nombreux dans la pièce. C’est par exemple le cas du début de la scène 6 de l’acte IV. Pour détourner Camille de Valère, le « roi » a décidé de faire semblant d’aimer Camille (II, 9) alors que depuis le début de la pièce, il n’a jamais fait de fausses déclarations d’amour à Camille mais s’est contenté de lui promettre de se conduire en roi, c’est-à-dire de l’aider à recouvrer son royaume. Le « roi », dans ce passage, feint d’aimer Camille :

Madame, je reviens ou toucher vostre cœur,
Ou mourir à vos pieds d’amour et de douleur.
Quand contre vos mutins pressant vostre vengeance,
Je vay vaincre, et vainqueur craindre pour vostre absence,
Pour retenir un bien dont mon cœur est jaloux,
Mon cœur laisse échaper tout ce qu’il sent pour vous. (IV, 6, v. 1271-1276).

Dans ce passage, le mensonge se désigne comme tel aux yeux du public puisqu’il a été présenté antérieurement comme une feinte destinée à faire avancer l’intrigue. Puisque le personnage de Yoland est travesti en roi et que ce roi doit épouser une reine, on peut s’attendre à ce que fasse partie de son déguisement un sentiment amoureux qu’« il » éprouverait à l’égard de cette reine qui lui est promise. De ce sentiment amoureux, il est d’ailleurs question à la première scène de confrontation entre le « roi » et Camille (I, 2), mais il s’agit de l’amour que le « roi » éprouve pour Valère – ce que seul le public comprend – même si Camille, qui ne peut que se méprendre, en dénonce la médiocre qualité (« D’une si foible amour, Seigneur, je vous dispense. » v. 197). Quand à la scène 9 de l’acte II, le « roi » décide, sur les conseils de son confident, de feindre des sentiments amoureux à l’égard de Camille, c’est faire assister le spectateur à la mise en place du discours mensonger du personnage travesti aussi bien que faire avancer l’intrigue par ce stratagème.

La troisième possibilité est celle où Yoland apparaît aux yeux des autres personnages sous son identité fictive de roi et où son discours n’est pas conforme à cette identité fictive mais à son identité véritable. L’identité véritable de la princesse transparaît sous le discours du « roi », ce qui permet le développement d’une « rhétorique du vrai et du faux49 ». Quand le personnage de Yoland travestie s’exprime de telle façon que son discours puisse être compris de deux façons différentes, l’une étant le reflet de sa véritable identité, l’autre pouvant être perçue comme le discours correspondant à son identité fictive, elle utilise un discours « à double entente »50. En voici la définition :

La rhétorique du vrai et du faux est l’un des modes d’expression de ce qu’on nomme traditionel-

lement l’ironie. […] A côté de l’ironie classique qui repose sur l’antiphrase ou, plus discrètement

sur l’atténuation de la pensée, la seconde forme d’ironie, autrement appelée double entente, con-

siste à faire « exprimer une idée de telle manière que sous les mêmes mots […] une idée

toute différente puisse être perçue »51.

Plusieurs exemples de paroles à double entente sont présents dans Fédéric. Dans la première scène de confrontation entre le « roi » et Camille, celui-ci, à qui la reine reproche de ne pas l’avoir encore secourue, rétorque :

Mais si vous connoissiez avec quelle contrainte
Je difere un secours que je vous ay promis,
Et que par la rigueur des desseins ennemis
Ce Roy, qui doit s’armer pour le secours d’une autre,
Soûpire pour un mal bien plus grand que le vostre ;
Vous passeriez bien-tost d’un si juste courroux
A la pitié d’un Roy plus à plaindre que vous. (I, 2, v. 146-152).

Après que Camille l’a interrogé sur la nature de cette « contrainte », lui demandant s’il s’agit de la récente mort de son père, le « roi » répond par la négative puis ajoute :

Bien loin de souhaiter la grandeur souveraine,
Prince, ou Roy, c’est ce rang qui fait toute ma peine :
Entre les mains d’un Pere il contraignait mon cœur,
Dans mes mains il le fait avec plus de rigueur ;
Et je souffre aujourd’huy, maistre de sa puissance,
Le joug qu’il imposoit à mon obeïssance.
Je crûs qu’après sa mort le rang qu’il m’a quitté
Rendroit à les desirs un peu de liberté :
Mais je connoissois mal l’orgueil du Diadéme ;
Prince, j’estois captif, Roy, je le suis de méme ;
Et ce rang glorieux n’a qu’un éclat trompeur,
Qui fait à mesme temps, et cache mon malheur.
Mais pourquoi vous troubler d’une plainte si vaine,
Quand vous n’entendez rien de l’excés de ma peine,
Et qu’un respect plus fort que l’espoir d’en guérir,
Me defend de parler, et de me secourir. (I, 2, v. 165-180).

Les phrases : « Mais si vous connoissiez avec quelle contrainte / Je difere un secours que je vous ay promis. » ou « Et qu’un respect plus fort que l’espoir d’en guérir, / Me defend de parler, et de me secourir. » ont un signifié patent52 (je ne peux pas vous donner mon secours car je subis une contrainte) et un signifié latent (je ne peux pas vous donner mon secours parce que je ne suis pas roi mais une princesse travestie en roi). Dans le signifié patent, s’entremêlent vérité et fiction car il est vrai que le « roi » ne peut secourir Camille car « il » est prisonnier d’une contrainte mais la véritable nature de cette contrainte n’est pas révélée à Camille qui se contente de constater l’existence d’un secret dont elle ne cherche pas à percer le mystère. Camille, d’ailleurs, ne cherchera pas davantage par la suite à en connaître plus sur le secret du « roi », si bien que la seule fonction de ce passage en ce qui concerne l’action, semble être la mise en route de l’action qui conduira à chasser les mutins de Naples et de répondre ainsi aux attentes de Camille.

A la scène 7 de l’acte II, Valère, disputant à son frère la main de Camille, demande en vain l’appui du « roi », ce qui donne lieu à un passage de paroles à double entente :

Veux-tu quitter un Roy qui t’a mis dans son cœur ?
Luy qui t’a revestu de toute sa faveur,
Et t’a presque accablé de sa magnificence ?
Quelle amitié jamais eust plus de violence ?
Que faut-il faire encor pour te la témoigner ? (II, 7, v. 725-730).

Ici aussi les paroles du « roi » ont deux signifiés différents : la signifié patent est : « Valère, je t’aime car tu es mon favori » et le signifié latent est : « Valère, j’éprouve des sentiments amoureux pour toi. » Au point de vue de l’action, ce passage de paroles double entente a pour fonction de provoquer une crise entre le « roi » et Valère. A la suite de cette crise, Fédéric sera mis au courant par Marcellin des sentiments du « roi » à l’égard de Valère et décidera de lui laisser espérer la main de Camille.

Dans ces exemples, les paroles à double entente ont un signifié patent qui peut paraître vrai. Mais la dialectique du vrai et du faux est exprimée d’une autre façon dans Fédéric, celle du paraître faux53. Nous reproduisons ici l’essentiel de cette analyse développée par Georges Forestier :

La situation est celle d’une joute verbale entre « Le Roi » […] et la reine d’un Etat voisin venue

lui réclamer du secours et désireuse d’épouser Valère, pour lequel « Le Roi » meurt d’amour sans

pour autant oser se dévoiler. Nous prenons le dialogue au moment où il est question de « la gloi-

re » qu’il y a pour une reine à faire monter un sujet jusqu’à elle en l’épousant :

LE ROI
Une Reine s’apprête à vous la disputer.
CAMILLE
Cette rivale encore ne nous est pas connue.
LE ROI
Elle se fera voir trop tôt pour votre gloire.
CAMILLE
Si vous la secondez à m’ôter la victoire,
J’ai du moins la douceur de rendre un Roi jaloux.
LE ROI
Je le suis, il est vrai, mais ce n’est pas de vous. (III, 8)

On distingue parfaitement dans ce passage comment s’organise le processus ironique. En désignant

la reine qu’elle deviendra sitôt qu’on lui aura permis de révéler son sexe, l’héroïne ( « Le Roi » )

peut parler de cette reine comme d’une tierce personne, sans mentir, ni jouer sur sa double identité :

seule s’exprime sa véritable personnalité. Mais cela ne dure guère. A la fin de ce fragment de scène,

Camille ramenant la discussion sur « le roi », les conditions d’énonciation qui permettaient à l’héroï-

ne de parler sans masque tout en restant masquée sont détruites, et elle est contrainte de s’exprimer

à nouveau au nom de son personnage fictif54.

Toujours à cette scène 8 de l’acte III, le « roi » et Camille s’affrontent à propos de Valère et Yoland se profile derrière son travestissement puisqu’elle se laisse emporter à un point tel par la jalousie que Marcellin est obligé de lui faire remarquer que son discours n’est pas celui qui sied à un roi (v. 1031-1043). Le « roi » décide alors de changer de discours en mettant Camille en garde : une reine ne saurait baisser les yeux sur un sujet. Mais si le « roi » adopte un discours de roi en développant le thème de la mésalliance, il s’agit toujours pourtant du discours de la Yoland jalouse (« Mais forçons la fureur dont mon âme est saisie » v. 1045), subtilement maquillé en discours de souverain soucieux de la gloire de Camille. La rhétorique du vrai et du faux est ici à l’œuvre et c’est ce que signifie la remarque de Camille :

Devenez-vous si-tost à vous-méme contraire ? (III, 8, v. 1053).

Yoland reste sans arrêt présente derrière le personnage de roi et c’est ce que veut nous faire comprendre Boyer en mettant en place un « déguisement rhétorique »55.

Le travestissement, le spectateur, le lecteur §

Après avoir envisagé le fonctionnement du travestissement de Yoland sous l’angle des relations entre les personnages, il faut l’envisager sous l’angle des relations entre l’auteur, l’œuvre et le public, c’est-à-dire examiner la notion de « désignation »56 dans Fédéric.

Nous avons vu plus haut qu’aucune didascalie ne donne de précision sur les marques physiques de ce déguisement d’apparence. Le nom de Yoland lui-même n’est prononcé qu’à la dernière scène. Il en va différemment des indications présentes dans le texte et qui sont destinées au lecteur. Dans toutes les rubriques de scène et de dialogue, la princesse travestie est désignée comme « Le Roy », c’est-à-dire sa fonction, son rôle dans la pièce. Dans la liste des dramatis personae elle est désignée comme « déguisée en Roy sous le nom de Manfrede » mais ce nom ne sera repris nulle part ailleurs dans le texte, Boyer préférant sans doute insister sur la fonction de son personnage travesti. Alors qu’à la scène 7 de l’acte IV, la véritable identité de Yoland est révélée au grand jour, la princesse continue d’être dénommée de la même façon et ce n’est qu’à la dernière scène que le nom de Yoland remplace celui de « Roy » dans les rubriques de scène et de dialogue. L’explication de cette modification semble être que la révélation du véritable nom de la princesse ayant été faite par Marcellin à la première scène de l’acte V (« Yoland est son nom », v.1490), c’est cette dénomination qui est désormais utilisée. Notons encore qu’en choisissant cette formule de nomination de son personnage travesti, Boyer s’écarte de la norme qui est de « conserver durant toute la durée du rôle fictif la mention du nom initial du personnage, dès lors que le public et les lecteurs sont informés préalablement ou assez rapidement s’il s’agit d’un déguisement mis en place avant le début de l’action – du rôle fictif assuré par le personnage57. »

La « signalisation » est une façon de mettre en place le déguisement en vue d’informer le spectateur de l’existence de ce déguisement.

Comme les déguisements ne sont pas tous introduits de la même manière, il est différents types d’in-

formation. Le déguisement peut avoir été mis en place avant le début de l’action, donc hors la vue

des spectateurs – ce qui est la règle générale pour les ignorances d’identité. […] Nous parlerons de

signalisation […]58.

Le spectateur est informé du travestissement de Yoland dès la scène d’exposition au cours d’un dialogue avec son confident. Si Yoland explique à Marcellin la cause du déguisement et même si elle précise que Fédéric sur déguiser son « Sexe avec tant de secret » qu’elle « avoit conceu l’espoir de la grandeur suprême », la façon d’amener l’information du travestissement apparaît artificielle. Molière, dans Le Dépit amoureux, dont il est probable que Boyer se soit inspiré, s’est montré plus habile : l’information sur le travestissement apparaît à la première scène du deuxième acte au cours d’un dialogue entre Ascagne (Dorothée déguisée en homme) et sa confidente Frosine. Mais Frosine, contrairement à Marcellin, est déjà au courant du travestissement et l’aveu d’Ascagne ne porte successivement que sur ses sentiments pour Valère, sur son mariage avec celui-ci et sur le fait que Valère ignore la véritable identité de sa femme. Molière a donc su ménager un triple effet de surprise pour Frosine et le public en évitant l’invraisemblance puisque Frosine est au courant du travestissement59.

Fonctions dramaturgiques du travestissement §

Quelques années après Fédéric, Boyer reprend le thème de l’usurpation de pouvoir dans Oropaste ou le faux Tonaxare. Mais, pour cette pièce, il n’utilise pas le procédé du travestissement féminin. Pour quelles raisons Boyer a-t-il choisi avec Fédéric le travestissement féminin pour traiter ce thème ? Pour le comprendre, il faut distinguer entre sujet de la pièce et thème de la pièce :

Le sujet, c’est l’histoire, ou la « fable » […]. Le thème, c’est l’exploitation des éléments qui

se surajoutent au sujet pour empêcher que l’histoire se déroule linéairement60.

Le sujet de Fédéric est donc l’accession au pouvoir d’une princesse dans un pays où normalement elle n’a pas d’y accéder et son mariage avec l’un de ses sujets. Le thème se compose de tous les épisodes entraînés par le travestissement de Yoland : rivalité de Valère et de Fabrice pour obtenir la main de Camille, jalousie de Yoland, rivalité de Fédéric et de Valère, quiproquo dû au billet, amour du « roi » envers Camille.

Pour construire une pièce sur l’usurpation de pouvoir, Boyer aurait pu utiliser une autre configuration que celle du travestissement féminin et c’est précisément ce qu’il a fait dans d’autres pièces : fils supposé à la place du véritable héritier de la dynastie (Tyridate), sosie ayant pris la place du roi véritable (Oropaste ou le faux Tonaxare). Si Boyer a choisi avec Fédéric d’utiliser le travestissement féminin, c’est qu’il possédait outre la même fonction instrumentale que le fils supposé ou le sosie, d’autres fonctions spécifiques.

Le travestissement féminin est tout d’abord en lui-même un spectacle apprécié du public et c’est certainement ce qui explique que, bien que la véritable identité de Yoland soit connue depuis la scène 8 de l’acte IV, celle-ci apparaît sur scène sous son travestissement jusqu’à la fin de la pièce, ce qu’elle souligne, pendant cette dernière scène (« Vous me voyez encor sous ce déguisement. », v. 1637), ce qui prouve que la persistance du travestissement ne va pas de soi et Yoland avance d’ailleurs une justification :

Vous me voyez encor sous ce déguisement ;
Honteuse de souffrir un triste changement,
Je me cache à moi-méme. (V, scène dernière, v. 1687-1688).

De plus, l’utilisation du travestissement est créatrice d’effets : effets pathétiques entraînés par la distorsion, situations de quiproquo, paroles à double entente suscitant des effets d’ironie. Présent dans quinze scènes, le personnage de princesse travestie est beaucoup montré par Boyer, bien qu’il ne joue qu’un rôle secondaire par rapport au personnage de Fédéric, car il exerce une fonction décorative. Le travestissement féminin satisfait « le plaisir des yeux »61. Fédéric fut joué à l’Hôtel de Bourgogne et « le public du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne devait vouloir qu’on l’abreuvât de travestis féminins62. » Le travestissement féminin constituant une transgression – le travestissement s’accompagne d’un sentiment de honte pour Yoland – et cette transgression est ici double, puisque l’interdit de l’usurpation dynastique est aussi transgressé – comportait pour le public un attrait supplémentaire.

Le travestissement est à l’origine d’effets pathétiques dans les moments d’exaspération de la distorsion entre l’être de la princesse et le paraître de roi. En effet, Yoland est cantonnée dans un rôle entièrement passif puisque c’est Fédéric qui mène l’action et prend des initiatives. De ce fait, elle ressent avec une particulière acuité le caractère étouffant de son travestissement qui, de stratagème qu’il était à l’origine, est devenu un carcan, puisque c’est l’obstacle qui le sépare de Valère. Cette prison devient même à ce point insupportable que Yoland tente à plusieurs reprises de faire éclater la vérité (voir principe de l’action empêchée ci-dessous) avant que Marcellin ne l’en empêche, ce qui porte à son summum l’effet de pathétique d’un personnage qui ne maîtrise pas son destin.

Dans Fédéric, l’effet d’équivoque sexuelle n’est jamais présent. Même lorsque le « roi » feint d’aimer Camille, le public sait qu’il s’agit d’un stratagème pour éloigner Camille de Valère (IV, 6) et Boyer ayant pris soin d’introduire un autre personnage dont Camille est éprise et d’en faire une princesse très soucieuse de sa gloire, aucun sentiment équivoque n’apparaît dans cette scène. Si Camille est sensible au fait que le « roi » dise éprouver une flamme à son égard, c’est parce que son orgueil de reine est à ce moment satisfait.

Boyer met donc en scène un travesti féminin dont la fonction dramatique est d’être l’instrument de l’usurpation de pouvoir, association dont il convient de souligner l’originalité, et dont les fonctions dramaturgiques consistent essentiellement dans l’effet de pathétique suscité par le travestissement et où l’équivoque sexuelle n’est jamais présente, la princesse travestie n’étant dotée d’aucun charme qui émanerait de sa féminité toujours présente sous son travestissement, contrairement par exemple au personnage de travesti féminin que Boyer met en scène dans sa pastorale Lisimène ou la jeune bergère. C’est donc à dessein que Boyer n’exploite pas cet effet, pensant peut-être que l’introduction de l’équivoque sexuelle heurterait des bienséances dans une tragi-comédie où le personnage est travesti pour une raison aussi sérieuse que la conservation du pouvoir politique et non la poursuite d’un volage. La fonction dramatique du travestissement qui est de servir de point de départ à toute la pièce apparaît donc peu importante, comparée à ses fonctions dramaturgiques dont la moindre n’est pas de satisfaire le goût du public pour le spectacle.

Mise en œuvre du « principe de l’action empêchée63 » §

En construisant une pièce où le travestissement, instauré avant le début de la pièce pour éviter que la dynastie de Sicile soit chassée par la maison d’Aragon, et où le travestissement devient un obstacle au début de la pièce puisqu’il interdit l’amour entre Yoland et Valère, Boyer écrit une œuvre obéissant au « principe de l’action empêchée »64. Georges Forestier définit ce principe de la façon suivante :

Ce qui est présenté au public, ce n’est pas une action où le déguisement sert à franchir l’obstacle mais

une action où l’obstacle est constitué par le déguisement d’un personnage. Cette inversion de la re-

lation habituelle obstacle-déguisement fonde ce que nous appelons le principe de l’action empêchée.

[…] Cette conception de l’action empêchée, qui fait du déguisement un obstacle, explique la construc-

tion et sous-tend la thématique d’un nombre non négligeable de pièces dans lesquelles le déguise-

ment tient une place de tout premier plan65.

Avec Fédéric, Boyer n’utilisait pas pour la première fois le principe de l’action empêchée, technique dramaturgique qu’il emprunte du reste à Corneille, mais c’est la première et unique fois qu’il associe ce principe au travestissement de naissance pour la conquête du pouvoir.

L’utilisation d’un travestissement féminin dans le cadre d’une tragi-comédie évite que le principe de l’action empêchée engendre une situation tragique : la vie de l’héroïne n’est à aucun moment en jeu, aucun complot n’est ourdi contre le « roi » au sujet duquel aucun personnage n’a de doute, aucun risque d’inceste n’est généré par le travestissement. Cependant, la situation pathétique est suscitée par le travestissement de la princesse et l’enferme dans une contradiction fondamentale car il lui faut à la fois éviter le mariage de Valère avec Camille et jouer le mieux possible son rôle de roi en raison de l’enjeu dynastique de la pièce.

L’expression du pathétique dû à cette contradiction est perceptible dans les échanges de Yoland avec tous les autres personnages, non seulement avec Valère et Camille, deux victimes du travestissement, mais également avec Fédéric et Marcellin substitut de ce dernier dans le déroulement du scénario à retardements – et qui sont pourtant deux personnages complices.

Avec Fédéric et Marcellin : le « roi » et Fédéric entretiennent des rapports de complémentarité et de dépendance. En effet, si le « roi » est cantonné dans la passivité, c’est parce que Fédéric mène l’action (combat contre les mutins menant à la récupération du trône de Camille, dévoilement de l’identité véritable en plein conseil où Fédéric se proclame roi). Du début à la fin de la pièce, Fédéric est le maître du destin de Yoland et c’est par son intermédiaire, parfois par celui de Marcellin qui se substitue à Fédéric, que se manifeste le principe de l’action empêchée. Différents échanges entre le « roi » et Fédéric le montrent. A la scène 3 du premier acte, alors que Fédéric encourage la princesse travestie hésitante à aspirer à la puissance royale, celle-ci ne pense qu’à accomplir le destin qui lui est promis mais elle est freinée dans ses projets par Fédéric :

Ton zele, Fédéric, emporte la victoire ;
Couronne promptement et mon Sexe, et ma gloire,
Je brûle, je languis sous ce déguisement.
Ah! que ne connois-tu l’excés de mon tourment!
Allons, allons forcer toute ma destinée.
FEDERIC
Attendez, attendez cette grande journée,
Où tout bien preparé pour un succés certain,
Nous puissions sans péril tenter ce grand dessein
Octave doit régler toutes nos avantures;
Sur son retour de Naple on prendra ses mesures;
De l’estat des mutins instruits par son rapport,
De Camille, et de vous, nous reglerons le sort. (I, 3, v. 265-276).

De même, à la scène 6 de l’acte III, Yoland ayant envoyé un billet à Valère, pense qu’il a tout découvert sur sa véritable identité mais s’aperçoit qu’il n’en est rien. Exaspérée, elle tente de tout lui dévoiler avant que Marcellin ne l’interrompe :

LE ROY
Mais pour confondre enfin ton ingrate froideur,
Il faut t’ouvrir moi-méme et mon sort, et mon cœur.
Sçache donc que je suis …
MARCELLIN
Helas! qu’allez-vous faire ? (III, 6, v. 1007-1009).

Suite du scénario à retardements à la scène suivante alors que Yoland souhaite à nouveau tout exposer à Valère :

LE ROY
Tu m’as dit qu’il devoit l’expliquer à Valere.
Sans doute qu’il le sçait, et feint de l’ignorer,
Pour adorer Camille, et me la préferer.
Afin de le convaincre, allons faire paroistre
Un destin que l’ingrat feint de ne pas connoistre.
MARCELLIN
Gardez-vous bien encor de l’aller mettre au jour,
C’est avec vostre rang exposer vostre amour :
Vostre Trône en péril, vous hazardez Valere. (III, 7, v. 1018-1025).

Ces différents exemples montrent un personnage travesti angoissé, car prisonnier de son déguisement, paralysé par la contradiction fondamentale dans laquelle le piège sa double personnalité. Il en est de même des paroles à double entente prononcées par le « roi » face à Valère et à Camille exprimant la même angoisse d’une identité réelle, contrainte de s’exprimer à travers une identité fictive.

A la scène 7 de l’acte II, Valère reproche à Yoland de vouloir l’empêcher d’épouser Camille. La princesse travestie qui ne peut révéler à Valère les sentiments qu’elle ressent pour lui, exprime par des paroles à double entente l’angoisse d’être prisonnière de son travestissement. A Valère qui lui demande si c’est l’aimer que d’offrir le trône de Camille à Fabrice, Yoland répond :

Ah! Valere, je t’aime,
J’en atteste le Ciel beaucoup plus que moi-méme.
Veux-tu quitter un Roy qui t’a mis dans son cœur ?
Luy qui t’a revestu de toute sa faveur,
Et t’a presque accablé de sa magnificence ?
Quelle amitié jamais eust plus de violence ?
Que faut-il faire encor pour te la témoigner ?
VALERE
Aimer moins mon Rival, et me laisser regner.
LE ROY
Je le voy bien ingrat, vous adorez Camille ;
Les beautez, les grandeurs de la Cour de Sicile,
Ne sçauroient arrester ce cœur ambitieux ;
Une Reyne a charmé vostre cœur, et vos yeux.
Voulez-vous estre Roy ? que vous faut-il pour l’estre ?
De mon rang, de mon cœur, n’estes-vous pas le maistre ?
Pour un espoir douteux qui charme vos desirs,
Me voulez-vous couster d’eternels déplaisirs ?
Ah! Je voy dans ces yeux cette ardeur infidelle,
L’ingrate avidité d’une grandeur nouvelle.
Hé bien, brûle à jamais de cette passion,
Donne-toy tout entier à ton ambition,
Je te feray regner, puis que c’est ton envie ;
Je te feray regner sans hazarder ta vie,
Donne-moi seulement le temps d’agir pour toy. (II, 7, v. 723-745).

De même, à la scène 8 de l’acte III, Yoland, qui a appris que Valère aime Camille – ou du moins prétend l’aimer puisqu’il s’agit ici d’ambition uniquement (III, 6) – reproche à la reine de Naples de vouloir lui arracher son favori :

Venez, venez vanter le pouvoir de vos yeux,
Valere a ressenty leurs traits victorieux.
Vous me l’ostez, Madame ; et quand ma main s’apreste
D’aller de vos mutins dissiper la tempeste,
D’aller mettre à vos pieds vos cruels ennemis,
Vous m’ostez le repos que je vous ay promis.
Est-ce pour m’arracher le seul bien où j’aspire,
Que le Ciel en couroux vous dérobe un Empire ?
Je perdray plus par vous que vous n’avez perdu,
Si vous perdez un Sceptre, il vous sera rendu ;
Et pour vous consoler d’un destin si contraire,
Vous regnez cependant sur le cœur de Valere. (III, 8, v. 1031-1042).

Le travestissement, s’il isole le personnage qui en est porteur, isole aussi les autres personnages dans l’erreur que constituent les quiproquos qu’il suscite. A la scène 4 de l’acte III, Valère montre à Fédéric un billet du « roi » dans lequel il encourage Valère à espérer l’amour d’une reine. Fédéric comprend que la reine en question n’est autre que Yoland elle-même, mais s’aperçoit que Valère se trompe en pensant que le « roi » l’encourage à espérer obtenir la main de Camille. Bien loin de mettre fin à ce quiproquo, Fédéric conforte Valère dans son erreur. A la scène suivante, nouveau quiproquo, puisque le « roi » pense que Valère a appris de Fédéric toute la vérité et est sur le point de se dévoiler lorsqu’ « il » comprend de quelle manière Valère a interprété le billet. Le travestissement de la princesse, qui est lui-même mensonge et apparence, engendre à son tour erreur et illusion, erreur du mensonge pris pour la vérité et illusion de l’apparence prise pour la réalité. Le principe de l’action empêchée permet ce jeu sur le vrai et le faux.

Thème de la mésalliance §

Même si Boyer choisit de construire sa pièce sur le thème du travesti de naissance, le thème de la mésalliance est tout de même présent dans Fédéric, comme il est présent sur le théâtre français depuis une trentaine d’années, même s’il n’est pas utilisé pour fonder le principe de l’action empêchée dans la pièce. Dans Fédéric, deux reines amoureuses d’un sujet (même si l’une n’est reine que potentiellement) sont mises en scène par Boyer : Camille éprise de Fabrice et Yoland de Valère. Or, nous constatons qu’elles tiennent des propos similaires.

Dans la scène 8 de l’acte IV, Yoland vient d’apprendre que l’existence de son travestissement a été révélée par Fédéric et donc que rien ne s’oppose plus à ce qu’elle avoue ses sentiments à Valère, si ce n’est qu’elle ne peut dire à un sujet qu’elle l’aime. Marcellin réplique alors :

Mais vaincrez-vous un feu si longtemps combattu ? (IV, 8, v. 1359).

Et Yoland de rétorquer :

Je ne te répons pas de ma foible vertu :
J’en auroy pour le moins pour garder le silence. (IV, 8, v. 1360-1361).

A la scène 3 de l’acte II, Florise, la confidente de Camille l’interroge sur ses sentiments à l’égard de Fabrice et Valère. Camille lui répond alors :

Ma fierté me permet d’engager deux grands cœurs
Pour soûtenir ma gloire, et vaincre les malheurs ;
Je ne puis obtenir d’un devoir trop severe,
Que je flate les Fils, quand j’attens tout du Pere ;
Que je souffre leurs feux, mais sans les ressentir ;
Que j’écoute leurs vœux, mais sans y consentir.
Aussi pour mieux flater leur esperance vaine,
Je veux rabatre un peu cette fierté de Reyne,
Et baisser pour ma gloire un rang si glorieux,
Et si trop de respect leur fait baisser les yeux,
Avec quelques regards porter dedans leurs âmes
Une innocente audace à leurs timides flames ;
Et sans trahir l’orgueil du rang où je me voy,
Aider à leurs soûpirs à venir jusqu’à moi.
FLORISE
Mais pouvez-vous flater ou Valere, ou Fabrice,
Sans qu’enfin vostre cœur s’oublie, ou se trahisse.
CAMILLE
Je puis aimer l’un d’eux, sans trop baisser mes yeux ;
Je voy dans l’un et l’autre un destin glorieux.
Dejà par mes bontez l’ambitieux Valere
A conceu tant d’espoir … (II, 3, v. 525-546).

De même, à la scène 4 du même acte, à Fabrice qui lui déclare son amour tout en se disant indigne d’une reine, Camille répond :

Et songez, pour en prendre un peu plus de courage,
Que l’amour de Fabrice est heureux en ce poinct
Qu’une Reyne le sçait et n’en murmure point. (II, 4, v. 608-610).

Les reines de Fédéric de Boyer sont semblables aux reines Isabelle et Elvire de DonSanched’Aragon de Corneille, comédie héroïque posant la problématique de la bienséance d’une reine. Si Valère et Fabrice ne sont pas comme Carlos des inconnus ayant accompli des exploits tels qu’ils ont gagné l’amour de souveraines, la façon dont Camille et Yoland évoquent leurs sentiments tout en les mettant à distance, rappelles l’attitude des reines cornéliennes.

A la scène 3 de l’acte II, Camille avoue à Florise qu’elle aime Fabrice mais ajoute qu’il lui est difficile d’aimer un sujet :

Fabrice dans mon cœur l’emporte sur son Frere ;
Mais comme je dédaigne un Roy qui n’aime pas,
Un Amant sans Couronne a de foibles appas. (II, 3, v. 520-522).

De même, Elvire, princesse d’Aragon dans Don Sanche d’Aragon, laisse entendre à Léonor, sa mère, ses sentiments pour Carlos en enchaînant aussitôt sur ce que son devoir lui impose :

Il a trop de vertus pour être téméraire,
Et si jamais ses vœux s’échapaient jusqu’à moi,
Je sais ce que je suis, et ce que je me doi. (Don Sanche d’Aragon, I, 1, v. 66-6866).

A la scène I du second acte de Don Sanche, Isabelle se plaint à sa dame d’honneur que son devoir de reine l’oblige à faire ses sentiments et la réponse de sa dame d’honneur résume l’attitude que toute reine amoureuse doit avoir :

BLANCHE
L’effort de votre amour a su se modérer,
Vous l’avez honoré sans vous déshonorer,
Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,
La grandeur d’une reine et l’ardeur d’une amante. (Don Sanche d’Aragon, II, 2, v. 387-390).

Concilier « la grandeur d’une reine et l’ardeur d’une amante », savoir laisser transparaître ses sentiments sans pour autant en faire l’aveu, tel est précisément l’attitude de Camille (v. 537-538 et 608-610). Quant à Yoland, elle n’est jamais apparue à Valère en tant que reine sans que celui-ci ignore ses sentiments. En effet, c’est Marcellin que prend l’initiative de révéler à Valère l’amour secret de Yoland, une fois que l’identité de celle-ci est connue, ce qui évite à la princesse d’avoir à avouer son amour à Valère. Qu’une reine avoue son amour à un sujet ne serait pas conforme à la bienséance mais alors que Marcellin lui propose de détromper Valère, elle refuse puisque, sans avoir eu à faire un aveu qui lui aurait coûté, elle laisse ainsi entendre ses sentiments, ce qui est une autre façon de tout dire, tout en ne disant rien.

Est-ce à dire que Boyer a, comme Corneille, fait de cette règle de bienséance un enjeu dramatique67 ? Si Yoland n’avoue pas ses sentiments à Valère, c’est parce qu’elle est travestie en roi et non pas pour « ranger ses passions dessous sa vertu68 », tout au moins tant que le travestissement fait obstacle car il occulte la problématique de la bienséance du caractère d’une reine. Ce n’est qu’une fois la véritable identité de Yoland révélée que cette question surgit. De plus, lorsque, à la scène 9 de l’acte IV, Valère est pour la première fois confronté à Yoland depuis qu’elle est telle aux yeux de tous, elle lui confirme l’aveu qu’a anticipé Marcellin, parce qu’elle porte toujours son habit d’homme (voir v. 1412-1414). De plus, Valère accepte aussitôt qu’une princesse peut l’aimer. D’autre part, si Camille encourage Fabrice sans pour autant avouer ses sentiments, celui-ci n’en est pas pour autant plongé dans le désespoir, puisqu’il s’écrie :

O Miracle d’amour, que l’Amour n’ose croire! (II, 6, v. 611).

Il n’existe donc pas dans Fédéric comme c’est le cas dans Don Sanche, de transformation de la question de la bienséance du caractère d’une reine en enjeu dramatique. Dans Fédéric, si l’inégalité de rang est évoquée, la mésalliance n’est pas « perçue comme un véritable danger69 ». Camille et Yoland, en tant que reine ou princesse, pratiquent « la retenue amoureuse70 », elles n’en sont pas moins des héroïnes de tragi-comédie qui finissent par transgresser l’interdit pesant sur l’inégalité de rang qui, d’ailleurs, est relativisée par le fait que Fédéric est devenu roi.

Le traitement de l’enjeu politique §

Boyer ne place pas Fédéric en Sicile par hasard, mais parce que « les Femmes ne sçauraient régner dans la Sicile » (v. 34). La pièce se situe donc dans un contexte politique précis, équivalent au contexte politique français où prévaut la loi salique71.

A la question de la transgression de l’interdit du pouvoir dévolu aux femmes, Boyer oppose sa propre conception de la problématique de l’identité royale. La scène 3 du premier acte est une scène programmatique où est exposée cette conception et la distribution des rôles entre le « roi » et Fédéric découle directement de cette conception, donnant lieu au déroulement de deux intrigues parallèles dont le tronc commun est l’obstacle que constitue la loi salique.

Dans cette scène programmatique, Boyer met dans la bouche de ses deux principaux personnages, le « roi » et Fédéric, deux argumentations opposées traitant de la transgression de la loi salique.

Le premier argument de Fédéric est celui de la force :

C’est sur ce grand espoir qui fait regner les Roys,
Qui fait la Loy par tout, et se moque des Loix,
Sur la force, Madame. Oüy cette Loy severe
Que consacre le temps, que le Peuple revere,
Ne peut sortir des cœurs que par de grands efforts ; (I, 4, v. 207-211).

Mais à cet argument, le « roi » oppose celui de la tyrannie :

Federic, pardonnez à ma timidité,
Je suis Femme tousjours sous ce Sexe emprunté.
Si je ne puis regner sans jetter sur ma vie
L’horreur de l’imposture, ou de la tyrannie,
Sortons, sortons du Trône au moins avec honneur. (I, 4, v. 235-239).

D’où la nécessité d’un second argument capable de concilier le premier avec la morale :

On n’est jamais Tyran, quand on sçait bien regner ;
Suffit d’avoir regné pour rendre un règne juste :
Quand on s’est revestu de ce pouvoir auguste,
Quand le Ciel l’a souffert, quand le Sort l’a voulu,
C’est assez pour garder le pouvoir absolu. (I, 4, v. 244-248).

Boyer utilise ici cette conception de l’identité royale qui lui est propre et qui s’oppose de celle de Corneille. Pour celui-ci, seul celui qui est vraiment roi peut le paraître. C’est par exemple le cas de Carlos dans Don Sanche d’Aragon dont les exploits sont dignes d’un roi parce que précisément il l’est, bien qu’il pense être fils de pêcheur. Pour Boyer, la princesse travestie est vraiment roi puisqu’elle en a l’apparence grâce à son travestissement.

Cependant, ces deux arguments de la force et de l’apparence peuvent aussi être utilisés dans toute pièce à enjeu politique, sans qu’il soit question de la transgression de la loi salique, mais simplement qu’un homme prenne la place d’un souverain légitime et usurpe parfois son identité. C’est le cas, par exemple d’Oropaste qui a usurpé l’identité de Tonaxare parce qu’il en est le sosie. La légitimation de l’imposture par l’argument de l’apparence ne concerne la loi salique que par l’illusion du travestissement qui n’est donc qu’une variante possible au principe selon lequel le paraître constitue l’être, au même titre que l’emploi du sosie ou de la supposition d’un fils. Il ne s’agit donc pas d’un argument spécifiquement destiné à s’opposer au principe de la loi salique.

Cet argument spécifique est celui de la beauté féminine. Il peut être énoncé comme ceci : la légitimité du pouvoir féminin réside dans la seule beauté féminine. Davantage ici qu’un simple motif, la notion est utilisée par Fédéric comme argument décisif de sa rhétorique :

J’en prens en ces beaux yeux le glorieux augure ;
Cet Empire receu des mains de la Nature,
Cet Empire sans Sceptre, et que fait la Beauté,
Adjouste à vos grandeurs une autre majesté
Les Graces ont déja couronné vostre teste,
Elles font de nos cœurs leur Trône et leur conqueste,
Et l’effort amoureux de ces charmes puissans
Est un regne visible étably sur nos sens. (I, 4, v. 257-264).

Il est repris par Valère lorsque la princesse est rejetée par le peuple et la noblesse au nom de l’interdiction faite aux femmes de régner en Sicile :

Ah! si l’on connoissoit l’aimable authorité
Qu’exerce la Vertu jointe à tant de beauté,
Nostre Sexe auroit moins de pouvoir en Sicile. (IV, 10, v. 1455-1457).

Un auteur comme Gillet de la Tessonerie l’utilise également dans Sigismond (1646) qui traite aussi des rapports d’une femme avec le pouvoir. Il met dans la bouche de l’un de ses personnages les vers suivants :

L’Empire d’une femme est d’autant plus Auguste,
Qu’on trouve en lui cedant, comme en obéyssant,
Une necessité qu’on apporte en naissant.
Le droict de la Couronne et celuy du visage
Font en se confondant un parfait assemblage,
Qui meslant la Puissance avecque la Beauté,
Accordant la douceur avec la Majesté.

Pierre Ronzeaud, dans l’article intitulé « La femme au pouvoir ou le monde à l’envers », insiste sur l’efficacité de ce pouvoir spécifiquement féminin :

En effet, pour étonnant que cela paraisse, le charme vénusien est la première pierre d’une domination

insensible qui s’édifie sur la séduction qu’elle exerce sur des sujets fascinés par sa beauté, à tel point

qu’elle « donnerait même de la douceur à la tyrannie » (Nerval, Les Chimères, El Desdichado, Pléiade, p. 3)72.

Ainsi, argument de la force, argument de l’apparence et argument de la beauté féminine forment un ensemble qui a non seulement une fonction rhétorique, puisque Fédéric des utilise pour convaincre Yoland de briguer le trône, mais aussi valeur programmatique puisqu’ils sont à l’origine de la distribution des rôles entre Fédéric et Yoland : pour transgresser la loi salique, il faut utiliser la force et c’est précisément le moteur de l’intrigue dont Fédéric est le centre et dont l’accomplissement justifie le scénario à retardements qui permet la pérennité du travestissement qui, elle, correspond à l’argument de l’apparence. L’argumentation sur laquelle repose la transgression de la loi salique permet la construction de deux intrigues à la fois parallèles et interdépendantes, chacune étant centrée autour d’un des deux principaux personnages.

L’intrigue menée par Fédéric, découlant de l’argument fondé sur la force, comporte un double aspect à la fois politique et sentimental dont l’origine est unique. En effet, si Fédéric se réserve la charge de placer Yoland sur le trône, c’est aussi par ce même esprit de conquête qu’il souhaite secrètement épouser Yoland. Lier enjeu sentimental et enjeu politique chez le seul et même personnage de Fédéric, c’est en faire le foyer de la contradiction entre amour et ambition dans le projet d’épouser une future reine et susciter pathétique et admiration chez le spectateur. Dès le premier acte Fédéric, s’adressant au roi défunt, se justifie dans une courte prosopopée :

La gloire est mon amour, et non pas la Couronne ;
Je suis Maistre du Trône, et mon cœur enflamé
Y cherche seulement la gloire d’estre aimé.
Aimer en si beau lieu, c’est la gloire elle-même ; (I, 4, v. 294-297).

Amour et ambition ne sont donc pas antinomiques puisque le premier est la source du second. Ambition et amour sont liés par le concept de « gloire », cette gloire consistant en le seul fait d’aimer une reine. C’est ce même constant souci de gloire que manifeste Fédéric à la scène dernière, au moment où l’amour triomphe sur l’ambition lorsqu’il rend son trône à Yoland, geste de générosité destiné à susciter l’admiration chez le spectateur :

Ce cœur qui fut tousjours amoureux dela gloire,
Qui du Trône et de vous ne se sent enflamé
Que pour avoir enfin la gloire d’estre aimé,
Ne leur cedera point en merite, en courage :
Je puis de vostre amour perdre tout l’avantage ;
Mais j’auray, si je perds l’espoir de vous charmer,
La gloire au moins d’aimer autant qu’on peut aimer.
………………………………………………………
J’ecoute seulement la gloire de ma flame :
Toute sorte de gloire a contenté mon ame,
La gloire des emplois, des grandeurs, des combats,
Celle de bien aimer ne m’échapera pas. (V, scène dernière, v. 1746-1752 et 1757).

Le souci de la gloire et la tentation pastorale que l’on sent déjà poindre au début de l’acte IV (« Je suis las de la pompe, et fatigué d’honneurs ; / Ces titres éclatans n’ont rien qui m’ébloüisse. », v. 1152-1153) aboutissent à ce dénouement.

Au final, la loi salique n’est pas transgressée, puisque c’est Valère que Yoland est reine :

Recevez de mon Fils la qualité de Reyne ;
Et puisque e beau Sexe est sujet parmy nous,
Vous regnerez par luy, comme il règne par vous. (V, scène dernière, v. 1762-1764).

Le genre tragi-comique, dans lequel se situe cet enjeu politique, explique ce dénouement qui eût sans doute été différent dans le genre tragique.

Les conséquences sentimentales de l’enjeu politique §

L’enjeu politique dans lequel se situe la pièce comporte pour le personnage de la princesse travestie des conséquences sentimentales. Tandis que se déroule l’action qui doit porter Yoland au pouvoir et dont Fédéric est l’instigateur, la princesse est contrainte de dissimuler son identité sous son travestissement, alors même que Valère, qu’elle aime en secret, a l’ambition d’épouser une reine présente en son palais. Dès la scène d’exposition, Yoland confie à Marcellin la torture psychologique dans laquelle la plonge cette difficile situation :

Je brûle pour Valere, et je n’ose le dire ;
Depuis six ans ce cœur pressé de son martyre,
A pressé mille fois ma bouche de parler.
Que l’Amour, Marcellin, sçait mal dissimuler! (I, 1, v. 93-98).

Elle s’en ouvre aussi à mots couverts à Camille, devant laquelle elle doit jouer un rôle qui lui pèse de plus en plus :

Ce Roy, qui doit s’armer pour le secours d’un autre,
Soûpire pour un mal bien plus grand que le vostre ; (I, 2, v. 149-150).

La torture à laquelle Yoland est soumise se fait jour aussi à travers les multiples et infructueuses tentatives d’aveu de la princesse captive qui lui permettraient de s’échapper de la prison de son travestissement :

Aimons, ne forçons plus une flame secrette :
Qu’on choisisse un Monarque, et qu’on ôte à mon sang
Par le defaut du Sexe, un legitime rang. (I, 1, v. 106-108).

Même impatience exprimée envers Fédéric, lorsque celui-ci lui dévoile son plan d’action :

Haste donc ce beau jour … (I, 3, v. 277).

Désir fébrile de faire connaître ses sentiments à Valère :

Dis luy tout mon amour, et tout ce se je suis ;
Va pour finir son trouble, aussi bien que ma peine,
Opposer une Reyne à l’espoir d’une Reyne. (II, 8, v. 770-772).

Tentation de tout révéler à celui qu’el aime lorsque celui-ci n’a pas compris la véritable teneur de son billet :

Il faut t’ouvrir moi-méme et mon sort et mon cœur.
Sçache donc que je suis … (III, 6, v. 1008-1009).

Ultime aspiration à tout avouer devant l’angoisse de voir lui échapper celui qu’elle aime :

Afin de le convaincre, allons faire paroistre
Un destin que l’ingrat feint de ne pas connoistre. (III, 6, v. 1021-1022).

Mais Yoland est totalement dépendante de la volonté de Fédéric et sa révolte contre lui ne s’exprimera qu’à la dernière scène dans le choix qu’elle fait de son amour pour Valère, repoussant le trône que Fédéric lui offre pour se faire aimer.

Obligée de taire des sentiments qu’elle brûle de révéler et d’assister au spectacle de celui qu’elle aime aspirer à la main d’une autre, Yoland ne peut que contenir une colère qui s’exprime pourtant dans des scènes d’affrontements où se mêlent passion amoureuse et passion jalouse. A la scène 7 de l’acte II, alors que Valère lui demande d’arbitrer le différend entre son frère et lui et dont l’origine se trouve dans leur commune volonté d’épouser Camille. Yoland laisse exploser sa colère dans une série de reproches passionnés :

Quelle amitié jamais eust plus de violence ?
Que faut-il faire encore pour te la témoigner ?
VALERE
Aimer moins mon Rival, et me laisser regner.
LE ROY
Je le voy bien ingrat, vous adorez Camille ;
Les beautez, les grandeurs de la Cour de Sicile,
Ne sçauroient arrester ce cœur ambitieux ;
Une Reyne a charmé vostre cœur, et vos yeux.
Voulez-vous estre Roy ? que vous faut-il pour l’estre ?
De mon rang, de mon cœur, n’estes-vous pas le maistre ?
Pour un espoir douteux qui charme vos desirs,
Me voulez-vous couster d’eternels déplaisirs ?
Ah! je voy dans ces yeux cette ardeur infidelle,
L’ingrate avidité d’une grandeur nouvelle.
Hé bien, brûle à jamais de cette passion,
Donne-toy tout entier à cette ambition,
Je te feray regner, puis que c’est ton envie ; (II, 7, v. 728-743).

De même, lorsque Yoland, ayant voulu dévoiler son secret à Valère, en lui envoyant un billet, découvre avec stupeur que Valère dit aimer Camille :

VALERE
Quoy, mon amour est-il digne de tant de haine ?
Ne m’ordonniez-vous pas d’esperer une Reyne ?
LE ROY
Non, je vous le deffens ; et mon juste transport
Hait vostre ingratitude à l’égal de la mort. (III, 6, v. 997-1000).

La jalousie de Yoland s’exprime aussi directement à sa rivale :

Venez, venez vanter le pouvoir de vos yeux,
Valere a ressenty leurs traits victorieux.
Vous me l’ostez, Madame, et quand ma main s’apreste
D’aller de vos mutins dissiper la tempeste,
D’aller mettre à vos pieds vos cruels ennemis,
Vous m’ostez le repos que je vous ay promis.
Est-ce pour m’arracher le seul bien où j’aspire,
Que le Ciel en couroux vous dérobe un Empire ?
Je perdray plus par vous que vous n’avez perdu ;
Si vous perdez un Sceptre, il vous sera rendu ;
Et pour vous consoler d’un destin si contraire,
Vous regnez cependant sur le cœur de Valere. (III, 8, v. 1031-1042).

Cependant, la galanterie n’est pas absente, ce qui peut s’expliquer par la vogue qu’elle connaissait à l’époque dans la tragédie. On en trouve un exemple à la scène 6 de l’acte III, lorsque Yoland, ayant envoyé un billet à Valère où elle l’encourage à aspirer à l’amour d’une reine, pense que Valère connaît tout de son secret :

Mais dis-moi, tout remply de cette ambition,
Ton grand cœur blâme-t’il toute autre passion ?
Ta fierté croit honteux le joud d’une Maistresse,
Traitte l’Amour d’enfant, ses transports de foiblesse
L’orgueil d’un honeste homme,et sur tout dans la Cour
Peut compatir,Valere, avec un peu d’amour.
L’Amour se vengera de cette indiference. (III, 6, v. 943-949).

De même, à la scène 6 de l’acte IV, l’échange où le « roi », feignant d’aimer Camille pour détourner Valère de celle-ci, donne également lieu à une scène galante :

Madame, je reviens ou toucher vostre cœur,
Ou mourir à vos pieds d’amour et de douleur.
Quand contre vos mutins pressant vostre vengeance,
Je vay vaincre, et vainqueur craindre pour vostre absence,
Pour retenir un bien dont mon cœur est jaloux,
Mon cœur laisse échapper tout ce qu’il sent pour vous.
J’atteste de l’Amour la puissance supréme,
Que rien n’est comparable à mon ardeur extréme :
Que ce Dieu de nos cœurs tient sans vostre pouvoir
Tout mon sort, tout mon bien, et mon plus cher espoir.
Vous estes tout l’espoir de ce cœur miserable ;
Le Dieu de mon amour est-il impitoyable ?
Et fera-t’il périr l’espoir de mes desirs,
Le fruit de tant de maux, et de tant de soûpirs ? (IV, 5, v. 1031-1042).

On le voit, l’enjeu politique n’est pas incompatible avec l’existence et l’expression de conséquences sentimentales qui, dans le genre tragi-comique, reflètent des nuances aussi diverses que la passion amoureuse, la jalousie véhémente ou la simple galanterie. Nous ne doutons pas que leur représentation sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne a su contribuer au succès de Fédéric.

Conclusion §

Dix ans après les représentations de Fédéric à l’Hôtel de Bourgogne, le fils de l’acteur Montfleury, qui faisait partie de la troupe, écrira une tragi-comédie intitulée La Femme juge et partie73, où il met en scène une jeune fille prénommée Julie, travestie en homme sous le nom de Fédéric. Nous ne pouvons croire à une pure coïncidence et la reprise de ces éléments présents dans Fédéric est un indice à la fois de l’admiration portée à Boyer à cette époque et du succès qu’a dû remporter la pièce en son temps. De Fédéric, nous pouvons retenir qu’il s’agit de la seule pièce dont le travestissement féminin est mis en place pour un enjeu dynastique, même si cette association peut être discutable74. Cette tragi-comédie devait aussi avoir pour rôle d’effacer l’insuccès de Clotilde, tragédie qui marquait le retour au théâtre de Boyer, mais qui n’eut pas la même fortune que l’Œdipe de Corneille, en donnant à voir au public de l’Hôtel de Bourgogne le spectacle d’un travesti féminin dont il était amateur. Reflet des goûts du public de théâtre de la seconde moitié du XVIIe siècle, reflet des formes théâtrales utilisées par un dramaturge à la veille de donner son chef-d’œuvre (Oropaste ou le faux Tonaxare) et en pleine ascension puisque Boyer sera académicien quelques années plus tard, Fédéric mérite sans nul doute à ces divers titres l’attention de quiconque s’intéresse à la redécouverte du théâtre du XVIIe siècle.

Le texte de la présente édition §

Il n’existe qu’une seule édition de Fédéric, exécutée en 1660 par le libraire Augustin Courbé [B.N. Yf4856]. En voici la description :

4 ff. non chiffrés [I-5] -78p. ; in-12.

(1) FEDERIC / TRAGICOMEDIE / PAR Monsieur BOYER / A PARIS, / Chez AUGUSTIN COURBE, au Palais, / dans la petite Salle, à la Palme / M. DC. LX. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

(2) Extrait du Privilege du Roy (avec l’achevé d’imprimer en date du 17 mars 1660).

(3-5) : A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUYSE (épître dédicatoire imprimée en caractère italique)

(6) : ACTEURS

  • -78 pages : le texte de la pièce précédé d’un rappel du titre en haut de la première page ( en dessous d’un bandeau gravé sur bois ).

Pour l’établissement du texte, nous avons suivi la leçon de cette unique édition, en nous livrant aux modifications d’usage qui nous ont paru indispensables pour une parfaite compréhension du texte :

  • – distinction de i et u voyelles de j et v consonnes (conformément à l’usage moderne) ;
  • – suppression du tilde qui indiquait les voyelles nasalisées et décomposition des voyelles nasales en voyelle + consonne ;
  • – décomposition de la ligature & en et ;
  • – nous avons modifié les leçons incorrectes (corrections signalées en notes).

Nous avons respecté la ponctuation primitive, sauf lorsqu’elle paraissait fautive (corrections signalées en notes).

Un astérisque* à la fin d’un mot renvoie le lecteur au glossaire pour une définition de ce mot en usage au XVIIe siècle dont l’acception actuelle différerait.

FÉDÉRIC. TRAGI-COMÉDIE §

A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUYSE75. §

MONSEIGNEUR,

La profession particulière que je fais de reverer en Vostre Altesse ces grandes qualitez, qui vous ont rendu un des plus Illustres Princes de l’Europe, m’oblige de vous en donner des marques par l’offre d’un Ouvrage qui a esté honoré de l’approbation publique.La Fortune qui se mesle de disposer des productions de l’Esprit, aussi bien que du destin des Hommes, a traité federic si favorablement, que j’ay presumé qu’il pouvoit se présenter à Vostre Altesse, par le seul privilege de son heureux ascendant. Comme dans les Pieces de Théâtre le bonheur fait souvent une partie du merite ; J’ay cru, M O N S E I G N E U R , que Vous voudriez bien laisser à celle-cy toute la gloire que luy vient de sa bonne fortune, et mesme suspendre en sa faveur l’usage de ce talent merveilleux, qui vous fait juger de toutes choses avec un discernement si fin et si délicat. Vous voyez, M O N S E I G N E U R ,quelle confiance je prens de cette bonté héroïque qu’on admire en Vostre Altesse, qui vous rend l’amour de tout le monde, et qui est sans doute le plus rare et le plus précieux ornement de la Grandeur. C’est de cette qualité, qui est comme attachée à vostre Sang et à vostre Personne, que j’espère pour FEDERIC, tout inconnu qu’il est à Vostre Altesse, l’honneur de vostre protection. J’en reçois tous les jours des marques si avantageuses, qu’elles ont déjà épuisé tout le fonds de ma reconnaissance : Il ne me reste que le seul secours d’une Muse, qui commence de faire quelque bruit dans le monde ; C’est d’elle que j’attends des efforts extraordinaires pour se rendre digne de cette faveur. Depuis qu’elle a l’honneur d’approcher Vostre Altesse vostre Vertu fait toute son estude ; et je sens qu’elle est inspirée si fortement par la beauté d’une idée si sublime, qu’elle se promet d’avoir un jour assez de voix pour celebrer le merite d’un des plus grand Héros de nostre Siècle, et pour faire voir à tout le monde avec combien de zele, d’attachement et de respect, je veux estre toute ma vie,

MONSEIGNEUR ,

De Vostre Altesse,

Le très-humble, et très obeissant

Serviteur, BOYER.

ACTEURS §

  • YOLAND, Princesse de Sicile, déguisée en Roy, sous le nom de Manfrede.
  • FEDERIC, Admiral de Sicile, amoureux d’Yoland.
  • CAMILLE, Reyne de Naples, réfugiée en Sicile.
  • VALERE, Fils de Federic, Favory du Roy.
  • FABRICE, Fils de Federic, amoureux de Camille.
  • MARCELLIN, Confident d’Yoland.
  • OCTAVE, Escuyer de Federic.
  • FLORISE, Confidente de Camille.
  • SUITE.
La Scene est à Messine dans le Palais Royal76.

ACTE I §

{p. 1}

SCENE PREMIERE §

MARCELLIN, LE ROY

MARCELLIN

Si pres de cet Hymen qui vous donnant Camille,
Joint le Sceptre de Naple77 à celuy de Sicile,
Et de son Protecteur va faire son Epoux ;
Quels sont vos déplaisirs* dequoy vous plaignez-vous ?

LE ROY

5 J’ay bien d’autres soucis que ceux de l’Hymenée,
Quand mille maux secrets troublent ma destinée,
Et d’un grand Roy, qu’on croit doublement couronné, {p. 2}
Font de tous les mortels le plus infortuné.

MARCELLIN

Quoy que dans vostre mal tout mon cœur s’interesse,
10 Je l’ignore, et n’en prens qu’une aveugle tendresse78.
Il est bien vray, Seigneur, qu’il me souvient encor
Des discours qu’en mourant me faisoit Léonor.
Cette chere moitié, qui nourrit vostre enfance,
Voulut d’un grand secret me faire confidence,
15 A mon retour de Naple79, où pour un grand employ,
Le Roy secretement se défiant de moy,
M’envoya, dés l’instant que vous pristes naissance80 ;
Mais si pres de la mort, presque sans connoissance,
Sa bouche81 par des mots confus, embarrassez,
20 Me fit craindre pour vous, mais n’en dit pas assez,
Pour pouvoir m’éclaircir cet important mystere.

LE ROY

Ta Femme, Marcellin , fut ma seconde Mere ;
Et si sa prompte mort t’a ravy ce secret,
Ma bouche maintenant te l’apprend sans regret :
25 Aussi bien sçache enfin qu’au mal qui me possede,
Ce jour me doit donner,ou m’oster le remede.
Mais helas! Marcellin, pourras-tu bien chérir
Un Roy, qui ne l’est plus, s’il s’ose découvrir,
Un lâche usurpateur, un imposteur, un traistre82 ?

MARCELLIN

30 Ah! Seigneur.

LE ROY

Je suis tel, si je me fais connaistre.

MARCELLIN

Expliquez vous, Seigneur, parlez plus clairement.

LE ROY

Tu vas voir tout entier cet affreux changement.
Tu sçais que par les Loix de ce Peuple indocile, {p. 3}
Les Femmes ne sçauroient regner dans la Sicile ;
35 Cet Empire en naissant établit cette Loy,
Et ce Peuple jaloux d’obeïr sous un Roy,
Croiroit se démentir, et passer pour infame,
S’il souffroit un moment le regne d’une Femme.

MARCELLIN

Seigneur, qu’a cette Loy de commun avec vous ?

LE ROY

40 Escoute, Marcellin. Apres qu’aux yeux de tous
Tous mes Freres mourans eurent laissé mon Pere
Sans autre Successeur d’un Trône hereditaire,
Estant le dernier fruit du conjugal amour ;
On me destine au Trône avant que83 voir le jour ;
45 Estant né, l’on m’éleve, on instruit84 mon enfance
De tout ce qui prepare à la toute-puissance.
Mon Pere meurt, je monte au Trône où je me voy ;
On me traittoit de Prince, on m’y traitte de Roy.
Je porte impunément le sacré Diadéme ;
50 Mais helas! Marcellin, je suis toujours la méme,
Tousjours Femme malgré ces premiers sentimens,
Tousjours Femme malgré tous ces déguisemens.

MARCELLIN

Ciel! que me dites-vous ?

LE ROY

L’horreur d’une injustice
Força le Roy mon Pere à ce grand artifice,
55 Craignant qu’apres sa mort le Prince d’Arragon,
L’eternel ennemy de toute sa Maison,
Ne se fit par l’appuy d’un droict imaginaire
Du Trône de Sicile un Trône hereditaire85.
L’Admiral, de mon sort le Confident discret,
60 Sçeut déguiser mon Sexe avec tant de secret,
Qu’avant que la raison m’en intruisit moy-méme, {p. 4}
J’avois conceu l’espoir de la grandeur supréme ;
Et mon cœur s’asseurant que ce rang m’estoit dû,
Couroit aveuglement à ce Trône attendu.
65 Mais en vain mon erreur, et sa sage conduite,
Me cachoit mon destin, j’en fus bien-tost instruite;
L’amour, qui naist souvent plustost que la raison,
M’informa le premier de cette trahison ;
Ses transports, fussions nous privez de connoissance,
70 Pour discerner un Sexe, ont trop d’intelligence86.
Valere, que son Pere élevoit avec moy,
Me rendant tous les soins* qu’on rend au Fils d’un Roy,
Me sceut si bien gagner par ses tendres caresses,
Qu’en peu de temps mon ame épreuva ces foiblesses
75 Dont l’amour en naissant saisit un jeune cœur ;
Pour celles87 de mon Sexe elle estoit sans ardeur,
Et ce trouble qu’enfante une naissante flâme,
Me fit bien pres de luy sentir que j’estois Femme ;
Et la raison qui vint m’éclaircir à son tour,
80 Me treuva pleinement instruite par l’amour.

MARCELLIN

Quoy, vingt ans tous88 entiers89auroient sans nul90 indice
Caché jusques icy cet étrange* artifice ?
Quel charme* a si longtemps trompé toute la Cour ?

LE ROY

Ce charme* dureroit encor sans mon amour.
85 Oüy j’aime, je l’avouë, (à cet aveu* si lâche
Ma rougeur t’apprend bien le Sexe que je cache.)
Juge apres ces discours, qui doivent t’alarmer*,
Si l’hymen de Camille a dequoy me charmer*.
Je feignois de l’aimer par l’ordre de mon Pere,
90 Et par ce feint amour je cachois ce mystere ;
Mais si cet artifice a couvert nostre jeu,
Il ne sçauroit cacher un veritable feu.
Je brûle pour Valere, et je n’ose le dire ; [p. 5]
Depuis six ans ce cœur pressé de son martyre,
95 A pressé91 mille fois ma bouche de parler.
Que l’Amour, Marcellin, sçait mal dissimuler!
Qu’un cœur libre, et bien né, deteste l’imposture,
Et qu’on souffre de peine à trahir la nature!
Valere que j’ay fait le plus grand de ma Cour,
100 Impute à l’amitié*92 ce qu’il doit à l’amour ;
Et l’amour n’osant pas expliquer ses caresses,
Sous un Sexe caché perd toutes ses tendresses.
Regarde maintenant quel est mon desespoir ;
Il faut abandonner ma flame,ou mon pouvoir ;
105 Il faut cesser d’aimer, ou devenir Sujette.
Aimons, ne forçons plus une flame secrette :
Qu’on choisisse un Monarque, et qu’on oste à mon sang
Par le defaut du Sexe, un legitime rang.

MARCELLIN

Quoy! cesser de regner. Que faites-vous, Madame ?

LE ROY

110 Laisse agir, Marcellin, les transports de ma flame,
Donne toy tout entier à servir mon ardeur,
Et laisse à l’Admiral le soin* de ma grandeur ;
C’est luy qui doit bien-tost mettre fin à ma peine.
Mais Camille paroist.

SCENE II §

LE ROY, CAMILLE, MARCELLIN, FLORISE

LE ROY continuë.

Pardonnez, grande Reyne,
115 Si je m’acquite mal de ce que je vous doy ; {p. 6}
Imputez ces delais aux soins* d’un nouveau Roy.

CAMILLE

Seigneur, de ces delais le pretexte est plausible ;
Mais un Prince amoureux doit estre plus sensible.
Depuis trois mois entiers je sollicite en vain
120 Ce qu’une Reyne attend d’un puissant Souverain.
J’allois tout obtenir du feu Roy vostre Pere,
Quand sa mort me priva d’un secours necessaire :
Depuis un mois, Seigneur, qu’il a finy ses jours,
Pourquoy diferez-vous ce glorieux secours ?
125 Vous devez me servir pour vous venger vous-méme,
Et relever en moy l’honneur du Diadéme.
Roger, ce fier mutin qui s’arme contre moy93,
Sçait profiter du temps, et se croit déja Roy ;
Et par trop de lenteur à secourir ma gloire,
130 Vous hazardez* la vostre ainsi que ma victoire.
Seigneur, expliquez vous: par l’ordre du feu Roy,
Par vostre propre choix, vous deviez estre à moy :
L’Hymen devoit unir Naples à la Sicile ;
Et si j’en pris d’abord un espoir inutile,
135 Par le trépas d’un Pere estant libre en ce jour,
Vous pouvez disposer de vous, de vostre amour.
Peut-estre que le Ciel n’a pas fait l’un pour l’autre ;
Peut-estre que mon cœur n’est pas né pour le vostre.
Reprenez vostre amour, je vous rends vostre cœur,
140 Rendez moy promptement l’espoir de ma grandeur ;
Oubliez d’estre Amant*, si vous m’avez aimée,
Et servez en Monarque une Reyne opprimée.
Il m’est indiferent de tenir cet espoir
Des soins* de vostre amour,ou de vostre devoir.

LE ROY

145 Je ne me defens point d’une si juste plainte :
Mais si vous connoissiez avec quelle contrainte
Je difere un secours que je vous ay promis, {p. 7}
Et que par la rigueur des destins ennemis
Ce Roy, qui doit s’armer pour le secours d’un autre,
150 Soûpire pour un mal bien plus grand que le vostre ;
Vous passeriez bien-tost d’un si juste courroux
A la pitié d’un Roy plus à plaindre que vous.

CAMILLE

Dequoy vous plaignez vous dans l’estat où vous estes ;
Dans un Trône si haut au dessus des tempestes ;
155 Je ne puis deviner ces nouvelles douleurs
Qui vous font negliger la fin de mes malheurs.
Est-ce d’un Pere mort la récente memoire,
Qui peut troubler encor tant d’heur*, et tant de gloire ?

LE ROY

Non, non ; et si j’osois ouvrir mon sentiment,
160 Vous sçauriez que ce coup me toucha foiblement,
Quand d’un Roy trop prudent la vieillesse importune
Sembloit un long obstacle à toute ma fortune ;
Non que l’avidité du Trône paternel
M’arrachat pour sa mort un souhait criminel :
165 Bien loin de souhaiter la grandeur souveraine,
Prince,ou Roy, c’est ce rang qui fait toute ma peine :
Entre les mains d’un Pere il contraignoit mon cœur,
Dans mes mains il le fait avec plus de rigueur ;
Et je souffre aujourd’huy,maistre de sa puissance,
170 Le joug qu’il imposoit à mon obeïssance.
Je crûs qu’apres sa mort le rang qu’il m’a quitté
Rendroit à mes desirs un peu de liberté :
Mais je connoissois mal l’orgueil du Diadéme ;
Prince, j’estois captif ; Roy, je le suis de méme ;
175 Et ce rang glorieux n’a qu’un éclat trompeur,
Qui fait à mesme temps94, et cache mon malheur95.
Mais pourquoy vous troubler d’une plainte si vaine,
Quand vous n’entendez rien de l’excés de ma peine,
Et qu’un96 respect* plus fort que l’espoir d’en guerir, {p. 8}
180 Me defend de parler, et de me secourir ?

CAMILLE

Seigneur, dans ce discours je ne puis rien comprendre ;
Mais il est temps enfin qu’un Roy se fasse entendre,
Et qu’alors qu’une Reyne implore son pouvoir,
Il refuse,ou s’appreste à faire son devoir.
185 Je n’examine point le secret de vostre ame,
Si c’est raison d’Estat, ou bien quelqu’autre flame,
Qui du cœur d’un Monarque arrache ces soûpirs.
Quels que soient ces secrets et nouveaux déplaisirs*,
Ne souffrez plus enfin qu’un insolent nous brave ;
190 Vous sçavez ses desseins par les advis* d’Octave.
Nos mutins devenus plus hardis, et plus forts,
Viendront jusqu’en ces lieux prévenir* vos efforts,
Et vous feront rougir de tant de negligence.

LE ROY

Nous sçaurons prévenir*une telle insolence ;
195 Et vous sçaurez peut-estre avant la fin du jour,
Que j’aurois moins d’ennuis*, si j’avois moins d’amour.

CAMILLE

D’une si foible amour97, Seigneur, je vous dispense,
Acquitez vous au moins des soins*de ma vengeance ;
Federic vient, adieu ; sçachez, Seigneur, de luy
200 Ce que me doit un Roy qui se fait mon appuy.
{p. 9}

SCENE III §

FEDERIC, LE ROY, MARCELLIN98

LE ROY

Hé bien, cher Federic, qu’avez-vous à me dire ?
Vous dois-je mon repos, ma gloire, et mon empire ?

FEDERIC

Tout rit à vos souhaits ; et cette vieille Loy
Qui ne souffre en ces lieux que le regne d’un Roy99,
205 S’en va tomber par terre aux yeux de tout le monde.

LE ROY

Apprenez moy sur quoy ce grand espoir se fonde.

FEDERIC

C’est sur ce grand secours qui fait regner les Roys,
Qui fait la Loy par tout, et se moque des Loix,
Sur la force, Madame. Oüy cette Loy severe
210 Que consacre le temps, que le Peuple revere,
Ne peut sortir des cœurs que par de grands efforts ;
La brigue et l’artifice ont de foibles ressorts.
Il faut en vous montrant, montrer tant de puissance,
Que tout ce qui vous nuit tremble en vostre presence.
215 S’il faut flater*le Peuple, en ostant cet abus,
Il faut estre en estat de punir son refus.
A ce dessein j’ay fait ramasser sur nos terres
Les plus vaillans soldats de nos dernieres guerres ;
Tous les Ports sont à moy, qui couverts de Vaisseaux
220 Me donnent sous vos loix tout l’Empire des eaux.
Mais par cet appareil* et de Vaisseaux, et d’armes, {p. 10}
De peur que nos voisins n’en prenent trop d’alarmes*,
Vous sçavez le pretexte : Une Reyne en ces lieux
Donne à cet armement un motif glorieux :
225 J’ay fait dire par tout qu’on devoit cette Armée
Au rétablissement d’une Reyne opprimée ;
Qu’au péril de l’Empire, et de tout nostre sang,
Il fallait forcer Naple à luy rendre son rang.
Ce pretexte plausible, et si plein de justice,
230 Du voisin défiant contiendra le caprice,
Qui dans un autre temps surpris, épouvanté,
S’ebranleroit sans doute à cette nouveauté.

LE ROY

Donc je ne puis garder la supréme puissance
Que par la seule force100,ou par la violence.
235 Federic, pardonnez à ma timidité*;
Je suis Femme tousjours sous ce Sexe emprunté.
Si je ne puis regner sans jetter sur ma vie
L’horreur de l’imposture,ou de la tyrannie,
Sortons, sortons du Trône au moins avec honneur.

FEDERIC

240 D’où vous naist tout d’un coup ce remors suborneur ?
Est-ce au Roy d’Arragon que vous cedez la place ?
La crainte sur le Trône est de mauvaise grace ;
Ce sont troubles qu’un Roy doit tousjours s’épargner,
On n’est jamais Tyran, quand on sçait bien regner ;
245 Suffit d’avoir regné pour rendre un regne juste :
Quand on s’est revestu de ce pouvoir auguste,
Quand le Ciel l’a souffert, quand le Sort l’a voulu,
C’est assez pour garder le pouvoir absolu101.

LE ROY

Mais icy vostre Sexe a seul droict à l’Empire.

FEDERIC

250 Mais vous en estes digne, et cela doit suffire.
Oüy ce Sceptre est à vous, et tout l’effort humain {p. 11}
Ne sçauroit l’arracher d’une si digne main.
Armez vous seulement d’une mâle asseurance102.
Si nostre Sexe aspire à la toute-puissance,
255 Montrez luy que le vostre, aidé de vostre sang,
Peut former un courage à soûtenir ce rang.
J’en prens en ces beaux yeux le glorieux augure ;
Cet Empire receu des mains de la Nature,
Cet Empire sans Sceptre, et que fait la Beauté,
260 Adjouste à vos grandeurs une autre majesté.
Les Graces103 ont déja couronné vostre teste,
Elles font de nos cœurs leur Trône et leur conqueste,
Et l’effort amoureux de ces charmes*puissans
Est un regne visible étably sur nos sens.

LE ROY

265 Ton zele, Federic, emporte la victoire ;
Couronne promptement et mon Sexe, et ma gloire,
Je brûle, je languis sous ce déguisement.
Ah!que ne connois-tu l’excès de mon tourment!
Allons, allons forcer toute ma destinée.

FEDERIC

270 Attendez, attendez cette grande journée,
Où tout bien preparé pour un succés certain,
Nous puissions sans péril tenter ce grand dessein.
Octave doit regler toutes nos avantures ;
Sur son retour de Naple on prendra ses mesures ;
275 De l’estat des mutins instruits par son rapport,
De Camille, et de vous, nous reglerons le sort.

LE ROY

Haste donc ce beau jour, et sçache …

FEDERIC

Quoy, Madame.
Quel trouble …

LE ROY.

{p. 12}
Ignore encor le secret de mon ame.

FEDERIC

Quel secret!

LE ROY bas.

Ah!Valere.Adieu ; mais souviens-toy,
280 Si je regne en ces lieux, que je me dois un Roy.

SCENE IV §

FEDERIC seul.

Tu t’émeus à ces mots, ardeur ambitieuse,
Et de ce prompt espoir la flame impetueuse,
Malgré le froid de l’âge, et le poids de mes ans,
D’une noble vigueur allume tous mes sens.
285 Ose, acheve, et regarde où mon courage aspire ;
La Beauté sur le Trône, une Reyne, et l’Empire.
Grand Roy, de tous nos Roys la gloire, et le dernier,
Toy, que la juste horreur d’un104 injuste heritier
Força de supposer un Fils à ta famille ;105
290 Sous le titre de Roy faisant regner ta Fille ;
Toy, qui voulus fier à mon zele discret
D’un Sexe déguisé le prétieux secret,
Souffre une ambition que mon amour me donne ;
La gloire est mon amour,et non pas la Couronne ;
295 Je suis Maistre du Trône, et mon cœur enflamé
Y cherche seulement la gloire d’estre aimé.
Aimer en si beau lieu,c’est la gloire elle-méme ;
Grand Roy, sous cet appas je cours au Diadéme.
Ton orgueil fait regner ta Fille injustement ; [p. 13]
300 Mon amour la fera regner innocemment :
Tu veux que pour regner ta Fille se contraigne ;
Et je veux couronner le Sexe qu’on dédaigne.
Mais puis que sur le Trône elle se doit un Roy,
Souffre un choix de sa part qui s’explique pour moy106.

SCENE V §

FEDERIC, VALERE, FABRICE

FEDERIC

305 Approchez, mes enfans.

VALERE

Ah! Seigneur, que de gloire
Vous appreste l’espoir d’une grande victoire,
Quand vous vous disposez d’un effort glorieux
D’aller rendre Camille au rang de ses Ayeux.
Nous venons d’admirer sur l’onde, et sur la terre,
310 Le pompeux appareil* d’une si juste guerre ;
Tous nos champs* sont couverts d’armes, et de soldats,
Et nos Ports herissez d’une Forest de mats.
Tout le monde est ravy de voir que la Sicile
Va relever par vous le Trône de Camille.
315 Pour nous, qui vous voyons dans un employ si beau
Vous preparer l’espoir d’un triomphe nouveau,
Touchez d’un sentiment à vos vœux trop contraire,
Nous portons quelque envie à la gloire d’un Pere.
Quoy, Seigneur, ce grand cœur signalé tant de fois,
320 L’effroy des ennemis, l’appuy de deux grands Roys,
Luy qui de vostre nom a remply nos Histoires, [p. 14]
Soûpire-t’il encore apres d’autres victoires ?
Si vaincre fait encor ses plus ardens soûpirs,
Déchargez vous sur nous de ces nobles desirs,
325 Et faites de vos Fils au combat qui s’appreste
Les premiers bras du corps dont vous serez la teste.

FEDERIC

Ah! Valere, ah! Fabrice, une si belle ardeur
Est digne de mon sang, et digne d’un grand cœur.
Vous aurez part tous deux à ce grand avantage ;
330 Si je doy triompher, c’est par vostre courage ;
Et j’attendois de vous ces nobles mouvemens,
Pour verser dans vos cœurs de plus beaux sentimens.
C’est peu de cette gloire où tout mon sang s’appreste,
Un Trône relevé doit estre sa conqueste,
335 Le fruit de cet employ, le prix de vostre bras ;
Vous vous troublez, mes Fils, vous ne m’entendez pas.
Sçachez donc qu’en servant une illustre Princesse,
Il faut que l’un de vous s’en fasse une Maistresse*,
Et que luy redonnant le pouvoir souverain,
340 Elle mette en vos mains le don de vostre main.

FABRICE

Nous jusques à Camille élever nostre veuë!

VALERE

Quelque puissant respect* qui la rende abbatuë,
J’ose tout par vostre ordre, et n’apprehende rien.

FABRICE

Pour aspirer si haut, je me connois trop bien.

FEDERIC à Fabrice.

345 Si d’un si haut party la majesté t’étonne*,
Songe que tout mon sang est né pour la Couronne ;
Prens d’un si digne adveu* l’orgueil de ton aisné ;
Ne crains rien du pouvoir d’un Amant* couronné,
Un obstacle eternel le dérobe à Camille. {p. 15}
350 Naple aujourd’huy ne peut s’unir à la Sicile ;
Ces Trônes sont forcez d’avoir chacun un Roy.
D’un scrupule si vain reposez vous sur moy.
Cet Hymen pretendu n’est qu’un adroit mystere
Qu’un interest d’Estat a rendu necessaire.

FABRICE

355 Donc, Seigneur, je n’ay plus à craindre un tel Rival.
Puis que vous me sauvez d’un respect* si fatal,
Il est temps, il est temps de vous faire connaistre
Un feu dont jusqu’icy j’avois esté le maistre ;
Et qu’enfin mon orgueil par vous-mesme irrité
360 Vous fasse un plein aveu* de sa temerité.
J’aime, j’aime Camille, et sans l’aveu* d’un Pere,
Ce cœur qu’on croit discret107 estoit un temeraire.

FEDERIC

Que j’aime en toy, mon Fils, un feu si glorieux!
Car enfin c’est sur toy que j’ay jetté les yeux,
365 Pour relever le sort d’une Reyne opprimée.
Je voy que de ce choix vostre ame est alarmée*,
Valere.

VALERE

Quoy, Seigneur, par quel sort aujourd’huy
L’honneur de cet employ tombera-t’il sur luy ?
Luy seul merite-t’il toute vostre tendresse ?
370 Ou bien ce foible amour dont on flate* l’aisnesse
Voudroit-il dérober le Favory d’un Roy
Aux glorieux périls d’un si fameux employ ?

FEDERIC

Mon Fils, pour te montrer toute l’amour108 d’un Pere,
Je te destine un Sceptre, aussi bien qu’à ton Frere.
375 Tu regneras un jour ; mais sans t’inquieter,
Attends de moy le bien dont je t’ose flater*.
Va, ne me presse pas d’en dire davantage, {p. 16}
Meritez l’un et l’autre un si grand avantage ;
Et vous faisant au Trône un chemin glorieux,
380 Conduisez tous vos pas où j’ay conduit vos yeux.
Je vay vous preparer cette grande victoire.
Toy va-t’en à Camille annoncer cette gloire,
Et luy faire avoüer l’audace de ton feu.

SCENE VI §

VALERE seul.

Allons le prévenir* pour cet illustre aveu*.
385 Se flate* qui voudra d’un Trône imaginaire,
La faveur d’un grand Roy, les tendresses d’un Pere,
Ne sont rien où je vois un Empire à gagner ;
Et je préfere à tout le hazard* de regner.

Fin du premier Acte.

{p. 17}

ACTE II §

SCENE PREMIERE §

FEDERIC, OCTAVE

FEDERIC

Que je ressens de joye, Octave, à ton retour!
390 Que j’en augure bien dans cet illustre jour!
Tu vois de toutes parts se former l’assemblée
Dont la Cour est surprise, et la Ville troublée,
Et d’où tu verras naistre un grand évenement.
Cependant, cher Octave, apprens moy promptement109
395 Ce qu’aux lieux d’où tu viens110 a produit ta presence.
Tu m’as déja mandé* par quelle violence,
Et sous quelles couleurs la jalouse fureur
A détrôné Camille,et détruit sa grandeur ;
Et que l’ingrat Roger, pour attenter sans blâme,
400 Décrioit hautement le regne d’une Femme.
Dis moy ce qu’a suivy cet indigne attentat ?

OCTAVE

Roger s’éleve au Trône, arme avec grand éclat ;
Mais tousjours menacé de ce Peuple indocile,
Au dehors allarmé* des forces de Sicile,
405 Doutant mesme des siens ; dans cette extremité
Il s’en va sur la Mer chercher sa seureté.
Il remplit ses Vaisseaux de Sujets infideles ; {p. 18}
Et comme il est mal seur de la foy des rebelles,
Voulant s’en asseurer, il s’éloigne du Port,
410 Et les force à chercher la victoire,ou la mort.
Il s’avance vers vous, bien moins pour vous surprendre
Que pour fuir le péril qu’il court à vous attendre,
Voyant que le soldat par vos retardemens
Laissoit languir l’ardeur de leurs commencemens.
415 Cependant que Roger s’éloigne de sa Ville,
Je m’y montre, j’agis, j’y treuve tout facile.
Tout le Peuple ébranlé n’attend qu’un grand éclat,
Et tout enfin dépend du succés du combat.

FEDERIC

Le succés est à nous, sois seur de la victoire ;
420 Et pour t’apprendre enfin le comble de ma gloire,
C’est peu d’un111 Trône, Octave, et l’orgueil de mes voeux
Entre mes Fils et moy s’ose en promettre deux :
Je destine mon sang au Sceptre de Camille ;
Et moy j’ose aspirer à celuy de Sicile.

OCTAVE

425 Vous voulez détrôner son legitime Roy ?

FEDERIC

Oses-tu concevoir ce soupçon contre moy ?
Il est temps de t’ouvrir cet important mystere ;
Et si pres d’éclater, je ne te doy rien taire.
Si dans Naple on couronne un Chef des factieux,
430 Icy regne le sang d’un Pere ambitieux,
Qui renversant nos Loix couronne sa famille,
Et pour tout dire enfin, fait un Roy de sa Fille.

OCTAVE

Ciel! que m’apprenez-vous ?

FEDERIC

Un secret étonnant*;
Mais voy combien mon sort est rare et surprenant.
435 La Princesse voulant changer son avanture, {p. 19}
Comme j’avois aidé moy-mesme à l’imposture,
Je m’appreste à forcer le Peuple à faire un choix,
Pour un Trône sans Roy, du seul sang de nos Roys.

OCTAVE

Ce dessein est hardy.

FEDERIC

C’est l’Amour qui m’en presse.

OCTAVE

440 L’Amour!

FEDERIC

Ce sentiment sied mal à ma vieillesse :
Mais aussi que sçait-on si cette passion,
Qui me semble l’Amour, n’est point l’ambition.
Le Trône jusqu’icy n’a point touché mon ame ;
C’est sans doute l’Amour qui fait toute ma flame,
445 Oüy, tout âge est sujet à ce maistre absolu,
Et tout cœur peut aimer, quand le Ciel l’a voulu.
L’Amour tient sous ses loix toutes nos destinées,
Son Empire s’étend sur toutes nos années ;
On doit dans tous les temps craindre ses trahisons
450 Et l’Amour est un Dieu de toutes les saisons.
Oüy, je veux couronner la Princesse elle-mesme ;
Pour redoubler mes soins*, j’ose croire qu’elle aime ;
Je l’entens m’adresser ces grands mots: souviens-toy
Si je regne en ces lieux, que je me dois un Roy.
455 Ce charmant souvenir émeut toute mon ame.
Allons la couronner aussi bien que ma flame.
Tu connois mon credit, mon pouvoir, mes amis.
Un seul trouble me reste en faveur de mon Fils ;
Fabrice aime Camille, et je voy que Valere
460 Aspire à sa Couronne aussi bien que son Frere.
Fais voir à mon aisné, sans luy rien expliquer,
Qu’un Empire apres moy ne luy sçauroit manquer ;
Que la faveur du Roy l’attache à sa personne, {p. 20}
Et qu’il peut dans ce rang attendre une Couronne ;
465 Qu’il luy sera plus doux de regner apres moy …
Mais Camille paroist.

SCENE II §

CAMILLE, FEDERIC, FLORISE

CAMILLE

Hé bien, enfin le Roy
Va-t’il presser pour moy cette grande victoire ?

FEDERIC

Par son aveu* Fabrice aspire à cette gloire.

CAMILLE

Et la valeur d’un Roy se repose sur luy.

FEDERIC

470 Le Roy, d’un tel Sujet veut faire vostre appuy.

CAMILLE

Il peut mesme ceder, sans en craindre du blâme,
A de pareils Sujets et mon Trône, et ma flame.

FEDERIC

Fabrice se connoist, et pour ce grand espoir …

CAMILLE

Qu’il me mette en estat d’user de mon pouvoir.

FEDERIC

475 Vous l’aurez tout entier, n’en soyez plus en peine ;
Le Roy neglige trop l’interest d’une Reyne ;
Et vous sçaurez bien-tost, vous reposant sur moy,
Que ma parole icy vaut bien celle d’un Roy.
{p. 21}

SCENE III §

CAMILLE, FLORISE

CAMILLE

Tu vois qu’à mon party, dans un sort si contraire,
480 J’engage adroitement les Enfans, et le Pere.
J’apprens de Federic que Fabrice est pour moy,
Valere vient aussi de m’engager sa foy ;
Et cette ombre d’espoir que ma bonté luy donne,
Inspire à son orgueil l’espoir d’une Couronne.

FLORISE

485 Ainsi l’amour du Roy vous est indiferent.

CAMILLE

Non, je doy l’avoüer, sa froideur me surprend ;
La pitié qu’il me doit, par l’Amour enflamée,
Eut vengé doublement une Reyne opprimée :
Il sembloit que le Sort qui s’est joüé de moy,
490 Me jettoit de mon Trône entre les bras d’un Roy ;
Et qu’il n’ostoit un Sceptre à cette infortunée,
Que pour m’en rendre deux par ce grand Hymenée.
Cet espoir estoit doux ; mais il le faut quitter,
Avec le mesme orgueil que j’ay sçeu l’accepter.
495 A ce grand changement j’ay preparé mon ame ;
Je sçavois que l’aveu* qu’il me fit de sa flame,
Dessus le choix d’un autre avoit un foible appuy ;
Son Pere la fit naistre, elle est morte avec luy.
Voila ce que je veux que tout le monde sçache :
500 Mais par un sentiment qu’à moy-mesme je cache,
Je t’avouë entre nous, que je sens qu’en secret
Mon orgueil pour ce coup conçoit quelque regret ;
Non de perdre l’amour d’un grand Roy qui me quitte {p. 22}
Mais de peur qu’on l’impute à mon peu de merite.
505 Voila dequoy mon cœur se plaint secretement.

FLORISE

Il est fâcheux de perdre un si parfait Amant*;
Et déja dans la Cour on vous croit destinée
A l’éclatant honneur d’un si grand Hymenée.

CAMILLE

Fut-il maistre du Monde, et dans un rang plus haut,
510 S’il ne m’aime, il n’est rien avec un tel defaut.
Suffit que deux grands cœurs, et de tout leur courage
Et de tout leur credit, daignent me faire hommage.
Si l’un est sans amour, il m’offre son appuy ;
Pour Fabrice, il m’adore, et j’attens tout de luy.

FLORISE

515 Quoy, Fabrice vous aime ?

CAMILLE

Oüy, sa flame est extréme.

FLORISE

Qui vous l’a dit ?

CAMILLE

Ses yeux m’ont dit cent fois qu’il m’aime.

FLORISE

Vous fiez-vous si fort au langage des yeux ?

CAMILLE

C’est le plus seur langage, et rien ne parle mieux.

FLORISE

Mais, Madame, aimez-vous ou Fabrice, ou Valere ?

CAMILLE

520 Fabrice dans mon cœur l’emporte sur son Frere ;
Mais comme je dédaigne un Roy qui n’aime pas,
Un Amant* sans Couronne a de foibles appas.
Il est vray qu’attachée aux soins* de ma Couronne,
Dans l’estat malheureux où le Sort m’abandonne,
525 Ma fierté me permet d’engager deux grands cœurs {p. 23}
De soûtenir ma gloire, et vaincre mes malheurs ;
Et je puis obtenir d’un devoir trop severe,
Que je flate* les Fils, quand j’attens tout du Pere ;
Que je souffre leurs feux, mais sans les ressentir ;
530 Que j’écoute leurs vœux*, mais sans y consentir.
Aussi pour mieux flater* leur esperance vaine,
Je veux rabatre un peu cette fierté de Reyne,
Et baisser pour ma gloire un rang si glorieux ;
Et si trop de respect*leur fait baisser les yeux,
535 Avec quelques regards porter dedans leurs ames
Une innocente audace à leurs timides flames ;
Et sans trahir l’orgueil du rang où je me voy,
Aider à leurs soûpirs à venir jusqu’à moy.

FLORISE

Mais pouvez-vous flater* ou Valere,ou Fabrice,
540 Sans qu’enfin vostre cœur s’oublie, ou se trahisse112.

CAMILLE

Je puis aimer l’un d’eux, sans trop baisser mes yeux ;
Je voy dans l’un et l’autre un destin glorieux.
Déja par mes bontez l’ambitieux Valere
A conceu tant d’espoir … Mais j’apperçoy son Frere ;
545 Tu vas voir si je sçay d’un air assez adroit
Faire parler un cœur, quand il aime en secret.

SCENE IV §

FABRICE, CAMILLE, FLORISE

FABRICE

Le temps vient, grande Reyne, où le Ciel plus propice
Par un puissant secours vous va faire justice ;
Par l’aveu* de mon Pere, et par l’aveu*du Roy, {p. 24}
550 Je me vois honoré de cet illustre employ.
Je sçay qu’aupres de vous mon Frere sollicite
L’aveu* de cet honneur avec plus de merite ;
Et sa vertu* peut-estre emporte dessus moy
Tout ce que j’obtenois et d’un Pere, et d’un Roy.

CAMILLE

555 Je n’ay pû refuser mon suffrage à Valere ;
Mais vous avez pour vous celuy d’un Roy, d’un Pere,
Et s’il m’estoit permis de faire quelque choix,
Je resoudrois bien-tost à qui donner ma voix.
Mon aveu*tout entier suit cette noble envie,
560 Et d’un plus doux succés ma disgrace est suivie,
Lors que pour remonter au pouvoir souverain
Un Héros comme vous me doit prester sa main.

FABRICE

Ah! qu’un si digne aveu* me va combler de gloire!
J’en sens presque déja l’espoir de la victoire :
565 Mais dans ce beau succés puis-je vous declarer
Que je tremble des biens que j’en ose esperer ?
Oüy, Madame, charmé* de l’employ qu’on me donne
Et d’aller par ma main vous rendre une Couronne,
Je sens naistre au milieu de cet espoir si doux
570 Les mortelles frayeurs de vous voir loin de nous.
Quand le Ciel par nos mains mettra fin à vos larmes,
Quand un Trône rendu nous ravira vos charmes*,
Que deviendra Fabrice ? et dans ces tristes lieux
Quel charme* loin de vous consolera mes yeux ?

CAMILLE

575 Vous suis-je en cet estat sans trop de complaisance,
Assez chere à vos yeux pour craindre mon absence ?
Flater*d’un air si doux celle qu’on veut venger,
Fabrice, c’est sçavoir doublement l’obliger.

FABRICE.

{p. 25}
Avec moins de bonté recevez cette plainte ;
580 A des vœux* plus hardis imposez plus de crainte ;
Reprimez leur audace, et ne m’arrachez pas
L’aveu* de ce qu’on craint, quand on perd tant d’appas.
Ah! je sens qu’à ce cœur qui n’ose vous déplaire,
Ces yeux vont dérober un aveu* temeraire.
585 Armez les, ces beaux yeux, de toutes leurs fiertez.
Hé ne voyez vous pas, qu’aupres de ces bontez
Ce cœur audacieux va tomber dans le crime ?
Retenez mes desirs sur le bord d’un abyme.
Je sens par ce regard mes respects* ébranlez ;
590 J’y tombe, c’en est fait, puis que vous le voulez.
Madame, le voilà cet Amant* miserable,
Tombé par vos bontez dans un crime effroyable ;
Son cœur, ce triste cœur, soûpiroit en secret ;
Il estoit malheureux, mais il estoit discret ;
595 Et pour comble aujourd’huy de son malheur extréme,
Il devient criminel en avoüant qu’il aime.
Faites, faites justice à ses temeritez,
Sans y considerer l’effet de vos bontez ;
Ou pour les achever113, perdez ce temeraire,
600 Madame, il aime mieux et mourir, et se taire,
Qu’adorer sans espoir toute la majesté
Que jettent à la fois le Trône et la Beauté.

CAMILLE

Quoy, cette majesté desespere Fabrice!
Le Trône et la Beauté n’ont rien qui m’ébloüisse ;
605 Il est trop pres du Trône, et la Cour de ces lieux
Aux plus grandes Beautez accoustume ses yeux.
Vous avez tort de craindre avec tant d’avantage ;
Et songez, pour en prendre un peu plus de courage,
Que l’amour de Fabrice est heureux en ce poinct,
610 Qu’une Reyne le sçait, et n’en murmure point.
{p. 26}

SCENE V §

FABRICE seul.

O Miracle d’amour, que l’Amour n’ose croire!
Belle temerité, qu’a suivy tant de gloire!
Mais mon Frere paroist.

SCENE VI §

VALERE, FABRICE

VALERE

A ce beau mouvement
Je reconnois l’espoir d’un bienheureux Amant*.
615 D’où vient ce beau transport qui dans vos yeux éclate ?

FABRICE

D’un peu d’espoir, mon Frere,un malheureux se flate*.

VALERE

Vous vous flatez* sans doute, apres ce qu’on m’a dit ;
A ces douces erreurs donnez moins de credit.

FABRICE

Je sçay que vous avez l’honneur de son suffrage.

VALERE

620 Vous pretendez sans doute un plus grand avantage114.

FABRICE

Moy, je ne prétens rien.

VALERE.

{p. 27}
Vous faites le discret ;
Et sous cet air modeste on triomphe en secret.

FABRICE

Vous voulez me surprendre, et tenter ma foiblesse.

VALERE

Camille l’a pû faire, elle a beaucoup d’adresse.

FABRICE

625 Je croy quand il luy plaist qu’elle n’en manque point,
Mais nous serons bientost éclaircis sur ce poinct.

VALERE

Il faut que cet espoir abuse l’un ou l’autre.

FABRICE

Avec mon peu d’espoir je vous laisse le vostre.

VALERE

Quel que soit cet espoir que vous m’osez vanter,
630 C’est en dire un peu trop à qui peut vous l’oster.
Gardez plus de respect* à ce double avantage
Que me donnent sur vous et mon rang et mon âge.
Si de deux Fils mon Pere ose faire deux Rois,
Regnez, si vous pouvez, mais laissez m’en le choix.
635 Un Sceptre s’offre à moy dans l’hymen d’une Reyne ;
Et son amour n’est pas ce qui me met en peine.
Separez, s’il se peut, sa Couronne et son cœur ;
La seule ambition fait toute mon ardeur.
Aimez, je veux regner, vous regnez par un autre,
640 Mon Pere m’offre un Trône, et ce sera le vostre.
J’attache mes desirs à celuy que je voy,
Et ne hazarde* point la gloire d’estre Roy.

FABRICE

Ah! cruel, ce n’est pas l’éclat d’un Diadéme
Qui charme* mes desirs, c’est Camille que j’aime ;
645 Je ne veux que son cœur, et l’espoir de regner,
Au prix de sa conqueste, est trop à dédaigner.
Ah! si vous connoissiez la grandeur de ma flame, {p. 28}
Et les belles ardeurs qui regnent dans mon ame …

VALERE

Ah! si vous connoissiez quelle est la passion
650 D’un cœur qui fait regner la noble ambition,
Quelle est l’avidité d’une grande victoire,
Quel115 est l’amour du Trône, et celuy de la gloire ;
Vous ne m’enviriez pas l’ambitieux employ
Qui m’offre une victoire, et le titre de Roy.

FABRICE

655 Ces desirs ont-ils rien de si grand que ma flame ?

VALERE

Rien n’égale l’ardeur qui consume mon ame.

FABRICE

La Terre a plus d’un Trône où vous pouvez regner ;
Mais elle n’a qu’un cœur que je veüille gagner.

VALERE

Naples est le seul Trône où j’ay lieu de pretendre.

FABRICE

660 On vous en promet un que vous pouvez attendre.

VALERE

Gardez, gardez pour vous ces belles visions*;
Cedez tout vostre espoir à ces illusions ;
Mais c’est trop contester ; si vous m’estes contraire,
Sçachez que je perdray toute l’amour116 d’un Frere ;
665 Et cette ambition dont vous estes jaloux,
Commencera sa gloire à triompher de vous.

FABRICE

Je sçay quel est le rang qu’un Monarque vous donne ;
Mais quel qu’il soit enfin, il n’a rien qui m’étonne*.
Sçachez que j’ay du cœur autant que j’ay d’amour,
670 Et que pour me l’oster, il faut m’oster le jour.
Ce cœur qui vous paroist foible par sa tendresse,
Ignore ce que c’est que crainte et que foiblesse ;
Et le vostre sçauroit, s’il aimoit comme moy, {p. 29}
Qu’un grand amour peut tout, quand il agit pour soy.

VALERE

675 Nous verrons si le Roy vous souffre tant d’audace.

FABRICE

J’ay de vostre crédit prévenu la menace :
Ouy, mon Frere, et sçachez que j’ay l’aveu* du Roy ;
Je ne m’en vantois point, Camille estant pour moy.
Son aveu* me suffit pour n’avoir rien à craindre.

VALERE

680 Nous verrons qui de nous117 aura lieu de se plaindre.
Il vient.

SCENE VII §

LE ROY, VALERE, FABRICE, MARCELLIN

LE ROY

Quels differens s’agitent entre vous ?

VALERE

Fabrice transporté d’un aveugle courroux,
Est devenu si fier par la faveur d’un Pere,
Qu’il m’ose disputer tout le bien que j’espere.

LE ROY

685 Fabrice, sçavez-vous jusqu’où va la fureur,
Qui s’en prend à l’objet de toute ma faveur ?
C’est s’en prendre à moy-méme; et si le nom de Frere
Vous permet de manquer de respect à Valere,
Considerez son rang, sa gloire, et son appuy.
690 Mais quel ressentiment vous aigrit contre luy ?

FABRICE

{p. 30}
Seigneur, je reconnois le bonheur de Valere.
Mais quand j’ay vostre aveu*, quand j’ay celuy d’un Pere,
Est-ce avec ce secours manquer à mon devoir,
De soûtenir mes droicts contre tout son pouvoir ?
695 M’avez-vous pas118, Seigneur, accordé la licence
De regarder Camille avec quelque esperance ?
Luy vanter cet espoir, c’est vanter vostre aveu*;
Et119 c’est prendre de vous l’audace de mon feu.
Pourquoy veut-il ravir à mon amour extréme
700 La gloire de servir une Reyne que j’aime ?
Mes soûpirs avoüez m’imposent cette Loy ;
Et son orgueil jaloux murmure contre moy.
L’impatiente ardeur d’une ame ambitieuse
A toutes vos bontez devient injurieuse ;
705 Et cherchant sur le Trône un peu plus de grandeur,
Il se veut dérober à toute sa faveur.

LE ROY

Est-ce par ce motif que Valere s’emporte ?
Cherche-t’il à regner, et d’une ardeur si forte,
Qu’il expose aux périls d’un combat incertain
710 Le prétieux bonheur qu’il tient dedans sa main ?
Laisse à ton Frere un soin* pour luy si plein de charmes*,
Et daigne m’épargner de mortelles alarmes*.
Regne avec moy, Valere, et calme ce transport
Qui met tout ce que j’aime entre les mains du Sort.

VALERE

715 Quoy, vous aussi, Seigneur, d’accord avec mon Pere,
Vous estes aujourd’huy contre moy pour mon Frere ?
Je vous verray former le glorieux projet
D’honorer d’un employ la valeur d’un Sujet ;
Je verray tout l’espoir d’une grandeur certaine,
720 Un Empire asseuré dans l’Hymen d’une Reyne ;
Je verray tant de gloire ; et vous voudriez120, Seigneur, {p. 31}
Laisser à mon esprit échaper tant d’honneur ?
Seigneur, est-ce m’aimer ?

LE ROY

Ah! Valere , je t’aime,
J’en atteste le Ciel beaucoup plus que moy-méme.
725 Veux-tu quitter un Roy qui t’a mis dans son cœur ?
Luy qui t’a revestu de toute sa faveur,
Et t’a presque accablé de sa magnificence ?
Quelle amitié* jamais eust plus de violence ?
Que faut-il faire encor pour te la témoigner ?

VALERE

730 Aimer moins mon Rival, et me laisser regner.

LE ROY

Je le voy bien ingrat, vous adorez Camille ;
Les beautez, les grandeurs de la Cour de Sicile,
Ne sçauroient arrester ce cœur ambitieux ;
Une Reyne a charmé* vostre cœur, et vos yeux.
735 Voulez-vous estre Roy ? que vous faut-il pour l’estre ?
De mon rang, de mon cœur, n’estes vous pas le maistre ?
Pour un espoir douteux qui charme* vos desirs,
Me voulez-vous couster d’eternels déplaisirs*?
Ah! je voy dans ces yeux cette ardeur infidelle,
740 L’ingrate avidité d’une grandeur nouvelle.
Hé bien, brûle à jamais de cette passion,
Donne-toy tout entier à ton ambition,
Je te feray regner, puis que c’est ton envie ;
Je te feray regner sans hazarder* *ta vie,
745 Donne-moy seulement le temps d’agir pour toy.

VALERE

Et cependant121 mon Frere ira se faire Roy.
Pardonnez ces transports dont la chaleur vous blesse,
Aux vœux* impétueux d’une ardente jeunesse.
Rien ne peut égaler l’amitié* de mon Roy : {p. 32}
750 Mais quand vostre faveur m’oste un si grand employ,
Puis-je estimer l’honneur d’une si haute place,
Et croire que l’on m’aime apres cette disgrace ?

LE ROY

Hé bien, ambitieux, abandonnez ma Cour ;
Fuyez vostre bonheur, mes yeux, et mon amour.
755 Soûpirez pour le Sceptre, et le cœur de Camille,
Mais ne vous flatez* pas d’un espoir inutile :
Fabrice, c’est à vous que je rens cet espoir.

FABRICE

Ah! Seigneur.

LE ROY

C’est assez. Vous cessez de me voir,
Je ne veux plus rougir de vostre ingratitude.

SCENE VIII §

LE ROY, MARCELLIN

LE ROY

760 Il fuit, et m’abandonne à mon inquietude.

MARCELLIN

Et vous l’allez reduire au dernier desespoir.

LE ROY

Que ne se resout-il à faire son devoir ?

MARCELLIN

Madame, est-ce y manquer, quand son grand cœur l’entraine
Au glorieux espoir d’acquerir une Reyne ?

LE ROY.

{p. 33}
765 Je souffre à ce grand cœur le desir de regner ;
Mais ce cœur à l’Amour se peut laisser gagner ;
Il peut aimer Camille, et souffrir dans son ame,
Avec l’amour du Trône, une si belle flame.
Va suivre cet ingrat pour calmer mes ennuis*,
770 Dis luy tout mon amour, et tout ce que je suis ;
Va pour finir son trouble, aussi bien que ma peine,
Opposer une Reyne à l’espoir d’une Reyne.

MARCELLIN

Moy, que j’aille à ses yeux trahir vostre secret ?
Hazardez* vostre rang.

LE ROY

Non, Valere est discret.

MARCELLIN

775 Mais enfin ce secret peut sortir de son ame.

LE ROY

Il peut aimer Camille en ignorant ma flame.
Hazarde* ma fortune, et mets ma flame au jour ;
On peut vivre sans Trône, et non pas sans amour.

MARCELLIN

Mais sans Trône avez-vous dequoy charmer* Valere ?

LE ROY

780 Helas! pour mon amour enfin que faut-il faire ?

MARCELLIN

Consultez Federic, Madame, c’est à luy
D’estre de vostre sort et l’arbitre et l’appuy.

LE ROY

Va donc à Federic ouvrir toute mon ame.
Qu’on ne ménage rien pour secourir ma flame ;
785 Moy je vay de Valere appaiser la douleur,
Empescher son depart, luy rendre ma faveur.

MARCELLIN

Federic fait pour vous une brigue puissante ; {p. 34}
Craignez le contretemps d’une ardeur trop pressante.

LE ROY

Pour les périls du rang cesse de m’alarmer*;
790 S’il est doux de regner, il est plus doux d’aimer.

Fin du second Acte.

{p. 35}

ACTE III §

SCENE PREMIERE §

FEDERIC, MARCELLIN

FEDERIC

Que me dis-tu ?

MARCELLIN

Seigneur, c’est Valere qu’elle aime.

FEDERIC

Son extréme couroux marque une amour122 extréme.
Mais que ne peut oser cet amoureux transport,
Puis qu’elle t’a fié le secret de son sort ?

MARCELLIN

795 Elle a pû sans péril m’en faire confidence ;
Et j’ay trop d’interest à garder le silence.

FEDERIC

Elle a pû tout fier à ta fidelité ;
Mais il faut plus de force, et plus de fermeté,
Quand par le seul secret on garde un Diadéme.

MARCELLIN

800 On peut mal-aisément se taire, quand on aime.

FEDERIC

Que ne préfere-t’elle un Trône à son amour ?

MARCELLIN

Mais puis que ce secret s’en va paroistre au jour …

FEDERIC.

{p. 36}
Il n’est pas encor temps ; et l’ingrate Princesse
Me devoit consulter plustost que sa tendresse.

MARCELLIN

805 Mais si nostre Princesse a trahy son secret.

FEDERIC

Va prévenir* l’effet d’un amour indiscret.
Dis luy que j’auray soin d’en instruire Valere,
Mais d’un air qui pourra l’obliger à se taire.

MARCELLIN

Mais Seigneur …

FEDERIC

C’est assez ; dis luy que cet amour
810 Bien-tost aux yeux de tous pourra paroistre au jour ;
Et qu’elle oppose enfin à tant d’impatience
Le péril où sa flame expose sa puissance.

SCENE II §

FEDERIC seul.

Qu’est-ce cy, Federic ? ce n’est donc pas pour toy,
Ce n’est que pour ton Fils qu’on veut choisir un Roy.
815 Pour un autre que moy la Princesse soûpire ?
J’ay couronné son Sexe, abuse tout l’Empire,
J’ay trompé tout l’Estat pour la faire regner ;
Et j’auray la douleur de m’en voir dédaigner.
Me croit-elle à ce poinct imprudent et facile,
820 Que de luy conserver le Sceptre de Sicile,
Et la mettre en estat dans ce rang souverain,
De choisir un Monarque en luy donnant la main ?
Non, non, regnons, mon Sexe a droict à la Couronne, {p. 37}
Et sur tout autre enfin la force me la donne :
825 Amour trahy, soustiens mon indignation,
C’est pour toy que mon cœur a de l’ambition.
Quelle secrete voix reproche à ma memoire
L’ingrat oubly d’un Roy qui m’a comblé de gloire ?
Grand Roy, je t’ay juré de conserver ton rang
830 Malgré l’horreur du Sexe123, aux restes de ton sang.
Oüy ton sang regnera ; mais puis qu’il me dédaigne,
Voulant m’en faire aimer, souffre aussi que je regne.
Voulant m’en faire aimer! helas déja son cœur
Soûpire, et pour mon Fils soûpire avec ardeur.
835 Tu sçais, sans y penser, trop124 aimable Valere,
Te bien venger du choix que j’ay fait pour ton Frere.

SCENE III §

FEDERIC, OCTAVE

FEDERIC

Octave, sçais tu bien …

OCTAVE

Quoy, Seigneur

FEDERIC

Qu’un moment
Renverse mon espoir.

OCTAVE

D’où vient ce changement ?

FEDERIC

La Princesse a conceu de l’amour pour Valere.

OCTAVE

840 Voila ce que m’apprend l’éclat qu’il vient de faire.
Octave, m’a-t’il dit, j’ay tout ce que je veux, {p. 38}
Ma fortune est changée, et je suis trop heureux.
Il me quitte à ces mots tout brillant d’allegresse.
Je venois de le voir accablé de tristesse,
845 Quand pour vous obeïr j’ay pressé son devoir125 ;
Je l’avois veu reduit au dernier desespoir,
Murmurant contre vous, contre un Roy, contre un Frere.

FEDERIC

L’amour de la Princesse, un Trône qu’il espere,
Ont calmé ses ennuis*, et font voir dans ses yeux
850 Les superbes* transports d’un espoir glorieux.

OCTAVE

Nous pouvons nous tromper ; mais sur cette apparence
Que pouroit vostre Fils contre vostre puissance ?

FEDERIC

Veux-tu que contre un Fils, pour garder mon espoir,
Je me serve en Tyran d’un absolu pouvoir,
855 Et que j’aille forcer le cœur de ma Princesse ?

OCTAVE

Hé bien, Seigneur, regnez ; obligez sa tendresse
De s’attacher au choix d’un Amant* couronné.

FEDERIC

L’Amant* qu’on aime ainsi, le crois-tu fortuné ?

OCTAVE

Hé bien, regnez sans elle, et devenez son Maistre.

FEDERIC

860 Ah! je hay trop les noms de parjure et de traistre,
Le feu Roy m’engagea d’un serment solemnel
De conserver sa Fille au Trône paternel ;
Et sans jetter sur moy l’horreur d’un infidelle,
Je ne puis sur son Trône oser regner sans elle.

OCTAVE

865 Je ne vois donc, Seigneur, qu’un moyen à tenter :
Découvrez vostre amour, il est temps d’éclater,
Appliquez tous vos soins* à gagner la Princesse : {p. 39}
Peut-estre que Valere ignore sa tendresse ;
Elle a le cœur trop bon, pour ne la cacher pas.

FEDERIC

870 Qu’un Amant* de mon âge a de foibles appas,
Et qu’un Fils est puissant contre l’amour d’un Pere!
Il faut en cet estat n’aimer plus, ou se taire.
Mon cœur aimant un choix qu’il ne sçauroit charmer*,
Ne rougit qu’en secret de la honte d’aimer.
875 Pour sauver mon orgueil de cette honte extréme,
De n’estre pas aimé, quand j’avoûray que j’aime,
Je veux me faire aimer sans declarer mon feu,
Ou de tant de grandeur soûtenir mon aveu*,
Que tout ce qu’a d’appas la plus belle jeunesse,
880 Cede au solide éclat d’une illustre vieillesse.

OCTAVE

Faites vous promptement un sort si glorieux.

FEDERIC

Levons auparavant l’obstacle de mes vœux ;
Et rendant à Valere un espoir plus facile,
Ostons-le à la Princesse, en luy donnant Camille126.
885 Que Fabrice en murmure, on ne ménage rien
Pour l’interest d’un choix aussi beau que le mien.
Voicy Valere : ô Ciel! que sa joye est extréme!
Ah! je voy bien qu’il sçait que la Princesse l’aime.

SCENE IV §

FEDERIC, VALERE, OCTAVE

FEDERIC

Hé bien, mon Fils, le Ciel a changé vostre sort.

VALERE.

{p. 40}
890 Vous le pouvez juger,Seigneur, à mon transport.
Le cœur comblé de joye, et de reconnoissance,
Je viens mettre à vos pieds toute mon esperance.
D’un lieu qui m’est bien cher je prens un bien si doux ;
Mais il est imparfait, s’il ne me vient de vous.
895 Au moment que127 j’ay crû ma disgrace certaine,
On me rend tout d’un coup tout l’espoir d’une Reyne.

FEDERIC

D’une Reyne! mon Fils, bas. Elle a tout révelé,
Octave, et qui pis est, son amour a parlé.

VALERE

Voyez par ce billet si j’ay lieu d’y pretendre.

FEDERIC bas.

900 De mon transport jaloux je ne me puis defendre.

VALERE

J’espere vostre aveu*, quand j’ay celuy du Roy.

FEDERIC

Du Roy, mon Fils ? tu peux tout esperer de moy.

FEDERIC lit le billet128.

Valere, ma tendresse a surmonté ma haine ;
Garde mesme credit, mesme rang dans ma Cour ;
905 Et pour te faire voir jusqu’où va mon amour,
Aspire hardiment à celuy d’une Reyne ;
Mais fais que Federic avant la fin du jour
Mette fin à ma crainte aussi bien qu’à ta peine.

FEDERIC continuë.

A Oct.
La Princesse à mon Fils se promet elle-méme,
910 C’est le sens du billet ; voy son amour extréme.

VALERE

Le Roy me rend Camille, achevez mon bonheur.

FEDERIC.

{p. 41}
A Octave.
L’apparence le trompe, achevons son erreur.
A Valere.
Puis que le Roy le veut, aime, espere Camille.
Oüy, mon Fils ; et c’est peu d’estre grand en Sicile,
915 Il faut regner dans Naple, et sur un revolté
Venger l’honneur du Trône, et de la Majesté.
Je vay tout disposer pour haster ta victoire.
Ton Frere seul te peut envier tant de gloire :
Mais enfin ton aisné doit avoir cet employ ;
920 Il pourra commander sous ton ordre, et sous moy.
Toy pour venger Camille, et punir un rebelle,
Par de nobles motifs embrasse sa querelle ;
Aime, adore une Reyne ; et contre son malheur,
Par les soins* de l’Amour, excite ta valeur.

SCENE V §

VALERE seul.

925 Que j’adore une Reyne! à ce seul mot mon ame
Se sent toute embraser d’une si belle flame :
Un cœur ambitieux peut-il aimer ailleurs ?
Et peut-il concevoir de plus nobles chaleurs ?
Mais quel trouble impréveu confond mon esperance ?
930 Ce que m’offre mon Pere est-il en sa puissance ?
Si Camille aime ailleurs, si mon Frere est aimé,
Que deviendra l’espoir dont mon cœur est charmé*?
Plus je semble approcher du Trône que j’espere,
Plus je sens le péril d’un espoir temeraire.
935 Mais le Roy vient. Allons embrasser ses genoux,
Et réverer la main qui m’offre un bien si doux.
{p. 42}

SCENE VI §

VALERE, LE ROY, MARCELLIN

MARCELLIN en entrant avec le Roy.

Federic m’a promis d’en éclaircir Valere.

VALERE

Ah! Seigneur, se peut-il …

LE ROY

Excuse ma colere,
J’ay crû que satisfait de toute ma faveur,
940 Tu devois renoncer à tout autre bonheur :
Mais je connoissois mal le destin de Valere,
Et ma tendre amitié* songe à te satisfaire.
Mais dis-moy, tout remply de cette ambition,
Ton grand cœur blâme-t’il toute autre passion ?
945 Ta fierté croit honteux lejoug d’une Maistresse*,
Traitte l’Amour d’enfant, ses transports de foiblesse
L’orgueil d’un honeste homme, et sur tout dans la Cour
Peut compatir129, Valere, avec un peu d’amour :
L’Amour se vengera de cette indiference.

VALERE

950 J’ignore encor, Seigneur, jusqu’où va sa puissance ;
Et peut-estre l’orgueil dont on m’ose blâmer,
Peut luy seul me defendre, et m’empescher d’aimer.
J’ay de l’ambition, Seigneur, je vous l’avouë ;
Et c’est vostre faveur qui fait que je m’en louë.
955 Elevé par vos soins* au faiste des grandeurs,
Je croy par cet orgueil honorer vos faveurs :
Plein de cette fierté j’aspire au rang supréme,
Je ne puis rien aimer au dessous de moy-méme ;
Et je croy dans le rang où m’éleve mon Roy, {p. 43}
960 Que tout choix est trop bas s’il n’est plus130 haut que moy.
Cependant au milieu d’une belle esperance
Je ne sçay quelle peur m’en oste l’asseurance ;
Et quand j’ose pousser d’ambitieux soûpirs,
Je sens qu’elle rabat le vol de mes desirs.

LE ROY

965 Vous n’aviez pas tantost ces scrupules dans l’ame ;
Vous avez crû pouvoir justement, et sans blâme,
Contre mes sentimens demander un employ
Qui promet une Reyne, et le titre de Roy.

VALERE

Maintenant, si tantost j’estois trop temeraire,
970 Je voy mieux la grandeur du bonheur que j’espere ;
Soûtenu par mon Pere, et par vous, mon espoir
Frappé d’un si haut rang, n’ose se faire voir.

LE ROY

Valere a donc appris le secret de son Pere ;
Parlez enfin, parlez ; expliquez-vous, Valere.

VALERE

975 Mais, Seigneur …

LE ROY

Ah! c’est trop se contraindre tous deux,
Vous sçavez qui je suis, et je connois vos vœux.

VALERE

Mais ne sçavez-vous pas que mon audace extréme …

LE ROY

Esperez tout de moy, d’un Pere, et de vous-méme.

VALERE

Appuyé de l’aveu* de vostre Majesté,
980 Dois-je croire mon Pere, et ma temerité ?
N’est-ce point me flater* d’un espoir inutile,
De pretendre au bonheur d’estre aimé de Camille ?

LE ROY.

{p. 44}
Quoy, vous aimez Camille ?

VALERE

Oüy, je l’aime, Seigneur.

LE ROY

O d’un espoir trompé trop sensible douleur!

VALERE

985 Seigneur.

LE ROY

Allez, ingrat, indigne de ma grace.
Ambitieux, Amant*, vous avez mesme audace.

VALERE

Quoy, cet ordre si doux écrit de vostre main ?
A-t’il dû me laisser un espoir incertain ?
Aspire hardiment à l’amour d’une Reyne,
990 Ces mots m’ont-ils flaté* d’une esperance vaine ?

LE ROY

Oüy, lors que vous rendez tout mon espoir confus,
Si ce billet fut vray, sçachez qu’il ne l’est plus131.
Vous perdez tout, ingrat, en adorant Camille :
Tous les biens que le Ciel vous gardoit en Sicile,
995 Tout ce que vous avez de grandeur dans ma Cour,
Tout a péry pour vous par cet indigne amour.

VALERE

Quoy, mon amour est-il digne de tant de haine ?
Ne m’ordonniez-vous pas d’esperer une Reyne ?

LE ROY

Non, je vous le deffens ; et mon juste transport
1000 Hait vostre ingratitude à l’égal de la mort.

VALERE

Pour vous plaire, Seigneur, que faut-il que je fasse ?

LE ROY

Renoncer à Camille, et meriter ma grace.

VALERE.

{p. 45}
Aimez-vous la Beauté dont mes yeux sont charmez*?

LE ROY

Je la hay, je vous hays autant que vous l’aimez132.

VALERE

1005 Quel est donc ce transport que je ne puis comprendre ?

LE ROY

Cruel, c’est ton amour qui ne veut pas l’entendre :
Mais pour confondre enfin ton ingrate froideur,
Il faut t’ouvrir moy-méme et mon sort et mon cœur.
Sçache donc que je suis …

MARCELLIN

Helas! qu’allez-vous faire ?

LE ROY à Valere.

1010 Tu ne le sçais que trop ; sors, et fuis ma colere.

VALERE

Seigneur, écoutez moy.

LE ROY

Non, je n’écoute rien.
Laissez-moy.

VALERE

Ciel! quel sort est comparable au mien ?

SCENE VII §

LE ROY, MARCELLIN

LE ROY

Voy quel est de mon sort l’injurieux caprice ;
Ce billet que j’ay crû me rendre un bon office,
1015 Authorise Valere à trahir mon espoir.

MARCELLIN.

{p. 46}
Pour l’entendre sçait-il tout ce qu’il faut sçavoir ?
Peut-estre Federic cache encor ce mystere.

LE ROY

Tu m’as dit qu’il devoit l’expliquer à Valere.
Sans doute qu’il le sçait, et feint de l’ignorer,
1020 Pour adorer Camille, et me la préferer.
Afin de le convaincre, allons faire paroistre
Un destin que l’ingrat feint de ne pas connoistre.

MARCELLIN

Gardez-vous bien encor de l’aller mettre au jour,
C’est avec vostre rang exposer vostre amour :
1025 Vostre Trône en péril, vous hazardez* Valere.

LE ROY

Quoy, tousjours se cacher, soûpirer, et se taire ?
C’estoit peu que mon rang contraignit mes soûpirs,
L’Amour mesme s’oppose à ses propres desirs.
Esclave d’une gloire à mon amour fatale …
1030 Ne voy-je pas passer ma superbe* Rivale ?

SCENE VIII §

LE ROY, CAMILLE, MARCELLIN, FLORISE

LE ROY

Venez, venez vanter le pouvoir de vos yeux,
Valere a ressenty leurs traits victorieux.
Vous me l’ostez, Madame, et quand ma main s’apreste
D’aller de vos mutins dissiper la tempeste,
1035 D’aller mettre à vos pieds vos cruels ennemis,
Vous m’ostez le repos que je vous ay promis.
Est-ce pour m’arracher le seul bien où j’aspire, {p. 47}
Que le Ciel en couroux vous dérobe un Empire ?
Je perdray plus par vous que vous n’avez perdu ;
1040 Si vous perdez un Sceptre, il vous sera rendu ;
Et pour vous consoler d’un destin si contraire,
Vous regnez cependant sur le cœur de Valere.

MARCELLIN

Vous parlez en Amante* au lieu d’agir en Roy.

LE ROY

Les transports de mon Sexe échapent malgré moy :
1045 Mais forçons la fureur dont mon ame est saisie.

CAMILLE à Florise.

Le Roy m’aimeroit-il ? tu vois sa jalousie.
Feignant d’aimer Valere, irritons son amour.

LE ROY

Madame, triomphez au milieu de ma Cour :
Joüissez de ma peine, et de vostre victoire ;
1050 Mais au moins gardez-vous d’oublier vostre gloire ;
Escouter un Sujet, c’est descendre trop bas ;
Et c’est mal ménager l’honneur de tant d’appas.

CAMILLE

Devenez-vous si-tost à vous-méme contraire ?
Vous vantiez ma conqueste, et l’amour de Valere
1055 Vous sembloit racheter la gloire de regner.
Vous paroist-il si-tost un choix à dédaigner ?

LE ROY

J’ay d’abord oublié l’orgueil du Diadéme,
Ce que je dois au Trône, à ma gloire, à vous-méme :
Mais pour me rendre enfin tout ce que je me doy,
1060 Je change de langage, et je vous parle en Roy.
Je me sens obligé d’advertir vostre gloire
De ne se flater*pas d’une indigne victoire :
Je rougirois pour vous, si Valere aujourd’huy
Vous faisoit foiblement descendre jusqu’à luy.

CAMILLE.

{p. 48}
1065 Vous prenez trop de soins*, et leur excés m’étonne*;
J’ay crû133 qu’ils se bornoient au bien de ma Couronne
Mais à ce que je voy cette nouvelle ardeur
S ’interesse à ma gloire autant qu’à ma grandeur.
Songez que quand le Sort m’oste le rang supréme,
1070 Je doy porter mes yeux plus bas qu’un Diadéme ;
Je l’ay fait, et j’y treuve un choix digne de moy,
Et dequoy me venger de la perte d’un Roy.
Valere peut toucher la vertu* la plus fiere,
Et du rang Souverain l’orgueil le plus severe
1075 Ne s’empressa jamais à demander des Rois,
Quand un si grand Héros se presente à son choix :
Elever jusqu’à nous un merite sublime,
Faire un Roy d’un Sujet, ne fut jamais un crime ;
Et j’aime mieux un choix, à qui l’on sert d’appuy,
1080 Que s’il falloit monter pour aller jusqu’à luy.

LE ROY

Si vous vantez si fort cette belle victoire,
Vous vous ferez sans doute envier tant de gloire.

CAMILLE

On peut me l’envier, mais non pas me l’oster.

LE ROY

Une Reyne s’appreste à vous la disputer.

CAMILLE

1085 Cette Rivale encore ne nous est pas connuë.

LE ROY

Vous la verrez bien-tost forcer sa retenuë,
Et contre vos appas essayer son pouvoir.

CAMILLE

Mais il est temps enfin qu’elle se fasse voir.

LE ROY

Elle se134 fera voir trop tost pour vostre gloire.

CAMILLE.

{p. 49}
1090 Si vous la secondez à m’oster ma victoire,
J’ay du moins la douceur de rendre un Roy jaloux.

LE ROY

Je le suis, il est vray, mais ce n’est pas de vous.
Je suis jaloux d’un Homme à l’Estat necessaire ;
Je veux garder pour moy tout le cœur de Valere,
1095 L’attacher à mon Trône, et l’interest d’autruy
Ne doit pas m’arracher ce glorieux appuy.

CAMILLE

Hé bien, pour le garder avecque moins de peine,
Sauvez-le promptement des charmes* d’une Reyne ;
Eloignez moy d’icy pour ne hazarder* rien,
1100 Et servez vostre Trône, en me rendant le mien :
Aussi bien l’ennemy commence de paraistre,
Et vous devez enfin aller punir un traistre.
Je voulois tout devoir à vos illustres soins*;
Mais grace à mon destin, je vous doy beaucoup moins ;
1105 Mon depart vous importe, et ces yeux qu’on méprise,
De vostre cher Valere enlevant la franchise*,
Vous menacent au moins, tandis qu’on me retient,
D’oster à vostre Trône un bras qui le soustient.

SCENE IX §

MARCELLIN, LE ROY

MARCELLIN

Vous voyez qu’elle agit en Amante* en colere :
1110 Vous, feignez de l’aimer en Rival de Valere ;
D’une Reyne en couroux l’ambitieux desir,
Entre un Sujet et vous, sçaura bien-tost choisir ;
Poussez de feins soûpirs, versez de fausses larmes, {p. 50}
D’un Amant* comme vous elle a senty les charmes*.
1115 Lors que vous la verrez pour vous se declarer,
A Valere irrité vous pourrez vous montrer :
Pour gagner son amour ce moyen est facile.

LE ROY

Soyons donc la Rivale, et l’Amant* de Camille,
Servons un feu caché par de fausses amours.
1120 Amour, fais reüssir ce bizarre secours ;
Si ma feinte à Valere oste une grande Reyne,
Ne punis pas au moins ma flame de sa haine.

Fin du troisième Acte.

{p. 51}

ACTE IV §

SCENE PREMIERE §

FEDERIC, OCTAVE

FEDERIC

La Princesse s’obstine à conserver un choix
Que Camille a surpris, et retient sous ses loix.

OCTAVE

1125 Laissez à vostre Fils la gloire de luy plaire.

FEDERIC

J’aime encore mon amour un peu plus que Valere.
Quelques soins* que le sang m’inspire pour un Fils,
Que peut-il sur un cœur que l’Amour a surpris ?
C’est luy qui l’a remply de toute sa tendresse ;
1130 J’attache tous mes soins* à gagner la Princesse.
Si mon âge déplaist à des yeux si charmans,
Couvrons sous ma grandeur l’horreur de mes vieux ans ;
Et voyons si ces traits, qu’impriment les années,
Déplaisent sur le front des Testes couronnées.

OCTAVE

1135 La jeunesse, Seigneur, plaist à de jeunes yeux.

FEDERIC

Un vieux Roy peut toucher des cœurs ambitieux.
Allons par ma presence achever l’assemblée ; {p. 52}
La Princesse en doit estre et surprise et troublée ;
Elle croit que je veux, avant tout autre effort,
1140 Aller venger Camille, et relever son sort :
Mais changeant de dessein, je connoy pour ma gloire,
Qu’estant Roy, j’auray plus de part à la victoire ;
Que ce delay pourrait trahir tout mon dessein,
Et que tout est facile avec un Sceptre en main.

OCTAVE

1145 Mais regnant, au feu Roy vous estes infidelle,
Il faut que la Princesse …

FEDERIC

Et c’est aussi pour elle
Que je songe à regner, et conserver la foy
Du serment solemnel qu’il exigea de moy.
Loin de vouloir regner par une perfidie,
1150 A peine un Trône offert me feroit quelque envie :
J’ay vieilly dans les soins* du Trône et des grandeurs135.
Je suis las de la pompe, et fatigué d’honneurs ;
Ces titres éclatans n’ont rien qui m’ébloüisse*.
Apprens que Federic … Mais que me veut Fabrice ?

SCENE II §

FABRICE, FEDERIC, OCTAVE

FABRICE

1155 Ah! Seigneur, est-ce ainsi qu’on traitte mon amour ?
C’estoit peu que Valere esperât à son tour ;
Ce Roy qui me flatoit*, et trompoit ma tendresse,
Rallume ses soûpirs aupres de la Princesse.
Contre l’amour d’un Roy que peut faire le mien ? {p. 53}

FEDERIC

1160 Je te le dis encor, Fabrice ne crains rien.
Enfin pour ton repos je n’ay qu’un mot à dire ;
Je suis Pere, je t’aime, et cela doit suffire :
De Valere et de toy les vœux sont trop ardens,
Laisse faire à Camille, à Federic, au temps.
1165 Toy va faire ta Charge, et te rens à l’Armée ;
Suspens tous les soucis d’une amour136 allarmée*;
Avant la fin du jour tu pourras tout sçavoir :
Le temps me presse, adieu ; Va, songe à ton devoir.

SCENE III §

FABRICE seul.

Va, songe à ton devoir. Helas! ay-je dans l’ame
1170 Un soucy si137 pressant que celuy de ma flame ?
Quel devoir m’est plus cher que ce tendre devoir ?
Pourquoy me flatiez*-vous138 d’un inutile espoir,
Pere et Roy trop cruels ? Si j’estois temeraire,
Si j’aspirois trop haut, mon cœur sçavoit se taire ;
1175 Et mon juste respect* d’un silence eternel
Punissoit en secret un amour criminel.
Pourquoy m’arrachiez-vous à ce profond silence ?
Je ne me plaignois pas d’aimer sans esperance.
S’il vous estoit permis, cruels, de m’en flater*,
1180 Pensez-vous qu’il le soit aussi de me l’oster ?
Et vous, dont la bonté trop sensible à ma peine …
Mais je la voy venir.
{p. 54}

SCENE IV §

FABRICE, CAMILLE, FLORISE

FABRICE

Vous voyez, grande Reyne,
Un malheureux Amant* tout d’un coup renversé
De ce Trône de gloire où vous l’aviez placé.
1185 Heureux par vostre aveu*, malgré l’espoir d’un Frere,
Ravy de vos bontez, et de celles d’un Pere,
Accablé de bonheur, je n’en puis retenir
Que la seule memoire; et c’est pour m’en punir.
Je soûtenois trop mal un espoir trop sublime,
1190 Le Roy, qui m’en flatoit*, a reconnu son crime ;
D’un remors amoureux tous ses sens transportez,
J’ay veu ce grand Monarque adorer vos beautez.
Cet excés étonnant* d’ardeur et de tendresse
Dans ce prompt changement étonne* ma foiblesse ;
1195 Et surpris d’un retour qui vous est glorieux,
J’admire en soûpirant le pouvoir de vos yeux.

CAMILLE

J’ay bien crû que Fabrice en prendroit quelque allarme*;
Mais pensez-vous qu’un Roy, d’un soûpir, d’une larme,
Que laissent échapper d’inconstantes ardeurs,
1200 Efface tout d’un coup ses ingrates froideurs ?
Un si tendre retour a droict de me surprendre ;
Mais mon cœur s’en defend, et je viens139 vous l’aprendre.
Ces bizarres transports, cette inégalité*,
M’asseurent mal d’un feu dont j’ay tousjours douté.

FABRICE.

{p. 55}
1205 Ah! c’est trop me flater* dans ma trop juste crainte ;
L’amour de ce grand Roy ne vient point de la feinte ;
Et c’est trop de bonté, de vouloir à mes feux
Déguiser par pitié la gloire de vos yeux :
Mais en vain vous voulez dissiper mes allarmes*;
1210 Madame, je connois le destin de vos charmes*:
Rendez, rendez au Roy toute vostre amitié*;
Vous me donnerez trop, si j’ay vostre pitié.
Du moins dans mon malheur j’auray cet avantage
De m’attacher à vous par un double esclavage ;
1215 Ma flame et mon devoir n’ayans qu’un mesme objet,
L’un vous donne un Captif, comme l’autre un Sujet.
Madame, quelquefois de ce Trône adorable
Daignez jetter les yeux sur ce cœur miserable ;
Et sans que vostre amour puisse rougir du sien,
1220 Souffrez luy des soûpirs qui n’aspirent à rien.

CAMILLE

Florise, sa douleur a pour moy tant de charmes*,
Que mon orgueil est foible à retenir mes larmes.
Ah! Fabrice, c’est trop, cachez moy des douleurs
Plus fortes sur mes sens que mes propres malheurs.
1225 C’est vous en dire assez ; et le sort qui m’outrage
M’oste la liberté d’en dire davantage.

FABRICE

Graces à mes malheurs, j’en suis trop glorieux,
Puis qu’ils ont fait sortir des pleurs de ces beaux yeux ;
Puis qu’à mes déplaisirs* ma Reyne s’interesse,
1230 Au moins le Roy n’a pas toute vostre tendresse.
C’est assez, et c’est trop pour cet infortuné ;
Par ce trait de pitié que vous m’avez donné,
Vous avez de mes maux calmé la violence ;
Malgré mon desespoir, j’en prens quelque esperance ;
1235 Et sans examiner quel est ce foible espoir, {p. 56}
Je vay pour vous servir me rendre à mon devoir.
Quoy qu’il puisse arriver, au moins j’auray la gloire
De servir mon amour, d’aider vostre victoire,
Et peut-estre d’avoir un destin assez doux,
1240 Que de vous rendre un Trône en expirant pour vous.
J’ose au moins esperer sur la foy de vos larmes,
Que si ma vie enfin tombe parmy les armes,
Ces beaux yeux qui déja pleurent mon triste sort,
Donneront une larme au recit de ma mort.
1245 Adieu, Madame.

CAMILLE

Adieu. Si le Ciel, cher Fabrice,
Exauce tous mes vœux, il vous fera justice.

SCENE V §

CAMILLE, FLORISE

FLORISE

Quoy, ce cœur qui tantost sembloit si genereux,
Va quitter pour Fabrice un Monarque amoureux,
Et dement tout d’un coup l’orgueil d’une Princesse ?

CAMILLE

1250 Je doy te l’avoüer ; Fabrice a ma tendresse,
Et sans ce fier orgueil qui contraint mes desirs,
Le genereux Fabrice auroit tous mes soûpirs :
Mais quelque instinct pour luy que mon astre me donne,
Tousjours mon premier soin* se doit à ma Couronne.
1255 Pour regagner ma place, il faut aux yeux de tous,
Que mon cœur pres du Roy force un penchant si doux ;
Et que mon Trône à bas, qu’un Tyran me dispute,    [ [p. 57]140]
Employe un autre Trône à relever sa chute.
Destin, pour me venger des maux où je me voy,
1260 Que n’as-tu mis Fabrice à la place du Roy ?
Ou puis qu’enfin un Roy m’en doit faire justice,
Que ne luy donnes-tu tout l’amour de Fabrice ?

FLORISE

Le Roy vient de montrer une si belle ardeur.

CAMILLE

Tu vas voir à ses feux succeder sa froideur.

FLORISE

1265 Non, non ; mais vous verrez si pres d’une victoire,
Qui vous va rendre un Sceptre, et toute vostre gloire,
Son amour menacé de vostre éloignement,
S’éveiller, s’empresser dans ce fatal moment,
Et voulant s’épargner le déplaisir* extréme …
1270 Mais le voicy qui vient vous l’expliquer luy-méme.

SCENE VI §

LE ROY, CAMILLE, FLORISE141

LE ROY

Madame, je reviens ou toucher vostre cœur,
Ou mourir à vos pieds d’amour et de douleur.
Quand contre vos mutins pressant vostre vengeance,
Je vay vaincre, et vainqueur craindre pour vostre absence,
1275 Pour retenir un bien dont mon cœur est jaloux,
Mon cœur laisse échaper tout ce qu’il sent142 pour vous.
J’atteste de l’Amour la puissance supréme,
Que rien n’est comparable à mon ardeur extréme :
Que ce Dieu de nos cœurs tient sous vostre pouvoir {p. 58}
1280 Tout mon sort, tout mon bien, et mon plus doux espoir.
Vous estes tout l’appuy de ce cœur miserable ;
Le Dieu de mon amour est-il impitoyable ?
Et fera-t’il périr l’espoir de mes desirs,
Le fruit de tant de maux, et de tant de soûpirs ?

CAMILLE

1285 Florise, j’aurois tort de douter de sa flame.

LE ROY

Ah! si vous connoissiez les tourmens de mon ame,
Vous ne laisseriez pas, malgré tout mon pouvoir,
Au bienheureux Valere un glorieux espoir.
A ce nom je rougis de dépit et de honte,
1290 Je rougis quand je voy qu’un Sujet me surmonte.
Si vous aviez pour luy cette extréme rigueur,
Vous seriez moins aimée, et je serois sans peur.
Vous ne me dites rien ?

CAMILLE

Que pourray-je vous dire ?
Quand je vois un grand Roy qui brûle et qui soûpire,
1295 Il n’est pas malaisé d’expliquer mes desirs,
Si j’ose en ma faveur expliquer vos soûpirs.

LE ROY

En vain d’un doux espoir vous me flatez*, Madame,
Si Valere ose encor pretendre à vostre flame ;
Je doy vous l’avoüer, Valere a des appas,
1300 Des Reynes comme vous ne s’en defendent pas ;
On peut l’aimer sans honte ; et si j’estois Princesse,
Je me pardonnerois cette digne foiblesse.
Je ne veux point icy surprendre vostre cœur ;
J’implore pour ce choix toute vostre faveur ;
1305 Et tout Roy que je suis, ce grand Rival m’étonne*.

CAMILLE

Qu’est-ce qui vous fait craindre un Rival sans Couronne ?
Parce que vous l’aimez, présumez vous, Seigneur, {p. 59}
Que nous avons pour luy mémes yeux, méme cœur ?
Ce qui vous ébloüit* n’a rien qui me surprenne,
1310 Et vous connoissez mal la fierté d’une Reyne.
Je vay par tant d’orgueil rabatre ses soûpirs,
Qu’il pourra vous venger de tous vos déplaisirs*.

LE ROY

Allez, Madame, allez ; et moy plein d’esperance,
Je vay d’un prompt effort haster vostre vengeance.

SCENE VII §

LE ROY seul.

1315 Pardonne, cher Valere, à ce déguisement143 ;
Je t’arrache une Reyne, ambitieux Amant*:
Mais je te rens aussi Couronne pour Couronne.
Je te rens encor plus, moy-méme je me donne.
Camille n’aime en toy que la faveur d’un Roy ;
1320 Elle aime son vengeur, et je n’aime que toy ;
Elle songe à regner, et je songe à te plaire ;
Elle aime ton pouvoir, je n’aime que Valere.

SCENE VIII §

LE ROY, MARCELLIN

LE ROY

Marcellin, c’en est fait ; et Camille est pour moy ;
Valere est dans son cœur trop foible contre un Roy ;
1325 Je n’ay plus rien à craindre, il est temps de paroistre. {p. 60}

MARCELLIN

En vain vous cacheriez ce qu’on vient de connoistre :
Madame, en plein Conseil l’Admiral a tout dit.
Mais vous sçavez quel est son zele, et son credit ;
Federic est pour vous ; cessez d’estre surprise.

LE ROY

1330 Quoy, sans m’en advertir, presser cette entreprise ?
J’ay crû qu’on s’assembloit pour le prochain combat.

MARCELLIN

Il a trouvé le temps propre à ce grand éclat.

LE ROY

Son zele m’est connu ; cessons, cessons de craindre ;
Regnons sans imposture, aimons sans nous contraindre ;
1335 Allons sans plus tarder mettre ma flame au jour.
Et couronner enfin Valere, et mon amour.
Mais quel trouble s’oppose aux ardeurs de ma flame ?

MARCELLIN

Qu’est-ce qui vous retient ? que144 tardez-vous, Madame ?

LE ROY

Je sens je suis Reyne en ce fatal instant ;
1340 Et me voyant enfin sur ce Trône éclatant,
Veux-tu que j’aille dire à mon Sujet que j’aime ?
Reyne, à quoy pensois-tu ? mon cœur, rentre en toy-méme.
Tandis que la Couronne a paru devant moy,
Comme un bien usurpé qui demandoit un Roy,
1345 Dans ce déguisement à moy-méme contraire,
J’ay descendu plus bas qu’une Femme ordinaire ;
Et sans m’examiner, aussi-tost un Sujet
M’a paru de mon choix un assez digne objet ;
Mais me voyant sans feinte au rang de Souveraine,
1350 Tout mon cœur se remplit de sentimens de Reyne ;
Il se retire enfin par les mains du devoir, {p. 61}
Comme d’un grand abyme, en l’amour l’a fait choir.
Du beau feu de regner mon ame est embrasée,
J’estois Fille en effet en Prince déguisée ;
1355 Mais renversant en moy tous ces déguisemens,
Il me vient maintenant de mâles sentimens ;
Et quand mon foible Sexe est forcé de parestre,
Je me sens devenir ce que je cesse d’estre.

MARCELLIN

Mais vaincrez-vous un feu si long-temps combatu ?

LE ROY

1360 Je ne te répons pas de ma foible vertu*;
J’en auray pour le moins pour garder le silence.

MARCELLIN

A Valere déja j’en ay fait confidence ;
J’ay crû vous obliger par ce zele indiscret.

LE ROY

Qu’as-tu fait ? A Valere ouvrir ce grand secret ?

MARCELLIN

1365 Tout estant découvert, j’ay crû le pouvoir faire ;
Mais si je l’ay flaté* d’un bien imaginaire,
Je vay le détromper.

LE ROY

Arreste, Marcellin,
Je voy bien qu’il faudra se rendre à mon destin145,
Et que j’oppose en vain mon orgueil à ma flame.
1370 Je te diray bien plus, je sens déja mon ame
D’un scrupuleux devoir affranchir mes soûpirs ;
Cet orgueil ennemy de mes tendres desirs
Murmure foiblement contre un cœur qui soûpire,
Quand il peut s’épargner la honte de le dire ;
1375 Et qu’enfin ton aveu* soulage ma pudeur
De l’indigne soucy d’expliquer mon ardeur.
{p. 62}

SCENE IX §

VALERE, LE ROY, MARCELLIN

VALERE comme parlant à Camille146.

Madame, triomphez sur l’espoir qui vous flate*;
Le Ciel venge ma gloire, et punit une ingrate ;
Et mon ambition, par un change* bien doux,
1380 Va retrouver ailleurs plus qu’il ne perd en vous.

LE ROY

Ah! tout mon cœur s’émeut à l’aspect* de Valere.

VALERE

Dois-je croire au rapport que l’on vient de me faire ?
Madame, se peut-il que mes yeux et mon cœur
Se soient laisser charmer* d’une si longue erreur ?
1385 D’un sort si surprenant la merveille* étonnante*
Rend mes sens incertains, et ma foy chancelante.
Mais puis-je encor douter, voyant briller en vous
Tout ce que le beau Sexe a de charmes* pour nous ?

LE ROY

Il n’en faut plus douter, ma bouche vous l’assure.

VALERE

1390 J’admire vostre sort ; mais dans cette avanture
Un prodige plus grand fait mon étonnement*:
Quand je découvre en vous un objet si charmant*,
Un merveilleux* transport suit cette connoissance ;
J’en prens … mais mon respect* me condamne au silence.

LE ROY

1395 Parlez, parlez, Valere, et me faites sçavoir
Si Camille tousjours est vostre unique espoir.

VALERE.

{p. 63}
A la faveur d’un Roy je préferois Camille ;
Mais quand je vous connois, ce choix est bien facile :
Me pardonnerez vous l’ingrate ambition
1400 Qui répondoit si mal à vostre affection ?
Apres des sentimens dignes de votre haine,
Puis-je encor meriter les bontez de ma Reyne ?
Et quand j’ose songer à ce tendre courroux,
Que vous faisiez tantost éclater contre nous,
1405 Puis-je esperer en vous, pour comble de surprise,
Cette Reyne à mes vœux par vous-méme promise ?
Mais las147! vous vous troublez, Madame, pardonnez
Des transports qu’en secret j’ay déja condamnez.
Ah! cruel Marcellin, est-ce ainsi qu’on me joue ?

LE ROY

1410 Non, Valere; et bien loin que je le desavouë,
Il m’épargne un aveu* qui m’auroit trop cousté ;
Je ne vous cache rien sous ce Sexe emprunté ;
Et comme si j’estois à moy-méme inconnuë,
Mon Sexe sous cette ombre a moins de retenuë.
1415 Oüy, Valere, ce Roy capricieux, jaloux,
Qui tantost s’expliquoit pour vous, et contre vous,
Sous des transports meslez de tendresse et de haine,
Vous cachoit malgré moy l’amitié* d’une Reyne.
Mais il est temps enfin d’expliquer ce grand feu,
1420 Mon orgueil me doit bien pardonner cet aveu*:
Six ans entiers d’ennuis*, de crainte, et de silence,
Ont sans doute à ma flame acquis cette licence.

VALERE

J’accepte avec transport ce surprenant148 espoir.
Donc, Madame, six ans n’ont pû me faire voir
1425 Ce Trône glorieux que j’avois dans vostre ame ;
Je cherchois une Reyne, et j’avois vostre flame ;
J’ignorois ma fortune estant dans vostre cœur ; {p. 64}
Et j’estois malheureux avec tant de bonheur.
Pourquoy me laissiez-vous, adorable Princesse,
1430 Dans un aveuglement fatal à ma tendresse ?
Qu’il m’a fait perdre ailleurs de soins*, et de soûpirs,
Et qu’une telle erreur m’a volé de plaisirs!
Ah! si depuis le temps que vous n’osez paroistre …

SCENE X §

LE ROY, OCTAVE, VALERE, MARCELLIN

LE ROY

Quel est ce trouble, Octave ?

OCTAVE

On vient de vous connoistre.

VALERE

1435 Ce mal est-il si grand ?

OCTAVE

Ah! Seigneur.

LE ROY

Qu’est-ce enfin ?

OCTAVE

Vous cessez de regner en changeant de destin.

LE ROY

O Ciel!

VALERE

Qu’entens-je ?

OCTAVE

En vain par faveur, par adresse,
Federic veut gagner le Peuple, et la Noblesse ;
En vain il a vanté le seul sang de nos Rois ;
1440 Tout le monde s’attache à la rigueur des Loix. {p. 65}

VALERE

Hé! qu’a fait Federic contre un Peuple rebelle ?

OCTAVE

Il a perdu ses soins*, son credit, et son zele.

LE ROY

Le Sort qui vous flatoit*, s’obstine à vous trahir ;
Valere, et vostre espoir, vient de s’évanoüir.
1445 Vous aimiez une Reyne, et je cesse de l’estre.

VALERE

Non, non, vous regnerez, et vous serez sans Maistre :
Madame, cette Loy n’est pas faite pour vous ;
Et si de ces abus nos Peres trop jaloux
Eussent pû jusqu’à vous porter leur connoissance,
1450 Vostre Sexe auroit part à la Toute-puissance.
Ou149 dans le choix des Roys le Ciel n’a point de part,
Et ce supréme rang n’est qu’un don du hazard*;
Ou bien tant de vertus* meritent la Couronne ;
En dépit de vos Loix ce titre vous la donne.
1455 Ah! si l’on connoissoit l’aimable authorité
Qu’exerce la Vertu* jointe à tant de beauté,
Nostre Sexe auroit moins de pouvoir en Sicile.
Le beau Sexe est traitté de foible, et d’imbécile150 ;
Mais le Sceptre des Roys, le Timon des Estats,
1460 Se doit-il gouverner par la force des bras ?
L’adresse, non la force, évite la tempeste,
Et le bras sur le Trône agit moins que la teste151.
Mais qui destine-t’on au Trône de nos Rois ?

OCTAVE

J’ay laissé le Conseil opinant sur ce choix ;
1465 Et comme j’en sortois, la nouvelle est venuë
Que déja l’ennemy s’offroit à nostre veuë,
Que Roger approchoit, et menaçoit nos bords*,
Et qu’il falloit enfin prévenir* ses efforts,
Avant que de songer à se choisir un Maistre. {p. 66}

VALERE

1470 Meure quiconque aura l’ambition de l’estre :
Que l’Estat ébranlé par ses grands mouvemens
Se renverse aujourd’huy jusqu’à ses fondemens,
Avant que de souffrir qu’un autre ose y pretendre.
Tombe le Trône enfin, s’il vous en faut descendre.
1475 Mais pour mieux preparer ce glorieux éclat,
Allons contre Roger tenter ce grand combat ;
Et de ce bras vengeur du Trône de Camille,
Je reviens vous placer dans celuy de Sicile.

LE ROY

Je prise peu ce rang, si Valere est pour moy ;
1480 Mais Valere perd tout, à moins que d’estre Roy.

VALERE

C’est pour vous seulement que j’en cherche la gloire.

LE ROY

Camille pour regner n’attend qu’une victoire.

VALERE

Camille en me quittant est trop à dédaigner ;
Et je vay la servir, pour vous faire regner.

LE ROY

1485 Mais ayez soin*des jours plus chers que mon Empire.

VALERE

Mes jours me sont moins chers que le bien où j’aspire.

LE ROY

De vos seuls interests tout mon cœur est jaloux.

VALERE

Je ne veux vivre, vaincre, et mourir que pour vous.

Fin du quatrième Acte.

{p. 67}

ACTE V §

SCENE PREMIERE §

MARCELLIN, CAMILLE, FLORISE

MARCELLIN

C’est à quoy l’obligeoit la Puissance supréme ;
1490 Yoland152 est son nom, et bien-tost elle-méme
Viendra vous excuser un tel déguisement.

CAMILLE

Pour son seul interest je m’en plains seulement,
Puis qu’enfin Federic en a tout l’avantage.

MARCELLIN

Il regne dans ces lieux par le commun suffrage ;
1495 Mais lors que le Conseil précipite ce choix,
Pour appaiser le Peuple, on obeït aux Loix.
Si pres d’un grand combat ayant besoin d’un Maistre …

CAMILLE

Il en usera bien, estant digne de l’estre.
Va, dis luy de ma part que je plains son malheur.
{p. 68}

SCENE II §

CAMILLE, FLORISE

CAMILLE

1500 Helas! je sens le mien avec plus de douleur.
Que de trouble, Florise! Un Roy cesse de l’estre ;
On donne une Bataille, on change icy de Maistre ;
Je trouve une Princesse où j’avois un Amant*;
Un jour peut-il produire un si grand changement ?
1505 Tu me faisois, Fortune, un peu trop de caresses,
Pour ne soupçonner pas tes perfides tendresses ;
Et ce dernier effet de tes vœux inconstans,
Me force de douter du succés que j’attens.
En esperant un Roy, j’esperois la victoire ;
1510 Ce Roy s’évanouït, je tremble pour ma gloire ;
Et reglant mon espoir sur un tel changement,
D’un combat hazardeux* je crains l’évenement.

FLORISE

Par là le Sort vous fait une foible menace ;
D’un Roy qui vous vengeoit, Federic prend la place ;
1515 Pour le bras d’une Fille, il vous offre le sien ;
Recouvrez vostre Empire, et le reste n’est rien.
Ses deux illustres Fils aident vostre victoire ;
L’un le doit pour sa flame, et l’autre pour sa gloire :
Vous sçavez que Fabrice a tant d’ardeur pour vous …

CAMILLE

1520 Je le sçais, et j’en sens un transport assez doux ;
Je sens que c’est un bien que mon malheur me laisse,
De pouvoir me livrer à toute ma tendresse.
Fabrice en ce moment devenu Fils de Roy
Me paroist plus aimable, estant plus pres de moy ;
1525 Et mon orgueil luy-mesme ouvre toute mon ame {p. 69}
A l’apparent éclat d’une si belle flame :
Déja ce grand amour est si fort sur mon cœur,
Que je crains … mais il vient, et peut-estre en vainqueur.

SCENE III §

FABRICE, CAMILLE, FLORISE

FABRICE

Madame, c’en est fait, vous avez la victoire ;
1530 Au bras d’un nouveau Roy vous153 devez cette gloire ;
Nous l’avons veu combattre avec tant de chaleur,
Que ses Fils ont souvent rougy de sa valeur.
Il sembloit que pour vous il ressentoit ces flames
Dont Mars avec l’Amour brule les belles ames ;
1535 Qu’il avoit mes ardeurs, et qu’un plus grand espoir
Que la gloire de vaincre, animoit son devoir.
Il a voulu sans doute, en vengeant une Reyne,
Montrer qu’il meritoit la grandeur Souveraine ;
Et qu’il fallait devoir la grandeur de ce choix,
1540 A sa vertu*, plustost qu’à la faveur des Loix.
Mais, Madame, au milieu d’une grande victoire,
Qui sur tout nostre sang fait tomber tant de gloire,
Quand je puis m’applaudir du bonheur sans égal
Qui couronne mon Pere, et m’oste un grand Rival ;
1545 Parmy tant de douceurs que le Ciel nous envoye,
C’est vostre seul bonheur qui fait toute ma joye.

CAMILLE

Prince, vostre bonheur me touche également ;
Et pour ne rien cacher d’un si doux sentiment,
Je dois vous avoüer, qu’icy toute ma gloire, {p. 70}
1550 Qu’icy le plus beau prix qui suit cette victoire,
Est de me voir par vous, et pour vostre bonheur,
Reyne de ma fortune ainsi que de mon cœur.
Voyez par quels moyens vostre gloire s’acheve,
Par quel chemin le Sort jusqu’à moy vous éleve ;
1555 Il me chasse du Trône, il me mene en ces lieux,
Il me fait voir en vous un appuy glorieux ;
Il flechit mon orgueil avec vostre tendresse ;
D’un Roy vostre Rival il fait une Princesse ;
Il fait de vostre Pere un Monarque, un vainqueur,
1560 Et par ces beaux degrez il vous met dans mon cœur.

FABRICE

Ah! Madame, est-il vray ce que je viens d’entendre ?
Jusqu’à cette bonté ma Reyne a pû descendre ?

CAMILLE

Mais puis-je vous donner mon Trône avec mon cœur ?
Et puis-je pleinement m’asseurer ce bonheur ?

FABRICE

1565 Roger estant défait, tout vous devient facile.
Des Deputez de Naple ont abordé cette Isle,
Qui regardant de loin le succés du combat,
Viennent pour se soûmettre au nom de tout l’Estat.
Le Roy dessus le Port les tient en conference ;
1570 Que vous faut-il encor apres cette asseurance ?
Mais il paroist, Madame, et vous allez sçavoir
Tout ce qu’ont fait pour vous son zele et son devoir.
{p. 71}

SCENE IV §

CAMILLE, FEDERIC, FABRICE, FLORISE

CAMILLE

Par quels remercimens faut-il que je m’acquitte ?
Seigneur, ce que le Ciel donne à vostre merite,
1575 Ce Trône dont il a prévenu vos exploits,
Suffit-il pour payer celuy que je vous dois ?

FEDERIC

La Fortune m’accable; et peut-estre, Princesse,
Répondra-t’elle mal au desir qui me presse ?
Au moment qu’ elle rend tous mes desirs contens154,
1580 Je crains sa trahison sur un bien que j’attens :
Mais quelques biens enfin que m’offre la Fortune,
Il faudra qu’entre nous la gloire en soit commune.
Cependant, apprenez quel est nostre bonheur.
A peine aux yeux de tous les Loix et la faveur
1585 M’avoient en plein Conseil accordé la Couronne ;
Qu’alarmé* tout d’un coup sur un bruit qui m’étonne*155,
Que le hardy Roger venoit fondre sur nous,
Je cours à nos Vaisseaux plein d’un ardent couroux,
J’anime tous nos Chefs contre cette insolence.
1590 Desja mes deux Enfans brulans d’impatience,
Avoient tout disposé pour ce combat naval,
Et n’attendoient de moy que l’ordre et le signal.
Roger, quoy qu’asseuré qu’on ne peut156nous surprendre,
Songe à nous attaquer plustost qu’à se defendre ;
1595 Et comme se flatant* d’un succés glorieux,
Il pousse avec les siens des cris victorieux.
Nous allons tous à luy ; mes deux Fils me secondent ;
A l’espoir que j’en ay leurs courages répondent :
D’abord nous accrochons son vaste Galion, {p. 72}
1600 Comme le Trône affreux de la rebellion.
Nous entrons, et forçons toute la resistance
Des premiers que Roger commet à sa defense.
Là Roger seul fait ferme, abat plusieurs des miens.
La valeur, qui par tout abandonne les siens,
1605 Semble se retirer au cœur de ce rebelle.
O toy qui d’une Femme embrasses la querelle,
Ose seul m’attaquer (me dit-il fierement)
Je répons à sa voix par des coups seulement.
Il se defend si bien, que d’abord j’ose croire
1610 Que sa défaite enfin me vaudroit quelque gloire :
Je redouble mes coups; luy se sentant blessé,
M’approche, me saisit, et me tient embrassé ;
Jusqu’au bord du tillac son desespoir m’entraine :
A ce Monstre mourant je m’arrache avec peine ;
1615 Luy qui craint d’estre pris, s’élance dedans l’eau,
Et son orgueil périt dans ce vaste tombeau.

CAMILLE

C’est par ce dernier coup que vous vengez ma gloire.

FEDERIC

Mais voyez ce qui suit cette grande victoire.
Au nom de vos Subjets ils députent vers moy ;
1620 Et me voyant vainqueur, ils me veulent pour Roy.
Quoy! vous vous alarmez*, ce discours vous étonne*.

CAMILLE

Non, non, vostre valeur a conquis ma Couronne ;
Le droict d’en disposer, Seigneur, n’est plus à moy.

FEDERIC

Mais est-ce à vos Subjets à se choisir un Roy ?
1625 Est-ce à moy de joüir d’une telle injustice ?
C’est de leur politique un grossier artifice,
Qui pour mettre à couvert de lâches revoltez,
Contre vostre pouvoir cherchent ces seuretez.

CAMILLE.

{p. 73}
Vostre haute vertu* se fait par tout connaistre ;
1630 Mais souffrez ( car enfin vous en estes le Maistre)
Que puis qu’à vos Estats il faut donner un Roy,
J’en fasse un aujourd’huy pour regner avec moy.
En refusant pour vous l’offre d’un Diadéme,
Ne le refusez pas pour un autre vous-méme,
1635 Mon Estat et mon cœur me demandant ce choix ;
Et c’est dans vostre sang qu’il faut choisir des Rois.

FEDERIC

Ah! qu’un si digne aveu*… Mais j’aperçoy Valere.

SCENE V §

FEDERIC, VALERE, CAMILLE, FABRICE, FLORISE

FEDERIC

Viens, approche mon Fils, et d’une main si chere
De ton illustre amour vient recevoir le prix.
1640 Quoy, je vous voy tous trois également surpris ?

CAMILLE

Ah! Seigneur, permettez …

VALERE

Ne craignez rien, Madame.
Vous sçavez quel estoit le motif de ma flame ;
Apres vos traittemens, dont je suis trop confus,
Je sçauray prévenir* la honte d’un refus.
1645 Oüy, cette grande Reyne enfin s’est fait justice,
Seigneur, et son amour me préfere Fabrice :
Mais j’ay dans ce moment, si vous y consentez,
Dequoy me consoler de toutes ses fiertez.

FABRICE bas.

Que j’aime son couroux!

FEDERIC

Ah! mon Fils. Ah! Madame.
1650 Quel est donc mon espoir ? {p. 74}

CAMILLE

Quel soin* trouble vostre ame ?
Fabrice comme luy n’est-il pas vostre sang ?
Seigneur, en sa faveur disposez de mon rang ;
Je vois avec plaisir l’ambitieux Valere
Ceder une Couronne en faveur de son Frere.

VALERE

1655 Je vois avec plaisir que mon Frere a dequoy
Consoler vostre orgueil de la perte d’un Roy.

CAMILLE

Il suffit que Fabrice a merité de l’estre ;
J’aime mieux faire un Roy, qu’avoir un Roy pour Maistre.

VALERE

Dans le choix que j’ay fait je trouve tant d’appas …

CAMILLE

1660 Mais avoüez au moins qu’un Trône n’en est pas.

VALERE

A tant d’appas le Roy sera juste et fidele ;
Il doit tout à ma Reyne, et n’est Roy que pour elle.

FEDERIC

Je luy doy tout, mon Fils, bas et c’est là ton malheur :
Mais il est temps enfin de le tirer d’erreur.
1665 Mon Fils … Mais j’aperçoy le sujet de ma flame.

SCENE DERNIERE §

YOLAND, CAMILLE, FEDERIC, VALERE, FABRICE, MARCELLIN, FLORISE

YOLAND à Camille.

Me pardonnerez-vous …

CAMILLE

Oublions tout, Madame.

YOLAND.

{p. 75}
Vous me voyez encor sous ce déguisement ;
Honteuse de souffrir un triste changement,
Je me cache à moy-méme …

FEDERIC

Excusez, grande Reyne …

YOLAND

1670 Me rendez-vous déja le nom de Souveraine ?
Monté dans ce haut rang par vostre propre choix,
Plustost que par le droict que vous donnent les Loix ;
En faites-vous si-tost un départ volontaire ?
Parlez, quel jugement enfin en dois-je faire ?
1675 Dois-je honorer en vous cette grande action,
Et donner un beau nom à vostre ambition ?

FEDERIC

Vous le pouvez, Madame, et mon obeïssance
S’est conservée entière avec tant de puissance.
Par mes profonds respects*, Madame, connoissez …

YOLAND

1680 Je vous connois enfin, Federic, c’est assez.
Que ne vous dois-je point ?

VALERE

Tu triomphes, ma flame.

FEDERIC

Vous ne me devez rien, connoissez mieux mon ame.
Je devrois en cedant le souverain pouvoir,
Le rendre tout entier à mon juste devoir ;
1685 Au respect du serment, au bonheur de l’Empire ;
Et peut-estre ce cœur (il est temps de le dire)
Oüy peut-estre ce cœur qui cede un bien si doux,
Ne le rend qu’à l’espoir de regner avec vous.

VALERE

O Ciel!

YOLAND

Quoy ? Federic.

FEDERIC.

{p. 76}
Ne croyez pas, Madame,
1690 Que trop ambitieux, j’aspire à vostre flame.
Si je l’avois esté, mon rang et mon employ,
Depuis que vous regnez, m’auroient pû faire Roy.
Naples m’offre son Trône apres une victoire ;
A Camille, à mon Fils, j’en veux ceder la gloire ;
1695 Et vous pouvez juger apres cette action,
Si mon cœur a brulé de quelque ambition.
Vous sçavez que ce feu qui jamais ne s’arreste,
Peut par le crime méme aller à sa conqueste ;
Et qu’un cœur embrasé par un si vaste espoir,
1700 Ne se refuse rien, quand il peut tout avoir.
Mais j’avois pour le Trône un feu plus legitime,
J’y monte par la gloire, et non pas par le crime,
Et ne m’offre en ce rang aux yeux qui m’ont charmé*,
Que par l’ambition d’aimer et d’estre aimé.
1705 J’ay crû que n’ayant rien dans mon peu de merite,
Dont la voix aujourd’huy pour moy vous sollicite,
Qu’il falloit emprunter un attrait plus puissant,
Et couvrir cet espoir sous un charme* innocent.
J’ay crû qu’une Couronne en soustiendroit l’audace,
1710 Et qu’à vous l’expliquer j’aurois mauvaise grace,
Si le premier soûpir qui vous montre ma foy,
Ne sortoit de mon cœur par la bouche d’un Roy.

YOLAND

C’est là le beau pretexte, et le noble artifice
De vostre ambition, et de vostre injustice.
1715 Ces éclats de vertu* que vous m’avez fait voir,
N’avoient donc d’autre but qu’un si superbe* espoir ?
Car enfin vous sçavez que j’ay choisi Valere.
Hé bien, regnez; gardez le Trône de mon Pere;
Gardez par des sermens indignement trahis,
1720 Un rang que mon amour gardoit pour vostre Fils.
De mon mauvais destin triomphe, cher Valere, {p. 77}
Aime moy sans Couronne, et fais rougir ton Pere ;
Je beniray du Sort l’aimable trahison,
Si du Trône mon cœur te peut faire raison.

VALERE

1725 Madame, j’ay pour vous un respect trop sincere,
Pour vous cacher icy qu’un Trône a pu me plaire ;
Et qu’un autre qu’un Pere apprendroit aujourd’huy
Que qui perd ce haut rang, peut tout perdre avec luy.
Mais preferé par vous à la Couronne offerte,
1730 Je puis par vostre amour reparer cette perte ;
Et si vous n’estiez pas mon espoir le plus doux,
Je me croirois indigne et du Trône, et de vous.
A Cam.
Madame, triomphez du Sort qui nous outrage ;
Vous Fabrice, regnez, quand j’en perds l’avantage.
1735 Je borne mes desirs à ce choix glorieux.

FABRICE

Ce choix peut contenter les plus ambitieux.

FEDERIC

Ciel! qu’est-ce que je vois ? nostre grande Princesse
Prefere à sa fortune une indigne tendresse ?
Elle fait d’un Empire un genereux mépris,
1740 Et mon Trône vaut moins que l’amour de mon Fils.

YOLAND

A cent Trônes mon cœur préfereroit Valere.
Ne soyez point jaloux d’un Fils qu’on vous préfere ;
Il est glorieux d’avoir donné le jour
A qui sçait mieux qu’un Roy meriter mon amour.

FEDERIC

1745 Mon Fils, et vostre amour, n’auront pas la victoire ;
Ce cœur qui fut tousjours amoureux de la gloire,
Qui du Trône et de vous ne se sent enflamé
Que pour avoir enfin la gloire d’estre aimé,
Ne leur cedera point en merite, en courage :
1750 Je puis de vostre amour perdre tout l’avantage ;
Mais j’auray, si je perds l’espoir de vous charmer*, {p. 78}
La gloire au moins d’aimer autant qu’on peut aimer.
Par un beau sentiment digne d’une Couronne,
Vostre amour me la cede, et le mien vous la donne.
1755 Icy, devoir, serment, rien n’y peut m’obliger ;
En vous offrant mon rang, j’ay sçeu m’en dégager.
J’écoute seulement la gloire de ma flame :
Toute sorte de gloire a contenté mon ame,
La gloire des emplois, des grandeurs, des combats,
1760 Celle de bien aimer ne m’échapera pas.
Regnez, regnez, Madame, et pour regner sans peine,
Recevez de mon Fils la qualité de Reyne ;
Et puis que le beau Sexe est sujet parmy nous,
Vous regnerez par luy, comme il regne par vous.

YOLAND

1765 Ah! d’un si digne Fils illustre et digne Pere.

VALERE

Ah! Roy trop genereux. Ah! trop heureux Valere.

FABRICE

Ah! Seigneur.

CAMILLE

Vous comblez nos souhaits les plus doux.

YOLAND

N’estoit-ce pas assez de regner apres vous ?

FEDERIC

Non, non, je puis regner en un autre moy-mesme ;
1770 Puis que mon Fils vous aime autant que je vous aime,
Souffrez que mes transports s’expliquent par les siens,
Prenez dans ses soûpirs tout l’hommage des miens.
Vous, mes Fils, rendez-vous dignes de ces Princesses,
Meritez leurs grandeurs ainsi que leurs tendresses ;
1775 Je seray trop heureux de me voir par mon choix,
Et par vostre vertu*, Pere de deux grands Rois.
A Fab.
Vous, au Trône de Naple allez placer Camille,
A Val.
Vous, montrez nostre Reyne aux Peuples de Sicile.

FIN.

Extrait du Privilege du Roy. §

Par Grâce et Privilège du Roy, Donné à Paris le 15. Fevrier 1660. Signé, Par le Roy en son Conseil, IVSTEL ; Il est permis à Charles de Sercy Marchand à Paris, d’imprimer, vendre et débiter une Pièce de Théâtre imtitulée, FEDERIC, en telle marge et en tel caractère que bon luy semblera, et ce durant le temps de sept ans. Et defenses sont faites à tous autres de l’imprimer ou faire imprimer, sans le consentement de l’exposant, à confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous despens, dommages et interests, ainsi que plus au long il est porté audit Privilege.

Registré sur le Livre de la Communauté le 16 Mars 1660.

Signé, IOSSE, Syndic.

Achevé d’imprimer pour la première fois
Le 17 Mars 1660.

Le dit Charles de Sercy a associé audit Privilege Angustin Courbé aussi Marchand Libraire, pour en iouir ensemblement suivant l’accord fait entr’eux.

Errata

P. 48 v.2 veu. Lis crû. P. 52 v.15 grandeu. lis. Grandeurs. P. 53 flatez, lis. Flatiez. P. 41 v.18 dessein, lis. Destin.

Glossaire §

Un certain nombre de mots de la langue du XVIIe siècle avaient, en plus du sens actuel, un sens différent de celui qu’ils ont aujourd’hui. On trouvera ci-dessous ceux utilisés dans la pièce.

Alarme
Vive inquiétude, appréhension (« …toutes sortes d’appréhensions bien ou mal fondées. » Furetière)
V. 712, 1197, 1209.
Alerte militaire
V. 222.
De même pour le verbe alarmer : alerter dans le domaine militaire (v. 404) et donner une vive inquiétude, une appréhension (v. 87, 366, 789, 1166, 1586, 1621).
Amant(e)
Qui aime et est aimé(e)
V. 141, 348, 506, 522, 614, 857, 986, 1114, 1118, 1183.
Mais on trouve aussi le sens de « celui (ou celle) qui aime »
V. 858, 870.
Amitié
Affection
V. 100, 728, 749, 942.
Amour (« On le dit en matière d’amour. » Furetière)
V. 1211, 1418.
Appareil
Équipage
V. 221, 310.
Aspect
Vue
V. 1381.
Aveu
Action d’avouer (en particulier un sentiment amoureux)
V. 85, 360, 496, 582, 584, 878, 1375, 1411, 1420.
Approbation, autorisation
V. 347, 361, 384, 468, 549, 552, 677, 679, 692, 697, 901, 979, 1185, 1637.
Avis
Nouvelles que l’on reçoit.
V. 190.
Bord
« En termes de Marine, signifie un navire ». Furetière.
V. 1467.
Champ
Endroit où se livre une bataille, lieu d’un combat singulier
V. 311.
Change
Inconstance en matière d’amour.
V. 1379.
Charmes
Pouvoirs magiques, sortilège
V. 83, 84.
Attraits envoûtants en matière d’amour
V. 574, 1210, 1708.
De même pour le verbe charmer : envoûter en matière d’amour (v. 88, 644, 734, 737, 779, 873, 1003, 1703) et envoûter par un pouvoir magique (v. 1384) et pour l’adjectif charmant : doté d’attraits envoûtants en matière d’amour (v. 1392).
Déplaisir(s)
Chagrin, tristesse, désespoir
V. 4, 188, 738, 1229, 1269, 1312.
Éblouir
Aveugler
V. 1153, 1309.
Ennuis
Tourment, souffrance, chagrin
V. 196, 769, 849, 1421.
Étonner
Frapper de stupéfaction (frapper du « tonnerre »), effrayer
De même pour l’adjectif étonnant, stupéfiant (v. 433, 1193, 1385) et pour le substantif étonnement, surprise, stupéfaction (v. 1391).
Étrange
Rare, surprenant, extraordinaire
V. 82.
Flatter
Tromper, abuser, se bercer d’illusions
V. 275, 385, 528, 531, 539, 577, 616.
Favoriser
V. 370, 376, 1443.
Apaiser
V. 577.
De même le verbe se flatter, s’illusionner (v. 617, 1595).
Franchise
Liberté. « En ce sens, il n’a guère d’usage qu’en poésie et en parlant d’amour. » Furetière
V. 1106.
Hasarder
Risquer, courir le risque de.
V. 130, 642, 744, 774, 777, 1025, 1099.
De même le substantif hasard, risque (v. 388, 1452) et l’adjectif hasardeux, risqué, incertain (v. 1512).
Heur
Bonheur
V. 158.
Inégalité
Inconstance (dans le comportement)
V. 1203.
Mander
Faire savoir, annoncer
V. 396.
Maîtresse
Celle qui est aimée
V. 338, 945.
Merveille
Chose rare, extraordinaire, surprenante
V. 1385.
De même l’adjectif merveilleux, qui surprend, étonnant, rare
V. 1393.
Prévenir
Empêcher, prendre les devants
V. 192, 384, 806, 1468, 1644.
Respect
Considération pour une chose jugée bonne avec le souci de ne pas y apporter atteinte
V. 1175, 1394.
Considération, motif
V. 179, 342, 356.
Au pluriel : égards
V. 589, 1679.
Soin
Attentions
V. 72, 144, 452, 924, 955, 1431.
Souci (sens très fréquent au XVIIe siècle).
Superbe
Orgueilleux, fier
V. 850, 1030, 1716.
Timidité
Faculté à éprouver de la crainte, pusillanimité
V. 235.
Vertu
Force morale, grandeur d’âme
Vision
Idée chimérique
V. 661.
Vœux
Appel amoureux, désir d’être aimé
V. 530, 580.

Bibliographie sommaire §

Bensserade, Isaac de, Iphis et Ianthe, comédie, Paris, Antoine de Sommaville, 1637, in-4° [B.N. Yf 579].
Boyer, Claude, La Sœur généreuse, tragi-comédie, Paris, Augustin Courbé, 1647, in-4°.
Boyer, Ulysse dans l’isle de Circé ou Euriloche foudroyé, tragi-comédie, Paris, T. Quinet, 1649, in-4°.
Boyer, Tyridate, tragédie, Paris, Quinet et Courbé, 1649, in-4° [B.N. Yth4192].
Boyer, Policrite, tragi-comédie, Paris, C. de Sercy, 1662, in-12.
Boyer, Oropaste ou le faux Tonaxare, tragédie, Paris, C. de Sercy, 1663, in-12 [B.N. Yf4853, microfiche n°22945].
Boyer, Les Amours de Jupiter et de Sémélé, tragédie, Paris, Guillaume de Luynes, 1666, in-12, réimprimée dans [Christian Delmas éd.], Recueil de tragédies à machines sous Louis XIV, Toulouse, Centre de recherches « Idées, thèmes et formes 1580-1660 », 1985.
Boyer, La Feste de Vénus, comédie [pastorale], Paris, G.Quinet, 1669, in-12 [B.N.Yf7279 microfiche].
Boyer, Policrate, comédie héroïque, Paris, P. Le Monnier, 1672, in-12.
Corneille, Pierre, Pertharite ou le roi des Lombards, tragédie, Rouen, Laurens de Maury et Paris Guillaume de Luynes, 1653, in-12, [in] O. C.éd. G.Couton, III, 1984, p. 713-784.
Corneille, Pierre, Don Sanche d’Aragon, comédie héroïque, Paris, Augustin Courbé, 1650, in-4°, [in] O. C., éd. G. Couton, II, 1984, p. 547-621.
Le Mémoire de Mahelot, Laurent et autres décorateurs de l’Hôtel de Bourgogne, éd. H.C. Lancaster, Paris, Champion, 1920.
Molière, Jean-Baptiste Poquelin, dit, Le Dépit amoureux, comédie, Paris, G.Quinet, 1663, in-12, O.C., éd. G.Couton, p. 149-245.
Ouville, Antoine Le Métel, sieur d’, Aymer sans sçavoir qui, Paris, Cardin Besongne, 1646, in-4°.
Ovide, Les Métamorphoses, Paris, Gallimard, 1992.
Rotrou, Jean, La Célimène, Paris, A. de Sommaville, 1636, in-4°, [in] OEuvres, vol. II, p. 75-166.
Rotrou, L’Heureux naufrage, tragi-comédie, Paris, A de Sommaville, 1637, in-4°, [in] OEuvres, vol. II, p.167-249.
Rotrou, La Belle Alphrède, tragi-comédie, Paris, Sommavile et Quinet, 1639, in-4°, [in] Théâtre du XVIIe siècle, éd. J. Scherer, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1975, I, p. 793-864.
Boileau, Nicolas, OEuvres complètes, éd. Antoine Adam et Françoise Escal, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1966.
Chapelain, Jean, Opuscules critiques, éd. A.C. Hunter, Paris, Droz, 1936.
Furetière, Antoine, Dictionnaire universel […], La Haye-Rotterdam, A.et R. Leers, 1690, réimprimé, Paris, éd. Le Robert, 1978.
Parfaict, François et Claude, Histoire du théâtre françois depuis son origine jusqu’à présent, Paris, Le Mercier-Saillant, 1734-1749 (15 volumes), Genève, Slatkine Reprints, 1967 (3 volumes).

*

Apostolidès, Jean-Marie, Le Roi-machine, Paris, Les Editions de Minuit, coll. « Arguments », 1981.
Bray, René, La Doctrine classique en France, Paris, Hachette, 1927.
Brody, Clara C., The Works of Claude Boyer, New York, King’s Crown Presse, 1947.
Deierkauf-Holsboer, Sophie-Wilma, Le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne 1548-1680, Paris, Nizet, 1968-70 (2 volumes).
Forestier, Georges, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680), Genève, Droz, 1988.
Forestier, Georges, Essai de génétique théâtrale, Corneille à l’œuvre, Klincksieck, 1996.
Göhlert, E., Abbé Claude Boyer, ein Rivale Racine’s, Leipzig, 1915.
Guichemerre, Roger, La Tragi-comédie, Paris, PUF, 1981.
A. Haase, Syntaxe française du XVIIe siècle, Nouvelle édition traduite et remaniée par M.Obert, Paris, Delagrave, s.d. (nouvelle édition 1975).
Lancaster, Henry Carrington, A History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, Baltimore, The John Hopkins Presse, Paris, P.U.F., 1929-1942 (5 parties en 9 volumes).
G.Mongrédien et J. Robert, Les Comédiens Français du XVIIe siècle, Dictionnaire biographique, Editions du CNRS, 1981, 3e édition revue et augmentée.
Scherer, Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, s.d., 1950.
Truchet, Jacques, La Tragédie classique en France, Paris, P.U.F., 1975.
Viala, Alain, La Naissance de l’écrivain, Paris, Minuit, coll. « Arguments », 1985.