Coriolan

Tragédie

PAR MONSIEUR CHEVREAU.
A PARIS,
Chez Augustin Courbe, Libraire & Imprimeur de Monsieur frere du Roy, dans la petite Salle du Palais, à la Palme.
M. DC. XXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Frédéric Sprogis dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2008-2009)

Vie et œuvres d’Urbain Chevreau §

Ce n’est pas d’une vie comme la mienne, (…) qu’a traité Seneque,

quand il a traité de la vie heureuse :

celle que je meine, est une vie de Messager ou de Postillon.

Urbain Chevreau, Œuvres Meslées, Lettre au Père Roatin, 15 février 1664.

Le regret perce dans cette formule quelque peu désabusée qu’Urbain Chevreau fait parvenir à son ami jésuite Roatin, en février 1664, alors qu’il avait déjà cinquante-et-un ans. Moins poète que « messager », moins artiste que « postillon », cet homme déjà âgé pour son siècle semble déçu de ne pas avoir pu réaliser tout ce qu’il avait souhaité. Pourtant, parmi les poètes mediocres qui peuplent le XVIIe siècle, il n’est pas le moins connu. Encore aujourd’hui, on peut retrouver sa trace dans les anthologies poétiques récentes du Grand Siècle1. Son œuvre théâtrale demeure en revanche en grande partie dans l’ombre, éclipsée qu’elle a été par les phares de son époque, au premier titre desquels Corneille, qu’il connaissait et admirait. Pourtant, en 1638, année de parution de Coriolan, il a déjà tenté de se faire connaître en proposant plusieurs tentatives dramatiques en seulement deux ans. Reprendre la célèbre histoire de Coriolan, le général romain traître à sa patrie mais fléchi par l’amour de sa mère, connue du public, était sans doute un nouveau moyen pour lui de se distinguer dans les théâtres parisiens, l’impliquant au passage dans une rivalité frontale avec un autre dramaturge, François de Chapoton, qui propose au même moment sa propre version de cet épisode de l’Antiquité. Cependant, il semble que même ses contemporains et les hommes de lettres de la fin du XVIIe siècle aient tout oublié de son œuvre dramatique. L’auteur anonyme qui signe l’« Abrégé de la vie de Mr Urbain Chevreau » en tête des Œuvres meslées publiées en 1717 n’en fait même pas mention. C’est pourtant par le théâtre, comme bon nombre de ses contemporains, qu’il est entré en littérature.

Un savant voyageur §

De Loudun à Paris, l’entrée en littérature §

Urbain Chevreau est né à Loudun, le 20 avril 1613. La date a été définitivement fixée par Gustave Boissière2, qui a écarté toutes les incertitudes sur ce sujet. Il a grandi dans une famille modeste (son père était peintre-vitrier, comme l’indique l’acte de naissance3) et il fait ses études à Poitiers avant de s’installer rapidement à Paris avant même d’avoir obtenu sa licence de droit. Comme de nombreux auteurs de ce début du XVIIe siècle, il est décidé à « se faire un nom » dans le monde des lettres, alors que Corneille reste sans écrire de 1637 à 1640. Parmi ses premières œuvres n’ont été conservées que quelques pièces de théâtre : ses premiers essais dramatiques, de même que certaines de ses Lettres, ont été perdus. Sans avoir « d’autres protecteurs qu’Apollon & les neuf Sœurs4 », il parvient néanmoins à acquérir une certaine célébrité et à faire représenter en 1637 à l’Hôtel de Bourgogne la Suite et le mariage du Cid, à peine un an après le chef-d’œuvre. On peut comprendre que cette première tentative n’ait eu qu’un succès médiocre, sans doute perdu au milieu de la violente « Querelle du Cid » et du triomphe populaire de la pièce de Corneille. Cependant, Chevreau persiste dans l’écriture théâtrale et s’essaye à tous les genres. Après une première tragi-comédie, il fait publier et représenter la même année une comédie, L’Avocat dupé, et une tragédie, La Lucresse romaine. Il parvient à réaliser son objectif : se faire connaître du monde des lettres. Comme l’écrira son biographe anonyme :

Ce n’étoit pas de ces savans, qu’un Pédantisme insuportable rend à charge à tout le Monde ; son humeur libre & enjoüée, la persuasion, où il étoit que les vastes connoissances sont toujours très bornées ; enfin la Haine qu’il portoit à tout ce qui ressentoit l’amour propre, sont des qualitez, qui rendoient sa conversation agréable autant qu’elle étoit utile ; aussi la Renommée le fit bien-tôt connoître, & son Erudition lui fit des Amis depuis la Loire jusqu’au fond du Nord. 5

En 1638, il publie sa quatrième pièce, Coriolan et dans les années qui suivirent, il fera trois nouvelles tentatives théâtrales : Les Deux amis, comédie (1638), L’Innocent exilé, tragédie (1640) et Les Véritables frères rivaux, tragi-comédie (représentée en 1641 à l’Hôtel de Bourgogne). G. Boissière signale que trois privilèges accordés à Chevreau (pour Coriolan, Les Deux Amis et Les Véritables Frères rivaux) ont été signés par Conrart « ce qui constituait (…) ‘autant de brevets’6 » ; on peut donc penser qu’il faisait partie des auteurs qui s’étaient effectivement forgé une réputation flatteuse à l’époque, ce qui n’assurait pas pour autant le succès.

Après ces huit années de production théâtrale, Urbain Chevreau quitte Paris, à trente ans passés, pour revenir s’installer à Loudun (il est de retour au pays en 1647). Il continuera à écrire, et à écrire beaucoup, sans jamais être tenté par un retour au théâtre. S’est-il lassé d’un effet de « mode » ? Ou plutôt, aurait-il constaté que d’autres que lui avaient plus de succès auprès du public ?

Tour d’Europe §

Il passe alors sa licence de droit à Poitiers7 et se fixe à Loudun où il refuse toutes les offres qui lui sont proposées (dont un canonicat) afin de préserver sa liberté, chère à ses yeux, à tel point que, toute sa vie, il refusera le mariage8. Au cours de l’année 1652, il quitte à nouveau sa ville natale pour entamer une série de voyages qui l’emmènent à Stockholm en 1653. Il devient un habitué de la cour de Christine de Suède qui en fit son « secrétaire des commandements9 », poste qu’il occupa jusqu’en 1656 soit après l’abdication de la Reine pour Charles X. Mais il ne quitta pas la littérature pour autant. Vers 1654, il imagina un grand projet qui l’occupa pendant de longues années : celui de réaliser une Histoire du Monde, auquel il consacra la majorité du temps libre dont il disposait à la cour de la reine. Il produisit plusieurs textes, vers galants, ballets, joués et appréciés à la Cour. Cependant, ce long séjour en Suède ne le coupa pas des affaires littéraires de son pays. Il entretint une correspondance volumineuse, comme il le fit tout au long de sa vie, avec les grands hommes de lettres du temps et ses amis personnels comme Jean Chapelain, Georges de Scudéry ou encore Tristan l’Hermite. Il s’informa des événements en France : ainsi apprit-il en Suède la mort de Guez de Balzac (1654), et envoya quelques stances à Conrart en guise d’hommage :

A LA MEMOIRE DE BALZAC
Par M. Chevreau, secrétaire des commandements de la reine de Suède

Muses, Balzac est mort et ce malheur extrême
Vous ôte pour jamais votre plus ferme appui ;
Comme il fut l’Eloquence même,
L’Eloquence est morte avec lui.

Vous osâtes d’abord lui promettre une gloire,
Que devaient respecter les siècles à venir ;
Vous êtes filles de Mémoire,
Conservez-en le souvenir. […]

Mais n’apréhendez point ou que sa gloire meure,
Ou qu’il en manque aucune à sa félicité ;
Avec vous la France le pleure
Et Christine l’a regretté10.

L’abdication de Christine ne lui fit pas quitter la Suède immédiatement : il resta à la Cour de Charles-Gustave comme secrétaire de cabinet. Mais après ces six années passées en Suède, il est atteint par un certain ennui, et « l’Ermite de Loudun11 » souhaita revenir en son pays. Son retour en France est difficilement datable avec précision, mais il est acquis qu’il est à nouveau à Loudun en juillet 1656, d’où il envoya une lettre à Saint-Amant. Friand de calme et de solitude qui lui permettent de continuer à écrire ses lettres (notamment à la noble famille de Thouars, les La Trémoille), il n’eut pas « le tems de jouïr de la tranquillité & du Repos qui lui étoient si chers12 ». En effet, outre ses passages réguliers à Paris pour y fréquenter ses amis, il reprit ses voyages à l’étranger. De manière générale, Chevreau s’est beaucoup déplacé durant cette période, et ce dans une grande partie de l’Europe, de la Suède à l’Italie. Il est difficile de retracer exactement les périodes de sa vie relatives à ses voyages. Les indications sont fournies ponctuellement par la datation de sa volumineuse correspondance. Le 3 mai 1662, une lettre à la Princesse de Tarente signale sa présence à Thouars ; dès 1663, il se rendit à Cassel, puis arriva en Italie. Il passa un assez long séjour à Copenhague, au « royaume de Dennemark », invité par Frédéric III. Il fit ensuite de nombreux allers-retours, courts déplacements, entre Venise et Brunswick, avant de revenir à Cassel, puis de se fixer dans le Hanovre, à la cour du duc Frédéric. Quelques semaines plus tard, il partit pour Heidelberg, à la demande de l’Electeur Palatin, afin de favoriser la conversion au catholicisme de la Princesse Electorale, en vue de son mariage avec Monsieur, frère du Roi. La plupart des biographes de Chevreau signalent cet épisode important de sa carrière, du préfacier anonyme des Œuvres meslées à Charles Ancillon13, et lui-même s’y arrête longuement :

Je fus engagé de passer par Heidelberg, où M. l’Electeur Palatin (Charles Loüis) me fit l’honneur de me venir voir avec toute la Maison Electorale, & les Principaux de son Conseil. J’y fus retenu avec le titre de Conseiller quand je croyois retourner en France : & Madame la Princesse Palatine Doüairiere, Sœur de la Reine de Pologne, menageoit alors le mariage de Madame la Princesse Electorale avec Monsieur. Comme elle ne pouvoit estre Madame en France, sans estre de la Religion Romaine ; que M. l’Electeur n’eût jamais souffert, qu’un Religieux, de quelque Ordre qu’il eût été, ou un Prêtre fût introduit dans sa Cour ; & que les Etrangers ne voyent point les Princesses, dans les Appartemens, j’eus un moyen seur de voir celle-là, & de plus, la joye de la convertir, aprés avoir pris toutes les précautions & les mesures que je pouvois prendre. J’y emploiai dix-huit ou vingt jours, quatre heures par jour, sans qu’aucun en pût former le moindre soupçon14.

Cette brillante réussite lui octroya une position privilégiée à la Cour de Paris car ce mariage, ordonné par le Roi Louis XIV, devait avoir lieu, avec réussite, le 16 novembre 1671.

Deux ans seulement après son retour à Paris début 1676, il fut nommé par le Roi précepteur de Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, et enfant légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan. Gustave Boissière15 indique que ce poste fut une réussite pour Chevreau : « Le prince avait d’heureuses dispositions, un esprit ouvert, de la docilité et un vif attachement à ses maîtres ». Il semble en effet qu’Urbain Chevreau ait retiré de son nouveau statut une grande fierté, « car ce choix seul fait mieux l’eloge du Mérite, de la Reputation & du Savoir de Mr. Chevreau que tout ce qu’on pouroit en dire ; & j’ose dire que ce Prince qui donnoit de si belles espérances, ausquelles il a si bien repondu, ne pouvoir tomber en de meilleures mains16 ». En effet, il se trouvait que Madame de Maintenon avait beaucoup d’affection pour le fils de son mari, au point même d’avoir fait publier des Œuvres diverses d’un auteur qui n’a pas encore sept ans.

L’érudit de Loudun §

Resté aux côtés du duc du Maine près de six ans, il est nommé secrétaire de ses commandements en 1682. Une vingtaine d’années avant sa mort, Urbain Chevreau décide de quitter la capitale, et « pour vaquer plus en repos aux exercices de la vie Chrétienne, il s’étoit retiré dans une belle maison, qu’il avoit fait bâtir à Loudun17 » : il s’y fixe en 1685. Désormais installé en France, Urbain Chevreau peut se consacrer pleinement à ses projets littéraires et érudits. Son Histoire du monde, projet qu’il porte depuis près de trente ans, est enfin terminée en 1686. Il s’agit de l’ouvrage qui lui a procuré le plus de renommée et qui a consacré sa réputation d’érudit :

Il falloit pour composer un Livre une si vaste étenduë, & qui embrasse tant de matieres, avoir une bonne Bibliotheque & savoir en faire un bon usage ; soit par l’assiduité au travail, soit par les talents que l’on peut avoir reçus de la nature. On peut dire que toutes ces choses ont concouru à la production de cet Ouvrage18.

Au cours de sa retraite à Loudun, Chevreau s’emploie à faire publier les œuvres, les pièces, les morceaux de texte écrits tout au long de sa vie. Ainsi fait-il imprimer ses Œuvres Meslées et un Chevræana. La mode du moment était en effet aux « - ana », ouvrages regroupant des fragments et des pensées personnelles. Le Chevræana est à cet égard assez instructif grâce aux nombreuses réflexions de l’auteur sur le travail d’écrivain et de critique par exemple. Par ces textes, il consacre son image d’érudit savant. Ses biographes notent qu’« il étudiait encore quatorze heures par jour. En effet nous le trouvâmes lisant dans sa salle. Il était fort bien logé, avec une belle bibliothèque de livres et de belles-lettres pour la plupart. Il était toujours fort proprement habillé. Il était là, retiré seul, sans compagnie19 ».

Chevreau entretient son propre « mythe » :

Je ne m’ennuie point dans ma solitude, où j’ai une bibliothèque assez nombreuse pour un ermite et admirable pour le choix des livres, quelque profession qu’ils aient été : orateurs, poètes, sophistes rhéteurs, philosophes, historiens, géographes, chronologistes, les Pères de l’Église, les Théologiens et les Conciles20.

La bibliothèque que possédait Chevreau dans sa maison de Loudun est en effet restée l’une des plus célèbres du siècle, et sa vente, à sa mort, a alimenté bon nombre de gazettes. G. Boissière affirme que, selon plusieurs sources, le fonds a été dispersé, au prix de 12 000 livres pour les religieux de la région (à Thouars et à Loudun), alors qu’il avait coûté pas moins de 60 000 livres.

Charles Nodier résume assez bien les raisons qui ont conduit à l’oubli relatif d’Urbain Chevreau, les bonnes comme les mauvaises, ainsi que ce que l’on peut retenir de sa longue traversée du Grand Siècle, toujours dans l’ombre des plus grands.

Il était plus savant que les savants de son temps, qui étaient si savants ; il était plus lettré que les lettrés ; il faisait des vers qui valaient les meilleurs vers, et de la prose si pleine, si abondante et si facile, qu’on croit l’entendre quand on le lit. […] On l’oublia tellement de son temps qu’il ne fut pas de l’Académie ; mais la haine l’avait laissé en paix comme la faveur21.

Les biographes de Chevreau aiment à dépeindre une fin de vie paisible dans sa maison de Loudun, entre ses livres, ses amis et ses fleurs. Car au même titre que sa bibliothèque, le jardin de Chevreau était aussi célèbre pour les fleurs rares qu’il y cultivait. Henri Rousseau conclut ainsi sa communication22 sur Urbain Chevreau :

Il avait beaucoup travaillé. Il avait réussi et longuement joui en ce monde de la paix promise aux hommes de bonne volonté. Il s’éteignit dans sa maison, parmi ses livres, ses oiseaux et ses fleurs renaissantes, le 15 février 1701. Il fut enterré le lendemain dans l’église Saint-Pierre-du-Marché.

Chevreau dramaturge §

Polygraphe dans toute la deuxième partie de sa vie, Urbain Chevreau semble avoir très vite délaissé le pan dramatique de son œuvre, comme le fera du reste la critique immédiate ou plus tardive. Bien qu’il parle beaucoup de son travail poétique dans ses lettres, reproduites dans les Œuvres Meslées ou dans quelques fragments de la Chevræana, il n’a fourni aucune espèce d’indication sur son travail d’élaboration technique. Ainsi devra-t-on se contenter d’hypothèses, de suppositions à partir du « simple » élément textuel. Les quelques informations disponibles dans les épîtres dédicatoires et les avertissements au Lecteur ne donnent que de rares indices sur le processus de création dramatique et le contexte de son travail d’écriture.

Le contexte théâtral en 1637-38 : du crépuscule tragi-comique à la renaissance tragique §

Depuis la fin des années 1620, la tragédie telle qu’elle était pratiquée depuis le siècle précédent connut une profonde désaffection au profit d’une forme nouvelle, émancipée des règles, la tragi-comédie, qui se caractérise par de nombreux coups de théâtres, des rebondissements, un affranchissement total vis-à-vis des contraintes de type unité de temps ou de lieu, un dénouement heureux et matrimonial. Jusqu’en 1634, la tragi-comédie irrégulière jouit d’une hégémonie quasi-totale sur la scène française, dans des proportions inverses à ce qu’il en était à peine quinze ans auparavant : cette année-là, à l’Hôtel de Bourgogne, seules deux tragédies furent représentées, face à soixante-neuf tragi-comédies. Cependant, la polémique recommençait avec l’apparition d’un « parti des règles », d’un groupe de doctes qui « s’en mêlaient et pesaient de toute leur autorité dans le sens de la régularité23 ». Au fur et à mesure, la tragi-comédie tenta de s’adapter aux nouvelles exigences. Mais le retour des règles donna une nouvelle impulsion à la tragédie et c’est avec la Sophonisbe de Mairet que le genre reparut réellement sur la scène parisienne. En 1636, soit un an avant les débuts de Chevreau au théâtre, il fut joué autant de tragédies que de tragi-comédies. Chevreau écrit donc ses premières pièces dans une période d’entre-deux, annonciatrice de la domination de ce qu’on appellera la « tragédie classique », mais encore marquée par le ton plus romanesque de la tragi-comédie.

Dans un débat maintenant dirigé par les tenants du « plaisir par la règle24 », Chevreau tente d’émerger sur la scène parisienne pendant l’autre grande querelle de l’époque, intimement liée à la précédente, celle du Cid. Comme tant d’autres auteurs secondaires, il a été frappé par la nouveauté et la révolution de cette dernière, et il n’est pas anodin que sa première pièce soit la Suite et le mariage du Cid. Comme pour tenter d’échapper au débat autour des règles et des genres, il écrit pendant l’année 1637 pour les trois genres, tragi-comédie (La Suite du Cid), comédie (Les Deux amis) et tragédie (La Lucresse romaine).

Dès la renaissance de la Tragédie en 1634, les sujets romains ont à nouveau fait leur apparition sur la scène française, notamment sous l’impulsion de la nouvelle Académie Française, créée par Richelieu en 163525 : de la Sophonisbe de Mairet (1635) à la Cléopâtre de Benserade (1636), en passant par La Mort de César de Scudéry (1636). L’adaptation par Chevreau de la légende de Lucrèce s’inscrit dans ce mouvement.

Coriolan, publié en 1638, se situe à la croisée des chemins, entre l’aboutissement de cette première année d’expérimentation du genre théâtral pour l’auteur et la vogue de la tragédie romaine. Elle sera d’ailleurs la pièce de Chevreau qui aura le meilleur accueil par la critique postérieure, une critique qui n’aura pas toujours été très aimable à son égard.

Un succès mitigé de son vivant… §

Les pièces de Chevreau sont un témoignage de ces années décisives de débat pour le théâtre français et de cette incroyable frénésie de créations.

On peut déceler une nette évolution dans sa manière d’écrire. La Lucresse romaine garde encore une trace de l’ancienne tragi-comédie. Dans son Avertissement au lecteur, « Aux honnestes gens », il concède que la rédaction de cette pièce n’a été pour lui qu’un divertissement :

Lecteur, si ce Poesme pour lequel je n’ay perdu que fort peu de temps, ne peut meriter ton aprobation, je t’entretiendray un jour de matieres plus serieuses & peut-estres plus necesseres, & s’il a dequoy te plere, je ne me treuveray sans doute recompensé de ma peine, puis que je n’eus jamais d’autre but que mon contentement & le tien26.

Il semble bien loin de son souhait placé dans « l’Advertissement au Lecteur » de Coriolan : s’il a changé le lieu de la mort du général romain, c’était pour pouvoir « mettre la Tragedie dans la severité des regles, & dans celle qu’on tient aujourd’huy si necessaire, qui est l’unité du lieu ». Peut-être a-t-il décidé de changer sa manière d’écrire pour atteindre plus facilement le goût du temps, après le succès du Cid. Certains indices discrets peuvent en effet laisser penser que l’accueil réservé à ses premières pièces était très réservé. Dans ce même texte adressé « Aux honnestes gens », particulièrement long pour un simple avertissement en tête de pièce, il se plaint vigoureusement du traitement dont il semble avoir été victime par « ceux qui connessent toutes les vertus, & qui les croient pratiquer, oublient la modestie [qu’il tient pour] une des principales27 », et soutient, visiblement contre les avis qu’il a pu recevoir, que sa pièce est digne d’intérêt :

Ceux-cy treuvant ma LUCRESSE y remarqueront peut-étre autant de fautes que de mots, & diront que je fais presque autant de chûtes que de pas : Quelques uns moins jaloux, & plus veritables, treuveront quelque chose de rude, parmi quelque mouvement qui les pourra chatoüiller : Mais qu’ils sçachent que les êpines d’ordinêre sont parmy les roses, & s’ils s’étonnent de voir une faute plus insuportable où je ne devois pas tomber, qu’ils se souviennent qu’on rencontre quelquefois des viperes sous de belles fleurs. En un mot comme je reconnois mon esprit foible, je croy être aussi sujet à mal êcrire, qu’à mal faire, pource que je suis homme28.

Ce ton très polémique au sein d’un « Avertissement » volumineux par rapport aux habitudes de Chevreau dans ses autres pièces permet d’émettre l’hypothèse d’un succès modeste de ses premières œuvres, ce qui expliquerait sa volonté, dès Coriolan, écrit directement après La Lucresse romaine, de se placer dans « la severité des regles ».

Chevreau a laissé d’autres indices permettant d’imaginer son succès relatif devant le public. Ses différentes épîtres dédicatoires, notamment de ses premières pièces, ont été reprises et modifiées dans le volume des Lettres nouvelles paru en 1642, soit un an après son retrait définitif de la scène. Dans sa lettre à la Marquise de Coaslin, à qui est destinée La Lucresse Romaine, Urbain Chevreau a rajouté quelques lignes dans sa formule d’envoi : « Mais il est certains que vous vous contentez du témoignage de vôtre conscience, sans avoir égard à celui des hommes, que nos paroles n’instruiroient pas tant que vos actions, & que je me dois bien moins occuper à vous faire voir qui vous estes, qu’à vous faire voir que je suis, Madame29 », etc. Puisque cette lettre, comme l’épître, vise à demander la protection de l’ouvrage, on voit que Chevreau demande, en formule de clôture, de ne pas écouter le « témoignage […] des hommes » concernant son livre, rejoignant ainsi ce qu’il nous apprenait dans son texte « aux honnestes gens ».

Ce même procédé nous renseigne sur le jugement contemporain de Coriolan, pour lequel il n’existe aucun document précis ; en effet, une lettre à Monsieur de Bautru figure dans le recueil de 1642, reprenant l’épître parue en 1638. Cette nouvelle version respecte les codes du genre, dans lesquels Chevreau excellait. Mais contrairement à l’épître de 1638, entièrement consacré à la gloire de Monsieur de Bautru, l’auteur se permet une discrète allusion à la qualité de sa pièce, ainsi qu’une reprise très nette de ce qu’il écrivait en tête de la Lucresse romaine :

Peut-estre que mes chûtes ne sont pas toutes dangereuses, que je tombe souvent sans me blesser que bien peu, & que si je n’éclaire l’esprit, je ne l’échauffe pas aussi de telle façon qu’on doive recourir à la medecine, pour le remettre dans la possession de son premier estre. Toutefois comme la lumiere du feu empesche qu’on ne treuve à dire à celle du Soleil, vous remarquerez dans cette Tragedie quelques beautez quand les plus solides vous manqueront, & si l’Eloquence n’y paroist pas avec sa majesté ordinaire, vous en verrez pour le moins une copie cependant que les autres en cherchent l’original30.

Chevreau reprend une nouvelle fois l’image de la « chute » de l’auteur sur les imperfections de ses ouvrages, mais il maintient une fois encore la valeur de son travail face aux autres productions, et de celles, on peut l’imaginer, de ses propres contradicteurs. Si sa pièce n’est pas un exemplaire « original » de l’Eloquence elle-même, au moins en est-elle une « copie » fidèle, ce qui confirme là aussi le changement d’attitude qu’il a opéré vis-à-vis des règles.

Seuls ces quelques indices nous permettent d’imaginer quel fut l’accueil du public parisien à ses œuvres théâtrales. Devant ces « succès médiocres31 », on peut croire qu’il fût mitigé, même si la publication et la représentation de sept de ses œuvres en seulement quatre saisons laissent à penser qu’il ne déparait pas parmi les autres productions de l’époque.

… et de sévères jugements posthumes §

La critique postérieure n’a pas été particulièrement aimable à son endroit et, cette fois-ci, de nombreux documents le prouvent.

Le théâtre de Chevreau n’a guère suscité l’intérêt des hommes de lettres de la postérité. Ces derniers l’ont tout d’abord, et tout simplement, complètement ignoré. Ainsi son biographe anonyme de 171732 ne fait-il même pas mention de son œuvre dramaturgique : il mentionne sa traduction de Joseph Hall, L’École du Sage ou le Tableau de la Fortune dans ses œuvres de jeunesse, mais il ne fait aucune référence à son théâtre. Plus cruel encore, Charles Ancillon, qui consacre tout de même une très longue partie de ses Mémoires concernant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres dans la République des Lettres à Urbain Chevreau, se contente de l’allusion suivante sur plus de quatre-vingt pages : « Sorel parle des Lettres de Chevreau (…). Le même Sorel nous apprend que notre Chevreau est Auteur de Scanderberg & d’Hermiogene, Romans qui ont été fort estimez dans leur temps, des connoisseurs & du public. Et si nous en croyons le même Sorel, notre Chevreau a composé quelques pieces de Theatre. On voit par là & par ce que je dirai dans la suite, que c’étoit un genie universel, capable de réussir à tout ce qu’il vouloit entreprendre33. » Un peu plus tard, en 1842, Dreux-Duradier34, qui s’est intéressé plus spécifiquement à la littérature du Poitou, ne fait lui aussi qu’une simple mention de ses pièces de théâtre, alors qu’il ne tarit pas d’éloges sur l’Histoire du Monde ou les Œuvres mêlées. De même, on peut citer l’ouvrage du Père Niceron35 qui, dans l’article consacré à Chevreau, s’attache à faire un « Catalogue de ses Ouvrages » sans citer une seule de ses pièces. Le pan dramatique de l’œuvre de Chevreau est donc rapidement tombé dans l’oubli.

Et lorsque des critiques s’attachent à dresser un bilan de son théâtre, celui-ci est bien peu flatteur. Les frères Parfaict consacrent une série de notices à de nombreuses pièces de Chevreau ainsi qu’à l’auteur lui-même. De façon générale, Chevreau n’a guère d’intérêt à leurs yeux, car « parmi les plus foibles Poëtes de son tems, il tient le plus petit rang, soit qu’on fasse attention au choix & au plan de ses Pieces, ou qu’on examine les caracteres des personnages qu’il y introduit36. » Si le dédain des frères Parfaict ne touche pas seulement Chevreau, il n’en reste pas moins que toutes les pièces qu’analysent les deux critiques n’ont qu’une qualité très médiocre, voire pire. Par exemple, à propos de La Suite et le mariage du Cid, on peut lire que « Chevreau crut devoir signaler son début au Théâtre, en travaillant sur un sujet qui avoit fait tant d’honneur à Corneille : ce coup d’essai ne doit pas avoir été heureux pour le nouveau Poëte. Autant la Piece de Corneille est admirable, autant celle de Chevreau est détestable37 ». Une sentence à l’aune de laquelle on peut apprécier cette sorte de bienveillance à l’égard du Coriolan : « Ce sujet est trop connu pour en parler, il suffit de dire que cette Tragédie est une des moins mauvaises de l’Auteur38. »

Clément et Laporte, qui traitent très rapidement de la pièce de Chevreau, rappellent ironiquement, après avoir cité un extrait du monologue final de Coriolan, que « deux ans auparavant, Corneille avoit donné le Cid », et demandent à ce « qu’on juge combien ce génie étoit supérieur à son siècle39 ».

Cette sévérité à l’égard de Chevreau se retrouve jusque dans les jugements plus récents. G. Boissière40 lui-même, qui consacre à l’auteur la somme la plus importante, le place dans « la moyenne des productions similaires d’alors », non sans se priver de pointer « des négligences, des fautes, du manque de logique ou de sens qu’explique son improvisation rapide, enfin […] son style, parfois obscur, rude, lourd, monotone et […] sa versification souvent embarrassée ». Autant de défauts, précise-t-il, « communs avec les autres dramaturges du XVIIe siècle ». Henri Rousseau, au milieu du XXe siècle, abonde dans son sens : ses œuvres ont eu un « succès médiocre » mais « on ne saurait s’en étonner quand on a lu ces pièces41 ».

Coriolan : une création en concurrence §

L’affrontement des deux théâtres §

Pendant ces années 1630, de nombreux auteurs puisent dans les sujets traités au début du siècle par Alexandre Hardy. Le dramaturge prolixe a inspiré beaucoup de ses successeurs notamment avec sa manière « classique », la plus aboutie et la plus estimable selon lui, face à ses pièces plus « populaires42 ». Ainsi les auteurs des années 1630 reviennent-ils plus facilement à ses tragédies les mieux construites et profitent de la renaissance d’une tragédie moderne pour se faire une place sur les scènes parisienne. L’une des tragédies de Hardy les plus célèbres, Coriolanus (créée vers 1607), a fait l’objet de deux adaptations simultanées en 1638. Le sujet est déjà bien connu sur la scène française. Avant Hardy, Pierre-Thierry de Montjustin a donné un Coriolanus en 1601. Bien sûr, la pièce aujourd’hui la plus célèbre sur ce sujet, le Coriolan de Shakespeare, fut publiée en 1606 ; cependant, tout porte à croire que les dramaturges français, et Chevreau en particulier, ignoraient son existence. Ce sujet, tiré de Plutarque et de Tite-Live principalement, raconte la révolte, la vengeance et la mort d’un général romain contre Rome lors de l’une des premières guerres contre les Volsques.

La pièce de Chevreau est représentée au Théâtre du Marais, contrairement à ce que sous-entend G. Boissière43 pour qui « trois tragédies » de Chevreau ont été représentées à l’Hôtel de Bourgogne dont Hydapse, tragédie perdue de 1645, et à l’exclusion de L’Innocent exilé représenté au Marais. Puisque Chevreau n’a écrit que quatre tragédies, cette remarque implique que Coriolan ait été monté à l’Hôtel de Bourgogne, ce qui est impossible. Il est d’ailleurs étrange que celui-ci fasse cette confusion en raison du contexte de cette saison théâtrale, comme nous allons le voir.

Un peu plus tôt dans l’année, François de Chapoton a lui aussi donné un Coriolan. Les « doublons » entre les deux grands théâtres sont chose fréquente au cours du XVIIe siècle (on peut songer pour le plus célèbre d’entre eux aux Bérénice et Tite et Bérénice de Racine et Corneille), et la concurrence est bien réelle. Les deux dramaturges se connaissaient et chaque théâtre avait vent de ce que préparait l’autre pour sa saison. La concurrence est donc à même de s’exercer très fortement, depuis la genèse des œuvres jusqu’à leur publication. Le cas des deux Coriolan est particulièrement intéressant, car si Chapoton est le premier à traiter Coriolan sur scène, il réagit à la pièce de son rival, à l’occasion de la publication de sa propre pièce. Selon H.C. Lancaster44, il est fort probable que François de Chapoton, dont l’ouvrage s’appelait d’abord Coriolan, ait décidé d’ajouter au titre l’adjectif « véritable » en apprenant l’existence d’une pièce sur le même sujet. Lors de son édition, sur le frontispice du livre de Chapoton, les lecteurs ont donc pu lire Le Véritable Coriolan, « représenté par la Troupe Royalle ». Et inversement, on peut noter que l’obtention du privilège par Chevreau, comme l’indique le texte, est datée du 4 juin 1638 ; l’achevé d’imprimer, quant à lui, est du 12 juin de la même année. Ce délai de huit jours est particulièrement court pour la publication d’une pièce, ce qui laisse à penser, avec Lancaster, que l’impression a sans doute été anticipée, afin qu’elle paraisse en même temps que sa rivale. L’achevé d’imprimer du Véritable Coriolan est, en effet, lui aussi daté du 12 juin.

Les traces d’une polémique ? §

Quelques indices nous montrent que la concurrence des deux pièces ne s’est pas limitée à cette concordance des dates. On le voit notamment dans les paratextes de la pièce de Chapoton, qui n’hésite pas à faire une très claire allusion à son rival dans son Avertissement au Lecteur, où il attaque durement Chevreau :

Je te prieray si l’on te présente quelque Tragedie supposée sous le nom du mesme Coriolan, de ne me point blasmer des deffauts d’un Autheur inconnu, & de ne la point considerer que comme un enfant illegitime, que la honte a long-temps retenuë de paroistre en public45.

Sans doute pour se légitimer davantage encore face à son concurrent, Chapoton profite de l’édition de sa pièce pour glisser quelques vers adressés par d’autres auteurs de l’époque, le félicitant pour la qualité de sa pièce, comme Baudoin, Maréchal, Colletet, Beys, Regnault ou bien encore Rotrou46. La présence à la fin du volume publié par Chevreau de plusieurs de ses pièces poétiques (sous le titre d’ « Œuvres diverses » ), est-elle une manière pour lui de répliquer, en montrant que ses talents ne s’exercent pas qu’au théâtre ? La première de ces pièces poétiques est une ode adressée au Duc de Richelieu47 ; peut-être est-ce là aussi une manière pour Chevreau de ne pas ignorer la protection de Richelieu, à qui est par ailleurs dédiée l’épître de Chapoton.

Il n’y a malheureusement pas de documents précis qui permettent de définir lequel des deux auteurs est sorti vainqueur du duel, hormis le constat actuel qui a vu Chevreau survivre quelque peu dans les mémoires au contraire de François de Chapoton. On peut tout de même envisager le jugement des frères Parfaict sur le Véritable Coriolan, à l’aune de celui, déjà peu aimable, formulé sur la pièce de Chevreau :

[… l’auteur] proteste que c’est son coup d’essai, & l’on peut dire que ce n’est pas un coup de maître, car rien ne rachette les défauts de ce Poëme. La versification en est pitoyable48.

Si l’on en croit ces deux commentateurs, la pièce de Chevreau a eu plus de mérite et de résonances que celle de Chapoton, malgré tous les soutiens que ce dernier a placés en exergue.

Représentation et réception de Coriolan §

Faute de documents précis, nous en sommes réduits à émettre seulement des hypothèses quant aux conditions de représentations de Coriolan, outre que ce que nous apprennent les paratextes, ou le texte lui-même.

Le privilège du roi, comme on l’a vu, est daté du 8 juin 1638. On peut donc affirmer que Coriolan a été représenté au cours de la saison théâtrale 1637-1638. Il est alors intéressant de comparer avec la pièce rivale, pour laquelle nous n’avons pas non plus de date de création. Cependant, le privilège du roi pour Le Véritable Coriolan est daté du 12 mai 1638 ; et nous avons vu avec H.C. Lancaster que la date d’impression de la pièce de Chevreau a été avancée pour être publiée en même temps que celle de Chapoton. Lancaster49 affirme que Le Véritable Coriolan a été créé en 1637, ce qui signifierait un long délai entre la création et l’obtention du privilège, à l’inverse de Chevreau. Lancaster suppose par ailleurs que le Coriolan a été représenté en 1638, Chevreau ayant déjà écrit et fait jouer deux autres pièces l’année précédente50. En lui faisant crédit de cette conjecture, et si l’on considère que les deux pièces ont été jouées durant la même saison théâtrale (s’achevant sur le relâche de Pâques), on peut émettre l’hypothèse d’une première représentation de Coriolan entre janvier et avril 1638, soit avant la fin de saison. La publication de la pièce de Chevreau aurait donc été particulièrement rapide.

La mise en scène de Coriolan, créé au Théâtre du Maris, pose problème. En effet, dans son avertissement au lecteur, Chevreau indique qu’il a « changé une chose assez connüe pour la mort de Coriolan, qui ariva chez les Volsques ; mais il faut considerer qu’il estoit impossible de mettre la Tragedie dans la severité des regles, & dans celle qu’on tient aujourd’huy si necessaire, qui est l’unité de lieu, si je ne l’eusse pas fait mourir prés de Rome ». Chevreau semble ici jouer quelque peu avec la « severité » de l’unité de lieu, ce qu’on perçoit par sa dernière formule. Coriolan ne peut pas se jouer dans un lieu unique, comme la salle d’un Palais, à cause des multiples déplacements. À la première scène, deux sénateurs envoient Sicinie supplier Coriolan de renoncer à son projet. La scène a donc lieu à Rome, et le tribun quitte de la ville :

Dieux ! J’y vais à regret, & je crains de le voir.
Son camp pourra-t’il bien me servir de retraitte ?
J’ay procuré sa honte, & conclu sa défaite. (v. 58-60)

Au début de l’acte III, une didascalie nous apprend que l’action se passe « dans [le] camp » de l’ancien général romain qui fait face à la supplique de sa femme. À la scène 2, Aufidie fait part de son inquiétude à Sancine à ce sujet :

Je n’ay point de party qui ne luy soit contraire
Puis qu’il a maintenant à combatre une mere ;
Sa fame en ce dessein peut si bien m’émouvoir
Que je crains de tenter ce que je veux sçavoir.
Ouy, dedans ce moment je voy tomber ses armes
Aussi tost qu’il verra leurs veritables larmes. (v. 755-760)

Aufidie sous-entend que, tandis qu’il parle, la scène de la supplique se poursuit, et, à la scène 3, nous retrouvons Coriolan « seul dans son Camp ». Cette succession de scènes implique que l’action ne se passe pas strictement au même endroit. Chevreau applique donc une conception plus lâche de l’unité de lieu : en 24h, il est possible aux personnages de faire l’aller et retour entre les différents endroits de l’action ; il s’agit d’une unité de lieu « globale ». Ainsi que l’indique La Mesnardière en 1639, « si l’aventure s’est passée moitié dans le palais d’un roi en plusieurs appartements, moitié hors de la maison en beaucoup d’endroits différents, il faut que le grand théâtre, je veux dire cette largeur que limite le parterre, serve pour tous les dehors où ces choses ont été faites, et que les renfondrements soient divisés en plusieurs chambres par les divers frontispices, poteaux, colonnes ou arcades51. » On peut donc émettre l’hypothèse que la scène du théâtre du Marais était une scène à compartiments, représentant au moins une salle du Sénat, l’appartement des femmes, le camp de Coriolan, ses quartiers personnels dans ce même Camp pour ses entrevues privées.

Nous ne disposons pas de document pouvant nous éclairer sur la réception du public au Coriolan de Chevreau. On peut seulement signaler que visiblement, au goût de la critique postérieure, c’est celui qui a été le plus digne d’intérêt comparé à celui de Chapoton (auquel Clément et Laporte52 ne consacrent même pas un article). Cependant, si la pièce a été publiée, elle est vite tombée dans l’oubli, n’ayant pas véritablement marqué les esprits au cours de cette saison théâtrale. Comme l’indiquent les deux auteurs des Anecdotes dramatiques, la tragédie de Chevreau permet de « connoître (…) le style et le goût de ce tems-là ». Quelques articles plus loin, traitant du Coriolan d’un certain M. Maugier, représenté en 1748, ils signalent que « ce sujet traité tant de fois, n’a jamais pu réussir au Théâtre53 ». À les en croire, la pièce de Chevreau ne s’est donc pas particulièrement distinguée par son succès auprès du public. Mais il faut garder à l’esprit que leur commentaire se veut dépréciatif, tant Clément et Laporte, de même que les frères Parfaict, jugeaient les pièces de théâtre au prisme de leur vision classique, héritée de la deuxième moitié du XVIIe siècle.

Résumé de la pièce §

Caius Marcius, surnommé Coriolan suite à la prise héroïque de la ville de Corioles, s’est vu bannir par les tribuns du peuple, menés par Sicinius qui, prenant prétexte de son comportement foncièrement hostile au peuple, l’accusèrent de tyrannie et de détournement de fonds lors du partage du butin d’une expédition en Sicile. Furieux et blessé dans son honneur, il rejoint les ennemis de Rome, les Volsques, menés par Aufidius et leur propose de les mener contre la capitale. Les Volsques avancent dès lors et enchaînent les victoires, jusqu’à assiéger Rome. Au désespoir, les Romains envoient des émissaires supplier Coriolan de renoncer à son projet, mais le général reste inflexible.

Acte I §

Deux sénateurs romains s’inquiètent de l’évolution de la situation aux portes de Rome (Scène 1) : Coriolan, banni par sa ville, l’assiège désormais à la tête des Volsques. Toutes les délégations que le Sénat a pu envoyer sont rentrées bredouille ; même les « Sacrificateurs » n’ont pu faire fléchir le général. Les Sénateurs accusent Sicinie, le tribun du peuple, d’être la cause de leur malheur : c’est lui qui a décidé d’exiler Coriolan, par haine personnelle. Il n’y a qu’une solution : que Sicinie aille lui-même demander pardon au général. Ce dernier est en train de parler avec son ami Sancine (Scène 2). Si Rome vit désormais dans la peur, elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même, cette « lâche patrie » qui l’a banni pour de fausses raisons. Il est bien décidé à se venger, et Sancine l’approuve : Rome est seule responsable de son malheur. Sur ce constat, Sicinie entre pour supplier Coriolan de renoncer à son projet (Scène 3). Il l’accueille courroucé de le voir, après ce qu’il lui a infligé. Le tribun reconnaît ses fautes mais Coriolan ne veut rien savoir : il lui rappelle ses faits d’armes au service de Rome, avant de le chasser, sous-entendant une attaque prochaine. Aufidie, le chef des Volsques, entre alors en scène (Scène 4), pour savoir ce que voulait Sicinie. Il lui rappelle les cruautés que Rome a fait subir aux Volsques, et comme Coriolan reste inflexible, Aufidie lui demande de partir sur le champ. Il ne veut plus voir de Romains dans son camp.

Acte II §

De retour devant les Sénateurs, Sicinie rapporte la détermination de Coriolan (Scène 1). La panique les gagne, ils reportent toute leur peur sur le tribun, selon eux seul responsable du drame qui ébranle Rome. Il l’a exilé sous l’accusation de tyrannie, mais ce faisant, c’est lui qui est devenu tyran et qui a apporté le malheur sur Rome. S’il assume sa faute, Sicinie tente de se justifier : tous les Romains ont abondé dans son sens pendant le procès, et son chef d’accusation était recevable au vu du comportement de Coriolan. Son action était digne des anciens libérateurs de Rome comme Brute face aux Tarquins. Les Sénateurs le renvoient : il faut maintenant invoquer les Dieux, et Sicinie sera le premier à périr si le conflit se déclenche. Pendant ce temps, Verginie, la femme de Coriolan, enjoint sa belle-mère Velumnie à l’accompagner pour supplier son mari (Scène 2). Les arguments rationnel et divin n’ont pas feu d’effet : il faut donc tenter de faire fléchir Coriolan par la pitié, pour éviter à Rome un massacre de sa population. Velumnie est abattue par le comportement de son fils et son ingratitude vis-à-vis de sa propre patrie. Mais Verginie l’exhorte : elle ne peut croire que Coriolan ait renoncé à sa foi et puisse attaquer et sa femme et ses Dieux et leurs temples. Du côté des Volsques, Sancine met en garde son ami sur la duplicité d’Aufidie (Scène 3). Il est d’abord un traître, et sa haine des Romains pourrait un jour se retourner contre Coriolan s’il ne se méfie pas. Mais ce dernier est résolu à accomplir sa vengeance, et prendre des précautions dans un tel moment équivaudrait à une lâcheté. Aufidie intervient, pour s’assurer de la détermination de son nouveau général (Scène 4). Coriolan réaffirme sa volonté de se venger de Rome ; Aufidie, rassuré, l’embrasse.

Acte III §

Dans son camp, Coriolan tente de relever sa femme qui le supplie à genoux (Scène 1). Il lui renouvelle sa foi, le serment de son amour intact, et s’engage à accéder à toutes ses demandes, pourvu qu’elles ne concernent pas le salut de Rome. Mais c’est évidemment à ce sujet que Verginie est venue le supplier. Elle ne peut voir Rome, sa famille et ses enfants se faire massacrer sans réagir. Coriolan est touché et semble sur le point de verser lui aussi des larmes. Et alors que sa mère commence à se lamenter sur l’ironie du destin qui la fait supplier son propre fils de l’épargner, il l’interrompt : il n’est pas un Barbare, il l’a toujours prouvé, mais le traitement que lui a infligé Rome l’oblige à se venger. Cependant les deux femmes ne l’approuvent pas : sa vengeance consisterait donc à massacrer des femmes innocentes ? A force de discours, les femmes obtiennent de Coriolan un temps de répit, le temps que son esprit confus de ces reproches s’apaise. Ayant eu vent de cette entrevue avec les femmes, Aufidie confie ses craintes à Sancine (Scène 2) : et si Verginie et Volumnie parvenaient à faire changer d’avis Coriolan ? Sancine le rassure : Coriolan ne trahira pas. Cependant, ce dernier se morfond seul dans son camp (Scène 3), déchiré entre le devoir moral de se venger de cette patrie ingrate, et l’amour profond qu’il porte à sa mère, et son souhait de la préserver. Il appelle alors Sancine (Scène 4) et lui demande de l’aide. Sancine s’étonne de voir encore son ami si incertain, alors qu’ils sont au milieu d’une armée prête à les tuer au moindre indice de trahison. Coriolan se reprend : il s’en tiendra à ce qu’il a prévu, la destruction de Rome.

Acte IV §

Aufidie interroge Coriolan sur ses intentions : est-il bien décidé à poursuivre sa vengeance ? (Scène 1) Ce dernier le rassure, tout en lui avouant que la visite des deux femmes un peu plus tôt l’a touché. Le chef des Volsques l’enjoint à ne plus retarder l’annonce de sa décision, afin qu’elles-mêmes ne souffrent pas trop. Aufidie le laisse seul et fait part de son optimisme à Sancine quant au succès de son projet (Scène 2). L’ami du général est confiant : il se donne garant de Coriolan. Cependant, il serait trop cruel de ne pas le laisser voir sa famille avant l’attaque sur Rome, et Aufidie affirme qu’il ne l’estime que davantage pour sa volonté d’aller voir sa mère et sa femme pour leur annoncer sa décision. Lui-même est sûr que les Volsques seront vengés de tous les supplices infligés par les Romains.

Face aux deux femmes, Coriolan tente de se justifier en affirmant être « contraint en tout » par Aufidie (Scène 3), ce que les deux femmes refusent de croire : s’il se décidait à renoncer à l’attaque, les Volsques lui obéiraient et seraient tout de même vengés par la peur qu’ils ont infligée à Rome. Mais Coriolan refuse : son projet est arrêté. Velumnie se lance alors dans une longue tirade, pleine de colère et d’amertume contre son fils qui les met à mort, elle, son épouse et sa patrie toute entière. Coriolan cède à sa mère : il n’attaquera pas Rome, et sera sans doute tué par les Volsques qu’il trahit. Verginie, soulagée, lui promet alors de ne plus le quitter et de le suivre où qu’il aille. Coriolan l’accepte : il ne vivra désormais plus que pour elle.

Cependant, Aufidie est inquiet de voir la discussion se prolonger (Scène 4) : la mère du général est toujours là et lui-même en vient à prendre pitié pour son sort. Sancine l’assure : Coriolan ne se montrera pas traître. Ce dernier vient à la rencontre du Volsque et lui annonce avoir pris sa ferme décision (Scène 5). Aufidie se trompe dans l’interprétation de ses propos, l’embrasse, et part soulagé.

Coriolan détrompe alors Sancine et le public (Scène 6) : Aufidie s’est fourvoyé, il « pardonne aux Romains ». Sancine est effrayé de cette décision mais ne parvient pas à faire changer la décision de son ami.

De retour devant les Sénateurs, Verginie leur annonce le pardon de Coriolan (Scène 7), et le départ des Volsques pour avant le lever du soleil. Le Sénateur la félicite et lui promet, pour elle et Velumnie, les honneurs de Rome.

Acte V §

Aufidie a appris la levée du siège et paraît furieux devant Coriolan (Scène 1). Lui et les Volsques ne pourront pas pardonner une telle trahison. Coriolan est prêt à tout entendre de sa part hormis des injures, alors qu’Aufidie a peine à maintenir son courroux : après une longue dispute, Aufidie le quitte sur un ton menaçant.

Une fois son devoir accompli au Sénat, Verginie souhaite, comme promis, rejoindre Coriolan, malgré les conseils de Camille, sa suivante, qui lui conjure de rester (Scène 2) : la guerre deviendra-t-elle donc son quotidien ? Mais Verginie acceptera tout aux côtés de son mari.

Cependant, Aufidie prépare sa vengeance, et harangue ses lieutenants volsques (Scène 3) contre le traître. Les lieutenants sont décidés à le tuer même si Coriolan tente de s’expliquer comme le prévoie Aufidie. Sancine presse Coriolan de quitter les lieux (Scène 4) par crainte de la vengeance des Volsques, mais le général romain lui demande au contraire d’aller chercher Verginie ; il l’attendra avant de s’enfuir. Alors que son ami est parti, Coriolan reconnaît pour lui-même qu’il a eu tort de trahir ainsi ses alliés (Scène 5), mais il ne pouvait rien faire d’autre que d’accéder à la pitié pour sa propre famille. Les conjurés Volsques entrent alors et le voient seul ; ils passent à l’action et le tuent (Scène 6). Verginie, qui arrive sur les lieux, renvoie Camille qui la supplie une dernière fois de faire marche arrière (Scène 7). Elle s’élance alors pour retrouver son mari, mais découvre son corps sans vie. Se lamentant seule sur scène, elle se promet de le suivre dans la mort (Scène 8).

De la légende à la scène : la genèse du Coriolan §

Quelles sources pour Coriolan ? §

La période qui a vu l’essor de la tragi-comédie et la fin de la tragédie baroque de la renaissance correspond aussi à une raréfaction de l’imitation de Sénèque pour la création des nouvelles pièces au profit d’autres écrivains latins ou grecs. Le néo-stoïcisme de Plutarque54, très fréquemment à l’origine des nouvelles tragédies, comme Tite-Live pour la littérature latine, connaît un nouvel essor. C’est chez ces deux auteurs que Chevreau puise l’essentiel, si ce n’est l’intégralité de la matière de sa pièce (comme il l’avait fait pour La Lucresse romaine).

La légende de Coriolan n’est pas un thème neuf, et Chevreau se revendique clairement dans « l’avertissement au lecteur » d’un héritage bien connu qui remonte à l’historien grec, assurant qu’il a « tellement suivy Plutarque & ceux qui ont parlé de Coriolan, qu’[il] ne [s’] en [est] jamais éloigné. »

Par cette périphrase, il désigne également parmi ses sources Tite-Live, et possiblement Valère-Maxime qui fait quelques allusions à cette légende dans ses Faits et dits mémorables, et Denys d’Halicarnasse qui, dans le livre VII des Antiquités romaines, fait le récit de la vie du général romain, récit bien moins célèbre que celui de Plutarque qui a eu une forte résonnance pendant tout le XVIIe siècle grâce à la traduction de Jacques Amyot55.

Deux sources majeures : Plutarque… §

Plutarque est la source principale de Chevreau ; c’est d’ailleurs la seule qu’il cite nommément dans l’Avertissement au lecteur. Comme tant d’autres érudits, il possédait la traduction selon Amyot qui l’a sans doute accompagné jusqu’à la fin de sa vie, dans sa bibliothèque de Loudun. 

Il suit de près les développements de l’historien grec sur la fin de la vie de Coriolan. Les détails que fournit Plutarque sur le général romain se retrouvent dans nombre d’indices textuels. Au sujet du caractère du personnage, par exemple, Chevreau peint Coriolan tel qu’il est décrit par Plutarque, capable de « colères implacables », d’une « inflexible opiniâtreté », « désagréable, malgracieux et hautain56 » en société. La première apparition sur scène de Coriolan reprend ce tableau plutôt sombre : furieux de s’être vu exilé par le peuple, il promet à Rome une terrible vengeance, rappelant la « colère implacable » de Plutarque :

Je veux rendre par là mes exploits immortels,
Démolir leur remparts, & brizer leurs Autels,
Et faire en fin que l’air devienne si funeste
Que mesme les corbeaux y meurent de la peste. (v. 105-108)

Hautain en société, le Coriolan de Chevreau l’est assurément, lui qui accepte de recevoir Sicinie, en prévenant à l’avance qu’ « il ne trouvera pas dequoy se consoler ». À sa vue, il ne lui laisse pas le temps de s’expliquer et l’accable de reproches :

C’est donc toy, Sicinie ?
Dans mes premiers regrets tu m’as abandonné,
Et dedans le dernier m’as tu pas condamné ?
Crois-tu bien me surprendre ? as-tu l’effronterie
De procurer le bien d’une ingratte Patrie ?
Et toy le plus méchant de ceux qui sont au jour,
Veux-tu tirer de moy quelque marque d’amour ? (v. 140-146)

On peut dire que Chevreau a accentué le trait de la fureur irrépressible de Coriolan, comme on le voit dans les deux extraits ci-dessus. Si le public, qui pour une part avait une grande connaissance de Plutarque, s’attend, selon la tradition déjà établie, à voir un personnage ferme et résolu dans son projet de vengeance, Chevreau y a ajouté une cruauté assumée et revendiquée. Cet aspect de la personnalité de Coriolan ne vient pas de chez Plutarque qui indique presque le contraire. En effet, là où chez Chevreau le héros se rappelle avoir « brûlé [les] maisons » et « profané [les] Temples » de Corioles, lors de la première campagne contre les Volsques, l’historien grec soutient que :

La ville ainsi prise, la plupart des soldats s’attachèrent aussitôt à piller et à faire du butin, ce qui suscitait l’indignation et les cris de Marcius57.

Il a cependant, dans la plupart des cas, largement suivi les indications de Plutarque, notamment sur le passé de Coriolan, qu’on peut deviner grâce aux nombreuses tirades, évoquant sur les événements qui se sont déroulés avant le lever de rideau.

Ainsi, dès les premiers mots des sénateurs romains, on apprend que le général romain a été banni et que c’est précisément cette condamnation qui a amené Rome à cet état de siège, puisqu’ils ont fait « [leur] perte en le pensant bannir » (v. 2). Par ailleurs, c’est bien sous la seule impulsion pressente de Sicinie que la catastrophe est arrivée :

Vous avez allumé le feu qui nous consomme,
Vous nous avez perdus pour vouloir perdre un homme :
Mais le pis que je treuve en cette extrémité,
C’est de prier encore un esprit irrité.
Vous cherchâtes jadis les moyens de luy nuire,
Vous entreprîtes tout afin de le destruire. (v. 7-12)

En effet, Plutarque indique bien que ce sont les tribuns du peuple qui ont insisté pour que Coriolan soit condamné, le conflit politique qui les a opposés devenant rapidement personnel :

[Les citoyens] demandèrent au sénat, et ils en obtinrent, de pouvoir élire cinq magistrats chargés de les défendre […]. Les premiers élus furent les chefs même de la révolte, Junius Brutus et Sicinius Vellutus. […] Marcius, tout mécontent qu’il était de l’augmentation de force que le peuple avait obtenue des concessions de l’aristocratie […] ne laissait pas d’exhorter [les patriciens] à ne point rester en arrière des plébéiens58.

Le glorieux passé de combattant du général est repris très précisément de Plutarque qui mentionne son rôle important à la bataille du lac Régille contre Tarquin et sa bravoure exemplaire :

Dans cette bataille, où les deux partis reprirent tour à tour l’avantage plusieurs fois, Marcius, qui combattait avec vigueur sous les yeux du dictateur, vit un Romain s’abattre près de lui ; loin de l’abandonner à son sort, il lui fit un rempart de son corps, le défendit et tua l’ennemi qui venait l’achever. Après la victoire, il fut un des premiers que le général décora d’une couronne de chêne59.

Cet épisode est évoqué très précisément par Coriolan lui-même, qui rappelle tous ses exploits à Sicinie pour souligner l’injustice de son exil :

Mais à quoy raconter tant de combats divers,
Qui les peut ignorer dans tout cét Univers ?
Dans mon premier essay pour vostre Republique
Un Dictateur m’offrit la Couronne Civique,
Quand Tarquin le superbe assisté des Latins
Employa son pouvoir pour forcer vos destins.
Que n’ai-je point tenté dans la plus grande guerre ?
Et que n’ai-je point fait, & sur mer & sur terre ? (v. 229-236)

Ces exemples nous montrent que Chevreau a suivi Plutarque dans les grandes lignes sans pour autant reprendre tous les détails. Ses hauts-faits antérieurs ne sont qu’évoqués par les discours des sénateurs ou par ses propres réflexions, mais sont néanmoins tous rappelés : de la bataille du lac Régille à la prise de Corioles, en passant par sa condamnation au bannissement.

… et Tite-Live §

La deuxième source principale de Chevreau est le deuxième volume de l’Histoire romaine de Tite-Live, qu’il connaissait parfaitement, comme il le montre dans sa grande Histoire du Monde (1686), qui en est directement inspirée, pour les premières parties concernant Rome : il reprend par exemple presque mot pour mot le discours de la mère, rapporté par Tite-Live :

Attends, avant de m’embrasser, lui dit-elle. Je veux savoir si je suis chez mon ennemi ou chez ton fils ; si, dans ton camp, je suis ta captive ou ta mère. Voilà donc jusqu’où mon âge et ma funeste vieillesse m’ont amenée : à te voir exilé, à te voir notre ennemi ! (Tite-Live, Histoire romaine, II, XL)

Avant que je reçoive tes embrassements, lui dit-elle, il faut que je sçache si je viens voir mon fils, ou mon ennemi : si je suis ta mere, ou ta captive. N’ai-je vêcu tant d’années que pour te compter parmi les bannis, & ensuite parmi les ennemis de la patrie ? (Chevreau, Histoire du Monde, II, III, II)

Ce récit de Tite-Live a d’ailleurs tellement frappé les dramaturges qui se sont intéressés à Coriolan que ce passage a pu être repris textuellement, comme le fait Chapoton60. Ce n’est pas le cas de Chevreau qui, s’il reprend l’épisode de la supplique – présent chez Plutarque comme chez Tite-Live –, va adapter cette « scène à faire » selon ses propres goûts, comme on le verra.

Tite-Live consacre un large développement à l’histoire de Coriolan même s’il ne s’arrête pas comme le fait Plutarque sur la complexité du personnage. Sa version privilégie l’action et la vitesse du récit, et c’est probablement chez celui-ci plutôt que chez celui-là que Chevreau a trouvé les éléments permettant d’accentuer l’impact de sa pièce. Comme on l’a vu, c’est chez Tite-Live que Coriolan participe au massacre de la ville de Corioles, une fois capturée, comme Chevreau s’en fait l’écho à l’acte I, alors que Plutarque insiste sur son refus de détruire la ville. Chevreau a également repris à Tite-Live la sympathie qu’a gardé le Sénat pour Coriolan, perceptible dans les reproches que les deux sénateurs adressent à Sicinie au début de la pièce. Alors que Coriolan subissait la foudre du peuple, l’historien latin indique que les sénateurs « firent tête », et « paru[ent] en corps en public ». Les paroles des sénateurs sont très proches de cet état d’esprit :

Dequoy, Coriolan, n’estoit-il point capable
Quand vos mauvais soupçons le rendirent coupable ?
Pouvoit-il pas finir l’excez de vostre ennuy,
Et relever l’Estat qu’il ruine aujourd’huy ?
Sa valeur esloignoit les plus fieres tempestes ;
Il n’employoit ses mains qu’à conserver vos testes. (v. 19-24)

Le sénateur, qui accuse Sicinie d’avoir desservi le pays, le cantonne dans le camp de la plèbe, rendue responsable de la débâcle de Rome par le jeu des pronoms : « sa valeur » et « ses mains », ceux de Coriolan (un optimates par excellence) s’opposent à « vos mauvais soupçons », « vostre ennuy » et « vos testes ».

Cependant, les manœuvres politiques, en toile de fond chez Plutarque comme chez Tite-Live, ne sont pas ce que Chevreau a retenu en priorité. La lecture de la pièce nous montre d’ailleurs que la politique n’est qu’un sujet mineur : les sénateurs n’interviennent pas dans l’action, et on comprend vite que Sicinie n’a plus aucune prise sur la situation. Aufidie, qui serait le personnage le plus « politique » de la pièce de Chevreau, est plus un chef de guerre, comme Coriolan du reste, qu’un politicien volsque. Sa décision de l’assassiner tient d’ailleurs plus du sursaut d’orgueil que de la manœuvre politique.

Chevreau n’a pas suivi Tite-Live sur la mort du héros : celui-ci semble refuser l’assassinat de Coriolan par les Volsques, puisqu’il signale « qu’on n’est pas d’accord : Fabius, le plus ancien de tous nos historiens, dit qu’il mourut de vieillesse61 » et met la version de son assassinat par les Volsques sur le compte des on-dit.

Pour une large partie des événements qui font la vie de Coriolan, Plutarque et Tite-Live sont d’accord. Mais on voit que Chevreau a pu pratiquer des choix chez l’un ou chez l’autre. Ces choix vont tous dans la même direction : celle d’une plus grande dramatisation de l’action, ce que le dramaturge va accentuer en ajoutant lui-même des éléments novateurs. Ainsi Chevreau a-t-il choisi, parmi les différentes conclusions que les auteurs antiques apportent à l’histoire de Coriolan, celle qui en fait une fin tragique : la mort du général tué par les Volsques, qu’il a trahis par amour de sa mère62. Pour faire de sa pièce une tragédie digne des scènes parisiennes, Chevreau ne pouvait pas se contenter de la mort paisible du général ayant échappé au courroux volsque, que Tite-Live semble préférer. Il choisit, pour le cœur de l’intrigue comme pour sa conclusion, les éléments qui lui permettent d’atteindre l’économie tragique qu’il recherche. Et si Plutarque reste sa source première, il ne se prive pas de sélectionner dans les différents textes à sa disposition les éléments à même d’intéresser le public du Marais.

Corionalus d’Alexandre Hardy §

Parmi les sources dont s’est inspiré Chevreau pour son Coriolan, il ne faut pas oublier la pièce qu’Alexandre Hardy a donnée en 1607, présente encore dans les esprits pour qui voulait adapter ce sujet en 1638. C’est la manière « classique » de son théâtre qui est remis au goût du jour, et quand les dramaturges reprennent un sujet traité par Hardy, l’influence du dramaturge doit, le plus souvent, être prise en compte.

Hardy ne transpose pas sur scène toute la légende de Coriolan (ce que fait Chapoton dans son Véritable Coriolan), et, de ce fait, a une position très novatrice. Comme l’indique Elliott Forsyth, « Hardy a bien choisi, pour l’affabulation de sa pièce, la période la plus critique de la vie de Coriolan. Au lieu de nous présenter, comme l’avait fait Shakespeare, toute la carrière de son héros ou de limiter l’intrigue, comme l’avait fait Thierry, aux événements qui suivirent l’exil, Hardy fait commencer sa tragédie au moment où la foule réclame la punition du héros, c’est-à-dire au moment où s’engage le véritable conflit tragique63. » Chapoton fait exactement le même choix, en débutant sa pièce au même moment. Mais Chevreau s’inscrit dans cette même logique, en commençant encore plus tard, lorsque Rome est sur le point d’être attaquée par Coriolan : sa pièce s’ouvre alors que la situation tragique a atteint une sorte de paroxysme.

Si Hardy a été critiqué quant à la faible place qu’il accordait aux relations amoureuses et psychologiques entre les personnages64, il a néanmoins été le premier à exploiter véritablement cet élément pour la légende de Coriolan. C’est la première fois que les femmes prennent une place si importante : ainsi Volomnie, la mère, intervient-elle dès la première scène pour exprimer son inquiétude quant à la situation de son fils :

Voicy le jour fatal qui te donne (mon fils)
Par une humilité tes hayneurs déconfits,
Tu vaincras endurant la fiere ingratitude
Et le rancœur malin de cette multitude65.

On peut également noter des similitudes de constructions notamment sur le choix de la scène finale. Dans les deux pièces, Coriolan est tué sur scène par des Volsques conjurés. Nous pouvons d’ailleurs noter une disposition rythmique du vers étrangement identique dans les deux versions :

Au secours mes amis, à l’aide, on m’homicide66.
O Dieux ! je suis blessé, je tombe, je suis mort67 !

On peut voir dans ce rythme reconnaissable du vers que, dans les deux cas, prononce Coriolan lorsque’il est frappé à mort par les Volsques, une référence discrète au modèle de Chevreau pour la clôture de sa pièce. Bien plus, Chevreau est le seul, avec Hardy, à proposer au public en guise de dernière scène, les lamentations d’une femme sur le sort de Coriolan, la mère Volomnie pour Hardy et la femme Verginie pour Chevreau.

Cette dernière scène permet d’ailleurs de voir que les deux dramaturges de 1638 ont délibérément choisi deux « lignées » dramatiques différentes. En effet, la dernière scène du Véritable Coriolan est celle du procès de Coriolan par les Volsques, qui l’assassinent en public. Le dernier mot de la pièce est laissé à un des Sénateurs volsques, désolé de voir tant de gâchis, et la mort d’un homme d’une telle valeur. Cette fin « politique » peut être mise en parallèle avec le Coriolanus de Pierre-Thierry de Montjustin qui termine sa pièce directement sur le meurtre du héros, et où Tullus (Aufidie) conclut :

Ainsi puissent perir tous ceux qui, comme toy,
Perfides fausseront leur honneur et leur foy68.

Dans le traitement de Coriolan, on peut donc distinguer deux groupes de dramaturges : Montjustin et Chapoton vont s’attarder sur les événements politiques et sur l’ensemble de la vie de Coriolan, de son conflit avec le peuple jusqu’à sa mort, une vie gouvernée par l’idée de vengeance politique. Hardy et Chevreau, qui se situeraient plus sur une ligne « régulière », cherchent à concentrer leur action autour de l’intimité de l’homme Coriolan. Cela est particulièrement sensible dans la pièce qui nous occupe.

Le problème des noms §

Des sources antiques au théâtre, les noms des personnages ont tous plus ou moins évolué (à part celui du héros éponyme). C’est notamment le cas pour les deux femmes qui, chez Plutarque, se nomment Vergilie et Volumnie pour la femme et la mère, et chez Tite-Live et Valère-Maxime, respectivement Volumnie et Véturia. On voit déjà que Chevreau est plus près de la version de Plutarque, puisque Velumnie est le nom de la mère. Les noms des personnages masculins sont eux simplement francisés : on passe d’Aufidius et de Sicinius à Aufidie et Sicinie.

Chapoton, quant à lui, nomme la femme de Coriolan Virginie et la mère Volonnie. Comme Chevreau, c’est donc la filiation de Plutarque qui est respectée, et non celle de Tite-Live. Pour les noms du Coriolan, aucune indication quelconque n’éclaire ce choix, mais on peut penser que la concurrence des deux versions ait tendu à les uniformiser, malgré les légères variations de prononciation.

Coriolan : une « conciliation des contraintes69 » §

Chevreau n’a laissé aucun document pouvant nous renseigner sur son travail de rédaction. Cependant le résultat final que donne le Coriolan laisse deviner un travail appronfondi d’adaptation des sources antiques aux contraintes de la scène et aux envies du public.

Une incontournable contrainte matérielle : le personnel dramatique §

La situation matérielle des théâtres, décors et personnel dramatique, est le premier problème auxquels sont confrontés tous les dramaturges français de cette époque, et Chevreau ne fait pas exception. La concurrence entre les deux théâtres est un facteur déterminant. Le Coriolan de Chevreau étant au cœur de cet affrontement, l’analyse rapide de la situation des deux troupes en 1638 est donc indispensable.

Sans se lancer dans une comparaison systématique entre les deux pièces, la mise en parallèle des listes des « Acteurs » permet d’expliquer une partie des différences profondes entre Chevreau et Chapoton. En 1638, la période est fastueuse pour le Marais70 qui se voit confier les grands chefs-d’œuvre du temps (Mariane, Le Cid, etc.). La troupe ne subit donc pas de départ, malgré la brusque retraite de Montdory, due à une apoplexie sur scène. Chevreau voulait sans doute bénéficier du prestige de la scène du Marais à l’époque, lui qui admirait Corneille et son Cid. Cependant, les actrices restaient une denrée rare. Alan Howe indique qu’il est probable que la troupe ne compte alors que deux grandes comédiennes : Marguerite Béguin et Madeleine du Pouget. A l’inverse, l’Hôtel de Bourgogne aurait compté dans ses rangs quatre comédiennes célèbres (la Bellerose, la Le Noir, la Valliot et la Beaupré), Howe ayant bien montré que les conjectures de S.W. Deierkauf-Holsboer71 étaient incertaines sur ce point. Peut-on dire que cette contrainte matérielle a pesé sur l’écriture des pièces ? C’est fort probable : pourquoi Chevreau a-t-il limité à deux les principaux rôles féminins (Camille n’étant qu’un rôle secondaire), contrairement à la tradition où les femmes sont plus nombreuses ? En partie parce que le théâtre du Marais n’avait que Mlle Béguin et Mlle Pouget pour jouer ces rôles. Si, pour Jacques Scherer, il est moins certain que les auteurs des années 1630 écrivent leurs rôles par rapport aux acteurs « car ils sont des hommes de lettres avant d’être des auteurs dramatiques et ne connaissent pas intimement le milieu des comédiens72 », ce qui est le cas de Chevreau, on sait qu’il admirait énormément Corneille et son chef-d’œuvre, Le Cid, joué sur cette même scène du Marais l’année précédente. Il est donc bien possible que Chevreau, qui a lui-même écrit La suite ou le Mariage du Cid, ait voulu donner à Marguerite Béguin un rôle à la mesure de Chimène73 en la personne de Verginie, la femme de Coriolan, qui a une importance plus grande que la mère en termes de présence en scène. Camille, le rôle mineur de la suivante de Verginie, aurait été jouée par Maguerite Baloré, femme du célèbre Floridor. À l’inverse, Chapoton, ayant à sa disposition quatre grandes actrices, a pu se permettre de diversifier les rôles féminins : outre Virginie, l’épouse, et Volonnie la mère, on trouve Porcie, « sœur de Coriolan », et Cornelie, « dame romaine », atteignant les quatre rôles correspondant au nombre des actrices de l’Hôtel de Bourgogne. On peut ainsi voir qu’avant même de concilier la réalité des sources avec les possibilités scéniques, celles-ci jouent un rôle prépondérant dans l’écriture des pièces, en particulier dans la distribution.

Cet exemple des rôles féminins indique bien que le contexte concurrentiel de la création de Coriolan ne s’est pas limité à une querelle d’auteurs, mais est intervenu dans l’élaboration même de la pièce. L’auteur a dû composer avec ses souhaits et les contraintes matérielles, qu’il a sues, on le verra, réutiliser dans la mise en drame de son sujet.

La question politique §

Le contexte politique des années 1638 pesait fortement sur les auteurs et leurs œuvres, poids incarné par Richelieu, qui a pris une place considérable dans le monde des lettres dès avant la création sur son ordre, en 1635, de l’Académie Française, et sa participation active à la « Querelle du Cid ». Par ailleurs, la situation politique était extrêmement tendue, à cause de l’attentat manqué contre Richelieu en 163774. Mettre sur la scène une pièce racontant la vengeance d’un général romain contre son propre pays était donc relativement sensible, d’autant plus que le comte de Soissons étant alors exilé à Sedan, d’où il s’allia avec l’Espagne et reprit ses complots contre le cardinal. Chapoton et Chevreau vont tous les deux tenter de désamorcer d’éventuels ennuis par le paratexte : le premier adresse sa pièce au Cardinal lui-même, le deuxième fait figurer une ode à sa gloire en supplément au texte75.

On peut comprendre qu’un tel sujet était susceptible d’attirer la méfiance de Richelieu. Pour Chevreau, l’enjeu politique s’ajoute à la contrainte matérielle. Afin de surmonter cette difficulté, il va devoir intervenir directement sur les sources. Car si, comme dans la pièce, les sénateurs gardent globalement leur sympathie à Coriolan, ils sont loin de peser de tout leur poids pour le sauver. Au cours du violent débat qui l’opposait aux tribuns, Plutarque indique que « quelques vieux sénateurs cependant s’opposaient à lui, prévoyant ce qui allait arriver. Et il n’arriva rien de bon76. » Le Sénat a cherché une attitude conciliante, « toute de ménagement et d’humanité », à l’opposée de la colère hautaine de Coriolan, ce qui de son point de vue versait vraiment dans la trahison quand « les sénateurs les plus âgés et les plus proches de la plèbe estimaient au contraire que ce pouvoir, loin de rendre le peuple incommode et dur, développerait sa douceur et son humanité77 ». Et lorsqu’il est décidé à se venger, c’est bien contre « Rome » tout entière qu’il va diriger sa fureur.

Pour le Coriolan de Plutarque, c’est donc Rome qui est coupable, Rome qu’il faut punir et qui justifie la vengeance. Il est bien évidemment hors de question de transposer cette action telle qu’elle sur la scène française ; cela aurait été perçu comme une attaque directe contre Richelieu et le pouvoir, ce qui n’est pas du tout l’intention ni même le caractère de Chevreau. Comment peut-il résoudre cette question politique ? En changeant le coupable, car Rome, le pouvoir en place, doit être innocente. En réalité, c’est « un véritable tour de force par lequel Chevreau tente, dans son intrigue, de concilier orthodoxie politique, présence obligée du noyau minimal de l’histoire de Coriolan, et poétique tragique78. » Lise Michel indique que Chevreau ne peut renoncer à ce que Coriolan se venge, puisqu’il s’agit du moteur principal de l’action : il ne doit donc être « ni coupable, ni innocent », mais bien « les deux à la fois », afin de pouvoir justifier et la vengeance, et son revirement final (les deux piliers de la légende latine). Dans cette configuration, qui sera le coupable ? Chevreau déplace la vindicte de Coriolan sur un personnage qui va recevoir toute sa haine : Sicinie, qui incarne l’ingratitude de Rome, tout en épargnant le pouvoir. Comme le prouvent les reproches des deux sénateurs à la première scène, c’est la haine seule de Sicinie qui a conduit Coriolan à passer chez l’adversaire. Et si Coriolan peut encore inclure tous les Romains dans ses diatribes,

Traistres, dissimulez, pour fléchir mon courrous
Vous me venez offrir ce qui n’est plus à vous.
Où sont tous vos remparts ? qu’avez-vous à deffendre,
Que mes gens en un jour ne puissent bien vous prendre ? (v. 181-184)

c’est encore à Sicinie qu’il s’adresse, Sicinie qui, aux yeux du public, semble être le premier responsable. Coriolan se retrouve donc « coupable sur le plan public, mais cette faute est neutralisée par ce statut du plan privé79. » Lise Michel montre encore que ce souci de ménager l’autorité de Richelieu a conduit Chevreau à sacrifier une certaine cohérence d’ensemble de sa pièce. En effet, Sicinie, une fois que les responsabilités ont été rappelées aux premier et deuxième actes, n’apparaît plus jusqu’à la fin de la pièce80, sans explication aucune.

Entre contraintes matérielles et politiques, « Chevreau sacrifie donc des points mineurs de la poétique pour concilier, à une échelle plus large, toutes les contraintes en présence, y compris des contraintes poétiques jugées plus importantes81 ». Car entre toutes ces difficultés, Chevreau n’oublie pas les règles nouvelles de la tragédie.

Vraisemblance et théorie des règles §

Le choix du parti des règles §

La fin des années 1630 voit un retour en force des règles sur le théâtre, mais le débat est encore bien présent, et il est intéressant de noter que, pour un sujet tel que celui de Coriolan, les deux dramaturges de 1638 ont chacun choisi un parti contraire.

Dans son Avertissement au Lecteur, Chapoton assume sa position :

Je n’avois point résolu de t’advertir d’aucune chose concernant la Tragedie de Coriolan […] mais je m’y suis trouvé obligé, quand j’ai consideré que peut-estre tu me pourrois blasmer de m’estre esloigné en quelque part des Reigles necessaires à la perfection du Poëme Dragmatique, comme entre autres sont celles des vingt-quatre heures, & l’unité des lieux : Mais je répondray contre ce que l’on me pourroit objecter, que la vie de Coriolan est telle, qu’à moins que d’en avoir pris les plus beaux incidens, l’on en sçauroit faire un sujet agreable au Theatre : Si bien que pour les mettre en ce Poëme, je ne pouvois observer en aucune façon ses Regles, puisque des principales actions de mon Heros, une partie s’emporte chez les Volsques, & l’autre chez le peuple Romain. Par là tu peux juger si j’ay tort, & si je pouvois m’attacher à ses foibles obstacles, qui font perdre à un Autheur severe les plus beaux endroits d’un sujet82.

Tout est clair pour Chapoton : un sujet tel que celui de Coriolan ne peut tenir dans le carcan des règles aussi bien celle du lieu que du temps. En effet, sa pièce présente au spectateur des actions aussi bien à Rome qu’au camp Volsque, des appartements des femmes jusqu’à la tente de commandement. L’action commence avant même que Coriolan ne soit condamné par le peuple romain à l’exil et se termine à sa mort. Chapoton envisage ainsi son sujet, sans le savoir, comme le fait Shakespeare, à la manière d’un récit de la vie du personnage, à partir du moment où le conflit est inévitable (lorsque le peuple souhaite la condamnation du général).

Le choix de Chevreau est tout autre, et constitue une véritable rupture avec les précédents dramaturges qui ont traité ce sujet. Ce point a été rarement, si ce n’est jamais, remarqué par les critiques du XVIIIe siècle. Son Avertissement au Lecteur est tout aussi limpide que celui de son concurrent :

J’ay changé dans ce sujet une chose assez connüe pour la mort de Coriolan, qui ariva chez les Volsques ; mais il faut considerer qu’il estoit impossible de mettre la Tragedie dans la severité des regles, & dans celle qu’on tient aujourd’huy si necessaire, qui est l’unité du lieu, si je ne l’eusse fait mourir prés de Rome.

Si Chevreau a modifié un élément de la légende de Coriolan, c’est bien pour respecter la « sévérité des règles » qu’il cherche à respecter. Comme on l’a vu, il est très probable que le Coriolan ait été représenté à l’aide d’un décor à compartiment : certaines liaisons de scènes impliquent un changement de lieu. On serait donc en présence d’une contrainte de lieu « allégée ». Certains auteurs, pour justifier la pratique de la tragi-comédie vis-à-vis des règles renaissantes, ont pu considérer que, pour respecter l’unité de lieu, la pièce devait se dérouler dans un espace où, pour aller d’un point à un autre, moins de vingt-quatre heures étaient nécessaires83. C’est bien ce que nous avons chez Chevreau : les actions se déroulent dans deux grands espaces, qui devaient sans doute constituer les deux côtés de la scène, Rome et le camp des assiégeants volsques.

Mais pour respecter les règles, Chevreau n’a pas fait que modifier les lieux. Il a délibérément opéré une modification dramatique sur ses sources, afin de pouvoir respecter l’unité de temps. Lorsque débute Coriolan, la situation est déjà critique et Rome est assiégée par un général bien décidé à faire payer le prix au peuple, ce que Sicinie semble comprendre à l’issue de son entretien au premier acte :

Dieux nous sommes perdus ! n’esperons plus de bien,
Nostre meilleure attente est de n’attendre rien. (v. 293-294)

Chevreau est le seul dramaturge qui, jusqu’à présent, n’a pas fait de sa pièce une transposition de la « vie » de Coriolan. Il en résulte une transformation profonde du sujet de sa pièce. Comme l’indique Lise Michel, le sujet n’est plus la vengeance de Coriolan contre Rome, mais bien sa mort, puisque Chevreau montre les étapes psychologiques qui vont amener le général à renoncer à son projet, et finalement à son assassinat par les Volsques. La pièce est centrée sur le revirement de Coriolan, « en tant qu’il est cause du dénouement tragique84 ». Ainsi peut-on expliquer pourquoi Chevreau laisse de côté les questions plus profondément politiques et que le personnage de Sicinie n’ait pas un rôle si développé (alors même qu’il est responsable de l’exil du général) : ce n’est pas cela qui l’intéresse vraiment dans la tragédie de Coriolan, mais cette tragédie intime qui va l’amener à devoir choisir entre l’honneur, le patriotisme et l’amour pour sa famille. On comprend alors les divergences profondes de la pièce de Chevreau et de celle de Chapoton, notamment dans le dénouement85.

Bienséance du caractère de Coriolan ? §

Se rallier au « parti des règles », c’est aussi respecter la règle du caractère du personnage : construit, bienséant, semblable et constant. Semblable, car il doit être conforme à l’idée que le public s’en fait, ce qui est le cas de Coriolan, comme on a pu le voir.

Comme l’indique Georges Forestier, « pour les théoriciens comme pour les praticiens français, construire le caractère d’un personnage de théâtre, c’est […] en premier lieu s’en tenir aux traits fixes de l’ethos. Condition essentielle de la vraisemblance, au même titre que les unités, la bienséance deviendra vite primordiale, au point même que les termes de bienséance et de vraisemblance finiront par être interchangeables. On devine par là que tout bouleversement des traits fixes peut être jugé transgressif, donc invraisemblable86. » Chevreau fait bien de Coriolan un homme généreux dans sa fougue, son courage, maintes fois prouvé, son amour pour sa femme et la haute estime de soi. Pourtant, le déroulement de l’action, imposé par la légende, et le retournement de situation posent problème à un auteur qui se veut fidèle aux règles.

Si Coriolan est semblable à l’image qu’en donne Plutarque – et qu’en a le public – c’est-à-dire celle d’un fils aimant sa mère et d’un homme ombrageux et colérique87, c’est bien le problème de la constance qui a été posé à Chevreau : comment un personnage introduit sur scène colérique et inflexible peut-il changer d’attitude comme il le fait à l’acte IV :

Ah ! mere trop credule, aurez vous quelque gloire
De remporter ainsi cette triste victoire ?
Victoire mal-heureuse, & pour vous & pour moy,
Triomphe sans combat qui me remplis d’éfroy.
Où voy-je maintenant ma fortune soubmise ?
Vous avez étoufé ma plus noble entreprise :
Mais vous aurez regret de m’avoir combatu ;
Vous en acuserez vostre propre vertu,
Et vous condamnerez tous les jours vostre langue
Qui n’a seduit mon cœur que par cette harangue. (v. 1062-1070)

Est-il vraisemblable qu’un personnage si déterminé à massacrer une ville, ce dont il a l’habitude d’après ses propres dires, puisse en moins d’une journée changer complètement d’avis, pardonner aux Romains, et lever le siège ? Cette histoire semble bien étonnante pour un théâtre régulier ; Chevreau en a conscience et le personnage d’Aufidie souligne ce problème :

Et dedans le moment que vous estes vainqueur
Il ne faut qu’une fame à vous gaigner le cœur.
Songez que depuis peu Rome est vostre ennemie ;
Qu’elle vous a bany ; mais avec infamie,
Et que les ennemis qu’on vous voit negliger
Vous ont presté leur bras afin de vous vanger.
Cependant vous tremblez alors qu’on vous reclame,
Et pour vous retenir il ne faut qu’une fame ! (v. 1211-1218)

Autant cette question pose peu de scrupules à un Montjustin et à un Hardy, qui écrivent avant la contrainte des règles, ou bien à un Chapoton qui s’en démarque volontairement, autant la difficulté est réelle pour Chevreau. Pour la surmonter, il va de nouveau innover par rapport à ses prédécesseurs et introduire un événement qui n’est présent dans aucune des sources antiques : une deuxième supplique des femmes (Acte III, Scène 1), qui sera en réalité la première puisque celle de Plutarque correspond à la scène 3 de l’acte IV. L’intervalle, presque un acte entier, entre ces deux scènes permet à Chevreau de tenter de justifier le retournement sans cela peu vraisemblable de Coriolan, en instaurant une progression dans la persuasion, notamment après la première supplique, portée par Verginie :

Je ne survivray pas à ma triste Patrie.
Ainsi j’auray moy-mesme à moy-mesme recours ;
Ils n’auront pas l’honneur de terminer mes jours,
Cette main préviendra leur furieuse envie,
Je les contenteray par la fin de ma vie :
Ce fer leur aprendra que je ne fuyois pas
Les plus rudes chemins qui meinent au trépas. (v. 712-718)

La menace de la mort de sa femme, auparavant toute théorique (Coriolan est sur le point de dévaster Rome – mais ne l’a pas encore fait), se matérialise sur scène avec le poignard. C’est ce premier élément qui fait réfléchir Coriolan : après avoir ôté le poignard des mains de sa femme, il se retire seul pour réfléchir, alors que ses convictions sont fortement ébranlées :

Vos propos tout d’un coup viennent de me confondre
Et dedans cét estat je ne vous puis répondre.
Mon esprit est confus dans cét estonnement ;
Madame, accordez moy, s’il vous plaist un moment :
Donnez ce peu de temps à cette grande afaire ;
Car je n’ay de pensers que pour vous satisfaire. (v. 739-744)

Chevreau utilise alors le procédé des stances, habituel pour les pièces des années 1630. Coriolan, « seul dans son Camp », s’interroge, et ne sait pas comment sortir du dilemme : sauver son honneur et tuer sa famille, sauver sa famille et courir à la mort88. Sans parvenir à se décider, il appelle son ami et confident Sancine :

S’il se peut cher amy, soulage mon martire
Et tasche à consoler mon esprit abatu
Ou bien par tes bontez, ou bien par ta vertu.
Je ne le puis celer, il faut que je te die
Qu’une mere, une fame, & sur tout Aufidie
Livrent à mon esprit de si puissans combats
Que je n’oze accorder ny finir leur débats. (v. 870-876)

A l’issue de cette brève discussion, Coriolan semble se décider à ne pas écouter sa mère et sa femme et à s’en tenir à ce qu’il a prévu. Chevreau tente ainsi de ménager la progression de l’action vers le retournement. Après avoir réaffirmé l’envie de voir son projet aboutir devant Sicinie, Coriolan sera finalement vaincu par la longue tirade de sa mère en colère.

Ce retournement de la position de Coriolan était un vrai problème pour Chevreau qui voulait s’inscrire dans le camp des réguliers et donc respecter la trame historique. Ceci explique l’originalité de sa pièce, par rapport à son concurrent Chapoton par exemple, qui ne se pose pas cette question. Chevreau a fait le choix d’innover pour mieux pouvoir suivre Plutarque, en resserrant la trame de l’action, quitte à l’allonger en redoublant la scène de la supplique.

Personnages et actions : de l’historien au dramaturge §

Si Chevreau proclame dans son « Avertissement » qu’il a suivi scrupuleusement Plutarque, il reste que sa pièce diffère grandement et du récit de l’historien grec et des pièces que le public a déjà pu voir sur la scène parisienne : « sous le voile complaisant des renvois respectueux aux sources, la chronologie, les circonstances et les personnages sont manipulés et retravaillés comme un matériau brut89 ». Chevreau reprend nombre d’éléments à Plutarque et à Tite-Live. Cependant, son choix de commencer sa pièce à la toute fin de l’histoire de Coriolan suppose un travail nouveau sur les sources, des choix, et un projet dramatique précis que nous allons nous efforcer de découvrir.

Nouveaux personnages, nouveaux rôles §

Chevreau, qui devait d’une part composer avec le personnel dramatique restreint du théâtre du Marais, d’autre part avec le respect de la source historique a choisi d’opérer une concentration des personnages et une plus grande identification des rôles.

Des caractères et des personnages secondaires mieux identifiés §
Sancine §

La simplification de l’intrigue, ainsi que le nombre limité de personnages (neuf en regroupant les Sénateurs et les Volsques, contre dix-neuf pour Chapoton en procédant de la même manière), permettent à Chevreau de mieux individualiser les personnages et leurs caractères, autour de Coriolan.

Sancine, l’un des deux personnages que Chevreau invente de toutes pièces, possède un rôle important, puisqu’il intervient régulièrement. Il est l’archétype du confident, de l’ami intime du héros qui va lui révéler ses craintes et ses envies. Il est celui qui sait l’encourager dans son projet, un Romain qui, par amitié, l’a suivi chez les Volsques :

Vous n’estes pas l’autheur de tout ce qui leur nuit,
Eux mesmes ont causé le mal-heur qui les suit ;
Vostre vangeance est juste, & leur mal legitime,
Le Ciel qui les punit a rougi de leur crime. (v. 109-112)

Il est aussi le confident qui pose les questions, lorsque Coriolan semble montrer des signes d’hésitation, mais également qui donne ses propres conseils :

Donc si vous m’en croyez, triomphons promptement

Pour ne luy pas laisser un soupçon seulement. (v. 545-546)

Sancine n’est pas seulement confident mais joue aussi le rôle de conseiller politique. Lorsque Coriolan n’est pas là (notamment lors de l’entretien avec sa femme et sa mère), c’est lui qui parlemente avec Aufidie et qui lui assure que Coriolan va aller au bout de son projet :

Je m’en tiens assuré, j’en répons de ma teste,
Je l’y voy disposé par ces derniers propos,
Il regarde de prés nostre commun repos (v. 934-936)

Chevreau réunit en un personnage qu’il avait besoin de créer pour assurer la cohérence de la progression, deux rôles : celui, classique, d’ami et de conseiller et celui de négociateur politique, sorte de lien entre Coriolan et les Volsques.

Camille §

C’est le deuxième personnage créé par Chevreau, qui ne possède qu’un rôle mineur. Pendant de Sancine pour Verginie, puisqu’elle est sa « suivante », elle n’apparaît que dans l’acte V. Elle a comme Sancine une fonction de conseil, puisqu’elle intime la prudence à sa maîtresse, qu’elle craint de voir faire les frais de la trahison de Coriolan envers les Volsques :

Non, non, vous n’aurez pas ce que vous en pensez,
L’esperance vous flatte, & vous vous ofensez.
Proposez vous encore une fin plus facile
A combatre une armée, à forcer une ville :
Mais nostre sexe est foible, & vous ne songez pas
Qu’un peril l’épouvante, & qu’il craint le trépas. (v. 1291-1296)

Dernier rempart entre Verginie et le cadavre de Coriolan, elle est présente à l’avant-dernière scène. Personnage secondaire de la pièce, elle sert à souligner le pathétique de la catastrophe finale en se faisant renvoyer par Verginie alors même qu’elle avait prévu le sort de son mari.

Je vous attens, Madame, il faut vous obeïr :
Mais songez apres tout à ne vous pas trahir. (v. 1459-1460)
Aufidie §

Aufidie est un personnage très particulier. Son rôle, pour une part similaire à celui de Sicinie, est de justifier en creux l’attitude de Coriolan à l’égard des bienséances. On ne peut pas affirmer qu’Aufidie soit en position d’ « ennemi » de Coriolan : il est d’abord celui qui l’aide et le soutient dans sa vengeance.

Digne Autheur de mon bien & de ceste victoire ;
Combien dans ce dessein emportez vous de gloire !
Je vous dois embrasser, & pour tant de bienfaits
Loüer vostre constance, & benir vos éfets.
Sus donc, l’occasion nous est trop favorable,
Cherchons leur sur le soir une fin déplorable,
Apaisons par leur sang nos esprits irritez,
Et ne diferons plus des tourmens meritez. (v. 571-578)

Mais il est aussi et surtout le chef des Volsques et, à ce titre, il ne perd jamais de vue son objectif premier : attaquer et vaincre Rome. Il l’annonce, dès ses premières paroles sur scène, à un Sicinie très inquiet :

Ne vivez plus ainsi d’esperance & de peur,
Car nous voulons à tous vous arracher le cœur ;
Il faut que vous mouriez ; que Rome toute entiere,
Et pour elle & pour vous serve de cimetiere. (v. 289-292)

Ennemi de Rome et chef de guerre, il ne sort pas de son rôle et s’inquiète régulièrement auprès de Coriolan de sa détermination, notamment lorsque les discussions avec les femmes s’engagent. Il est le seul véritable personnage du camp des Volsques à intervenir dans la pièce. Les lieutenants et les soldats volsques ne sont présents que dans deux scènes, celles de la conspiration (V, 3) et celle de l’assassinat (V, 6) pour un total de seulement 30 vers. Aufidie est le deuxième rôle de la pièce en temps de parole et Chevreau utilise ce personnage, comme Sicinie, pour définir le statut de Coriolan. Selon Lise Michel, à la fin de la pièce, Coriolan est redevenu patriote (puisqu’il renonce à attaquer Rome) : qu’un personnage présenté comme indomptable et fautif en vienne à tout pardonner, cela aurait été contraire aux bienséances et, de plus, sa mort ne s’expliquerait pas. Il fallait que Coriolan reste « coupable ». C’est donc la cohérence du personnage d’Aufidie qui va être sacrifiée : il doit « redevenir assez bon pour que le trahir soit une faute90 ». En effet, il apparaît dans la deuxième partie de la pièce comme un chef humain, sensible aux réunions familiales, et non plus comme l’ennemi avide d’ « arracher le cœur » des Romains :

La cruauté me plaist quand elle est legitime ;
Mais lors qu’elle est injuste, elle tient lieu de crime.
Coriolan fait bien de rendre à ses parens
De veritables biens ou du moins aparens. (v. 953-956)
C’est prester du secours à mon ame abatuë
Je voy tousjours sa mere, & c’est ce qui me tuë ;
Sa fame, ses enfans, leurs souspirs & leurs pleurs
Me font par fois soufrir de sensibles douleurs. (v. 1141-1144)

Devant « choisir » entre trahir Rome et trahir son nouvel allié, Coriolan doit être coupable lorsque le rideau tombe.

Les sénateurs §

Le groupe des sénateurs est impersonnel. Ils sont au moins trois à intervenir (la scène 1 de l’acte II mentionne « un sénateur », « un second sénateur » et « un autre sénateur » ). Lorsqu’ils apparaissent sur scène, ils sont toujours en groupe, renforçant ainsi leur absence de personnalité particulière. Ils représentent, avec Sicinie, la seule véritable instance « politique » de la pièce. Mais leur rôle dans les intrigues de couloir qui ont amené à l’exil de Coriolan (notamment durant le procès, ou dans les négociations avec le peuple) est occulté, de même que les tensions à l’intérieur même du Sénat que note Plutarque (les plus jeunes des sénateurs plutôt favorables à Coriolan, les plus anciens au peuple).

Dans la pièce de Chevreau, ils auraient plutôt le rôle inverse de leur fonction. Le peuple n’apparaît pas, puisque Chevreau n’a pas jugé bon de représenter de grandes foules sur scène. Ce sont donc les sénateurs qui vont avoir la charge de porter sur la scène la voix du peuple romain, alors que son représentant officiel, Sicinie, est dépourvu de cette charge pour devenir le responsable de la situation (que subit la population).

Invoquons tous nos Dieux, courons aux Sacrifices,
Rendons nous s’il se peut les Astres plus propices.
(à Sicinie) Sur tout asseurez vous que dedans nos mal-heurs
Vous verserez du sang si nous versons des pleurs. (v. 419-422)

Les sénateurs s’incluent dans le « nous » collectif du peuple romain, prêt à poursuivre Sicinie, normalement le tribun délégataire de ce peuple, de sa colère, s’il ne parvient pas à redresser la situation dont il semble être le seul responsable.

Sicinie §

Tribun du peuple, ennemi personnel de Coriolan, il représente la cible de la colère du général au contraire de Rome tout entière. Contrairement à l’image qu’en donnent Plutarque et Tite-Live, qui en font volontiers un démagogue haineux à l’égard de la personne du général91, Chevreau montre au public un personnage repentant, conscient de ses fautes et livré à la rancœur de Coriolan. Mais il reste un homme politique, un opposant farouche à Coriolan, qui ne renie pas le sens de ses actions passées :

Il falloit recourir à cette medecine,
Puis qu’on devoit couper le mal dans sa racine.
Le feu qui le bruloit nous alloit consumer,
Une juste fureur le pouvoit animer ;
Et nous voyons en fin que cét homme indocile
Treuvoit à ses souhaits un succez trop facile. (v. 383-388)

Le recours à la « médecine » politique – l’accusation publique de tyrannie – place Sicinie dans la position du politicien, représentant des basses intrigues et des manipulations. Chevreau confine cette dimension de la vie de Coriolan, bien plus présente dans les récits de Plutarque ou de Titre-Live, dans ce personnage qui tend à l’expiation. Il est le seul représentant des tribuns du peuple (il est accompagné d’un dénommé Brutus dans les récits antiques) et, bien plus, le seul représentant du peuple tout entier. Tribun du peuple sans en être vraiment, puisque c’est lui et non Rome qui est le vrai responsable de la situation, il porte sur ses épaules le poids de la culpabilité sans que Chevreau ne lui accorde une réelle dimension pathétique. Fin politicien, il est aussi un patriote qui accepterait de se sacrifier pour son pays :

Ha ! Seigneur plûst au Ciel, au point que je vous prie
Que mon sang épargnast celuy de ma Patrie ! (v. 279-280)

Pourtant, persistant dans ses reproches à l’égard de Coriolan et des Sénateurs, Sicinie est plutôt l’homme désabusé qui cependant ne souhaite pas vraiment s’abaisser à la supplication, visiblement la seule tactique des Romains :

N’atendons jamais rien du secours de nos larmes,
Esperons tout du Ciel, & du succez des armes. (v. 307-308)

C’est un dernier échec pour lui, qui n’apparaît plus sur scène après le deuxième acte, mais aussi pour la politique, qui n’a plus vraiment sa place dans la tragédie de Coriolan : car c’est bien par les larmes que le salut viendra, mais par les larmes de la mère, et non des sphères du pouvoir – politique ou religieux – de Rome.

Verginie §

Elle est la femme aimante et fidèle à son mari et prend une importance nouvelle dans la version de Chevreau par rapport à Plutarque et à Tite-Live. Chez les auteurs antiques, la femme de Coriolan n’a qu’un rôle secondaire, renforçant le pathétique de la scène de la supplique, mais n’intervenant pas réellement, puisque c’est le discours de la mère qui est décisif. Ce n’est pas le cas chez Chevreau.

C’est Verginie qui prend l’initiative d’aller voir Coriolan dans le camp volsque pour essayer de le faire changer d’avis et c’est elle qui persuade sa belle-mère de l’accompagner :

Allons, Madame, allons, & que ce nom de mere
Nous fasse rencontrer un destin moins contraire.
Sortons viste de Rome, & pour notre salut
Espreuvons desormais s’il sera ce qu’il fut.
Nous avons trop soufert pour soufrir davantage,
Moderons aujourd’huy l’ardeur de son courage ;
Qu’il succombe au recit de nos moindres douleurs,
N’épargnons ny respects, ny prieres, ny pleurs. (v. 423-430)

Elle permet ainsi à Chevreau d’éviter de réintroduire le rôle de Valérie, « sœur de Publicola », qui est à l’origine de l’expédition des femmes dans le récit de Plutarque92. Présente aux deux scènes de supplication qu’introduit Chevreau, Verginie lui sert également à introduire une part d’intrigue amoureuse93. Elle est également un lien entre Coriolan et le Sénat puisque c’est elle qui va annoncer à Rome le succès de leur délégation, soulignant en creux l’inefficacité des tentatives du vrai politicien Sicinie :

Ouy, je vous en asseure, il pardonne aux Romains,
Mes pleurs ont fait tomber les armes de ses mains.
Vous ne pouvez tenir son amitié suspecte ;
Car malgré son exil, sçachez qu’il vous respecte
Et qu’avant que le jour vienne fraper nos yeux,
Il doit lever le siege, & sortir de ces lieux. (v. 1179-1184)

Verginie combine donc plusieurs rôles dans la pièce de Chevreau et a une place d’autant plus importante que c’est elle qui la conclut. Comme on l’a vu, Chevreau a donné à Verginie une importance qu’elle n’avait pas dans les récits antiques : une manière pour lui de donner un rôle à la mesure de Mlle Béguin, mais aussi de se plier aux envies du public, qui était friand des développements amoureux venus de la tragi-comédie.

Velumnie §

La mère de Coriolan est un personnage incontournable pour Chevreau dans le sens où elle est la clef de la scène la plus célèbre de l’histoire. Dans la pièce, comme dans les textes antiques, elle est cantonnée à ce rôle. Elle apparaît seulement dans trois scènes : la première où elle accepte la proposition de Verginie d’aller rendre visite à son fils (II, 2) puis les deux suppliques devant Coriolan (III, 1 et IV, 3). Elle n’a pas l’initiative dans ses deux premières apparitions, puisque que lors de la première rencontre avec Coriolan, c’est Verginie qui a le temps de parole le plus important (77, 5 vers contre 11). Pourtant, suite à cette scène, c’est bien l’attitude de la mère qui semble avoir le plus frappé :

Helas ! si je me rends contraire
Aux vœux d’une si bonne mere
Je me sens indigne du jour :
Elle veut estoufant ma rage
Que je témoigne de l’amour
A qui m’a fait un tel outrage… (v. 829-834)

Le danger qui guette la mère par le seul projet de son fils est donc le déclencheur de la réflexion pour Coriolan, plus que celui qui pèse tout autant sur sa femme. On voit là que Chevreau fait de Velumnie le pôle autour duquel se concentrent les enjeux tragiques. Sa longue prise de parole sera en effet la supplique qui fait finalement changer d’avis à Coriolan.

[Helas ! je vous suplie à genoux humblement] {p. D’oublier comme moy vostre banissement ;} {p. De laisser les Romains dans un Estat paisible,} [Et de finir mes maux si vous estes sensible.] [Non, non, je veux mourir embrassant vos genoux,] [Je mourray doucement si je meurs prés de vous. v. 1055-1060]

Conformément à la tradition antique, Chevreau construit le rôle de Velumnie autour de la scène attendue par le public : Coriolan fléchi par sa mère. Du reste, après cette scène, Velumnie quitte la scène et seule Verginie refera une apparition. Pour ce personnage, Chevreau a donc suivi la tradition antique, en accordant à la mère une longue tirade, sur laquelle l’auteur a compté pour montrer ses talents de poète94.

Importance du temps de parole §

Comme attendu, ce sont Coriolan et Aufidie, les deux principaux personnages, qui ont droit au temps de parole le plus important95 (37 % des vers à eux deux). C’est ensuite Verginie qui arrive en troisième position, avec un rôle bien plus volumineux que ce que lui accordait la tradition jusqu’ici. On a déjà évoqué la possibilité d’un rôle « sur mesure » pour Marguerite Béguin, la Chimène du Cid, mais au-delà, Chevreau donne une place particulière aux femmes par rapport au nombre total de vers. En effet, en excluant Camille qui ne prononce que 26, 5 vers, Verginie et Velumnie prononcent 356 vers sur les 1515 que compte la pièce (soit près de 23 %). À titre de comparaison, chez Chapoton, Virginie et Volonnie ont à elle deux 13 % du temps de parole total (247 vers sur 1826). On constate donc un « contraste entre l’importance dramatique de l’élément féminin, et la réduction du nombre de personnages féminins par rapport à toutes les autres versions de l’histoire de Coriolan96 ».

Cette importance de l’élément féminin, par rapport aux groupes politiques par exemple (le temps de parole des femmes équilibre celui des hommes de pouvoir comme les Sénateurs), traduit la volonté de Chevreau d’insister davantage sur la tragédie personnelle que sur la tragédie politique. Cela participe à la pesanteur et au rythme tragique qu’il essaye d’insuffler à son œuvre.

Concentration des actions et pesanteur tragique §

Lenteur de la pièce §

Le récit de Plutarque peut être adapté de diverses manières : Chapoton, comme Shakespeare, a écrit une pièce vaste, au rythme très rapide. Chevreau fait le choix inverse. Sa pièce se situe dans l’exacte moyenne des tragédies classiques selon l’abbé d’Aubignac (environ 1 500 vers97). Pour Jacques Scherer, le « nombre [des scènes] définit […] la rapidité de la pièce. Si les scènes sont nombreuses, c’est que les allées et venues des personnages sont fréquentes, et que les apparitions des personnages sont assez courtes, puisque la durée de la pièce est à peu près constante ; si au contraire le nombre de scènes est peu élevé, ces scènes seront longues et le mouvement des personnages sera lent98. » D’après les moyennes de Scherer, pour qui « l’immense majorité des pièces en cinq actes du XVIIe siècle comporte entre 25 et 40 scènes », Coriolan, avec 27 scènes au total, fait partie des pièces lentes.

L’action resserrée autour de Coriolan §

En se concentrant sur la dernière partie de la vie de Coriolan, Chevreau a déjà effectué une contraction du récit de Plutarque. Bien plus, il a construit son action en la resserrant autour du héros éponyme.

D’abord, Chevreau a supprimé tous les détails annexes qui pouvaient être présents chez Plutarque. Par exemple, il ne fait nulle mention d’un fait rapporté aussi bien par l’historien grec que par Tite-Live : la vision d’un certain Titus Latinius, pendant une grande fête organisée à Rome, qui « vit en songe Jupiter venir lui ordonner de dire au sénat que, dans les supplications faites en son honneur, on avait mis à la tête de la procession un danseur exécrable et des plus disgracieux99 ». Titus finit par aller prévenir les autorités après avoir ignoré ce songe et se trouve peu à peu paralysé. Cet épisode est rapporté par les deux historiens car au cours de cette fête, les Volsques vont s’introduire à Rome à l’instigation de Marcius – qui avait prévenu auparavant le Sénat – afin qu’ils soient chassés de la capitale et en ressentent une haine ravivée contre les Romains.

Chevreau, comme on a pu le voir en étudiant les différents personnages secondaires, éclipse toutes les tractations politiques de l’intrigue, pourtant bien présentes chez Plutarque et Tite-Live. Les sénateurs interviennent peu, et quand ils le font, c’est plus pour défendre le point de vue de Rome et du peuple que le leur. Les autorités volsques autres qu’Aufidie sont totalement absentes (alors que Chapoton, par exemple, fait intervenir à plusieurs reprises des sénateurs volsques). Sancine – et Verginie pour une moindre part – est le seul lien entre les différents groupes qui s’opposent à l’entrée de Rome.

Chevreau ne tisse pas de véritable intrigue secondaire. Certes, grâce à la présence de Verginie, il y a l’esquisse d’une intrigue amoureuse, mais celle-ci n’est qu’une conséquence indirecte de l’intrigue principale : Coriolan accepte l’amour de sa femme parce qu’il accède à la requête de sa mère.

Mais puis que maintenant vous voulez que je vive,
Permettez moy du moins que par tout je vous suive,
Et que nous partagions dans nos ardens desirs,
Et les mesmes douleurs, & les mesmes plaisirs.
Les chemins, les combats, & les horreurs des armes
Auront alors pour moy d’inévitables charmes ;
Je vous verray tousjours dans un dessein si beau,
J’iray mesme avec vous jusques dans le tombeau. (v. 1101-1108)

Libéré de sa volonté de vengeance, il peut désormais envisager une retraite amoureuse avec sa femme, mais les Volsques, trahis à leur tour, vont l’assassiner. L’intrigue secondaire ne peut donc qu’être esquissée à la fin du quatrième acte.

Toute l’action se concentre sur l’évolution de la décision de Coriolan. Au premier acte, celle-ci semble irréversible et la tension est palpable dans les dires des sénateurs.

Tout nous presse pourtant dans cét estat funeste,
Nous sommes combatus de famine & de peste :
Ne nous arrestons pas à repandre des pleurs,
Et n’espargnons plus rien pour finir nos mal-heurs.
Nous venons d’envoyer à cette ame cruelle
Des Sacrificateurs en pompe solennelle :
Mais quoy ce grand éclat, & cét insigne honneur
N’ont pû nous procurer le plus simple bon-heur.
Il a considéré leurs pleurs sans en répandre,
Et les a méprisez au lieu de les entendre. (v. 27-36)

Il est intéressant de noter que la situation évoquée par le Sénateur ne se retrouve dans aucune des sources antiques : la famine a bien touché Rome, mais avant l’exil de Coriolan. Selon Plutarque, c’est même à cause du prix du blé importé pour combattre cette famine que Coriolan s’est attiré les foudres du peuple. Chevreau concentre les éléments dramatiques épars chez Plutarque dans son action pour renforcer l’impact dramatique. L’acte II met pour la première fois en scène Aufidie et les spectateurs comprennent que s’il est heureux de voir Coriolan à ses côtés, il est lui aussi une source de pression : le général ne doit pas échouer car les Volsques ne lui pardonneront pas, malgré leur bienveillance de façade, et c’est Sancine qui met en garde son ami.

Aufidie est un traistre, et le ressentiment
De son premier mal-heur trouble son jugement.
Les Volsques sont d’humeur à garder une injure ;
C’est un peuple méchant, lasche, ingrat & parjure ;
Il vous aime, il vous craint ; mais vous ne songez pas
Qu’il avoit cy-devant cherché vostre trépas :
Que cette perte en fin nous peut estre commune,
Puis qu’il peut ruiner nostre bonne fortune ;
Et que vous craignant trop pour vous voir trop puissant
Il peut se relever en vous afoiblissant. (v. 525-534)

Pression du côté romain, pression du côté volsque, Chevreau dramatise à loisir le récit de Plutarque pour accentuer l’effet tragique. Le rythme est lent, mais toujours progressif. La première supplique des deux femmes, innovation de Chevreau, sert de révélateur à cet étau qui se resserre, nouveau dispositif que Chevreau a tiré des anciens.

Verront-elles sans pleurs leurs maris au cercueil ?
Et les pauvres enfans qui sont dans leurs entrailles
Y doivent-ils ainsi faire leurs funerailles ?
Leur refuserez vous le moindre acte d’amour ?
Mourront-ils par vos mains sans avoir veu le jour ?
Et massacrerez vous dans cette horrible envie
Ceux qui peut-estre encore n’ont pas receu la vie ? (v. 638-644)

Après que Sancine a révélé au public et rappelé à Coriolan le danger de la présence toujours proche d’Aufidie, Verginie, par cette hypotypose saisissante, place le projet de vengeance – encore théorique – de Coriolan sous la lumière révélatrice de la matérialité. Et c’est grâce à cette supplique de Verginie que Coriolan comprend enfin ce que son projet implique. Il se retire alors pour réfléchir seul dans son camp et Chevreau place alors un long monologue en stances à l’exact milieu de la pièce (III, 3), lorsque le général comprend l’impasse dans laquelle il se trouve.

Je treuve une mere affligée
Qui ne peut estre soulagée
Que par moy qui la doy guerir :
Mais si ma rage est assouvie
Quand je croiray la secourir
Le sort punira mon envie ;
Les Volsques me feront mourir
Si je luy veux donner la vie :
Et dedans ce dessein que je treuve si beau,
Je ne puis y courir qu’en courant au tombeau. (v. 819-828)

Le nœud de l’intrigue est désormais clair : quel que soit le choix de Coriolan, les conséquences seront tragiques. Cet instant de méditation du général romain n’est présent ni chez Plutarque ni chez Tite-Live, mais il découle de tous les éléments que Chevreau a repris de ses sources.

Rares sont donc les coups de théâtre, hormis l’ultime décision de Coriolan, en réalité préparée depuis de nombreuses scènes. À l’acte IV, Chevreau a voulu ménager une surprise supplémentaire pour le spectateur, qui ne se retrouve pas chez Plutarque : il introduit un quiproquo, bien vite dissipé, sur le choix de Coriolan. En effet, voulant annoncer à Aufidie qu’il renonce à attaquer Rome, le Volsque comprend l’inverse.

Elles rentrent dans Rome, & sans aucune envie
De me solliciter de leur donner la vie,
Et ma mere & ma fame auront le mesme sort
De ce peuple obstiné, s’il doit soufrir la mort.
N’aprehendez plus tant, mon ame est satisfaite,
Je feray là dedans ma plus douce retraite ;
Les Romains me verront un esprit resolu,
Je me tiens dés cette heure à ce que j’ay conclu :
Ma fame en portera la premiere nouvelle,
Et vous verrez par là si je leur suis fidelle. (v. 1148-1158)

Ce quiproquo, assez mal amené, obligeant Chevreau à de périlleuses circonvolutions dans le discours de Coriolan, semble assez superflu. Mais il est permet un dernier rebondissement dans un acte IV déséquilibré par la très longue scène de la supplique, et peut-être un dernier symbole des doutes de Coriolan, dont le langage même est marqué du sceau de l’hésitation.

Le dramaturge français a donc largement réutilisé les informations fournies par Plutarque, mais les a modifiées, en a ajouté de nouvelles, enlevé certaines, pour dramatiser l’histoire et chercher à atteindre une nouvelle rythmique tragique.

Défauts de construction et de liaison des scènes §

Ce resserrement de l’intrigue et cette conciliation entre de multiples contraintes ont pu obliger Chevreau à sacrifier une certaine cohérence dans les détails. On a vu la disparition inexpliquée en terme de diégèse du personnage de Sicinie, une fois son rôle dramaturgique accompli en reportant la faute de l’exil de Coriolan sur sa personne plutôt que sur Rome.

Si l’on considère que la liaison des scènes doit s’effectuer selon la doctrine classique, c’est-à-dire qu’une scène est « cette partie d’un acte qui apporte quelque changement au théâtre par le changement des acteurs100 », les changements sont marqués par le départ ou l’arrivée d’un nouveau personnage. En ce sens, Chevreau garde certains traits de la tragi-comédie et parfois ne se soucie pas vraiment d’opérer des liaisons travaillées. Cela se voit dès les premiers instants de la pièce.

La première scène montre les deux sénateurs parler de la situation avec Sicinie ; on peut donc penser qu’elle se situe à Rome. La deuxième scène est la première apparition de Coriolan, avec son ami Sancine. D’après les informations de la scène 1, Coriolan est déjà en train d’assiéger Rome : la scène 2 ne peut donc se passer que dans son camp. Les premières paroles du général ne supposent aucun lien avec ce qui précède :

Vous voyez aujourd’huy que son inquietude
Est un tragique effect de son ingratitude :
Cette lasche Patrie eut peur de mon credit,
Me releva d’un coup, & d’un coup me perdit. (v. 71-74)

Changements de sujet, de lieu, de personnage : il n’y aucune espèce de coordination logique entre ces deux scènes, ce qui montre que Chevreau s’en soucie bien peu. Au total, on compte près de 12 ruptures de liaison dans toute la pièce, un nombre assez élevé, même pour l’époque. Chevreau veut se ranger dans le camp des réguliers, mais il s’affranchit visiblement de certaines contraintes car, déjà pour les théoriciens de l’époque, la justification de la liaison des scènes était capitale, à tel point de Chapelain pouvait affirmer : « Ce qui est absolument nécessaire, comme fondé sur la vraisemblance, est que nulle entrée de personnage sur la scène et nulle sortie ne soit sans nécessité, et qu’il paraisse toujours pourquoi ils arrivent et partent101. »

L’acte V est de ce point de vue remarquable : s’il est le plus rapide (c’est le seul comportant huit scènes), c’est aussi celui qui contient le plus de défauts de construction, contribuant aussi au caractère saccadé et « catastrophique » du dénouement. À la première scène, Aufidie est furieux de voir Coriolan renoncer à son projet ; celui-ci tente de s’expliquer sans calmer le Volsque. À la deuxième scène Verginie annonce à Camille son souhait de rejoindre son mari :

Après tous ces honneurs il faut le visiter,
Camille c’est en vain que tu veux m’arrester ;
Nous nous sommes jurez une foy mutuelle,
Et si je ne le suy je me treuve infidelle. (v. 1267-1270)

Les personnages ne sont pas les mêmes, le lieu non plus (on voit mal pourquoi Verginie et Camille seraient au même endroit que Coriolan et Aufidie alors même qu’elle était allée prévenir les Sénateurs à la fin de l’acte IV), et le ton également : après la fureur « politique » d’Aufidie, la douceur de la femme aimée. Bien plus, à la scène 3, on découvre Aufidie conspirant avec les lieutenants volsques pour l’assassinat de Coriolan, donc dans un lieu reculé du camp.

Observez mes amis le tout de point en point,
Cherchez-le sans tarder, & ne me trompez point.
Punissez prontement cette ame criminelle,
Je vous en sollicite, & c’est vostre querelle. (v. 1315-1318)

A la scène 4, Coriolan envoie Sancine chercher Verginie (ce qui confirme qu’elle ne pouvait pas être au camp à la scène 2) pour s’enfuir avec elle – ici encore, pas de liaison. Les scènes 5 et 6 s’enchaînent par la suite avec un monologue bref de Coriolan, et son assassinat. À la scène 7, Camille et Verginie arrivent sur les lieux du crime et à la scène 8, cette dernière se lamente seule sur le corps de son mari. On le voit, les 4 premières scènes sont toutes indépendantes les unes des autres, sans qu’aucune sorte de transition aide aux enchaînements. Chevreau semble donc privilégier le rythme qu’il distille tout au long de sa pièce et notamment dans l’acte V (de la fureur d’Aufidie au projet d’assassinat) ; ainsi s’en tient-il à l’habitude de la tragi-comédie des années 1630, qui ne voyait pas dans la liaison des scènes une règle impérative.

Héritage de Chevreau ? §

Urbain Chevreau reste un auteur dramatique de second plan dans les années 1630. Pourtant son Coriolan, pièce peut-être la plus aboutie de son œuvre théâtrale, grâce à son travail approfondi d’élaboration, a pu inspirer les auteurs qui lui ont succédé, et pas des moindres puisqu’il semble que Corneille lui-même a pu s’appuyer sur Coriolan pour la rédaction d’Horace. Selon François Lasserre, Corneille, ayant dans l’idée de se pencher sur un sujet antique, a longtemps pensé à prendre le général romain comme héros de sa nouvelle pièce, qui est l’inverse d’Horace : un héros déçu par sa patrie qui n’hésite pas à se rebeller contre elle, finalement vaincu par son affection pour sa famille. « Habité par la tentation de Coriolan, et effrayé par le gâchis qu’elle entraîne, Corneille savait qu’il devait trouver une autre voie, la voie opposée, celle de l’obéissance et du renoncement à sa passion de la liberté théâtrale102 ». En effet, il est possible que Corneille ait renoncé à son premier projet à cause de la pression politique exercée par Richelieu.

Cependant, s’il n’a finalement pas choisi de traiter la légende de Coriolan, il a bien lu les deux pièces publiées par Chevreau et Chapoton. Si l’influence de ce dernier sur Corneille est négligeable, il semble que la pièce de Chevreau ait plus intéressé Corneille pour son projet dramatique. On peut en effet remarquer quelques ressemblances entre les deux pièces, notamment sur les fonctions des personnages. Comme les deux femmes pour Coriolan, Sabine représente la « patrie viscérale103 » pour Horace, mais qui s’oppose cette fois à un patriotisme exacerbé. Cependant les deux héros, avant de faire un choix opposé, sont sensibles dans un premier temps à l’amour pour leur femme, Verginie ou Sabine. Corneille ne pouvait pas transposer les élans de Coriolan dans la bouche d’Horace, mais le souvenir est bien là.

Bien plus, François Lasserre montre que Corneille a pu effectuer une reprise de certains vers de Chevreau, dont on trouve un écho dans les vers d’Horace. Ainsi, quand Verginie supplie Coriolan, c’est aussi pour se plaindre du traitement qu’il lui inflige :

De quoi m’accusez-vous ? de quelle ingratitude ?
Pour me faire senti un traitement si rude ?
Et que vous ai-je fait pour me réduire au point
De craindre tout de vous et de n’espérer point. (v. 651-654)

Chez Corneille, dans une scène équivalente, on peut déceler dans les propos d’Horace des traces du désespoir de Verginie :

Femme, que t’ai-je fait, et quelle est mon offense,
Qui t’oblige à chercher une telle vengeance ?
Que t’a fait mon honneur, femme, et pourquoi viens-tu
Avec toute ta force attaquer ma vertu ?
Du moins contente-toi de l’avoir étonnée,
Et me laisse achever cette grande journée,
Tu me viens de réduire en un étrange point104

On peut difficilement affirmer que Chevreau a laissé une véritable « dette » à ses successeurs, et notamment à Corneille. Il reste que ce dernier a sans doute lu le Coriolan, d’un auteur qu’il connaissait bien et qui a rédigé la « suite » de son Cid, et ce, pour François Lasserre, afin de « s’approprier les armes des réguliers ». La pièce de Chevreau n’est pas exempte de défauts de construction et de logique, mais avec le travail approfondi qu’il semble avoir accompli sur ses sources, il accompagne de façon notable le mouvement du théâtre français vers une véritable rythmique tragique.

Coriolan, tragédie des passions héroïques §

Composé alors que la tragi-comédie est en déclin, le Coriolan de Chevreau annonce déjà, à bien des égards, la structure et le rythme de la tragédie classique. Pourtant Chevreau, en 1638, n’a pas oublié les tragi-comédies qu’il a déjà données sur la scène française, comme l’impact fantastique du Cid sur les auteurs dramatiques de l’époque. Coriolan est ainsi marqué par nombre d’éléments tragi-comiques, notamment dans les thèmes abordés – amour et vengeance, comment ne pas penser au Corneille de ses débuts ? – et dans la manière de les traiter. Coriolan met en jeu, au cœur du conflit tragique, passions héroïques et grandeur d’âme, dans un écho, encore palpable mais déjà évanescent, de la tragi-comédie finissante.

Il s’agira d’analyser la pièce à travers son mode de progression et les valeurs et les thèmes avec lesquels Chevreau a décidé de construire les rouages de l’action. Coriolan, respectant aussi bien sa propre tradition que la vogue du théâtre des années 1630, est d’abord une tragédie de la vengeance, du ressentiment, présent partout et dans tous les rapports interhumains. En arrière-plan de cette tragédie de la vengeance se dresse le « surmoi » du patriotisme : comment concilier les intérêts supérieurs de la patrie avec un souhait mortel de revanche ? Mais si la tragédie entre dans sa « catastrophe », c’est bien à cause des passions, de l’amour familial et matrimonial, qui vient – une nouveauté de Chevreau – perturber le jeu politique.

La vengeance comme moteur de l’action §

Coriolan, héros tragique de la vengeance. C’est l’image présente dans tous les esprits des spectateurs et des dramaturges qui reprennent le récit de Plutarque. L’historien grec résume cette seule caractérisation du général que l’Histoire retiendra :

L’inflexibilité intraitable qu’il opposa aux députations et supplications innombrables mises en œuvre pour calmer sa seule fureur fit bien voir que c’était pour anéantir et abattre sa patrie et non pour la recouvrer et obtenir son rappel, qu’il avait entrepris cette guerre cruelle et implacable105.

Conformément à la tradition, Chevreau fait de la thématique de la vengeance une partie cruciale de la logique interne de sa pièce, dans la source de l’action comme dans développements successifs.

« Violence au cœur des alliances » §

Bien que, selon les auteurs du XVIIIe comme Clément et Laporte, le sujet du Coriolan « n’a jamais pu réussir au théâtre106 », il reste que cette histoire est un excellent choix de tragédie. Par ce sujet, Chevreau a déjà l’instinct de ce qui sera, pour Georges Forestier, « l’expression pure de la violence tragique », « ce qu’Aristote nomme la violence au cœur des alliances107 ». Ces violences montrent en quoi la pièce de Chevreau peut véritablement se classer dans la catégorie des tragédies.

Ces violences sont de trois types dans le Coriolan et en constituent sa profonde originalité. En effet, le personnage de Coriolan est placé à la croisée d’un faisceau de conflits contradictoires, qui, tous, vont conduire à sa fin tragique.

Coriolan est d’abord un Romain qui exerce sa vengeance contre Rome. La violence s’exprime ici au sein même de « l’alliance » si importante aux yeux des Romains : du héros de la cité, il devient son pourfendeur, et est donc déchu de son aura glorieuse aux yeux de ses compatriotes, qui le supplient « de cesser ses rigueurs, de sauver sa Patrie » (v.44). Dans cette pièce politique, cette première ligne de force et fondamentale : c’est par elle que s’ouvre la pièce, et c’est elle qui installe la pesanteur tragique qui suit les personnages jusqu’à la fin.

De cette première zone de tension découle la suivante : en se vengeant de son pays, Coriolan devient un homme qui menace sa propre famille. Après la menace sur « l’alliance » patriotique, c’est « l’alliance » plus classique de la famille qui est gravement menacée. Le sénateur qui envoie Sicinie au camp du général a bien compris l’articulation de ces deux menaces, puisqu’il fait immédiatement le lien, en priant Coriolan

D’apaiser aujourd’huy des Volsques triomphans,
Et de considerer sa femme & ses enfans ;
Que dedans nos mal-heurs, sa mere le conjure,
De n’avoir plus égard à cette estrange injure,
Et que pour tout payement de l’avoir mis au jour
Elle ne veut de luy que cét acte d’amour. (v. 45-50)

Le nœud tragique repose sur cette « violence » exercée au cœur de l’alliance familiale, puisque les actes III et IV seront centrés autour des suppliques des deux femmes pour faire fléchir l’âme présumée indomptable du général.

Mais Chevreau a su dégager un troisième type de conflit, dont procède directement la catastrophe. Car Coriolan est aussi un allié pour les Volsques, qu’il va finir par trahir à son tour et qui le feront mourir. Pendant de la première ligne de force, le retournement de Coriolan causé par la supplique des femmes fait disparaître son opposition avec Rome, et engendre fatalement une nouvelle violence dans son alliance avec les Volsques. Ceux-ci en sont bien conscients, et lorsqu’a lieu le conciliabule secret où ils ourdissent la mort du général, un des lieutenants résume ce qu’est à cette heure Coriolan :

De tant de lâchetez ce sera la derniere.
Pour nous avoir trahis, il perdra la lumiere. […]
Le traistre perira, sa perte est conjurée,
Et malgré son pouvoir sa mort est assurée. (v. 1341-1346)

En développant ce motif de la « violence au cœur des alliances », et en en proposant trois variantes dans sa pièce, Chevreau fait de Coriolan une véritable tragédie. Il articule ces trois étapes sur les trois moments clefs de l’intrigue : l’opposition entre Coriolan et Rome constitue la situation initiale, entre Coriolan et sa famille le questionnement central, et entre Coriolan et les Volsques la catastrophe conclusive. Toutes ces violences s’entrelacent pour peindre une pièce et une intrigue dominées par de multiples vengeances. La tragédie de Coriolan peut ainsi renouer avec une tradition passionnelle remontant à ses origines antiques.

La loi du Talion §

Après la vogue tragi-comique, la tragédie s’appuie sur ses sources antiques pour renaître. Comme l’indique Elliott Forsyth, « lorsque la tragédie revient sur scène, elle laisse donc une part plus importante à cet aspect. Les mœurs, les sentiments, les idéaux de cette société polie vont investir la scène. Les passions fondamentales de la tragédie antique réapparaissent : haine, amour, ambition, vengeance108. » Chevreau s’inscrit parfaitement dans cette logique : dans son Coriolan, la vengeance et la haine sont omniprésentes.

Le mot même de « vengeance » (orthographié « vangeance » ) est, avec ses dérivés, très présent dans la pièce. On ne compte pas moins de quatre vengeances différentes qui s’entrelacent, s’opposent ou parfois se confondent. La première, à la base de toute l’intrigue, est bien évidemment la vengeance de Coriolan contre Rome, à l’état de projet tout au long de la pièce, finalement abandonnée grâce à l’intervention des femmes. Les premières paroles de Coriolan, même si le mot n’est pas prononcé, décrivent parfaitement son état d’esprit revanchard.

[…] Ma Patrie ingratte apres mille bien faits
A tiré vanité des maux qu’elle m’a faits,
A forgé des soupçons pour me rendre coupable,
A crû par mon exil mon destin miserable ;
Et pour luy demander l’honneur du Consulat
M’a jugé criminel en dépit du Sénat.
Mais ceux qui par mal-heur souhaiterent ma perte,
Se treuvent languissans dans leur ville deserte,
Confessent maintenant que leur espoir fut vain,
Et meurent attaquez & de peste & de faim.
Mais c’est punir trop peu leur insolente vie,
Quoy qu’ils soient affligez ils sont dignes d’envie,
On peut croistre aisément les maux qu’ils ont soufferts,
Et leur faire souffrir ce qu’on souffre aux Enfers. (v. 89-102)

Il s’agit pour lui de « punir » cette « patrie ingrate », dans une riposte qui semble démesurée par rapport à la faute, ce que Coriolan ne semble pas refuser, puisque répandre peste et famine, c’est « punir trop peu leur insolente vie ». Les sénateurs ne sont pas dupes, c’est bien la vindicte d’un seul homme qui menace actuellement Rome :

Il est dans le dessein de vanger son injure,
D’irriter contre nous les Dieux & la Nature ;
D’aigrir de plus en plus nostre mal-heureux sort,
Et de nous procurer une honteuse mort. (v. 311-314)

Vengeance hyperbolique de Coriolan, qui répond à la première vengeance, effectuée avant le début de la pièce, celle de Sicinie contre le général, et dont les raisons, assez obscures, peuvent néanmoins se résumer, pour les sénateurs, par une rancune personnelle :

Vous pensiez que l’Enfer deust estre sa demeure,
Ou qu’estant contre luy par un juste courous
Il perdroit son credit s’il estoit contre nous.
Vous voyez maintenant mal-heureux Sicinie
Quels fruits nous recueillons de vostre tyranie,
Et de quelle façon vous nous avez traittez
Par vostre jalousie, & par vos laschetez. (v. 344-350)

Sicinie a pour lui la haine, l’ambition, la jalousie, autant de passions citées par Forsyth comme marques d’une renaissance de la tragédie classique. Ces deux vengeances mutuelles s’articulent et se mêlent pour constituer le cœur du conflit. La première rencontre entre les deux antagonistes est d’emblée placée sur ce plan et une vengeance chasse l’autre, ce qu’indique l’interruption sèche de Sicinie par Coriolan :

SICINIE
Dans les ressentimens d’une peine infinie,
Et parmy les remords…
CORIOLAN.
C’est donc toy, Sicinie ?
Dans mes premiers regrets tu m’as abandonné,
Et dedans le dernier m’as tu pas condamné ? (v. 139-142)

La troisième vengeance se joint à celle de Coriolan : Aufidie (et les Volsques avec lui) veut prendre sa revanche contre Rome qui a gagné la dernière guerre – à laquelle a participé activement Coriolan (en rasant la ville volsque de Corioles, ce qui lui a valu son surnom). C’est ce qu’il promet, à Sicinie : la vengeance prend le ton du serment.

Nous entrerons dans Rome, & quoy qu’elle machine,
Le moindre d’entre nous a juré sa ruine :
Ne vivez plus ainsi d’esperance & de peur,
Car nous voulons à tous vous arracher le cœur. (v. 287-290)

C’est avec le « nous » collectif des Volsques qu’Aufidie exprime une volonté vengeance contre Rome à laquelle il tient personnellement, et qui se mêle avec le désir de Coriolan dans une communauté provisoire d’intérêts :

Il est pourtant encore à vanger sa querelle
Il doit exterminer cette race infidelle ;
Toute nostre entreprise est proche de sa fin,
Nous ne sçaurions perir ny changer de destin. (v. 767-770)

Les deux projets de vengeance de Coriolan et d’Aufidie contre Rome sont liés. Ainsi lorsque le général renonce à son projet, le chef volsque passe-t-il immédiatement du statut d’adjuvant au statut d’opposant. C’est la quatrième vengeance de la pièce : celle d’Aufidie contre Coriolan, coupable de trahison vis-à-vis de ses nouveaux alliés.

Nous l’avons soulagé dans ses maux infinis,
Afin de le vanger nous nous sommes unis ;
Nous avons hazardé nos thresors & nos vies,
Nos armes cependant luy seront asservies […].
Et l’ingrat apres tout ne vint s’abandonner
Qu’à fin de nous surprendre & de nous ruiner.
Détruisons ses desseins avecque sa fortune,
Cette injure me touche, elle vous est commune,
Et nous ne devons pas aujourd’huy negliger
Le temps de le convaincre & de nous bien vanger. (v. 1327-1340)

Chevreau met donc en place une concaténation des vindictes et des rancunes qui provoque la catastrophe finale. Cette suite de réactions et de trahisons aurait pu se poursuivre encore longtemps, si la chaîne de la vengeance ne s’interrompait pas sur la promesse du suicide de Verginie, qui était à même de venger son mari, ou à tout le moins de préparer sa vengeance. Mais, au contraire de Lucrèce (citée à plusieurs reprises dans la pièce), elle n’appelle pas à la poursuite d’Aufidie ou des Volsques, mais ne fait que promettre d’accompagner son mari dans la mort.

Va chercher un poignard qui te perce le flanc,
Qui tire de ton corps ce qui reste de sang,
Ou si tu peux treuver une mort plus cruelle
Soufre-la sans horreur, tu la dois treuver belle. (v. 1507-1510)

Coriolan dessine une chaîne de vengeances inachevées. Sicinie, à l’origine des conflits, n’a pas vraiment réussi : il a bien fait bannir Coriolan, mais n’a pas obtenu plus de pouvoir pour autant. Au contraire, c’est lui qui doit assumer la repentance de Rome. Coriolan et Aufidie ne parviennent pas à accéder à leur désir de détruire leur ennemi. Cette suite d’événements sanglants ne s’achève que sur deux morts : la première résultant de l’accomplissement du dépit d’Aufidie, la seconde interrompant la suite infinie de revanches, par la mort de Verginie.

La vengeance est un processus essentiellement déceptif dans la pièce de Chevreau : échecs relatifs ou totaux des projets des trois principaux acteurs ; seul Aufidie réussira à tuer Coriolan – manifestation éclatante de la non-réalisation de ses vœux. Tragédie de l’impasse, Coriolan pose alors la question de la légitimité de ces poursuites sanglantes.

Motivations des actions §

La vengeance de Coriolan est terrible pour Rome, menacée de voir l’horreur déferler sur elle, comme le rappelle Verginie :

Mon cher Coriolan, tant de meres en dueil
Verront-elles sans pleurs leurs maris au cercueil ?
Et les pauvres enfans qui sont dans leurs entrailles
Y doivent-ils ainsi faire leurs funerailles ? (v. 637-640)

Face à ce projet choquant et presque irréaliste tellement la dureté de la sanction est sévère, les différents protagonistes vont tenter de légitimer leurs actions au regard de l’impasse dans laquelle ils ont conduit Rome.

La recherche des responsables §

La caractéristique de tous les personnages est de ne pas assumer leurs propres fautes. Les deux premiers actes sont en effet dédiés à une recherche inlassable des responsables de la situation, aux raisons qui les ont poussés à commettre tel crime ou telle faute. Comme on l’a vu, la responsabilité de la situation n’échoit pas à Coriolan, mais aux tribuns et aux sénateurs, qui, entre eux, s’accusent mutuellement. Si Chevreau a sauvé Coriolan de la responsabilité de la situation, il sauve aussi les Sénateurs, comme le remarque Angela Wahner109. En effet, les Sénateurs accusent Sicinie d’être lâche et envieux, en somme d’être lui-même un tyran, ce qui était le chef d’accusation principal de la condamnation de Coriolan.

Vos Conseils dangereux où chacun s’est remis
Firent lors des boureaux de ses plus grands amis.
Exerçastes vous pas une rigueur extréme ?
En le croyant Tyran vous le fustes vous mesme.
Le Senat qui voyoit son innocence au jour
Ne pût à son desir luy montrer son amour.
Vous l’empeschâtes seul d’y pourvoir de bonne heure. (v. 337-343)

La justification de Sicinie est, en fait, elle aussi une accusation contre les sénateurs, car il ne souhaite pas assumer l’entière responsabilité de la situation :

Je ne m’excuse point : je n’en suis pas capable
Je ne suis toute-fois innocent ny coupable ;
Ou si l’on me punit d’une telle action
Tous les Romains auront mesme punition.
Vous me confesserez que Rome toute entiere
Treuva pour le convaincre assez ample matiere. (v. 351-356)

Si les sénateurs ne nient pas cette version des faits, leur responsabilité est balayée par l’acharnement dont a fait preuve le Tribun et le soutien que le Sénat a toujours témoigné à Coriolan (une version qui n’est pas celle de Plutarque, qui insiste à l’envi sur les dissensions internes à l’autorité politique romaine).

On doit chercher sa mort alors qu’il la mérite,
Ou si l’on ne le fait, le châtiment l’irrite,
Et l’oblige à vanger par d’autres cruautez
Les moindres maux qu’il croit n’avoir pas meritez.
Et s’il vous obligeoit à cette violence,
Pourquoy donc mettiez vous son trépas en balance ?
Outre que le Senat n’apreuva nullement
Ny vostre procedé, ny son banissement. (v. 375-382)

Plus étonnamment, Coriolan, à plusieurs reprises, cherche à justifier ses actes en se dégageant de toute responsabilité. Il accuse Sicinie, mais il fait également un aveu étonnant à sa mère et à sa femme :

Mais connoissez vous pas qu’on me contraint en tout ?
Qu’on veut que mes desseins aillent jusques au bout ?
Et qu’en fin pour conclurre, en cette Tragedie,
Le premier personnage est celuy d’Aufidie ? (v. 983-986)

Avec cette évocation méta-textuelle de l’irrépressible mécanisme tragique, Chevreau esquisse l’irresponsabilité de Coriolan devant les deux femmes : cette contrainte d’un Aufidie tout puissant, largement exagérée puisque toute la situation ne tient qu’à la décision de Coriolan (et sa mort n’est due qu’à un retard qui n’est qu’une contingence imprévue, on le verra), est un signe supplémentaire du problème de la motivation des actions dans cette version de Coriolan.

Face à la menace de Coriolan, aucune solution politique ne se profile. Les deux premiers actes de la pièce montrent que les personnages sont plus préoccupés par la désignation du responsable que par la sortie de crise. On l’a vu, le personnage de Sicinie disparaît après l’acte II. Cette incohérence dramatique (rien ne justifie une sortie aussi brutale de l’intrigue d’un personnage aussi important que le tribun du peuple) suit en quelque sorte cette nette séparation thématique entre les deux premiers actes et les trois derniers. Chevreau plante le décor de la vengeance de Coriolan – celle qui initie l’ensemble de la chaîne actantielle – aux actes I et II. Le personnage central de cette disposition, Sicinie, est donc au cœur de ces premières scènes. Lorsque la pièce se concentrera sur le retournement de Coriolan et ses émotions affectives, le personnage du tribun n’a plus d’utilité. La pièce de Chevreau semble donc, sur ce plan thématique, perdre de son unité.

L’exemplification historique §

Si la pièce montre une tendance certaine à l’excès – à l’hybris grecque – de Coriolan, Sicinie n’y échappe pas. Il ressort, du point de vue du spectateur, que sa vengeance politique est au mieux un acharnement inutile (c’est l’accusation des sénateurs), au pire une action gratuite sans fondement. Alors, à la justification des actions, les personnages vont aussi chercher à joindre une légitimation historique. Chevreau fait alors référence à plusieurs épisodes, toujours les mêmes, à travers lesquels les différentes actions de revanche de la pièce doivent être lues.

Un épisode historique récent de l’histoire de Rome est en effet réutilisé à plusieurs reprises : la fin de la dynastie des Tarquin, ainsi que le viol et la mort de Lucrèce. Les Tarquin sont généralement évoqués comme contre-exemple, comme repoussoir, pour qui cherche à se justifier.

J’ay vangé par l’exil une commune injure,
Et contre un qui vouloit la qualité de Roy
J’ay tenté ce que Brute a tenté devant moy. (v. 408-410)

Sicinie fait le parallèle entre lui et Brutus, le héros romain qui a défait Tarquin le Superbe, suggérant par là la tentation tyrannique de Coriolan, aspirant au consulat. Tentative de légitimation habile de ses actions, mais a posteriori ; en effet, il semble que lors du procès de Coriolan, Sicinie n’ait eu dans l’idée que de freiner l’ascension au pouvoir d’un homme qui aurait pu rogner sa propre position dans le paysage politique romain, car « en le croyant Tyran, [il] le [fut lui-] même (v. 340) ».

L’épisode de Lucrèce, qui a un lien direct avec la chute des Tarquin, est également évoqué par Verginie, comme argument pour apaiser la fureur de son mari. Lors de la première supplique, elle tente de lui faire voir que la réalisation de sa vengeance entraînerait pour elle le même sort que la jeune fille violée par Sextus :

Le soufririez vous bien ? & qu’au-delà du Tybre
On me trainast esclave, & que vous fussiez libre !
Que je vinsse prier ces barbares esprits
Dont je serois peut-estre, & l’amour & le prix ?
Que sans considerer mon rang ny ma naissance
Le vice par la force oprimast l’innocence ?
Et pour le dernier trait de mon mal-heureux sort
Que j’eusse de Lucresse & la honte & la mort. (v. 703-710)

La légende de Lucrèce, que Chevreau lui-même a traitée dans une de ses pièces de l’année 1637, comme celle de Brutus et de Tarquin le Superbe, est donc un repoussoir utilisé, avec raison ou non, pour disqualifier le projet de vengeance de Coriolan, car l’histoire a montré l’injustice de ce type d’action. Mais face à l’exemplification historique se dresse l’obstacle, impérieux et incompressible, de la question d’honneur.

Le statut de la vengeance : personnelle, publique, divine §

Pourquoi a-t-on le sentiment que la vengeance de Coriolan est hyperbolique ? Parce que, dans la présentation que Chevreau fait de son histoire, le général romain ne répond pas à ses adversaires sur le même plan que ceux qui l’accusent. On peut distinguer trois niveaux de vengeances dans la pièce qui seraient, théoriquement, distincts, mais qui se mêlent et se répondent, constituant ainsi la clef de la violence qui sourd du conflit entre les volsques et les Romains. On l’a déjà vu, la vengeance de Sicinie est présentée par Chevreau comme étant personnelle : le tribun en veut à l’homme Coriolan, par crainte de voir son autorité diminuée. Or, face à cette inimitié, Coriolan répond par une vindicte publique, qui englobe toute la cité, les sénateurs, les femmes et les enfants. C’est cette hyperbole de la sanction qui, en réalité, campe un Coriolan déraisonnable, plus que sa seule volonté de destruction. La violence s’exerce donc ici sur un plan autre que le contexte de guerre. Comme l’indique Angela Wahner110, Coriolan ne fait plus aucune différence entre les actions de guerre et la destruction de sa ville natale : les deux sont fondus dans cette volonté de vengeance dans la sphère publique. C’est une des raisons qui a conduit Chevreau à placer la plus grande partie de son action à l’extérieur de Rome : du point de vue du camp Volsque, c’est Rome tout entière qui se dessine à l’horizon. C’est ce que ne comprennent pas les femmes qui ne s’expliquent pas pourquoi Coriolan veut à tout prix détruire la ville :

Lors qu’on fera de Rome une ville deserte
Voulez vous que je sois insensible à sa perte ?
Et que pour un serment fatal & solennel
L’innocent soit puny comme le criminel ? (v. 627-630)

A l’inverse, la vengeance privée d’Aufidie contre Coriolan, qu’il a finalement trahi, ne sort pas du niveau relationnel qui lui préexiste: elle se fait à l’intérieur de l’espace commun (le camp volsque), et au détour d’un chemin, à l’abri des regards (notamment celui de Verginie). Bien plus, contrairement à la vengeance de Coriolan qui a pris toute la population romaine de court, cette vengeance est prévue par Coriolan et Sancine. Annoncée depuis le début de la pièce (Aufidie est décrit comme un être volontiers ombrageux), la vengeance du chef volsque est crainte par Sancine, à partir du moment où son ami a pris sa décision :

Considerez un peu qu’Aufidie est un traistre,
Ou s’il ne le fut pas, qu’il le fera paraistre,
Et qu’il est obligé de vanger dessus nous
Un afront qui nous perd, & qui les touche tous. (v. 1393-1396)

Aufidie se venge d’un affront collectif, mais contrairement à son homologue romain, il ne vise que le véritable responsable et n’inclue pas dans son ressentiment les innocents qui l’accompagnent (Sancine ou Verginie, présents dans le camp, ne sont pas visés explicitement par le chef volsque).

À ces deux plans public et privé, Coriolan tente de faire intervenir un troisième niveau de signification, supérieur, celui du divin. La vengeance qui touche Rome est-elle soutenue par le divin ? C’est en tout cas la manière dont Sancine la présente en s’adressant à son ami.

Vostre vangeance est juste, & leur mal legitime,
Le Ciel qui les punit a rougi de leur crime,
Et leur fera souffrir des tourmens eternels
Par les mesmes esprits qu’ils ont fait criminels. (v. 111-114)

Par la main de Coriolan, c’est « le Ciel » qui exprimerait sa colère contre l’attitude de Rome. Cette volonté d’accéder au divin se retrouve dans de nombreux discours de Coriolan. Il utilise l’argument divin pour se donner une légitimité supplémentaire, mais fallacieuse, alors même que la dimension divine ou mystique est totalement absente de la pièce de Chevreau. Comme le note Angela Wahner, « le fait que Coriolan croit, par sa cruauté, pouvoir devenir immortel, renforce encore son image négative111 ».

Je veux rendre par là mes exploits immortels,
Démolir leur remparts, & brizer leurs Autels. (v. 105-106)

On note le grand paradoxe de Coriolan, qui souhaite pouvoir accéder à l’immortalité par ses actions, précisément en détruisant tous les symboles du sacré de sa propre religion. Ainsi la position de Coriolan vis-à-vis du divin est-elle particulièrement inconfortable, et c’est une faille que ne manqueront pas d’exploiter les femmes, en invoquant elles-aussi les Dieux, en montrant notamment le parallèle impossible entre la volonté du Ciel et l’horreur des actions de Coriolan :

Mon tout qu’est devenu ce loüable courage .
Peut-il bien demeurer où preside la rage ?
Et la raison qui fait que nous craignons les Dieux,
Peut-elle s’acorder avec les furieux ? (v. 647-650)

Notons également cette exclamation de Velumnie qui demande à son tour l’aide des Dieux pour fléchir un Coriolan qui ne s’en réclame déjà plus :

Quand est-ce que les Dieux par un soin necessaire
Changeront pour mon bien ton humeur sanguinaire ? (v. 1016-1017)

La volonté de Coriolan d’accorder la vengeance divine avec la sienne est donc largement contestée par les Romains eux-mêmes. Ce n’est pas le meilleur argument que le général romain puisse avancer, car, dans la pièce de Chevreau, la place de la religion est très minime. Bien plus développée est la thématique politique et plus particulièrement celle du patriotisme, qui est au cœur du conflit tragique, ce que Chevreau indique par la voix même de son héros. Il reconnaît qu’ « en cette Tragedie, / Le premier personnage est celuy d’Aufidie » (v.986-987), le chef volsque qui concentre volonté de vengeance et problématique politique.

Le patriotisme au centre des conflits §

Le point commun de toutes les versions de Coriolan, avant et après Chevreau, est le rapport problématique à la patrie et au patriotisme. C’est d’ailleurs un des thèmes principaux que l’on retient de cette légende aujourd’hui, par exemple à travers la tragédie de Shakespeare. Chevreau traite en profondeur le rapport de Coriolan avec sa patrie d’origine, non sans impliquer d’autres personnages dans cette problématique et notamment – vision nouvelle – les femmes.

Un patriotisme glorieux et déceptif §

Coriolan a été un patriote, un membre de l’armée romaine qui s’est distingué très vite pour sa bravoure au combat. Sa vision du patriotisme est teintée d’honneur et d’intransigeance. Ainsi, sa décision de se venger est-elle aussi à analyser comme l’expression d’une déception, qui s’exprime à de nombreuses reprises.

La haute conception de la patrie §

On peut considérer que la violence de la réaction de Coriolan est à la hauteur de sa représentation du sentiment patriotique. Ses premières paroles expriment le regret de son dévouement aveugle envers Rome.

Vous voyez aujourd’huy que son inquietude
Est un tragique effect de son ingratitude :
Cette lasche Patrie eut peur de mon credit,
Me releva d’un coup, & d’un coup me perdit. (v. 71-74)

L’ « inquiétude » de Rome, craignant l’attaque des Volsques, est un effet de son « ingratitude » à l’égard de Coriolan, valeur clef du théâtre du XVIIe siècle. Ingrate, Rome a renoncé aux principes fondamentaux de l’honneur. Coriolan s’est donc vu obligé de réagir et de se défendre face à cette rupture du contrat moral qui le liait à la capitale. La construction et l’antithèse du vers 74 traduit la déception profonde du général, qui a fait ce qu’il a pu pour « le bien des Romains » (v. 82). Le reproche d’ingratitude se retrouve dans nombre des interventions de Coriolan, ainsi que dans certaines répliques d’Aufidie et de Sancine112, ou même de Velumnie qui admet ce reproche à Rome :

Tu punis ton païs d’un châtiment si rude
Qu’il a beaucoup d’horreur de son ingratitude,
Et ceux dont tu faisois nagueres tant de cas
Ne sont persecutez que comme des ingrats. (v. 1025-1028)

Si Coriolan a été banni, c’est à cause de sa prétention au Consulat, ce que les Tribuns du peuple ont refusé. Que penser alors de la proposition désespérée des sénateurs, relayée maladroitement par Sicinie pour tenter de l’amadouer ?

[Rome] ne veut de luy que cét acte d’amour :
Qu’il entende les cris de cette pauvre ville,
Qu’il y doit rencontrer un eternel azile :
Bref, sans vous retenir, qu’il y doit commander
C’est tout ce qu’à plus prés on luy peut demander. (v. 50-54)
Mais rentrez dedans Rome, & pour vostre salaire,
Regnez-y, grand Guerrier, comme un Dieu tutelaire. (v. 179-180)

On peut imaginer la fureur d’un homme tel que Coriolan face à cette demande, qui réduit les postes politiques de décision à une simple monnaie d’échange, proposée en ultime recourt pour sauver la vie de politiciens qui la lui avaient refusée. De plus, Coriolan, fidèle à la République, ne peut supporter de se voir proposer quelque chose qui ressemble au statut monarchique, qu’il a lui-même contribué à combattre à la bataille du Lac Régille contre les Tarquin.

Traistres, dissimulez, pour fléchir mon courrous
Vous me venez offrir ce qui n’est plus à vous.
Où sont tous vos remparts ? qu’avez-vous à deffendre,
Que mes gens en un jour ne puissent bien vous prendre ?
Non, ne me parlez plus ; je veux donner des lois
A celle qui ne veut triompher que des Rois. (v. 181-186)

Coriolan va donc de désillusion en désillusion dans sa haute conception de la patrie, devant l’attitude décevante des dirigeants romains. Si Chevreau a mis de côté les manœuvres politiques des sénateurs et des tribuns que décrivent Plutarque et Tite-Live, il a gardé et développé le lien fort et complexe qui relie Coriolan à Rome, sans oublier de l’envisager du point de vue contraire.

Coriolan, une menace pour la patrie ? §

C’est la question que le spectateur peut se poser lorsqu’il envisage les événements qui ont conduit à la situation tragique que Chevreau développe. En réalité, il s’agit de l’enjeu du procès qui l’a opposé aux Tribuns et au peuple. La fidélité du général à sa patrie serait donc disqualifiée par ses actes précédents. Pour le démontrer, Sicinie utilise une longue métaphore médicale, que nous avons déjà citée.

Il falloit recourir à cette medecine,
Puis qu’on devoit couper le mal dans sa racine.
Le feu qui le bruloit nous alloit consumer,
Une juste fureur le pouvoit animer ;
Et nous voyons en fin que cét homme indocile
Treuvoit à ses souhaits un succez trop facile.
Il s’attaquoit à nous, par les mesmes efforts,
Il destruisoit bien tost ce venerable corps,
Et si l’on n’eust finy ses desseins par les nostres
Il nous alloit destruire, & les uns & les autres. (v. 383-392)

Angela Wahner estime que cette métaphore n’est pas une référence au célèbre apologue du corps humain indiquée par Plutarque et reprise par Shakespeare au début de sa pièce. Si effectivement les paroles de Sicinie n’ont pas grand-chose de commun avec le discours de Ménénius Agrippa113, on ne peut exclure que Chevreau pensait à ce célèbre passage en rédigeant cette scène. Coriolan est semblable à une maladie qui détruirait de l’intérieur le « vénérable corps » de Rome. Mais Angela Wahner montre que cette image du corps est détournée114 : en effet, le « corps » de Rome présenté par Chevreau n’est constitué que des sénateurs et des tribuns. Ainsi insiste-t-il encore une fois, par cette métaphore, sur l’antagonisme entre Coriolan et ceux qui ont le pouvoir dans l’État.

Mais Chevreau ne se contente pas d’exploiter une nouvelle fois les seules relations conflictuelles entre Coriolan et Sicinie. Si le général accuse Rome d’ingratitude, comme on l’a vu, il est très facile de lui renvoyer cette accusation, lui qui menace sa propre famille.

Si vous restez ingrat de quoy que je vous prie,
Je ne survivray pas à ma triste Patrie.
Ainsi j’auray moy-mesme à moy-mesme recours ;
Ils n’auront pas l’honneur de terminer mes jours. (v. 711-714)

C’est alors Coriolan lui-même qui est mis face à ses responsabilités. Il devient le sujet de l’ingratitude qu’il reproche tant à Rome et cette accusation le touche réellement lorsque c’est sa femme qui s’en fait le relai.

Vos propos tout d’un coup viennent de me confondre
Et dedans cét estat je ne vous puis répondre.
Mon esprit est confus dans cét estonnement ;
Madame, accordez moy, s’il vous plaist un moment. (v. 739-742)

Coriolan, écartelé entre son devoir, son honneur et sa fidélité, se trouve face à un dilemme tragique dans lequel on peut voir l’écho de Corneille.

Le conflit personnel : l’ombre cornélienne §

Dans les paroles de Coriolan, le désir de vengeance se couple d’une volonté de défendre son honneur, aspiration déçue par le constat d’un projet déshonorant. Pourtant, cela montre qu’il n’est pas seulement mû par le désir de se venger d’un homme, mais de laver son honneur sali en public par Sicinie. Pour Forsyth, « le héros envisage la vengeance de son honneur personnel comme une obligation impérieuse115 », obligation telle que plus rien ne compte à ses yeux, même pas les autres valeurs auxquelles un gentilhomme devrait être attaché :

Le desir de vangeance, & sa boüillante ardeur
Ont chassé le respect, & l’amour de son cœur. (v. 445-446)

De plus, Coriolan ne semble pas prendre en compte les propositions des Romains qui demandent à ce qu’il réintègre le cercle de la Cité, et ignore les premières supplications des femmes ; celles-ci s’efforcent de lui montrer que sa vengeance est en contradiction flagrante avec le souci de défendre son honneur, puisqu’il va nécessairement faire mourir sa mère et sa femme, objets de son amour sans borne. Cette impasse engendre le passage très réussi des stances, à la scène 3 de l’acte III, dans lesquelles Chevreau tente de s’approcher au mieux du ton de son illustre modèle.

Les stances de l’acte III, au centre de la pièce, constituent une pause réflexive de l’action, et sont, à ce titre, semblables à tous les autres passages de ce type dans le théâtre des années 1630. Comme l’indique Jacques Scherer, « les stances expriment effectivement des sentiments semblables à ceux qu’on trouve dans les monologues, mais en excluant les plus violents, et qu’elles utilisent pour les exprimer les possibilités particulières que leur donne leur structure116 ». En effet, dans la scène précédente, Coriolan demande à Verginie et à Velumnie de lui « accorde[r] un moment », afin qu’il prenne le temps de la réflexion. Chevreau précise par une didascalie que Coriolan est « seul dans son Camp ». Le décor est posé. Le général peut opérer son introspection et exprimer « deux sentiments contradictoires entre lesquels [il] a du mal à choisir117 ».

Chevreau n’utilise pas de marque typographique pour délimiter ses stances du reste de la pièce (l’usage au début du XVIIe siècle était d’indiquer « Stances » au début du monologue concerné, ce que fait Chapoton). On peut penser qu’il s’agit pour l’auteur de mieux intégrer ce passage poétique au reste de la pièce. Il est vrai que, au moins pour cette scène III, 3, Chevreau sait ménager ses transitions. Les premiers vers des stances résument la situation dans laquelle est placé Coriolan :

Insatiable faim de gloire
Parens qui flattez ma mémoire
Dans l’espoir de vous soulager ;
Quand cesserez vous ces contraintes ?
Mon dessein se doit-il changer
En faveur de vos justes plaintes ?
Ne me doy-je jamais vanger
De peur d’entretenir vos craintes ? (v. 799-806)

Les deux forces contradictoires pour Coriolan sont posées : d’abord la « faim de gloire » qui le tenaille et qu’il rappelait encore aux deux femmes à la première scène de l’acte.

Voyez que mon exil est encor tout recent ;
Que par là mon païs ne peut estre inocent,
Et que me proposant une fin miserable
Il s’est fait criminel en me rendant coupable.
Ne l’ayant point forcé de me desobliger,
Son mauvais traittement me force à me vanger. (v. 685-690)

Ensuite ces « parens » qui « flatte[nt s] a mémoire », en lui rappelant les valeurs auxquelles il croît, en opposition avec ce qu’il s’apprête à faire. C’est donc bien un dilemme dont il s’agit, et les termes en sont très clairement exposés dans une strophe au ton très cornélien :

Je treuve une mere affligée
Qui ne peut estre soulagée
Que par moy qui la doy guerir :
Mais si ma rage est assouvie
Quand je croiray la secourir
Le sort punira mon envie ;
Les Volsques me feront mourir
Si je luy veux donner la vie :
Et dedans ce dessein que je treuve si beau,
Je ne puis y courir qu’en courant au tombeau. (v. 819-828)

L’habile entrelacement des rimes et des champs lexicaux de la vie et de la mort donnent à cette strophe une dimension particulière, mettant en valeur les deux choix qui s’offrent à Coriolan, qui tous deux possèdent une dimension tragique. Soit Coriolan va au bout de son projet, et sa mère périra par sa faute ; soit il renonce à se venger, et alors les Volsques le considéreront comme un traître et le feront exécuter. Le héros doit choisir son honneur ou bien le respect des liens du sang et de la patrie. À cet égard, Chevreau esquisse par la méditation de Coriolan un lien original entre les deux dimensions. Le général en vient ainsi à s’interroger sur son pardon pour Rome :

Maudite, & coupable Patrie
Faut-il encor que je te prie
De pardonner mes mouvemens ?
Recouvreras-tu tes delices ?
Et pour de rudes châtimens
Dont on doit punir tes complices,
Oubliray-je tous mes tourmens ? (v. 849-856)

Pourtant, Coriolan, assailli par le doute, est bien loin d’accéder pleinement à la requête des femmes, puisqu’à l’issue de sa réflexion il souhaite persister dans son projet. En réalité, les stances montrent autant un Coriolan en proie au doute qu’un Coriolan prisonnier de ses propres convictions et enfermé par le souci de défendre sa gloire outragée. Angela Wahner analyse finement cette double réalité :

« Le rétablissement de son « honneur », c’est-à-dire sa réhabilitation après la perte de son intégrité publique, est présenté comme le but le plus important de Coriolan. Mais le spectateur comprend que, précédemment, il a refusé l’offre de Rome qui impliquait précisément sa réhabilitation publique. Ainsi ce monologue ne démontre-t-il pas seulement l’hésitation de Coriolan entre deux manières d’agir mais aussi son rigorisme. Les spectateurs et lecteurs ont l’impression que Coriolan tient au rétablissement de sa propre estime de soi, en voulant faire oublier le rôle de la victime par la démonstration de son pouvoir. Sa lutte intérieure ne résulte que du fait que sa décision intransigeante va menacer sa famille proche (les normes individuelles sont donc plus importantes que les normes morales118). »

C’est tout à fait le sens de la dernière strophe des stances :

Race ingratte & dénaturée
Qui n’as qu’un moment de durée,
La mort finira ta douleur ;
Ta ville doit estre deserte
Aussi bien apres ce mal-heur
Et la peine que j’ay souferte,
L’honneur oblige ma valeur
De ne plus diferer ta perte,
Puis qu’il me ressouvient que tu m’as pû banir
Je te rendray l’honneur des siecles à venir. (v. 859-868)

La transition avec la suite de la pièce se fait finement, puisque Chevreau a pensé à terminer chacune de ses strophes par deux alexandrins, ce qui lui permet d’en ajouter un, afin que Coriolan appelle son ami Sancine et que le dialogue normal reprenne :

Sancine vient icy, que luy pourray-je dire ! (v. 869)

Les strophes, moment-clef de la pièce, permettent de découvrir un Coriolan en pleine autoscopie. L’action générale de la pièce, plutôt lente comme on l’a vu, n’a pourtant cessé de montrer le général romain en proie à sa fureur, à une hybris de la vengeance. Les stances voient Coriolan abandonner ce trait de caractère : il ne fera plus preuve d’une détermination inébranlable, comme le montre le dernier vers de la pièce. À la scène suivante, ce n’est que sur l’injonction de Sancine qu’il confirmera l’attaque de Rome à Aufidie. Mais dès la rencontre suivante avec les femmes, ses doutes l’emportent, et il redeviendra fidèle aux liens du sang et de la patrie. Abandonné par Coriolan, le discours patriotique devient alors l’apanage des femmes.

Les femmes, nouveaux porte-étendards ? §

Les femmes et la défense de Rome §

Moment particulièrement marquant de l’histoire de Rome, le renoncement de Coriolan marque un des rares épisodes où les femmes ont pu s’illustrer dans la défense de leur cité. Il s’agit d’un événement réellement unique, considéré comme tel par les auteurs antiques comme Valère-Maxime qui lui consacre un de ses Faits et dits mémorables :

(…) Sa mère Véturia et sa femme Volumnia ne le laissèrent pas accomplir cet acte, en intervenant par leurs prières. En hommage à leur action, le Sénat prit pour l’ensemble des mères de famille des décisions pleines de bienveillance pour les honorer. Il décida en effet que les femmes verraient les hommes leur céder le passage, reconnaissant que la sécurité de l’État avait été mieux assurée par la robe qu’elles portent que par le moyen des armes, et il ajouta aux parures d’oreilles qu’elles avaient depuis longtemps la nouvelle distinction du ruban dans leur coiffure119.

Chevreau ne reprend pas la référence au Temple de la Fortune des Femmes construit en l’honneur des deux femmes (qui voient leurs noms échangés chez Valère-Maxime), mais il fait effectivement participer les femmes à la défense de Rome, en allant bien au-delà de leur simple rôle de suppliantes, et en faisant presque de nouveaux porte-étendards de la Cité. Lorsque les deux femmes décident de se rendre aux pieds de Coriolan, c’est autant pour se sauver que pour sauver leur patrie :

Cet Auguste Senat qui soustint sa grandeur,
Et qui benit cent fois sa genereuse ardeur,
Lors que nos ennemis dans leur honteuse fuitte (…)
Attaquant son païs il s’attaque luy mesme,
Et montre clairement qu’il veut s’abandonner
A dessein de nous nuire, & de nous ruiner. (v. 473-483)

Le statut des femmes est donc clair pour le public, dès avant la première rencontre tant attendue avec Coriolan. Elles interviennent également pour pallier l’inefficacité du Sénat et de Sicinie, politiciens incapables de sauver leur propre pays. La légitimité politique est transférée vers les personnages féminins qui, à l’acte III, sont désormais les seules sur scène à parler au nom de Rome. Et une fois que Coriolan a pris sa décision, la première chose que fait Verginie est d’aller prévenir le Sénat :

VERGINIE.
Ouy, je vous en asseure, il pardonne aux Romains,
Mes pleurs ont fait tomber les armes de ses mains.
Vous ne pouvez tenir son amitié suspecte ;
Car malgré son exil, sçachez qu’il vous respecte
Et qu’avant que le jour vienne fraper nos yeux,
Il doit lever le siege, & sortir de ces lieux.
UN SENATEUR.
Nos Sacrificateurs ont moins fait que vous autres,
Et vos pleurs en éfet ont essuyé les nostres.
Madame, vous pouvez vous vanter desormais
Puisque Rome vous doit ce qu’elle aura jamais. (v. 1179-1188)

Chez Chevreau comme chez Plutarque ou Valère-Maxime, Rome honore ses femmes, qui l’ont sauvée de la ruine. Mais le dramaturge français va plus loin que ce que lui suggèrent les auteurs antiques, en faisant du personnage de la mère une véritable représentante du patriotisme romain.

Velumnie : le patriotisme incarné §

Chevreau donne une dimension inédite au personnage de la mère de Coriolan, notamment grâce à son traitement original de la scène de la supplique – la plus importante pour ce rôle. Comme l’indique Elliott Forsyth120, avec son premier refus et sa demi-décision après son monologue de l’acte III, Coriolan « s’efforce de défendre [la notion d’honneur], après avoir entendu les supplications des Romaines, contre les assauts de plus en plus rudes du sentiment patriotique et des liens du sang ». Ce faisceau d’intérêts entre la famille et la Cité est incarné par Velumnie qui tisse longuement les rapports entre les deux dans sa longue tirade. D’un ton très dur et violent envers son fils, elle lui reproche tout d’abord l’inhumanité de sa décision – au sens presque propre, puisque Chevreau file la métaphore de la bestialité.

Insatiable fils, dangereuse vipère ;
Execrable serpent qui fais mourir ta mere ;
Miserable vautour dont la seule rigueur
Vient m’afliger sans cesse & me percer le cœur.
Quand est-ce que les Dieux par un soin necessaire
Changeront pour mon bien ton humeur sanguinaire ? (v. 1013-1018)

Reproches impressionnants de Velumnie à Coriolan, soulignés par la maîtrise rythmique et mélodique (le mélange d’allitérations en r, en bilabiales p et b, en nasale m renforce la tonalité très dure des reproches) ; la femme désespérée passe néanmoins très vite de son cas personnel à celui de sa patrie toute entière.

Ouy, car si c’est faillir que d’aimer par excez
J’en devois seulement atendre ce succez,
Tu punis ton païs d’un châtiment si rude
Qu’il a beaucoup d’horreur de son ingratitude,
Et ceux dont tu faisois nagueres tant de cas
Ne sont persecutez que comme des ingrats. (v. 1023-1028)

À cette étape du discours, les deux aspects – tuer sa mère et détruire son pays – sont encore reprochés séparément. Mais Velumnie en vient très rapidement à faire le lien entre les deux, en montrant que, si elle est si furieuse de le voir combattre Rome, c’est parce que toute son éducation a consisté à lui faire aimer sa patrie :

T’ay-je pas eslevé ? t’ay-je pas mis au jour ?
Et peux-tu justement douter de mon amour ?
Lors que nostre ennemy dans ces dernieres guerres
Vint creuser son cercueil dessus nos propres terres,
Un chacun benissoit la force de tes mains
Pource qu’on te croyoit le support des Romains.
L’Estat en esperoit des choses nompareilles,
J’en avois atendu moy-mesme des merveilles. (v. 1038-1046)

Le dernier pas est franchi avec l’utilisation du pronom de la première personne du pluriel, et le dernier constat dépité de Velumnie est clair :

Cependant ton esprit trop subtil à nous nuire,

Cherche nos ennemis afin de nous détruire,

Fait son party du leur, & se joint avec eux,

Excite leur vangeance, & rallume leurs feux. (v. 1049-1052)

C’est bien au nom du peuple romain, autant que comme mère, que parle Velumnie ici. Le lien entre les relations filiales et la relation patriotique entre l’homme et la Cité est particulièrement marqué. Ainsi Chevreau peint-il un tableau particulièrement original de la supplique de la mère par rapport à ses prédécesseurs, car le rôle endossé ici par Velumnie ne se retrouve nulle part ailleurs. Chevreau seul en fait ce que la tradition baroque a appelé une « femme forte ». Par sa force de persuasion, par sa colère et ses sentiments élevés, Velumnie est celle qui peut se mesurer au jeune héros, chef militaire de surcroît. Le poids dramaturgique des femmes est donc d’une importance plus décisive au regard de leur présence en scène que dans toute autre adaptation de l’histoire de Coriolan, car elles investissent un espace qui ne leur est normalement pas destiné, celui de la politique, qui, on le voit, tisse des liens très étroits avec les relations personnelles. Car Chevreau n’oublie pas l’amour et les passions, dont le public habitué à la tragi-comédie était si friand.

Amour et pitié §

L’amour : une faiblesse pour Coriolan ? §

Une contribution au basculement §

Dans le récit de Plutarque, l’amour que porte Coriolan à sa mère, s’il est bien évidemment la raison par laquelle le général en vient au pardon, est plutôt une dimension secondaire de la légende, rappelée au début du récit comme étant un trait constitutif de son caractère :

Mais, si la gloire était pour les autres le prix de sa valeur, ce que lui cherchait dans la gloire, c’était la joie de sa mère. Que sa mère entendît les louanges qu’on lui prodiguait ; qu’elle le vît recevoir des couronnes ; qu’elle le tînt dans ses bras en pleurant de joie, voilà ce qu’il considérait comme le comble des honneurs et du bonheur121.

Mise à part la scène de la supplique, il n’y a pas d’autre allusion à ce pan de la personnalité de Coriolan, et aucun réel développement d’une intrigue amoureuse avec sa femme. Chevreau n’introduit pas de fil secondaire autour de l’amour entre le général et sa femme, cependant, à la différence de la source antique, il se sert de ce lien pour affiner le caractère de Coriolan, ainsi que la progression logique de sa pièce. En effet, grâce à l’introduction d’une deuxième supplique, il     fait du sentiment de l’amour conjugal un des rouages qui contribuent au basculement de l’action. Comme on l’a vu, la scène des stances marque une pause en même temps que le pivot de la pièce : plus de serments inviolables de la part de Coriolan, mais des doutes et des interrogations. C’est la demande de Verginie, qui intervient beaucoup à la scène 1 de l’acte III, et, surtout, sa tentative de suicide, qui font intervenir ce thème brutalement sur scène :

Cette main préviendra leur furieuse envie,
Je les contenteray par la fin de ma vie :
Ce fer leur aprendra que je ne fuyois pas
Les plus rudes chemins qui meinent au trépas.
Ma mort est un exemple. (v. 715-719)

Le « poignard », indiqué en didascalie, est le seul accessoire mentionné explicitement par Chevreau. Matérialisant le danger, la mort et le tragique sur la scène, son irruption est un passage marquant de la pièce. Il symbolise à la fois l’amour de Verginie et son désespoir devant l’attitude de Coriolan : ses dernières paroles ne font qu’un hémistiche, renforçant la tonalité dramatique. Le poignard est le seul élément matériel apparaissant sur scène : l’objet sera réutilisé par les Volsques lors de la mort du général.

Cette menace du suicide, que Verginie renouvellera lors de la dernière scène, est l’occasion pour elle d’invoquer leur amour perdu par la barbarie de son mari.

Je sçay comme on doit vivre, & comme on peut mourir,
Et je ne puis manquer dans ce dessein tragique
Vous me prestez la main pour le mettre en pratique ;
Ou si vous desirez qu’on sçache à l’avenir
Que vostre tendre amour m’en a pû retenir,
Voyez nostre païs sans dessein de luy nuire,
Ne le détruisez pas de peur de me détruire,
Pour ne me rien nier acordez luy ce bien,
Et soulagez son mal pour apaiser le mien. (v. 722-730)

C’est par cette évocation du thème amoureux que l’action bascule. Coriolan réalise alors – dans un passage déjà cité – que son choix se réduit à suivre l’amour de sa famille ou son projet de vengeance. Le sentiment amoureux se surajoute à l’amour filial qui imprègne tous les propos du général. Même si, dans les stances, Coriolan évoquera à peine sa femme, c’est cette dernière qui provoque l’entrée dans le temps de la réflexion :

Madame, accordez moy, s’il vous plaist un moment :
Donnez ce peu de temps à cette grande afaire ;
Car je n’ay de pensers que pour vous satisfaire,
Et si quelque raison me preuve desormais
Que l’injustice regne en tout ce que je fais :
Je feray mes efforts pour rendre contente,
Et contre l’aparence, & contre vostre atente. (v. 742-748)
Une incohérence dramatique ? §

Comme nous l’avons déjà analysé à travers l’étude du caractère de Coriolan, cette irruption de l’amour dans la psychologie très manichéenne du général a pu être perçue comme une incohérence dramatique de la part de Chevreau. Coriolan, à la fin de l’Acte II, a les propos les plus violents contre Rome, mais sombre instantanément dans le doute trois scènes plus tard, après que Verginie et Velumnie l’ont rencontré.

Mais dans mes cruautez je leur feray connestre
Que j’eus dés mon exil toute Rome en horreur ;
Que je la fis l’objet de toute ma fureur,
Et que le Ciel devoit me fournir une foudre
Qui dans une heure ou deux la va reduire en poudre. (v. 580-584)

Pourtant, Chevreau se sert également des développements affectifs comme d’une sorte de tremplin vers un retour à l’héroïsme. Par la relation forte qu’il partage avec sa mère, Coriolan retrouve le statut de sa condition – un jeune général d’armée au service de son pays – assurant par là même une cohérence de l’ensemble, puisque Velumnie « lui rappelle sa grandeur et l’estime que tout le monde lui portait, pour agrandir le contraste par rapport à ses intentions actuelles122 ».

Un chacun benissoit la force de tes mains
Pource qu’on te croyoit le support des Romains.
L’Estat en esperoit des choses nompareilles,
J’en avois atendu moy-mesme des merveilles,
Tes seules actions nous sembloient enseigner
L’art de nous bien conduire, & celuy de regner. (v. 1043-1048)

Le lien affectif, qu’il soit maternel ou matrimonial, est donc l’occasion pour Coriolan d’embrasser à nouveau les valeurs qu’il avait perdues. Grâce à cette scène, il retrouve son statut initialement perdu ; pour les codes romains, il redevient un « héros ». Pour les codes du public cependant, il reste un traître à la cause volsque et pour les Volsques, un traître à la foi jurée, comme nous l’avons analysé au chapitre 3. La présence de l‘intrigue passionnelle se justifie, mais il reste pour Chevreau un problème : comment exploiter le plus efficacement les deux rôles féminins que le récit de Plutarque l’oblige à considérer ?

Amour matrimonial, amour maternel §

Le surgissement de l’intime : impératif ou concession à la mode ? §

Les années 1630 sont encore une période de souplesse des règles dans l’écriture de la tragédie. Cependant, il ne faut pas négliger la règle non-écrite des attentes du public, qui, après une dizaine d’années de tragi-comédies, restait friand d’intrigues amoureuses. Le rôle des deux femmes peut-il se limiter à cet aspect ? Le surgissement de l’intime, se constate de manière très claire dans les stances. Cette irruption d’une sorte d’introspection au cours d’une pièce aux enjeux publics n’a pas la même fonction chez Chevreau ou chez Chapoton, particulièrement dans les monologues de Coriolan, c’est-à-dire lorsque sa femme n’est pas sur scène. Chez Chapoton, il est sur le point de rejoindre le camp volsque et exprime son tiraillement entre sa patrie et son désir de vengeance. Une strophe est consacrée à sa femme.

Hélas ! Auguste Dieu d’amour,
S’ils me font sentir à ce jour
Tout ce que peut la tyrannie,
Prenez soin de ma Virginie,
Sans doute elle suivra mes pas :
Mais non, il n’est pas raisonnable,
Quoy que notre cœur soit semblable,
Notre sort ne le sera pas123.

Il est frappant de constater qu’il n’y a aucun tiraillement d’amour qui est exprimé ici, mais simplement le regret de la quitter et son souhait de ne pas la voir « suivr[e] ses pas », ce qui montre bien que sa décision est en fait déjà prise. Sa femme ne pèse donc pas dans la balance et dans son choix. On peut donc considérer ici qu’il s’agit d’un ajout « intime » à l’interrogation politique du général romain, pour introduire du pathétique à la scène, ce qu’affectionnaient les contemporains, et permettant au dramaturge d’exercer sa sensibilité. Après la première visite des femmes dans son camp, toute autre est l’attitude du Coriolan de Chevreau, qui exprime l’incertitude et le dilemme, « seul dans son Camp », entre sa « mère affligée » et sa « rage » qui n’attend que d’être « assouvie ». Chevreau s’intéresse plus précisément à la mort du héros, causée par son renoncement, par amour pour sa mère. Déjà, la première supplique des femmes installe le doute : il ne sait pas s’il doit continuer dans la voie de la vengeance. Ainsi les femmes jouent-elles ici un rôle de premier plan, même en étant absentes de la scène. L’intime est ici moins un prétexte qu’un moteur de l’action. Bien plus, Chevreau va se servir de l’intrigue amoureuse entre Coriolan et Verginie pour expliquer la mort du héros. En effet, à la scène 4 de l’acte V, alors que le renoncement du général est connu, il retarde son départ pour pouvoir s’enfuir avec son épouse, contrairement aux alarmes de son ami Sancine qui le prévient que les Volsques sont en route. C’est ce retard, par amour pour sa femme, qui va directement provoquer sa mort, puisque Coriolan est ensuite rattrapé par les lieutenants Volsques venus l’assassiner.

Fais ce que je te dis si tu veux m’obliger,
C’est toy seul desormais qui me dois soulager :
N’y recule plus tant, va querir Verginie,
Son absence me cause une peine infinie ;
Jure luy de ma part que son éloignement
Retarde mon départ & mon contentement. (v. 1375-1380)

Contrairement à Chapoton, qui ne semble faire, au vu de l’ensemble de sa pièce, qu’une concession à la mode du monologue amoureux, Chevreau se sert du lien entre Coriolan et Verginie pour l’impliquer directement dans l’action. Cette profonde ligne de fracture entre ces deux réécritures concurrentes prend tout son sens par la comparaison de la dernière scène des deux pièces. Le spectateur est-il venu voir une tragédie dominée par la politique ou par la tendresse du cœur ?

Mais même si Chevreau accorde une place plus importante que dans la légende à l’amour que Coriolan porte à sa femme, il serait abusif de comparer Verginie à Chimène (nous avons vu que Chevreau a sans doute écrit ce rôle pour Mlle Béguin). On le sait, Coriolan est plus sensible au sort de sa mère pendant les stances. Vis-à-vis de Verginie, il tranche à la fin de la pièce en sa faveur. Mais Chevreau ne s’attarde pas sur un éventuel développement de cette intrigue : Coriolan et sa femme souhaitent s’échapper ensemble, mais cela n’est qu’un projet vaguement esquissé, comme une porte de sortie poétique, mais bien vite refermée.

Songez-y bien , Madame, & croyez s’il vous plaist
Que je ne vivray plus que pour vostre interest ;
Et que puis que nos cœurs s’unissent de la sorte
Dans cét effet d’amour dont l’excez les transporte,
Nous gousterons des biens si fermes & si doux
Que les plus fortunez en deviendront jaloux. (v. 1115-1120)

Cependant, Chevreau a bien ménagé une place notable à Verginie dans sa pièce. Elle n’est pas sur le devant de la scène, car elle est éclipsée par l’impressionnante tirade de Velumnie, mais son temps de parole reste plus important, et, surtout, c’est à elle que le dramaturge a réservé la conclusion.

Le dénouement : la marque de Chevreau §

Si l’on devait ne retenir qu’une des différences fondamentales entre Chevreau et les autres dramaturges qui ont traité de Coriolan, il faudrait se pencher sur la dernière scène, qui constitue une marque forte de l’identité de cette pièce. À la suite d’Alexandre Hardy, Chevreau ne laisse sur scène qu’une femme, Verginie (quand Hardy donnait les derniers mots à la mère), qui se lamente devant le corps sans vie de son mari et qui clôt la pièce sur la perspective d’un suicide. Une comparaison – brève – avec la pièce de Chapoton donne tout son sens au choix de Chevreau.

La mort de Coriolan, assassiné par les Volsques, est respectée des deux côtés. C’est cette dernière scène qui nous montre le meurtre chez Chapoton, et l’avant-dernière pour Chevreau – il est à noter que tous deux représentent le crime sur la scène. Cependant, les auteurs optent pour deux tons contraires. Chapoton présente aux spectateurs une mort spectaculaire : Coriolan est assassiné durant son procès chez les Volsques, devant le Sénat assemblé, après avoir développé une harangue défensive, qui a presque convaincu son jury. Beaucoup de personnages sont sur scène, et tous peuvent se lamenter devant le Général, qui meurt « au pied du Throsne d’Amphidie » :

Pour avancer ma fin, ouvrez-vous, cicatrices,
Qui marquez sur mon corps vos plus nobles services ;
Afin de par mes coups, & par vostre renfort
Tout mon sang épuisé me puisse laisser mort124.

La fin de Coriolan est ici très spectaculaire, impressionnante. Chez Chapoton, plus aucune femme n’est présente à l’acte V. Les dernières paroles sont prononcées par le « Premier Sénateur », qui annonce les funérailles de Marcius et la perte qu’il représente pour les Volsques :

Mais puisque les regrets ne nous servent de rien,
Et que la mort nous prend un si precieux bien ;
Allons-luy témoigner au bucher, par nos larmes,
Combien nous affoiblit la perte de ses armes125.

Les derniers vers de la pièce sont donc attribués à un personnage public, politique et anonyme, puisqu’aucun sénateur n’est caractérisé individuellement. Une fois la décision de Coriolan prise, les femmes disparaissent de la scène pour laisser la place aux intrigues. Et la fin, à grand spectacle, montre non pas le malheur intime, mais le malheur public, celui de l’armée volsque et de la perte que « ce valeureux Prince » va représenter pour la suite du conflit.

Toute autre est la fin de la pièce d’Urbain Chevreau. Coriolan est tué discrètement, alors qu’il attendait Verginie, comme on l’a vu. À l’inverse de Chapoton, ainsi que des sources antiques qui terminent leur récit par la mention du soulagement de Rome et de la construction du Temple, c’est ici Verginie, seule, qui termine la pièce par un monologue désespéré, annonçant son suicide imminent, maintenant que Coriolan est étendu, gisant à ses pieds. Le contraste est saisissant entre son entrée en scène, plein d’espoir de retrouver Marcius et de s’enfuir avec lui, et la découverte du corps, et sa lamentation.

Ouy, ouy, tout est perdu, mes douleurs sont trop vrayes ;
Quelle barbare main a fait ces larges playes ?
Et qui s’est pû porter sans crainte & sans éfroy
A massacrer un cœur que je croyois à moy ?
Mon cher Coriolan, si tu n’as rendu l’ame,
Pousse au moins pour me plaire un petit trait de flame ;
Reprens un peu tes sens, ah ! discours superflus,
La vie est une mer qui n’a point de reflus ;
Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent,
Qui s’écoulent tousjours & jamais ne reviennent. (v. 1469-1478)

La pièce de Chevreau se ferme donc par la voix de la femme aimée, et non par celle d’un homme politique. Il y a bien ici deux visions, deux réécritures différentes de l’histoire de Coriolan. Pourquoi une telle différence dans le traitement de la scène finale ? On peut imaginer que les influences politiques126 sur la rédaction de la pièce aient pu jouer. Comme le suggère Lise Michel, ne pouvant décemment pas justifier sur scène la rébellion d’un jeune général contre son propre pays, Chapoton aurait placé la fin sur le plan politique, pour montrer que le Sénat Romain n’est pas responsable de cette situation, mais que la faute revient à la propre colère du héros, ainsi qu’à l’aveuglement des alliés volsques.

Si Chevreau en arrive à la même conclusion (ce n’est pas le Sénat qui est responsable, mais la haine d’un homme, Sicinie), cette dernière scène montre bien la ligne de partage claire qui distingue la pièce de l’Hôtel de Bourgogne et celle du Marais, entre une tragédie éminemment politique et spectaculaire, et une autre qui, sans oublier les interrogations politiques, laisse une large part à l’intime et à l’expression des passions héroïques.

Conclusion §

Urbain Chevreau est aujourd’hui une « plume sans histoire127 ». Totalement méconnu du grand public, il ne survit encore parmi nous que grâce à sa poésie, quelques vers élégants et raffinés qui ont pu percer le tapis des années, des critiques, et surtout des chefs-d’œuvre qui sont légion tout au long de ce Grand Siècle. Pas vraiment dramaturge, pas vraiment poète, Urbain Chevreau n’a pas su imposer son style, et encore moins son talent théâtral, qu’il a bien vite laissé dans l’oubli pour aller tenter sa chance ailleurs, dans un monde de lettres et d’érudition.

Par sa position intermédiaire, pris au milieu de la tempête qui a secoué le monde du théâtre à la fin des années 1630, hésitant entre une tragi-comédie finissante et une tragédie renaissante, les pièces de Chevreau conservent cette part d’entre-deux d’un auteur qui n’a pas su réellement s’imposer dans le camp des vainqueurs, les réguliers. Il a pourtant bien eu l’intuition de ce profond changement du paysage littéraire français, Coriolan en est la preuve.

Véritable tragédie, aussi bien par son ton que par les étapes qui ont présidé à sa rédaction, il garde néanmoins cet écho déjà lointain d’une tragi-comédie que Chevreau connaît bien, qu’il a fréquentée, qu’il a applaudie, et qu’il a pratiquée. Aujourd’hui éclipsé par le phare shakespearien, que l’actualité de son Coriolanus a remis au goût du jour, Chevreau n’a cependant pas à rougir de la concurrence française. Après l’illustre exemple d’Alexandre Hardy, il semble, de notre point de vue de lecteur du XXIe siècle, et faute de document précis, que Chevreau soit sorti vainqueur de son « duel » avec François Chapoton, auteur éphémère, face à l’écrivain de Loudun qui a traversé le siècle.

Cependant, en modifiant le plan de la légende de Coriolan pour l’adapter à son projet tragique, par les modifications profondes qu’il a effectuées aux récits de Plutarque et de Tite-Live, mêlées à son respect des sources, il a réussit à créer une œuvre qui, si elle n’a pas percé dans la masse des productions théâtrales du temps, n’est pas surclassée par ses concurrentes. Fidèle de Corneille, Chevreau, malgré ses incertitudes et ses défauts de construction ou son langage parfois obscur et volontiers complexe, a su insuffler à son Coriolan des intuitions intéressantes, qui ont marqué sa pièce du sceau de l’originalité.

Faut-il croire que le théâtre de Chevreau ait pu inspirer un grand homme comme Corneille ? Sans doute pas. Mais il est sûr que le deuxième a lu le premier, preuve que le passage rapide de Chevreau par le théâtre a laissé quelques traces. Après Coriolan, il tentera à trois autres reprises une incursion sur les scènes parisiennes, avec Les Deux amis (1638), Les véritables frères rivaux (1641) et l’Innocent exilé (1640), deux tragi-comédies et une tragédie, signes de l’hésitation à choisir entre un genre nouveau et prometteur, et un ton déclinant qu’il n’aura jamais vraiment quitté. Succès relatifs, voire échecs étant donné l’absence d’échos de ces pièces, par lesquelles Chevreau dit adieu définitivement au théâtre, en tant que dramaturge. Car il continuera, tout au long de sa vie, à avoir des liens avec les auteurs majeurs du siècle, de Corneille à Chapelain, preuve que la « plume sans histoire » avait encore de quoi écrire.

Note sur la présente édition §

Éditions utilisées §

La présente édition reproduit l’édition originale du Coriolan d’Urbain Chevreau, dont le privilège est daté du 4 juin 1638, et l’achevé d’imprimer du 12 juin 1638. Le volume fait suivre la pièce d’une série d’ « Œuvres diverses », reproduites intégralement dans la première partie des annexes. L’édition suivie se trouve à la Bibliothèque Nationale de France, sous la cote Rés. Yf-517. Nous avons consulté d’autres exemplaires, présentant un texte identique, de la même édition :

  • – Un se trouve à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, sous la cote DELTA 51452 FA, recueil factice des pièces de Chevreau (volume 1).
  • – Un se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal, sous la cote GD – 41115
  • – Un se trouve à la Médiathèque François-Mitterrand de Poitiers, sous la cote CR 223.

Interventions sur le texte §

Nous avons scrupuleusement respecté la graphie et l’orthographe de l’époque, sauf en cas d’erreur manifeste de l’imprimeur. De même, nous avons suivi au plus près la ponctuation, même quand la règle de l’époque contrevient à l’usage moderne, sauf, là encore, en cas d’erreur typographique manifeste.

Le volume du Coriolan de Chevreau est un in-4°. Selon l’usage de l’époque, tous les vers de la pièce sont composés en italique, tandis que les didascalies le sont en caractères romains. Pour respecter l’usage moderne, nous avons reproduit les vers de la pièce en caractères romains, et les didascalies en italique.

Parmi les interventions que nous avons effectuées sur le texte, nous avons remplacé le β par ss de façon systématique, aux occurrences suivantes : impoβible (Avertissement) ; priβiez (Avertissement) ; soupçonnaβiez (Avertissement) ; commiβion (v.55) ; poβible (v.55) ; auβi (v.87) ; auβi (v.118) ; paβé (v.134) ; Auβi (v.175) ; diβimulez (v.181) ; Auβi (v.200) ; auβi (v.220) ; aβisté (v.233) ; auβi (v.244) ; paβion (v.277) ; Commiβion (v.278) ; chaβé (v.446) ; Auβi (v.495) ; auβi (v.499) ; pouβé (v.592) ; Diβipe (v.612) ; fuβiez (v.704) ; Auβi (v.760) ; Auβi (v.863) ; auβi (v.911) ; impoβible (v.941) ; diβimule (v.957) ; auβi (v.982) ; auβi (v.1111) ; auβi (v.1145) ; poβible (v.1233) ; aβistance (v.1330) ; Auβi (v.1374) ; neceβité (v.1402) ; bleβé (v.1448).

Nous avons par ailleurs remplacé le tilde sur les consonnes n et m, marquant la nasalisation, par la double consonne actuelle dans le mot « cõme » (Epître).

A propos de l’orthographe, nous avons corrigé les coquilles suivantes :

seellé (Extrait du privilège)

qu’au (v.247)

veillent (v.750) 

a (v.948) 

Estat (v.959)

remplis (v.1064)

voste (v.1330)

En ce qui concerne la ponctuation, nous avons rectifié les erreurs suivantes :

remords. (v.140) 

rompt, (v.208) 

Patrie, (v.544)

courage ? (v.647)

païs (v.702)

gloire (v.799)

d’amour. (v.900) 

choses, (v.1173) 

donter. (v.1284)

remarquerez. (v.1287)

frere. (v.1334)

Description de l’édition originale de 1638 §

Coriolan, tragédie, In-4°, 15 feuillets dont 1 non paginé, 124 pages [XII-112p.]. Privilège du 4 juin 1638 ; achevé d’imprimé le 12 juin 1638.

[I] CORIOLAN. / TRAGEDIE. / PAR / MONSIEUR CHEVREAU. / [fleuron du libraire] / A PARIS, / Chez Augustin Courbé’, Libraire & Imprimeur de /Monsieur frere du Roy, dans la petite Salle du / Palais, à la Palme. / [filet] / M. DC. XXXVIII. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

[II] Verso blanc

[III-VII] [bandeau] / A MONSIEUR / DE BAUTRU, / BARON DE SERRANT, / CONSEILLER ORDINAIRE / DU ROY EN SES CONSEILS / DESTAT ET PRIVE, &c. / [épître dédicatoire]

[VIII] Page blanche

[IX-X] [bandeau] / ADVERTISSEMENT / Au Lecteur. / [Avertissement au lecteur]

[XI] [bandeau] Extraict du privilege du Roy. / [Texte de l’extrait du privilège] / [filet] / Achevé d’imprimer le douxiesme jour de Juin / mil six cens trente-huict. / [filet] / Les Exemplaires ont esté fourni ainsi qu’il est plus amplement / porté par lesdites Lettres de Privilege.

[XII] [bandeau] LES ACTEURS. / [liste des acteurs].

1-96 : Texte de la pièce

[97] ŒUVRES / DIVERSES

[98] : Page blanche.

99-112 : Œuvres diverses.

Remerciements §

Je tiens tout particulièrement à remercier ici :

Monsieur Claude Bourqui pour le travail effectué cette année,

Madame Delphine Denis pour les précieuses pistes de réflexions de son séminaire,

Tous ceux, amis et famille, qui ont bien voulu subir avec moi le travail de relecture,

Dorothée Maillard pour ses talents de traductrice,

Et, bien sûr, Monsieur Georges Forestier.

CORIOLAN
TRAGEDIE. §

A MONSIEUR DE BAUTRU, BARON DE SERRANT128, CONSEILLER ORDINAIRE DU ROY EN SES CONSEILS DESTAT ET PRIVE, &c. §

MONSIEUR,

Je n’ay jamais crû que ce Livre deust si bien establir ma reputation, qu’il me mist au nombre des Hommes Illustres : au sentiment* que j’aurois de mon merite, je me treuverois seul de mon opinion, & dans l’amour de moy mesme je serois assuré de n’avoir jamais de rival. Je ne fais pas en me blâmant comme ceux qui méprisent les honneurs du monde par vanité, puisque j’advoue encore que j’ay la liberté d’écrire de la mesme sorte que les malades ont la fiévre chaude, qui font voir que leurs images sont troublées tout autant de fois qu’ils veulent agir ou parler, & que je ne suis pas prest de faire provision d’estime ny de renommée tant qu’elles seront à si haut prix. Ce qui me donne seulement de la hardiesse ; c’est MONSIEUR, qu’apres avoir consideré* que les plus vieux ont esté jeunes, que les anciennes habitudes ont esté nouvelles, & que l’Art & la Nature dans leurs commencemens nous estonnent* par leurs monstres129, dont le temps fait des beautez que nous admirons apres : J’ay crû que l’aage me fourniroit un jour dequoy reparer toutes mes fautes. Peut-estre qu’elles ne sont pas toutes mortelles, que je tombe souvant sans me blesser que bien peu ; & que si je n’éclaire l’esprit, je ne l’eschauffe pas aussi de telle façon qu’on doive recourir à la medecine pour le remettre dans la possession de son premier estre. Toute-fois, MONSIEUR, comme la lumiere du feu empesche qu’on ne treuve à dire130 celle du Soleil, vous remarquerez dans cette Tragedie quelques beautez quand les plus solides vous manqueront. Si je ne devois vous presenter que de belles choses, je ne vous donnerois que l’histoire de vostre vie, & s’il falloit proportionner la grandeur de mon ofre à celle de vostre merite & de votre condition ; ma vie seroit plustost131 achevée que mon ouvrage, & il seroit necessaire que Dieu me ressuscitast apres plus d’une fois pour l’accomplir. On envie vos moindres actions plus aisément qu’on ne les imite, & je suis certain qu’elles serviront d’exemple aux personnes qui veulent seulement tirer leur reputation de leur vertu*, & qui sans la devoir à leurs Ancestres, se contentent de la posseder comme ils ont fait. Je n’entreprens pas icy de vous loüer, MONSIEUR, il suffit d’estre veritable sans estre eloquent, & j’ay tousjours crû qu’on ne pouvoit estre riche de gloire* qu’en participant à celle que vous acquerez avec des soins* si legitimes. Mais ce qu’on admire davantage ; c’est que vostre grandeur a treuvé des protecteurs sans avoir fait des jaloux, vous avez fait admirer132 en vous ce qu’on méprise dans les autres ; & la premiere cause des revolutions du monde, & de la decadence des Estats ; cette vieille querelle de la Fortune133 & de l’Envie134, qui a duré plus de cinq mil135 & tant d’années, sera morte tant que vous vivrez. Si je pensois entierement connestre cette vertu* secrette, & si je la voulois considerer*, je ferois comme les yeux qui pensent tout voir & ne se voyent pas eux mesmes. C’est pourquoy, MONSIEUR, puis qu’on est quelques-fois refusé avec honte, quand on demande avec crainte ; je vous demanderay hardiment la protection de cét ouvrage sans m’arrester* plus long temps sur ce sujet ; & si je ne décris pas ce que vous estes, c’est que je me tiens à mon premier dessein, & que mon impatience me fait haster de vous protester solennellement que je suis,

MONSIEUR,

Vostre tres- humble & tres-

obeissant serviteur.

CHEVREAU.

ADVERTISSEMENT au Lecteur. §

J’ay changé dans ce sujet une chose assez connüe pour la mort de Coriolan, qui ariva chez les Volsques ; mais il faut considerer* qu’il estoit impossible de mettre la Tragedie dans la severité des regles, & dans celle qu’on tient aujourd’huy si necessaire, qui est l’unité du lieu, si je ne l’eusse fait mourir prés de Rome. Ce changement ne doit point tellement alterer l’esprit qu’on doive m’acuser d’avoir violé quelque notable incident de l’histoire, puisque Coriolan ne mourut pas autrement chez les Volsques que je le fais mourir chez les Romains. C’est un lieu que je mets pour un autre afin de n’embarrasser point la mémoire, & de ne pas faire treuver une Scene à Rome, & l’autre chez les Antiates. Pour le reste j’ay tellement suivy Plutarque & ceux qui ont parlé de Coriolan136, que je ne m’en suis jamais éloigné. Voilà ce que j’avois à vous dire de peur que vous me prissiez pour autre que pour Historien, & que vous me soupçonnassiez d’avoir fait par ignorance, ce que je n’ay fait que par une subtilité* necessaire.

Extraict du Privilege du Roy. §

Par Grace & Privilege du Roy, il est permis à Augustin Courbé’, Marchand Libraire à Paris, d’imprimer, vendre & distribuer un Livre intitulé, Coriolan, Tragedie, composée par Monsieur Chevreau. Faisant tres- expresses inhibitions & deffenses à tous Libraires & Imprimeurs, ou autres de nos subjets, de quelque qualité & condition qu’ils soient, d’imprimer ou faire imprimer ledit Livre, le vendre, faire vendre, ny debiter par nostre Royaume durant le temps & espace de sept ans, à conter du jour qu’il sera achevé d’imprimer, si ce n’est de ceux dudit exposant, à peine de quinze cens livres d’amende, confiscation des exemplaires, & de tous despens dommages & interests* : Comme il appert plus au long par les Lettres de Privilege. Donné à Paris le quatriesme jour de Juin, l’an de grace mil six cens trente-huict. Et de notre Regne le vingt – huictiesme : Par le Roy en son Conseil, Signé, Conrard. Et scellé du grand sceau de cire jaune.

Achevé d’imprimer le douziesme jour de Juin
mil six cens trente-huict.

Les Exemplaires ont esté fournis ainsi qu’il est plus amplement

porté par lesdites Lettres de Privilege.

LES ACTEURS. §

  • CORIOLAN.
  • LES SENATEURS.
  • SICINIE, Tribun du peuple.
  • SANCINE, amy de Coriolan.
  • AUFIDIE, Capitaine des Volsques.
  • VERGINIE, fame de Coriolan.
  • VELUMNIE, mere de Coriolan.
  • CAMILLE, suivante de Verginie.
  • UN LIEUTENANT DES VOLSQUES.
  • UN AUTRE LIEUTENANT DES VOLSQUES.
  • UN SOLDAT DES VOLSQUES.

CORIOLAN.
TRAGEDIE.

ACTE PREMIER. §

SCENE PREMIERE. §

UN SENATEUR.

Nous nous sommes punis en le voulant punir,
Nous fismes nostre perte en le pensant bannir137 ;
Tout le peuple Romain dans ce mal-heur extréme
En s’armant contre luy, s’arma contre soy méme ;
5 Et croyant tout d’un coup irriter* son destin {p. 2}
Il forma des projets dont la mort est la fin138.
Vous avez allumé le feu qui nous consomme*,
Vous nous avez perdus pour vouloir perdre un homme :
Mais le pis que je treuve en cette extrémité,
10 C’est de prier encore un esprit irrité*.
Vous cherchâtes jadis les moyens de luy nuire,
Vous entreprîtes tout afin de le destruire139.
L’avez vous pas traitté cent fois honteusement ?
Vous estes les autheurs de son banissement ;
15 Rome par cét exil, & par cette infamie*140
S’est fait voir par mal-heur sa plus grande ennemie.
Cependant* vous pensez moderer son courrous,
Et recevoir des biens* qu’il n’obtint pas de vous141.
Dequoy, Coriolan142, n’estoit-il point capable
20 Quand vos mauvais143 soupçons le rendirent coupable ?
Pouvoit-il pas finir l’excez de vostre ennuy*,
Et relever l’Estat qu’il ruine144 aujourd’huy ?
Sa valeur esloignoit les plus fieres145 tempestes ;
Il n’employoit ses mains qu’à conserver vos testes,
25 Et je treuve qu’en fin vous l’avez obligé*    
De146 vanger un affront qu’il n’avoit pas vangé147.

UN AUTRE SENATEUR.

Tout nous presse pourtant dans cét estat funeste*,
Nous sommes combatus de famine & de peste148 :
Ne nous arrestons* pas à repandre des pleurs, {p. 3}
30 Et n’espargnons plus rien pour finir nos mal-heurs.
Nous venons d’envoyer à cette ame cruelle
Des Sacrificateurs en pompe solennelle :
Mais quoy ce grand éclat149, & cét insigne honneur
N’ont pû nous procurer* le plus simple bon-heur150.
35 Il a considéré* leurs pleurs sans en répandre,
Et les a méprisez au lieu de les entendre.
Renvoyons toute-fois, & ne nous lassons pas
De chercher s’il se peut un plus noble trépas.
Allez-y Sicinie, & faites par vos larmes
40 Que pour l’amour des Dieux il mette bas les armes ;
Remontrez*-luy sur tout pour151 son banissement
Que nous avons pleuré ce triste* éloignement ;
Que nous sommes en dueil* ; que le peuple le prie
De cesser ses rigueurs, de sauver sa Patrie ;
45 D’apaiser aujourd’huy des Volsques triomphans,
Et de considerer* sa femme & ses enfans ;
Que dedans152 nos mal-heurs, sa mere le conjure
De n’avoir plus égard à cette estrange* injure*,
Et que pour tout payement de l’avoir mis au jour
50 Elle ne veut de luy que cét acte d’amour :
Qu’il entende les cris de cette pauvre ville,
Qu’il y doit rencontrer un eternel azile :
Bref, sans vous retenir, qu’il y doit commander
C’est tout ce qu’à plus prés153 on luy peut demander.

SICINIE.

{p. 4}
55 Dans ma commission154 je feray mon possible
Pour le rendre bien tost155 plus doux & plus sensible* ;
Je n’épargneray rien qui puisse l’émouvoir :
Bas
Dieux ! J’y vais à regret, & je crains de le voir.
Son camp pourra-t’il bien me servir de retraitte ?
60 J’ay procuré* sa honte, & conclu sa défaite.
Mais il est trop vangé de nous avoir soubmis,
Et de punir ainsi ses plus grands ennemis :
Peut-estre que nos maux ont assouvy sa rage,
Que sa triste* Patrie a touché son courage,
65 Qu’il tarira nos pleurs, & qu’en fin la pitié*
Fera plus sur son cœur que n’a fait l’amitié*.
C’est tenir trop long temps ce conseil* en balance*,
Sans doute sa fureur perdra sa violance :
A quelques accidens que m’engage le sort*,
70 Je ne puis en tout cas endurer qu’une mort.

SCENE DEUXIESME. §

{p. 5}

CORIOLAN.

Vous voyez aujourd’huy que son inquietude156
Est un tragique effect de son ingratitude :
Cette lasche Patrie eut peur de mon credit,
Me releva d’un coup, & d’un coup me perdit ;
75 Moy, de vous aujourd’huy j’épreuve157 le contraire,
Il semble que mon mal ait produit son salaire158,
Employant contre vous & le fer & le feu,
Je creu n’agir pas bien pour n’agir que trop peu159.
Vous n’en eustes jadis que des marques trop amples,
80 J’ay bruslé vos maisons, j’ay prophané vos Temples160 :
En fin je fis beaucoup quand vous vistes ces mains
Faire vostre défaite & le bien* des Romains.
Cependant* ma misere a receu l’allegeance* {p. 6}
De ceux dont je devois attendre la vangeance.
85 Les Volsques irritez* d’un pareil traitement
Ont vangé ma querelle & mon bannissement :
Ils m’ont plaint aussi tost dans161 mon injuste peine,
Et pour aller contr’eux m’ont fait leur Capitaine :
Où ma Patrie ingratte apres mille bien* faits
90 A tiré vanité des maux qu’elle m’a faits,
A forgé des soupçons pour me rendre coupable,
A crû par mon exil mon destin miserable* ;
Et pour luy demander l’honneur du Consulat
M’a jugé criminel en dépit du Sénat.
95 Mais ceux qui par mal-heur souhaiterent ma perte,
Se treuvent languissans dans leur ville deserte*,
Confessent maintenant que leur espoir fut vain,
Et meurent attaquez & de peste & de faim162.
Mais c’est punir trop peu leur insolente vie,
100 Quoy qu’ils soient affligez ils sont dignes d’envie,
On peut croistre163 aisément les maux qu’ils ont soufferts*,
Et leur faire souffrir* ce qu’on souffre* aux Enfers.
Je feray mon pouvoir164 pour la donner en proye ;
On en fera bien tost ce qu’on a fait de Troye ;
105 Je veux rendre par là mes exploits immortels,
Démolir leur remparts, & brizer leurs Autels,
Et faire en fin que l’air devienne si funeste*
Que mesme les corbeaux y meurent de la peste.

SANCINE.

{p. 7}
Vous n’estes pas l’autheur de tout ce qui leur nuit,
110 Eux mesmes ont causé le mal-heur qui les suit ;
Vostre vangeance est juste, & leur mal legitime,
Le Ciel qui les punit a rougi de leur crime,
Et leur fera souffrir* des tourmens eternels
Par les mesmes esprits qu’ils ont fait criminels.
115 Ils ont à vos dépens eslevé des trophées,
Rallumé par vous seul leurs flammes estoufées,
Mis à bout les desseins qu’ils avoient machinez*,
Et par vous mesme aussi165 seront-ils ruinez.
Le sort* fait voir souvent de ces metamorphoses,
120 Nous estonne* par fois par de pareilles choses,
Fait sortir d’un sujet deux effets differens,
Et rabat à la fin le pouvoir des Tyrans.
Mais la vangeance encor n’en peut estre assouvie,
C’est aujourd’huy trop peu que la fin de leur vie.

CORIOLAN.

125 Laissons-en pour monstrer qu’on les166 a sçeu167 punir,
Une fidelle* marque aux siecles à venir :
Rendons à nos nepveux168 nos vangeances visibles,
Nous nous en devons prendre aux choses insensibles*,
Ruiner leur Palais, destruire tous leurs forts,
130 Et qu’il ne reste pas un membre de ce corps169 :
Ou si leur Tybre en reste, il faudra par son onde170 {p. 8}
En declarer la perte aux yeux de tout le monde ;
Preuver que ces Tyrans ont treuvé leur tombeau,
Et que Rome a passé comme passe son eau.
135 Mais un Romain s’approche ; estrange* patience171 !

SANCINE.

Vous pouvez librement luy donner audience.

CORIOLAN.

Il ne trouvera pas dequoy se consoler ;
Voyons-le toute-fois, & l’entendons parler.

SCENE TROISIESME. §

[B, 9]

SICINIE.

Dans les ressentimens* d’une peine infinie,
140 Et parmy les remords…    

CORIOLAN.

C’est donc toy, Sicinie ?
Dans mes premiers regrets tu m’as abandonné,
Et dedans le dernier m’as tu pas condamné172 ?
Crois-tu bien me surprendre ? as-tu l’effronterie
De procurer* le bien* d’une ingratte Patrie ?
145 Et toy le plus méchant de ceux qui sont au jour,
Veux-tu tirer de moy quelque marque d’amour ?
Apres tes lâchetez doi-je benir ta peine ?
Faut-il que ma pitié* recompense ta haine !
N’espere plus de moy que de honteux refus ; {p. 10}
150 Je sçay ce que je suis, & ce que tu me fus.
Seditieux Tribun, infame*, sanguinaire,
Tu croyois justement mon trépas necessaire173 ;
En effect vostre sort* eust esté bien plus dous
De m’éloigner plutost du monde que de vous.
155 Mais que me veux-tu dire ? & quelle Rethorique
Me doit faire cherir la liberté publique ?
Parle, que je t’entende, & que sur tes propos
Je vous fasse esperer la mort, ou le repos.

SICINIE.

Helas ! nous confessons quand nous formons nos plaintes,
160 Que nos maux sont legers au respect de174 nos craintes ;
Que nous n’attendions pas de si doux traitemens,
Et que nous meritions de plus grands châtimens.
Nous avons fait vos maux, & vous faites les nôtres,
Ou nous fismes plutost & les uns & les autres :
165 Mais ne redoutez plus nostre infidelité*,
Ne considerez* point Rome à l’extremité,
Regardez vostre mere & languissante & blesme,
Regretter son païs, vostre fame, & vous mesme,
Et vos pauvres enfans que peut-estre demain
170 Vous verrez massacrez de vostre propre main.
Que si vous ne rendez nostre sort* plus prospere*,
Ayez pitié* du moins d’une innocente mere ;
Soulagez vostre fame, & dans nos maux puissans, {p. 11}
Perdant les criminels, sauvez les innocens.
175 Aussi tost que le peuple eut donné la sentence,
Le Ciel s’arma pour vous, & prit vostre défence,
Nous punit d’un exil que le Sénat craignoit,
Que nous sollicitions, & que chacun plaignoit175.
Mais rentrez dedans Rome, & pour vostre salaire,
180 Regnez-y, grand Guerrier, comme un Dieu tutelaire.

CORIOLAN.

Traistres, dissimulez, pour fléchir mon courrous
Vous me venez offrir ce qui n’est plus à vous.
Où sont tous vos remparts ? qu’avez-vous à deffendre,
Que mes gens en un jour ne puissent bien vous prendre ?
185 Non, ne me parlez plus ; je veux donner des lois
A celle qui ne veut triompher que des Rois176,
Qui joint l’ingratitude à ses mauvais ofices177,
Et qui prend du plaisir à punir les services.
Est-ce pas de moy seul qu’elle tient tout son bien* ?
190 Pour épargner son sang j’ay prodigué le mien178 ;
Sur tout dans ce combat dont j’emportay la gloire*,
Avec combien d’efforts gagnay-je la victoire ?
Nous estions sur la mer179, redoutant en tous lieux
Les vagues, les rochers, & la terre & les Cieux,
195 Pource que180 tout d’un coup une horrible tempeste {p. 12}
Esclata sous nos pieds & dessus nostre teste ;
La gresle nous attaque, & la foudre la suit,
Qui nous fait voir du jour au milieu de la nuit :
Chacun commence à craindre, & dans ce triste* orage
200 Aussi bien que la mer nous escumons de rage ;
Le desordre est par tout, par un effet nouveau,
La mer est toute en flame, & le Ciel tout en eau :
Mais c’est peu que la mer, que la foudre & la gresle,
On voit les Elemens confondus* pesle mesle ;
205 La navire181 eslevée, & preste d’abismer182
Se treuve suspenduë entre l’air & la mer183 ;
Les vents ébranlent tout, excepté mon courage,
Et la foudre en tombant rompt mast, voile & cordage :
Ces Juges immortels se moquent de nos vœux,
210 Nous sommes dans les eaux, & nous craignons les feux :
Le Ciel à nos mal-heurs se rend opiniastre184,
L’eau paroist à nos yeux, blanche, noire, & bleüastre,
Nous touchons un rocher, tout se perd à l’instant ;
Bref tout nostre vaisseau n’est plus qu’un ais185 flottant.
215 Je me sauve dessus, ma fureur endormie    
Se réveille, & poursuit nostre troupe ennemie ;
En fin j’ateins mes gens : car dans cét Element
Nous vismes tous perir mon vaisseau seulement.

SICINIE.

{p. 13}
Seigneur, je suis témoin de vostre grand courage,
220 Je vis vostre conduitte aussi bien que l’orage.

CORIOLAN.

Nous vinsmes tout d’un coup par un subit éfort
Des approches aux mains, & des mains à la mort :
Bref sans vous raconter ces funestes* batailles
La pluspart dans la mer firent leurs funerailles 
225 Ce fer vous fit douter quand il perça leur flanc
Si vous nagiez sur mer ou bien dessus du sang.
Vous fustes tous surpris d’un si triste* spectacle,
Et crûtes que les Dieux avoient fait un miracle.
Mais à quoy186 raconter tant de combats divers,
230 Qui les peut ignorer dans tout cét Univers ?
Dans mon premier essay187 pour vostre Republique
Un Dictateur m’offrit la Couronne Civique188,
Quand Tarquin le superbe assisté des Latins
Employa son pouvoir pour forcer vos destins.
235 Que n’ai-je point tenté dans la plus grande guerre ?
Et que n’ai-je point fait, & sur mer & sur terre ?
Cependant* j’ay receu l’infamie* en payement,
Je me ressouviens189 bien de mon banissement.
Allez dire aux Romains que tout leur est funeste* ;
240 Que c’est peu que la faim, que la guerre & la peste ;
Qu’ils n’ont encore veu leur mal-heur qu’à demy ; {p. 14}
Que je suis leur plus grand, & leur pire ennemy ;
Que je boiray leur sang ; que j’auray l’esprit libre
Si j’en puis voir un fleuve aussi grand que le Tybre.

SICINIE

bas.
245 Ruiner son païs, & tuer190 ses parens*,
N’a rien de genereux* ; c’est le fait des Tyrans.

SCENE QUATRIESME §

{p. 15}

AUFIDIE.

Que vouloit ce Romain ?

SICINIE.

Qu’au fort191 de nos tempestes
Il vous plût d’écouter nos tres-humbles requestes.

AUFIDIE.

Vous estes des aigneaux : mais dans vostre courrous
250 Vous avez la coustume192 & la rage des loups.
Vous n’excusez jamais, vous n’exceptez personne,
Et vos sanglantes mains vont jusqu’à la Couronne.
Vous voulez triompher des plus belles vertus* ;
Les Sceptres sous vos pieds demeurent abatus ;
255 Les Romains sont subjets si les Rois ne les servent, {p. 16}
La guerre les nourrit, les crimes les conservent ;
Tous les plus noirs pensers193 que suggere l’Enfer,
Les meurtres, les poisons, & la flame & le fer,
Vous semblent aujourd’huy des ébats* ordinaires,
260 Et pour vous maintenir des actes necessaires.
Vostre orgueil vous déceut*194, mais vous estes rangez ;
Vous nous avez punis & nous sommes vangez.
Lors que195 l’occasion vous fut tant oportune,
Vous usastes du temps, du lieu, de la fortune* ;
265 Vous n’épargnastes rien ; vos soldats glorieux
Ne pardonnerent pas seulement à nos Dieux ;
Et si vous leur rendez de si parfaits hommages
Vous pouviez en tout cas respecter* leurs images,
Conserver nos Saincts lieux, & du moins déferer
270 Quelque respect* à ceux qu’on devoit adorer.
Mais vos Religions vont dans l’hypocrisie ;
On voit bien que vos Dieux sont tous de fantaisie* ;
Que vous haïssez ceux dont vous n’esperez rien,
Et que vous reverez ceux qui vous font du bien*.
275 Qu’a dit Coriolan ? vous aime-t’il encore ?

SICINIE.

Nous le supplions tous, & tous il nous abhorre,
Il parle contre nous avecque passion,
C’est ce qui me confond* dans ma Commission.
Ha ! Seigneur plûst au Ciel, au point que je vous prie {p. C, 17}
280 Que mon sang épargnast celuy de ma Patrie !
Je suis bien asseuré que j’en viendrois à bout,
Je me ferois ouvrir pour le répandre tout196.

AUFIDIE.

J’estime vos bontez* ; vous estes charitable,
Mais vous courez danger de mourir miserable*.
285 Qu’on ne rencontre plus de Romains dans ce lieu,
Dites nous maintenant un eternel adieu.
Nous entrerons dans Rome, & quoy qu’elle machine*,
Le moindre d’entre nous a juré sa ruine :
Ne vivez plus ainsi d’esperance & de peur,
290 Car nous voulons à tous vous arracher le cœur ;
Il faut que vous mouriez ; que Rome toute entiere,
Et pour elle & pour vous serve de cimetiere.

SICINIE.

Dieux nous sommes perdus ! n’esperons plus de bien*,
Nostre meilleure attente est de n’attendre rien197.
{p. 18}

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

UN SENATEUR.

295 Sicinie est-il vray ? seroit-il bien croyable
Que l’ingrat à nos maux parust impitoyable* ?
Qu’il nous voulust vanger198 des maux qu’il a soufers* ?
Et nous faire souffrir* les flammes & les fers.
Ah ! quelles cruautez, dans ces nouveaux supplices,
300 Il n’en199 veut pas punir seulement les complices ;
Les bons & les mechans pâtissent à la fois200,
Il veut en tous les lieux signaler ses exploits,
Nous apprester201 bien tost de mesmes funerailles,
Ou dedans nos maisons, ou dessous nos murailles,
305 Destruire son païs de l’un à l’autre bout, {p. 19}
En allumant un feu qui le consomme* tout.

SICINIE.

N’atendons jamais rien du secours de nos larmes,
Esperons tout du Ciel, & du succez des armes.

UN SECOND SENATEUR.

Nos Sacrificateurs ont senty son courous,
310 Et ne l’ont pas treuvé plus sensible* que vous.
Il est dans le dessein de vanger son injure*,
D’irriter* contre nous les Dieux, & la Nature ;
D’aigrir202 de plus en plus nostre mal-heureux sort*,
Et de nous procurer* une honteuse mort.
315 Rome en fit autre-fois sa meilleure esperance
Alors que sa valeur la mit en asseurance,
Et que nos ennemis treuvoient sans son secours
Le terme de sa gloire*, & celuy de nos jours :
Mais le peuple animé d’une injuste rancune
320 Bannit avecque luy nostre bonne fortune*,
Treuva par cet exil les bords de son cercueil,
Et le couvrant de honte, il nous couvrit de dueil*.
A quoy donc maintenant nous pouvons nous resoudre ?
Nous avons dessus nous attiré cette foudre,
325 Et pensant l’éloigner de l’Empire Romain, {p. 20}
Nous luy mismes d’abord203 les armes à la main.
Cependant* on l’acuse, & de nostre misere
Vous estes les autheurs, & la cause premiere
Il dit cecy à Sicinie.
Vostre acusation204 le faisant condanner
330 Acheva le dessein qu’on n’ozoit terminer ;
Et nous ne doutons pas qu’une haine ancienne
Separoit seulement vostre ame de la sienne.
Et de fait confessez pour le voir trop puissant
Que vous ne crûtes pas qu’il deust estre innocent :
335 Vos craintes, vos soupçons, vos demandes, vos termes,
Ebranlerent205 bien tost les esprits les plus fermes ;
Vos Conseils* dangereux où chacun s’est remis206
Firent lors207 des boureaux de ses plus grands amis.
Exerçastes vous pas une rigueur extréme ?
340 En le croyant Tyran vous le fustes vous mesme.
Le Senat qui voyoit son innocence au jour
Ne pût à son desir luy montrer son amour208.
Vous l’empeschâtes seul d’y pourvoir de bonne heure209 ;
Vous pensiez que l’Enfer deust estre sa demeure,
345 Ou qu’estant contre luy par un juste courous
Il perdroit son credit s’il estoit contre nous.
Vous voyez maintenant mal-heureux210 Sicinie
Quels fruits nous recueillons de vostre tyranie,
Et de quelle façon vous nous avez traittez
350 Par vostre jalousie, & par vos laschetez.

SICINIE.

{p. 21}
Je ne m’excuse point : je n’en suis pas capable
Je ne suis toute-fois innocent ny coupable ;
Ou si l’on me punit d’une telle action
Tous les Romains auront mesme punition.
355 Vous me confesserez que Rome toute entiere
Treuva pour le convaincre211 assez ample matiere ;
Ou bien si par mal-heur vous ne concevez pas
Qu’il meritast l’exil, ou plustost le trépas :
Considerez*, Seigneurs, sans blâmer Sicinie,
360 Qu’il a souvente-fois brigué la tyranie212 ;
Qu’il a vendu nos bleds213 sans nous en advertir214,
Au lieu qu’il les devoit au peuple départir215,
Et qu’en216 ces faits derniers le gain d’une victoire
Le rendoit trop cruel pour le combler de gloire*.
365 Lors que n’a-t’il point fait contre tant de Romains ?
Il pensa mille fois ensanglanter ses mains,
Et par ses cruautez il sembla nous contraindre
D’empescher les mal-heurs qu’on avoit droit de craindre,
Quand la pluspart troublez* de ses coups insolens
370 Parurent devant moy justes & violens.
On me loüa tout haut d’une telle entreprise*,
Où je n’eus d’interest* que pour nostre franchise*217.

UN AUTRE SENATEUR.

{p. 22}
Mais lors qu’on veut punir un puissant ennemy,
On ne le doit choquer ny punir à demy.
375 On doit chercher sa mort alors qu’il la mérite,
Ou si l’on ne le fait, le châtiment l’irrite*,
Et l’oblige* à vanger par d’autres cruautez
Les moindres maux qu’il croit n’avoir pas meritez.
Et s’il vous obligeoit* à cette violence,
380 Pourquoy donc mettiez vous son trépas en balance* ?
Outre que le Senat n’apreuva nullement
Ny vostre procedé, ny son banissement.

SICINIE.

Il falloit recourir à cette medecine,
Puis qu’on devoit couper le mal dans sa racine.
385 Le feu qui le bruloit nous alloit consumer*,
Une juste fureur le pouvoit animer ;
Et nous voyons en fin que cét homme indocile
Treuvoit à ses souhaits218 un succez trop facile.
Il s’attaquoit à nous, par les mesmes efforts,
390 Il destruisoit bien tost ce venerable corps,
Et si l’on n’eust finy ses desseins par les nostres
Il nous alloit destruire, & les uns & les autres.
Brute ayant rabatu le pouvoir de nos Rois {p. 23}
Fut estimé dans Rome, & beny mille fois219 ;
395 Quand l’esprit des Tarquins par un sort* déplorable
Ne faisoit point de vœux sans faire un miserable*220,
Qu’on souspiroit par tout ; que l’Empire abatu
Perissoit tous les jours par sa propre vertu*,
Et que ces factieux nous forçoient de nous plaindre
400 Des maux que tout un peuple avoit sujet de craindre.
Tullie à mon advis est presente à vos yeux221,
Vous vous ressouvenez de son crime odieux ;
Lucresse vous en est une preuve assez ample222
De qui la mort honteuse est un si bel exemple :
405 Bref ces superbes Rois furent tous abhorrez,
Et leurs persecuteurs furent presque adorez.
Qu’ay-je fait apres tout qui merite censure ?
J’ay vangé par l’exil une commune injure*,
Et contre un qui vouloit la qualité de Roy223
410 J’ay tenté ce que Brute a tenté devant moy.

UN SENATEUR.

Lors qu’ils furent chassez tout estoit legitime,
Tarquin nous haïssoit, le fils commit un crime224,
Et depuis leur exil qu’ils ont voulu vanger,
Coriolan sans doute a bien sçeu les ranger225.
415 Quand ils furent banis, leur rage fut extréme : {p. 24}
Mais comme leur grandeur, leur pouvoir fut de mesme ;
Toute-fois nous perdons le temps à raisonner,
Eloignons le mal-heur qui nous vient talonner,
Invoquons tous nos Dieux, courons aux Sacrifices,
420 Rendons nous s’il se peut les Astres plus propices*.
Il dit cecy à Sicinie
Sur tout asseurez vous que dedans nos mal-heurs
Vous verserez du sang si nous versons des pleurs.

SCENE DEUXIESME. §

{p. D, 25}

VERGINIE.

Allons, Madame, allons, & que ce nom de mere
Nous fasse rencontrer un destin moins contraire.
425 Sortons viste de Rome, & pour notre salut
Espreuvons* desormais s’il sera ce qu’il fut226.
Nous avons trop soufert* pour soufrir* davantage,
Moderons aujourd’huy l’ardeur de son courage ;
Qu’il succombe au recit de nos moindres douleurs,
430 N’épargnons ny respects*, ny prieres, ny pleurs.
Que ce devoir de mere, & cette amour227 de fame
Impriment vivement la pitié* dans son ame ;
Que ces pauvres enfans implorent son secours ;
Qu’il n’accourcisse pas la longueur de leurs jours :
435 Et qu’en fin sa rigueur qui seroit sans seconde {p. 26}
Ne fasse pas mourir ceux qu’il a mis au monde.
Je l’advoüe à ce coup228, qu’une juste pitié*
M’anime pour le moins autant que l’amitié*,
Et que m’imaginant Rome toute deserte*
440 Je regrette à tous coups229 cette sensible* perte ;
Que c’est bien justement que je suis dans le dueil*
Puis qu’on met tous les jours mes parens* au cercueil,
Et que dans cette triste* & funeste* avanture
Le sang a mille fois démenty sa nature.
445 Le desir de vangeance, & sa boüillante ardeur
Ont chassé le respect*, & l’amour de son cœur.
Il croiroit faire mal s’il formoit une envie
Qui regardast un jour le bien* de notre vie230,
Et qui le fist resoudre à finir son couroux
450 De peur que nostre sort* fust trop libre, & trop doux.
Avant qu’il fut bany nous n’avions rien qu’une ame,
Nos esprits en tous lieux ne sentoient qu’une flame,
Nos cœurs se répendoient ; & puis de tous les Dieux
L’amour estoit celuy que nous servions le mieux.
455 Mais vrayment la fortune* a bien changé de face,
Sa faveur seulement précedoit sa disgrace,
Ainsi qu’un temps serain précede bien souvent
Quelque grande tempeste, & quelque horrible vent.

VELUMNIE.

{p. 27}
J’advois eu cy-devant231 une esperance haute,
460 Mais j’ay donné la vie à celuy qui me l’oste,
Et qui dedans ce mal dont il nous peut guerir
S’obstine le premier à nous faire mourir.
A parler sainement232 son exil fut infame* ;
Mais le voulant vanger, il néglige sa fame,
465 Et nous traisne aujourd’huy dans le mesme mal-heur
Qui nous prive du jour, & le comble d’honneur,
S’il doit à tout le moins emporter quelque gloire*
D’une si mal-heureuse & si triste* victoire.
Helas ! s’il ne perdoit que ceux qui l’ont perdu,
470 Mais il détruit des gens qui l’avoient défendu,
Et de qui les Conseils* joints à son grand courage
Le jettoient dans le port en dépit de l’orage233.
Cet Auguste Senat qui soustint sa grandeur,
Et qui benit cent fois sa genereuse* ardeur,
475 Lors que nos ennemis dans leur honteuse fuitte
Redoutoient sa valeur, & loüoient sa conduite ;
Est prest de succomber dans ces adversitez
Et de porter le dueil* de ses prosperitez.
Que diray-je de plus ? dans sa rigueur extréme
480 Attaquant son païs il s’attaque luy mesme,
Et montre clairement qu’il veut s’abandonner
A dessein de nous nuire, & de nous ruiner :
Imitant à plus prés ces fatales ruines {p. 28}
Qui tombant quelque-fois sur les places voisines
485 S’enfoncent d’ordinaire avec beaucoup de bruit
Dedans les mesmes lieux qu’elles ont tout détruit234.

VERGINIE.

Il est bien vray, Madame ; & dans son entreprise*
Au point qu’il perd l’honneur nous perdons la franchise* ;
Celuy qui perd l’honneur n’a plus rien à garder,
490 Et dedans nostre mort qu’il craint de retarder
J’ay bien peur justement qu’un esprit si farouche
Nous oblige* de craindre, & de fermer la bouche,
Au moment que235 nos yeux luy preuveront assez
Nos plaintes à venir & nos mal-heurs passez.
495 Aussi ne veux-je point une longue harangue ;
Mes yeux noyez de pleurs feront mieux que ma langue,
Et cette eau confonduë* avecque mes souspirs
Parlera seulement de nos justes desirs.
Mais quel regret aussi me reste-t’il dans l’ame,
500 S’il perd le souvenir de sa premiere flame ?
Et si vangeant ses maux par un commun trépas
Il rougissoit le Tybre, & n’en pâlissoit pas ?
En fin se rendroit-il Tyran de sa Patrie
Qu’il devroit regarder avec idolatrie ;
505 Feroit-il ruinant ceux qui l’ont élevé {p. 29}
Ce que ses ennemis n’avoient pas achevé ?
Se serviroit-il bien dedans cette avanture
Des pierres de nos Dieux pour nostre sepulture ?
Les voudroit-il détruire ? & dans ses cruautez
510 Se pourroit-il porter à ces impietez ?
Madame, ce penser met mon ame à la geine236,
Et ce point seulement renouvelle ma peine.
S’il a déja sa mere, & sa fame en horreur
Il peut jusques aux Cieux estendre sa fureur.
515 Il faut donc prevenir* un si triste* spectacle,
Nos pleurs, & nos sanglots y mettront un obstacle ;
Ou si nos propres maux ne le peuvent ranger237
Nous vangerons sur nous l’afront qu’il veut vanger.

SCENE TROISIESME. §

{p. 30}

SANCINE.

Vostre gloire* sur tout trouble* sa fantaisie*,
520 Et vostre grand credit le met en jalousie.
Non, ne vous flattez point d’une si douce erreur,
Il peut la convertir desormais en fureur.
Prenez donc tousjours garde à cét ame insensée ;
Car des propos si doux démentent sa pensée,
525 Aufidie est un traistre, et le ressentiment*
De son premier mal-heur trouble* son jugement.
Les Volsques sont d’humeur* à garder une injure*238 ;
C’est un peuple méchant, lasche, ingrat & parjure239 ;
Il vous aime, il vous craint ; mais vous ne songez pas {p. 31}
530 Qu’il avoit cy-devant cherché vostre trépas :
Que cette perte en fin nous peut estre commune,
Puis qu’il peut ruiner nostre bonne fortune* ;
Et que vous craignant trop pour vous voir trop puissant
Il peut se relever en vous afoiblissant.
535 Ne méprisez donc pas les Conseils* de Sancine
Qui n’a jamais eu peur que de vostre ruine.

CORIOLAN.

Icy la prévoyance* est une lascheté
Contre un peuple qui craint ma générosité
Sancine espere tout, j’ay treuvé des delices*
540 Aux lieux où je devois attendre des suplices ;
Il est vray qu’Aufidie est cruel & jaloux,
Mais je n’ay pas sujet de craindre son couroux ;
Je suy ses interests*, & songe je te prie
Que pour les conserver je détruis ma Patrie.

SANCINE.

545 Donc si vous m’en croyez, triomphons promptement
Pour ne luy pas laisser un soupçon seulement.

CORIOLAN.

{p. 32}
J’y suis bien resolu ; la chose est déjà preste,
Mon sort* est glorieux240 d’une telle conqueste,
Et je meurs trop content en ce que j’ay soubmis
550 Soubmettant les Romains, mes plus grands ennemis.

SCENE QUATRIESME. §

[E, 33]

AUFIDIE.

A quoy reservons nous la force de nos armes,
Leur sang seroit-il bien épargné par leurs larmes ?
Usons viste du temps ; allons, fameux Guerriers
Parmy tant de Cyprez recueillir des Lauriers.
555 Et vous Coriolan de qui les faits celebres
Font aujourd’huy de Rome un sejour de tenebres ?
Avez-vous des remords de sa calamité ?
Qu’avez-vous à songer dans cette extremité ?
Détruisons sans rougir & les uns & les autres,
560 Ce sont mes ennemis, ils ont esté les vostres :
Cependant* vous révez241 sur leur prochain mal-heur,
Il semble que leur mort cause vostre douleur
Vous ont-ils pas242 bany ? {p. 34}

CORIOLAN.

Genereux* Aufidie,
Ne me soupçonnez point d’aucune perfidie ;
565 Je garderay ma foy*, rien ne me peut changer,
Je vous dois satisfaire, & je me doy vanger :
Scay-je pas maintenir ce qu’il faut qu’on maintienne,
Leur mort reparera vostre injure* & la mienne :
Puis qu’avec injustice ils m’ont voulu bannir,
570 Je sçay que mon exil est encore à punir.

AUFIDIE.

Digne Autheur de mon bien* & de ceste victoire ;
Combien dans ce dessein emportez vous de gloire* !
Il l’embrasse
Je vous dois embrasser, & pour tant de bienfaits
Loüer vostre constance, & benir vos éfets.
575 Sus donc, l’occasion nous est trop favorable,
Cherchons leur sur243 le soir une fin déplorable,
Apaisons par leur sang nos esprits irritez*,
Et ne diferons plus des tourmens meritez.

CORIOLAN.

{p. 35}
Je serois mal-heureux s’ils ne le pouvoient estre :
580 Mais244 dans mes cruautez je leur feray connestre
Que j’eus dés mon exil toute Rome en horreur ;
Que je la fis l’objet de toute ma fureur,
Et que le Ciel devoit me fournir une foudre245
Qui dans une heure ou deux la va reduire en poudre.
{p. 36}

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

CORIOLAN

dans son Camp246 levant sa fame qui est à genoux.
585 Madame en cét estat je ne puis vous parler.

VERGINIE.

Mais aurai-je autrement de quoy me consoler ?

CORIOLAN.

Esperez tout de moy, considerez*, Madame,
Dans ces confusions que vous estes ma fame ?
J’ay vescu nuit & jour dans une égale ardeur, {p. 37}
590 Et dedans ma bassesse, & dedans ma grandeur.
Dans la peur que j’avois qu’on fist perir vos charmes*,
J’ay poussé des soupirs, & j’ay versé des larmes,
Et vous seule autre-fois avez pû dans ce cœur
Imprimer pour jamais, & l’amour & la peur.
595 Non, mon ame, celuy qui détruit toutes choses,
Et qui cause chez nous tant de metamorphoses ;
Le temps qui peut changer les plus fermes esprits
N’a pû changer l’ardeur dont je me sens épris.
Mon mal ne fut pas grand estant bany de Rome :
600 Mais chere Verginie, au247 feu qui me consome*
Je treuvay que mon sort* ne pouvoit estre dous ;
Car m’éloignant de Rome on m’éloignoit de vous.
Dans ce départ sanglant, j’eus mille fois envie
De finir par le fer ma miserable* vie,
605 Si l’amour qui console, & qui garde un Amant
Ne m’eust fait esperer quelque contentemant.
Je me flattois ainsi dans ceste douce attente
Afin qu’en ce mal-heur mon ame fust contente248,
Et que mes déplaisirs fussent tous enchantez249
610 Par l’espoir seulement de revoir vos beautez.
Maintenant que le Ciel soufrant* que je vous voye
Dissipe ma tristesse*, & me comble de joye ;
Je doy m’imaginer que c’est bien à propos
Que je vous dois chercher desormais du repos
615 Parlez donc librement : mais avant que j’entende [ 38]
De vostre propre bouche une telle demande,
Asseurez vous d’avoir de ma tendre amitié*
Tous les bons sentimens qu’on doit à la pitié* ;
Pourveu que l’interest* de la race Romaine
620 Ne se confonde* point avecque vostre peine.

VERGINIE.

Pour qui croyez vous donc que je puisse parler ?
Hé quoy nostre interest* doit-il pas se mesler ?
Verroi-je mes parens* prés de la sepulture
Endurer des tourmens qu’abhorre la Nature,
625 Sçachant que leur esprit est tout prest de sortir
Sans soulager leurs maux, ou sans y compâtir250.
Lors qu’on fera de Rome une ville deserte*
Voulez vous que je sois insensible* à sa perte ?
Et que pour251 un serment fatal & solennel
630 L’innocent soit puny comme le criminel ?
O Ciel ! où treuvez vous ces injustes maximes252,
Qu’il faille reparer un afront par des crimes ?
S’en prendre sur253 son sang, massacrer ses amis,
Et violer la foy* que l’on leur a promis254 :
635 Ruiner son païs, craindre de s’en distraire255,
Et prendre contre nous nostre party contraire.
Mon cher Coriolan, tant de meres en dueil*
Verront-elles sans pleurs leurs maris au cercueil ?
Et les pauvres enfans qui sont dans leurs entrailles {p. 39}
640 Y doivent-ils ainsi faire leurs funerailles ?
Leur refuserez vous le moindre acte d’amour ?
Mourront-ils par vos mains sans avoir veu le jour ?
Et massacrerez vous dans cette horrible envie
Ceux qui peut-estre encore n’ont pas receu la vie ?
645 Conserverez vous bien ce penser plein d’horreur
Sans étoufer dés l’heure une telle fureur ?
Mon tout qu’est devenu ce loüable courage,
Peut-il bien demeurer où preside la rage ?
Et la raison qui fait que nous craignons les Dieux,
650 Peut-elle s’acorder avec les furieux ?
Dequoy m’acusez vous ? de quelle ingratitude
Pour me faire sentir un traitement si rude ?
Et que vous ay-je fait pour me reduire au point
De craindre tout de vous, & de n’esperer point256 ?
655 Peut-estre croyez vous que parmy tant de plaintes
Je pousse des soupirs qui sont meslez de feintes* ;
Que j’ay favorisé vostre banissement
Sans avoir soupiré de cét éloignement.

CORIOLAN.

Ah ! Madame, ce mot me met à la torture,
660 Vous avez soupiré dans ma triste* avanture,
Et je juge aisément par tout ce que je voy
Que vous avez soufert* du moins autant que moy.
Je plains encor vos pleurs dont le frequent usage {p. 40}
Vous a noyé les yeux, & changé le visage :
665 Et je suis si confus de causer vos douleurs
Qu’à peine devant vous retiendray-je mes pleurs.

VELUMNIE.

Sensible* cruauté, fatale destinée !
Je demande la vie à qui je l’ay donnée,
Et par un accident257 que je ne connois pas
670 Celuy que j’ay fait naistre avance mon trepas.

CORIOLAN.

O Dieux ! n’achevez point ; quelque chose qu’on die258,
Je ne sçaurois tremper dans cette perfidie ;
La Nature & le Ciel m’imposent cette Loy
De vous rendre ce bien* puis que je vous le doy ;
675 Seroit-ce une faveur dont je deusse estre avare ?
Madame, croyez vous que je sois un Barbare ?
Et que ce cœur pour vous ne garde259 desormais
Les meilleurs sentiments* qu’il gardera jamais ?
Ay-je oublié les soins* qu’un fils doit à sa mere ?
680 Est-ce moy qui vous rend la fortune* contraire ?
Hé ! jugez-en, Madame, autrement s’il vous plaist,
Considerez* toujours la chose comme elle est.
Si j’ay tantost260 failly vous me pouvez reprendre : [F, 41]
Mais ne me blâmez pas avant que de m’entendre.
685 Voyez que mon exil est encor tout recent ;
Que par là mon païs ne peut estre inocent,
Et que me proposant une fin miserable*
Il s’est fait criminel en me rendant coupable.
Ne l’ayant point forcé de me desobliger261,
690 Son mauvais traittement me force à me vanger.
En ce cas j’ay voulu chercher une retraitte
Chez ceux de qui j’avois commencé la défaitte262 ;
Si bien qu’ils m’ont donné pour finir mon ennuy*
Ce que dans mon mal-heur je n’obtins pas de luy.

VELUMNIE.

695 On ne vous peut loüer de ceste tyrannie
Dont l’effet263 vous aporte une joye infinie.
Quand vous aurez détruit tous ces lieux d’alentour ;
Que tous les Citoyens seront privez du jour,
Et qu’on aura forcé264 tant de Dames Romaines,
700 Serez vous plus vangé qu’en finissant nos peines ?

VERGINIE.

Comment ! verriez vous bien des Volsques triomphans,
D’un païs, d’une mere, & de vos chers enfans ?
Le soufririez* vous bien ? & qu’au-delà du Tybre {p. 42}
On me trainast esclave, & que vous fussiez libre !
705 Que je vinsse prier ces barbares esprits
Dont je serois peut-estre, & l’amour & le prix ?
Que sans considerer* mon rang ny ma naissance
Le vice par la force oprimast l’innocence ?
Et pour le dernier trait de mon mal-heureux sort*
710 Que j’eusse de Lucresse & la honte & la mort265 ?
Si vous restez ingrat de quoy que je vous prie,
Je ne survivray pas à ma triste* Patrie.
Ainsi j’auray moy-mesme à moy-mesme recours ;
Ils n’auront pas l’honneur de terminer mes jours,
715 Cette main préviendra* leur furieuse envie,
Je les contenteray par la fin de ma vie :
Ce fer leur aprendra que je ne fuyois pas
Les plus rudes chemins qui meinent au trépas.
Ma mort est un exemple.
Coriolan la saisit par la main, & luy oste le poignard266

CORIOLAN.

Ah, Madame, je tremble !

VELUMNIE.

720 Mon fils, que de mal-heurs vous causerez ensemble !

VERGINIE.

{p. 43}
C’est par là seulement qu’il se faut secourir,
Je sçay comme on doit vivre, & comme267 on peut mourir,
Et je ne puis manquer dans ce dessein tragique
Vous me prestez la main pour le mettre en pratique ;
725 Ou si vous desirez qu’on sçache à l’avenir
Que vostre tendre amour m’en a pû retenir,
Voyez nostre païs sans dessein de luy nuire,
Ne le détruisez pas de peur de me détruire,
Pour ne me rien nier acordez luy ce bien,
730 Et soulagez son mal pour apaiser le mien.
Au nom de tous les Dieux, au nom de vostre fame,
Et d’une mere en pleurs dont vous arrachez l’ame,
Estoufez268 maintenant vostre premier projet,
Quittez cette fureur dont nous sommes l’objet ;
735 Et sans nous arrester*, prononcez de bonne heure269
Qu’il faut que Rome dure, ou qu’il faut que je meure ;
Car vous devez sçavoir que mon destin est tel
Qu’on ne luy donne coup qui ne me soit mortel.

CORIOLAN.

Vos propos tout d’un coup viennent de me confondre*
740 Et dedans cét estat je ne vous puis répondre.
Mon esprit est confus dans cét estonnement* ; {p. 44}
Madame, accordez moy, s’il vous plaist un moment :
Donnez ce peu de temps à cette grande afaire ;
Car je n’ay de pensers que pour vous satisfaire,
745 Et si quelque raison me preuve desormais
Que l’injustice regne en tout ce que je fais :
Je feray mes efforts pour rendre contente,
Et contre l’aparence, & contre vostre atente.

VERGINIE.

Durant ce peu de temps je vais prier les Dieux
750 Qu’ils veuillent vous ouvrir, & l’esprit & les yeux.

SCENE DEUXIESME. §

{p. 45}

AUFIDIE.

Sancine j’ay bien peur qu’en fin tant de paroles
Ne rendent tout d’un coup mes attentes frivoles* ;
S’il se donne long temps le soin* de l’écouter,
Sçache que son pouvoir est bien à redouter.
755 Je n’ay point de party270 qui ne luy soit contraire
Puis qu’il a maintenant à combatre une mere ;
Sa fame en ce dessein peut si bien l’émouvoir
Que je crains de tenter ce que je veux sçavoir.
Ouy, dedans ce moment je voy tomber ses armes
760 Aussi tost qu’il verra leurs veritables larmes.
Si ce fameux Guerrier combatu de pitié*
Fait succeder la grace à son inimitié,
Nos affaires vont mal : pour moy j’en desespere, {p. 46}
Puis qu’il a maintenant à combatre une mere,
765 Et sans doute il craindra de nous voir triomphans
Se remettant aux yeux271 sa fame & ses enfans.
Il est pourtant encore à vanger sa querelle,
Il doit exterminer cette race infidelle* ;
Toute nostre entreprise* est proche de sa fin,
770 Nous ne sçaurions perir ny changer de destin,
Et bien tost j’en aurois tout ce que j’en espere :
Mais il a toute-fois à combattre une mere.
Il me semble la voir embrasser ses genoux,
Pousser mille sanglots pour fléchir son courroux,
775 Noyer ses yeux de pleurs, & se jetter par terre
Pour luy faire abhorrer cette derniere guerre ;
Et puis luy proposer mille conditions
Pour changer en un rien ses inclinations :
J’ay bien peur que le sort* ne nous soit pas prospere*
780 Car je voy des enfans, une fame, une mere.

SANCINE.

Non, non, dans ce dessein Rome doit succomber,
Coriolan sçait bien qu’elle est preste à tomber,
Ny païs, ny parens* ne le peuvent contraindre
De differer les maux qu’elle avoit droit de craindre.
785 Puis qu’il la doit punir avec juste raison
Ne le soupçonnez point d’aucune trahison :
Je l’ay tenté souvent pour le mettre en balance* ; {p. 47}
Mais il ne veut agir que dans la violence,
Et je croy que leurs pleurs y serviront si peu
790 Qu’il ne leur parlera que de sang & de feu.

AUFIDIE.

Contente moy Sancine, & pour m’oster la crainte
Forme luy de ma part quelque sujet de plainte :
Va le voir de ce pas272, & pour tout compliment
Dy luy que je l’attens, qu’il vienne prontement ;
795 Qu’il differe long temps à vanger son outrage,
Et que tout nostre bien* dépend de son courage ;
Que je ne puis attendre, & que dans cette nuit
Il faut que son païs soit tout à fait détruit.

SCENE TROISIESME. §

{p. 48}

CORIOLAN

seul dans son Camp.
Insatiable faim de gloire*,
800 Parens* qui flattez ma mémoire
Dans l’espoir de vous soulager ;
Quand cesserez vous ces contraintes ?
Mon dessein se doit-il changer
En faveur de vos justes plaintes ?
805 Ne me doy-je jamais vanger
De peur d’entretenir vos craintes ?
Et ne sçaurois-je pas dedans un mesme jour
Conserver mon honneur ny garder mon amour ?
Traistres Tyrans de ma pensée [G, 49]
810 Qui rendez mon ame insensée
Quand vous venez m’entretenir ;
Dans cette funeste* avanture
Si je tasche à273 vous retenir
Je fais horreur à la Nature ;
815 Païs, honneur, ressouvenir
Qui me mettez à la torture
Sentiray-je tousjours mille nouveaux trépas
En suivant vos advis, ou ne les suivant pas ?
Je treuve une mere affligée
820 Qui ne peut estre soulagée
Que par moy qui la doy guerir :
Mais si ma rage est assouvie
Quand je croiray la secourir
Le sort* punira mon envie ;
825 Les Volsques me feront mourir
Si je luy veux donner la vie :
Et dedans ce dessein que je treuve si beau,
Je ne puis y courir qu’en courant au tombeau.
Helas ! si je me rends contraire {p. 50}
830 Aux vœux d’une si bonne mere
Je me sens indigne du jour :
Elle veut estoufant ma rage
Que je témoigne de l’amour
A qui m’a fait un tel outrage,
835 Que Rome, & les lieux d’alentour
Ne maudissent point mon courage ;
Et qu’en fin son païs apres mes maux soufers*274
Meure dedans la gloire*, & son fils dans les fers.
Ce dessein est-il legitime ?
840 Et peut-elle bien par un crime
Conserver ces gens mal-heureux ?
Le mien est-il digne de blâme ?
Aujourd’huy je me vange d’eux
Pour275 m’avoir privé de mon ame :
845 O Ciel ! ô destins rigoureux276 !
Chere mere que je reclame,
Songez dans ces transports* que par tout vous suivez
Que je vous doy le jour, mais que vous m’en privez.
Maudite, & coupable Patrie {p. 51}
850 Faut-il encor que je te prie
De pardonner mes mouvemens* ?
Recouvreras-tu tes delices* ?
Et pour de rudes châtimens
Dont on doit punir tes complices,
855 Oubliray-je tous mes tourmens ?
Retarderay-je tes suplices ?
Et crois-tu depuis peu m’avoir fait tant de biens*
Que pour brizer tes fers j’aille forger les miens ?
Race ingratte & dénaturée
860 Qui n’as qu’un moment de durée,
La mort finira ta douleur ;
Ta ville doit estre deserte*
Aussi bien apres ce mal-heur
Et la peine que j’ay souferte*,
865 L’honneur oblige* ma valeur
De ne plus diferer ta perte,
Puis qu’il me ressouvient que tu m’as pû banir
Je te rendray l’horreur des siecles à venir.

Sancine vient icy, que luy pourray-je dire ! {p. 52}

SCENE QUATRIESME. §

CORIOLAN.

870 S’il se peut cher amy, soulage mon martire277
Et tasche à consoler mon esprit abatu
Ou bien par tes bontez*, ou bien par ta vertu*.
Je ne le puis celer278, il faut que je te die
Qu’une mere, une fame, & sur tout Aufidie
875 Livrent à mon esprit de si puissans combats
Que je n’oze accorder ny finir leur débats.

SANCINE.

Quoy, vous suivez encore une route incertaine ?
Ce dernier procedé nous a tous mis en peine ;
Nous avons contre nous de puissans ennemis {p. 53}
880 Si nous ne leur tenons ce qu’on leur a promis.
Ils parlent déja mal voyant bien qu’on retarde279 :
Mais ne balancez* plus, la chose vous regarde.
N’allez plus oposer, ny païs ny parens*,
Vous estes obligé* de punir ces Tyrans ;
885 Il y va de la vie, & sur tout d’une gloire*    
Qui fera quelque jour l’ornement de l’histoire ;
Que pouvez vous réver280 ?

CORIOLAN.

Non, je ne réve plus ;
Car ces empeschemens seront tous superflus,
Je suivrois de bon cœur leur legitime envie :
890 Mais je doy conserver mon honneur & ma vie.
Allons, je veux user d’un pouvoir absolu,
Les Romains periront j’y suis trop resolu.
{p. 54}

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

AUFIDIE.

C’est ainsi qu’il faut prendre un si bel avantage,
Pour nous faire loüer vostre noble courage.
895 Ne vous laissez donc pas emporter à leurs pleurs ;
Conservez vostre gloire*, & plaignez leurs malheurs.
Quittez ces mouvements*, combatez ces chimeres*
Et songez que l’honneur nous est plus281 que nos meres.
Les Romains n’ont qu’une heure à respirer le jour282,
900 Et nous leur produirions quelques marques d’amour ?
Est-ce pour les biens-faits qu’ils ont voulu vous rendre, {p. 55}
Qu’aujourd’huy vos bontez* taschent de les défendre ?
Et leur devez vous tant, que vous soyez contraint
De soulager les maux dont ce peuple se plaint ?
905 A quoy nous serviroit d’esperer dans nos armes
Si nous ne les jugions à l’espreuve des larmes ?
La gloire* nous suivroit desormais rarement
S’il falloit contre nous des fames seulement.
Balancez* vous encor cette entreprise* aisée ?
910 Vostre juste fureur doit-elle estre apaisée ?
On péche à pardonner aussi bien qu’à punir,
Consultez la raison ; car il faut s’en munir.
Oposez à leurs pleurs vostre premiere honte,
De crainte qu’à la fin la pitié* vous surmonte*
915 Et leur representez vostre banissement
Puis qu’elles n’en sçauroient blâmer le châtiment.

CORIOLAN.

Je vous dois confesser que leur triste* visage
Avoit pour quelque temps suspendu mon courage,
Une tendre pitié* par un éfort soudain
920 Combatit mon esprit, & me retint la main.
Mais apres tant de pleurs qu’elles ont sçeu répandre
Ce cœur trop glorieux n’a point voulu se rendre ;
Si bien que leurs torrens dont je restay vainqueur {p. 56}
Me moüillerent les yeux sans m’atendrir le cœur.

AUFIDIE.

925 Ne les tenez donc plus si long temps en haleine
Vostre retardement les pourroit mettre en peine283 ;
Allez leur asseurer que Rome doit perir,
Et qu’en differant trop vous me faites mourir.

CORIOLAN

en s’en allant.
Allons, Coriolan, treuvons toutes nos forces,
930 Ne nous laissons pas vaincre à leurs douces amorces* ;
Il dit cecy bas
Artifice, courage, honneur, vangeance, foy*,
Ne m’abandonnez pas, & combatez pour moy.

SCENE DEUXIESME. §

[H, 57]

AUFIDIE.

Sancine tout va bien, je voy l’afaire preste.

SANCINE.

Je m’en tiens assuré, j’en répons de ma teste,
935 Je l’y voy disposé par ces derniers propos,
Il regarde de prés nostre commun repos
Mais il seroit cruel autant que temeraire
S’il refusoit d’entendre une fame, une mere,
Et des enfans si beaux que leurs moindres regars
940 Font fendre de pitié* son cœur de toute pars.
Et je croy sans mentir qu’il seroit impossible
Qu’il les vist endurer284, & rester insensible* :
Et si pour son delay cét Estat n’est pery285
Songez bien qu’il est fils, qu’il est père, & mary,
945 Et qu’il doit afliger comme il nous fait parestre {p. 58}
Celle qui l’a fait vivre, & ceux qu’il a fait naître :
Son dessein ne peut nuire, il craint d’abandonner
Ce qu’on n’a jamais eu dessein de ruiner,
Et son esprit subtil* les flate en aparence,
950 Ou de quelque plaisir, ou de quelque esperance.

AUFIDIE.

Je l’en estime plus en ce qu’il va les voir,
Afin de se soubmettre à ce dernier devoir.
La cruauté me plaist quand elle est legitime ;
Mais lors qu’elle est injuste, elle tient lieu de crime.
955 Coriolan fait bien de rendre à ses parens*
De veritables biens* ou du moins aparens.
Ils ne cognoissent286 pas qu’en tout il dissimule,
Qu’il flatte doucement leur esprit trop credule ;
Que dans l’état present il peut leur commander,
960 Et qu’il promet beaucoup pour ne rien acorder.
Il conserve tousjours une si forte envie
D’oster à tout ce peuple, & l’honneur & la vie ;
D’abatre ses maisons, de ruiner ses fors,
D’y voir en un moment ensevelir leurs corps ;
965 D’afliger ce païs d’un châtiment extréme,
Et de le brusler tout, que j’en brusle moy-mesme.
Je ne me connois287 plus songeant à la rigueur
Dont il nous punissoit quand il estoit vainqueur.
Nous avons veu souvent nos maisons embrazées, {p. 59}
970 Nos temples abatus, & nos villes razées,
Nos meilleurs soldats morts à nos pieds estendus ;
Nos enfans estoufez, & tous nos biens* perdus288.
Maintenant que le sort* nous donne l’advantage,
Sçache que la raison doit ceder289 à la rage ;
975 Que je me veux vanger des maux que j’ay soufers* ;
Qu’ils sentiront les feux ; qu’ils seront dans les fers ;
Et que de tous les maux dont on punit une ame,
Le moindre qu’ils auront est le fer & la flame.

SCENE TROISIESME. §

{p. 60}

CORIOLAN.

J’y résve bien encore, & je ne puis treuver
980 Que je me doive perdre afin de les sauver290 :
Je sçay quelle est leur peine, elle est assez visible,
Et ce n’est pas aussi que j’y sois insensible*.
Mais connoissez vous pas qu’on me contraint en tout ?
Qu’on veut que mes desseins aillent jusques au bout ?
985 Et qu’en fin pour conclurre, en cette Tragedie,
Le premier personnage est celuy d’Aufidie ?

VERGINIE.

Vous vous estes acquis par vos soins* diligens,
Et par vos actions du pouvoir sur ses gens,
Et les ayant tous mis dans l’estat de vous craindre, {p. 61}
990 Malgré tout autre advis vous les pouvez contraindre.
Ils leveront le siege, & resteront vangez ;
Cependant* nous verront les Romains soulagez,
Vous serez satisfait, & je seray contente
D’avoir mis en vous seul une si douce attente.

VELUMNIE.

995 Vous pouvez irriter* le mal & le guerir ;
Forcez nous donc de vivre, ou nous faites mourir291.
Deux mots y suffiront, prononcez-les sans crainte,
Finissez prontement, ou ma vie ou ma plainte.

CORIOLAN.

Certes mal-aisément292 vous puis-je consoler ;
1000 C’est pourquoy je soupire, & je crains de parler.
Mon ame en ces transports* est assez irritée* :
Mais Rome doit perir, la chose est arrestée*.

VELUMNIE.

Quoy, Rome doit perir ! tu veux donc triompher ?
Toy que dés le berceau je devois293 étoufer ?
1005 Aurois-tu bien préveu* dedans cette victoire {p. 62}
Que la honte des tiens deust servir à ta gloire*,
Enfant dénaturé, dont l’aveugle fureur
Va jusques à ta mere, & la remplit d’horreur ?
Ingrat Coriolan t’ay-je donné la vie
1010 Afin que par toy-mesme elle me soit ravie ?
Et ne t’ay-je eslevé dans ce comble d’honneur
Qu’afin de me priver de tout autre bon-heur ?
Insatiable fils, dangereuse vipere ;
Execrable serpent qui fais mourir ta mere ;
1015 Miserable294 vautour dont la seule rigueur
Vient m’afliger sans cesse & me percer le cœur.
Quand est-ce que les Dieux par un soin* necessaire
Changeront pour mon bien* ton humeur* sanguinaire ?
Tu veux donc seulement finir le triste* cours
1020 De si pressens ennuis*, par celuy de mes jours ?
Helas ! ay-je autre-fois failly de telle sorte
Que je deusse endurer une chaisne295 si forte.
Ouy, car si c’est faillir que d’aimer par excez
J’en devois seulement atendre ce succez,
1025 Tu punis ton païs d’un châtiment si rude
Qu’il a beaucoup d’horreur de son ingratitude,
Et ceux dont tu faisois nagueres tant de cas
Ne sont persecutez que comme des ingrats,
Puis qu’apres les bontez* que tu luy fis parestre
1030 On ne t’a pû garder ny moins te reconnestre.
Cependant* tout d’un coup296 je te voy succomber, {p. 63}
Tu veux punir un crime, & je t’y vois tomber.
Que ne t’ay-je point fait dans tes tendres années ?
J’ay tant soufert* pour toy de peines obstinées ;
1035 Et dans le seul regret de ne te suivre pas,
J’ay pleuré, j’ay pâty297, j’ay senty le trépas.
Et tu restes ingrat à ma juste priere,
Tu défends à mes yeux le bien* de la lumiere. 
T’ay-je pas eslevé ? t’ay-je pas mis au jour ?
1040 Et peux-tu justement douter de mon amour ?
Lors que nostre ennemy dans ces dernieres guerres298
Vint creuser son cercueil dessus nos propres terres,
Un chacun benissoit la force de tes mains
Pource299 qu’on te croyoit le suport des Romains.
1045 L’Estat en esperoit des choses nompareilles300,
J’en avois atendu moy-mesme des merveilles,
Tes seules actions nous sembloient enseigner
L’art de nous bien conduire, & celuy de regner.
Cependant* ton esprit trop subtil* à nous nuire,
1050 Cherche nos ennemis afin de nous détruire,
Fait son party du leur, & se joint avec eux,
Excite leur vangeance, & rallume leurs feux.
Mon fils, s’il m’est permis dedans ma crainte extréme
De traiter avec vous, & de parler de mesme :
1055 Helas ! je vous suplie à genoux humblement301
D’oublier comme moy vostre banissement ;
De laisser les Romains dans un Estat paisible, {p. 64}
Et de finir mes maux si vous estes sensible*.
Il veut la lever
Non, non, je veux mourir embrassant vos genoux,
1060 Je mourray doucement302 si je meurs prés de vous.

CORIOLAN.

Ah ! mere trop credule, aurez vous quelque gloire*
De remporter ainsi cette triste* victoire ?
Victoire mal-heureuse, & pour vous & pour moy,
Triomphe sans combat qui me remplit d’éfroy.
1065 Où voy-je maintenant ma fortune* soubmise303 ?
Vous avez étoufé ma plus noble entreprise* :
Mais vous aurez regret de m’avoir combatu ;
Vous en acuserez vostre propre vertu*,
Et vous condamnerez tous les jours vostre langue
1070 Qui n’a seduit304 mon cœur que par cette harangue ;
Puis vous me blâmerez n’ayant pas resisté
A ces derniers soupirs qui m’ont si bien tenté.
Vos pleurs vous ont trahie, & par la mesme voye
Que je finis vos maux, vous finissez ma joye ;
1075 Je l’aprehende au moins ; car peut-estre d’abord    
Tous les Volsques troublez* arresteront* ma mort.
Ils vangeront sur moy cette injure* commune
Eux qui m’ont crû l’autheur de toute leur fortune* ;
Les ay-je pas deceuz*, j’ay trahy leur dessein,
1080 Ils m’ont donné le fer qui leur ouvre le sein,
Et je ne me sers plus que de leur industrie305 {p. I, 65}
Pour les perdre d’un coup en sauvant ma Patrie.
Mais n’importe, Madame, étoufez vostre peur,
Puis que vous le voulez je me pers de bon cœur.
1085 Il faut lever le siege à dessein de vous plaire,
Et je veux desormais obeïr & me taire ;
Je ne rendray jamais ce mouvement* secret
Si l’on me fait mourir je mourray sans regret ;
Et de quelque rigueur qu’on menasse ma vie
1090 Parmy tous les tourmens j’auray la mesme envie ;
Je vous en fais, Madame, un serment solennel
Quand tous mes ennemis me tiendroient criminel ;
Quand je serois l’horreur parmy tous les grands hommes,
Et du temps à venir, & du siecle où nous sommes ;
1095 Et qu’en fin l’ennemy me perceroit de coups
Pour assouvir306 sur moy son plus juste courroux.

VERGINIE.

Mon cher Coriolan que faut-il que je fasse ?
Soufrez* que je vous baise, & que je vous embrasse ?
Et qu’apres les mal-heurs dont vous bornez le cours
1100 Je m’exprime en faveur de mes chastes307 amours.
Mais puis que maintenant vous voulez que je vive, {p. 66}
Permettez moy du moins que par tout je vous suive,
Et que nous partagions dans nos ardens desirs,
Et les mesmes douleurs, & les mesmes plaisirs.
1105 Les chemins, les combats, & les horreurs des armes
Auront alors pour moy d’inévitables charmes* ;
Je vous verray tousjours dans un dessein si beau,
J’iray mesme avec vous jusques dans le tombeau,
Si par un coup fatal les tristes* destinées
1110 N’estendent pas plus loin le cours de vos années :
Et je treuve aussi bien que dans ce meme jour
Mon courage s’acorde avecque mon amour.

CORIOLAN.

Ouy, je vous le permets, & je vous le demande :
Mais je treuve pour vous cette entreprise* grande.
1115 Songez-y bien, Madame, & croyez s’il vous plaist
Que je ne vivray plus que pour vostre interest* ;
Et que puis que nos cœurs s’unissent de la sorte
Dans cét effet d’amour dont l’excez les transporte*,
Nous gousterons des biens* si fermes & si doux
1120 Que les plus fortunez* en deviendront jaloux.
Mais sans plus arrester* publiez308 dedans Rome {p. 67}
Que j’esteindray bien tost le feu qui la consome*.
Faites leur esperer des traitemens meilleurs,
Dites que ma fureur se convertit ailleurs
1125 Que je leve le siege en faveur de vos larmes
Et qu’elles m’ont forcé de mettre bas les armes.

VERGINIE.

Elles s’en vont.
Ouy, j’y vais de bon cœur, & demain du matin
Je vous suivray par tout où voudra mon destin.

SCENE QUATRIESME. §

{p. 68}

AUFIDIE.

J’ay bien peur qu’à la fin la pitié* ne le tente,
1130 Sancine, il est long temps, ce delay me tourmente ;
Qui le peut retenir de la sorte en ce lieu ?
Il n’estoit question que de leur dire adieu,
Et de leur faire voir que toutes leurs amorces*
Nous devoient irriter*, & ceder à nos forces.
1135 Cependant* je languis dedans ce souvenir,
Il me semble à tous coups qu’il craint de revenir ;
Sancine, qu’en crois-tu ?

SANCINE.

Qu’il vous fera parestre
Qu’il hait ce peuple ingrat, & qu’il n’est pas un traistre
Qu’il sçait executer tout ce qu’il a promis, {p. 69}
1140 Et qu’il voit les Romains comme ses ennemis.

AUFIDIE.

C’est prester du secours à mon ame abatuë,
Je voy tousjours sa mere, & c’est ce qui me tuë ;
Sa fame, ses enfans, leurs souspirs & leurs pleurs
Me font par fois soufrir de sensibles* douleurs.

SANCINE.

1145 Aprenez donc aussi que vostre crainte est vaine,
Je connois dés long temps ce vaillant Capitaine,
Dans ce qu’il entreprend rien ne le peut changer,
Outre que son humeur* le porte à se vanger.

SCENE CINQUIESME. §

{p. 70}

CORIOLAN

à Aufidie.
Elles rentrent dans Rome, & sans aucune envie
1150 De me solliciter de leur donner la vie,
Et ma mere & ma fame auront le mesme sort*
De ce peuple obstiné, s’il doit soufrir* la mort.
N’aprehendez plus tant, mon ame est satisfaite,
Je feray là dedans ma plus douce retraite ;
1155 Les Romains me verront un esprit resolu,
Je me tiens dés cette heure à ce que j’ay conclu :
Ma fame en portera la premiere nouvelle,
Et vous verrez par là si je leur suis fidelle*.

AUFIDIE.

{p. 71}
O Dieux ! Coriolan, je meurs dans ces transports*,
1160 Je ne redoute plus tous les plus grands éforts.
Si vous avez pû vaincre une fame, une mere,
Je voy bien que ma crainte est moins qu’une chimere*,
Et dedans cét espoir dont je me sens flater,
Je m’en vais donner ordre à ce qu’il faut tenter.

SCENE SIXIESME. §

{p. 72}

CORIOLAN

avec Sancine.
1165 Il n’a pas bien compris ce que je viens de dire,
Il veut les ruiner, cette perte l’attire :
Mais j’ay perdu pourtant le soin* de me vanger,
Ma parole est donnée, il n’y faut plus songer :
Je pardonne aux Romains.

SANCINE.

Ce pardon m’épouvante,
1170 Gardez bien que le sort* ne trompe vostre attente ;
Ne nous abusez pas de semblables propos,
S’ils sont en liberté, vous serez sans repos
Remarquez309, Aufidie, & dessus toutes choses… [K, 73]

CORIOLAN.

Je ne m’attache pas à ce que tu proposes.
1175 L’afaire est déja faite, il ne peut l’empescher.

SANCINE.

Non, non, son interest* vous doit estre plus cher310.

CORIOLAN.

Ayant mal commencé, je doy finir de mesme :
Mais suy moy seulement si tu veux que je t’aime.

SCENE SEPTIESME. §

{p. 74}

VERGINIE.

Ouy, je vous en asseure, il pardonne aux Romains,
1180 Mes pleurs ont fait tomber les armes de ses mains.
Vous ne pouvez tenir son amitié* suspecte ;
Car malgré son exil, sçachez qu’il vous respecte*
Et qu’avant que le jour vienne fraper nos yeux,
Il doit lever le siege, & sortir de ces lieux.

UN SENATEUR.

1185 Nos Sacrificateurs ont moins fait que vous autres311,
Et vos pleurs en éfet ont essuyé les nostres.
Madame, vous pouvez vous vanter desormais
Puisque Rome vous doit ce qu’elle aura jamais ;
Que nostre liberté sans vous estoit ravie, {p. 75}
1190 Et qu’avec ce thresor vous nous rendez la vie.
Venez donc prontement en recevoir l’honneur
D’un peuple qui n’atend que ce dernier bon-heur.
Il vous doit honorer312, car vous pouvez bien croire,
Que le triomphe au moins suivra cette victoire,
1195 Et que tous les Romains vous restent obligez*
Apres tant de tourmens dont vous les soulagez.
{p. 76}

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

AUFIDIE.

Quoy ! le siege est levé ? voulez vous qu’Aufidie
Trempe si lâchement dans cette perfidie ?
Qu’il accorde313 sa haine avec vostre pitié* ?
1200 Que nous bornions le cours314 de nostre inimitié ?
Et qu’enfin les Romains dedans nostre advantage
Nous acusent de crainte & de peu de courage.
Les Volsques vous avoient acordé du secours
Lors que vous en faisiez vostre dernier recours :
1205 Ils avoient méprisé les plus fortes alarmes315
Afin de seconder la force de vos armes,
Et le moindre de nous s’aprestoit à punir {p. 77}
Ceux de qui l’insolence avoit pû vous banir.
Et puis vous relaschez au point qu’on doit combatre316,
1210 Lors qu’on doit triompher vous vous laissez abatre ;
Et dedans le moment que vous estes vainqueur
Il ne faut qu’une fame à vous gaigner317 le cœur.
Songez que depuis peu Rome est vostre ennemie ;
Qu’elle vous a bany ; mais avec infamie*,
1215 Et que les ennemis qu’on vous voit negliger
Vous ont presté leur bras afin de vous vanger.
Cependant* vous tremblez alors qu’on vous reclame,
Et pour vous retenir il ne faut qu’une fame !

CORIOLAN.

Ouy, dites contre moy tout ce que vous pensez.
1220 Je demeure muet lors que vous m’ofensez :
Mais ne vous troublez* pas, ou mon cœur vous conjure,
Si vous parlez de moy de parler sans injure*.

AUFIDIE.

Dedans cette action, lors qu’on parle de vous
Il est bien mal-aisé de parler sans courous.
1225 Vous nous avez trahy, vous nous faites connestre
Que vous estes ingrat, & que vous estes traistre.

CORIOLAN.

{p. 78}
Ne vous emportez plus, ces mots injurieux
Treuveroient contre vous un esprit furieux
J’eusse rendu bien tost vostre sort* plus prospere* :
1230 Mais doi-je m’obstiner à combatre une mere ?
Ma fureur à ses pleurs a décreu de moitié,
Et je n’ay pû la voir sans en avoir pitié*.
Contr’elle j’ay tenté ce qui m’estoit possible :
Mais pouvois-je la vaincre & rester insensible* ?
1235 Et voir dedans ce jour ma fame & mes enfans
Suivre les volontez des Volsques triomphans ?
Vous m’avez obligé* de vanger ma querelle :
Mais Rome est mon païs, luy pui-je estre infidelle* ?

AUFIDIE.

Vous nous engagiez tous dans ce triste* party,
1240 Et j’en voy maintenant vostre esprit diverty 318:
Nous avons secondé vos desseins & vos armes,
Et pour vous surmonter* il ne faut que des larmes !
On sçaura qu’une femme a sauvé les Romains319 ;
On dira que ses yeux ont plus fait que vos mains320,
1245 Et qu’il ne falloit plus pour finir leur tristesse*,
Et pour nous ruiner que la mesme foiblesse ;
Voyez à quel estat vostre honneur est soubmis {p. 79}
D’avoir ainsi traité vos plus forts ennemis.

CORIOLAN.

Vous direz, s’il vous plaist quelque chose de pire :
1250 Mais je vois à plus prés ce qu’on en poura dire :
Vous me reprocherez que je vous ay trahis ;
Mais j’avois une mere, une fame, un païs ;
Et l’on ne peut blâmer ma pitié* naturelle
Qui veut que je sois lâche en leur estant fidelle*.

AUFIDIE.

1255 Ne vous excusez plus ; cette fidelité*
Est un visible éfet de vostre lâcheté ;
Une fame a gagné l’honneur d’une victoire
Qui vangeoit vostre honte & nous combloit de gloire*.
Il ne vous restoit plus pour marquer vos douleurs,
1260 Et pour bien l’imiter que de verser des pleurs.

CORIOLAN.

Et pour vous bien vanger d’un si sensible* outrage,
Il ne vous reste plus qu’à tenter mon courage :
N’allez pas plus avant. {p. 80}

AUFIDIE.

Peut-estre que les Dieux
Reconnétront bien tost vos soins* officieux321.
Il s’en va

CORIOLAN.

1265 Je poursuy mes desseins, & mal-gré tous les vostres
Je me puis bien sauver si je sauve les autres.

SCENE DEUXIESME. §

[L, 81]

VERGINIE.

Apres tous ces honneurs il faut le visiter322,
Camille c’est en vain que tu veux m’arrester* ;
Nous nous sommes jurez une foy* mutuelle,
1270 Et si je ne le suy je me treuve infidelle*.

CAMILLE.

Les guerres desormais seront donc vos ébats* ?
Vous irez avec luy dans les plus grands combats ?
Et suivant tous les jours les ardeurs de vostre ame
Vous serez dans le sang, vous serez dans la flame.
1275 Tous les dangers pour vous auront quelques apas ;
En fin vostre valeur bravera le trépas ;
Vous l’acompagnerez en quelque lieu qu’il aille, [ 82]
Sans vous, Coriolan ne peut voir de bataille ;
Pource que c’est en vous que son cœur s’est remis,
1280 Vous donnerez la fuitte à tous ses ennemis ;
Vous le suivrez par tout : hé songez vous, Madame,
Que le peril est grand, & que vous estes fame,
Et que par vos atraits vous pourez surmonter*
Tous ceux que par la force on ne sçauroit donter323 ?
1285 Madame, je sçay bien que vos yeux ont des charmes*
Capables de forcer & les cœurs & les armes ;
Mais vous remarquerez…

VERGINIE.

Camille tout va bien,
Avec Coriolan je n’aprehende rien.
Ce point seul me soulage, & je suis assurée
1290 De gouster des plaisirs d’une longue durée.

CAMILLE.

Non, non, vous n’aurez pas ce que vous en pensez,
L’esperance vous flatte, & vous vous ofensez.
Proposez vous encore une fin plus facile
A combatre une armée, à forcer une ville :
1295 Mais nostre sexe est foible, & vous ne songez pas
Qu’un peril l’épouvante, & qu’il craint le trépas

VERGINIE.

{p. 83}
Sçache que de bon cœur je m’éloigne de Rome ;
J’ay les mains d’une fame, & j’ay le cœur d’un homme ;
Je ne puis estre lâche en voyant devant moy
1300 Un mary qui m’anime324, & qui combat pour soy :
Et quand je ne serois jamais victorieuse
Je treuve que ma mort doit estre glorieuse,
Puis qu’on ne me sçauroit justement reprocher
De ce que j’ay suivy ce que je tiens si cher.
1305 J’espere avecque luy de faire des miracles ;
Je forceray pour luy toutes sortes d’obstacles,
Et si dans les combats je le voyois perir
Ayant si bien vescu je sçaurois bien mourir.
Mais ne me quitte point, si tu veux que je vive ;
1310 Dy moy qu’il faut le voir quelque mal qui m’arive,
Que je le dois aimer, & que malgré le sort*
Nous devons partager une semblable mort.

CAMILLE.

Madame, je le veux, je vous suy sans contrainte :
Mais pourtant ce dessein me fait trembler de crainte.

SCENE TROISIESME. §

{p. 84}

AUFIDIE.

1315 Observez mes amis le tout de point en point,
Cherchez-le sans tarder, & ne me trompez point.
Punissez prontement cette ame criminelle,
Je vous en sollicite, & c’est vostre querelle ;
Vous estes obligez* de marcher & d’agir
1320 Contre un de qui la peur nous force de rougir,
Et vous ne sçauriez plus suspendre vostre rage
Si vous considerez* jusqu’où va cét outrage.
Nous l’avons soulagé dans325 ses maux infinis,
Afin de le vanger nous nous sommes unis ;
1325 Nous avons hazardé326 nos thresors & nos vies,
Nos armes cependant* luy seront asservies ;
Et lors que vous deviez vous vanger des Romains, {p. 85}
Cét esprit criminel a retenu vos mains,
Il ne pouvoit treuver un destin favorable,
1330 Et sans vostre assistance il estoit miserable*.
Nagueres les Romains l’avoient-ils pas puny ?
Vous vint-il pas prier apres qu’il fut banny ?
Et moy malgré le Ciel qui luy fut si contraire,
L’avois-je pas traité comme mon propre frere ?
1335 Et l’ingrat apres tout ne vint s’abandonner
Qu’à fin de nous surprendre & de nous ruiner.
Détruisons ses desseins avecque sa fortune*,
Cette injure* me touche327, elle vous est commune,
Et nous ne devons pas aujourd’huy negliger
1340 Le temps de le convaincre & de nous bien vanger.

LIEUTENANT DES VOLSQUES.

De tant de lâchetez ce sera la derniere.
Pour nous avoir trahis, il perdra la lumiere.
Nous suivrons vos conseils*, car nous les apreuvons ;
Nous ne soupçonnions pas ce que nous épreuvons,
1345 Le traistre perira, sa perte est conjurée328,
Et malgré son pouvoir sa mort est assurée.

AUFIDIE.

Je seray satisfait si vous executez
Apres un tel afront, ce que vous prométez
Je ne vous retiens plus, allez-y de bonne heure, {p. 86}
1350 Ne l’entretenez point, sur tout faites qu’il meure ;
Et jamais rien de vous ne me sera suspect
Si vous n’avez pour luy ny pitié* ny respect*.
Ne luy donnez donc pas loisir de vous entendre,
Il auroit des raisons qui vous pouroient surprendre.
1355 Il vous engageroit dans un party nouveau
Que son esprit subtil* vous feroit trouver beau ;
Et par des trahisons qu’il sçait mettre en pratique,
Il pouroit eviter une fin si tragique.

UN AUTRE LIEUTENANT des Volsques.

Apres sa trahison il peut bien s’excuser :
1360 Mais il est mal-aisé* qu’il nous puisse abuser :
Outre que pour vanger nos douleurs sans pareilles,
Nous preparons nos mains, & non pas nos oreilles.

AUFIDIE.

Vangez nous donc sans peur de tant de maux passez,
L’afaire est importante, & nous sommes pressez. 
1365 Courez-y sans regret, rien ne vous épouvante329.

UN SOLDAT DES VOLSQUES.

Vostre ame en un moment se treuvera contente.
Nous nous pouvons vanger avec juste raison {p. 87}
Puis qu’on ne le punit que de sa trahison
Ils s’en vont

AUFIDIE.

Ne desesperons plus puis qu’on vange Aufidie
1370 Du lâche & traistre autheur de cette perfidie.
Tant de Volsques unis ne l’épargneront pas,
Il ne peut desormais eviter le trépas ;
Et je m’en vais le voir avec fort peu de conte330
Aussi couvert de sang qu’il nous couvre de honte.

SCENE QUATRIESME. §

{p. 88}

CORIOLAN.

1375 Fais ce que je te dis si tu veux m’obliger*,
C’est toy seul desormais qui me dois soulager :
N’y recule plus tant, va querir Verginie,
Son absence me cause une peine infinie ;
Jure luy de ma part que son éloignement
1380 Retarde mon départ & mon contentement.

SANCINE.

Que son éloignement aujourd’huy vous retarde :
Mais voyez s’il vous plaist un point qui vous regarde ;
Les Volsques sont trahis, & vous ne voyez plus {p. M, 89}
Qu’apres avoir rendu leurs desseins superflus,
1385 De quelque faux espoir que l’on les entretienne,
Ils pouront procurer* vostre mort & la mienne.
Apres tous leurs biens-faits vous leur estes soumis,
Et vous en avez fait vos plus grands ennemis.
Vous voulez que le sort* ne vous soit plus propice* ;
1390 Car vous vous endormez au bord d’un precipice,
Et méprisant leur feinte* avecque leur pouvoir,
Vous vous rendez aveugle afin de ne pas voir.
Considerez* un peu qu’Aufidie est un traistre,
Ou s’il ne le fut pas, qu’il le fera paraistre,
1395 Et qu’il est obligé* de vanger dessus nous
Un afront qui nous perd, & qui les touche tous.
Que si vostre pitié* se treuve legitime,
Executant331 si peu vous avez fait un crime.
Dans leurs premiers projets leurs combats furent vains
1400 Lors que vous sousteniez le party des Romains :
Mais dedans ce dernier afin de vous défendre,
Vostre necessité leur fit tout entreprendre.
Ils ont abandonné leurs villes & leurs forts,
Et pour vous soustenir ils ont fait tant d’éforts ;
1405 Cependant* vostre feu n’est plus qu’une fumée,
Vous demeurez ingrat, vous laissez leur armée,
Et bien loin de leur plaire & de les contenter
Les Romains avec vous les ont pû surmonter*
Estes vous ennemy de vostre propre gloire* ? {p. 90}
1410 Je le voy neantmoins, & je ne le puis croire.
Avec vous j’ay couru les païs estrangers,
Et je vous ay suivy dans les plus grands dangers.
Rome fut mon païs, mais apres vostre perte
Je crû qu’on en feroit une ville deserte*,
1415 Et qu’enpruntant les bras de tous nos ennemis
Vous feriez pour le moins ce qui leur fut promis,

CORIOLAN.

Va, cours, parle à ma fame, & si tu me l’ameines
Tu te pouras vanter d’avoir finy mes peines.
Si tu veux m’obliger* tu n’as rien qu’à courir,
1420 Et tu n’as qu’à tarder pour me faire mourir.

SANCINE.

J’ay suivy vos desseins sans regret & sans crainte,
Et je vous obeïs encore sans contrainte.

SCENE CINQUIESME. §

{p. 91}

CORIOLAN.

Il est vray que j’ay tort, & je dois l’advouër,
Obligeant* des ingrats on ne m’en peut loüer.
1425 Ce peuple m’a bany, je soustiens sa querelle ;
Il fut impitoyable*, & je luy suis fidelle* :
Mais pourtant une mere engageoit par ses pleurs
Mon esprit furieux à finir ses mal-heurs.
Ma fame & mes enfans estoient-ils pas capables
1430 De procurer* le bien* de ces ames coupables ?
Et pouvois-je à bon droit refuser la pitié*,
A celle dont mon cœur honore l’amitié* ?
Non, je n’ay point regret de ce bien-fait estrange*,
Cette faveur sans doute est digne de loüange,
1435 Et je seray trop cher à la posterité
D’avoir servy des gens qui m’avoient irrité*332.

SCENE SIXIESME. §

{p. 92}

UN LIEUTENANT des Volsques.

Il est tout à propos, nostre entreprise* est belle
Suivez moy seulement je vous seray fidelle*,
Allons executer nostre dernier dessein,
1440 Enfonçons luy d’abord nos poignards dans le sein.
Prenons-le prontement ; mais d’une telle sorte
Qu’il ne puisse aporter de resistance forte :
Autrement sa valeur se déferoit de nous,
Et luy seul suffiroit contre les bras de tous.
1445 Cependant qu’il333 médite usons de l’avantage,
Ne luy donnons pas lieu d’épreuver son courage.
Ah traistre ! tu mourras, c’est un arrest* du sort*.

CORIOLAN

en tombant.
Ils se jettent sür Coriolan
O Dieux ! je suis blessé, je tombe, je suis mort !

UN VOLSQUE.

{p. 93}
Encore un coup, perfide ; il est mort l’infidelle*,
1450 L’Enfer va recevoir son ame criminelle.
Mais ne demeurons pas davantage en ces lieux
De peur de voir tousjours cét objet odieux ;
Aufidie en doit estre adverty de bonne heure,
Et la fuitte pour nous est icy la meilleure.

SCENE SEPTIESME. §

VERGINIE.

1455 Camille attens moy là, je reviens prontement,
Afin de luy parler je ne veux qu’un moment ;
Et lors tu connétras jusqu’où va ma franchise*,
Et jusqu’où peut aller toute nostre entreprise*.

CAMILLE.

{p. 94}
Je vous attens, Madame, il faut vous obeïr :
1460 Mais songez apres tout à ne vous pas trahir.
Camille rentre334 derriere le Theatre

SCENE DERNIERE. §

VERGINIE.

L’amour, Coriolan, me force de335 te suivre,
Puisque le Ciel sans toy ne me peut faire vivre.
Mon cœur, déja ma joye est sans comparaison,
Et mon impatience ofense336 ma raison.
Elle voit icy Coriolan estendu
1465 Mais sont-ce encore icy les restes de la guerre,
Quelques goutes de sang paroissent sur la terre ;
Un corps mort estendu me vient d’épouvanter337 :
Justes Dieux, c’est luy mesme on n’en sçauroit douter ?
Ouy, ouy, tout est perdu, mes douleurs sont trop vrayes ;
1470 Quelle barbare main a fait ces larges playes ?
Et qui s’est pû porter sans crainte & sans éfroy                    [95]
A massacrer un cœur que je croyois à moy ?
Mon cher Coriolan, si tu n’as rendu l’ame,
Pousse au moins pour me plaire un petit trait de flame338 ;
1475 Reprens un peu tes sens, ah ! discours superflus,
La vie est une mer qui n’a point de reflus ;
Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent,
Qui s’écoulent tousjours & jamais ne reviennent,
Et depuis que la mort en arreste* le cours
1480 Tous les Dieux n’y sçauroient aporter du secours.
Coriolan est mort ! la cause de ma vie
Sans qu’on m’ait fait mourir, m’a donc esté ravie ?
Quoy donc, on a détruit ce miracle d’amour,
Et je me plais encore à respirer le jour ?
1485 Mon cœur est massacré par un coup trop funeste*
Pour tascher desormais d’en conserver le reste.
J’aurois mauvaise grace en sçachant son trepas
De ménager un corps où l’esprit ne vit pas.
Meurs donc subitement ingratte Verginie ;
1490 Ton esperance est morte, & ta joye est finie.
N’atens plus rien du sort*, voy que tout est pery,
Et que tu n’as plus rien n’ayant plus de mary.
Ha ! ne t’arreste* plus à ces discours frivoles*,
Pour mourir apres luy faut-il tant de paroles ?
1495 Ton extréme douleur ne veut rien t’acorder,
Mais tes mains au besoin te peuvent seconder.
Ne recule donc plus à ta fin mal-heureuse ; {p. 96}
Va chercher à mourir en fame genereuse* ;
Ne prens point les conseils* d’un foible jugement,
1500 N’entend plus ta raison, suy ton aveuglement,
Execute sans peur ce qu’inspire la rage,
Mets le feu, les poisons, & le fer en usage.
Sans le secours des Dieux tu peux treuver la mort,
Ta main t’y servira, meurs en dépit du sort* ;
1505 Fais-toy dans ce dessein toutes choses propices*,
Invoque les fureurs, cherche les precipices,
Va chercher un poignard qui te perce le flanc,
Qui tire de ton corps ce qui reste de sang,
Ou si tu peux treuver une mort plus cruelle
1510 <def mode="a">Soufre*-la sans horreur, tu la dois treuver belle.

FIN.

Lexique §

Nous avons adopté les abréviations suivantes : (F) = Furetière, Dictionnaire universel ; (R) = Richelet, Dictionnaire françois ; (A) = Dictionnaire de l’Académie (1694).

Allegeance
Souslagement d’un mal (F)
V. 83
Amitié
Affection qu’on a pour quelqu’un, soit qu’elle soit seulement d’un costé, soit qu’elle soit reciproque. Plaisir, bon office. (F)
V. 617 ; 1181
Amorce
Charme, apas (R)
V. 930 ; 1133
Arrêter
Empescher quelque chose de se mouvoir, d’aller plus loin
V. 735 ; 1121 ; 1268
Cesser de faire quelque chose (R)
Convenir des conditions. Conclurre aprés quelque deliberation, soit en soy-même, soit en compagnie. (F)
V. 1076
Balance
Incertitude, irrésolution (R)
V. 67 ; 380 ; 787
Balancer
Demeurer en équilibre aprés avoir esté agité de part et d’autre. Se dit figurément de l’examen qu’on fait dans son esprit des raisons qui le tiennent en suspens, et qui le font incliner de part et d’autre. (F)
V. 882 ; 909
Bien
En termes de Jurisprudence, signifie, Toutes sortes de possessions et de richesses. (F)
V. 189 ; 972 ; 1119
Bonnes actions, bons offices, bienfaits, services. (F)
V. 18 ; 82 ; 89 ; 146 ; 274 ; 293 ; 674 ; 857 ; 956 ; 1430
Plaisir, bonheur (R)
V. 448 ; 674 ; 571 ; 796 ; 1018
Intérêt, utilité (R)
V. 1038
Bontez
En Morale Chrêtienne, se dit de la vertu, et particulierement de la charité, de la douceur, des mœurs, de l’inclination à assister son prochain, de la patience à souffrir les afflictions, les injures (F).
V. 283 ; 872 ; 902 ; 1029
Cependant
Pendant ce temps.
V. 17 ; 237 ; 327 ; 561 ; 992 ; 1031 ; 1049 ; 1135 ; 1217 ; 1326 ; 1405 ; 1445
Charmes
Puissance magique par laquelle avec l’aide du Demon les Sorciers font des choses merveilleuses, au dessus des forces, ou contre l’ordre de la nature. Se dit figurément de ce qui nous plaist extraordinairement, qui nous ravit en admiration. (F)
V. 591 ; 1106 ; 1285
Chimere
Se dit figurément des vaines imaginations qu’on se met dans l’esprit, des terreurs et des monstres qu’on se forge pour les combattre, des esperances malfondées que l’on conçoit, et generalement de tout ce qui n’est point reel et solide. (F)
V. 897 ; 1162
Confondre
Troubler profondément, en parlant des personnes, jusqu’à brouiller l’esprit ; bouleverser. (F)
V. 739
Conseil
Toute sorte d’advis qu’on prend
V. 1499
Résolution (F)
V. 67 ; 337 ; 471 ; 1343
Considérer
S'attacher à regarder avec attention, à examiner quelque chose. Faire reflexion. Estimer une chose pour sa valeur, pour son merite. (F)
V. 682.
Consommer
Accomplir, achever, mettre dans sa derniere perfection. (R). Le terme se confond encore avec consumer « porter à son comble, amener à sa destruction en employant la chose à son usage ». La confusion est critiquée par Vaugelas.
V. 7 ; 306 ; 385 ; 600 ; 1122
Décevoir
Tromper (F)
V. 261 ; 1079
Délices
Chose agreable qui donne du plaisir aux sens, ou à l’esprit. Se dit ordinairement au pluriel. (F)
V. 539 ; 852
Désert
Abandonné (en parlant des personnes). Lieu qui n’est pas habité.
V. 96 ; 439 ; 627 ; 862 ; 1414
Dueil
Douleur qu’on sent dans le cœur pour quelque perte ou accident, ou la mort de quelque personne chere (Furetière)
V. 43 ; 322 ; 441 ; 478 ; 637
Ennui/Ennuy
Chagrin, fâcherie que donne quelque discours, ou quelque accident desplaisant, ou trop long (F).
V. 21 ; 693 ; 1020
Entreprise
Ce qu’on a résolu de faire. Ce qu’on s’est chargé d’éxécuter. (R)
V. 371 ; 487 ; 769 ; 909 ; 1066 ; 1114 ; 1437 ; 1458
Estonner
Causer à l’âme de l’émotion, une violente commotion, par surprise, admiration ou crainte (F)
Ebat
Divertissement. (F)
V. 259 ; 1271
Esprouver
Experimenter, essayer. (F)
V. 426
Estrange
Surprenant, grand, extraordinaire, fâcheux. (R)
V. 48 ; 135 ; 1433
Fantaisie
L'imagination, la seconde des puissances qu’on attribuë à l’ame sensitive, ou raisonnable. determination de l’esprit à croire ou à vouloir les choses selon les impressions des sens. ce qui est opposé à la raison, et signifie Caprice, bizarrerie (F)
V. 272 ; 519
Feintes
Dissimulation, Deguisement, Artifice par lequel on cache une chose, sous une apparence contraire. (A)
V. 656 ; 1391
Fidelle
En qui on peut avoir foi, en parlant des personnes.
V. 1158 ; 1254 ; 1426 ; 1438
En quoi on peut avoir foi, conforme à la vérité.
V. 126
Fidélité
Sorte de vertu qui consiste à observer éxactement et sincérement ce qu’on a promis. Loiauté. (R)
V. 1255
Injure
Parole qu’on dit pour offenser quelqu’un, en luy reprochant quelque defaut, ou quelque vice vray ou faux ; se dit aussi des affronts, des torts et dommages qu’on fait à une personne par voyes de fait. (F)
V. 48 ; 311 ; 408 ; 527 ; 568 ; 1077 ; 1222 ; 1338
Infidélité
Vice contraire à la fidélité Trahison. (R)
V. 165
Infidelle
Qui n’a point de fidélité, qui a manqué à sa foi.
V. 768 ; 1238 ; 1270 ; 1449
Foy
Serment, parole qu’on donne de faire quelque chose, et qu’on promet d’executer. (F)
V. 565 ; 634 ; 931 ; 1269
Fortune
Déesse à qui les Païens donnoient la disposition de toutes les choses du monde
Hazard
V. 264 ; 320 ; 455 ; 532 ; 680
Bonheur. Agrandissement. (R)
V. 1065 ; 1078 ; 1120 ; 1337
Franc, franchise
Qui ne desguise rien, qui parle avec sincerité, qui est veritable. Qui est en liberté. Exempt des charges et impositions publiques ou particulieres. (F)
V. 372 ; 488 ; 1457
Frivole
Inutile, vain. (R)
V. 752 ; 1493
Funeste
Qui cause la mort, ou qui en menace, ou quelque autre accident fascheux, quelque perte considerable. (F)
V. 27 ; 107 ; 239 ; 443 ; 812 ; 1485
Qui concerne la mort, funèbre
V. 223
Généreux
Qui a l’ame grande et noble, et qui prefere l’honneur à tout autre interest.
V. 246 ; 1498
Signifie aussi, Brave, vaillant, courageux. (F)
V. 474 ; 563
Gloire
Honneur aquis par de belles actions. Le mot de gloire signifiant orgueil se prend en bonne et mauvaise part. (R)
Épitre ; 191 ; 318 ; 364 ; 467 ; 519 ; 572 ; 799 ; 838 ; 885 ; 896 ; 907 ; 1006 ; 1061 ; 1258 ; 1409
Humeur
Ce terme renvoie, dans la théâtre du XVIIe siècle, à la théorie des quatre humeurs, qui sont sensées « abreuver tous les corps des animaux », et influencer sur leur état psychique, selon l’humeur dominante (le flegme, l’humeur sanguine, la bile – ou humeur noire –, la mélancolie). Substance fluide dont les parties sont en mouvement. (F)
V. 1018
Se dit en Morale, des passions qui s’esmeuvent en nous suivant la disposition ou l’agitation de ces quatre humeurs. Presque en ce sens se dit de la resolution, de la disposition de l’esprit. (F)
V. 527 ; 1148
Impitoyable
Cruel, barbare, qui n’a point de pitié des maux de son prochain (F).
V. 296 ; 1426
Infamie
Déshonneur, ce qui donne du mépris.
V. 15 ; 1214
Paroles injurieuses, affronts qu’on fait à quelqu’un (F)
V. 237
Interest
Ce qu’on a affection de conserver ou d’acquerir, ce qui nous importe soit dans nostre personne, soit dans nos biens.
Privilège ; 372 ; 543 ; 619 ; 622 ; 1176
Signifie quelquefois en Morale, Passion. (F)
V. 1116
Irriter
Fascher, offenser, mettre en colere.
V. 10 ; 85 ; 312 ; 376 ; 577 ; 1001 ; 1134 ; 1436
Se dit figurément en choses morales, et signifie exciter, rendre plus vif et plus fort. (F)
V. 5 ; 995
Machiner
Conspirer contre quelqu’un, faire agir plusieurs ressorts secrets pour le perdre, pour luy nuire. (F)
V. 117 ; 287
Miserable
Pauvre, malheureux. Qui est dans un état fâcheux. (R)
V. 92 ; 284 ; 396 ; 604 ; 697 : 1330
Mouvemens
Pensée, sentiment. Tout ce qui touche et meut le cœur. (R)
V. 851 ; 897 ; 1087
Obliger
Contraindre, engager par une sorte de devoir, ou de bien-séance.
V. 377 ; 865 ; 884 ; 1195 ; 1395
Forcer à faire, ou à ne pas faire.
V. 25 ; 379 ; 492 ; 1237 ; 1319
Faire plaisir, rendre un bon office
V. 1375 ; 1419 ; 1424
Parens
Personne qui nous est unie par le sang. Race, famille. Proximité et alliance que le sang a établie entre de certaines personnes. (R)
V. 245 ; 442 ; 623 ; 783 ; 800 ; 883 ; 955
Pitié
Passion de l’ame qui est esmeuë de tendresse, de compassion, en voyant la douleur, ou la misere d’autruy. (F)
V. 65 ; 148 ; 172 ; 432 ; 437 ; 618 ; 761 ; 914 ; 919 ; 940 ; 1129 ; 1199 ; 1232 ; 1253 ; 1352 ; 1397 ; 1431
Prévenir
Anticiper. Aller au devant d’une chose et en détourner ce qu’il en pourroit arriver de fâcheux. (R)
V. 715
Prévoyance
Faculté ou action de prevoir. (A)
V. 547
Prévoir
Juger par avance qu’une chose doit arriver. (A)
V. 1005
Procurer
Causer quelque chose à quelqu’un. Faire en sorte qu’une personne ait quelque chose. Etre cause de quelque chose. (R)
V. 34 ; 60 ; 144 ; 314 ; 1386 ; 1430
Propice
Favorable (F)
V. 420 ; 1389 ; 1505
Prospere
Heureux, favorable. (F)
V. 171 ; 779 ; 1229
Remontrer
Faire voir. Faire considérer. Représenter. (R)
V. 41
Respect
Deference, honneur, soûmission qu’on fait à son superieur.
V. 430 ; 446 ; 1182 ; 1352
Signifie quelquefois, Consideration, égard. (F)
V. 268 ; 270
Ressentiment
Quelque reste de douleur qu’on a de tems en tems. Quelque nouvelle ataque de mal. Quelque sentiment de mal
V. 139
Ressouvenir d’une injure qu’on nous a faite. (F)
V. 525
Sensible
Ce mot se dit des choses et des personnes et veut dire délicat, qui sent les choses qui le touchent, ou qui le choquent, qui a de la sensibilité pour les gens qui l’obligent.
V. 56 ; 310 ; 440 ; 628 ; 942 ; 982 ; 1058 ; 1144 ; 1234 ; 1261
Qui a du ressentiment. (R)
V. 667
Qui frappe les sens. D’où « Insensible » : qui se connoist difficilement par les sens (A)
V. 128
Sentiment
Bon vouloir, zèle, dévouement
V. 678
Avis, opinion, pensée.
Soin
Inquiétude d’esprit, travail d’esprit venant de la forte aplication qu’on donne à quelque chose, aplication d’esprit, aplication de la personne qui prend garde à quelque chose. (R)
Épitre ; 679 ; 743 ; 987 ; 1017 ; 1167 ; 1264
Sort
Hasard, ce qui arrive fortuitement, par une cause inconnuë, et qui n’est pas reglée ni certaine. Incertitude des evenements. (F)
V. 69 ; 119 ; 153 ; 314 ; 395 ; 450 ; 548 ; 601 ; 709 ; 779 ; 824 ; 973 ; 1151 ; 1170 ; 1229 ; 1311 ; 1389 ; 1447 ; 1491 ; 1504
Souffrir
Supporter patiemment, sans révolte, tolérer.
V. 703 ; 1510
Permettre, laisser passer, consentir.
V. 611 ; 1098
Supporter, subir, endurer
V. 101 ; 102 ; 113 ; 298 ; 427 ; 662 ; 837 ; 864 ; 975 ; 1034 ; 1144 ; 1151
Subtil
Se dit figurément en choses spirituelles et morales. Un esprit subtil, est celuy qui comprend aisément les choses. (F)
Surmonter
Surpasser, se mettre au dessus de quelque chose. Se dit figurément en choses morales, et signifie, vaincre, avoir avantage sur quelqu’un. (F)
V. 914 ; 1242 ; 1283 ; 1408
Transport
Se dit aussi figurément en choses morales, du trouble ou de l’agitation de l’ame par la violence des passions. (F)
V. 847 ; 1001 ; 1118 ; 1159
Triste
Sombre, lugubre, funeste, redoutable
V. 42 ; 64 ; 199 ; 227 ; 443 ; 468 ; 515 ; 660 ; 711 ; 917 ; 1019 ; 1062 ; 1109 ; 1239
Tristesse
Affliction, abbattement de cœur causé par quelque accident fascheux. (A)
V. 612 ; 1245
Troubler
Causer du désordre, aporter de la confusion.
V. 519 ; 526
Fâcher. Epouvanter, inquiéter. (R)
V. 369 ; 1076 ; 1221
Vertu
Puissance d’agir qui est dans tous les corps naturels suivant leurs qualitez ou proprietez.
Force, vigueur, tant du corps que de l’ame.
V. 253 ; 398 ; 1068
Se dit figurément en choses morales, de la disposition de l’ame, ou habitude à faire le bien, à suivre ce qu’enseignent la loy et la raison. (F)
[N]

Annexe nº 1 : Œuvres diverses §

A
MONSEIGNEUR
L’EMINENTISSIME
CARDINAL DUC
DE RICHELIEU
*
ODE
* §

{p. 99}
Quand la France connoit vostre fidelité
Et que l’Eglise vous contemple
Que Dieu voit vostre pieté,
Ou bien dans vostre Hostel, ou dedans quelque Temple :
Digne Prelat, Grand Richelieu
Nostre ame est d’un doute surprise
Qui vous servez mieux de l’Eglise,
De la France ou de nostre Dieu.
L’Estranger vous admire & craint vos actions, {p. 100}
Vos desseins n’ont point leurs obstacles ;
Pour nombrer vos perfections
Il nous faudroit nombrer tous les plus grands miracles :
Un point confond nostre destin,
Vostre vie à tous necessaire
Est un flambeau qui plus éclaire
Plus il approche de sa fin.
Toutefois ce soupçon ne peut avoir de lieu,
Vous n’estes pas ce que nous sommes ;
Celuy-là qui vit comme un Dieu
Ne sçauroit pas mourir comme les autres hommes :
N’aprehendons rien desormais,
Nos destins nous sont trop fidelles ;
Si les Vertus sont immortelles,
Richelieu ne mourra jamais.
Nostre Roy qui conduit la fortune & l’honneur
Sçachant l’ardeur de vostre flame,
Pour acomplir tout son bon-heur
Vous a voulu loger au milieu de son ame :
Mais que ce Monarque vainqueur
A bien là montré sa Justice,
Et comment auroit-il fait un vice,
Puisque vous estes dans son cœur ?
Si j’écrivois un jour comme il sçait triompher, {p. 101}
Qu’on treuveroit un beau volume !
Mais ce qu’il grave par le fer
Ne peut pas estre écrit d’une si foible plume :
Le Ciel ne me l’a pas permis,
Et qu’il suffise que l’envie
Voit l’éternité de sa vie
Dans la mort de ses ennemis.
Les moindres actions que vous nous faites voir,
Et que tous les esprits admirent,
Semblent à quelque beau miroir
Qui n’a que les défaux de tous ceux qui s’y mirent :
Vostre jugement est parfait,
Vostre esprit jamais ne repose ;
Et l’on treuve qu’il est la cause
Dont nostre bon-heur est l’éfet.
Adorable Prelat dont le Ciel est jalous
Quand il vous voit dessus la terre ;
Le monde oyant parler de vous
Vous aime dans la paix, & vous craint dans la guerre :
L’ennemy mesme dans l’orgueil
D’avoir pretendu la victoire,
Donne un Autel à vostre gloire
Quand vous luy donnez un cercueil.
Chacun d’eux en secret vous adore à son rang, {p. 102}
Le Rhin dont ils font tant de conte
Rougit tous les jours de leur sang
Autant qu’il a rougy cy-devant de leur honte :
C’est le tombeau de nos mal-heurs,
Et souvent le François épreuve
Qu’il ne voit plus enfler ce fleuve
Que de leurs corps ou de leurs pleurs.
Depuis qu’ils ont apris qu’on vous doit des encens
Leur feu se resout en fumée,
Et leurs canons les plus puissans
Font beaucoup moins d’éfet que vostre renommée :
Leurs coups ne frapent rien que l’air,
Leur courage se rend timide,
Et contre ceux de nostre Alcide
Leur tonnerre est moins qu’un éclair.
Enfin nous triomphons de leurs plus beaux désirs,
Leur appareil est la matiere
Qui nous fait treuver des plaisirs
Aux lieux où tous ces gens treuvent leur cimetiere :
Ils apprennent de nos Guerriers
Qui les vont tous reduire en poudre,
Qu’on voit choir aussi peu la foudre
Que nos Lis que sur des Lauriers.
La honte leur abaisse & l’esprit & les yeux            [103]
De n’avoir plus rien de propice ;
Ils vous élevent dans les cieux
Quoy que vous les mettiez au fonds du precipice.
L’Espagne treuvant des apas
A vois ces forces inégales,
Dit que les vertus Cardinales
Causeront au moins son trépas.
Grand Duc dont les conseils promettent l’Univers,
Vous faites ce qu’on ne peut croire,
Si la France estimoit mes vers
Autant que tout le monde estime vostre gloire :
Que j’aurois sujet d’estre vain !
Le Ciel m’enviroit à la terre
Quand il verroit que son tonnerre
Feroit moins de bruit que ma main.
Que mon stile plairoit, & que tous les esprits
Beniroit mon zele & mes veilles
On n’auroit plus que mes écrits
Pour contenter les yeux & charmer les oreilles.
Mais que cét apas est trompeur,
Vos biens-faits ne peuvent s’escrire ;
Ou si l’Estranger les veut lire,
Il faut qu’il nous ouvre le cœur.

A MADAME
LA DUCHESSE
DE LORRAINE.
*
STANCES
* §

{p. 104}
Adorable Princesse, objet de mille cœurs
Qui tombent sous vos traits vainqueurs ;
Et pour qui je me plais d’écrire ;
Ce grand feu qui m’éclaire est prest à me bruler,
Mais je sens que je manque, & que j’en veux plus dire,
Plus je treuve de quoy parler
Les plus mignars discours des plus fameux Amans,
Tous les vers, & tous les Romans,
Les choses les mieux decidées
Et ces ardeurs d’esprit qui nous sçavent charmer
Ont bien moins de beauté que vos moindres idées
Quand vous les daignez exprimer.
Le plus aimable éclat des plus vives couleurs, [O, 105]
Et le teint le plus frais des fleurs
Que nous voyons les mieux écloses ;
L’ouvrage le plus beau que la Nature ait peint,
Ny la blancheur des Lis, ny la rougeur des Roses
N’ont point l’éclat qu’a votre teint
Le Ciel le plus serein, le plus aimable jour,
Tous les traits dorez de l’amour,
Le Ciel quand il est sans nuage :
Les trois Graces ensemble, & les neuf chastes Sœurs
Quand on veut regarder vostre divin visage
Prés de luy, n’ont point de douceurs.
Cette fameuse Helene à qui tous les mortels
Bâtirent jadis tant d’Autels
Quoy qu’elle eust mis la Grece en proye,
Fit voir dans ses Beautez moins de charmes divers,
Elle n’embraza rien que la ville de Troye,
Et vous embrazez l’Univers.
Mais, Muse, arreste un peu toutes mes passions, {p. 106}
Loüant moins ses perfections,
Et la respectant davantage ;
Concluons qu’Alexandre autrefois dans ces lieux
N’acquit point par son bras ny par son grand courage
Les cœurs qu’elle acquiert par ses yeux.

A MONSEIGNEUR
L’ARCHEVESQUE
DE BORDEAUX
*
STANCES
* §

Digne & puissant autheur de ces rares merveilles
Qui frapent tous les jours les plus sourdes oreilles ;
Vous qui servez d’exemple aux plus braves guerriers,
Que puis-je vous donner, quelque éfort que je fasse,
Puis que vous revenez plus chargé de Lauriers
Qu’on n’en trouve dessus Parnasse
Et que ces grands exploits que par tout vous tentez,
Peuvent bien estre sçeus, mais non pas racontez.
Ces Isles depuis peu prises par tant d’orages, {p. 107}
Ces pertes, ces regrets, & ces fameux naufrages
Qu’ont fait nos ennemis ; sont les coups de vos mains :
Ils dressoient contre nous de superbes machines ;
Mais ils ne voyoient pas que des projets si vains
Devoient servir à leurs ruines,
Et qu’ils employoient tous leur plus forte rigueur
A forger le poignard qui leur perça le cœur.
Quand je me represente une telle avanture,
J’en figure à mes sens une horrible peinture
Je les voy tous perir avecque leurs vaisseaux,
Vostre insigne valeur épouvante leurs ames ;
L’un est ensevely tout vivant dans les eaux,
L’autre est devoré par les flames,
Et tel qui combatant ne respire qu’un peu
Meurt moitié dans les eaux, & moitié par le feu.
Ils ne rencontrent plus les destins si propices,
Ils ne sçauroient tomber que dans ces precipices,
Où le Ciel de tout temps fait regner la fureur ;
Ils taschent d’éviter ses humides entrailles :
Mais tel qui les regarde avec des yeux d’horreur
Y fait déja ses funerailles.
La pluspart en mourant maudissent leur orgueil,
Et de toute la mer ne s’en font qu’un cercueil.
Toutefois c’est trop peu d’une semblable guerre
Vous vainquites sur mer, vous triomphez sur terre ;
LEUCATE marque encor vos exploits glorieux :
Ils pensoient deserter nos plus belles campagnes,
Tous leurs retranchemens paroissoient à leurs yeux
Beaucoup plus forts que des montagnes :
Mais un trépas honteux suivit un coup si beau,
Et ces gens de leurs mains bâtirent un tombeau.
Que la France vous doit pour ces chozes estranges,
Et de remerciemens & de justes loüanges,
Voyant encore en vous une si noble ardeur,
Elle a tary leur sang aussi bien que nos larmes ;
Mais pour en faire voir dignement la grandeur,
Et dans l’Église, & dans les armes,
Elle attend seulement apres vos faits divers
Que l’on joigne la Pourpre à des Lauriers si vers.

MADRIGAL. §

{p. 109}
Alors qu’un objet de merite
Se vient presenter à mes yeux,
Mon cœur en soy mesme s’irrite,
D’avoir pris du plaisir en beaucoup d’autres lieux ;
Si quelqu’autre s’offre à mon ame,
Je banis ma premiere flame,
Et je suy la premiere où je vois des apas :
Chere Cloris où mon bon-heur se fonde,
Croy-tu bien que je n’aime pas,
Puisque tu vois par là que j’aime tout le monde ?

RONDEAU. §

Pour un enfant se plaindre au sort,
Endurer sans cesse la mort,
Se voir dans cette tyranie,
Et cherir sa peine infinie,
Un chacun vous donne le tort.
Tous vos sens ne sont pas d’acord,
On vous prendroit mesme à l’abord
Voyant une telle manie
Pour un enfant.
Mais cherchez ailleurs du support, {p. 110}
Prenez un homme bien plus fort,
Et sans autre ceremonie,
Vous en serez quitte Uranie
Apres quelque petit éfort
Pour un enfant.

RONDEAU. §

Dessus mon lit apuyé pour écrire
Les plus beaux traits d’un juste Satyre,
Je méditois sur mon funeste sort,
Lors que Philis me surprenant d’abord
Voyant mes vers commença de les lire.
Reconnoissant la cause de mon ire,
Elle pleura de ce qu’un tel martire
M’avoit reduit pensif & presque mort
Dessus mon lit.
Pour la toucher, je pleure, je soupire,
Je la poursuy, je la prens, je la tire,
Ma flame croist, je sollicite fort ;
Elle me baise, & nous tombons d’acord,
Lors je luy fis ce que je n’oze dire
Dessus mon lit.

RONDEAU. §

{p. 111}
Elle a tout fait le mal que je ressens,
Elle entretient mes desirs languissans,
Elle se plaist dans l’excez de ma peine,
Et nuit & jour cette belle inhumaine
Pour qui je meure veut avoir des encens.
Jamais ses traits ne flatteront mes sens,
Pour me charmer ses yeux sont impuissans,
Et si pour estre encore Souveraine
Elle a tout à fait.
Mais tous ses jeux ne sont pas innocens,
Les plus mal-faits luy semblent ravissans,
Elle permet qu’un chacun la promeine,
Tantost au bal, & tantost sur la Seine ;
Bref depuis peu pour plaire aux plus pressens
Elle a tout à fait.

POUR UN PORTRAIT.
*
SONNET
* §

{p. 112}
Ha ‘Peintre que ton huile entretient bien ma flamme !
Philis que ton portrait me charme doucement !
C’en est fait, je me meure, en vain je vous reclame.
Helas ! vous me tuez tous les deux également.
Peintre je me repens, je suis digne de blâme,
Ce n’est pas son portrait, c’est-elle assurément ;
Mais non, c’est que ta main la fit si dextrement
Que tu n’as oublié qu’à luy donner une ame.
Jamais rien icy bas ne luy ressembla mieux,
J’y remarque son teint, & sa bouche & ses yeux,
Quand j’en veux aprocher, je brule & si je tremble.
Auroient-ils bien tous deux une mesme rigueur ?
Il n’en faut plus douter ; car puis qu’il luy ressemble
Comme l’original le portrait est sans cœur.

FIN.

Annexe nº 2 : Nombre de vers prononcés par personnage §

Coriolan Sicinie Sancine Aufidie Verginie Velumnie Camille Sénat. Volsques TOT.
Acte 1
Sc.1 16 54 70
Sc.2 51 17 68
Sc.3 80, 5 27, 5 108
Sc.4 10, 5 37, 5 48
294
Acte 2
Sc.1 52 76 128
Sc.2 68 28 96
Sc.3 12 20 32
Sc.4 13, 5 20, 5 34
290
Acte 3
Sc.1 77, 5 77, 5 11 166
Sc.2 10 38 48
Sc.3 71 71
Sc.4 12, 5 10, 5 23
308
Acte 4
Sc.1 12 28 40
Sc.2 17 29 46
Sc.3 62 26 62 150
Sc.4 7, 5 12, 5 20
Sc.5 10 6 16
Sc.6 8, 5 5, 5 14
Sc.7 6 12 18
304
Acte 5
Sc.1 26, 5 43, 5 70
Sc.2 23, 5 24, 5 48
Sc.3 47 13 60
Sc.4 10 38 48
Sc.5 14 14
Sc.6 1 17 18
Sc.7 4 2 6
Sc.8 50 50
314
TOT. 462 106 125, 5 262 255 101 26, 5 142 30 1510
PCTG 30, 60% 7, 02% 8, 31% 17, 35% 16, 89% 6, 69% 1, 75% 9, 40% 1, 99%
RANG 1 6 5 2 3 7 9 4 8

Annexe nº 3 : Jugements sur Coriolan §

Frères Parfaict, Histoire du Théâtre françois, depuis son origine jusqu’à présent, t. 5, 1745

Ce sujet est trop connu pour en parler, il suffit de dire que cette Tragédie est une des moins mauvaises de l’Auteur. Pour faire juger de sa Poësie, nous rapporterons les vers suivans ; c’est Verginie, femme de Coriolan, qui les adresse à ce dernier, qui vient d’être tué par les Volsques […].

Clément et Laporte, Anecdotes dramatiques, 1775

On ne sera peut-être pas fâché de connaoître, par quelques vers de cette Piece, le style & le goût de ce tems-là. Virginie, à la vue de Coriolan son époux qui vient d’être assassiné par les Volsques, lui adresse ces tristes paroles :

Mon cher Coriolan, si tu n’as rendu l’ame,
Pousse au moins, pour me plaire, un petit trait de flamme ;
Reprends un peu tes sens. Ah ! discours superflus !
La vie est une mer qui n’a point de reflux.
Nos jours sont des ruisseaux que les parques retiennent,
Qui s’écoulent toujours & jamais ne reviennent ;
Et, depuis que la mort en arrête le cours,
Tous les Dieux n’y sçauroient apporter du secours.

Qu’on se rappelle que, deux ans auparavant, Corneille avoit donné le Cid, & qu’on juge combien ce génie étoit supérieur à son siècle.

Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, t. 2, « De la piété filiale chez les modernes », 1870

Qui croirait qu’on ait jamais pu s’aviser de représenter, dans Coriolan, un autre amour que l’amour filial, et d’en faire, je ne dis pas un amant, mais un époux sentimental ? Tel est pourtant le Coriolan de Chevreau, un des contemporains de Corneille. Ce Coriolan-là ne se plaint ni de l’ingratitude des Romains, ni de l’injustice du peuple, ni de la faiblesse du sénat ; il ne regrette ni sa patrie, ni sa mère : il regrette sa femme. Non que je veuille le moins du monde imposer à Coriolan l’insensibilité d’un stoïcien et faire d’un grand héros un mauvais mari : Coriolan peut être un intrépide guerrier et un orgueilleux patricien, sans cesser pour cela d’aimer sa femme ; mais ce que nous nous attendons surtout à voir dans Coriolan, c’est moins le bon mari que le fils tendre et respectueux.

En introduisant l’amour dans la tragédie de Coriolan et en faisant du fier et rancuneux patricien un mari sentimental et romanesque, Chevreau cédait à l’empire de la mode. L’amour régnait alors sur le théâtre, et aucun personnage n’y était reçu, s’il ne soupirait galamment. Coriolan soupire donc, et soupire pour sa femme, sentiment plus édifiant que dramatique. C’est aussi à sa femme et non à sa mère qu’il accorde la grâce des romains, démenti singulier donné à l’histoire. Mais la mode ne s’inquiète guère des métamorphoses qu’elle fait subir aux héros de l’histoire : elle vise à plaire aux préjugés et aux goûts du moment. Dans Chevreau, Coriolan est un Céladon.

Bibliographie §

Corpus §

CHEVREAU Urbain, Coriolan, Paris, Augustin Courbé, 1638.

Sources imprimées antérieures à 1800 §

Registres de l’état-civil de Loudun, années 1613 et 1701, Archives Départementales de la Vienne.
ANCILLON Charles, Mémoires concernant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres dans la République des Lettres, Amsterdam, 1709.
CHAPOTON François, Le Véritable Coriolan, Paris, Toussainct Quinet, 1638.
CHEVREAU Urbain, Lettres nouvelles, Paris, Nicolas de Sersy, 1642.
CHEVREAU Urbain, Histoire du monde, t.2, Paris, Estienne Martin, 1690.
CHEVREAU Urbain, Œuvres meslées de Monsieur Chevreau, La Haye, Henri Scheurleer, 1717.
CHEVREAU Urbain, Chevræana, Paris, Florentin & Pierre Delaulne, 1697.
CHEVREAU Urbain, La Lucresse Romaine, Paris, Toussainct Quinet, 1637.
CHEVREAU Urbain, La Suite et le mariage du Cid, tragi-comédie, Paris, Toussainct Quinet, 1637.
CLEMENT J.M.B., LAPORTE J., Anecdotes dramatiques, t.1, Paris, Veuve Duchesne, 1775.
CORNEILLE Pierre, Le Cid, Paris, Augustin Courbé, 1637.
CORNEILLE Pierre, Horace, Paris, Augustin Courbé, 1641.
GUDIN DE LA BRENELLERIE Paul, « Dissertation sur les différentes Tragédies de Coriolan, qui ont paru jusqu’à ce jour », in Coriolan, ou le Danger d’offenser un grand homme, tragédie, Paris, Ruault, 1776.
HARDY Alexandre, Coriolanus, in Théâtre complet, t.2, Paris, J. Quesnel, 1624-1628.
NICERON Jean-Pierre, Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres dans la République des lettres, avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages, tome XI, Paris, Briasson, 1730.
PARFAICT (Frères), Histoire du théâtre françois depuis ses origines jusqu’à présent, Paris, Le Mercier et Saillant, 1745-1749, t.5.
RENAUDOT Théophraste, Troisième centurie des questions traitées aux conférences du Bureau d’adresse, depuis le 18 février 1636 jusques au 17 janvier 1637, Paris, 1637.
RENAUDOT Théophraste, Recueil des gazettes nouvelles, années 1637-1638, Paris, Au Bureau d’Adresse, 1638-1639.
REYNAL Guillaume, Anecdotes littéraires ou Histoire de ce qui est arrivé de plus singulier & de plus intéressant aux Écrivains François, depuis le renouvellement des Lettres sous François I jusqu’à nos jours, Paris, Durand et Pissot, 1752.
SHAKESPEARE William, Coriolan, Paris, GF Flammarion, 1965.

Sources antiques §

Ouvrages §

ARISTOTE, La Poétique, éd. Michèle Magnien, Paris, Le Livre de Poche, 1990.
ARISTOTE, La Rhétorique, éd. Pierre Chiron, Paris, GF Flammarion, 2007.
DENYS D’HALICARNASSE, Antiquités romaines, VII in KEFALLONITIS Stravoula, Edition, traduction et commentaire du livre VII des Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, Paris, Université Paris-IV Sorbonne, 2004.
PLUTARQUE, Vie de Coriolan, dans Vies Parallèles, éd. Jean Sirinelli, Paris, GF Flammarion, 1995.
TITE-LIVE, Histoire Romaine, livres I à V, éd. Annette Flobert, Paris, GF Flammarion, 1995.
VALERE-MAXIME, Faits et dits mémorables, 2 tomes, Paris, Les Belles Lettres, 1997.

Sur les sources antiques §

LE CORSU France, Plutarque et les femmes dans les Vies parallèles, Paris, Les Belles Lettres, 1981.

Documents de travail §

Bibliographies §

CIORANESCU Alexandre, Bibliographie de la littérature française du XVIIe siècle, éd. CNRS, 1965-66 (3 vol.).
KLAPP Otto, Bibliographie der französischen Literaturwissenschaft, Francfort, Klostermann.

Dictionnaires §

ACADEMIE FRANCAISE, Dictionnaire, J.-B. Coignard, 1694 (2 vol.)
FURETIERE Antoine, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers; rééd. SNL-Le Robert, 1978 (3 vol.).
RICHELET Pierre, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise.... avec les termes les plus connus des arts et des sciences, Genève, J.-H. Widerhold, 1680 (2vol.).
GRIMAL Pierre, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, PUF, 1986.
BELFIORE Jean-Claude, Dictionnaire de mythologie grecque et romaine, Paris, Larousse, 2003.
GAFFIOT Félix, Dictionnaire latin-français, Paris, Hachette, 2000.
MOURRE Michel, Dictionnaire encyclopédique d’histoire, Paris, Bordas, 1978.

Grammaire, ponctuation §

CAYROU Gaston, Le Français classique. Lexique de la langue du XVIIème siècle, Paris, Didier, 1923.
FORESTIER Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Armand Colin, 1993-2005.
FOURNIER Nathalie, Grammaire du français classique, Paris, Belin, 1998.
HAASE A., Syntaxe française du XVIIème siècle, Paris, Delagrave, 1975.

Ouvrages historiques ou généraux §

ADAM Antoine, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, t.1, Paris, Albin Michel, 1948 – 1997.
BENICHOU Paul, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1948.
CORNETTE Joël, L’affirmation de l’État absolu, 1492-1652, Paris, Hachette, 2006.
DREUX-DURADIER, Histoire littéraire du Poitou, t.1, Niort, Robin et Cie, 1842.
KIBEDI VARGA Aron, Rhétorique et littérature, Éléments de structures classiques, Paris, Didier, 1970.
LARTHOMAS Pierre, Le Langage dramatique, Paris, Armand Colin, 1972.
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UBERSFELD Anne, Lire le théâtre I, Paris, Belin, 1996.
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Ouvrages et articles sur le théâtre du XVIIe siècle §

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DEIERKAUF-HOLSBOER S. Wilma, Le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, vol. 2, Paris, Nizet, 1968-1970.
DEIERKAUF-HOLSBOER S. Wilma, Le Théâtre du Marais, vol.1, Paris, Nizet, 1954-1958.
FORESTIER Georges, Essai de génétique théâtrale : Corneille à l’œuvre, Paris, Droz, 1994.
FORESTIER Georges, Passions tragiques et règles classiques, Essai sur la tragédie française, Paris, PUF, 2003.
FORSYTH Elliott, La tragédie française de Jodelle à Corneille (1553-1640) : le thème de la vengeance, Paris, Champion, 1994.
HOWE Alan, Le Théâtre professionnel à Paris, 1600-1649, Paris, Centre historique des Archives Nationales, 2000.
LANCASTER Henry Carrington., A history of french dramatic literature on the seventeenth century, Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1929-1942, part. II, vol. 1.
LASSERRE François, Corneille de 1638 à 1642. La crise technique d’Horace, Cinna et Polyeucte, Tübingen, Papers of French Seventeenth Century Literature, Biblio 17, nº 55, 1990.
PASQUIER Pierre, Le Mémoire de Mahelot, Paris, Champion, 2005.
SAINT-MARC GIRARDIN, Cours de littérature dramatique, ou De l’usage des passions dans le drame, t.2, Paris, Charpentier et Cie, 1870.
SCHERER Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, [1950]

Ouvrages et articles sur Urbain Chevreau §

BOISSIERE Gustave, Urbain Chevreau, sa vie, ses œuvres : étude bibliographique et critique. Thèse de l’Université de Poitiers, Niort, 1909. 8°, VIII-509p.
MICHEL Lise, « Le Coriolan d’Urbain Chevreau : heurts et conciliations des contraintes dans l’écriture d’une tragédie en 1637 », Papers of French Seventeeth Literature, Tübingen, vol. XXII, n°63, 2005.
MONCOND’HUY Dominique, « Urbain Chevreau, une plume sans histoire », Actualités Poitou-Charentes, nº 77, juillet 2007.
ROUSSEAU Henri, « Urbain Chevreau, loudunais », Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest et des Musées de Poitiers, Poitiers, 1952, 4ème série, tome II.
WAHNER Angela, Das Böse im französischen Theater der Jahre 1635-1649, Studien zu ausgewählten Werkyen Boyers, Chevreaus, Pierre Corneilles und Guérin de Bouscals, Thèse de l’Université de Münster, 1995.
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