Le Soliman

Tragi-comédie

A PARIS,
Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, dans la
petite salle, sous la montee de la Cour des Aydes.
M.DC.XXXVII
AVEC LE PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Marie-Pauline Martin dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2009-2010)

Le xviie siècle constitue l’une des périodes les plus fastes du théâtre français et d’ailleurs, entre 1628 et 1648, le théâtre n’a jamais été autant joué et pensé. Cependant, aujourd’hui beaucoup d’auteurs ont été négligés et la culture théâtrale française se résume souvent aux tragédies de Corneille, Rotroux ou Racine. De plus, nos connaissances théâtrales se rattachent souvent à la tragédie qui s’est imposée dans les années 1635. Pourtant, au même moment la comédie et la tragi-comédie sont en plein essor. Ce dernier genre moderne, souvent considéré comme hybride, a peu de résonance à notre époque malgré son importance et son intérêt pour l’évolution du théâtre.

Charles Vion d’Alibray fait partie de ces auteurs oubliés. En 1637, il décide d’« habiller à la française » une pièce italienne de Prosepero Bonarelli : Il Solimano. Alors que la querelle du Cid bat son plein et que les théoriciens classiques cherchent à imposer leurs règles, notre auteur décide de faire de la tragédie de Bonarelli une tragi-comédie, ou plutôt, selon d’Alibray lui-même, une « tragédie à fin heureuse » en modifiant le dénouement funeste de la pièce. Alors qu’à cette époque la concurrence entre tragédie et tragi-comédie est rude, ce choix peut paraître étonnant voire ambitieux. Toutefois, d’Alibray s’appuie sur les Anciens dans son avis Au Lecteur qui précède la pièce, afin de prouver que son Soliman est avant tout porteur de valeurs morales.

Cette œuvre de d’Alibray, tout comme celle de Bonarelli, comporte deux intrigues. Il s’agit donc d’une pièce complexe.

Alors que les Turcs et les Perses se livrent une guerre sans merci, Soliman confie à son fils aîné, Mustapha, le commandement de l’armée. Rustan, jaloux du choix du sultan met en place un complot. Il utilise les sentiments et les craintes de la Reine vis à vis de ce fils bâtard afin de convaincre Soliman que le prince s’est allié à l’ennemi pour renverser son pouvoir.

En parallèle se met en place une intrigue amoureuse entre le fils du Sultan et Persine, fille du Roi de Perse. La jeune femme avoue à son père nourricier son amour pour Mustapha. Contrarié, Alvante tente de raisonner Persine, mais rien n’y fait. Désespéré, il déchire la lettre destinée au jeune prince et fait croire à la princesse que Mustapha l’a reniée. Osman, conseillé de Rustan, retrouve les papiers et les donne à son maître qui les utilise à ses fins. Le sultan convoque donc Mustapha à la Cour afin d’y voir plus clair. Pendant ce temps, Persine, qui veut se venger de son amant, s’abandonne aux mains des ennemis. Lorsque Mustapha aperçoit la jeune femme conduite au cachot, il demande à son père de faire preuve de clémence envers elle. Soliman, manipulé par Rustan, y voit la marque du complot dont on lui a tant parlé. Malgré ses sentiments paternels, il accomplit son devoir de souverain en condamnant à mort les deux amants.

Mais un retournement de situation inespéré et une reconnaissance insoupçonnée vient bouleverser le sort tragique de Mustapha et de Persine.

Charles Vion d’Alibray : un auteur oublié §

Les informations biographiques sur la vie de Charles Vion d’Alibray (aussi reconnu et graphié sous le nom Vion Dalibray) sont peu nombreuses et la chronologie de sa vie assez floue. Même si l’auteur dans ses vers se peint avec fidélité et nous permet de connaître le milieu dans lequel il évolue, nous ne disposons pas de témoignages précis sur sa vie.

Nous ne savons rien de sa naissance dans les années 1590 et de sa jeunesse probablement parisienne. Il était le fils de Marguerite le Mazurier et d’un auditeur des comptes : Pierre de Vion, Seigneur d’Oinville et de Gaillonnet. Il était donc issu d’une riche famille du Vexin français appartenant à la noblesse de robe. Cependant sa lignée est bâtarde puisque son arrière grand-père qui était prêtre eut quatre enfants. Ces derniers ont été légitimés par faveur royale en 1552. D’Alibray avait deux frères : Jean de Vion, Seigneur d’Oinville et Pierre de Vion, sieur de Gaillonnet mais l’auteur resta surtout attaché tout le long de sa vie à sa sœur, Marguerite Vion, plus connue sous le nom de Madame de Saintot1, dont le nom apparaît dans les lettres de Vincent Voiture. Ce poète français, bientôt membre de l’Académie française offrit en 1625 à cette femme qu’il cherchait à conquérir2 un exemplaire du Roland furieux de l’Arioste auquel il joignit une lettre d’amour.

C’est par l’intermédiaire de sa sœur que d’Alibray fréquenta à son tour le milieu mondain3 et c’est probablement ces quelques visites qui influencèrent son Discours sur le sonnet et ses Vers amoureux qui comportent des éléments de poésie galante4. Toutefois Tallemant rapporte que les galanteries des Madame de Saintot avec l’écrivain Voiture avaient fait scandales5 et que les frères de la jeune femme cherchaient à l’éloigner de son amant. Dès lors, nous pouvons nous demander si Charles Vion d’Alibray fréquentait cette société réellement par goût ou pour surveiller sa sœur.

Les archives fournissent peu d’éléments sur la vie amoureuse de notre auteur. Certains critiques pensent que d’Alibray connut des déceptions sentimentales mais ne vécut jamais d’amour passionnel à l’instar de son frère Pierre. Cependant, dans sa correspondance, Madame de Saintot fait part des sentiments de son frère pour une de ses jeunes amies dont le nom est inconnu6. Toutefois, cette aventure n’est pas datée et nous ignorons l’importance qu’il faut lui accorder puisque de nombreux vers badins ponctuent les Œuvres poétiques7 de d’Alibray.

En 1632, notre auteur refusa, malgré de nombreuses sollicitations, à s’engager dans une carrière administrative en tant que lieutenant général au bailliage de Meudon. Alors que ce titre était depuis longtemps porté dans sa famille, d’Alibray préfèra se consacrer essentiellement à l’écriture8.

Il mourut en 1652 au moment où ses dernières productions9 furent publiées mais une fois encore le silence persiste autour de d’Alibray. Une seule épigramme de Du Pelletier, publiée en 1653, fait mention de son décès :

J’ay toujours estimé les vers de ta façon
De ton syle coulant mon âme fut éprise,
D’Alibray, tu vivois en généreux garçon,
Mais si j’aymay tes vers, j’aymay mieux ta franchise.10

Bien que totalement méconnu à notre époque, d’Alibray semble pourtant posséder une place non négligeable parmi les poètes et les dramaturges du xviie siècle. Nous allons tenter de montrer son intérêt et sa place dans l’histoire de la littérature française.

Un poète de cabaret §

Malgré son titre d’écuyer, Charles Vion d’Alibray fit le choix de vivre modestement. Passionné d’art, il appartenait au monde libertin et fréquentait les cabarets. Il logea d’abord dans une chambre bruyante à L’auberge du faubourg près de la Foire Saint Germain qu’il quitta ensuite pour se rendre au Bel Air mais aussi au Riche Laboureur11. Il y côtoya de grands auteurs comme Faret et Saint Amant ce que confirme Vaugelas lorsqu’il rappelle que « les trois hommes se retrouvaient souvent au cabaret dont ont dit qu’ils y cherchaient une inspiration joyeuse ».

C’est d’ailleurs, au cabaret du Bel Air qu’un de ses sonnets « Je ne vous quitte point pour quelque amour nouvelle »12, furent mis en musique par le célèbre Michel Lambert13, et interprété une jeune fille dont l’identité reste incertaine14. Toutefois, l’Histoire de Paris n’a pas retrouvé l’emplacement de ce lieu dans lequel se rencontraient d’illustres poètes. Mais d’Alibray, dans ses Œuvres poétiques, nous aide à nous faire une idée de l’ambiance qui y régnait et nous donne un aperçu des mets qui y étaient servis :

Bon-Puis est-il vraiment ce bon hoste d’eslite,
Puisque chez luy, bien mieux qu’au puis de Démocrite,
Dans le fond d’une tasse on rencontre le vray
Puisse-t-il tousjours préparer la grillade
La tranche de jambon avecques la salade,
Pour Pailleur, Bensserade et le gros Dalibray.15

Mais peut-on croire tout ce que confie cet auteur à la verve bouffonne qui acquit le qualificatif de « bon gros » ? Ce titre, donné à celui qui représentait au mieux les poètes légers et les bons vivants de son époque, vise à le représenter comme un homme franc, joyeux et amateur de bonne chair. Le dictionnaire des Précieuses le qualifie même de « débauché » dans l’article qu’il consacre à Madame de Saintot. En 1752, Mouhy parla de lui en ses termes « Il y a de la force dans ses ouvrages. Il aimoit la table et le plaisir, et il ne s’occupait que du présent »16. Il faisait donc partie de ce qu’on appelait les « biberons »17 de l’époque.

Dans cette période, il se peignit lui-même avec légèreté et ironie comme un buveur invétéré :

Je me rendrai du moins fameux au cabaret
On parlera de moi comme on fait de Faret
Qu’importe-t-il, ami, d’où nous vienne la gloire ?
Je la puis acquérir sans beaucoup de tourment ;
Car, graces à Bacchus, déjà je sçais bien boire ;
Et je bois tous les jours avecque Saint Amant.18

D’Alibray cultiva son goût pour la poésie19 en rejoignant le groupe des Illustres Bergers20 créé en 1625 à Paris avec Godeau, Colletet ou encore Ogier. Son appartenance à ce cercle témoigne d’un désir de reconnaissance et de soutien de la part de ses pairs21 ; ce type de lieu étant souvent considéré comme « lieu de sociabilité » mais aussi « d’information et de formation »22. Il fut aussi en lien avec la famille de Pascal23 par l’intermédiaire de Jacques le Pailleur24, ami d’Etienne Pascal et dédia deux de ses sonnets « A monsieur Pascal le fils »25.

Sa poésie26 tout comme celle des autres membres du groupe, s’inspire des poésies élégiaques de Théophile de Viau (poète et dramaturge français du xviie siècle) mais relève aussi de l’influence du héros pastoral de l’Astrée. Ces fervents admirateurs de Ronsard et Malherbe cherchent à allier dans la littérature leur respect de la religion ainsi qu’un certain classicisme, avec une littérature galante. C’est sûrement dans cette perspective que d’Alibray publia en 1634 sa pastorale : La Pompe funèbre, ou Damon et Cloris. Bruzen de la Martinière le compare alors à Diogène27 et dit qu’il :

acquit de la réputation par ses vers ; quoi qu’à proprement parler ce qu’il a fait n’ait rien d’exact. Ce fut un de ces Poëtes qui doivent presque tout à leur génie. On a de lui quelques petits ouvrages où il y a du naturel et de la verve poëtique.28

D’Alibray appréciait aussi l’esthétique de l’épigramme et écrivit à la suite de Furetière, Scarron, l’Abbé de la Mothe ou encore Balzac, soixante-treize épigrammes contre Montmaur29, professeur royal en langue grecque30.

Notre auteur mena donc une vie légère, pleine de plaisir. D’ailleurs, selon les critiques, on trouve dans ses Œuvres poétiques des vers amoraux dans des pages profanes qui n’ont pas été massicotées. Il écrivit aussi des poèmes mis en musique31 mais nous pouvons être surprise par les « vers moraux et chrestiens » qui clôturent son recueil. D’Alibray qui est mort l’année de la publication de cette dernière œuvre semble donc, durant les années de sa vie, avoir changé d’opinions et de mode de vie.

Un dramaturge de talent §

Mais d’Alibray ne s’est pas contenté du genre poétique, il s’est aussi passionné pour le théâtre. L’ensemble de son œuvre théâtrale compte surtout de multiples traductions et adaptations de textes italien32. Ses réflexions sur la difficulté d’une bonne traduction et sur le peu de reconnaissance du traducteur ainsi que ses développements théoriques, critiques et stylistiques, que l’on peut trouver dans l’avis Au Lecteur de L’Aminte et du Torrismon33 ont grandement intéressé ses contemporains. Nous pouvons ajouter à ces textes l’avis Au Lecteur du Soliman34 qui vient particulièrement compléter celui du Torrismon. L’auteur qui préférait la clarté de la pensée au travail des vers y critique le style enflé et les pointes35. Il revient aussi sur le statut de traducteur36 ainsi que sur la place du théâtre dans la littérature. Sur ce dernier point qui nous intéresse plus particulièrement, il faut noter l’importance que donne d’Alibray à la lecture du texte théâtral.

[…] ces récits longs et historiques qui viennent souvent à bout de la patience de quelques Auditeurs, sont trouvez admirables alors qu’on les considère et qu’on les lit attentivement. Ce n’est donc pas l’oreille qu’il faut prendre pour souverain Juge en ces occasions, mais seulement la veuë, c’est à dire la lecture.37

Il ajoute que pour comprendre une pièce il faut la « lire plus d’une fois ». Ainsi le lecteur est soumis à sa propre interprétation et non à celle proposée par l’acteur qui peut aussi commettre des erreurs lors de sa récitation.

Dans ses pièces et particulièrement dans Le Torrismon qu’il considérait comme « un sujet agréable à lire », il pensait que l’intérêt était plutôt dans les « belles peintures [que dans] les Scenes commodes et plaisantes à la veuë ». L’auteur ponctue donc son texte d’indications pour le lecteur, et non pour le spectateur, à propos des personnages, du contexte…

A quoy serviront de beaucoup l’argument que j’ay fait mettre à la marge, qui suppléent aucunement à ce qui sembleroy devoir estre plus eclaircy : Ce qui est un avantage que sa représentation ne pouvoit pas avoir […]38

Dans son avis Au Lecteur du Soliman d’Alibray développe et justifie ses choix esthétiques en s’appuyant sur les Anciens comme Homère, Aristote, Euripide et bien d’autres. Il renouvelle aussi son point de vue sur la tragi-comédie qui n’est autre qu’une tragédie à fin heureuse :

C’est à dire quand au lieu d’une Tragedie pure, nous en faisons une meslée, que nous nommons Tragi-Comedie, (car les anciens n’y mettoient point de difference) ainsi je l’ay pratiqué en ramenant par une heureuse reconnoissance […]

Les liens qui unissent Faret, Saint Amant, membres de l’Académie française, et d’Alibray renforcent l’inscription de notre auteur dans le milieu littéraire français. L’absence de postérité de Charles Vion d’Alibray, peut éventuellement s’expliquer par le grand succès de ses deux amis mais aussi en raison du discrédit que lui a apporté sa vie insouciante, proche du monde des cabarets et du libertinage. Il ne semble donc pas avoir réussi à se détacher de sa première image de poète léger.

La bonne vingtaine d’œuvres39 répertoriée à la Bibliothèque nationale de France contribue néanmoins à prouver l’importance et la reconnaissance de l’auteur comme écrivain et traducteur au xviie siècle. Ses œuvres les plus marquantes sont celles publiées dans les années 1630. On compte parmi elles des traductions et adaptations de pièces de théâtre :

  • – 1632 : L’Aminte de Tasse (pastorale traduite de l’italien)
  • – 1632 : La Réforme du Royaume d’Amour
  • – 1635 : Le Torrismon du Tasse (tragédie)
  • – 1637 : Le Soliman (traduction et adaptation)

Toutefois, il semble que ses Œuvres Poétiques, publiées en 1653 aient marqué un grand nombre de ses contemporains et de critiques. La publication des recueils poétiques40 de d’Alibray avait d’ailleurs été annoncée dans l’adresse Au Lecteur du Soliman, en 1637, dans lequel l’auteur prévenait qu’il quittait le théâtre pour se consacrer à la poésie :

J’espere qu’apres tant de Tragedies et de Comedies qui ont cours maintenant, les meslange ou l’essay Poëtique que je te veux desormais preparer, aura dequoy contenter la curiosité des plus diffciles. Je te declaire neantmoins que ces vers estant les premiers, et peut-estre les seuls que tu verras de mon invention, je n’ay pas envie de rien precipiter.

C’est donc peut-être en remettant au goût du jour ses œuvres et plus particulièrement ici Le Soliman, traduction et adaptation de la pièce du dramaturge italien Prospero Bonarelli, que l’on peut en partie réaliser le rêve de d’Alibray qui voyait dans la littérature un moyen de continuer à vivre dans les générations futures :

Cher et parfaict amy qui vis naistre ma Muse
Et qui de tes conseils la daigna secourir
Je voudrois par mes vers t’empescher de mourir
Mais comment te donner ce que l’on me refuse,
Quoiqu’il arrive donc, je te rends ce devoir
Et commettrois un crime, et trop lasche et trop noir,
En laissant des vertus dignes de tant de gloire :
Si je vis, tu pourras revivre avecques moy.
Si je meurs (et cecy doi-je bien plustot croire)
Je me consoleray de mourir avec toy.41

Circonstances de création et de publication : la querelle avec Mairet §

Le Soliman de Bonarelli (1619) a été traduit par deux auteurs français. D’Alibray, en 1637, est le premier à publier anonymement, cette tragédie italienne à succès. Deux ans plus tard, Mairet « habille [à son tour] à la française » une tragédie intitulée Le Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha. Il précise dans son avis Au Lecteur que « le Solyman qu’on a mit en lumière il y a deux ans n’est point de [lui] » et annonce ironiquement que l’auteur du premier Soliman est « plus honnête homme et avancé dans le Parnasse » que lui.

Nous pouvons donc nous demander lequel de ces deux auteurs a eu le premier l’idée de faire représenter et de publier cette traduction du texte de Bonarelli qui a eu un grand succès en France,42 surtout que pour Daniela Dalla Valle « Prospero Bonarelli, Mairet, Vion d’Alibray [rappresentano] un momento cruciale dell’ italianismo francese nel Seiciento »43.

Selon Corneille dans L’Avertissement au Besançonnais Mairet en 163744, « [la] traduction du Solyman [de Mairet] a déjà couru les ruelles dix-huit mois », Le Grand et dernier Solyman aurait donc pu déjà être lu en 1636. D’ailleurs Mairet lui-même avait annoncé son intention d’adapter la pièce de Bonarelli dans l’avis Au Lecteur de La Sophonisbe en 1635 :

Et pour les modernes, qu’ils aient la curiosité de me voir justifier dans les deux discours que le comte Prosper Bonarelli adresse à un de ses amis nommé Antoine Brun, pour son Soliman, que j’espère habiller un de ces jours à la française45.

Dans Les Galanteries du duc d’Ossone46 en janvier 1636 sa pièce est considérée comme étant écrite. Pourtant, elle n’est publiée qu’en 1639, et a donc dû être jouée à la fin de l’année 1637 ou au début de 163847. C’est ce que confirme Corneille en déclarant48 qu’« on réserve pour cet hiver » le Solyman de Mairet.

Il ne faut toutefois pas oublier que d’Alibray est un spécialiste des traductions et adaptations italiennes. Après l’Aminte et Le Torrismon du Tasse, il ne semble donc pas si étonnant qu’il se soit penché sur la pièce de Bonarelli. Pour répondre à certaines accusations de son rival, d’Alibray présente son Soliman dans l’avis Au Lecteur du Torrismon (1636) comme « un fruit du dernier Automne »49. Il aurait donc traduit et adapté le texte de Bonarelli en automne 1636. Il précise aussi qu’« [il] n’avoi[t] pas entrepris de le choquer en marchant dessus ses pas […] [et qu’il avoit] bien voulu consentir à ne pas faire paroistre [son] Soliman, avant que le sien ne fust prest ». Cependant l’achevé d’imprimer du 30 juin 1637 laisse à croire que d’Alibray a fait jouer sa pièce au début de l’année 1637, par la troupe du Marais50 alors dirigé par Guillaume Desgilberts dit Montdory.51

Dans les années 1630-1640, les troupes de l’Hôtel de Bourgogne et du Marais entretiennent une vrai rivalité. Toutefois la période de 1635 à 1641 est « la période de gloire du Marais »52. Ce théâtre moderne se caractérise par une certaine stabilité. En effet, en 1635, les acteurs du Marais signent un nouveau bail pour cinq ans. La troupe est alors composée53 de Guillaume Desgilberts (Montdory), Claude Deschamps (sieur de Villiers) et sa femme Marguerite Béguin, François Chastelot (dit Beauchasteau), Madeleine Du Pouguet sa femme, Pierre Marcoureau (dit Beaulieu) ainsi que Nicolas de Vis (dit des Oeillets).

Sophie-Wilma Deierkaupf-Holsboer a aussi déduit de ses recherches que Pierre Petitjean (dit La Rocque), André Boyron (dit Baron) Philibert Robin (dit le Gaulcher) et Bellemore étaient aussi comédiens du Marais. Toutefois, il semblerait qu’après la première représentation de La Marianne de Tristan l’Hermite, Des Oeilets ait quitté la troupe et que Mademoiselle Beaupré (dit Madeleine Lemeine) l’ait rejoint. Les critiques ont aussi des doutes sur la carrière de Petitjean au Marais après l’année 1635.

Certains critiques comme Marc Villermoz pensent que les deux auteurs ont eu en même temps l’idée d’adapter la pièce italienne de Bonarelli. Ils se seraient respectivement inspirés du travail de l’un et de l’autre. Mais cela ne justifie pas le retard de représentation et de publication de Mairet. On peut s’appuyer sur l’hypothèse de Lancaster qui suggère que, puisque d’Alibray avait déjà fait monter sa pièce par Montdory, Mairet aurait fait représenter la sienne par la troupe Royale54. En s’adressant à Bellerose alors qu’il avait quitté l’Hôtel de Bourgogne depuis 1632, date des Galanteries du duc d’Ossone, il aurait rencontré certaines complications55. Pour Marc Villermoz cette idée est peu probable puisque Mairet représentait, après le succès de ces dernières pièces, un enjeu économique important qui ne pouvait pas laisser indifférent le responsable de l’Hôtel de Bourgogne. Le critique cherche donc à montrer que Mairet aurait finalement directement proposé sa pièce à l’Hôtel de Bourgogne « sanctuaire de la tragi-comédie »56. Il est rejoint dans cette hypothèse par Ph. Tomlinson57 :

Mais si les indications de d’Alibray sont exactes et que Mairet eût bien eu d’abord le dessein d’écrire une tragi-comédie, il serait peut-être légitime de supposer que, par suite du mauvais succès de Cléôpatre et de l’imprudence de l’auteur, qui a peut-être mécontenté Montdory, par suite également du transfert des meilleurs comédiens du Marais à l’Hôtel de Bourgogne, surtout de Lenoir, dont le comte de Belin s’était entiché, Mairet ait bien eu l’intention dès le début de donner sa pièce à Bellerose plutôt qu’à Montdory, le public de l’Hôtel de Bourgogne aimant mieux les tragi-comédies que les tragédies.

D’autres critiques ont par ailleurs pensé que ce retard était consécutif au travail de réécriture. Mairet aurait d’abord eu l’idée de faire du Solimano, une tragi-comédie à l’instar de son rival, comme l’indique d’Alibray dans son avis Au Lecteur du Torrismon : « s’il a persisté tousjours dans le dessein qu’il avoit d’accommoder aussi le Soliman en Tragi-Comédie ». Mais, selon Marc Villermoz, cette hypothèse n’est pas plus valable que les autres puisqu’on « on voit mal comment un auteur capable d’écrire trois pièces majeures en deux ans aurait pu avoir besoin d’autant de temps pour en remanier une seule »58. De plus, il semble que Mairet avait déjà l’intention de modifier sa pièce en tragédie au moment où d’Alibray publie Le Torrsimon (1636) :

Que si, comme on m’a fait accroire depuis, il a mieux aymé le laisser en Tragedie ; ce sera le moyen de rendre chacun content : car quoy que la plus-part des evenemens soient semblables, neantmoins la contrarieté des conclusions, dont l’une suivra le verité, et l’autre la vraysemblance, mettre une entiere diversité entre les deux pieces. Au moins je t’asseure bien que tu y reconnoistras tousjours à ma conclusion la grande difference qu’il y a d’un mauvais versificateur à un bon Poëte.

Cette conclusion du « Au Lecteur » montre assez ouvertement que la tension entre les deux hommes est déjà palpable.

L’adresse Au Lecteur du Soliman qui répond à la promesse faite par l’auteur dans Le Torrismon59, rappelle le conflit déjà latent entre les deux auteurs et suggère une nouvelle hypothèse à la critique.

Il est bien vray pourtant que [les vers] que je te donne eussent aucunement esté plus accomplis, sans le malheur qui en a fait perdre l’exemplaire entre les mains de ceux qui l’avoient en garde ; On m’a voulu persuader que celuy dont je viens de parler pouvoit bien l’avoit fait soustraire, et que j’avois dit de luy par un esprit de prophetie, que la plume de l’Aigle devoreroit la mienne60 ; mais j’ay tousjours respondu à cela, qu’il n’estoit pas croyable que cét Aigle n’eust peu souffrir le petit éclat que mon Soliman a rendu, et qu’encore qu’il conversast depuis quelque temps avec les Turcs, neantmoins il estoit trop bien nay pour imiter leur damnable coustume de faire mourir leurs freres afin de regner tout seuls ; Quoy que c’en soit je desirerois que cet inconvenient qui m’a fait haster l’impression de cette Tragi-Comedie […].

Si on se reporte à la préface du Torrismon, on comprend fort bien que la métaphore de l’Aigle désigne Mairet :

C’est un bon-heur qui m’arrivera dans le malheur que j’ay de m’estre rencontré avec lui ; car d’un autre costé je ne doute point que mon Soliman qui peut-estre estoit assez bon de soy, ne se trouve mauvais par accident, et lors qu’il sera comparé au sien, et que la plume de l’Aigle ne devore la mienne.

Dés lors, si on en croit d’Alibray, son adaptation du Soliman serait malencontreusement tombée aux mains de Mairet. À l’aide de la métaphore du fratricide chez les Turcs du xve siècle, il l’accuse ouvertement de lui avoir pris son sujet et de l’avoir plagié. Il se sert aussi de cette dénonciation pour justifier la publication précoce de sa pièce  : « Quoy que c’en soit je desirerois que cet inconvenient qui m’a fait haster l’impression de cette Tragi-Comedie servist en quelque façon d’excuse à mes fautes ».

Les tensions engendrées par cette adresse Au Lecteur ont probablement contribué à pousser Toussaint Quinet, à qui d’Alibray avait cédé son Privilège, à supprimer cette adresse Au Lecteur dans une seconde émission du texte, et à la remplacer par un Argument pour Le Soliman.

Toutefois, notre découverte de ce texte dans le cahier liminaire de certains exemplaires vient quelque peu éclairer les conditions de publications de ces deux pièces. Nous supposons que c’est à la suite de cette incrimination que Mairet a modifié les derniers actes de sa pièce pour faire de sa tragi-comédie une tragédie. De plus, il est possible qu’il ait préféré patienter avant de faire jouer sa pièce et de la publier afin de ne pas être accusé de plagiat par les critiques et le public. Il aurait sinon perdu de son capitale spécifique et de sa crédibilité. Cela explique peut être aussi pourquoi Mairet ne considère pas sa pièce comme une réussite, alors que Sarasin dans l’une de ses lettres à l’auteur affirme qu’elle a réjoui le public61 :

Monsieur mon cher ami, il est raisonnable que ma lettre soit une des bouches de la renommées, qui vous apprendra que vous avez triomphé. J’ai vu le Solyman autant de fois qu’on l’a représenté, et autant de fois j’ai loué avec les sages et battu des mains avec le peuple.

Le Solyman de Mairet n’a cependant connu qu’une seule édition ce qui prouve son succès relatif en librairie. Elle a sans doute été éclipsée par la réussite de ses autres pièces comme La Sophonisbe.

À l’inverse, il reste encore aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, un certain nombre d’exemplaires de la pièce de d’Alibray qui a été rééditée en 164262. Dès lors, même si l’on ignore quel accueil le public a réservé au Soliman de notre auteur, les lecteurs semblent l’avoir apprécié; les admirateurs de d’Alibray savaient probablement que l’auteur préférait la lecture de ses pièces à leur représentation63.

Les sources §

Les sources historiques §

À partir des années 1620 et jusqu’au xviiie siècle, la culture occidentale et plus spécifiquement en ce qui nous concerne, le théâtre, se tournent vers l’Orient. C’est alors que de Venise se déploie une imagerie du despote oriental et de l’Empire ottoman qui s’appuie sur la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Cette imagerie se nourrit aussi des nombreuses campagnes guerrières du peuple turc et particulièrement des affrontements avec l’Occident chrétien.

C’est Selim Ier qui, le premier, chercha à agrandir la puissance ottomane en annexant des provinces voisines. Soliman le Magnifique64, reconnu pour son caractère belliqueux, continua ces combats et entama en 1533 une guerre contre les Perses. Malgré la révolte de Thamasp Ier65 qui pratiqua une politique de terres brûlées contre le peuple ottoman, la ville de Bagdad fut prise. Le premier accord entre les Turcs et les Perses fut signé en 1555 et garantît la paix pendant 30 ans. En parallèle le règne de Soliman marqua le début des relations politiques et économiques entre la France et l’empire ottoman66.

L’Orient avec ses sérails, synonymes d’exotisme et d’érotisme, fascine en raison de ses mœurs, de sa religion et de ses lois. Toutefois le fanatisme religieux et la politique qui y règnent révulsent. Auteurs et artistes construisent donc une représentation de l’ennemi et un contre-modèle du souverain occidental. L’Occident a besoin d’un autre pour se construire et « L’Orient [n’] est [rien d’autre qu’] une idée qui a une histoire et une tradition de pensée, une imagerie et un vocabulaire qui lui ont donné réalité et présence en Occident et pour l’Occident »67. Furetière définit la turquerie comme « une manière d’agir cruelle et barbare, comme celle dont usent les Turcs […] » C’est en lien étroit avec cette violence, émanant de l’image du gouvernement oriental, que la notion de « machiavélisme » se développe. D’ailleurs, comme le souligne Dominique Carnoy :

la dominante du pouvoir mahométan est […] l’absolutisme « monarchique », « despotique », « tyrannique », ces adjectifs reviennent systématiquement dans les textes. Mais, comme s’ils ne suffisaient pas, on leur associe sans cesse des adverbes d’intensité, qui suggèrent que ce pouvoir n’a rien de comparable à celui que l’on connaît en France […]. Certes l’absolutisme est une notion qu’il n’est guère besoin de développer aux lecteurs du xviie, mais il convient de définir celui des monarques orientaux, de préciser où se situe la ligne de démarcation avec son homologue français […]. Dans le cas du mahométisme, l’inspiration du Seigneur est évidemment inexistante, faisant place à l’intervention du Mal intrinsèque à la religion ; l’ombre de Satan plane sur la féroce iniquité du souverain68.

En 1748 dans l’Esprit des Lois, Voltaire stéréotypera ce phénomène en osant dire « que le gouvernement modéré convient mieux à la religion chrétienne et le gouvernement despotique à la mahométane ».

De Bounin, auteur de La Soltane (1561) à Desmares et sa Roxelane (1643) un grand nombre d’auteurs se sont intéressés au règne de Soliman le Magnifique69, sultan ottoman qui régna de 1520 à 1566. Outre de multiples campagnes en Europe, en Méditerranée et Orient, il illustre parfaitement les lois du monde turc et du sérail.

Plus largement, on relève environ 24 tragédies ou tragi-comédies à sujet turc70 dont 14 concernent le mariage du sultan avec Roxelane, ancienne esclave devenue troisième épouse du harem par la naissance de son fils Mehmet (l’histoire parle peu de ce fils qui est mort jeune). D’autres concernent l’assassinat d’Ibrahim, ancien favori devenu grand Vizir. Certaines s’intéressent à la rivalité pour le trône entre Bajazet et Sélim, respectivement troisième et quatrième fils de Soliman et Roxelane ou évoquent la mort de Mustapha en 1533, tué par Soliman.

Ces œuvres, majoritairement construites à partir des récits de voyageurs « temoign[ent] des excès de ce pouvoir omnipotent  : […] un homme de guerre turc porté à la plus haute fonction de l’État par son souverain puis brutalement disgracié et exécuté suite à un revirement de fortune  ; […] un fils du sultan soupçonné de trahison et expédié à la mort par son père sans aucune pitié ; […] une histoire de machination politique mise en place par des comploteurs pour perdre un héros en vue à la cour du sérail »71. On parle alors pour ces pièces de « Cycle du Soliman »72.

Sylvie Requemora73 compte entre 1621 et 1681 sept tragédies et 3 tragi-comédies (dont la majorité ont été publiées entre 1621 et 1656), ce qui prouve la grande influence du règne de Soliman II au xviie siècle. Les turqueries semblent donc « li[er] au lieu et au personnel dramatique »74. En effet, tous les personnages évoluent autour de Soliman mais aussi de Roxelane qui apparaît presque systématiquement comme une femme fourbe, cruelle et avide de pouvoir.

De surcroît, les pièces à sujets turcs permettent aux dramaturges de nourrir leur réflexion sur le meilleur type de sujet tragique et sur l’importance de la violence au sein des alliances énoncée par Aristote dans sa Poétique75. La loi du fratricide qui pousse un nouveau sultan à éliminer tous ses frères pour éviter que l’un d’eux, par un excès de jalousie, ne tente un coup d’état, correspond tout à fait aux mésalliances tragiques souhaitées par les dramaturges.

Nous pouvons donc dire à la suite de Michèle Longino que « figurativement et littéralement, l’Orient est un espace de théâtre »76, probablement en raison de la démesure et de la violence qui y règnent. Il s’agit donc d’un lieu qui peut être représenté dans une visée morale et cathartique.

Le Soliman de Bonarelli §

Il Solimano de Bonarelli représente sur scène les complots machiavéliques de Rustan et de Roxelane qui s’appuient sur la libido dominandi du sultan afin de faire périr Mustapha. C’est en effet cette passion du pouvoir et la peur d’être détrôné qui conduit le sultan à condamner injustement son fils. Lancaster considère que les deux pièces adaptées du Soliman italien s’inspirent historiquement de la mort de Mustapha exécuté par Soliman II en 1533. Autour de cet événement les dramaturges ont brodé deux motifs romantiques, l’amour entre Persine et Mustapha et l’échange d’enfants entre Roxelane et Circasse77.

Il faut préciser qu’en raison du dénouement tragi-comique de sa pièce, l’intrigue du Soliman de d’Alibray ne s’achève pas par la mort de Mustapha.

Prospero Bonarelli (1582-1639) est le frère cadet de Guidobaldo Bonarelli, célèbre auteur de Fillis de Sciro (1607) et membre fondateur des Intrépides de Ferrare78. Il composa neuf drames en musique, des comédies en prose et de nombreuses poésies. Il crée Il Solimano pour le duc de Toscane et la Cour de Vienne et souhaite avec cette pièce composer une tragédie dans les règles en adéquation avec les goûts du public. Il soumet d’ailleurs les scènes les unes après les autres à des critiques.

C’est une réussite puisque sa pièces est considérée comme « une des meilleures de son temps »79. Dans son premier Discours, Bonarelli résume l’intrigue de son Soliman comme l’histoire d’un père juste et aimant poussé par quelques-uns à faire assassiner son fils :

en raisons des intrigues menées par la Rossa et des soupçons que Rusteno avaient fait naître en lui, Solimano, qui ne voulait pas priver son fils du trône, ni de la vie, en vint à faire périr celui-ci misérablement.80

Toutefois l’auteur subit des critiques de la part d’Antonio Bruni, qui lui reproche d’avoir choisi un sujet moderne déjà traité par l’historien Natale Conti. L’auteur lui répond dans deux lettres apologétiques81. Ces textes démontrent une connaissance parfaite de la Poétique d’Aristote et sont repris par d’Alibray dans son adresse Au Lecteur. Certains passages laissent même à penser que notre auteur a par endroit directement traduit Bonarelli :

J’ay pourtant obmis quelques autres raisons que tu pourras voir dans les deux lettres apologetiques que nostre Autheur adresse à Bruni, et dont je n’ay point fait de difficulté d’emprunter ce que j’ay trouvé de meilleur pour une seconde deffense de mon Soliman.

C’est pourquoi, nous utiliserons en grande partie ce texte pour mettre en avant les arguments de Bonarelli sur les conditions de modifications de l’Histoire.

Comme d’Alibray le rappelle il y a différents types d’histoires : « les unes sont anciennes, et les autres modernes ». Il distingue encore celles « arrivées en un païs esloignée, ou comme arrivées en un païs proche ». Il est alors admis de modifier les histoires anciennes ou encore les histoires qui se sont déroulées dans un pays étranger, la distance temporelle étant palliée par la distance spatiale82 : l’assassinat de Mustapha qui a eu lieu en 1533 en Turquie rentre donc dans cette catégorie. D’Alibray rajoute que pour lui « un siecle ou environ suffit à leur acquérir ce titre [d’histoires anciennes…] et que c’est assez au Poëte de n’avoir point de tesmoins oculaires qui le dementent ». De plus, aucune règle n’oblige les auteurs de tragédie à puiser leurs sujets dans l’Antiquité et Aristote demande seulement qu’au moins un type de distance (spatiale ou temporelle) soit appliquée. Même si le choix d’un sujet moderne peut être étonnant dans une époque où règne la tragédie antique, Bonarelli ne va donc nullement à l’encontre des règles aristotéliciennes du genre.

La seconde lettre de Bonarelli, ainsi que l’adresse Au Lecteur de d’Alibray, se placet dans la continuité du chapitre ix de la Poétique d’Aristote. Ils y développent les différences entre la Poésie et l’Histoire :

L’histoire […], est une narration selon la vérité, d’actions humaines memorables et arrivées ; la Poësie est une narration selon la vraysemblance d’actions humaines memorables et qui pouvoient avenir ; la matiere de l’une doit estre pareille à celle de l’autre, je l’avouë, mais pareille et non pas la mesme ;.83

La Poésie et l’Histoire n’ont pas le même but et ne peuvent donc pas rentrer en concurrence. Bonarelli évoque tout d’abord les faits contra historiam recherchés par l’historien. Il s’agit de faits véritables et universels, même si, comme le rappelle d’Alibray en reprenant les exemples du dramaturge italien, certains historiens ne respectent pas toujours la vérité84. Il y a d’autre part les faits praeter historiam, plus anecdotiques. C’est prioritairement ceux qui sont utilisés par le poète puisqu’il peut y introduire ses inventions propres en s’appuyant davantage sur la vraisemblance que sur la véracité des faits.

D’Alibray reprend aussi l’idée de Bonarelli sur le crédible merveilleux ou le merveilleux vraisemblable. C’est la combinaison d’éléments véritablement tirés de l’histoire et d’éléments inventés qui produit le meilleur effet sur le public et est le plus à même de purger les passions. D’Alibray résume en disant que  :

Le Poëte ne doit pas perdre à la vérité le croyable pour le merveilleux, mais aussi ne doit-il pas mespriser le merveilleux pour le croyable, d’autant que les deux joints ensemble, forment le sujet de la Poësie, et que l’un ne peut estre sans l’autre dans un bon Poëme.85.

Selon les dramaturges, c’est la notion d’inventio, largement développé par Aristote au chapitre ix de La Poétique, qui les autorise à modifier les événements secondaires de l’Histoire ou ceux qui ont été rapportés par des historiens mineurs86 ou encore, comme on l’a déjà vu, ceux qui sont arrivés dans un pays éloignés. Puisque le rôle du poète est d’inventer d’Alibray rappelle que « […] l’authorité du Poëte estant presque aussi forte que celle des Historiens de son pays, cela luy donne le moyen d’introduire ses inventions propres et de le rendre veritablement Poëte ».

Bonarelli respecte alors dans sa pièce l’action première et modifie les éléments secondaires. On trouve dans Il Solimano six changements par rapport à l’Histoire.

Il a tout d’abord réduit en une journée « ce que l’Histoire dit être advenu en plusieurs mois et années ». Certes, cet élément s’accorde avec la question de l’unité de temps mais prouve aussi selon d’Alibray l’immense génie du poète italien à faire croire vraisemblable le complot contre Mustapha en un temps si court. Le travail sur le caractère des personnages a donc du être établi avec perfection87 afin que la vraisemblance psychologique soit respectée. En effet Soliman change radicalement de point de vue sur son fils en passant de l’admiration à la haine. Bonarelli a donc su contourner cette difficulté technique de l’unité de temps : il amoncèle les faux indices de la trahison de Mustapha88 et réussit à faire en sorte que l’intrigue soit vraisemblable.

La seconde modification concerne la relation qu’entretient Despine (ou Persine selon les auteurs) avec le fils de Soliman. Même si quelques lettres suggérant cette relation ont été retrouvées, leur liaison n’a jamais été avérée par les historiens :

on intercepta certaines lettres du Bassa d’Amasie, qui faisaient vaguement mention d’une sorte de mariage entre Mustafà et la fille du Roi de Perse, lesquelles lettres, présentées par la Reine à Soliman, produisirent l’effet désiré. Mais moi, à partir de cette petite graine historique, j’ai pensé pouvoir faire naître la plante fabuleuse des amours de Mustapha avec Despine et des actions de la jeune fille, en la greffant de telle sorte sur le tronc de la fable principale, que l’une ne puisse se tenir, ou finir sans l’autre.89

Quoi qu’il en soit, cet élément permet à l’auteur d’apporter un caractère romanesque aux faits historiques. Cette intrigue constitue un épisode au sens aristotélicien du terme90 puisqu’elle est étroitement liée à l’intrigue politique. La création d’un couple tragique91 renforce la crainte et la pitié du spectateur sur Mustapha, accusé innocemment et permet à la pièce de conserver son unité d’action.

Faire de Roxelane la mère de Mustapha est une pure invention du dramaturge puisque le jeune homme est reconnu historiquement comme le fils de Circasse, l’autre femme du sultan92. Toutefois par l’échange d’enfants Bonarelli annonce une tragédie complexe avec reconnaissance93.

Bonarelli modifie aussi quelque peu la fin tragique des amants. Il reprend à son compte l’imagerie d’horreur et de violence rattachée à l’Orient au point que certains critiques comme Lancaster ont vu un côté ridicule à la description de la mort de Persine94.

La décapitation des amants est en effet un prétexte à une scène très spectaculaire, dans laquelle la tête coupée du prince passe des mains de la Reine à celles de Solimano (V, 4) et à un récit macabre riche en hypotyposes relatant l’exécution de Despina (dont la tête coupée parle encore en tombant de l’échafaud, et rebondit de marche en marche jsuqu’aux pieds de Mustafà (V, 1).95

Enfin, Bonarelli déplace doublement le lieu de l’action. Il situe son intrigue dans la ville d’Alep alors que l’Histoire situe la guerre des Turcs contre les Perses dans les « campagnes »96 d’Arménie et d’Azebaidjan, et il y place le palais de Soliman qui se trouve normalement à Istambul. Le choix de l’urbanisme et d’un espace large est une commodité qui permet le respect de l’unité de lieu et ne va pas à l’encontre du vraisemblable puisque ce choix est guidé par « la raison qui l’a obligé d’en user ainsi »97 et que l’auteur compense la proximité temporelle par l’éloignement spatial. De plus le choix de cette ville n’est pas si aléatoire et infondé qu’il n’y paraît puisqu’historiquement le grand vizir Ibrahim se rendit à Alep au cours de l’hiver 1533 afin de préparer ses nouveaux combats contre les Perses.

Dans son second Discours, Bonarelli précise qu’Alep est une ville fort éloignée et que de ce fait les informations que l’on peut en avoir sont sujettes à caution. Ce changement apparaît donc aussi comme un prétexte supplémentaire pour introduire des éléments fictifs dans la pièce.

Quoiqu’il en soit, le pari de Bonarelli est réussi puisqu’il semble que sa pièce ait connu un fort succès. C’est avec l’art d’un vrai Poète qu’il a fait de son Soliman une tragédie complexe à reconnaissance. Les ressorts de la catharsis y sont mis en place afin que le spectateur tremble pour Mustapha et ait pitié de Soliman. Par la perte de son fils et le suicide de sa femme, qui découvre trop tardivement que le jeune prince est bien son fils et non celui de Circasse, le sultan connait un véritable changement de fortune et doit être considéré comme le vrai héros de la pièce. Son destin horrible est d’ailleurs le sujet de la morale d’Acmat à la fin de l’acte v.

LeSoliman « habillé à la française » §

Puisque Mairet et d’Alibray ont tous les deux traduit la pièce de Bonarellie et l’ont adapté adapté aux règles dramaturgiques françaises, il nous a paru intéressant de mettre leur pièce en parallèle.

Nous avons numéroté les scènes de chacune des deux pièces en indiquant, selon les conventions le numéro de l’acte en chiffre romain (I, II, III, IV, V) suivi de celui de la scène. Les actes et scènes correspondant à la pièce de d’Alibray sont indiqués en gras et ceux de la pièce de Mairet en italique. Afin que le parallèle entre les deux pièces soit mis en évidence, nous avons pris soin d’indiquer après chaque résumé de scène la concordance avec la pièce concurrente (par exemple : // I, 5 ou II, 3…).

Résumés des deux pièces §

D’ALIBRAY MAIRET
I, 1 Soliman, roi des Turcs est arrivé à Alep et poursuit avec succès la guerre contre les Perses. Il attend son fils Mustapha qui revient d’Amasie où il a combattu l’ennemi.
Acmat apparaît comme un fervent admirateur de Soliman et le gendre du sultan, Rustan, propose son aide pour vaincre une fois pour toutes les Perses. Dés cette première scène la tension entre Acmat et Rustan est palpable. « Le propre d’un guerrier c’est d’agir et de se taire ».
Cet embryon de querelle est interrompu par Soliman.
Rustan, en aparté confère une menace de mort contre Mustapha et s’en va retrouver la Reine.
//I, 3
I, 1 Roxelane se confie à Hermine. Après un bref rappel de son passé d’esclave au sérail de Soliman, la Reine avoue à Hermine qu’elle avait échangé son premier né avec un enfant mort, puisque Circasse, une autre femme de Soliman, avait accouché un jour avant elle. Craignant, que sa rivale ne fasse tuer son enfant elle préféra le faire passer pour mort. Mustapha est donc présenté comme le fils de Circasse et Soliman. Son courage et sa fureur guerrière annonce qu’il sera probablement le successeur de son père. Roxelane craint donc pour son fils cadet Selim. (En Turquie, pour éviter les combats et les conflits pour le trône, le fils qui arrive au pouvoir avait pour habitude d’opérer un fratricide. Ce principe a été entériné par un décret de Mehmed II).
// Révélation Reine V, 3
I, 2 Osman vient annoncer à Soliman l’arrivée de Mustapha et loue ses mérites. Les vertus du fils sont rattachées par Acmat à celles du père. Il suggère à Soliman d’aller accueillir son fils et ses soldats au camp. Sur les ordres du sultan, Osman part avertir Rustan du retour de Mustapha.
La scène se clôture par une réplique d’Osman qui fait écho à la didascalie du début de la scène « Osman estoit du parti de Rustan, et loue Mustapha pour le rendre suspect à Soliman » / « (…) un vieux Roy, de son fils, hait la trop grande estime. ».
Une machination menée par Rustan semble donc se tramer autour de la personne de Mustapha.
I, 2 Alvante incite Despine, déguisée en espion de Perse, à quitter le pays. Celle-ci refuse et avoue son amour pour Mustapha qui dure depuis deux ans. Pour Alvante cet amour est une trahison, mais face à la constance de Despine il consent à rester même si pour lui ces liensamoureux sont présages de malheur.
// I, 3
I, 3 Alvante apprend à Persine, déguisée en soldat, que Soliman et son armée veulent mener une ultime bataille contre la Perse. Il l’incite donc à quitter la Thrace. Pour justifier son refus, Persine avoue à Alvante qu’elle aime Mustapha et que cet amour est réciproque. C’est donc la passion amoureuse qui l’a poussée à venir dans ce pays, déguisée. Elle peut ainsi apaiser les tourments de son cœur en apercevant le jeune prince. De plus, une promesse de mariage a été conclue entre les deux amants. Pour Alvante, cet amour est inconcevable d’autant qu’il s’apparente à une trahison.
Malgré les nombreuses craintes et remontrances de son père nourricier, Persine refuse de renoncer à son amour. Pour elle, les douleurs du cœur sont plus fortes que les douleurs de la guerre.
// I, 2
I, 3 Soliman évoque la guerre qu’il conduit contre la Perse et ses victoires anciennes. Il nomme son fils Mustapha, grand et courageux guerrier, comme chef des armées. Mustapha semble alors démontré un grand respect pour son père.
//II, 1 + I, 1
I, 4 Dans cette scène on apprend l’inimitié de la Reine pour Mustapha. Sur les conseils de Séline elle cherche à le « rendre coupable auprès du Roy ». Séline pense que la Roxelane peut avoir un impact important sur le sultan en raison des liens matrimoniaux qui les unissent. Cependant la Reine, qui a compris que Soliman avait choisi Mustapha, fils de Circasse comme successeur et jalouse et accuse le sultan de ne plus l’aimer.. Elle souhaiterait que Sélin, son fils cadet, prenne la place de son demi-frère et met en place une machination contre Mustapha. Selon sa confidente « pour vivre et pour régner, tout se fait, tout s’excuse ». I, 4 Rustan, le gendre de Soliman est furieux du choix fait par le sultan. Il pensait en effet être choisi comme chef des armées. Osman considère que d’avoir venter Mustapha auprès de Soliman n’était pas la bonne solution. Cependant, Rustan rebondit et compte bien se venger du prince en le faisant haïr par son père. Pour ce faire il décide d’ utiliser la Reine et les sentiments des deux époux. Le complot contre Mustapha se met donc en place.
//II, 2
II, 1 Soliman, en présence de ses deux conseillers, confie à Mustapha le commandement de l’armée et fait vœux de victoire. Mustapha remercie le sultan pour cet honneur et lui promet fidélité. Sa réponse est propice à des louanges envers les anciennes vertus guerrières de son père. Il se positionne donc comme le digne héritier de Soliman. Sur les sollicitations et encouragements de son père, Mustapha rejoint le camp.
// I, 3
I, 5 Alvante feint d’accepter l’amour que Despine porte à Mustapha. Celle-ci lui confie donc les circonstances de leur rencontre. Mustapha ayant été fait prisonnier, commença à avoir des sentiments pour la jeune femme. Un entretien qu’ils eurent tous les deux s’acheva par une promesse de mariage. Cependant le camp perse fut attaqué et Despine perdit contact avec le fils du sulatn.
De peur de se faire voir et reconnaître par les ennemis, elle confit à Alvante une lettre pour son amant ainsi qu’un papier blanc signé du roi de Perse. Celui-ci fait donc à Despine la promesse de remettre ces papiers à Mustapha. Mais il annonce indirectement sa volonté de « guérir » la princesse de son amour.
//II, 5
II, 2 Rustan, n’accepte pas le choix du sultan et avoue à Osman qu’il jalouse le poste de commandant des armées de Mustapha, qu’il pensait acquérir.
Selon Osman, la première idée de Rustan, à savoir louer Mustapha auprès de Soliman les valeurs guerrières de son fils afin qu’il finisse par être inquiété n’était pas la bonne solution. Rustan décide de se venger. Il envoie Osman comme espion au camp.
//I, 4
I, 6 Seul en scène, Alvante exprime ouvertement son désaccord avec l’amour que porte Persine à Mustapha. Il considère cette union comme immorale et déchire les papiers qu’elle lui avait confiés.
Osman survient à ce moment là et récupère les papiers. Il croit y voir une trahison de Mustapha envers son pays. Il pense à donner les morceaux de la lettre et le cachet du roi persan à Soliman mais décide finalement de les confier à Rustan qui pourra s’en servir comme instrument pour sa ruse.
//II, 6
II, 3 Rustan propose à la Reine de faire mourir Mustapha. Mais, prise de pitié elle n’ose pas prendre une telle décision. Séline et Rustan lui laisse croire que si Mustapha acquiert davantage de pouvoir, elle devra craindre pour le sien et risque même de perdre la vie. Rustan apprend aussi à Roxelane que Soliman a nommé Mustapha chef des armées. La Reine, inquiète, confie son sort à Rustan qui l’incite à faire part de ses soupçons au sultan.
//II, 1
II, 1 La fureur guerrière de Mustapha est l’argument premier de Rustan pour convaincre la sultane de se mêler au complot pour éliminer le prince. Il souhaite que Roxelane face part de ses soupçonx à Soliman afin que le Solyman craigne pour son pays et son trône et se retourne contre Mustapha.
//II, 3
II, 4 La Reine trouve Soliman soucieux. Au nom des liens qui les unissent elle lui en demande les raisons. Soliman n’arrive pas à en identifier les raisons même s’il sait que ce n’est ni la peur de la défaite ni l’angoisse de vieillir qui le met dans un tel état. Rustan intervient en prédisant un malheur pour le trône et la Reine suggère que Mustapha pourrait être la cause de son inquiétude. Elle lui laisse croire que ce jeune homme, dont la valeur guerrière n’est plus à prouver est plein d’ambition. Il serait peut-être en train de manigancer quelque chose pour prendre la place de son père et se serait allié avec les Perses. Rustan s’empresse de renchérir.
À ces arguments, Rustan feint d’ajouter celui de la témérité de Mustapha à vouloir obtenir le poste de commandant des armées.
Soliman avoue que l’attrait du pouvoir mène souvent à des actes inattendus. Il écoute les avis de son épouse et de son conseiller mais ne prend pas de décision.
//II, 2
II, 2 La sultane poussée par Rustan expose à Soliman ses soupçons envers Mustapha. Elle pense que le fils du sultan cache derrière ses services et son air aimable, une avidité de pouvoir et un désir de prendre la place de son père. Elle pense que Mustapha a pu nouer des liens avec les Perses lors de son voyage et de son emprisonnement afin de trahir son père. Roxelane l’invite donc à prendre garde et Soliman prend son intervention avec sérieux. À la fin de cette scène, Osman survient pour confier à Rustan les papiers qu’il avait récupérés à la fin de l’acte précédant.
//II, 4
II, 5 Alvante feint d’accepter l’amour de Persine envers Mustapha, pour mieux « l’en guérir ». Persine lui raconte donc sa rencontre avec le prince ennemi. C’est, déguisée en soldat, qu’elle l’a découvert caché dans un buisson. Alors que des soldats tentent de l’arrêter mais le jeune homme combat avec force, seul contre tous. Persine, prise de pitié, s’approche et croise son regard et en devient passionnément amoureuse. Elle interrompt le combat et demande au jeune homme de se rendre et de devenir son serviteur. En voyant devant lui le visage de la jeune fille, Mustapha semble troubler.
Alvante, sans même avoir entendu la fin de l’histoire trouble de mauvais présages la relation des deux amants.
Une fois prisonnier, Mustapha révèle son identité et avoue à la princesse qu’il était venu en reconnaissance dans son pays. À travers leur regard, les deux amants se disent leur amour mais Mustapha fut le premier à l’avouer. Il promet à Persine un mariage qui conclurait la paix entre leur deux pays. Toutefois, les deux amants ont été séparés puisque Persine fut obligée de se retirer dans un fort isolé pour se protéger. Elle est donc revenue en Thrace dans l’espoir de croiser son amant.
Alvante promet à Persine de l’aider en portant à Mustapha la lettre qu’elle lui a confiée. Elle y joint un papier avec le cachet du roi de Perse.
//I, 5
II, 3 Alvante fait croire à Despine qu’il a donné la lettre à Mustapha et que celui-ci l’a déchirée. Il lui dit que le prince turc la rejette et renie son amour pour elle en l’associant à du « libertinage ». Alvante feint de retranscrire les paroles haineuses de Mustapha pour inciter Despine à fuir la guerre et à retourner dans son pays. La jeune femme blessée dans son honneur crie à la vengeance et à la mort. Elle se prépare à partir.   //III, 1
II, 6 Alvante désespéré, laisse place au pathos et imagine Mustapha à la place du roi. Il ne peut se rédoudre à servir l’amour des deux amants et déchire la lettre.
Osman qui l’observe prend ses paroles à la lettre. Il récupère le papier et le cachet du Roi. Il s’en va les donner à Rustan pour que ce dernier fasse de « ce peu de matière […] le sujet d’une ruine entière ».
//I, 6
II, 4 Telle une amante abandonnée, Despine seule en scène se livre à une monologue tragique. Elle lance alors des imprécations mortelles et décide de se venger en mourant devant les yeux de Mustapha.
III, 1 Alvante annonce à Persine que Mustapha n’ pas tenuesa promesse d’hyménée et a déchiré la lettre qu’il lui a donné.
Il lui fait croire que Mustapha ne fera preuve d’aucune indulgence envers eux puisque la jeune femme l’avait ensorcelé. La princesse est touchée par ces mots et est même prête à se donner la mort.
Toutefois, Alvante l’encourage à quitter le pays en lui suggérant que sa vengeance sera totale si la Perse remporte le combat. Persine semble acquiescer mais une fois seule en scène elle réitère sa volonté de mourir devant les yeux de son amant afin qu’il s’en sente coupable..
//II, 3
II, 5 Rustan continue son plan machiavélique. Il compte se servir des papiers ramassés par Osman pour faire écrire une fausse lettre qui imitera l’écriture du roi de Perse. Il cherche ainsi à faire croire à Soliman que Mustapha prévoit de le tuer et qu’il s’est allié avec l’ennemi. Rustan ne veut pas que la Reine soit au courant de peur qu’elle ne soit pas d’accord et révèle au grand jour la machination. Osman jure fidélité à son ami.
III, 2 Soliman souhaite faire rentrer Mustapha du camp afin d’apaiser ses soupçons. Acmat est étonné des doutes du sultan et lui laisse entendre qu’une machination est en train de se préparer. Pour lui, Mustapha possède de nombreuses vertus dont la fidélité et la franchise.
Il retourne les arguments de Rustan et de la Reine : le voyage en Perse du prince a été autorisé par le Roi et Mustapha prendrait trop de risques en renversant son père puisque la succession au trône lui est d’ores et déjà assurée. D’autres part les forfaits énoncés par Rustan et par la Reine ne sont aucunement prouvés et visibles.
Sur les mots de son conseiller, Soliman s’apaise.
//II, 6
II, 6 Acmat s’étonne des soupçons de Soliman envers son fils et défend les nombreuses vertus de Mustapha . Même si Soliman a du mal à y croire il adopte finalement l’avis d’Acmat et renonce à faire rappeler son fils du camp.
//III, 2
III, 3 Rusan arrive au palais avec le papier signé du cachet du Roi de Perse. Il a fait écrire dessus un message qui compromet fortement Mustapha.
//II, 6
II, 7 Rustan entre en scène en grand bruit, les papiers à la main. Il raconte à Soliman comment Osman les a trouvé et combien ils prouvent la trahison de Mustapha. Soliman stupéfait décide de donner l’ordre à son fils de rentrer au palais.
//III, 3
III, 4 Mustapha a reçu un message du sultan qui lui demande de revenir au palais. Cependant, Ormène arrive et avertit le prince qu’il craint qu’une machination menée par Rustan et la Reine se soit tramée contre lui. Il lui apprend que le gendre du sultan est jaloux de son poste de chef d’armées et que la Reine, marâtre craint pour son fils Sélin.
Mustapha s’étonne que Roxelane et Rustan aient réussi a convaincre Soliman de sa culpabilité, n’ayant jamais brisé la fidélité envers son pays et son père.
Osman pense à juste titre qu’ils ont trouvé de fausses raisons pour faire douter le sultan ou que la relation de Mustapha avec Persine a été découverte.
Toutefois, le jeune prince, tout en renouvelant un serment d’amour envers la princesse, rappelle qu’il ne l’épousera pas sans le consentement de son père. Il veut que la jeune femme lui soit offerte suite à sa victoire ou que Soliman autorise son union. Malgré les craintes d’Ormène , Mustapha considère qu’il doit obéir à l’ordre de son père sous peine de lui manquer de respect.
//III, 1
III, 1 Bajazet, qui est chez Mairet l’ami et non le frère de Mustapha, vient inciter le prince à ne pas retourner au palais. Il le prévient, sur les propos entendus par un page, du complot que dresse contre lui la Reine et Rustan, mais, le fils de Soliman lui accorde peu de crédit. Bajazet avance alors l’argument de la déception de Rustan de n’avoir pas été choisi par Soliman pour gouverner les armées alors qu’il est avide de pouvoir ; ainsi que la crainte de la Reine pour son fil face à l’ascension de Mustapha. Il suggère aussi que l’amour du prince pour Despine aurait pu être découverte et servirait d’argument aux deux autres personnages pour avancer à Soliman l’idée que Mustapha se serait lié avec les Perses. Sur ce, Mustapha avoue clairement son amour pour la fille du roi de Perse mais aussi son choix de toujours rester fidèle à son pays et à son père. Il cherche donc à mené à bien la mission que Soliman lui a donné en gagnant la guerre contre les Persans.
Il décide de ne pas fuir et d’aller voir son père. C’est alors qu’intervient Hermine, une esclave. Elle jette un mouchoir dans lequel se trouve un message pour Mustapha. Elle l’informe elle aussi d’une machination qui se monte contre lui. Dés lors Mustapha est assuré de courir un danger.
En partie // III, 4
III, 5 Adraste arrive sur ces entrefaites et réitère les doutes d’Ormène. Il confirme à Mustapha que la Rustan et la Reine ont monté une machination contre lui en jetant « de faux soubçons, dedans l’esprit du Roy ». Les deux hommes craignent donc pour sa vie et l’incite à fuir ou à renverser Soliman.
Mustapha refuse l’une et l’autre solution par honneur et respect pour le Roi. Il prend la décision de rentrer au palais pour découvrir ce qui s’y prépare.
III, 2 Un page vient avertir Mustapha que ses soldats le croient mort et souhaitent le venger. Il lui suggère de retourner au camp promptement. Mustapha qui a prévu d’aller au Palais demande à Bajazet de rassurer les soldats pour lui. Mais celui-ci pense qu’il ne sera pas cru par les hommes. Mustapha est donc obligé de retarder son départ et s’en retourne au camp pour apaiser la crainte de ses soldats.
III, 6 Un messager arrive et demande à Mustapha de retourner au camp. Les soldats croient qu’il est déjà mort et préparent une vengeance. Le jeune homme qui ne veut pas différer son retour au palais demande à Adraste d’y aller pour lui. Toutefois Adraste comme Ormène affirme que leur présence ne sera d’aucun effet sur ces hommes qu’il doit lui-même aller les apaiser.
//III, 2
III, 3 Rustan craint qu’ Acmat découvre la ruse et en fasse part à Soliman. Mais il compte bien utiliser la Reine qui par son amour est la plus apte à influencer le sultan.
//III, 6
IV, 1 La lettre et le retardement de Mustapha font penser à Soliman que son fils est coupable : il veut le punir.
Rustan y reconnaît l’action d’un grand Roi mais Acmat fait appel à la fois aux sentiments paternels et à l’esprit de justice qui animent Soliman.
Il rappelle que les espions de Soliman n’ont toujours pas réussi à trouver de vrais indices de sa culpabilité et que cette lettre vient probablement d’ennemis qui cherchent à nuire au prince. Toutefois, le sultan, appuyé bien entendu par Rustan, voit dans la lettre un indice suffisant de la culpabilité de Mustapha.
Acmat rappelle au sultan qu’une décision trop hâtive est rarement la bonne et l’invite à réfléchir. Il demande de faire preuve de clémence envers son fils.
Il met en avant la difficulté de l’homme à être père en même temps que Roi.
//III, 6
III, 4 Il s’agit encore d’une scène entre Soliman et son conseiller Acmat. Ce dernier continue de douter de la culpabilité de Mustapha et pense que la lettre donnée au Roi n’est que l’instrument d’une manipulation et d’une machination. Soliman attend la défense et les arguments de Mustapha. En cas d’innocence il le renverrait en Perse et si sa culpabilité est avérée il le condamnerait a mort.
IV, 2 Scène de quiproquo avec le devin qui annonce lui aussi une trahison dont la lettre est l’instrument. Il confirme les liens qui unissent Mustapha aux Perses mais sans en préciser leur nature. Rustan qui se sent menacer congédie le devin qui rétorque que tôt ou tard tout sera révéler.
Soliman, perturbé voit venir un prisonnier.
III, 5 Roxelane encouragée par Rustan vient inciter Soliman à punir son fils. Elle dit au sultan que des menaces de mort planent au-dessus de lui et l’invite à renoncer à son amour paternel au nom de la paix. Soliman répond que justice sera faite. Rustan voit son plan avancer.
IV, 3 Le prisonnier est en fait Persine déguisée en soldat. Soliman croit qu’il s’agit d’un complice de Mustapha. Les gardes avouent l’avoir aperçu roder autour du palais  ; ils ont de suite penser qu’il avait commis quelques larcins. Après avoir été capturé le « jeune homme » a avoué être un espion de Perse.
//III, 7
III, 6 Scène des conseillers avec les arguments d’une part de Rustan contre Mustapha et ceux d’Acmat qui le défend en partie en raison de sa popularité. L’échange incisif des deux hommes est interrompus par l’arrivée d’un prisonnier.
//IV, 1
IV, 4 Devant Soliman, Persine réitère sa nationalité Perse et sa condition d’espion. Alors que Soliman la condamne à mort, Alvante intervient et malgré les supplications de Persine, il révèle l’identité de la fille de Tamas, roi de Perse.
Soliman, surpris, lui demande les raisons de sa venue. Tandis que Persine la justifie par la haine qu’elle éprouve contre le peuple turc, Alvante apprend au sultan que Persine et Mustapha sont unis par des liens amoureux.
Immédiatement, Soliman voit dans ces sentiments, la trahison de son fils. Il condamne à mort Alvante et envoie Persine en prison. La jeune femme est satisfaite car sa vengeance va bientôt être accomplie.
//III, 8
III, 7 Giafer amène auprès du roi un jeune homme persan qu’il a pris pour un espion. Il s’agit en fait de Despine. Acmat est mis à l’écart de la discussion de Solyman et Rustan, qui semble avoir trouver l’adhésion du sultan. Les deux hommes présentent au prisonnier la lettre pour savoir s’il y reconnaît bien le cachet du roi de Perse et si cet écrit est bien adressé à Mustapha. Persine semble confuse.
//IV, 3
IV, 5 Le gardien de la prison semble être séduit par Persine. Au mot même de « maîtresse » de Mustapha, Persine semble blessée. De loin elle aperçoit son amant et demande au soldat qu’il la laisse s’entretenir avec lui afin que « [sa] langue punisse son offence ».
L’homme accepte.
III, 8 Solyman prend le silence du prisonnier comme un aveu et le condamne à mort. C’est alors qu’Alvante, gouverneur de Despine, intervient pour demander une audience afin d ‘obtenir la grâce de la jeune femme. Alors que la princesse refuse qu’il dévoile son identité puisqu’elle souhaite être condamnée et mourir, Acmat révèle le haut rang de celle qui se cache derrière un déguisement. Stupéfait, Solyman s’interroge sur les raisons de sa présence. Despine se dépeint comme espionne alors qu’Alvante invoque les raisons amoureuses. Despine est emmenée au quartier de la reine tandis que Solyman entreprend de faire venir Mustapha pour une confrontation.
//IV, 4
IV, 6 Avant d’entrer dans le palais, Mustapha quitte ses armes afin de prouver son innocence. Persine lui lance des menaces de mort et le désigne comme coupable de ses maux. Mustapha est surpris de la présence de Persine, en tant que prisonnière au palais. Le jeune homme ne comprend pas pourquoi elle l’incrimine ainsi et la jeune femme pense qu’il se moque d’elle. Elle lui rappelle alors qu’il a déchiré la lettre qu’elle lui a envoyée, qu’il l’a accusée d’être une « sorcière » et qu’il lui avait demandé de quitter le pays sous peine de la condamner. Puisqu’il n’a pas respecté sa promesse, Persine avoue se punir elle même de l’avoir aimé. Le jeune homme est blessé par de tels propos et tente de lui faire admettre qu’il s’agit d’un complot. Il préfère mourir plutôt que de constater que son amante le croit coupable. De toute façon, Persine est déjà condamnée. Mustapha souhaite se sacrifier pour elle.
// III, 10 + IV, 3
III, 9 Rustan décide de rattraper le roi pour lui conseiller de laisser Acmat en présence de Despine.
V, 1 Les deux amants réconciliés, sont conduits au supplice. Mustapha ne comprend pas pourquoi Persine est condamnée.
Seul l’amour les rend coupable aux yeux de Soliman.
Les deux amants marchent donc avec courage vers la mort pour prouver qu’on ne peut pas les séparer.
III, 10 Tandis que Mustapha se désarme et demande à son armée de s’éloigner afin de rentrer en innocent dans le Palais, il aperçoit Despine prisonnière. Celle-ci l’accuse de ses maux alors qu’il s’interroge sur les raisons de sa condition. Il ordonne aux soldats de la libérer.
//IV, 6
V, 2 La Reine prise de remord veut tout avouer à Soliman et reconnaît l’innocence de Mustapha. Séline tente de l’en empêcher. III, 11 À ces ordres s’opposent ceux du Rustan. Pour contrer l’insolence du conseiller face à Mustapha, Bajazet lui porte un coup d’épée. Il tombe, mort. Bajazet, qui craint pour Mustapha, lui suggère d’entrer en guerrier, avec ses soldats, dans le Palais. Mustapha refuse et entre seul. Bajazet se prépare à créer et conduire une armée pour sauver et venger le prince.
V, 3 Ormène intervient afin de révéler un lourd secret à la Reine.
Le jour où elle accoucha, l’enfant de Circasse mourut. Cette dernière demanda donc à Ormène de trouver un enfant vivant pour remplacer le sien. La reine, stupéfaite, souhaite savoir si le nouvel enfant de Circasse possédait des traces sur le corps. La réponse d’ Ormène est affirmative. La Reine comprend alors qu’il s’agit de son propre fils et révèle à son tour un secret. Afin de préserver son enfant de Circasse, la reine fait passer son nouveau-né pour mort. C’est alors que sa rivale récupéra sans le savoir, l’enfant de la Reine à la place du sien.
Sans plus attendre, Roxelane souhaite empêcher la mort de Mustapha.
Révélation de la Reine // I, 1 et annonce que Mustapha est son propre fils alors qu’il est déjà mort en IV, 6
IV, 1 Mustapha reçoit un billet de Solyman qui lui donne l’ordre d’aller voir Despine. Dans une longue tirade, il exprime son incompréhension face au travestissement de la jeune femme et son changement de comportement envers lui. Il reconnaît aussi que la Reine et Rustan, par jalousie, ont du retourner Solyman contre lui. Il s’inquiète du sort qu’on réserve à son amante et à lui-même.
V, 4 Soliman est tiraillé entre son rôle de souverain et ses sentiments de père. Il regrette de devoir condamner son fils. Pour Acmat c’est peut-être parce qu’au fond de lui, le sultan pense que Mustapha est innocent qu’il se sent si mal. Il lui suggère de laisser une chance à son fils de s’expliquer. IV, 2 Hermine, esclave et favorite de la reine apparaît. Elle informe Mustapha que Roxelane le fait espionner et qu’ au palais, tout le monde le croit coupable de trahison et de complot contre Solyman, à l’exception d’Acmat. Elle l’informe que Rustan, après la blessure infligée par Bajazet est à l’article de la mort ce qui ne joue pas en sa faveur. Mustapha espère au moins que Despine pourra échapper à un dénouement funeste.
V, 5 Malgré la demande de Rustan, la Reine décide d’aller trouver Soliman. Rustan s’enfuie tandis que la Reine avoue au sultan qu’elle vient d’apprendre qu’elle était la véritable mère de Mustapha. Elle reconnaît avoir conduit, avec Rustan, une machination contre le prince. Elle a tenté le rendre coupable auprès du roi à partir de faux soupçons. Soliman ordonne que l’arrêt de Mustapha soit levé mais appréhende qu’il soit déjà trop tard. Mais, la Reine a déjà demandé qu’on retarde la mise à mort.
Elle demande à Soliman l’autorisation d’aller elle- même accueillir son fils.
IV, 3 Despine et Mustapha s’entretiennent.
Despine, condamnée à mort, considère que Mustapha est responsable de son sort. Le fils du sultan, malheureux, ne comprend pas pourquoi Despine l’accuse autant et veut surtout s’enquérir sur les raisons de sa venue au palais. La princesse lui rappelle donc les propos qu’il aurait tenu à Alvante et la lettre qu’il aurait déchirée. À ces mots, Mustapha est surpris, il jure n’avoir jamais reçu de lettre et ne jamais avoir dévoilé, si ce n’est à « des amis discrets » ses sentiments. Cette accusation l’atteint.
//IV, 6
V, 6 Seul le cachet de Tamas rend encore Mustapha coupable. Acmat pense que la Reine qui a participé au complot va expliciter cet élément, mais que la fuite de Rustan en dit long sur l’innocence de Mustapha. Soliman décide de condamner à mort Rustan. Il s’étonne aussi sur ce nouveau lien qui unit la Reine à Mustapha puisque Roxelane a accouché d’un enfant mort. La Reine tarde à revenir ce qui inquiète le sultan quand Acmat aperçoit la mère et le fils. IV, 4 Alvante intervient et confie qu’il a inventé cette histoire puisqu’il avait peur des conséquences de leur relation. Mustapha obtient donc sans discussion le pardon de Despine. Avec cet aveu, Alvante apporte une bonne nouvelle puisqu’Acmat a su convaincre Solyman de l’innocence des deux amants et que ce dernier veut les entretenir.
V, 7 La Reine prévient son fils qu’il n’a plus qu’à se justifier de la lettre auprès de son père. V, 1 Scène équivoque dans laquelle l’ironie est très présente dans les paroles de Solyman. Le sultan propose que les deux amants s’unissent pour l’éternité, mais en les condamnant à mort. Despine et Mustapha y voient, eux, un dénouement matrimonial. Toutefois, Mustapha a un doute sur la sincérité de son père, mais il est en ce point vite rassuré par Acmat. Solyman s’en va en promettant de leur faire parvenir un objet.
V, 8 Osman vient annoncer le suicide de Rustan, qui se sentait trop coupable.
C’est finalement Osman qui dévoile la vérité sur la lettre. Rustan, s’est servi du papier blanc signé du Roi pour écrire, en déformant son écriture, un message pour discréditer Mustapha. Rustan voyant que la Reine hésitait à prendre totalement part à ce complot ne lui avait pas fait part de cette action.
Alvante avoue alors avoir déchirré ces papiers pour empêcher la relation entre Persine et Mustapha. Persine s’aperçoit alors que jamais Mustapha ne l’a reniée et reconnaît avoir davantage crut son père nourricier.
Soliman considère alors la sagesse de son conseiller, Acmat et s’excuse auprès de son fils. Mustapha ne lui en veut pas et demande pardon au Roi à la fois pour les propos véhéments de Persine mais aussi pour les liens qu’ils ont tissé sans son accord.
//Reconnaissance de la culpabilité d’Alvante en V, 7
V, 2 Seul avec Despine, Mustapha lui avoue qu’il voit derrière cet entretien un sombre présage. Tout en s’inquiétant du sort qui leur est réservé, les deux amants se redisent une nouvelle fois leur amour et la douleur que procurerait la perte de l’être aimé À cet instant un page intervient avec le cadeau du roi : il s’agite d’une hache, de liens et de bandeaux. Mustapha, affaibli, reçoit une leçon de constance de la part de Despine qui lui suggère d’être aussi héroïque devant la mort que sur le champ de bataille.
V, 9 L’Ambassadeur de Perse arrive. Tamas a été mis au courant que sa fille avait été fait prisonnière et propose la paix contre sa fille. Il suggére que le deux amants pourraient se marier afin de symboliser cette paix. Soliman accepte. Toutefois Persine semble perturbée. Elle s’excuse auprès de Mustapha de ne pas avoir cru en son innocence et se juge indigne de lui. C’est la seule qui ne semble pas totalement heureuse. Elle vient obscurcir le tableau final du dénouement. V, 3 Osman intervient et Mustapha lui reproche d’avoir participé au complot mené par Rustan. Despine se demande pourquoi les amis de Mustapha n’intervienne pas pour les sauver, mais face à la rapidité de la mise à mort, Mustapha pense que le Roi craint la délivrance de son fils.
La Reine apprend en V, 3 que Mustapha est son fils mais il n’est pas encore mort.
V, 4 Osman s’approche pour tuer Mustpaha qui menace de se rebeller. Solyman intervient par une fenêtre, et demande à son fils de se livrer sans quoi le corps de Despine sera exposé sur la place public. Coupable de s’aimer, les deux amants sont ligotés séparément et Mustapha avance le premier vers l’échafaud sur les ordres du roi.
Aveu d’Alvante // V, 8
V, 5 Par un oracle, la reine apprend que la mort de Mustapha n’assurera aucunement le destin de Selim.
V, 6 Après la mort de Mustapha, Hermine entre en scène accompagnée de la vieille Alicola qui veut discuter avec la Reine. Alors que Solyman pleure déjà la mort de son fils, Roxelane apprend que Mustapha était son propre fils. Circasse, après avoir accouché d’une enfant mort l’avait échangé contre un vivant. Cet enfant s’est trouvé être celui-là même que la Reine avait abandonné. Elle vient donc de condamner à mort son propre fils et souffre de cette terrible nouvelle. Roxelane souhaite alors tout révéler à Solyman. Sur son lit de mort Rustan a écrit une lettre prouvant sa culpabilité.
V, 7 Alvante confie à Solyman que c’est lui qui avait déchiré la lettre et donc mis à la portée de Rustan le cachet du Roi de Perse. Endeuillés et malheureux, les deux hommes signent la paix entre les deux royaumes. Au même instant, Acmat vient annoncer l’arrestation d’Osman qui confirme les propos de Rustan.
Cependant, Bajazet et ses soldats sont en train de rentrer dans la ville. Solyman demande à Acmat de les apaiser en reconnaissant son erreur de jugement.
V, 8 Orcambre apporte à Solyman une lettre de la reine qui a décidé de se suicider, atteinte par la douleur. Elle lui avoue dans cette lettre être la véritable mère de Mustapha. Sur les conseils d’Orcambre, Solyman se précipite pour tenter de l’en empêcher.
V, 9 Bajazet entre dans la ville avec une grande fureur guerrière et une envie de vengeance. Hermine intervient et annonce la mort de la Reine et le désespoir de Solyman.
Malgré les sages paroles d’Acmat et le désarroi de Solyman, Bajazet et ses compagnons entrent dans le palais avec la ferme intention de le détruire et de mettre à mort un grand nombre de personnes pour venger Mustapha et Despine.

Comparaison formelle des pièces §

La comparaison formelle des pièces permet de mettre en évidence les différences entre Le Soliman italien et les deux pièces « habillées à la française » par Mairet et d’Alibray. Si les deux auteurs ont transposé Il Solimano en alexandrins ils se sont aussi engagés par des partis pris esthétiques et dramaturgiques.

D’une part, les dramaturges français ont choisi de resserrer la pièce d’origine. Comme le montre les tableaux de présence98 des trois pièces. S’il y a 21 personnages chez Bonarelli il n’y en a plus que 16 dans ces deux pièces françaises. L’intrigue apparaît donc plus resserrée autour des personnages principaux qui évoluent à la cour du sultan turc. Mairet est le seul à avoir restitué à la Sultane son nom de Roxelane lui offrant une plus grande singularité99 et prouvant ainsi son travail préalable « d’historien ». Son texte est en effet très empreint de culture et de mœurs turques100. Il a cependant commis une erreur en nommant Bajazet le « Lieutenant et ami de Mustapha », puisque historiquement il s’agit du troisième fils légitime de Roxelane. Il rajoute aussi le personnage d’Hermine qui a le rôle d’une rivale passive face à Despine et qui cherche à favoriser le destin de Mustapha.

Nous pouvons éventuellement noter le jeu de mot opéré par d’Alibray qui modifie le nom de Despine en Persine. La jeune femme est alors d’emblée caractérisée par son pays d’origine.

La liste des « Acteurs » est présentée par les dramaturges selon un ordre différent. Habituellement,

on nomme d’abord […] les personnages doués d’autorité ou de prestige ; les suppléent ou les suivent d’autres héros de la pièce, ceux dont les tourments vont émouvoir ou les aventures amuser le spectateur, après eux, leurs frères, sœurs, parents, « maîtresse » ou « amants », dont la présence autour du héros est déjà un commencement d’exposé de la situation ; enfin les comparses [..] qui n’ont pas l’honneur d’être nommés mais dont la présence est requise sur scène […]. Cette hiérarchie, on le voit, s’inspire de l’échelle sociale du xviie siècle et ne coïncide pas nécessairement avec l’ordre des préoccupations techniques de l’auteur dramatique […]101.

Cependant, nous sommes surprise de constater que d’Alibray et Mairet qui se livraient à une adaptation de la pièce italienne aient pris soin de modifier l’ordre de cette liste. Il faut donc en conclure qu’elle révèle tout de même quelque chose sur les choix dramaturgiques. Les deux dramaturges français ont laissé la première place au sultan Soliman et les dernières aux personnages subalternes qui ne sont, parfois, même pas dotés de noms.

La place de Mustapha est, elle, particulièrement intéressante. Chez Mairet le personnage est placé sous le nom de son père, Soliman, ce qui laisse directement penser qu’il est de naissance noble et digne et ce qui annonce implicitement son destin tragique. Il acquiert en effet immédiatement sa place de héros tragique comme l’annonçait d’ores et déjà le titre de la pièce, Le Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha. L’auteur va même jusqu’à lui accorder la même présence scénique que le sultan. Le personnage est présent durant 13 scènes tandis que chez Bonarelli on ne le retrouve qu’à 6 reprises (contre 13 toujours pour Soliman) et il apparaît dans 9 scènes chez d’Alibray (contre 16 pour le sultan).

Chez notre auteur, Mustapha est placé dans la liste des acteurs, juste avant les personnages insignifiants. Le doute sur sa position sociale persiste donc. Il se distingue alors de Persine, fille du roi de Perse située juste après les personnages proches de Soliman. On peut aussi noter que Mairet comme Bonarelli présentent les hommes avant les femmes. Cela met au jour un autre type de hiérarchie sociale dans laquelle les hommes ont davantage de pouvoir que les femmes.

L’étude des tableaux de présence, avant même une lecture de la pièce, permet de déceler les alliances entre les personnages et de montrer que d’Alibray comme Mairet ont respecté les choix de Bonarelli. Les affinités entre Soliman et ses conseillers à savoir Rustan et Acmat sont fortement visibles et il en de même pour Persine et son père nourricier Alvante. On peut aussi constater que des liens se nouent entre Roxelane, Séline, Rustan et son conseiller Osman.

D’Alibray est celui qui semble rester le plus fidèle à la traduction de Bonarelli102. Toutefois, il préfère le dynamisme des dialogues, des échanges rapides et des stichomythies103 et retranche de la pièce les quelques longs récits que l’on trouve chez le dramaturge italien. Il y a donc peu de monologues dans sa pièce. Seuls quelques vers sont récités par un personnage lorsque les autres viennent de quitter la scène. C’est le cas d’Osman qui clôture l’acte ii de Persine à la fin de la scène 1 de l’acte iii ou de Soliman à la scène 2 du même acte. D’Alibray s’accorde donc avec Chapelain104 qui considère qu’il faut réduire au maximum les monologues et ne les utiliser qu’en cas d’extrême nécessité.

Le goût de l’action chez Mairet est marqué par les multiples entrées et sorties des personnages et par la division des scènes. Sa pièce constituée de 35 scènes, use de nombreuses ruptures de scènes laissant alors l’espace scénique vide105. Cependant Mairet ne va que rarement à l’encontre des règles classiques puisque « l’absence de liaison en dehors des fins d’actes, est en rapport si étroit avec le changement de lieu que, pour un classique, l’un implique l’autre »106 et d’ailleurs Chapelain en 1635 énonce que « Quelques uns ont désiré que les scènes de chaque acte fussent liées les unes avec les autres, et il est vrai que cela fait beauté et que par ce moyen la scène n’est jamais vide, mais cela n’est point nécessaire »107.

Comparaison des choix de composition dramaturgique §

D’Alibray a transformé la tragédie de Bonarelli en tragi-comédie. Il faut souligner que pour lui la simple modification d’un dénouement funeste par un dénouement heureux, permet de modifier la catégorie dramaturgique de la pièce. Notre auteur rapproche donc lui même sa pièce d’une tragédie à fin heureuse dans son avis Au Lecteur : « C’est à dire qu’au lieu d’une Tragédie pure, nous en faisons une meslée, que nous nommons Tragi-Comédie, (car les anciens n’y mettoient point de différence) ainsi je l’ay pratiqué en ramenant par une heureuse reconnoissance, Mustapha, presque de la mort à la vie. ». Il avait d’ailleurs déjà fait ce choix esthétique dans Le Torrismon et se justifiait ainsi :

Joinct que je suis en doute s’il est necessaire que la Tragedie finisse tousjours par les actions les plus funestes. La raison sur quoy je me fonde, outre l’expéience que j’ay souvent veuë du contraire, c’est que les maistres de l’Art appellent changement en la Tragedie non seulement quand elle termine en quelque malheur, mais aussi quand elle tourne en mieux, ce que nous nommons Tragi-comedie : Or selon cette regle je pouvois bien conclurre par quelque chose de moins triste, puisque je pouvois mesme conclurre par quelque chose de plus gay sans rien faire contre la Tragedie.108

D’Alibray affirme que l’on peut plaquer un dénouement heureux sur une pièce dont la structure est tragique et l’abbé d’Aubignac dans sa Pratique du théâtre109 semble s’accorder avec lui sur ce sujet puisqu’il définit la tragédie comme « une chose magnifique, sérieuse, grave et convenable aux agitations et au grands revers de la forme des princes » mais ne mentionne pas de règle concernant le dénouement de la tragédie.

Notre auteur applique donc sa théorie à la pratique en modifiant le dernier acte du Soliman de Bonarelli. Ce détachement est visible par le tableau de présence à la fin de l’acte iv et la rupture est consommée à l’acte v, scène 3 lorsque Ormène intervient auprès de la Reine pour lui révéler la véritable identité de Mustapha. C’est d’ailleurs cette scène a valeur de catastrophe110 qui différencie nettement la pièce de d’Alibray de celles des deux autres dramaturges puisqu’elle prouve la prédominance de la vraisemblance sur l’Histoire.

Mairet a lui fait le choix de mettre le lecteur, dès la scène 1 de l’acte i, dans la confidence de l’échange d’enfants laissant alors supposer que Mustapha est le fils de Roxelane et non celui de Circasse. On peut aussi remarquer, en comparant les résumés de ces deux pièces, que chez Mairet l’exposition111 se déroule sur le premier acte alors qu’il déborde sur le second chez d’Alibray. Le spectateur apprend dans le premier acte du Grand et dernier Solyman la visée ambitieuse de Rustan et sa jalousie envers Mustapha tandis qu’elle est seulement latente chez d’Alibray. De plus la scène dans laquelle Alvante déchire la lettre destinée à Mustapha a lieu dès la scène 5 de l’acte i alors qu’elle ne se produit qu’à l’acte ii, scène 5 chez d’Alibray. L’acte i de Mairet met donc en place tous les éléments de l’intrigue ; à la fois les adjuvants et les opposants à Mustapha mais aussi les opposants à l’amour entre les deux amants. Ce schéma actanciel112 met davantage de temps à se dessiner chez d’Alibray qui retranscrit Bonarelli. Cette fidélité à l’auteur italien, que nous avons déjà énoncée, est d’ailleurs un des arguments de Mairet pour discréditer son rival113.

On constate aussi que les deux auteurs ont voulu compléter le dénouement du dramaturge italien qui ne faisait aucunement mention du sort de Rustan après la reconnaissance de Mustapha en tant que fils de Roxelane et une fois le complot qu’il avait mené découvert. De nouveau, les choix de Mairet et de d’Alibray diffèrent. Selon Hélène Baby « le revirement du traître Rustan est motivé chez Mairet par la peur de l’Enfer : blessé dans la scène III, 13 par Bajazet, il agonise et craint les châtiments éternels. Dans la pièce de Dalibray, le revirement du traître n’est lié à aucun événement, et revendique sa propre gratuité. »114 Marc Villermoz dans son introduction au Soliman de Mairet précise aussi que la mort de Rustan, blessé par Bajazet, annonce la violence du personnage, qui à la fin de la pièce va embraser la ville. Or, quand un favori qui se sent menacé se suicide, nous sommes en droit de parler, à la suite d’Anne Ubersfeld, de « tragédie grotesque »115 . L’avis Au Lecteur du Soliman de d’Alibray permet, lui, de nous éclairer sur cette mort volontaire de Rustan. Bien que peu argumentée, elle a aussi pour but de clôturer le dénouement inachevé de Bonarelli et en devient alors un peu moins « gratuite ». Si l’on en croit notre auteur elle ne relève pas uniquement de l’inventio mais aussi de la dispositio de la pièce :

J’ay esté obligé de le faire mourir tant pour ne pas laisser la faute impunie, ce qui me sembloit un grand defaut, qu’afin que le changement de fortune de Mustapha en fust plein et plus admirable ; attendu que son bon-heu dependant de l’affection de son pere, de la possession de Persine, et de la perte de ses ennemis, la felicité estoit accomplie, quand il obtiendroit ces trois points. Car de faire une réconciliation de Rustan avec Mustapha, cela est bon pour les Comedies […] ; J’ay donc mieux aymé qu’il se tüast dans la rage ordinaire à ceux de son païs, voyant ses desseins avortez, et qu’il ny avoit plus de jour à son salut.116

Notre auteur évoque donc ici deux arguments : la valeur cathartique morale du théâtre liée au plaisir du spectateur.

outre le dessein que j’avois faisant une Tragi-Comédie du Soliman, c’est à dire, punissant le coupable et sauvant l’innocent, la perte duquel selon Aristote excite notre indignation contre le Ciel mesme, qui est une chose horrible, outre dis je le dessein que j’avois d’instruire aucunement à la vertu, et de retirer du vice par l’espoir de la recompense et de l’apprehension de la peine, les deux grands Maistres de nostre vie ; J’ay cru encore qu’apres qu’on se seroit senty offensé des malices de Rustan et affligé des miseres de Mustapha, lors qu’on apprendroit la mort de l’un, et qu’on verroit le bon heur de l’autre, on en recevroit une joye d’autant plus pure […] que ce second mouvement nous estoit une nouvelle preuve, que nous sommes gens de bien et veritablement amateur de la justice.117

Comme Lucrèce qui parlait de la poésie comme d’un miel qui permet l’absorption d’un remède plus amer, d’Alibray choisit de « surprendre l’imagination du spectateur […] pour le mieux conduire sans obstacle à la créance que l’on veut qu’il prenne en ce qui lui est représenté »118. Mais cela ne peut se faire que par une action mimétique et vraisemblable, comme il l’explique longuement dans son avis Au Lecteur. Le choix du suicide est donc justifié par la violence de caractère supposée des orientaux et est nécessaire au dénouement total de l’intrigue. Nous pouvons considérer que d’Alibray a tout de même opté pour une solution un peu facile en se rattachant in extremis à l’un des topos de l’imagerie orientale119 même si cette mort reste cohérente avec le personnage de Rustan caractérisé par sa fureur et de machiavélisme.

Mairet modifie quelque peu le dénouement de la pièce italienne en se servant, lui aussi, de cette imagerie. Il met l’accent sur la violence et l’ironie (qui deviendra une ironie tragique) du despote oriental en multipliant les faux espoirs envers les deux amants, ce qui est d’ailleurs un des ressorts de la tragi-comédie. Le dénouement de Bonarelli, lui, sacrifiait davantage à « l’esprit horrifique qui traverse la tragédie à la charnière du xvie et du xviie siècle »120 puisque à la fin de l’acte v, la tête coupée de Despina continue à s’exprimer de manière macabre.

Étude dramaturgique du Soliman de d’Alibray §

Une pièce classique et régulière §

La structure interne de la pièce §

Dans les années 1630, la tragi-comédie, connue pour sa modernité et son irrégularité semble se plier de plus en plus aux normes classiques. C’est ce que nous pouvons déjà constater dans le Clitandre de Corneille (1632) puis dans Le Cid (1637). Pour Lancaster notre pièce prend en considération les règles classiques et se conforme aux trois unités imposées par Richelieu en 1630121. À première vue déjà, nous remarquons que d’Alibray a transposé la pièce italienne, selon les convenances françaises, en alexandrins, vers noble par excellence et que notre auteur refuse l’hétérométrie.

Force est aussi de constater que le resserrement du temps historique est accompagné d’un respect de l’unité de temps et d’une adéquation avec le vraisemblable. Pour prouver que sa pièce se déroule en une seule journée, d’Alibray ponctue son récit d’adverbes et d’expressions temporelles telles que « aujourd’huy », « la journée », « dés la pointe du jour », « dans une heure », « ce matin », « devant qu’il soit une heure », « tout à l’heure », « en ce jour », « dés ce jour ». Après avoir élagué le texte de Bonarelli de ses longs récits, il fait tout de même perdurer le récit rétrospectif de Persine qui évoque à l’acte i scène 3 et à l’acte ii scène 5 sa rencontre avec Mustapha. Notre auteur rend alors plus vraisemblable les sentiments des amants qui se sont déjà rencontrés à plusieurs reprises122 dans un hors-scène plus lointain.

La rapidité de l’action découle aussi des ellipses temporelles qui viennent ponctuer la pièce. On peut supposer qu’il y en a une dès l’acte i, scène 4 puisque dans cette scène, Séline semble favoriser les desseins de Rustan. Les deux personnages ont donc pu s’entretenir auparavant afin que Séline amorce la machination prévue par Rustan en rendant les sentiments de la Reine envers son fils plus acerbes. Une autre ellipse temporelle a lieu entre la scène 2 et la scène 3 de l’acte iii. Entre ces deux scènes, Osman a en effet eu le temps d’apporter à Rustan les papiers déchirés par Alvante et le traître a pu imaginer un stratagème qui ne sera révélé qu’à l’acte v123. Le changement de lieu à la scène suivante entraîne une autre ellipse qui permet à Soliman d’écrire et de faire envoyer un message à son fils afin d’exiger son retour au palais. Enfin la dernière ellipse s’accompagne d’une entorse à la dramaturgie classique. En effet, pendant le hors-scène entre la dernière scène de l’acte iv et la première scène de l’acte v, les deux amants de se sont réconciliés. Cette ellipse narrative et temporelle est très fortement marquée par l’absence de changement du personnel dramatique entre ces deux actes. Il s’agit pourtant d’une règle dramaturgique importante car selon l’abbé d’Aubignac :

si la dernière scène d’un acte était liée avec la première du suivant, ce ne serait pas deux actes, vu qu’il n’y aurait pas de moyen d’en marquer la distinction en un lieu plutôt qu’en l’autre.124

D’Alibray imite Bonarelli en reprenant un espace large qui lui permet de respecter l’unité de lieu.125 Toute la pièce se déroule dans la ville d’Alep126. On reconnaît toutefois assez nettement deux espaces qui correspondent à l’intérieur du palais de Soliman et à l’extérieur. Nous pouvons alors supposer que le dramaturge subdivise ces deux grands espaces.

À l’intérieur même du palais nous imaginons facilement une distinction entre les espaces privés et les espaces publics : les scènes qui se déroulent en présence de Soliman peuvent avoir lieu dans une grande salle de conseil et les scènes où se trame le complot, dans des appartements privés. À l’extérieur du palais il y a le camp de Mustapha ainsi que d’autres lieux dans lesquels Persine et Alvante s’entretiennent127 et où Mustapha retrouve ses alliés128. Il ne faut pas oublier la présence de la prison, où est emmenée Persine à la scène 6 de l’acte iv, à proximité du palais. Toutefois, ces changements de lieux ne sont que de simples déductions car notre auteur est avare en didascalies qui pourraient nous permettre d’imaginer plus précisément l’espace scénique. Il préfère faire appel à notre imagination visuelle.

Nous sommes donc amenée à penser que la pièce de d’Alibray nécessite à l’intérieur et à l’extérieur du palais deux à trois compartiments. Si nous nous rapportons aux gravures du Mémoire de Mahelot, deux solutions semblent possibles. D’une part le metteur en scène pouvait juxtaposer les compartiments pour réaliser un décor simultané. La Mesnardière propose que :

si l’Avanture s’est passée moitié dans le Palais d’un roi en plusieurs appartements, et moitié hors de sa Maison […] ; il faut que le grand du Théâtre […] serve pour tous les dehors où ces choses ont été faites ; et que les Renfondremens soient divisés en plusieurs Chambres, par les divers Frontispices, Portaux, Colonnes, ou Arcades.129

Mais dans les années 1635 le décorateur usait aussi de tapisseries sur lesquelles étaient peintes un décor. Cette dernière solution semble la plus à propos pour notre pièce puisque les changements d’espace sont réguliers et les lieux contigus. Le décor fait alors partie de la surprise et suggère une esthétique d’un monde en mouvement.

La pièce évoque aussi des hors-scènes tels que la Perse, avec qui Soliman est en guerre, ainsi que la région d’Amasie d’où revient Mustapha dans la scène d’ouverture130. Persine dans son récit rétrospectif de l’acte ii scène 5 fait également mention de son propre campement131.

Pour ce qui concerne l’unité d’action, d’Alibray s’attache à suivre l’unité de péril. Il s’agit alors d’un autre argument pour justifier la diminution du nombre d’acteurs. Plus l’action est centrée autour de quelques personnages, plus le spectateur est attentif à ce qui se joue devant lui. Le complot de Rustan et de la Reine est l’action principale de la pièce. Elle s’appuie sur une dimension politique, puisque les deux protagonistes mettent en place de nombreux stratagèmes pour faire imaginer un péril d’État à Soliman :

        Je crains qu’un scelerat

N’ai tramé dessous vous quelque noir attentat,

Et par vostre trespas n’occupe cét Empire,

Où son ambition depuis long-temps aspire (Acte ii scène 5 vers 407-410)

L’action principale est assortie d’une action secondaire qui vient l’étoffer : bien entendu, il s’agit des sentiments éprouvés par Mustapha et Persine. Cette intrigue amoureuse vient simplement nourrir l’action principale et est considérée comme un épisode au sens aristotélicien par notre auteur.132

La pièce de d’Alibray est donc totalement cohérente dans sa structure interne et répond aux exigences énoncées par Chapelain dans son Discours de la Poésie représentative133 :

Dans le premier Acte, les fondements de l’histoire se jettent. Dans le second, les difficultés commencent à naître. Dans le troisième, le trouble se renforce. Dans le quatrième, les choses sont désespérées. Dans le cinquième, le désespoir continuant, le nœud se démêle par des voies inespérées et produit la merveille.

Pour Lancaster, sa seule erreur est de ne pas avoir mis le spectateur ou le lecteur dans la confidence de l’échange d’enfants entre Circasse et Roxelane134. Cependant, d’Alibray s’en défend une fois encore dans son avis Au Lecteur et prétend que la dispositio est parfaite en ce point :

j’ay changé la reconnoissance de Mustapha doublement, et en sa cause et en son effect : car au lieu que [Bonarelli] la faisoit venir de certaines femmes qui suivoient incessamment Mustapha sans qu’il sçeut pourquoy, j’ay creu qu’il estoit plus seant qu’Ormene que je feignois son pere Nourrissier, et qui par cette consideration pouvoit ne l’abandonner jamais, se trouva tout à propos pour donner jour à cette reconnoissance. Ce qui m’a paru d’autant mieux que par ce moyen on n’avoit point recours au dehors, mais à un personnage qui faisoit partie du sujet.135

Le dénouement de la pièce est inattendu puisqu’il est le résultat d’une péripétie (aussi appelé coup de théâtre) qui provoque la surprise du spectateur et « produit la merveille »136 D’Alibray transforme donc Le Soliman de Bonarelli en une « tragédie » complexe à reconnaissance et c’est ce qui constitue selon Heinsius « la seule Fable qui soit absolument parfaite »137. Nous constatons cependant que notre auteur s’éloigne d’Aristote en procédant à une reconnaissance par signe138. En effet la Reine reconnaît Mustapha comme son fils uniquement quand Ormène lui assure avoir vu sur son corps une cicatrice en « forme de Croissant » à la scène 3 de l’acte v (vers 1414-1417). Toutefois, ce signe n’est pas montré sur le théâtre ce qui contribue à redonner un peu de dignité à la scène puisqu’Aristote préfère les reconnaissances qui « naissent d’une péripétie » aux « reconnaissances obtenues à titre de preuve »139 qui apportent à la pièce une dimension encore plus spectaculaire.

La figure du héros §

Nous pouvons nous demander quel personnage incarne au mieux dans cette pièce la figure du héros. Selon Jacques Scherer « Le héros classique est jeune ; […]. D’autres prestiges s’ajoutent à ceux- là : […] le héros de théâtre doit briller par son courage et sa noblesse »140. Si Mustapha comme son père semblent posséder ces deux dernières qualités, le fils du sultan est favorisé par la vigueur de l’âge  :

Mille rayons de feu lui servoient d’ornement,

Et son oeillade estoit de tant d’attraicts pourveuë,

Que tout aus mesme instant il m’esbloüit la veuë, (vers 516-518)

tandis que son père est invité à « [aimer] le repos que son âge desire »141.

Si le héros tragique doit être malheureux, lequel de ces deux personnages doit on considérer comme le plus à même de susciter la pitié ? Soliman, qui, manipulé, craint pour son pays et n’assume que difficilement son rôle de souverain et de père en même temps ? Ou Mustapha qui renonce, du moins pour un moment, à son amour pour la fille du roi de Perse au nom de son devoir et dont les qualités « deviennent dans la bouche de [Rustan] un motif de culpabilité et un sujet de crainte »142 ?

Tandis qu’Acmat formule le conflit interne du sultan :

Faut-il qu’un Roy si sage, et si plein de clemence,
Condamne à mort son Fils sans oüyr sa deffence !
Son Fils, dis-je, ô doux nom ! qui marque le lien
Que la Nature a mis de vostre sang au sien.
Les escadrons des Roys, et lerus puissans asyles,
Sont au prix des enfans des forces trop debiles. (vers 1047-1052)

Mustapha illustre avec brio le courage et la noblesse de cœur associés à la noblesse de sang et se soumet à l’autorité royale de son père. Il ne peut rejeter la mission qui lui a été confiée sous peine de perdre l’estime de son pays et par conséquent celle de sa bien-aimée de qui il ne serait plus l’égal. Octave Nadal pense que pour un héros « l’amour est subordonné à la gloire, disons aux intérêts qui s’attachent au pouvoir. Les femmes autant que les hommes sont bien décidés à ne pas perdre la tête, à ne pas s’embarrasser d’un amour coûteux à leur ambition mais à s’en inspirer, ce qui les aident à y parvenir »143.

Soliman est le personnage qui occupe le plus l’espace scénique tandis que Mustapha est davantage un personnage absent dont on parle. Si l’abbé d’Aubignac considère que « les principaux personnages doivent apparaître le plus souvent et demeurer le plus longtemps qu’il est possible sur le théâtre »144, Jacques Scherer rappelle qu’en ce qui concerne le héros on trouve deux situations : « la première consiste à le montrer tout le temps, ou du moins le plus souvent possible, à prodiguer sa présence, la seconde, plus subtile, consiste à ménager les apparitions du héros, à ne le faire paraître que rarement, en utilisant le reste du temps à parler de lui ou de ses desseins, pour mieux préparer les scènes où il figure »145. Même si le titre de la pièce suggère que Soliman est le héros, nous pouvons facilement considérer que cette pièce en comporte deux, dans le sens où le fils assume les qualités royales que le Père ne peut avoir et inversement. Les deux personnages illustrent chacun des conflits intérieurs et des passions différentes, qui sont par ailleurs les vrais obstacles de la pièce146.

La question du genre §

Le respect des trois unités de la dramaturgie classique nous invite à nous interroger sur le genre même de notre pièce. La tragi-comédie est un genre théâtral qui pose certains problèmes de définition. Nous pouvons donc la considérer comme un genre souple et irrégulier. Certains considèrent qu’il faut y mêler les plus beaux éléments de la tragédie et de la comédie, pour Ogier, la tragi-comédie met en scènes « tantôt [des] affaires sérieuses, importantes et tragiques et incontinent après [des] choses communes, vaines et comiques » mais pour d’autres critiques ou dramaturges, tel que notre auteur, la tragi-comédie n’est rien d’autre qu’une tragédie à fin heureuse. Nous allons donc essayer de voir dans quelles mesures notre pièce doit se rattacher à l’une ou l’autre de ces définitions.

Les différentes formes de tragique dans la tragi-comédie §

Si d’Alibray parle de sa pièce comme une tragédie à fin heureuse c’est qu’il a bien conscience d’utiliser une trame dramaturgique à tonalité tragique.

D’une part, comme on vient de le voir, notre pièce respecte, sur le modèle de la tragédie, l’ensemble des règles classiques ce qui constitue une forme de tragique dramaturgique. De plus, dans une approche plus stylistique, nous constatons que d’Alibray vise avant tout la simplicité et l’effet avec des vers proches de la prose qui sont le plus à même d’« imprim[er] dans nos coeurs une si forte aversion [des faits que nous voyons représentés], qu’elle est capable d’estouffer tout ce que nous pourrions jamais concevoir de semblable »147.

Quand je t’invite à la lecture du Soliman, ce n’est pas à un Jardin mais à une Scene Tragique que je t’invite. Tu n’y trouveras point, pour ainsi parler, ces riches canaux de cristal et de marbre qui ravalent le prix et l’éclat des eaux qu’ils reçoivent, mais bien des pensées qui coulent d’une veine naturelle […].

Cependant notre auteur ne rejette pas totalement l’ornement poétique qui permet de créer le sublime et au travers de ses imprécations, Persine, qui croit que Mustapha l’a reniée, devient une véritable amante tragique : « O trois et quatre fois Persine infortunée ! » (vers 649) ; « O Ciel ! injuste Ciel ! que fais-tu de ta foudre ! / Laisses-tu les meschants sans les reduire en poudre ! » (vers 697-698), « Sus donc cœur imprudent, sus donc ame coupable » (vers 725).

De surcroît, Le Soliman, emprunte à la tragédie une isotopie qui mentionne l’inéluctabilité du sort : « fatal », « sort », « destin », « fortune », « tragique », « à la mercy du Sort », « presage », et la noblesse de cœur et d’esprit «  sublime », « grand », « courage », « coeur », « téméraire », « puissant », « constance », « merite » ; mais aussi des vers qui font office de maximes, de sentences tels que :

Car quoy que le Roy feigne, on tient cette maxime,
Qu’un vieux Roy, de son fils, hait la trop grande estime. (vers 81-82)
Pour vivre et pour régner, tout se fait, tout s’excuse. (vers 238)
Mais l’homme sage doit toute chose tenter,
Pour connsoistre son mal, afin de l’éviter :
Qui craint que dedans peu son nauffrage n’arrive,
A recours promptement à la prochaine rive. (vers 383-386)

Le Soliman de d’Alibray, met en scène un sujet historique qui se déroule sous le règne de Soliman II148. La pièce est donc uniquement composée de personnages de haut rang. Cette homogénéisation du personnel dramatique autour des personnages de pouvoir est un des ressorts de la tragédie qui favorise la mise en place d’une intrigue politique et tragique. Le Soliman introduit de différentes manières un péril d’état. D’une part à travers la guerre contres les Perses (même si la victoire du peuple turc semble se dessiner dés les premiers vers149), mais aussi dans le complot de Rustan. Le gendre de Soliman souhaite prendre la place de Mustapha et accéder au pouvoir, c’est     un fin calculateur qui évalue les retombées de ses actions et sait trouver les bons arguments pour manipuler le sultan150. Il s’appuie sur le fait que « l’on tient cette maxime, / Qu’un vieux Roy, de son fils, hait la trop grande estime » (vers 78-79). On peut alors sans nul doute le qualifier de machiavélique.

La question du pouvoir est donc plus qu’évoquée dans notre texte et est surtout représentée par la figure du sultan, qui ouvre et clôture la pièce. Le combat entre les Perses et les Turcs permet de créer une forme de tragique de la violence issue du péril de mort mais c’est aussi un prétexte à mentionner les valeurs guerrières, bien connues de Soliman le Magnifique mais aussi de son fils, Mustapha :

Mais, Sire nous devons quant et quant avoüer,
Que louer Mustapha c’est aussi vous loüer :(vers 55-56).

Nous ne pouvons absolument pas nier que l’intrigue du Soliman se noue dans une même famille, dans une atmosphère de jalousie, d’envie et de vengeance. Or, c’est, selon Aristote, quand « les événements se passent entre personnes amies ; que, par exemple, un frère donne ou soit sur le point de donner la mort à son frère, une mère à son fils, un fils à sa mère, ou qu’ils accomplissent quelque action analogue »151 qu’ils sont le plus à même d’exciter les passions. D’ailleurs, Corneille dans son Discours de la Tragédie en 1660 dira que « C’est un grand avantage pour exciter la commisération que la proximité de sang et les liaisons d’amour et d’amitié entre le persécuteur et le persécuté » et que cela constitue « un sujet merveilleux pour la tragédie »152. De surcroît le péril de mort du héros que nous avons évoqué précédemment est doublé par l’évocation d’un matricide et d’un parricide. En effet Rustan qui convoite le pouvoir fait croire à Soliman que Mustapha risque de le détrôner afin que le sultan condamne son fils à mort ; et Roxelane pensant que le Prince est le fils de Circasse participe elle aussi au complot menée par son gendre.

Toutefois, dans notre pièce cette forme du tragique est aussi mis à distance puisqu’aucune scène de combat n’est représentée sur le théâtre et qu’aucun personnage n’est tué. En effet, la mort de Rustan ne peut pas rentrer dans cette catégorie puisque comme on l’a déjà vu elle est sujette à caution153. Le pôle terrifiant des tragédies du début du xviie siècle tend donc à s’atténuer dans la tragi-comédie. D’ailleurs, cette mise à distance du côté horrifique a un impact dans les tragédies de la seconde moitié du siècle et Racine reconnaît en 1671 dans la préface de Bérénice que « ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une Tragédie »154.

Les personnages qui évoluent autour de la famille royale ont aussi leur place dans une pièce à caractère tragique. Adraste a le rôle de confident, Alvante et Ormène ceux de protecteurs. Rustan, quand à lui, incarne comme on l’a vu, la figure de l’opposant voire de l’anti-héros qui, par son machiavélisme, s’inscrit tout à fait dans le registre tragique. Guidé par son hybris il incarne le thème politico-moral du personnage victime de son désir de vengeance et de son avidité du pouvoir :

[…] un nouveau venu prendre
Le premier rang d’honneur où je devois pretendre ? […]
Pourquoy donc s’usurper, et prendre insolemment
Un pouvoir qui n’est deu qu’à Rustan seulement ?
Mais non, n’en parlons plus, j’en auray la veangeance :(vers 285-293)

Il participe à la mise en place du tragique puisque son complot contre le Prince « vise à l’assouvissement des passions […] au mépris de toute conduite morale. »155 et qu’il s’en prend aussi à un couple d’amants justes et totalement innocents.

Nous constatons aussi que les personnages principaux de notre pièce sont en proie à des événements qui les dépassent ce qui provoquent chez eux des sentiments passionnels qui définissent leur ethos. En effet, selon Aristote156, le caractère d’un homme se définit

par des traits fixes qui relèvent de son sexe, de sa condition sociale, de son âge, […] mais il est aussi constitué par ce qui relève du pathos, c’est à dire par ces mouvement temporaires qui sont les passions, certaines passions étant plus propres à l’homme qu’à la femme, au jeune homme qu’au vieillard, au roi qu’à l’esclave, au bon qu’au méchant, etc.157

Dès lors, il semble cohérent que Soliman, tyran turc, soit emporté par sa passion du pouvoir aussi appelée libido dominandi lorsque Rustan et la Reine lui apprennent que Mustapha se serait allié avec l’ennemi afin de pouvoir le renverser, mais que ses sentiments de père le pousse à vouloir faire preuve de tempérance et de jugement. C’est d’ailleurs à cette seconde attitude que l’incite le juste Alvante158. De la même manière, Persine aveuglée par sentiments souhaite se venger. Mustapha, à l’inverse, incarne le courage et l’innocence jusqu’au bout puisqu’il ne semble jamais dépassé par ses passions. Ne craignant ni la mort ni le supplice, il avance à vers l’échafaud avec courage et dignité :

Avançons donc, Persine et courons avec joye,
Où par arrest du Ciel un Pere nous envoye . (vers 1349-1350)

Notre pièce a donc pour but d’émouvoir mais aussi d’instruire le spectateur qui doit se « purger » des passions qu’ils voient représentées sur scène. Cette dramaturgie des passions, souvent rattachée à la tragédie, incite le spectateur à la vertu et nous rappelle que d’Alibray souhaitait laisser une grande place à la morale dans son Soliman

Enfin, l’ombre qui plane sur le dénouement heureux de notre pièce participe aussi à créer une forme de tragique. En effet, même si le mariage entre Persine et Mustapha signe la paix entre les Perses et les Turcs, l’union n’est pas célébrée sur scène et un doute sur sa réalisation persiste : le dénouement reste ouvert. La Princesse qui occupe pourtant dans la pièce une grande partie de l’espace textuelle159, ne prononce que quatre vers à la dernière scène de la pièce, tandis que tous les autres personnages s’exclament160. Il est alors difficile de savoir si elle accepte réellement cette union. D’ailleurs, Mustapha interroge la jeune femme :

Mais quelle triste nüe obscurcit ton visage ?
Persine, fuyrois-tu cét heureux mariage ?
Ou si tu ressentant de ton premier courroux,
Tu m’estimes coupable, et me hays pour espoux ? (vers 1669-1672)

La réponse de Persine se fait courte et peu précise :

Plutost ton innocence est tout ce qui me trouble :
Par elle, mon erreur s’augmente et se redouble ;
Si bien que je me juge indige de l’honneur
Que me fais maintenant nostre commun Seigneur (vers1673-1676)

Elle semble avoir des remords de ne pas avoir cru son amant fidèle. Puisque sa noblesse de cœur ne lui paraît donc plus digne du rang de Mustapha, doit-on comprendre qu’elle refuse finalement ce mariage ? Quoiqu’il en soit ce dénouement n’est pas totalement heureux mais il ne peut pas non plus être caractérisé de funeste. Dès lors, il se situe à la frontière entre les genres de tragédie et de la tragi-comédie.

Toutefois, même si la constitution du Soliman de d’Alibray apparaît comme régulière et que notre auteur a su laisser dans sa pièce une large place aux différentes formes de tragiques, il a souvent recours aux procédés tragi-comiques afin de divertir ses spectateurs et plaire à son public.

Les ressorts de la tragi-comédie §

D’Alibray reprend à son compte un certain nombre de topos tragi-comiques de manière plus ou moins visibles dans sa pièce.

D’une part, comme on l’a déjà vu, le dynamisme participe à la création du spectaculaire.

Ce jeu est renforcé par la présence d’objets qui passent dans les mains des personnages et permettent la création de l’intrigue. On notera bien évidemment le rôle de la lettre de Persine accompagnée du cachet du roi persan, déchirés par Alvante à la fin de l’acte ii et soigneusement récupérés par Osman. Ces papiers sont l’instrument premier de la machination de Rustan.

L’épée est aussi très présente. Elle est le symbole de la valeur guerrière de Mustapha à l’acte ii scène 5 mais aussi celui de son innocence et de son courage. C’est en effet en rentrant désarmé au palais de son père à l’acte iv scène 6 que Mustapha veut prouver à Soliman qu’il n’a rien tramé contre lui :

Mais afin que mon Pere avec plus d’asseurance
Sur ce flanc desarmé lise mon innoncence,
Emporte cette espée, et vas pres de la Tour,
Ou si tu veux, au camp, attendre mon retour. (vers 1219-1222)

De plus, cet objet est souvent associé à une métaphore phallique qui renvoie aux valeurs que nous avons déjà énoncées. Toutefois, lorsque Mustapha lâche son épée devant Persine à l’acte ii, scène 5, on peut éventuellement y lire la soumission de l’homme au regard de la femme aimée :

O Dieu ! que puis-je plus ! j’apperçoy mon vainqueur !
Oüy, Madame, je rends et l’espée et le coeur,
Tous deux ils sont à vous ;[…] (vers 542-544)

D’ailleurs, l’arrivée de Mustapha au palais de Soliman à l’acte iv est différée par l’intervention de Persine. C’est donc sans arme que Mustapha va subir la colère de son amante :

Que les armes par toy sont justement quittées,
Puis qu’elles en estoient indignement portees !
Qu’à bon droit tu deffends qu’on ne te suive pas,
Ferois-tu bien le Prince ayant le coeur si bas ? (vers 1223-1226)

Finalement Mustapha quitte à chacune de ses rencontres avec la fille du roi de Perse son habit de valeureux guerrier pour celui de l’homme galant et de l’amant. D’ailleurs, Persine elle aussi, n’est pas vêtue de son déguisement de soldat lorsqu’elle s’adresse à Mustapha. Effectivement, lors de leur première rencontre, Persine « leve [son] armet [et] hausse [sa] visière »161 et, la seconde fois, la figure féminine de Persine et son identité ont d’ores et déjà été découvertes par Soliman à l’acte iv scène 1.

Le travestissement de la jeune femme, topos tragi-comique par excellence, est ici justifié par l’audace et la vaillance de Persine à qui l’auteur prête des qualités guerrières et militaires habituellement réservées aux hommes :

Faisant une action si fort deraisonnable,
Je perds de mon dessein l’effet le plus loüable,
Et rends ma hardiesse et ce deguisement,
Au lieu d’estre loüez, dignes de chastiment (vers 93-96)

D’Alibray semble croire à la capacité d’action de son personnage féminin qui peut, par certains côtés, prendre la place du héros. Cependant Persine, comme beaucoup de personnages féminins au théâtre, est guidée par la passion et par ses sentiments. Elle ressemble à ces « héros de roman engagés dans des aventures qui avaient pour fin la conquête amoureuse »162 :

Apprends, que le subjet qui me tira d’Arsace,
Ne fut pas d’espier les desseins de la Thrace :
Mais qu’un beaucoup plus noble et plus fort mouvement
M’a fait venir icy sous cet habillement ;
Un mouvement d’amour, que tu croiois de la hayne. (vers 125-129)

C’est d’ailleurs pleine de désespoir et avec la volonté de mourir qu’elle se rend au palais de Soliman. C’est donc finalement la faiblesse du héros qui ne vit que dans sa relation amoureuse qui est mise en avant.

Le travestissement de Persine est aussi l’occasion pour d’Alibray de jouer avec les topos tragi-comiques en prouvant la faculté du genre à s’auto-représenter.

Lorsque Persine est amenée en tant que prisonnière devant Soliman, ce dernier ne voit en elle qu’« un jeune homme ».On voit donc s’opposer les personnages de la Cour de Soliman, qui interpellent Persine par le pronom personnel masculin « il », et Alvante qui reconnaît bien entendu la jeune femme qu’il a élevée. Elle est finalement reconnue par l’attribut féminin premier, à savoir les cheveux :

                Ces cheveux
Qu’elle serre au dedans entortillez par noeuds : (vers 1156-1157)

La Mesnardière qui, dans sa Poétique de 1639, défend la suprématie de la tragédie jugera qu’il ne faut pas « approuver ces duretés d’imagination qui font que l’un des personnages n’en reconnait pas un autre […] à cause qu’il est travesti […] ».

Cette scène 3 de l’acte iv, qui constitue une scène de jugement fortement attendue par le public est donc ici assez absurde et totalement ancrée dans le genre tragi-comique. Elle tranche complétement avec la scène des conseillers à l’acte iv scène 1 dans laquelle Acmat et Rustan avancent des arguments pour prouver l’innocence ou la culpabilité de Mustapha ; chacun de ces arguments est alors désamorcé par le personnage rival.

De plus, cette scène de reconnaissance se joue à partir de faux arguments. Au départ, Persine est soupçonnée, plus ou moins justement, d’être un espion perse. Or, le lecteur sait bien que la jeune femme s’est livrée en espérant mourir devant les yeux de son amant. Une fois son identité découverte elle ne veut pas énoncer les vrais raisons de sa présence et c’est Alvante qui malgré les recommandations de la jeune fille163 révèle au grand jour les sentiments de Mustapha et de Persine :

Seigneur, le vray subject, et qu’elle a voulu taire ;
Est tel qu’il esteindra toute vostre colere ;
C’est l’amour qu’elle porte au Prince vostre ainé,
Soubs la foy de l’hymen entr’eux deux destiné.

Soliman qui craint la trahison de son fils croit alors que Mustapha s’est allié avec les Perses (d’ailleurs le thème de l’amante ennemie est aussi un topos exploité régulièrement dans les tragi-comédies). Appuyé par Rustan, il condamne injustement Persine en croyant son raisonnement fondé :

Voilà cet innocent qu’Acmat vouloit deffendre !
Le crime est averé, Sire, n’en doutons point,
Voilà comment ce fils avec le Perse est joint,
Voilà sa trahison. (vers 1172-1175)

Cette scène ne fonctionne donc que sur les jeux d’illusions qui est un ressort récurrent de la pièce. En réalité, toute l’intrigue est basée sur de faux obstacles puisque Mustapha n’est pas le fils de Circasse mais bien celui de la Reine et n’a aucune intention de renverser son père. Du point de vue amoureux l’épisode raconté par Alvante à l’acte ii scène 5 est entièrement faux : le père nourricier de Persine n’a jamais rencontré Mustapha et ce dernier n’a donc jamais voulu renier celle qu’il aime.

La scène 2 de l’acte iv où apparaît le devin est construite sur un quiproquo qui emprunte sa tonalité à la comédie. Les paroles du devin créent une rupture de ton qui vient annihiler la tension dramatique puisque Soliman aveuglé par Rustan ne perçoit que la culpabilité de Mustapha au travers des sentences du prêtre, or le spectateur, lui comprend aisément que c’est le conseiller du sultan qu’elles désignent164.

Enfin, le dénouement du Soliman de d’Alibray est la partie de la pièce qui, selon les critiques, est la moins vraisemblable et la moins conforme aux règles classiques. Comme on l’a déjà vu, notre auteur s’en défend en démontrant que la merveille survient par un personnage interne à l’histoire. Toutefois, il est vrai que la catastrophe semble peu préparée et assez inattendue. Nous pouvons nous étonner que le personnage d’Ormène, qui comme le dit très justement notre auteur, en tant que père nourricier de Mustapha, « ne pouvoit ne l’abandonner jamais », ne soit pas intervenu plus tôt alors que le danger se rapprochait du fils du sultan. Cette catastrophe provoque inexorablement le retournement total de la Reine, qui est alors prête à tout pour sauver son propre fils165, mais indirectement aussi celui de Rustan qui fait le choix de se suicider. Cette reconnaissance permet une nouvelle fois à la tragi-comédie de s’auto-représenter puisque comme le genre l’indique, le lecteur s’attend à un dénouement heureux. Or, d’Alibray joue avec l’attente de son lecteur en créant une fausse tension dramatique et un jeu à partir de la fausse mort du héros en différant le retour des amants, envoyés à l’échafaud. Il faut en effet attendre la fin de la scène 4 de l’acte v pour savoir que la Reine a déjà demandé que l’on retarde l’exécution de Mustapha :

Seigneur, j’avois désja de moy-mesme mandé,
Que son supplice fuste quelque temps retardé ;
Craignant qu’on ne courust trop tard à sa deffence,
Quand vostre Majesté sçauroit son innocence (vers 1487-1490)

Ce n’est qu’à la fin de la scène 6, lors de laquelle Soliman s’est longuement inquiété du sort de son fils166, qu’Acmat aperçoit enfin Mustapha :

Seigneur, voicy la Reyne, et son Fils qu’elle embrasse (vers 1525)

Mais le dénouement tragi-comique n’est pas encore achevé puisque le mariage n’est annoncé qu’à la scène 9. L’ambassadeur de Perse intervient alors, inquiet du sort qui a pu être réservé à Persine, il vient demander la paix au nom de son Roi. Là encore. Le lecteur est alors en droit de se demander de quelle manière Tamas, personnage hors-scène, a pu être mis au courant de l’emprisonnement de sa fille167, mais aussi des sentiments qu’elle nourrit pour Mustapha. Lancaster parle d’ailleurs de l’intervention de l’ambassadeur comme un deus ex machina, ce qui prouve bien que cette scène est à la limite de la vraisemblance :

Au nom du Roy Tamas, mais au nom de vous mesme,
D’embraser le repos, et pour vous, et pour luy,
Que la faveur du Ciel vous presente aujourd’huy :
Vous sçaurez trop, Seigneur, de quelles belles flames
Se sentent consommer ces genereuses ames,
Donnez à leur ardeur seulement vos aveux
Et nos feux aussi-tost s’esteindront par ce feu : (vers1638-1644)

Si le dénouement matrimonial était attendu, nous notons avec quelle simplicité la paix entre les deux pays, qui s’entretuent depuis des années168, est signée. Sans négociation aucune, Soliman accepte la proposition de l’ambassadeur et dénoue l’intrigue politique.

La clémence est une vertu royale et en ce sens Soliman accomplit dans cette dernière scène une action noble et extraordinaire. Mais nous ne pouvons pas réellement parler dans le cas présent de vraisemblance extraordinaire puisque cette figure de pouvoir, incarné par le sultan, n’a cessé de changer d’opinion et d’avis durant la pièce, hésitant entre ses sentiments paternels et son statut de souverain. Si selon d’Alibray « ça esté un grand coup de maistre à [Bonarelli] [… de] faire naistre dans l’ame de Soliman des horreurs subites et inconnuës », l’instabilité du personnage et sa faculté à être manipulé, fait de lui un personnage de tragi-comédie et dénote d’une précarité dans la gestion du pouvoir.

Le Soliman de d’Alibray semble posséder un grand nombre de points communs avec la tragédie : personnel dramatique de haut rang, péril de mort et d’État, intrigue politique et recherche d’un ton porté par l’alexandrin, mais il joue aussi sur les ressorts tragi-comiques. D’Alibray a voulu à travers sa dernière œuvre théâtrale allier à la fois « la jouissance propre à la tragédie qu’avait analysée Aristote dans sa Poétique – provoquer du plaisir en faisant naître des émotions violentes » (en témoignent les nombreuses références de notre auteur à Aristote dans son adresse Au Lecteur) mais aussi engendrer une « méditation morale […] sur les inconstances de la fortune, la fragilité des choses humaines, [la justice et] les funestes conséquences des passions. »169 D’ailleurs en parlant de son dénouement dans son avis Au Lecteur, d’Alibray considère qu’on devrait « [en recevoir] une joye d’autant plus pure [… qu’il nous donne] une nouvelle preuve, que nous sommes gens de bien et veritablement amateur de justice ».

La proximité des deux genres permet de considérer la tragi-comédie comme un genre sérieux et explique pourquoi notre pièce peut selon le point de vue adopté être classée dans l’un ou l’autre genre. Comme le souligne Georges Forestier170, « durant le [xviie] siècle, 230 tragi-comédies ont été publiées. On n’en connait plus qu’une, Le Cid, dont Corneille a modifié plus tard l’appellation. Il prenait ainsi acte de la désaffection pour ce genre hybride » et annonce la suprématie de la tragédie dans les années 1640.

C’est probablement parce qu’en 1648 les critiques finissent par accepter la possibilité d’une tragédie à fin heureuse171, que la tragi-comédie a par la suite été presque abandonnée. Toutefois, nous pouvons la considérer comme la première marche vers la liberté théâtrale.

Ce genre hybride n’oppose pas de manière frontale le grotesque et le sublime mais joue avec le mélange des tonalités. Sa structure a peut-être en partie influencé le mélodrame et le drame romantique du xixe siècle. Selon Hugo dans la préface de Cromwell, ce genre cherche lui aussi à réconcilier les différents publics que sont la foule, les femmes et les penseurs en mettant en scène à la fois des passions, des caractères et des actions. Or, nous retrouvons déjà dans notre pièce « le plaisir des yeux » au travers du spectaculaire découlant de la rapidité d’actions et des jeux de scène ; « le plaisir du cœur » grâce à l’intrigue galante et « le plaisir de l’esprit » puisque la pièce joue avec les caractères : avec son habit de roi et de père, Soliman doit faire face à des sentiments contradictoires, les amants sont ennemis politiquement et le retournement de Roxelane est lui aussi intéressant.

Notre pièce possède une dimension historique de par son sujet (le complot de Rustan et de Roxelane contre Mustapha) et d’Alibray tire de son intrigue une valeur morale (la violence des passions, le respect du pouvoir…). Il prouve ses qualités littéraires dans la traduction de la pièce de Bonarelli mais aussi dans l’invention de certains passages (la reconnaissance, la mort de Rustan…) et, dans l’ensemble, par un respect de la vraisemblance. Sa pièce dépeint des sentiments (la vengeance, la haine, la jalousie, l’amour, les sentiments familiaux…) et acquiert une dimension humaine.

D’ailleurs, les critiques envers la tragi-comédie et le drame romantique sont similaires. On leur reproche souvent la confusion des styles et le mauvais goût. Pourtant ces deux genres dénotent le plus souvent une valeur morale, punissant le coupable et sauvant l’innocent. Ils mettent en scène des rebondissements inattendus, porteurs d’intensité émotionnelle. La tragi-comédie et le drame ne cherchent pas à représenter sur scène une humanité idéale mais plutôt à « apporter aux hommes de [leur] temps un message philosophique et social en accord avec les préoccupations contemporaines »172.

Enfin, force est de constater que la définition du drame romantique selon Victor Hugo173 est très proche de l’une des définitions de la tragi-comédie174 :

On le voit ; le drame tient de la tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l’art, comprenant, enserrant et fécondant les deux premières. […] De cette façon les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent et l’étincelle qui en jaillit, c’est le drame.

Note sur la présente édition §

Le texte a été établi à partir de la première édition du Solyman de Charles Vion d’Alibray, achevé d’imprimer en 1637 chez Toussainct Quinet à Paris et plus spécifiquement à partir de l’exemplaire de la salle de réserve de la Bibliothèque de la Sorbonne : RRA8 = 422

Description §

[I] LE/SOLIMAN/TRAGI-COMEDIE / vignette : armoiries de France / À PARIS, / Chez TOUSSAINCT QUINET, Au Palais, dans la/ petite salle, sous la montee de la Cour des Aydes./ M.DC.XXXVII/ AVEC LE PRIVILEGE DU ROY.

[III] -[XXVIII] : Au Lecteur

[XXIX] : Privilège du Roy

[XXX] : Les acteurs

pages 1 à 112 : Texte de la pièce, précédé à partir de la page 2, à chaque double page du titre suivant « Le Soliman, Tragi-Comédie. ». La première partie du titre se trouve sur les pages paires et la seconde sur les pages impaires.

Autres exemplaires consultés §

  • – 4Ê10918-1/1 (Bibliothèque Mazarine) : Le texte du Soliman est inclus dans un recueil collectif factice ayant appartenu à Nicolas Joseph Foucault. Cette indication est donnée par les armoiries présentes à la première page du recueil, mentionnant « Ex Bibliotheca Nicolai Joseph Foucault comitis consistoriani ». Nicolas Joseph Foucault (1643-1715) laissa des mémoires qui éclairent sur le rôle de l’intendant, statut qu’il avait acquis sous le règne de Louis xiv. L’ouvrage semble, d’après l’ex libris, « A mon ami le duc de Penthièvre », avoir été offert ou dédié à Louis-Jean-Marie de Bourbon (1725-1793) ou à son père Louis Alexandre de Bourbon (1678-1737), fils de Louis XIV et de Madame de Montespan. Même si les dates peuvent laisser croire qu’il aurait d’avantage appartenu à Louis-Alexandre, les conservateurs de la bibliothèque reconnaissent sur la reliure du recueil les armes de Louis-Jean-Marie de Bourbon.

Le texte possède un ex libris indiquant « par Bonarelli traduite et imitée par D’Alibray ». L’avis « Au Lecteur » et la liste des personnages sont postposés au texte.

L’exemplaire présente deux erreurs de pagination : entre les pages 16 et 18 le numéro de page indiqué est 71 ; après la page 88, on trouve une page 87 suivie d’une page 88. La coquille du vers 1358175 a été corrigée sous presse.

Le recueil contient d’autres pièces de Gillet éditées elles aussi chez Toussaint Quinet : Le Desniaisé (comédie, 1638), Sigismond duc de Varsav (tragi-comédie à la Reyne, 1646), Le triomphe des cinq passions (tragi-comédie, 1642), L’art de regner ou le sage gouverneur ( tragi-comédie, 1636).

Gillet de la Tessonnerie est selon Mouhy (1752), « Conseiller des Monnoyes, né en 1620. Il est l’Auteur de dix Piéces. Il n’avoit que 20 ans lorsqu’il publia les deux premieres, la belle Quixaire, Tragédie & l’Olicrete, Tragi-Comédie. Il étoit encore vivant en 1640. »

  • – YF-211 (BNF- Tolbiac) : Après la page 65, on remarque une erreur de numérotation: la page suivante est une seconde page 64 et il n’y a pas de page 66. Comme dans l’exemplaire précédent, il y a un problème de numérotation à la page 88. La numérisation de Gallica a coupé la fin du vers 1353. Cet exemplaire tout comme les autres qui suivront ne possède pas d’adresse Au Lecteur. De plus, et ceux pour l’ensemble des exemplaires suivants, Toussainct Quinet s’est probablement aussi octroyé le droit de modifier le Privilège du Roi que D’Alibray lui avait cédé. En revanche le cahier liminaire de la pièce est constitué d’ un Argument pour Le Soliman.

Cet exemplaire possède un changement de ponctuation par rapport à notre texte : v. 197 : C’est pourquoy je voudrois; qu’avecques plus d’adresse, […]

  • – YF- 619 ( BNF-Tolbiac) : après la page 88 suivent deux nouvelles pages 87 avant la page 89.
  • – YF- 304 (BNF-Tolbiac) : la pièce se situe dans un recueil avec un ex-libris aux armes de la famille Brulart176.
  • – GD-44262 (Bibliothèque de l’Arsenal, Paris) : N’est pas précédé de l’Argument pour Le Soliman.
  • – 4-BL-3572(2) (Bibliothèque de l’Arsenal) : Il s’agit d’un recueil dans lequel Le Soliman est précédé du Torrismon de Tasse (1636). La pagination non-continue entre les œuvres laisse supposer que la renommée de d’Alibray à la fin des années 1630 et le succès de ses pièces ont incité le bibliothécaire à relier ensemble les deux pièces et à faire croire à une nouvelle édition. Le choix de ces deux pièces est assez intéressant puisque l’auteur fait mention dans l’avis Au Lecteur du Torrismon de la seconde pièce et en réponse à son concurrent, Mairet177. Il faut noter que cet exemplaire du Soliman a connu des corrections sous presse pour les coquilles concernant la liste des acteurs et pour le vers 1358.

Après la page 88, on trouve à nouveau une page87 suivie d’une page 88.

L’exemplaire ne possède pas d’Argument pour Le Soliman.

  • – Édition de 1642 : GD-42102 (Bibliothèque de l’Arsenal) : La pièce possède le privilège à Toussainct Quinet. Sur la page de titre, on peut remarquer qu’un nouveau titre a été donné à la pièce : Le grand Soliman et que le texte a été édité : A PARIS, / Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais.

La coquille du vers 1358 a été corrigée.

Cet exemplaire ne possède pas d’Argument pour Le Soliman.

Tous les exemplaires ne possèdent pas le même cahier liminaire : Au Lecteur, Privilège du Roy, Argument pour Le Soliman178.

L’exemplaire le plus curieux est celui que nous avons choisi de reproduire. Il s’agit de l’unique exemplaire dans lequel le Privilège du Roi est d’abord attribué à d’Alibray avant d’être cédé par l’auteur à Toussaint Quinet.

D’autre part il faut aussi noter que ces recherches nous ont permis de retrouver dans ce même exemplaire ainsi que dans l’exemplaire factice de la Bibliothèque Mazarine un texte critique de notre auteur. Ce texte que constitue l’avis Au Lecteur s’inscrit dans la lignée de la Préface du Torrismon (1636) autant d’un point de vue critique que dans l’histoire concernant la querelle avec Mairet. Ce texte se veut aussi un prolongement des réflexions aristotéliciennes menées par Bonarelli et est donc précieux pour la compréhension de notre pièce. De plus, il remet en cause les remarques de certains critiques qui pense que d’Alibray n’a pas défendu « en son lieu » son Soliman179.

La consultation de ces différents exemplaires permet de retracer approximativement les conditions d’édition de notre texte. La première édition de 1637 aurait connu deux émissions. La première serait celle qui correspond à l’exemplaire reproduit avec l’adresse Au lecteur. À la suite de la querelle avec Mairet et à l’accusation ouverte de d’Alibray contre l’auteur180, nous supposons qu’une nouvelle émission a été faite. L’adresse Au Lecteur, sujet de discorde, aurait alors été supprimée et remplacée par le Libraire par un argument sur Le Soliman. D’autre part dans cette seconde émission, Toussaint Quinet se serait octroyé le droit de modifier le Privilège qui lui avait été cédé par l’auteur. La réimpression des cahiers liminaires explique pourquoi on retrouve de manière récurrente certaines coquilles, absentes du texte reproduit ici, dans les autres exemplaires consultés.

La seconde édition date de 1642.

Notre texte a été imprimé par Denis Houssaye181.

Établissement du texte §

Le texte a été établi à partir de l’édition mentionnée. Cependant des modifications d’usage ont été établies afin d’en faciliter la compréhension :

  • – Conformément aux codes typographiques actuels nous avons transposé le texte de notre pièce, écrit en italique, en caractères romains. Les vers 815 à 818 dans lesquels Soliman lit la lettre que vient de lui apporter Mustapha sont eux, à l’inverse, en italique dans notre édition.
  • – Distinction entre le /i/ voyelle et le /j/ consonne entre deux voyelles(confondu en /i/ dans le texte) ainsi qu’entre le /u/ voyelle et le /v/ consonne (indifféremment /u/ dans l’édition originale)
  • – Suppression du tilde qui signalait la nasalisation des voyelles et décomposition en groupe nasalisé voyelle+consonne du type: /an/, /en/, /am/, /em/, /on/.
  • – Décomposition de la lignature « & » en « et »
  • – Décomposition du « ß » en « ss »
  • – Ajout d’accents diacritiques pour distinguer ou/où et a/à

Une astérisque * est utilisée pour signaler les mots expliqués dans le glossaire.

Les graphèmes étymologiques §

Il ne se prononcent pas. Leur rôle est de rappeler l’étymon savant du mot. La liste suivante contient les occurrences les plus remarquables du texte :

Advis, advocat < advocatus ; adviser<advertere

ceste<cestui

vostre<vestrum

nostre<nostrum

quant<quantus

hast< hasta

monstrer<monstrare

debvoir<debere

marastre<matrastra

Subjet ou subject < subjectio (la seconde graphie est attestée dans le dictionnaire de Nicot Trésor de la Langue Française de 1606).

imparfaict < imperfectus

soustenir< sustenare

gratieux< gratiosus

pretieux< pretiosus

vous faictes < facere et son déverbal faict< factum

puissans<potens, entis : La graphie « puissant » est déjà attestée au xviie siècle. Le graphème /ans/ rappelle le nominatif latin en /ens/.

On trouve aussi un cas de fausse étymologie avec : sçavoir, qui a été associé à scire. Cependant les historiens de la langue ont prouvé que savoir provenait du latin sapere. Cette erreur est courante.

Orthographe, graphie et prononciation §

  • – Le [e] fermé est signalé de différentes façons :
  • – par un /s/ diacritique dans la syllabe initiale. Le /s/ est la plupart du temps aussi étymologique. (estoit<esse)
  • – par un/z/: ancienne notation de l’affriquée /ts/ réduite à /s/ au XIIIe siècle : il s’agit donc d’une graphie historique (enflammez, entrecoupez…)
  • – par l’accent aigu inventé au 16e siècle (théorisé par l’Académie Française en 1694) : jugé, armée, nécessité, agréable…

Dans cét, l’accent aigu est apparu après la chute de l’ancien /s/ diacritique: cestuy

  • – Le [e] ouvert est signalé par le /z/ final muet : succez, decez, exprez
  • – OI dans estoit, devoit, attendoit, avoit, lairroit, connois, concevois, déreboit… est une graphie historique (ou conservatrice) qui a servi à noter phonétiquement la diphtongue /oi/ du xiie siècle. Au xvie siècle cette graphie correspond à une prononciation en [wę] ou [ę] dans la désinence verbale de l’imparfait et du conditionnel. Vers 1650 c’est la prononciation en [ę] qui prédomine. C’est seulement en 1835 que l’Académie Française entérinera la graphie /ai/ pour adapter l’orthographe à la prononciation.

Il faut aussi noter que /OI/ est dans les verbes un graphème marqueur de l’imparfait ou du conditionnel.

  • – Le tréma sert à distinguer :
  • – le [e] muet de fin de mot: venuë, connuë issuë , inconnuë, ingenuë, entenduës, menuë, retenuë, nuë, tuë, veuë, pourveuë, deuë, contenuë, avouë, connuë, avenuë, defenduë, conceuës, tortuës, survenuës
  • – le /u/ voyelle du /u/ consonne: reünir, avoüer, loüer, loüange, oüy, oüir, reüssir, esbloüir, doüaire, tüer, joüyr, avoüer, resjoüir, reüssir, doüaire, nüe, loüange, desavoüer, s’insinüer, absolüe, joüer.

Cette dernière graphie n’est pas uniformisée dans le texte puisqu’on trouve aussi le maintien de l’ancien hiatus médiéval /eu/.

Ce hiatus a un apport diacritique car il indique au lecteur l’allongement du /ü/. Cette voyelle est donc longue et$ le /e/ ne se prononce pas mais indique la manière dont on doit prononcer le /u/ qui suit. C’est le cas dans : cheute, deu, deut, sceu, creut, eut, pleust, asseure, asseurance, seur, émeu, apperceu, pourveu, receu, leu, eusse, eut, peut, peu, veuë, veus, veu, pourveuë, deuë, sceu,

On notera aussi le cas d’une graphie redondante avec le substantif « veüe » qui emploi à la fois le graphème /eu/ et le tréma.

  • – Il faut noter qu’un certain nombre de mots ou adjectifs se terminant en français moderne en /ent/ sont graphiés, au masculin pluriel, /ens/ dans notre texte. Il faut y voir la résurgence de l’affriquée [ts] graphiée /z/. Au xiie siècle, cette aphriquée se simplifie en /s/.

On a donc : jugemens, evenemens, accidens, excellens, mouvemens, sentimens, medicamens, ornemens, violens, desregelemens, tourmens…

Lors de la fixation des règles d’orthographe, le français moderne a remis en place le /t/ au pluriel pour des raisons étymologiques et d’analogie avec le féminin. Le /s/ devient alors un simple morphogramme du pluriel.

  • – Le doublet Reyne/ Reine peut éventuellement s’expliquer par l’importance des lettres ornementales de la calligraphie au xviie siècle. On abuse en effet souvent du /y/ à la place du /i/. Le /y/ est de plus souvent considéré comme une lettre provenant de la langue savante puisqu’il était courant dans les mots grecs.

La ponctuation §

Dans les éditions théâtrales du xviie siècle, on remarque une certaine dichotomie entre la ponctuation syntaxique et la ponctuation comme indice de déclamation pour le comédien.

Ainsi, l’hésitation est courante entre le point d’interrogation et le point d’exclamation qui indiquent tout deux dans un système vocalique une montée de voix soulignant une certaine émotion, une indignation… Furetière dans son dictionnaire de 1690 précise alors qu’ un « point interrogant est celuy qui marque qu’il faut prononcer d’un ton superieur » alors que « le point admiratif est celuy qui marque qu’il faut admirer ou se lamenter ». Cependant, les deux signes existent et la ponctuation devient de plus en plus syntaxique au fil du siècle.

Dans le système d’utilisation de la ponctuation comme indice pour le comédien, les deux points, « : », correspondent à une pause forte dans le discours. C’est une pause plus marquée que le point virgule « ; » mais qui lui est souvent équivalente.

C’est par exemple le cas aux vers 76, 98, 107, 108, 126, 140

Après avoir expliqué ceci, il semble que cela n’empêche pas la bonne compréhension du texte par un lecteur moderne. Nous n’avons donc apporté qu’une seule modification qui nous est apparue comme une coquille :

v. 109 : A suivy jusqu’icy vos desseins genereux.--> A suivy jusqu’icy vos desseins genereux,

Coquilles §

La version corrigée se trouve dans notre texte

Au Lecteur : on se figure tousjours que celuy qui donne à un plus grand que soy, à plus d’envie de demander que de rendre ; C’est la difference qu’il y a de la façon d’exciter les passions […] et celle dont a besoint la Poësie ; le lieu ou tout s’est fait, les entant si bien sur le tronc du principal sujet ; cela est bon pour les Comedies, ou comme on n’y void que des personnes de basse condition ; la méchanceté, ma fait retrancher ces longues et malheureuses prédictions ; celles qui sont arrivées en un païs estrange ; en un lieu esloigné d’ou elles sont arrivées ; d’ou vient qu’Aristote dit ; de vaguer ou bon luy semble ; qui pourra s’amander avec l’aage ; quand quelqu’un par ignorance estre sur le point de commettre une chose où il ny aurait plus de remde ; d’autant que, ou les conclusions sont prouvées par des causes necessaires ; nous nous en sentons extremément touchez ; le fait qui nous est representé comme faux, nous touche seulement à l’égal de nous mesmes ; et autres Poëmes, que nous n’ignorons pasavoir esté faites à plaisir ; outre disje le dessein que j’avois d’instruire aucunement à la vertu ; Je me suis cent fois estonné, Lecteur, dece que dit Aristote ; là ou le vers porte naturellement ; ces Poësies difficiles et couppées qne nous appellons Stances ; mais tousjours doivent elles estre extremement naïfves ; tu y reconnnoistras par tout une grandesplendeur ; queBonarelli en l’estat mesme ou je l’ay mis ; cette connoissance de moy-mesme ou tant de personnes s’abusent ; qu’a cause qu’il ma semblé, Tu le peux reconnoistre à ce que je ne me suis jamais proposé que les plus grands exemples, ou comme on est obligé de s’attacher davantage à l’original à cause de son excellence ; cet inconvenient qui ma fait haster l’impression de cette Tragi-Comedie ; je n’avois desja renoncé à la gloire de faire de beaux vers, […], ou toute la loüange qu’on puisse acquerir ; , nous sommes en un temps ou ce qui a tousjours deu faire peurArgument pour le Solyman: Alep, ou Soliman l’attendoit ; Alvante, a qui elle avoit fait accroire ; on reconnoist la fausseté de la lettre qu’on avoit supposee ;v. 6Trace, v.84Et puis que Soliman n’attend que son retour, v.278Oule vouloir d’un Pere, v.286Le premier rang d’honneur ou je devois pretendre ?, v.359Madame, ayeZ bon cœur, tout vous vient à souhait ; v.410 Ou son ambition depuis long-temps aspire ; v. 412Celuy dont vous devrieZ attendre moins ce tort ; v. 427Et que vous les aymez par un aveugle erreur ; v. 488Cherchant un lieu commode ou nous camper la nuit ; v. 491Et qui s’avance enfin ou le champ plus ouver ; v.615Tiens, avecque la lettre ou dans peu de discours, v. 623Doncques est-il possiple ! ; v. 633Moy porter ces papiers ou ta honte est enclose, ;v.792Et chasse, s’il lui plaist de son coeur tout soucy. ;v.910Ou l’on conspire de vous priver du jour; v. 912Du camp, ou ce malheur vous-mesme vous r’appelle ; v.964Ou parmy tous les Chefs la nouvelle est seméee ; v.1002Par ou je remettray vostre esprit en repos ; v.1143Et ne vueilles priver du jour une personne ; v.1167Seigneur, le vray subject, et quelle a voulu taire ; v.1174Voila comme ce fils avec le Perse est joint ; v.1219Mais àfin que mon Pere avec plus d’asseurance, v. 1358Je suis donc l’instrumeut d’une mort si cruelle !, v. 1370La deuxième partie du vers n’est pas précédée d’un alinéa, v. 1375Mustapha maintenant à les Cieux ennemis, v.1389Ou de mon aisné mort je pleuray la disgrace, p.103 scène 8 la liste des personnages a été omis, v.1601 Vous aveZ trop de soin de l’ame la plus basse, v.1606L’exceZ où la porta son ardeur ; p.108 scène 9 Le nom des personnages n’est pas dans la même police que dans le reste du texte: il n’est pas en majuscules, v.1623Il m’a, Seigneur, expreZ devers vous deputé, v.1649Je veux que vous soyeZ certain de la victoire, Avant le vers 1659 le nom du personnage n’est pas annoncé dans la même police qu’ à l’habitude. Il est en miniscule: L’Ambassadeur de Perse ; v.1669Mais quelle triste nuë obscurcit ton visage ?

À partir de la page 88, suite à un problème de numérotation (deux nouvelles pages 87 après la page 88), un décalage s’opère jusqu’à la fin du texte. Nous l’ avons conservé afin de permettre une meilleure correspondance avec l’édition originale.

Coquille récurrente à signaler dans les autres exemplaires : Liste des Acteurs : Persine : Pille du roi de Perse.

LE SOLIMAN
TRAGI-COMEDIE. §

AU LECTEUR §

Je n’ay pas voulu (LECTEUR) faire deux presens d’une mesme chose, ny redonner à un particulier ce que j’avois desja donné au public: Les Anciens n’ont point affecté de dédier leurs Comédies à personne, et c’est soubs l’authorité des Grands la liberté de nos sentimens, qui naturellement ne reconnoissent point d’autre juridiction que celle de la Raison ; Joint que cela me semble d’autant plus à éviter, qu’il peut estre mal interpreté, et qu’encore que d’ordinaire on n’ait dessein que de payer ce que l’on doibt au merite et à la vertu ; neanmoins par je ne sçay quel malheur qui fait que l’on pense bassement des personnes moindres, on se figure tousjours182 que celuy qui donne à un plus grand que soy, a plus d’envie de demander que de rendre : Delà vient qu’en de pareilles rencontres, on ne feint point de comparer quelques Poëtes à cét Erisicthon183 dont il est parlé dans leurs Fables, qui vendoit et revendoit sa fille pour subvenir à sa necessité ; Et quoy que j’aye trop bonne opinion de ceux du métier pour en croire cette lascheté, et que je n’ignore pas que Pegase est peint aislé, afin de nous apprendre qu’ils mesprisent la terre, et qu’avec cela c’est un animal noble et fougueux qui ne souffre personne sur son dos ; j’ay pourtant trouvé plus à propos de ne prendre pour protecteur de cet ouvrage, que le mesme peuple que j’avois choisi pour en estre le Juge ; Et certes avec raison, puisque comme il a les deux qualitez necessaires pour bien juger, qui sont de ne se servir point du jugement d’un seul, ny de n’estre pas prevenu d’aucune affection ou connoissance en particulier, qui fasse qu’aymant comme sien ce qu’il void, il se l’approche de trop près, et ne luy laisse pas la distance requise pour le discerner exactement ; aussi a-t’il d’autant plus de force en sa deffense qu’elle n’est appuyé que sur sa justice et sur l’équité mesme. Mais tout ainsi qu’il ne suffit pas d’avoir ouy simplement un fait, pour prononcer184 dessus, et qu’il faut encore estre instruit de toutes ses circonstances : De mesme je ne pense pas qu’on doive rien determiner absolument touchant de cette Tragi-Comedie sans avoir esté auparavant pleinement informé des raisons de chaque chose ; C’est à quoy j’ay dessein de travailler icy, tant pour fortifier l’advis de ceux qui l’ont approuvée, qu’afin de resoudre les doutes de ceux qui y auroient trouvé à redire. Que ces derniers seulement ne se rebutent pas de sa lecture, car outre que les fautes qui se comprennent simplement par nostre entendement, comme alors qu’on lit, ne nous offensent pas tant à beaucoup prés, que celles qui tombent soubs nos yeux, ainsi qu’il arrive dans une representation ; la veuë du corps estant en cela semblable à ces vapeurs espaisses qui font que les objets* apparoissent plus grossiers, j’espere encore les satisfaire si bien, qu’ils reviendront de mon costé, et qu’ils avoüeront qu’en ce qui regarde les jugemens particuliers, la fortune* regne quelquefois autant sur le succez des pieces de Theatre, que dans les evenemens mesmes qui nous y font representez. Toutesfois devant* que commencer, je priray ceux que sont generalement ennemis des Prefaces, qui les croyent toutes inutiles, et tousjours la mesme chose, et seulement propres à rencherir les livres, de ne point passer plus outre en la lecture de celle-cy, car je ne doute point qu’elle ne leur fust ennuyeuse ; et quant aux autres, je les suppliray de m’accorder la patience qu’il faut pour m’ouyr rendre raison de mon travail, et examiner tant ce qui a esté inventé que ce qui a esté changé dans l’histoire par nostre Autheur et par moy, et je leur promets de le faire le plus briesvement qu’il me sera possible.

La premiere chose qui s’offre à considerer, c’est cette fiction qui fait Mustapha fils de Roxolane, (ainsi s’appeloit la Sultane femme de Soliman) quoy que les histoires et le bruit commun l’ayent dit fils de Circasse. Surquoy l’on remarque, que pourveu que ces suppositions d’enfans et ces échanges soient vray-semblables et vray-semblablement introduits, le Poëte a satisfait à son devoir, et par consequent les a rendus assez croyables, bien que l’histoire et le bruit commun en parlent autrement ; d’autant que le Poëte n’est point obligé de raconter les choses comme elles sont effectivement arrivées, mais comme elles ont peu arriver, ou qu’il a esté vray-semblable ou absolument necessaire, suivant les paroles d’Aristote ; Et nostre Autheur n’a pas manqué d’exemples pour l’induire à cecy, car il rapporte qu’Euripide dans ses Troades185 nomme Ganymede186 fils de Laomedon, quoy qu’Homere187 et Sophocle188 le nomment fils de Trous ; que Lycophron189 fait Iphigenie190 mere de Neoptelemus191, quoy qu’il fust tenu de chacun pour fils de Deiopée192 ; qu’Helene est ordinairement estimée fille de Leda193, et qu’il y en a pourtant quelques-uns qui la disent fille de Nemesis194 : Enfin que c’est une chose si facile de s’abuser en ce point, que nous voyons tous les jours dans les causes civiles des Advocats qui soutiennent hautement que tel n’est pas fils de celuy qu’il pretend estre son pere ; De sorte que nostre Autheur a peu dire que Mustapha estoit fils de Roxolane, encore que quelques Historiens et la renommée l’ayent dit fils de Circasse, et pourveu qu’il ait sceu feindre cela probablement, il aura avec raison obtenu d’estre croyable, parce que ce qui rend une chose croyable, n’est pas de ce qu’elle est contenuë dans les Histoires, puisque les Histoires mesme sont sujettes à mentir, ainsi que nostre Autheur le prouve ; mais de ce qu’il a esté possible que la chose arrivast comme on la feint : En un mot le Poëte ne doit pas perdre à la verité le croyable pour le merveilleux, mais aussi ne doit-il pas mespriser le merveilleux pour le croyable, d’autant que les deux joints ensemble, forment le sujet de la Poësie, et que l’un ne peut estre sans l’autre dans un bon Poëme.

Il ne faudra donc point non plus condamner le personnage de Persine introduit par notre Autheur, et qui est la seconde chose qu’il a principalement inventée et changée en la verité du fait: tant pour les raisons que nous venons de dire, qu’à cause que sans doute il s’attache fort bien à l’histoire, et est un Episode conjoint à la Fable, de la mesme façon qu’Aristote nous enseigne que les Episodes doivent estre195 : Il n’est pas tout à fait esloigné de l’Histoire, puis qu’on y lit que quelques lettres furent suprises par le Bacha d’Amasie, dans lesquelles il y avoit je ne sçay quoy d’un mariage entre Mustapha, et la fille du Roy de Perse, et que ces lettres estant presentées par Roxolane à Soliman, elles firent l’effet* qu’elle desiroit : et de ce peu de semence historique notre Autheur a creu pouvoir avec raison faire élever cette plante fabuleuse pour ainsi parler, des amours et autres avantures de Persine, les entrant si bien sur le tronc du principal sujet, que le tout s’avance et finit en mesme temps.196

Pour ce qui est d’avoir fait arriver en un jour vray-semblablement ce que l’Histoire dit estre arrivé en plusieurs mois et en plusieurs années, comme sont les mauvais offices* de Roxolane et de Rustan contre Mustapha, et les soupçons que s’insinüerent peu à peu dans l’esprit de Soliman ; Je dy que ça esté un aussi grand coup de maistre à nostre Autheur de l’avoir fait, comme il estoit necessaire qu’il le fist : car pour y parvenir il a falu qu’il se servist de bien nouvelles et de bien pressantes occasions, d’envie et de dépit dans Rustan, de haine et de crainte dans la Reyne, et afin que l’un et l’autre travaillassent à la ruine de Mustapha avec plus d’effet*, il luy a falu faire naistre dans l’ame de Soliman des horreurs subites et inconnuës, faire parler le Devin en termes equivoques pour disposer davantage l’esprit du Roy à la croyance d’une chose controuvée197 ; Il luy a falu avoir recours à de fausses lettres, faire prendre prisonniere la fille du Roy de Perse ; descouvrir les amours d’elle et de Mustapha pour convaincre entierement Soliman, qui ne pouvoit se resoudre à croire la felonnie198 dont son fils estoit accusé : Et nostre Autheur n’a pas jugé que ce raccourcissement de temps fust contre la vray-semblance, l’ayant veu pratiquer fort souvent par plusieurs grands personnages ; En tesmoignage dequoy il rapporte ce fameux exemple du fait d’Hercule avec les filles de Thespius199 : car Ephore dans ses Histoires200, et Homere dans sa poësie racontent que ce Heros fit en une seule nuit, ce que Pausanias201 et d’autres affirment qu’il ne fit qu’en cinquante.

Quant à ce qui est de la Scene, c’est à dire, le lieu où tout s’est fait, qui est la quatriesme chose que nostre Autheur a changée, et qui selon la verité de l’histoire fut une campagne, et que nostre Autheur feint avoir esté la ville d’Alep ; quoy que pour deffendre cecy, il suffit de se ressouvenir des raisons que nous avons desja exposées*, et qui peuvent servir en general pour chaque changement : neantmoins nostre Autheur en adjoute encore une nouvelle, avec un exemple. La raison qui l’a obligé d’en user ainsi, ça a esté la bien-seance et la commodité, parce que les actions qu’il avoit à representer devoient beaucoup mieux succeder202 dans une ville, que non pas dans une campagne, au milieu de mille pavillons, et parmy la confusion d’une armée, et du bruit des instruments de guerre. Pour exemple, il rapporte le lieu de la sepulture de Tifée, qu’Homere203 dit estre en Syrie, Pindare entre Cumes et Sicile204, et Virgile205 en Ischie.

Icy je quitte Bonarelli, quoy que nous ayons tous deux à parler d’une semblable chose, et quelquefois avec les mesmes raisons, car où il est en peine de se deffendre de la mort de Roxolane, il faut que je me justifie de celle de Rustan. Je dy donc que je ne pense pas qu’il importe beaucoup que l’histoire en parle, pourveu que la suitte des autres choses la puisse rendre coyable, et que j’ay esté obligé de le faire mourir tant pour ne pas laisser la faute impunie, ce qui me sembloit un grand defaut, qu’afin que le changement de fortune* de Mustapha en fust plus plein et plus admirable ; attendu que son bon-heur dependant de l’affection de son pere, de la possession de Persine, et de la perte de ses ennemis, la felicité estoit accomplie, quand il obtiendroit ces trois points. Car de faire une reconciliation de Rustan avec Mustapha, cela est bon pour les Comedies, où comme on n’y void que des personnes de basse condition qui se mettent mal ensemble pour peu de chose, aussi est-il fort aisé de les reünir ; J’ay donc mieux aymé qu’il se tüast dans la rage ordinaire à ceux de son païs, voyant ses desseins avortez, et qu’il n’y avoit plus de jour à son salut ; Et si sa mort n’a pas esté telle que je la feins, je ne merite pas pour cela de n’estre pas creu, parce qu’on ne sçait pas trop certainement comme206 il est mort ; Et puis je ne suis pas le premier qui ne m’accorde pas en de semblables rencontres avec ce que disent les Histoires et la renommée ; car Ciceron luy-mesme qui faisoit profession d’estre Orateur, et non pas Poëte, parlant de Coriolanus, veut qu’il se soit tué de sa main207, et neantmoins tous les Historiens sont en ce point d’un advis contraire : dequoy s’apercevant bien, il adjoute apres, qu’il est permis aux Orateurs de mentir, afin de pouvoir dire quelque chose de plus beau208, à plus forte raison donc le doit-il estre aux Poëtes, afin qu’ils puissent dire quelque chose de plus merveilleux et de plus capable d’exciter de l’horreur ou de la commiseration. Nous avons encore pour nous l’exemple d’Helene, qu’Homere dit estre morte en Sparte de mort naturelle, et les autres comme particulièrement l’interprète d’Euripide avoir esté lapidée par ceux de Rhodes209 ; Et de plus l’authorité des enfans de Medée, qu’on croit communément avoir esté tüez par leur mere210, quoy que les autres veulent que ç’ait esté par les Corinthiens211. Les mesmes raisons que nous dirons cy-apres pour deffendre la vie de Mustapha pourront servir encore à deffendre la mort de Rustan.

Ce n’a pas esté en ce point seulement que je n’ay pas suivy nostre Autheur, car outre que la necessité de ma conclusion qui ne devoit estre funeste qu’à la méchanceté, m’a fait retrancher ces longues et malheureuses prédictions que menaçoient Roxolane et Soliman, pour ne toucher qu’à la mort de Rustan en passant, j’ay aussi remis au dernier Acte afin de faire triompher plus avantageusement l’innocence de Mustapha, l’éclaircissement de quelques trahisons, dont notre Autheur informoit les spectateurs à mesure qu’elles se tramoient, à dessein d’en rendre la mort de Mustapha plus pitoyable ; Et puisque j’ay resolu de te rendre raison de tout, je te diray encore que j’ay changé la reconnoissance de Mustapha doublement, et en sa cause et en son effect* : car au lieu que212 notre Autheur la faisoit venir de certaines femmes qui suivoient incessamment Mustapha sans qu’il sçeut pourquoy, j’ay creu qu’il estoit plus seant qu’Ormene que je feignois son pere Nourrissier, et qui par cette consideration pouvoit ne l’abandonner jamais, se trouvast tout à propos pour donner jour à cette reconnoissance. Ce qui m’a paru d’autant mieux que par ce moyen on n’avoit point recours au dehors, mais à un personnage qui faisoit partie du sujet, et qui sembloit ordonné à quelque autre fin ; conditions essentielles à une bonne reconnoissance : Pour l’effet* que j’ay voulu que cette reconnoissance produisit, qui est que Mustapha ne mourust pas ; quand meme la Tragi-Comedie ne m’y auroit pas obligé, j’aurois tousjours eu raison de le faire. Car j’ay leu dans un grand Maistre213, que cette conclusion-là des Tragedies est la plus approuvée, lors* qu’un homme juste est amené jusques sur le bord du precipice, et qu’il en est retiré par quelque moyen : Et Aristote mesme trouve cette fin là plus recommandable, quand quelqu’un par ignorance est sur le point de commettre une chose où il n’y auroit plus de remede si elle estoit faite, et qu’il s’en empesche par quelque reconnoissance qui survient214 ; C’est à dire quand au lieu d’une Tragedie pure, nous en faisons une meslée, que nous nommons Tragi-Comedie, (car les anciens n’y mettoient point de difference) ainsi je l’ay pratiqué en ramenant par une heureuse reconnoissance, Mustapha presque de la mort à la vie.

Et pourtant c’est ce que quelques uns peuvent moins souffrir, que j’aye fait en cela contre la verité de l’Histoire. Tu me permettras, Lecteur, de m’estendre un peu sur ce point, qui embrasse luy seul la deffense de tous les autres215 ; Car si je justifie ce changement contre l’histoire, à plus forte raison auray-je justifié ceux qui ne sont qu’outre l’histoire. Il faut donc remarquer qu’il y a deux sortes d’histoires, les unes sont anciennes, et les autres modernes ; lesquelles ont doit considerer encore en deux façons, ou comme arrivées en un païs esloigné, ou comme arrivées en un païs proche ; Or est-il qu’il est bien plus permis au Poëte de changer les histoires anciennes, que les modernes, et bien plus celles qui sont arrivées en un païs estrangé, que celles qui sont arrivées en quelque lieu voisin. Mais que le sujet de nostre Tragi-Comédie soit tiré d’un païs reculé, on n’en doutera point si l’on pense que c’est d’une chose arrivée en Alep, ville esloignée de nous de beaucoup plus de journées que n’est pas Constantinople, et dont les nouvelles ne viennent pas si aysément jusques à nos oreilles ; De cecy nous asseure ce que nostre Autheur remarque, que nous n’avons eu connoissance du fait de Mustapha que par une seule lettre, q ui depuis a esté inserée mot à mot dedans nos Histoires216, si bien qu’outre la distance du païs, le defaut d’escrivains ne sert pas peu à nostre deffance. Maintenant il faut sçavoir quelles histoires ont droit de s’appeller anciennes ; Pour moy j’estime qu’un siecle ou environ suffit à leur acquerir ce titre, principalement en un lieu esloigné d’où elles sont arrivées, et que c’est assez au Poëte de n’avoir point de tesmoins oculaires qui le dementent ; Car de cette sorte le fait se pouvant probablement ignorer, et l’authorité du Poëte estant presque aussi forte que celle des Historiens de son pays, cela luy donne le moyen d’introduire ses inventions propres, et de le rendre veritablement Poëte217. Joint qu’afin de mieux exciter il n’est pas besoin* qu’il attende trop long-temps, suivant l’advis de quelques uns qui veulent que l’avanture que l’on raconte ne soit pas si vieille, et qu’elle se passe comme devant nos yeux : Neantmoins à le prendre au pis, quand mesmes on n’adjoutera point de foy* à ce que l’on verra representer, l’ouvrage n’en perdra rien de sa gloire. L’histoire, ainsi que nous avons desja dit, est une narration selon la verité, d’actions humaines memorables et arrivées ; la Poësie est une narration selon la vray-semblance d’actions humaines memorables et qui pouvoient avenir ; la matiere de l’une doit estre pareille à celle de l’autre, je l’avouë, mais pareille et non pas la mesme ; Tout le devoir d’un bon Poëte c’est d’imiter les accidens de la vie ; c’est d’imaginer un combat de la fortune* contre nous :d’où vient qu’Aristote dit, qu’il ressemble davantage au Philosophe qu’à l’historien, parce qu’il s’attache plus à l’universel qu’au particulier218 : La Poësie ne s’oblige donc à la foy* de personne, il luy est permis de s’emporter et de vaguer où bon luy semble, pourveu qu’elle ne s’égare ny ne s’extravague pas ; qu’elle fasse des portraicts faux tant qu’il luy plaira, pourveu seulement qu’elle ne nous donne point de chimeres ; Les mediocres Peintres qui reconnoissent leur peu de suffisance, arrestent nos yeux par la verité de l’histoire, mais ceux qui sont excellens se contentent de peindre bien et naturellement ce qui leur vient en fantaisie : Et toutesfois il y a cette difference entre la Poësie et la peinture, qu’une chose connuë plaist beaucoup moins descripte en vers que representée en un tableau, et qu’aux ouvrages de celle-cy, la fiction n’est pas ce qu’on estime le plus : mais dans la Poësie, elle est à si haut prix, qu’Aristote la prefere à toutes les autres parties219 : Aussi qui a trouvé mauvais qu’Homere ait fait les Grecs victorieux de Troye, et la femme d’Ulisse220 si sage, quoy que Dion raconte le contraire ? ou que Virgile nous ait feint Didon221 amoureuse et impudique, elle qui fut si chaste qu’elle se tua pour conserver son honneur, et pour garder la foy*, mesme à son mary mort ? tant il est vray qu’il a tousjours esté permis aux Poëtes de contredire à l’histoire, dont ils n’empruntent bien souvent que ce qui leur en faut pour dorer leurs Fables, afin de les faire recevoir plus aysément à ceux, pour le plaisir ou pour l’utilité de qui ils les preparent ; Si bien que nous pouvons conclurre que de changer la verité des choses, ne fait pas perdre au Poëte la creance qui luy est necessaire, pourveu qu’il observe les conditions que nous avons dites, qu’il ne prenne pas un suject trop connu, ny d’un pays trop proche de celuy des spectateurs, et qu’il attende quelque temps pour mentir plus impunément, puisque mesme les Historiens attendent bien quelquefois pour dire la verité ; Que si l’histoire que j’ay changé n’estoit pas assez ancienne, et si en cela je n’ay pas bien imité Homere et Virgile, au moins est-ce une faute qui pourra s’amander avec l’age, de sorte que ce qui oste le prix presques à toutes choses, accroistra peu à peu celuy de mon Soliman. Mais je n’en demeure pas là, et ne me contente pas d’avoir monstré que les choses pour contredire à l’histoire, ne laissent pas d’estre croyables, je pretends monstrer encore que mesme estant connuës fausses, elles ne laissent pas d’exciter toutes les fois qu’elles sont croyables. Mais comment le faux connu pour tel peut estre croyable, c’est ce qui paroist avoir besoin* d’une forte preuve ; Neantmoins cette proposition est de celles qui d’abord font peur et semblent farouches, et qui se trouvent à les manier fort faciles et fort traitables. Et pour te le faire voir, je dis avec nostre Autheur que ce que chacun appelle croyable, est l’object qui a du rapport avec nostre croyance, et que cette croyance, comme aussi l’opinion et la science, ne sont rien autre chose qu’une certaine disposition ou habitude, pour parler ainsi, que nous acquerons à l’endroit* de ce qui nous est proposé ; d’autant que, où les conclusions sont prouvées par des causes necessaires, et lors* s’engendrent la science, ou bien par des moyens qui ne sont pas desmonstratifs, mais universels et probables seulement, et lors* naist l’opinion ; ou elle sont fondées sur des raisons particulières capables de persuader, et lors* se produit la croyance, qui a pour object, comme nous avons dit, ce qui est croyable, lequel object determine et specifie la Rhetorique et la Poësie, mais avec cette difference que la Rhetorique regarde ce qui est croyable, entant que croyable seulement, et la Poësie le considere entant que croyable et merveilleux, si bien que la fin de la Rhetorique c’est de dire des choses propres à persuader, et le but de la Poësie c’est d’en chercher qui puissent réveiller nostre admiration. Concluons donc ainsi, s’il suffit au Poëte d’estre croyable, si ce qui est croyable, est l’objet* de nostre creance, si nostre creance procede de choses particulieres capables de persuader ; tout autant de fois qu’on mettra en avant un fait capable de persuader, c’est à dire qu’il n’importe pas qu’il soit vray ou non, necessairement, il emportera nostre creance et avec elle nos passions. Pour confirmation dequoy l’on adjoute, que l’esmotion se peut considerer en deux façons, de l’une, elle est droite et absolüe, et de l’autre, indirecte et dependante ; La premiere, c’est quand nous nous sentons touchez d’une action que nous sçavons assurément estre arrivée comme on nous la represente, si bien que par cette raison nous sommes autant émeus pour celuy à qui elle est avenuë que pour l’amour de nous mesmes, lors* que nous pensons qu’une pareille chose nous pourroit arriver quelque jour ; La seconde sorte d’emotion que nous avons appellée indirecte, c’est quand le fait qui nous est representé comme faux, nous touche seulement à l’égard de nous mesmes, ou de quelqu’un des nostres, parce qu’encore que nous nous appercevions bien que l’action et les personnes qui passent devant nos yeux sont feintes ; neantmoins faisant une reflexion dans nous mesmes de cet accident, qui est si croyable, qu’il nous peut arriver, ou à quelqu’un de nos proches, nous nous en sentons extremement touchez. C’est pourquoy Aristote a dit dans sa Rhetorique que la commiseration estoit une douleur qui provenoit de la veuë d’un mal corrompant et sensiblement dommageable à quelqu’un qui en estoit indigne, et que nous croyions pouvoir aussi nous mesmes souffrir* ou bien quelqu’un des nostres, et le reste.222 Mais il semble necessaire de considerer icy un point de tres-grande importance en l’affaire que nous traictons. C’est la difference qu’il y a de la façon d’exciter les passions qui appartient à la Rhetorique, et celle dont a besoin* la Poësie, particulierement celle du Theatre, parce que la Rhetorique s’efforce le plus souvent de persuader quelque chose en faveur aussi d’une autre, ou d’une tierce personne qui n’est ny l’Orateur, ny simplement ceux qui escoutent ; là où la Poësie, et principalement celle de Theatre, a pour premier but de profiter tousjours à ses Auditeurs de sorte que toutes les fois que le Poëte composera son Poëme de telle façon, que par le moyen des mouvemens indirects et reflechis dont nous avons parlé, les spectateurs seront émeus à terreur et à compassion, il obtiendra entierement sa fin, pusique procurant par là notre utilité propre, il a tout ce qu’un bon Poëte doit avoir. C’est pourquoy encore que le suject de la Tragedie, nommée la fleur d’Agathon223, fust faux et reconnu pour tel, il ne laissoit224 pas pourtant de toucher ; autrement il n’eust pas merité d’estre loüé par Aristote225 : Et voilà que je croy, la vraye raison de l’experience que nous faisons tous les jours en nous sentant émouvoir par tant de Comedies, Pastorales, Tragedies, et autres Poëmes, que nous n’ignorons pas avoir esté faites à plaisir, et qui neantmoins reveillent en nous de veritables passions ou de tristesse, ou de joye, car nostre raisonnement doit s’appliquer à l’un et à l’autre : Et s’il n’estoit ainsi, je me serois bien abusé moy-mesme, puisque outre le dessein que j’avois, faisant une Tragi-Comedie du Soliman, c’est à dire, punissant le coupable et sauvant l’innocent, la perte duquel selon Aristote excite nostre indignation contre le Ciel mesme, qui est une chose horrible226, outre dis je le dessein que j’avois d’instruire aucunement à la vertu, et de retirer du vice par l’espoir de la recompense et par l’apprehension de la peine, les deux grands Maistres de nostre vie ; J’ay cru encore qu’apres qu’on se seroie senty offensé des malices de Rustan, et affligé des miseres de Mustapha, lors* qu’on apprendroit la mort de l’un, et qu’on verroit le bon heur de l’autre, on en recevroit une joye d’autant plus pure (quoy que pour des sujects faux) que ce second mouvement* nous estoit une nouvelle preuve, que nous sommes gens de bien et veritablement amateurs de la justice : Cette mesme consideration m’a fait adjouter aux autres felicitez de Mustapha la possession de Persine ; qui ne pouvant pas estre sans le consentement et contre le gré d’un pere et d’un ennemy ; on ne doit pas trouver hors de propos ce me semble, que je fasse survenir l’Ambassadeur du Roy de Perse, puis qu’il apporte la conclusion du mariage avec la fin de la guerre.

Voilà (Lecteur) nostre Tragi-Comedie examinee et defenduë ; Que si ce discours t’a paru ennuieux, considere, je te prie, que la matiere le demandoit, et que je n’ay pas esté long, mais que mon suject estoit ample ; J’ay pourtant obmis quelques autres raisons que tu pourras voir dans les deux lettres apologetiques que nostre Autheur addresse à Bruni227, et dont je n’ay point fait de difficulté d’emprunter ce que j’ay trouvé de meilleur pour une seconde deffense de son Soliman ; car puisque j’avois pris ses vers, il me devoit bien estre permis de me servir de sa prose ; Maintenant il resteroit qu’apres t’avoir parlé de l’oeconomie entiere de la piece, je t’entretinsse de l’embon-point et de la beauté du teint de chaque partie, c’est à dire de la douceur et de la naïveté des pensées et des paroles ; Mais j’ay peur de les avoir tellement alterées, que tout ce que j’avancerois à la loüange de Bonarelli ne retournast à ma confusion ; Et puis je me suis desja tant de fois estendu en de pareilles rencontres, que si je ne repete les mesmes mots, au moins me sera-t’il mal-aisé d’éviter que je ne redie les mesmes choses ; Toutesfois parce qu’il n’est que trop croyable que ce que j’en ay escrit n’aura pas merité d’estre veu de toy, et que d’ailleurs il importe de détromper quelques esprits qui ne font cas que d’un stile enflé et corrompu, en faveur de celuy de nostre Autheur, je veux bien, quoy qu’à ma honte et imparfaitement, mais tousjours à propos de la Tragedie, exposer* encore icy mes sentimens sur cette matiere.

Je me suis cent fois estonné, Lecteur, de ce que dit Aristote touchant l’effect* de la Tragedie, que par l’horreur et par l’effroy elle nous purgeoit de l’un et de l’autre228, car il me sembloit que sa principale fin estoit de nous en remplir ; Neantmoins considerant la chose de plus prés, j’ay trouvé qu’il avoit raison, puisqu’en effet* la veuë d’un acte terrible et espouvantable, tel qu’on les represente d’ordinaire dans les Tragedies, en imprime dans nos coeurs une si forte aversion, qu’elle est capable d’estouffer tout ce que nous pourrions jamais concevoir de semblable : Aussi, dit-il, que la Tragedie est une invention de personnes graves229 ; comme s’il vouloit nous faire entendre* par là, qu’elle n’a esté instituée que pour seconder la Philosophie à nous retirer du vice, et pour nous monstrer au doigt ce que les meditations de l’autre nous enseigneroient peut-estre inutilement ; De là vient qu’elle ne nous propose que de grands exemples, et le plus souvent de personnes meilleures que nous, afin de nous estonner davantage par cette comparaison. De là vient aussi que tant d’excellens hommes n’ont point estimé indigne d’eux, de nous laisser de gros volumes touchant ses regles, et bien souvent sans dire un seul mot de la Comedie230 ; En consideration dequoy tu me permettras de remarquer, qu’encore que la Comedie soit appellée le miroir de la vie, neantmoins elle ne nous propose pas tant nos diformitez, pour les corriger, que pour nous en faire rire231 ; au contraire cette vaine delectation qu’elle nous donne ne sert qu’à reveiller nos vices, de mesme que ces foibles medicamens qui émeuvent plutost les mauvaises humeurs qu’ils ne les arrachent ; Il n’en va pas ainsi de la Tragedie ; elle n’a pas pour but le plaisir, mais le remede ; ce n’est pas un amusement inutile de la veüe, mais une severe reformation de nos mœurs ; elle attendrit nos coeurs et fait fondre nos yeux en larmes, et si elle nous monstre nos taches, elle nous fournit en mesme temps dequoy les laver. Supposé donc que la Tragedie soit un instrument serieux de la Philosophie, qui croira qu’il la faille manier en se joüant ? qui croira que ces grands hommes qu’elle nous fait voir, ne soient pas plutost introduits pour nous instruire qu’afin de nous chatouïller seulement les oreilles ? Ces affeteries de langage232 sont comme le fard d’une femme desbauchée, laissons-les à la Comedie ; La Tragedie est belle et majestueuse de soy ; loin d’elle ces ornemens estrangers, et ces legeres subtilitez entierement ennemies du poids de ses evenemens. Qui ne sçait aussi que les personnages que la Tragedie nous represente estant tous occupez en de grandes passions, ne se possedent pas assez eux-mesmes pour discourir avec tant de gentillesses ? Qui ne sçait que

            La douleur qui s’exprime
Avec tant soit peu d’art, pert son nom legitime,
Deroge à sa naissance ?

Et que nous seulement la douleur, mais toute sorte de mouvemens violens ne demandent point de paroles ambitieuses, mais veritables, n’en veulent point qui soient nées sur les lévres, mais qui soient conceuës dans le coeur ? Combien y a t’il que ce judicieux Precepteur de l’Eloquence Latine233, nous a crié, que trop de diligence empiroit bien souvent nostre stile, que les meilleures pensées estoient celles qui nous venoient le plus aysément, qui estoient les moins tirées de loin, qui approchoient le plus de la simplicité, et qui sembloient sortir de la chose mesme ? Que ces elocutions qui tesmoignoient trop de travail, et qui paroissoient composées avec artifice, n’avoient ny grace, ny vertu pour persuader, parce qu’elles portoient ombre au sens, et luy nuisoient de la mesme façon que des herbes trop fortes estouffent les bonnes semences ; Que par une certaine envie de parler nous allions à l’entour de ce qui se pouvoit dire sans tant biaiser ; que nous repetions ce que nous avions desja suffisamment touché ; que nous chargions de beaucoup de mots ce qu’un seul decouvroit, et qu’enfin nous faisions plus de cas de signifier, que d’exprimer beaucoup de choses ? Par là tu vois comme la dignité des pensées doit estre preferée à l’elegance des paroles, afin qu’on s’arreste plus à ce qui se dit, qu’à la façon dont on le dit : Aussi est il bien juste, que ce qui vaut mieux paroisse davantage et que l’éclat de la diction n’obscurcisse pas la lumiere des sentimens, puisque l’une n’a esté trouvée que pour servir à l’autre.

Ce qu’il faut particulierement observer dans les discours de Theatre qui passent viste, et qui, s’ils sont trop figurez, ne s’accomodent pas à l’intelligence de tous ceux qui esccoutent. C’est pourquoy un grand Maistre ordonne, que le stile du Poëte soit moins magnifique que celui de l’Orateur, et qu’il parle plutost en citoyen, que non pas en Historien234 ; Et le mesme remarque que les Anciens choisirent le vers lambique pour leurs Tragedies, parce qu’il tomboit sans y penser dans la bouche de ceux qui discouroient ensemble ; et non pas l’hexametre, qui n’estoit pas si familier et qui s’élevoit par trop ; Et quant à moy je croy qu’ils se seroient abstenus de toute sorte de vers, n’estoit qu’ils frappent plus agreablement l’oreille, et qu’ils servent aucunement à soulager la memoire des acteurs : Joint que de prononcer de la prose au ton qu’il faut pour le Theatre, n’a pas si bonne grace, et ressent sa personne furieuse, ou qui parle à des sourds ; là où le vers porte naturellement quant et soy* ce renforcement et ce rehaussement de voix sans qu’on encoure pas un de ces inconveniens. Ils estoient donc bien loin de mesler dans leurs Tragedies de ces Poësies difficiles et couppées que nous appellons Stances, et qu’on a introduites pour faire des plaintes avec plus d’artifice : Surquoy j’advertiray en passant, que si l’on s’en veut servir, au moins il faut qu’il paroisse que celuy qui les prononce ait eu le temps de les mediter ; car toute grande passion pouvant rendre Poëte, et les Stances tenant lieu de Vers parmy les autres, qui sont comme de la prose en comparaison, on les supportera beaucoup mieux de cette façon, que non pas si elles naissent à l’instant mesme, et de l’occasion qui se presente ; mais tousjours doivent elles estre extremement naïfves, sans qu’il soit besoin* d’y rechercher ces subtilitez si fort estudiées, ny d’armer la fin de chaque dernier vers d’une pointe235. En effect* qu’elle apparence y a-t’il qu’un <entryFree mode="a">amant* bien affligé trouvast les pensées qu’on luy met d’ordinaire en la bouche, c’est à dire, qu’un miserable se joüast ainsi de sa misere ? Seroit-il possible que de l’esprit restast encore si vif, quand le coeur se meurt ? que l’un fust en paix quand l’autre est dans le trouble, et que l’abondance des pleurs, ainsi qu’une forte pluie ne fust pas capable d’effacer ou de faire languir toutes ces belles fleurs de Rhetorique236 ? Aussi ne les rencontreras tu pas dans nostre Autheur, et quand je t’invite à la lecture du Soliman, ce n’est pas à un Jardin, mais à une Scene Tragique que je t’invite. Tu n’y trouveras point, pour ainsi parler, ces riches canaux de cristal et de marbre qui ravalent le prix et l’éclat des eaux qu’ils reçoivent, mais bien des pensées qui coulent d’une veine naturelle. Tu n’y verras point briller d’un costé et d’autre ces petites estincelles d’esprit qui donnent dans la veuë ; mais tu y reconnnoistras par tout une grande splendeur et lumiere de jugement ; En un mot tu y seras comme en un jour clair et serain, illuminé d’un seul Soleil, mais qui vaut mieux que cent mille estoilles.

Car je ne croy pas (Lecteur) avoir esté si malheureux que ma version ait fait perdre à Bonarelli tout son lustre ; Je me suis approché le plus pres que j’ay pû de son stile et de ses pensées tant pour les raisons que je viens de declarer, que parce que j’estime qu’il faut estre aussi religieux et fidele à rendre l’autheur que nous traduisons, que les Peintres le sont à tirer les lineamens237 de nostre visage ; Mais comme bien souvent ils font des portraits plus petits que le naturel, qui ne laissent pas toutesfois d’estre bons ; aussi je t’avouë franchement qu’encore que j’aye resserré beaucoup de choses en nostre Autheur, et que je sois demeuré partout au dessous de sa naïveté, neantmoins j’ay tousjours imité sa façon, mesme quand je me suis escarté de luy, et qu’en fin il s’en faut peu que je ne te donne son entiere ressemblance : De sorte que si tu mesprises le Peintre et sa peinture, tu dois pour le moins faire cas du personnage qui t’est representé. Et de fait c’est tout ce que j’espere, que Bonarelli en l’estat mesme où je l’ay mis, retient encore de sa naissance assez de grace et de majesté pour gagner ta bienveillance et ton respect, et pour luy et pour moy. Car pour ce qui est des couleurs et de l’estoffe dont je l’ay revestu, je veux dire pour ce qui regarde les vers que je lui ay prestez, j’ay desja donné tant de preuves de mon peu de suffisance en ce métier, que ce seroit un miracle si j’y avois bien reüssy : Le feu qui fait le Poëte ressemble à ces herbes qui poussent d’elles mesme et de la seule vigueur du terroir, il ne vient point d’ailleurs ny par experience, ny par habitude, il faut que la nature nous le donne ; Mais cependant sa vertu est telle que s’il ne nous eschauffe, il nous esclaire, et que ceux mesmes qui n’ont point d’inclination ny d’ardeur* à la Poësie, ne sçauroient s’empescher d’avoir quelque amour et quelque lumiere pour elle. C’est ce vin des Demons, comme l’appelle un Pere238, qui est tout plein de tentations, et qui contraint les plus sages de suivre quelque-fois ses semonces ; Et à ce propos, si je ne craignois que cela ne fust pas assez serieux, je te ferois part d’une pensée qui me vient de naistre sur le champ ; c’est que je m’imagine que non seulement les grands hommes, comme on a fort bien remarqué, mais ceux aussi qui ne sont que mediocres, peuvent estre sujets à de certains transports et desreglemens, sans lesquels on a dit qu’on heurtoit vainement à la porte des Muses, et dont on ne sçauroit pour l’ordinaire se bien guerir et remettre, que par l’exercice de la Poësie ; de sorte que cét art seroit à nostre esprit ce que nous disions tantost que la Tragedie estoit à nostre ame, l’un et l’autre en chassant ce que nous y avons de vicieux. C’est pourquoy Aristote a dit d’un certain Marcus, citoyen de Syracuse, que son jugement s’égarant il devenoit excellent Poëte, et qu’apres il estoit plus rassis239, mais fort mauvais versificateur ; C’est pour cette raison là mesme que Platon, Ciceron et mille autres excellens personnages n’ont peu se retenir de vacquer quelquefois à la Poësie ; et c’est pour cela encore que Socrate le plus sage de tous les hommes, un peu devant* que de mourir, afin de purifier son ame, et de la rendre digne de la compagnie des Dieux, dit qu’il se sentoit solicité par son Genie de composer des Vers, à laquelle voix il obeït240. Faisant un peu de Poësie D’un peu de fureur qu’il avoit.

Suivant cette doctrine, tout ainsi que je ne me dois non plus fascher de n’estre pas bon Poëte, que de n’estre pas sujet à de fortes maladies : aussi me dois-tu pardonner, Lecteur, si je retombe souvent en cette faute de versifier, puisque tu vois qu’il n’est pas tousjours absolument en nostre pouvoir de nous en deffendre ; Il suffit que je n’en fay pas profession, et que je prends seulement quelques heures de passe-temps avec la Poësie, apres avoir rendu mes soins* et mes assiduitez à quelque plus digne maistresse : Car pour en parler sainement la premiere n’a rien dequoy remplir nostre esprit, si elle ne l’emprunte d’ailleurs ; de soy, elle n’est qu’une chose vuide241, un son, une cadance ; tout son travail est en l’air, j’ay pensé dire semblable à celuy d’un danceur de corde, puisqu’en l’un et en l’autre il faut tousjours prendre garde aux pieds. Ce discours n’est pas d’un homme qui se sente bien avec elle ; Aussi fay-je plus de cas de cette connoissance de moy-mesme où tant de personnes s’abusent, que de tous les lauriers du Parnasse ; Et quand je me suis diverty à la Poësie, ce n’a pas esté dans la creance ny dans l’esperance mesme de faire de beaux vers ; mon principal but a tousjours esté de profiter dans l’imitation des choses que je voyois, et de me former dans l’esprit une idée pareille à celle que je m’essayois de rendre ; Tu le peux reconnoistre à ce que je ne me suis jamais proposé que les plus grands exemples, où comme on est obligé de s’attacher davantage à l’original à cause de son excellence, aussi est-il plus difficile de bien reüssir dans le tour des vers qui demandent de marcher en pleine liberté. Mais y avoit-il aucune consideration de rithmes qui me peust exempter avec raison de suivre pas à pas un Aminte242, la premiere et la plus achevée des Pastorales qui ait esté composée d’une action entiere, et avec toutes les parties requises à une piece de Theatre ? Devois-je m’esloigner le moins du monde des pensées pompeuses d’une Pompe Funebre243 qui ne dement point la reputation de son Autheur, ce divin Philosophe Caesar Cremonin244 ? Devois-je changer celle d’un Torrismon245, dont Casoni246 le meilleur esprit de son temps a dit, qu’il relevoit la langue Italienne à l’égal de la Grecque et de la Latine ? Enfin ne devois-je pas imiter le plus que je pouvois un Soliman, dont j’espere pourtant qu’un plus habile que moy, te fera mieux voir l’un de ces jours les merites. Au moins entre beaucoup d’autres avantages, aura-t’il celuy-cy, qu’il ne s’écartera point du dessein de Bonarelli, et n’ira point chercher ailleurs une conclusion nouvelle ; Ce que j’ay creu pouvoir faire, tant pour la raison du bon exemple que j’ay desja dite, qu’à cause qu’il m’a semblé qu’apres la condamnation de Mustapha et de Persine au supplice, il ne restoit plus rien à souhaiter aux spectateurs qu’une Catastrophe247 et revolution entiere de fortune*. Autrement il m’estoit aisé de mettre apres la reconnoissance de Mustapha, qui selon nostre Autheur fust arrivée trop tard pour le sauver, le recit de la mort des deux Amants*, avec les regrets et le desespoir de Roxolane et de Soliman sur la perte de leur fils innocent ; deux endroits* ou nostre Bonarelli triomphe ; Mais j’ay mieux aymé faire comme j’ay fait, appuyé des raisons que je t’ay exposées* ; et au peril mesme que la fin de mon Soliman apres que tu l’aurois veuë ne te causast un desplaisir pareil à celuy que l’on ressent de la fausseté d’un joyau que l’on croyoit vray, laisser l’autre conclusion à une personne qui devoit faire éclatter la piece dans toutes ses beautez en des vers et plus doux et plus agreables. Il est bien vray pourtant que ceux que je te donne eussent aucunement esté plus accomplis, sans le malheur qui en a fait perdre l’exemplaire entre les mains de ceux qui l’avoient en garde ; On m’a voulu persuader que celuy dont je viens de parler pouvoit bien l’avoit fait soustraire, et que j’avois dit de luy par un esprit de prophetie, que la plume de l’Aigle248 devoreroit la mienne ; mais j’ay tousjours respondu à cela, qu’il n’estoit pas croyable que cét Aigle n’eust peu souffrir* le petit éclat que mon Soliman a rendu, et qu’encore qu’il conversast depuis quelque temps avec les Turcs, neantmoins il estoit trop bien nay pour imiter leur damnable coustume de faire mourir leurs feres afin de regner tout seuls ; Quoy que c’en soit je desirerois que cet inconvenient qui m’a fait haster l’impression de cette Tragi-Comedie servist en quelque façon d’excuse à mes fautes, si je n’avois desja renoncé à la gloire de faire de beaux vers, et principalement dans une version et aux despens d’autruy, où toute la loüange qu’on puisse acquerir, quand on auroit le mieux reüssi du monde, c’est celle qui se donne aux Acteurs qui representent bien une piece qu’un autre aura inventée. Aussi, pour me flatter un peu moy-mesme, quand je voudray affecter le nom de Poëte, je ne pense pas estre si pauvre que je ne trouve encore devers* moy quelques ouvrages de ma façon, qui me pourront legitimement faire prendre part à cet honneur ou à cette fumée ; Ce ne sont point des pieces de Theatre que j’entends* par là ; Je confesse franchement que j’ay un trop petit fonds d’esprit pour fournir un si vaste champ ; Et puis pour rendre ce témoignage à la verité, nous sommes en un temps où ce qui a tousjours deu faire peur à cause de l’eminence de l’art, doit espouvanter et sembler temeraire pour l’excellence de quelques uns qui s’en meslent, dont les chef-d’œuvres donnent bien de l’enuie, mais desesperent de les pouvoir imiter ; de sorte que ce qui reste maintenant de gloire à la plus-part des autres ouvrages de ce genre, c’est seulement d’avoir veu le jour soubs leur regne ; Et c’est pour le respect qui leur est deu que je dis à mon Soliman, que tout grand Seigneur qu’il soit, il ne se monstre pas aupres d’eux, et moins encore aupres de ce dernier miracle, qui porte comme lui, mais à meilleur tiltre, le nom de Seigneur et de Tragi Comedie,

Sed longè sequere, Et vestigia pronus adora249.

Ce n’est donc point de ces longs et penibles ouvrages de Theatre que je me vante, mais d’autres qui ne demandent point de si grands efforts d’esprit, et dont la petitesse ainsi que des moindres figures ne donne pas tant de lieu pour remarquer la foiblesse et les defauts de leur Autheur, comme font les Sonnets, les Stances, et de semblables pieces Lyriques. Il y a desja long-temps que je t’en eusse donné une bonne partie, si tant que j’ay peu te faciliter la conversation de plus honnestes gens que moy, je n’avois tousjours beaucoup mieux aymé m’y employer ; De cecy font foy* les versions que j’ay citées, et quelques unes encore d’une autre espèce, qui sont par avanture plutost tombées entre tes mains, et que je passe soubs silence, de crainte que si je publiois icy toutes mes fautes, tu ne creusses avec raison que j’aurois entrepris de faire une confession generale ; Mais maintenant que je ne connais plus de subjects de Theatre qui meritent la peine de les traduire, ou que si j’en connois ils ressemblent à ces arbres qui ne peuvent estre transplantez, ils renviendroient fort mal à nostre langue : et que d’ailleurs, il ne m’est pas permis de mettre au jour quelques versions en Prose, qui pour la gravité des matieres ne seroient pas sans doute de peu d’utilité (quoy que d’aucuns250 estiment tout ce qui peut divertir assez profitable) ; J’espere qu’apres tant de Tragedies et de Comedies qui ont cours maintenant, le meslange ou l’essay Poëtique que je te veux desormais preparer, aura dequoy contenter la curiosité des plus diffciles. Je te declaire neantmoins que ces vers estant les premiers, et peut-estre les seuls que tu verras de mon invention, je n’ay pas envie de rien precipiter. Je tiens d’un grand Maistre que qui publie une chose qu’on ne lui demande pas, sans aucune necessité, publie aussi la confiance qu’il a en son jugement, et en la bonté de ce qu’il donne, laquelle chose si elle se trouve mauvaise, l’Autheur ne sçauroit éviter d’estre accusé de malice, ou d’impertinence, d’avoir voulu tromper autruy, ou de s’estre laissé tromper soy-mesme ; de façon qu’il vaut mieux pour moi que j’accroisse un peu ton attente par mon retardement, que si par une vaine ambition je ne mettois au hazard de haster ma propre honte251. Je conclurray, Lecteur, ainsi que j’ay commencé, par une authorité des Anciens, lesquels respresentoient une tortuë aux pieds de l’image de Minerve252, afin de nous apprendre, comme il est bien croyable, qu’en ce qui vient de nostre teste, nous ne pouvions jamais aller trop lentement, et que pour une bonne production de l’esprit, aussi bien que pour un heureux enfantement du corps, la rentenuë et la maturité sont également necessaires. Adieu.

            Fautes survenuës en l’impression

Dans la Preface. Touche seulement à l’égal de nous mesmes, lisez à l’égard.

Page 87. Quel est cruel Destin aujourd’huy ton envie ? lisez. Quelle.

Page 101. Que la Reyne a formé par ce fils innocent.lisez, pour ce fils.

Page 105. Et seul à sa malice ay fourny de matiere. Lisez, l’ay seul, etc…

Privilege du Roy. §

Louis par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre, A nos amez et feaux253 les gens tenans nos Cours de Parlement, Baillifs, Seneschaux, Prevots, Juges, ou leurs Lieutenans, et à chacun d’eux en droict foy, Salut. Nostre cher et bien-amé le sieur Dalibray, nous a fait remonstrer, qu’il desireroit imprimer et mettre en lumiere une Tragi-Comédie, intitulée, Le Soliman, par lui composée: mais craignant que l’Impression ne luy soit dommageable si d’autres que luy s’ingeroient254 de le faire imprimer, il nous a requis nos Lettres sur ce necessaires. A ces causes, Nous avons permis, et octroyé, permetons et octroyons audit sieur Dalibray d’imprimer ou faire imprimer ladite Tragi-Comédie, par tels Libraires que bon luy semblera, et qui auront droit de luy, icelle vendre et exposer* durant sept années, pendant lequel temps nous avons fait et faisons tres-expresses inhibitions et deffenses à tous autres Libraires et Imprimeurs de la faire Imprimer, vendre, ny debiter, sur peine de perte des exemplaires, et de cinq cens livres d’amende, despens, dommage et interests: Et afin qu’ils n’en pretendent cause d’ignorance, Nous voulons qu’en faisant mettre en fin des exemplaires autant des presentes, elles soient tenues pour certifiées. A la charge toutesfois255 de mettre deux exemplaires de ladite Tragi-Comedie dans nostre Biblioteque des Cordeliers à Paris et un exemplaire d’icelle és mains de nostre amé et feal256 Chevalier Chancelier Garde des Seaux de France, le sieur Seguier Dautruy. Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le vingt-septiesme jour de Fevrier l’an de grace, mil six cens trent-sept. Et de nostre regne le vingt-septiesme. Par le Roy en son Conseil*, PETIT. Et scellé du grand seau de cire jaune.

Achevé d’imprimer le 30. Juin 1637

Et ledit sieur Dalibray a cedé et transporté le present Privilège à Toussainct Quinet Marchand Libraire, pour jouyr du contenu porté par iceluy, ainsi qu’il a esté accordé entre-eux

LES ACTEURS §

  • SOLIMAN. Roy de Thrace.
  • RUSTAN. Gendre de Soliman.
  • ACMAT. Conseiller.
  • OSMAN. Gentil-homme de Rustan.
  • PERSINE. Fille du Roy de Perse deguisée en garçon, amoureuse de Mustapha.
  • ALVANTE. Pere Nourricier de Persine.
  • LA REYNE. Femme de Soliman.
  • SELINE. Confidente de la Reyne.
  • MUSTAPHA. Fils de Soliman.
  • SOLDATS. De la garde de Soliman.
  • ORMENE. Pere Nourricier de Mustapha.
  • ADRASTE. Lieutenant de Mustapha.
  • MESSAGER.
  • DEVIN.
  • GENTIL-HOMME DE SOLIMAN.
  • L’AMBASSADEUR DE PERSE.
La Scene est en Alep, ville de Syrie
{p. 1, A}

ACTE PREMIER §

SCENE PREMIERE. §

SOLIMAN. ACMAT. RUSTAN.

SOLIMAN.

Moi qui me figurois que jusques dans Bizance256,
Ils viendroient à mes pieds implorer ma Clemence :
Me voicy dans Alep, et ces fiers ennemis
Ne se sont pas encore à mon pouvoir soubmis !
5 O Dieu quelle fureur ! Quel orgueil ! Quelle audace ! {p. 2}
Les Perses resister au grand Seigneur257 de Thrace !
Ont-ils donc oublié que nos moindres efforts,
Ont mille fois couvert* leurs campagnes de morts ?
Veulent-ils derechef* tenter une fortune*
10 Qui leur prepare à tous une cheute commune ?
Car (assurez-vous-en) nos bras victorieux258
Perdront de ces mutins l’Empire glorieux :
Le Ciel qui dés-long-temps medite leur ruine259,
A si belle entreprise* aujourd’huy me destine.
15 Obeyssons lui donc, et tous ayez pour moy
Dans le cœur, le courage, et dans l’ame, la foy*.

ACMAT.

Grand Roy, nous attendons la fin de cet ouvrage,
Moins du Ciel, ou du Sort, que de vostre courage :
Et nous suivrons les pas de vostre Majesté,
20 Le cœur remply d’ardeur* et de fidelité.

RUSTAN.

Commandez seulement, et vous pourrez connestre
De quel zele* Rustan est porté pour son Maistre :
Au moindre signe d’œil, j’iray, Sire, pour vous    
M’exposer* hardiment à la fureur des coups.
25 Ah que n’est la journée et l’heure desja preste260, {p. 3}
Où nous devons avoir nos ennemis en teste !261
Car alors je mourray d’un glorieux trespas,
Ou vous apporteray la teste de Tamas.

ACMAT.

Que sert de faire au Roy cét offre temeraire ?
30 Le propre d’un guerrier c’est d’agir et se taire.

RUSTAN.

Qu’ inferes-tu de là ?

SOLIMAN.

Silence, taisez-vous.
Je connois le merite et la valeur de tous.
Mais allons, que du camp la place soit choisie,
Attendant que mon fils arrive d’Amasie262.

RUSTAN tout bas.263

35 Que puisse-t’il plustot estre privé du jour,
Seigneur, la Reyne attend que je sois de retour,
Je la vay retreuver* si j’en obtiens licence264.

SOLIMAN.

Allez

SCENE DEUXIESME. §

{p. 4}
SOLIMAN. OSMAN. ACMAT.

SOLIMAN.

Je vois Osman qui devers* moy s’avance,
Il revient d’Amasie, et rapporte joyeux,
40 Des nouvelles qu’on lit desjà dedans ses yeux.

OSMAN.

Invincible Seigneur, Roy le plus grand du monde,
Qu’ainsi tousjours265 le Sort à vos souhaits responde :
Ce fils de qui la gloire a l’univers ravy
Osman estoit du party de Rustan, et loue Mustapha pour le rendre suspect à Soliman
Le brave Mustapha, de cent Princes suivy,
45 Arrive dans Alep.

ACMAT.

O nouvelle agréable !

SOLIMAN.

Et qui remplit mon cœur d’une joye incroyable.
A ce conte266 ses soins* furent bien diligens* !
Comment a-t’il si tost ramassé tant de gens ?

OSMAN.

{p. 5}
Le seul bruit de son nom et de sa renommée,
50 Pourroit en moins de temps lever toute une armée,
L’esclat de sa valeur sans exemple et sans pris
Est l’attrait et l’aymant des cœurs et des esprits.

ACMAT.

Que j’ayme ses vertus, et qu’on me parle d’elles ;
Là se fonde l’espoir des Ministres* fidelles267 !
55 Mais, Sire nous devons quant et quant268 avoüer,
Que loüer Mustapha c’est aussi vous loüer :
Un ruisseau clair et net nous fait veoir269 en sa course,
Qu’il a tiré son eau d’une plus vive source.

SOLIMAN.

Retournons sur nos pas, afin de recevoir
60 Ce fils qui fait par tout éclatter270 mon pouvoir.

ACMAT.

Sire, continuez271 vostre premier voyage272,
Et recevez au camp ce fils plein de courage,
Il l’a bien merité, l’honneur qui semble deu
Pousse à faire encor273 mieux alors qu’il est rendu.
65 Puis vous sçavez qu’il vient accompagné de Princes, {p. 6}
Qui ne sont point sujets aux loix de vos provinces,
Si bien que vous pouvez sans vous faire aucun tort,
Les accueillir au camp, dés leur premier abord.
Rien ne peut dans la guerre exciter le courage,
70 Comme un Prince qui monstre un gracieux visage,
Et les moindres regards dont il flate nos sens,
Pour faire aimer la mort, ont des charmes puissans.

SOLIMAN.

Ce que tu dis, Acmat, ne souffre* point de doute,
C’est pourquoy poursuivons nostre premiere route.
75 Toy, vas dire à Rustan qu’il s’en vienne apres* moy
Si tost qu’il aura sceu ces nouvelles de toy :
Cours et fais promptement ce que je te commande.

OSMAN.

Que ne fais-je aussi-bien ce que Rustan demande,
Dont je viens d’observer, comme j’ay tousjours fait,
80 Les preceptes et l’art*, peut-estre avec effet* ;
Car quoy que le Roy feigne, on tient cette maxime,
Qu’un vieux Roy, de son fils, hait la trop grande estime.274

SCENE TROISIEME. §

{p. 7}
PERSINE, ALVANTE.

PERSINE

D’où l’as-tu donc appris ?

ALVANTE.

C’est le bruit de la Cour,
Et puisque Soliman n’attend que son retour,
85 Pour venir fondre* en Perse et nous faire la guerre,
Madame, treuvez* bon de quitter cette terre.
Retournons vers Tamas luy faire tout sçavoir,
Afin qu’en diligens* il y puisse pourvoir.

PERSINE.

Mais si, comme tu dis, dans peu le fils de Thrace,
90 Doit faire voir icy ses gens et leur audace,
Faut-il m’en retourner sans avoir aujourd’huy
Jugé de la valeur de ses gens et de luy ?
Faisant une action si fort deraisonnable,
Je perds de mon dessein l’effet* le plus loüable,
95 Et rends ma hardiesse et ce deguisement, {p. 8}
Au lieu d’estre loüez, dignes de chastiment.

ALVANTE.

Les soldats que le Prince ameine en cette ville,
Si j’ay bien entendu*, sont à peine dix mille :
Dans un nombre de gens petit comme le leur,
100 Que peut-on remarquer d’audace et de valeur ?
Mais ce qui me fait peur, c’est la puissante armée,
Et depuis si long-temps à vaincre accoustumée,
Que suivant votre advis, j’epiois ce matin,
Et qui va de la Perse achever le destin.
105 Partons donc tout à l’heure, afin que votre Pere
Ait le temps d’aviser à275 ce qu’il faudra faire.

PERSINE.

Alvante, attends encor.

ALVANTE.

Ce seroit vous trahir :
En toute autre sujet je suis prest d’obeïr :
Quelle necessité vous oblige à cette heure
110 A vouloir faire icy de plus longue demeure276 ?
Ah ! Retournons Persine, et si le Sort heureux
A suivy jusqu’icy vos desseins genereux*, {p. 9, B}
Songez qu’il peut tourner ce visage agreable277,
Et que son naturel c’est d’estre variable ;
115 Car si l’on nous descouvre, hé bon Dieu ! quelle main
Vous pourra retirer de ce peuple inhumain.

PERSINE.

Mais si je pars, je cours fortune* de la vie.

ALVANTE.

Hé par qui, hors d’icy, peut-elle estre ravie ?
Dieu comme elle se trouble, ah ! Madame parlez,
120 Et que je sçache au vray ce que vous me celez*.

PERSINE.

Oüy, la foy*, qui depuis que m’esleva ta femme,
S’est fait voir à mes yeux si pure dans ton ame,
A bien, mon cher Alvante, aujourd’huy merité,
Que tu sçaches de moy toute la verité ;
125 Apprends que le subjet qui me tira d’Arsace278,
Ne fut pas d’espier279 les desseins de la Thrace :
Mais qu’un beaucoup plus noble et plus fort mouvement*
M’a fait venir icy sous cet habillement ;
Un mouvement* d’amour, que tu croiois de hayne.

ALVANTE.

{p. 10}
130 Un mouvement* d’amour, est celuy qui vous meine
Et pour qui ?

PERSINE.

Pour celuy qu’on attend aujourd’huy.

ALVANTE.

Vous avez de l’amour pour Mustapha ?

PERSINE.

Pour luy.

ALVANTE.

Helas ! qu’ay-je entendu*, quelle est vostre pensee ?
Et depuis quand vostre ame est elle ainsi blessee ?

PERSINE.

135 Le Soleil a desja deux fois dedans les Cieux,
Rallumé le courroux du Lion280 furieux281,
Depuis le jour fatal que l’amoureuse flamme
Passa dedans mes yeux pour consommer282 mon ame.
De te dire à present d’où s’alluma ce feu,
140 Ou comment je fus prise, il importe fort peu :
Alvante sois content de sçavoir que je l’ayme, {p. 11}
Et que s’il l’en faut croire, il me cherit de mesme.
Si bien que pour donner à ce cœur langoureux,
Le doux soulagement d’un regard amoureux,
145 Et sçachant en ce lieu son heureuse venuë,
J’y vins avec toy seul, et sans estre connuë ;
C’est donc luy que j’attends, luy dont je veux tirer,
Les effets* de la foy* qu’il ma voulu jurer :
Car mon tourment s’accroist plus l’Hymen se differe,
150 Et plus l’Hymen retarde, et plus j’en desespere.
C’est Alvante en un mot ce que je me promets,
Et voilà, tu connois mon secret desormais.

ALVANTE.

O fille sans esprit ! pardonnez moy Madame
L’excez d’affection qui me transporte l’ame :
155 Par qui vous estes vous laissee ainsi charmer ?
Quelle amour283 est-ce là ? quelle façon d’aimer ?
Pouvez vous voir ainsi vostre gloire fletrie
Et violer284 la foy* deuë à vostre patrie ?
Suivez vous deguisée, avec tant de fureur,
160 Un ennemy qui n’a pour vous que de l’horreur ?
Sçavez vous pas285 qu’ils ont en ce païs infame,
Le serment dans la bouche et le parjure en l’ame ?
Ainsi tout glorieux de vous manquer de foy*, {p. 12}
Il ira triomphant de la fille d’un Roy !
165 Pouvez vous donc souffrir* cette infamie extresme,
D’aller de vostre honneur luy faire offre vous mesme ?
Vous mesme à votre honneur en vain et sans raison,
Vous ferez sans rougir si lâche trahison ?

PERSINE.

Que cela desormais, amy, ne te soucie,
170 Je reconnois ton zele* et je t’en remercie :
J’appröuve tes raisons, j’approuve ta bonté,
Mais je ne sçaurois plus changer de volonté :
L’Amour me le deffend, et me donne asseurance,
Que ce Prince mieux né sera plein de constance* :
175 Car si des Cavaliers286 gardent si bien leur foy*,
Que doit faire celuy dont ils prennent la loy ?

ALVANTE.

Je veux287 qu’il soit fidelle, et plein de courtoisie.
Aujourd’huy que son pere avec toute l’Asie,
Au milieu de la guerre est en sa Majesté,
180 Et par tout l’Univers se void si redouté,
Sans craindre le succez de son outrecuidance,
Ozera-t’il traiter d’une telle alliance ?
Non, ne le croyez pas : changez donc de dessein, {p. 13}
Et voyez mes raisons d’un jugement plus sain :
185 Car Madame, escoutez encore une parole,
Si vous n’abandonnez cette entreprise* fole288,
Ou ne la reservez à quelque temps meilleur,
Puissé-je estre trompé, je vous predis mal-heur289.

PERSINE.

Toutes sortes de maux me seront agreables,
190 Et les tourmens d’Amour sont bien moins tolerables.

ALVANTE.

On vient. Fuyons ; le Ciel releve ta vertu290 !

PERSINE.

Helas de trop d’ennuys* mon cœur est abbatu.

SCENE QUATRIESME §

LA REINE. SELINE.

LA REINE.

J’ignore en quel endroit* mon pié douteux me guide,
Au trouble des pensers291 qui me rendent timide.

SELINE.

{p. 14}
195 Ceux qui renferment mieux leurs pensers au dedans,
Sont Madame, à la Cour tenus les plus prudens292 :
C’est pourquoy je voudrois ; qu’avecques293 plus d’adresse,
Vous retinssiez couvert* le tourment qui vous presse,
Moderez votre plainte, usez d’un doux accueil,
200 Envers cét ennemy, bouffi de tant d’orgueil :
Enfin n’oubliez rien qui vous rende croiable,
Alors qu’aupres du Roy vous le rendrez coupable.

LA REYNE.

Hé comment recevoir avec un doux accueil,
Un294 qui mettra mon fils, et moy-mesme au cercueil ?
205 Comment ayant le cœur en guerre, et dans l’orage,
Montreray-je la paix, et le calme au visage ?

SELINE.

Mais vostre inimitié du moins se doit cacher,
Voiant que Soliman l’ayme et le tient si cher ;
Feignez de luy porter une amitié* semblable,
210 Vous en serez au Roy d’autant plus agreable,
Et par là vos discours auront plus de credit,
Plus on ayme quelqu’un, plus on croit ce qu’il dit.

LA REYNE.

{p. 15}
Ha ! Seline, un temps fut que je pouvois bien croire
Que le Roy m’eslevoit à ce degré de gloire :
215 Mais maintenant helas ! et c’est là mon tourment,
Il n’est plus embrazé d’un feu si vehement.

SELINE.

Que dites-vous, Madame, et quel nouvel indice
Tesmoigne qu’envers vous son feu se refroidisse ?

LA REYNE.

Celui-cy justement qu’il m’en donne ce jour,
220 Ayant pour Mustapha tant d’estime et d’amour ;
Car il m’apprend assez qu’au Sceptre il le destine,
De Selin295, et de moy, meditant la ruine.
Qu’en vain sur son amour je fonday mon espoir,
Je commence, et trop tard, à m’en appercevoir :
225 Son amour qui me fit, par un dessein contraire
Garder ce second fils aupres du Roy son Pere,
Au lieu de l’exposer*, le sauvant de la mort,
Ainsi que je fis l’autre, à la mercy du Sort296.
Je creu que Soliman espris de cette flamme
230 Que Circasse estant morte, il eut pour moy dans l’ame,
Me lairroit297 de ses feux un tesmoignage entier, {p. 16}
En choisissant ce fils pour unique heritier.
Mais bien loin de regner, je connois à cette heure,
Qu’il faudra qu’avec moy le miserable meure.

SELINE.

235 Oüy, si vous n’essaiez avec la mort d’autruy,
De destourner ce mal, et de vous et de luy.
Donc pour y parvenir, usez d’art* et de ruse,
Pour vivre, et pour regner, tout se fait, tout s’excuse.

LA REINE

Je te croiray, Seline, et veux dés aujourd’huy,
240 Commencer à le perdre, et me tirer d’ennuy*.

Fin du premier Acte.

{p. 17, C}

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

SOLIMAN, MUSTAPHA, ACMAT, RUSTAN, OSMAN.

SOLIMAN.

Je vay prier les Cieux de nous estre propices :
Toy, vas à nostre camp dessous de bons auspices,
Et dessus tes Soldats prens l’absolu pouvoir,
Qu’un General d’armée y doit tousjours avoir.
245 Si le moindre repos à ta valeur fait peine298,
Dés la pointe du jour couvre toute la plaine,
Commence de marcher contre les ennemis,
Et conduis les Soldats qu’à tes soins* j’ay commis1 :
Je te suivray de prez avec une autre armée,
250 Et bien-tost leurs projets s’en iront en fumée.

MUSTAPHA.

{p. 18}
Derechef* je rends grace à vostre Majesté
D’un honneur que je sçay n’avoir point merité :
Le pouvoir qui me vient de cette main auguste
Ne souffrira* jamais rien de lasche ou d’injuste :
255 Mais dessous la faveur d’un Prince si guerrier,
J’espere veoir fleurir la Palme et le Laurier :
Combatant pour un Roy remply de tant de gloire
Me pourroit-on ravir l’honneur de la victoire ?
Pleust aux Cieux seulement que vostre Majesté
260 Commist299 toute la guerre à ma fidelité,
Et que se reservant au bien de cét Empire,
Elle aimast le repos que son âge desire,
Et non pas toutesfois sans imiter le cœur,
Qui ne bouge et partout espanche sa vigueur.

SOLIMAN.

265 Tu m’asseures, mon fils, en tenant ce langage,
De ton affection, et de ton grand courage :
Mais je ne puis vouloir que ce que j’ay voulu,
L’ordre qu’on doit tenir est desjà resolu,
Et je ne trouve point d’entreprise* honnorable,
270 Qu’alors qu’un Roy present la rend plus venerable,
Et delà, les combats qui sont gagnez pour nous, {p. 19}
Comme œuvres de nos mains, nous en semblent plus doux.
Va donc trouver l’armée, et fay ce que j’ordonne :
Cependant que le Ciel de Lauriers t’environne :
275 Acmat, suivez-le au camp300, et luy monstrez ses gens,
Et que pour le retour vos pas soient diligens*.

MUSTAPHA.

Je prens congé, grand Prince, et cours avecque joye,
Où le vouloir d’un Pere et le Destin m’envoye.

SOLIMAN.

Encore un coup, sois tu tousjours victorieux !
280 Je vais exprés au Temple en conjurer les Cieux.

RUSTAN.

Aille apres* qui voudra : demeure, Osman, demeure.

SCENE DEUXIESME §

RUSTAN, OSMAN.

RUSTAN.

Avant que je le souffre* il faudra que je meure,

OSMAN.

{p. 20}
Mon Maistre qu’avez-vous ?

RUSTAN.

Ah ! c’est trop r’animer
Le feu dont contre luy je me sens enflamer.
285 Qu’en dis-tu, cher Osman ? un nouveau venu prendre
Le premier rang d’honneur où je devois pretendre ?
Quelle presomption et surquoy se fonder ?
Quel merite si grand le peut recommander ?
Nous partageons l’honneur d’une mesme famille,
290 Il est le fils du Roy, moy, l’espoux de sa fille :
Pourquoy donc s’usurper*301, et prendre insolemment
Un pouvoir qui n’est deu qu’à Rustan seulement ?
Mais non, n’en parlons plus, j’en auray la vengeance :

OSMAN.

Vostre colere est juste, et grande son offence,
295 Et cecy peut encor aigrir vostre douleur,
Que vous avez vous-mesme ourdy vostre mal-heur302 :
D’avoir fait que chacun, comme j’ay fait moy-mesme,
Vantast à Soliman son merite supresme ;
Sans doute ces discours, contre vostre dessein,
300 Ont jetté plus d’amour que d’envie, en son sein.

RUSTAN.

{p. 21}
Ainsi le plus souvent la Fortune* mesprise,
De faire reüssir une sage entrerprise :
Mais je mespriseray moy-mesme ses mespris,
Allons : que le conseil* promptement en soit pris :
305 Toy, vas voir prés du camp, comme303 tout s’y dispose,
Là considre bien juqu’à la moindre chose,
Ce qu’on fait, ce qu’on dit, enfin rapporte moy
Quelque apparent304 subjet de soubçonner sa foy*.
Vas, reviens bien instruit ; Mais j’apperçoy la Reyne.

SCENE TROISIESME. §

SELINE, LA REINE, RUSTAN.

SELINE.

310 Mais, Madame, c’est estre à soy-mesme, inhumaine :

LA REINE.

Tais-toy, voicy Rustan : je te treuve* à propos
Pour en parler ensemble, et me mettre en repos.

RUSTAN.

{p. 22}
Madame, dans l’estat que nous voyons l’affaire,
Bien plus que le discours l’effet* est necessaire.
315 Je m’en allois vers vous afin d’en conferer,
Et resoudre sa mort ; mais sans plus differer.

LA REINE.

Et c’est là justement le point qui me tourmente ;
Car sa mort d’une part le salut nous presente,
D’autre part la pitié m’attendrit tellement,
320 Que je ne sçaurois presque y penser seulement.

RUSTAN.

Dieu qu’est-ce cecy ? qu’ay-je entendu* Madame ?
Un mouvement* si foible esbranle une telle ame ?
Le son de quelques mots agreables et doux,
Vous a fait relascher d’un si juste courroux ?
325 Avez vous oublié que s’il ne perd la vie,
La vie et la couronne à vous mesme est ravie ?

SELINE.

Ah Madame ! plustot qu’il meure mille fois.

LA REINE.

Je voy bien ce danger, et je vous le disois,
Que s’il vivoit, la mort nous estoit asseurée : {p. 23}
330 Mais soit pour quelque temps sa perte differée305.

RUSTAN.

Pour quelque temps, Madame ? Ah ! seulement je crains
Que desjà nos efforts ne soient foibles et vains :
Helas que pouvoit-il nous arriver de pire ?
Et que luy reste-t’il pour obtenir l’Empire,
335 Et nous faire mourir d’une cruelle mort,
Chef d’une telle armée, et se voyant si fort ?

LA REINE.

Las que me dites vous ? Chef ! et de quelle armée ?

RUSTAN.

Quoy vous n’en estes pas encor mieux informée ?

LA REINE.

Je n’en ay rien apris.

RUSTAN.

Vous ne sçavez donc pas
340 Qu’il a sous son pouvoir presque tous nos Soldats ?

LA REINE.

Est-il donc vray !

RUSTAN.

{p. 24}
Que trop : jugez donc à cette heure
S’il est bon qu’imparfaict nostre dessein demeure ;
Un Sceptre rarement s’arrache aux mains d’autruy,
Quand la force et le fer luy sert de ferme appuy.

LA REINE.

345 Donc en tant de façons, ô Destin plein d’envie,
M’ostes-tu les moyens de me sauver la vie ?
Comment n’a peu le Roy prevoir un si grand mal ?
Mais tires-nous Rustan, de ce danger fatal.

RUSTAN.

En ces occasions la meilleure deffense ;
350 C’est qu’il faut par esprit rompre la violence.

LA REINE.

Je veux à ce subjet seulement dire au Roy
Les soupçons qui pour luy me donnent de l’effroy ;
Affin que subvenant à sa propre disgrace,
Il nous delivre aussi du mal qui nous menace.

RUSTAN.

355 C’est le meilleur moyen que nous puissions tenir.

LA REINE.

{p. 25, D}
Allons donc le treuver* : mais le voicy venir.

SCENE QUATRIESME.306 §

LA REINE, SOLDATS, SELINE, SOLIMAN, RUSTAN.

LA REINE.

Soldats, où va le Prince ?

SOLDATS.

Au Palais, grande Reyne.

LA REINE.

Arrestez-vous icy. Dieu quel soucy le gesne* !

SELINE.

Madame, ayez bon cœur, tout vous vient à souhait :
360 Ce trouble obscurcira la verité du fait.

LA REINE.

Seigneur, que le Destin tousjours plus favorable
Vous comble d’un bon-heur qui soit incomparable.

SOLIMAN.

{p. 26}
Il le peut, s’il le veut : Mais qui307 vous meine icy ?

LA REINE.

Vous connoissez, Seigneur, mon amoureux soucy,
365 Et que je ne vy pas si je ne vous contemple :
Si bien que pour vous voir je m’en allois au Temple :
Avec dessein aussi que nos vœux innocens
Estant unis ensemble, en fussent plus puissans :
Mais, Seigneur, de quel mal avez vous l’ame attainte ?
370 Quelles sont vos douleurs, vos soins*, ou vostre crainte ?

SOLIMAN.

Madame, je sçay bien que vostre affection
A droit de s’enquerir de mon affliction ;
Mais il est mal-aysé qu’un autre puisse entendre*
Ce que je ne puis pas moy-mesme bien comprendre.
375 Je suis triste, je crains, et je ne sçay pourquoy,
Ny quel trouble importun s’est emparé de moy.

SELINE.

Prenez le temps, Madame.

LA REINE.

Hé que dites-vous, Sire !

SOLIMAN.

{p. 27}
Ce qui n’est que trop vray.

RUSTAN.

Quand le Ciel veut prédire
Quelque estrange mal-heur, il se sert quelquefois
380 Du langage secret de ces muettes voix.

SOLIMAN.

Quoy qu’il puisse arriver, Rustan, un tel presage
Peut troubler, mais non pas abbatre mon courage.

LA REINE.

Mais l’homme sage doit toute chose tenter
Pour connoistre son mal, afin de l’eviter :
385 Qui craint que dedans308 peu son naufrage n’arrive,
A recours promptement à la prochaine* rive.
Qui sçait si l’Empereur* successeur des Latins309,
Las d’esprouver tousjours de contraire destins,
N’auroit point espié le temps de vostre absence,
390 Pour entrer aujourd’huy le plus fort dans Bisance ?
Si l’air de ce climat ou de cette Cité,
Ne pourroit pas enfin nuire à vostre santé ?
Ou bien si combattant avecques trop d’audace, {p. 28}
Quelque danger helas ! de mort ne vous menace ?
395 Si bien que retournant en Thrace seulement,
Ce presage seroit sans nul évenement*.

SOLIMAN.

Il faut bien que d’ailleurs vienne quelque infortune*,
Je ne suis pas troublé d’une crainte commune :
La Thrace est trop puissante, et j’ay le cœur trop fort,
400 Pour craindre, elle à present l’ennemy, moy la mort.

LA REINE.

Sire, c’est bien conclurre310, et j’apperçoy moy-mesme
Une autre occasion de ce peril extresme.
Helas ! seroit-il vrai !

SOLIMAN.

Poursuivez hardiment.

LA REINE.

Peut-estre crains-je à tort, quoy qu’avec fondement.

RUSTAN.

405 A l’heure qu’il s’agit du salut d’un Monarque,
On craint avec raison dessus la moindre marque. {p. 29}

SOLIMAN.

Madame, parlez donc :

LA REINE.

Je crains qu’un scelerat
N’ait tramé dessus vous quelque noir attentat,
Et par vostre trespas n’occupe cét Empire,
410 Où son ambition depuis long-temps aspire.

SOLIMAN.

Qui seroit si hardy ?

LA REINE.

Qui se sent le plus fort :
Celuy dont vous devriez attendre moins ce tort ;
L’injuste Mustapha.

SOLIMAN.

Mustapha ?

LA REINE.

C’est luy-mesme.
Pourquoy vous troubler tant, et devenir plus blesme ?
415 Je n’en asseure pas, j’en doute seulement : {p. 30}
Mais certes cette peur me trouble extremement.

RUSTAN.

Peut-estre cette peur n’est que trop raisonnable,
Sire, j’en concevois une toute semblable.

SOLIMAN.

Qui de luy, justement ces soupçons peut avoir ?
420 Et comment me peut-on les faire concevoir ?

LA REINE.

Sire, voyez-vous pas cette valeur guerriere311,
Combien elle luy rend l’ame hardie et fiere,
Et tant d’autres vertus veritables ou non,
Qui donnent dans la veuë312, et font bruire son nom ?
425 Ouy, vous le voyez bien, et voyez trop peut-estre,
Puis que mesme il vous plaist si bien les reconnestre,
Et que vous les aymez par une aveugle erreur,
Au lieu que vous devriez les avoir en horreur :
Considerez de plus cette humeur liberale,
430 Et cette courtoisie à tout le monde esgale313 :
Ne croit-il pas par là meriter d’estre Roy ?
N’est-ce pas par cet art* qu’on tire un peu à soy314 ?
Si bien qu’il est certain que ses desseins sinistres {p. 31}
Ne manqueront jamais de damnables ministres* :
435 Et puis vous sçavez bien que le peuple souvent
Aveugle a plus d’amour pour le Soleil levant.
Mais de plus qui pourroit nous donner asseurance
Qu’il n’ait avec Tamas eu quelque intelligence,
Quand sous un faux pretexte errant comme inconnu,
440 Il fut chez les Persans en prison retenu ?
Ce fut peut-estre alors qu’il trama vostre perte,
Et qu’au Prince ennemy son ame fut ouverte :
Peut-estre il luy promit un bon-heur eternel,
S’il vouloit seconder son dessein criminel :
445 Et tant de messagers, et de courses diverses,
Dont il feint d’espier l’intention des Perses
Pour moy je les soupçonne, et crois avec raison
Qu’ils sont les instruments de cette trahison :
Et si jusques icy l’issuë en fut remise
450 Les forces luy manquant à si haute entreprise* :
Desormais qu’il se void la puissance en la main ;
Il l’executera du jour au lendemain.

SOLIMAN.

Tant s’en faut, ce pouvoir est un tres-seur remede,
On ne desire plus le bien que l’on possede.

LA REINE.

{p. 32}
455 Mais, Seigneur, vous sçavez ce que c’est du pouvoir,
Que tant plus on en a, plus on en veut avoir.

RUSTAN.

Certes, Sire, voilà de grands subjects de crainte :
Mais repensez encore à cette bonté feinte
Qui luy faisoit tantost rechercher ardemment,
460 D’avoir tous vos soldats sous son commandement :
Que pretendoit-il faire avecques deux armées,
Sinon tenir la Thrace et Bisance opprimés ?

LA REINE.

A-t’il donc tesmoigné tant de temerité ?
Ah ! que doutons nous plus de cette verité ?
465 Seigneur, qui vous retient ? helas ! sans le connaistre,
Vous vous precipitez aux lacs* que tend un traistre :
Si vous ne nous croyez, croyez-en pour le moins
Ces voix de vostre cœur, muets, mais vrais temoins.

SOLIMAN.

Ne vous tourmentez point : j’y penseray, Madame,
470 Et vos sages advis prendront place en mon ame.
Retournons là dedans, O celeste bonté ! {p. 33, E}

LA REINE.

Allons, mais qu’il souvienne à vostre Majesté
Qu’on ne sçauroit trop tost prevoir à315 son dommage.

SOLIMAN.

C’est assez dit, Allons.

RUSTAN tout bas à la Reyne.

Prenons, prenons courage.

SCENE CINQUIESME. §

PERSINE. ALVANTE.

PERSINE.

475 Alvante est donc enfin émeu par mes discours
Et prend compassion de mes tristes amours.

ALVANTE tout bas ces deux vers seulement

Pour guerir un amant* de sa melancolie,
Il faut faire semblant d’approuver sa folie.
Ouy, je me sens vaincu ; Qui pourroit resister {p. 34}
480 A ce Dieu si puissant, et qui sçait tout donter316 ?
Suivez donc seulement l’histoire commencée,
Et puis sur ce sujet j’ouvriray ma pensée.

PERSINE.

Ainsi tousjours le Ciel te soit propice et doux !
Suivant donc cette audace ordinaire entre nous,
485 Je m’habille en Guerrier, et contre la Scythie,
Conduis de nos Soldats la meilleure partie,
Et cependant qu’un jour j’allois à petit bruit,
Cherchant un lieu commode où nous camper la nuit :
Voilà, nous descouvrons, dans un bois assez sombre,
490 Un Guerrier qui marchoit à la faveur de l’ombre ;
Et qui s’avance enfin où le champ plus ouvert,
De l’ombrage du bois n’estoit pas si couvert*.
Là de nous il fut joint317, et quoy que l’apparence
Ne nous fist remarquer aucune difference,
495 Qu’il fust armé de mesme et parlast comme nous,
Pour ennemy pourtant il fut jugé de tous :
J’ordonne qu’on l’arreste, on court à l’instant mesme,
Luy ne s’estonne* point dans ce peril extresme,
Mais l’espée à la main, il se vient presentant,
500 Et fait teste à tous ceux qui le vont combattant ;
Il frappe, tuë, abbat, et donne trop à croire {p. 35}
Que le nombre tout seul empeschoit sa victoire ;
Il resiste pourtant, et d’un accent plus fier,
De ces mots menaçans les ose défier :
505 Oüy, poltrons je mourray puis que le Ciel l’ordonne ;
Mais je vous vendray cher mon sang et ma personne :
Son courage, son sort, ces mots, cette action,
Firent naistre en mon cœur de la compassion :
Je cours où le combat plus violent se montre,
510 Et justement j’arrive (agreable rencontre)
Lors* que de mille coups son armet* entr’ouvert,
Se lasche et laisse voir sa face à descouvert :
Tel qu’apres maint éclair et le bruit du tonnerre,
Le Soleil apparoist plus riant à la Terre,
515 Tel brilla ce visage en cét heureux moment ;
Mille rayons de feu luy servoient d’ornement,
Et son œillade estoit de tant d’attraicts pourveuë,
Que tout au mesme instant il m’esbloüit la veuë,
Et me remplit le sein d’une telle amitié*,
520 Qu’aussi-tost elle change en amour ma pitié.
Ainsi pour le tirer de ce peril extresme,
Je luy fais contre tous un bouclier318 de moy-mesme ;
Et crie à mes soldats, d’un accent de courroux,
Qu’ils appaisent leur rage et retiennent leurs coups ;
525 Puis retournant mes yeux dessus son beau visage, {p. 36}
D’un ton plus gratieux je luy tiens ce langage :
Veuillez, brave guerrier nous ceder desormais,
Recevez de nos mains et la vie et la paix,
Et si de nous ceder vous avez quelque honte,
530 Cedez de moins au sort, c’est luy qui vous surmonte :
Si vous ne desdaignez la fille d’un grand Roy,
Soyez son serviteur et vous rendez à moy,
A moy qui suis Persine : à ceste voix derniere
Je leve mon armet*, je hausse ma visiere ;
535 Il me contemple, il tremble, une morne pâleur
Luy dérobe*, et luy rend sa vermeille couleur ;
Et toutes deux cent fois partagent son visage ;
Puis souspirant au Ciel, il luy tient ce langage ;
O Dieu ! que puis-je plus ! j’apperçoy mon vainqueur !
540 Oüy, Madame, je rends et l’espée et le cœur,
Tous deux ils sont à vous ; là rompant sa harangue,
Il commit à ses yeux l’office* de sa langue,
Ses yeux où je lisois avec contentement
Les secrets qu’il n’osoit me dire ouvertement.
545 Voilà quand et comment mon amour prit naissance,
Or entends* maintenant comme elle prit croissance :
Et puis tu jugeras par quel heureux chemin
Elle doit desormais parvenir à sa fin.

ALVANTE

{p. 37}
Qu’une amour née en guerre et parmy les alarmes,
550 N’attende que la mort, et des subjets de larmes.

PERSINE.

Pourquoy vas-tu troublant de presages de mort
Le fortuné succez que j’espere du sort.

ALVANTE.

J’apprehende pour vous, parce que je vous ayme,
Et ne vous nuirois pas, non pas du penser mesme.319

PERSINE.

555 Escoute donc comment s’avança mon amour.
Estant avecque luy vers mon camp de retour.
Je le presse instamment de me faire connaistre
Son nom, et ce qu’en fin le Ciel l’avoit fait naistre,
Luy jurant de garder, quel que fust son secret,
560 L’inviolable foy* d’un silence discret ;
Et de plus luy donner, si c’estoit son envie,
Entiere liberté, non seulement la vie :
Lors* il me declara qu’aux Scythes inconnu,
Jusqu’où nous l’avions pris, seul il estoit venu ;
565 Qu’il pretendoit de là voir le pays des Perses, {p. 38}
Pour connestre des lieux les assiettes320 diverses ;
Qu’encor qu’il pratiquast ce dangereux métier,
De la Thrace pourtant il estoit l’heritier :
Joyeuse de sçavoir une telle merveille,
570 Je preste à ses discours une attentive oreille,
Rien ne m’asseurant mieux qu’il n’estoit pas menteur,
Que321 faisoit mon desir, amoureux et flatteur :
Apres ces mots s’accroist le feu qui me tourmente,
Car l’amour entr’égaux facilement s’augmente ;
575 Et lors* je reconnois, quoy qu’il n’en dise rien,
Que son brasier n’est pas moins ardent que le mien :
Comme d’une autre part, encor que je me taise,
Il reconnoist aussi mon amoureuse braise :
Car des cœurs enflammez d’un mutuel desir,
580 S’expliquent d’une œillade et du moindre soûpir.
Nous fusmes quelque temps dans cette violence ;
Mais il fut le premier qui rompit le silence,
Et qui me descouvrit sa flame en peu de mots,
Mais mots entrecoupez de pleurs et de sanglots :
585 Croyant qu’un jour apres le decez des deux Princes,
Cela pourroit causer la paix dans nos provinces,
D’un esprit balancé de honte et de plaisir,
Je l’escoute, me tais, approuve son desir,
Et lors* entre nous deux fut la foy* d’hymenee, {p. 39}
590 Le Ciel pris à tesmoin, secrettement donnée :
Cependant le Tartare322 en Perse descendit,
Tu sçais comme le Sort à ses vœux respondit
Si bien que dans un fort tristement retirée,
De mon aymable espoux je me vis separée,
595 Qui depuis me manda par un moyen secret,
Qu’il estoit retourné dans la Thrace à regret,
En attendant le temps et l’heureuse journée
Que nous verrions l’effet* de cette foy* donnee,
Dont voilà, cher Alvante, et la cause, et la fin :
600 Ce qui m’ameine icy tu l’as sceu ce matin.
Donc puisque incessamment un peuple l’environne ;
Et que je ne sçauroit luy parler en personne :
Si tu ressens pour moy quelque peu d’amitié*,
Si, comme tu disois, mon feu te fait pitié,
605 Declare maintenant ce qu’il faut que je fasse.

ALVANTE.

Vous pourriez esmouvoir un naturel de glace :
Oüy, je vous veux ayder, et par cette action
Vous tesmoigner l’ardeur* de mon affection :
Quel soin* plus glorieux me pouviez vous commettre !
610 Je vay porter au Prince et la fueille323 et la lettre :
Au cas que sans roder icy tout alentour. {p. 40}
Vous irez au logis attendre mon retour.

PERSINE.

O mon amy fidelle, ô pere secourable,
Qu’à tes vœux, derechef* le Ciel soit favorable !
615 Tiens, avecque la lettre où dans peu de discours,
Je reclame son ayde à mes longues amours,
Ce papier blanc signé que je pris à mon Pere :
Qu’il reçoive dans luy la Perse de doüaire324,
Car il le peut remplir de ce qu’il luy plaira,
620 Et dessous ce cachet tout le monde plira.

ALVANTE.

Allez, et je feray tout ce qu’il faudra faire.

PERSINE.

Je m’en vay, daigne Amour conduire cette affaire.

SCENE SIXIESME. §

{p. 41, F}
ALVANTE, OSMAN.

ALVANTE

Doncques est-il possible ! ô Dieu quelle fureur !
Puis-je estre encore en vie à cét objet* d’horreur !

OSMAN sans estre apperceu.

625 Comme tousjours le sort destruit ce que je tente !
Mais quel nouveau visage à mes yeux se presente !

ALVANTE.

Mustapha, nostre Roy !
S’il espousoie Persine, mais Osman le prend à la lettre

OSMAN.

C’est quelqu’un325 de ses gens,
Et sans doute quelqu’un de ses nouveaux agens.
Escoutons-le.

ALVANTE.

Et pour luy trahir ainsi son pere !
630 Son pere ! et son Royaume !

OSMAN.

O fortune* prospere !

ALVANTE.

{p. 42}
Me croire l’instrument de sa lâche fureur !
Comment pûst son esprit tomber dans cette erreur !
Moy porter ces papiers où ta honte est enclose !
Ne permette le Ciel que je me le propose.
635 Voilà comme j’avois dessein de les porter,
Il les deschire
Lors* que je te promis de les luy presenter.

OSMAN.

Comme il est disparu326 ! La colere l’emporte !
Encor si ces papiers deschirez de la sorte,
Par quelques mots entiers me rendoient éclaircy,
640 De ce dont en fuyant il me laisse en soucy ;
Mais qu’est-ce que je voy ! Dieu l’heureuse avanture !
C’est du Prince ennemy la propre signature !
C’est son propre cachet ! qu’il nous vient à souhait !
Je m’en vais à Rustan exposer* tout le fait :
645 Il est bien si rusé qu’en ce peu de matiere,
Il treuvera* subject d’une ruine entiere.

Fin du second Acte.

{p. 43}

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

PERSINE. ALVANTE.

PERSINE.

Le traistre a donc commis cette infidelité !
Alvante que dis-tu ?

ALVANTE.

Je dis la verité.

PERSINE.

O trois et quatre fois Persine infortunée !

ALVANTE.

650 D’autant plus qu’oubliant la promesse donnée,
L’impatiente ardeur* de vostre jeune amour {p. 44}
Vous a fait si soudain prevenir* mon retour
Pour apprendre plutost ceste triste nouvelle.

PERSINE.

Je n’ay donc plus de part à ce cœur infidelle !
655 Je suis doncques trahie, et mon chaste desir
N’obtiendra pour tout fruit qu’un honteux desplaisir ?
En vain je prends les noms et d’Espouse et d’Amante*,
Puis qu’on fait un peché de ma flame innocente :
Mais qu’est-ce que tu dis à ce cœur inhumain ?

ALVANTE.

660 Quand je vis ces papiers déchirez de sa main,
Ah ! grand Prince, luy dis-je, est-ce donc de la sorte,
Que vous reconnoissez une amitié* si forte ?
N’estimez vous donc rien qu’elle ait quitté pour vous,
Tout ce qu’en son païs elle avoit de plus doux ?
665 Que sans aucune suitte, et comme une inconnuë,
Elle soit pour vous voir en ce lieu cy venuë ?
Qu’elle ait esté rebelle à son pere, à son Roy,
Plustost que de souffrir* de vous manquer de foy* ?
Comment eut elle mieux contenté vostre envie,
670 Qu’en vous livrant son cœur, son Royaume, et sa vie ?
Seigneur, par vostre bonheur, et par cette clarté, {p. 45}
Que vous n’ignorez pas tenir de sa bonté,
Daignez prester secours à cette infortunée,
Et donnez luy la vie, elle vous l’a donnee ;
675 Aimez donc qui vous aime, et luy327 gardez la foy*.

PERSINE.

Ce discours, sage Alvante, estoit digne de toy :
Mais que dit-il ?

ALVANTE.

D’un cris de mespris, et de rage,
(Car ces mots vivement piquerent328 son courage)
M’oses-tu bien, dit-il, faire ressouvenir
680 D’une foy* que jamais je n’ay voulu tenir ?

PERSINE.

O Ciel !

ALVANTE.

Et puis, dit-il, par un pouvoir magique,
Et par cette science329 en Perse si publique,
Elle m’avoit alors empoisonné le cœur,
Qui depuis grace au Ciel a repris sa vigueur.
685 Et si de son honneur faisant si peu de conte330, {p. 46}
Elle foule à ses pieds toute sorte de honte :
Je ne suis pas d’advis de suivre ceste loy,
Et ce seroit mal fait qu’un Prince comme moy,
Prist en affection, et moins en hymenée,
690 Une fille dont l’ame est si desordonnée :
Partez doncques tous deux dans une heure d’icy
Ou n’attendez de moy ni grace, ni mercy ;
Son visage à ces mots paroissant tout de flame,
Me jetta l’espouvante et l’horreur dedans l’ame,
695 Et ma langue et mon cœur resterent si confus,
Qu’aussi-tost je m’enfuys sans luy repliquer plus.

PERSINE.

O Ciel ! injuste Ciel ! que fais-tu de ta foudre !
Laisses-tu les meschants sans les reduire en poudre !

ALVANTE.

Quoy qu’elle ait à souffrir* de ce contrepoison,
700 Il n’importe, pourveu qu’il soit sa guerison.331
Madame, il n’est plus temps desormais de se plaindre,
Craignons pour nostre vie :

PERSINE.

Hé ! que puis-je plus craindre,
Si sans chercher ailleurs ce dernier reconfort, {p. 47}
Je suis preste moy-mesme à me donner la mort ?

ALVANTE.

705 L’excez de la douleur vous trouble et vous surmonte,
Vostre mort ne feroit qu’augmenter vostre honte.

PERSINE.

Mais elle amoindriroit un si fascheux tourment.

ALVANTE.

Un invincible cœur endure constamment*.

PERSINE.

Vivray-je donc apres une si grande offense ?

ALVANTE.

710 Oüy, car c’est le moyen d’en tirer la vengeance :
Quittons donc ce pays, et si cét inhumain
Montre avoir maintenant vostre amour à desdain,
Qu’il vous trouve au retour sa mortelle ennemie,
Et dans son propre sang lave son infamie :
715 Allons, pour revenir avec tant de soldats,
Que nous mettions sa teste et son orgueil à bas.

PERSINE.

{p. 48}
Allons, c’est la raison que l’amoureuse flame
Cede aux feux que la haine attise dans mon ame.
Va donc pour donner ordre à nostre partement332,

ALVANTE.

720 J’y cours, ô d’un tel tour l’heureux evenement* !

PERSINE.333

Mais quel est mon dessein, et quelle est ma pensée !
Moy-mesme plus qu’aucun je me suis offensée.
Donc pour punir celuy qui m’a fait plus de tort,
C’est à moy seulement qu’il faut donner la mort.
725 Sus donc cœur imprudent, sus donc ame coupable,
Songeons à nous donner un trespas honorable :
Mais que ce soit aux yeux de ce traistre et brutal,
Que je voye en mourant l’objet* qui m’est fatal,
Afin qu’au triste aspect d’une fin si cruelle,
730 De son crime, il conçoive une horreur eternelle.
{p. 49, G}

SCENE DEUXIESME. §

SOLIMAN, ACMAT.

SOLIMAN.

Voylà ce que je crains, et pour me soulager,
Je luy viens d’envoyer334 en haste un messager
Qui le r’appelle en Cour, afin que j’examine
Avec plus de loisir, ses discours et sa mine.

ACMAT.

735 Sire, je suis surpris d’un tel estonnement*,
Qu’à peine puis-je icy dire un mot seulement :
Si vous aviez peu voir avec quelle franchise*,
Il a receu l’armée à sa charge commise,
Je suis bien asseuré que vostre Majesté
740 Penseroit autrement de sa fidelité.

SOLIMAN.

Pour mieux executer sa trahison mortelle,
Nostre ennemy souvent prend le nom de fidelle.

ACMAT.

Mais qu’il est encor vray qu’il n’est point de poison,
Qui plus mortellement blesse nostre raison,
745 Comme de croire trop à ces soubçons iniques {p. 50}
Qui sont suivis enfin de mille actes tragiques :
Partant puis que ce poinct vous est encor permis ;
Sire, foulez aux pieds ces soubçons ennemis
Quoy doncques les vertus d’un Prince magnanime,
750 Ne causeront en vous que la crainte d’un crime ?
Une miniere d’or produit-elle du fer ?
Et trouve-t’on au Ciel les horreurs de l’Enfer ?
Que si tant de valeur vous trouble et vous estonne*,
Non que vous craigniez rien de sa propre personne,
755 Mais que de vos subjets estant trop bien voulu
Ils luy donnent sur eux un pouvoir absolu ;
Sçachez qu’il n’est chery d’une amitié* si forte :
Qu’à cause seulement de l’amour qu’on vous porte ;
Hé par qui des mortels ne seroient estimez
760 Ceux qui viennent de vous, et que vous mesme aymez ?
Doncques si c’est pour vous qu’on l’honore et l’estime,
Qui pour luy, contre vous, voudroit commettre un crime ?
Et quoy sera-t’il dit que vostre Majesté
Ayt oublié si tost nostre fidelité ?

SOLIMAN.

765 Soit la foy* de mon peuple inviolable et sainte :
Il me reste d’ailleurs de grands sujets de crainte,
Ce fils dénaturé joint avec les Persans {p. 51}
Pour me perdre a-t’il pas des moyens trop puissans ?

ACMAT.

Le Prince vostre fils a l’ame trop prudente
770 Pour s’embarquer sans voir la fin de ce qu’il tente :
Hé comment combattroit l’ennemy pour autruy,
Luy qui ne peut garder son Royaume pour luy ?
Mais qui jusques icy de ces intelligences
A peu donner encor les moindres apparences ?
775 Il est vray qu’il a veu les pays ennemis ;
Mais, Sire, vous aviez ce voyage permis ;
Vous sceutes ce qu’il fit durant tout son voyage,
Et si quelque entreprise* eust trahy son courage,
Vous auriez peu bien-tost vous en apercevoir,
780 Ou quelque amy secret vous l’auroit fait sçavoir :
Non, non, Sire, croyez qu’un cœur épris de gloire
Ne concevra jamais une action si noire.

SOLIMAN.

Un grand cœur tousjours monte, et suit audacieux
Le talent qu’en naissant il a receu des Cieux :
785 Et quoy qu’à ma couronne il doive seul pretendre,
Peut-estre ayme-t’il mieux l’usurper que l’attendre.

ACMAT.

{p. 52}
Mais, Sire, de sa gloire il est si fort jaloux,
Que l’on ne doit jamais apprehender pour vous
Que s’emparant ainsi d’une chose asseurée
790 Il voulut perdre un bruit d’éternelle durée :
Que vostre Majesté pense donc à cecy,
Et chasse s’il luy plaist, de son cœur, tout soucy.

SOLIMAN.

Je commence à le faire, et sens qu’à ta parole
Mon cœur moins agité s’appaise et se console :
795 Vas, et s’il n’est party, retiens Geron chez toy,
Et luy dis qu’il attende un autre ordre de moy.

ACMAT.

Grand Prince j’obeys.

SOLIMAN.

Quelle est la citadelle
Qui nous mette335 en repos comme un amy fidelle !
Voilà que son discours enfin m’a desgagé
800 Des soubçons dont mon cœur se sentoit assiegé.
Dans une douce paix maintenant je respire,
Et dessus moy la peur n’a plus aucun empire.

SCENE TROISIESME. §

{p. 53}
RUSTAN. SOLIMAN.

RUSTAN.

Que vostre Majesté n’espere desormais
A ses tristes mal-heurs de tresve ny de paix ;
805 Qu’elle appreste la mort à son fils infidelle,
Et contre les Persans une guerre immortelle.
Sire, lisez ce mot qui vient d’estre arraché
Par mon fidelle Osman, d’un espion caché.

SOLIMAN.

Il s’adresse à mon fils ! detestable aventure336 !
810 C’est du Prince ennemy la propre signature !
C’est son propre cachet ! ô Ciel secourez nous.

RUSTAN.

Mais tout vostre salut ne depend que de vous.
Sire, hâtez-vous donc ainsi que veut l’affaire,
En ces occasions, il se perd qui differe.

SOLIMAN lit.

{p. 54}
815 Je n’attens pour partir que vostre mandement.
Cette puissante armée est deja toute preste.
Commencez seulement d’attaquer cette teste,
Et vous serez par moy secouru promptement.
Qu’ay-je leu ! mais allons adviser au remede :

RUSTAN.

820 O bien-heureux Rustan, que la fortune* t’aide.

SCENE QUATRIESME §

MUSTAPHA. ORMENE.

MUSTAPHA.

Que si le Messager n’est indigne de foy*,
Au Palais de la Reine, on doit trouver le Roy :
Voicy donc le plus court ; Mais voy-je pas Ormene !
Comment m’as-tu suivy bon Pere et qui t’ameine !

ORMENE.

825 Seigneur, j’acours à vous, et je rends grace aux Cieux,
Qu’encore assez à temps je vous touve en ces lieux :
Certes si j’eusse esté present à ce message, {p. 55}
Je m’y fusse opposé ; mais de tout mon courage,
Pour la crainte que j’ay d’un sinistre accident337,
830 Qui dedans mon esprit se rend presque evident.

MUSTAPHA.

Que crains-tu ?

ORMENE.

J’apprehende, et non sans juste cause,
Que l’on n’ait contre vous machiné quelque chose :
Pourquoy si promptement vous r’appeller en Cour,
Vous mandant de tenir secret vostre retour ?
835 A peine en sortez vous, et nous devons bien croire,
Que Soliman n’a rien laissé dans sa memoire.
Quel desir pourroit donc rendre en si peu de temps
D’un Roy si resolu les conseils* inconstans ?
Ah je voy les serpens qui se cachent sous l’herbe,
840 C’est la Reyne elle-mesme, et Rustan le superbe*,
Dont la rage vomit son venin contre vous.

MUSTAPHA.

Quelle raison pourroit exciter leur courrous ?

ORMENE.

Je croy que dans Rustan vostre insigne merite
Desjà depuis long-temps cette rancune excite,
845 Le merite à la Cour est rare et pretieux, {p. 56}
Et tousjours exposé* pour butte aux envieux ;
Mais ce qui plus que tout a sa rage enflamée,
C’est de voir que le Roy vous a fait chef d’armée :
Je sçay que ce matin il ne l’a peu souffrir*,
850 Presumant qu’à luy seul ce rang se deust offrir.

MUSTAPHA.

Et qui peut concevoir un courroux équitable,
Pour un choix que chacun trouve si raisonnable ?

ORMENE.

Quoy que ce qui nous nuit se fasse justement,
On ne le sçauroit voir sans mescontentement :
855 Si bien que secondé du courroux de la Reine,
Il dresse à vostre vie une embusche certaine ;
Et vous n’ignorez pas quelle injuste raison
Peut obliger la Reine à cette trahison :
Seigneur, elle est marastre, et de plus ne demande
860 Que de voir chaque jour sa puissance plus grande :
Mais elle craint de vous, pour elle et pour Selin,
A leurs jours glorieux, une cruelle fin.

MUSTAPHA.

Quiconque craint de moy quelque offense, il s’abuse :
Mais quels seroient leurs lacs* ? quelle seroit leur ruse ?
865 Quelle puissance ont-ils, et quel droit dessus moy ? {p. 57, H}
N’ay-je pas pour deffense et mon Pere, et mon Roy ?

ORMENE.

Ah Seigneur, vous feignez de ne me pas entendre*.
Sçachant que le Roy seul sur vous peut entreprendre,
Ils vous auront vers luy quelque crime imposé*.

MUSTAPHA.

870 Et dequoy Mustapha peut-il estre accusé !
Ma foy* n’est-elle pas à mon Pere assez claire ?

ORMENE.

Mais les ruses et l’art* que ne peuvent-ils faire ?
Manquent-ils de matiere à leur subtilité,
Ou de fausse couleur* à leur méchanceté ?
875 Hé qui sçait s’il n’ont point desseigné338 vostre perte
Sur cette amour, par eux, malgré nous descouverte ?

MUSTAPHA.

Ce seroit là vrayment un detestable tour,
De faire reüssir leur haine par l’amour !
J’ayme, je le confesse (et tu connois Ormene
880 Quelle est à son sujet mon amoureuse peine)
La fille de Tamas, Roy de nos ennemis, {p. 58}
Persine, en qui le Ciel tous ses thresors a mis :
Et toutesfois (permets qu’icy je le redie339)
Bien loin de me noircir d’aucune perfidie,
885 Si je ne puis enfin gaigner340 dessus le Roy,
Que par un doux hymen je dégage ma foy* :
Si, dis-je, je n’obtiens dedans cette entreprise*,
Ou que par la victoire elle me soit acquise,
Ou bien mesme qu’estant des Perses surmonté,
890 Mon Pere me la daigne offrir par sa bonté :
Pour ne pas offenser mon Roy pour l’amour d’elle,
Pour ne la pas trahir ny rester infidelle,
Je me türay moy-mesme, et de cette façon
Je m’exempteray bien de blasme et de soubçon.

ORMENE.

895 Seigneur, si la bonté de cette ame ingenuë,
Comme elle l’est au Ciel, en terre estoit connuë,
Je suis bien asseuré, que ny de cette part,
Ny d’ailleurs vous n’auriez à courre341 aucun hazard :
Mais quoy, l’œil des mortels ne connoist pas ces choses :
900 Voyez donc si je crains avec de justes causes,
Et vous-mesme jugez combien il est besoin*,
D’apporter en ce fait, de prudence et de soin*.

MUSTAPHA.

{p. 59}
J’approuve ta sagesse, Ormene, et je l’escoute :
Mais ta peur apres tout, n’est que sur une doute342 :
905 Si bien que je ne puis, sans manquer au devoir,
N’aller pas vers mon Pere apprendre son vouloir ;
J’y vais, et que le Ciel m’aide si j’en suis digne.

ORMENE.

Seigneur, ne bouge, et voy qu’Adraste t’en fait signe.

SCENE CINQUIESME §

ADRASTE. MUSTAPHA. ORMENE.

ADRASTE.

Ah grand Prince ! fuyez cette maudite Cour,
910 Où l’on a conspiré de vous priver du jour.

MUSTAPHA.

Que veut dire, et d’où vient mon Adraste fidelle ?

ADRASTE.

Du camp, où ce malheur vous-mesme vous r’appelle.

MUSTAPHA.

{p. 60}
L’homme ferme et constant* n’a pas le pied leger343,
Et ne se trouble point sans sçavoir le danger.
915 Apprends moy donc devant*, ce qui te met en peine.

ADRASTE.

C’est, Seigneur, en un mot ; que Rustan et la Reine,
Pour vous perdre, ont de vous en diverses façons,
Dedans l’esprit du Roy, jetté de faux soubçons.

ORMENE.

O de ma triste peur asseurances trop grandes !

MUSTAPHA.

920 Mais en es-tu certain ? ou si344 tu l’apprehendes ?

ADRASTE.

Vous n’estiez pas encor de nostre camp sorty,
Que j’en fus en secret aussi-tost adverty :
Ainsi, Seigneur, tandis que vous le pouvez faire
Evitez promptement son injuste colere.

ORMENE.

925 Fuyons, mon fils, fuyons.

MUSTAPHA.

{p. 61}
L’innocent est trop fort,
Il est invulnerable à tous les traicts du sort.

ORMENE.

Mais qui se peut garder du venin de l’envie ?

ADRASTE.

Seigneur, c’est lascheté d’aymer par trop la vie,
Et de ne pas mourir à l’heure qu’il le faut :
930 Mais de mourir à tort, c’est un pareil defaut.

ORMENE.

Ah Seigneur ! Ah mon fils ! par tes jeunes années,
Autrefois par mes soins* tendrement gouvernées ;
Par mon affection, par mon ardente foy*,
Conserve toy, mon fils, et pour nous, et pour toy :
935 Fuys nostre perte à tous, fuys cette injuste mere,
Fuys du traistre Rustan la malice ordinaire,
Evite la fureur de ce Pere irrité,
Et laisse avec le temps sortir la verité.

MUSTAPHA.

Non, ne differons plus, qui differe est coupable.

ORMENE.

{p. 62}
940 Hé mon Fils !

ADRASTE.

Entendez* un mot irrevocable ;
Que le Dieu Tout-puissant qui punit les pervers,
Tienne dessous mes pieds les abymes ouverts,
Si ma promesse n’est de son effect* suivie :
Il vous faut, ou regner, ou bien perdre la vie :
945 Mais Adraste aujourd’huy vous sauve et vous fait Roy
Et l’armée, et la Cour, tout est presque pour moy :
Sus345 donc, qu’attendons-nous ? Le Destin favorise
Ceux qui suivent hardis une belle entreprise*.
Nous te declarons Roy : Compagnons criez tous,
950 Vive le jeune Prince.

MUSTAPHA.

Amis, que faictes-vous ?
Plutost, plutost qu’il meure.

ADRASTE.

Ah, Seigneur, quelle rage !

MUSTAPHA.

Mais dis que c’est l’effect* d’une affection sage,
Qui desire empescher vos crimes par ma mort. {p. 63}

ADRASTE.

Mais ce remede seul détourne vostre sort.

MUSTAPHA.

955 Sans l’honneur qui vrayment est l’ame de la vie,
La vie est elle un bien digne de nostre envie ?

ORMENE.

Ouy, mais si Soliman vous contraint de mourir,
Et que par tout le monde il fasse apres courir
D’une innocente fin, une raison infame,
960 Vostre mort sera-t elle honorable et sans blasme ?

MUSTAPHA.

Le Temps descouvrira la verité du faict.

ORMENE.

Vivez donc, pour joüyr de cét heureux effect*.
{p. 64, I}

SCENE SIXIESME. §

MESSAGER. MUSTAPHA. ADRASTE. ORMENE.

MESSAGER.

O Seigneur, retournez, retournez à l’armée,
Où parmy tous les Chefs la nouvelle est semée,
965 Que vostre teste court un funeste danger,
Desjà l’on se soûleve afin de vous vanger346.

MUSTAPHA.

O de tous mes mal-heurs ; le mal-heur plus extresme !
Retourne ! mais retourne Adraste aussi toy-mesme,
Si jamais ta bonté me daigna secourir,
970 Et leur dis que je vis.

ADRASTE.

Mais que tu vas mourir.
Pensez-vous que des gens remplis de défiance347,
Aux paroles d’autruy prestent si tost creance ?
A peine voudront-ils s’en fier à leurs yeux,
Seul vous appaiserez leurs esprits furieux.

ORMENE.

{p. 65}
975 Si de ce cœur fidelle, et de ce grand courage,
Vous craignez que le Roy prenne le moindre ombrage.
Seigneur, vous jugez bien qu’il est plus à propos,
Que vous-mesme y mettiez la paix et le repos.

ADRASTE.

Seigneur, trouvez-vous pas cét advis raisonnable ?

MUSTAPHA.

980 Que trop ; allons-y donc, ô Sort impitoyable !

Fin du troisiesme Acte.

{p. 66}

ACTE IIII. §

SCENE PREMIERE. §

SOLIMAN. RUSTAN. ACMAT.

SOLIMAN.

Pourquoy s’en retourner au camp si promptement,
Et ne pas obeyr à mon commandement ?
Non non, sa trahison n’est que trop descouverte
Rien ne le peut sauver, ny retarder sa perte :
985 Je veux de vive force entrer dedans son camp,
Et faire qu’il y soit puny dessus le champ.

RUSTAN.

C’est de cette façon qu’un grand Prince doit faire :

ACMAT.

Mais non de la façon que doit agir un Pere.

SOLIMAN.

{p. 67}
A l’endroit* d’un tel Fils, un Pere avec raison
990 Peut oublier de Pere et l’amour et le nom.

ACMAT.

Mais il faut que du moins l’humanité le touche.

SOLIMAN.

On n’en a point envers une beste farouche.

ACMAT.

On en a toutesfois souvent quelque pitié.

SOLIMAN.

Celuy-là soit hay qui n’a point d’amitié*.

ACMAT.

995 Donc un si brave Fils mourra sans qu’on l’escoute ?

SOLIMAN.

Quel besoin* de l’oüir si son crime est sans doute ?

ACMAT.

Mais quel signe le rend criminel comme on dit ?

SOLIMAN.

{p. 68}
Quel indice veux-tu plus clair que cét escrit ?

ACMAT.

Par ma fidelité qui vous est si connuë,
1000 Par mon affection et si pure et si nuë :
Daignez, Sire, prester l’oreille à ce propos,
Par où je remettray vostre esprit en repos.

SOLIMAN.

Parle donc, je veux bien te donner audiance.

RUSTAN.

Le moindre delay, Sire, est de grande importance.

ACMAT.

1005 Je ne veux point icy repeter les raisons,
Qui le font croire exempt de telles trahisons.
Je ne propose point quelque autre conjecture,
Qui me fait soubçonner la lettre d’imposture :
Et que vous entendrez*, Seigneur, tout à loisir,
1010 Lors* que vous en aurez le temps et le desir,
Je dis, que comme c’est une subtile ruse,
Et dont entre ennemis le plus souvent on use, {p. 69, J}
Peut-estre cét escrit vint de nos ennemis
A dessein seulement d’estre en vos mains remis :
1015 Pour rendre vostre Fils suspect par cette adresse,
Et renverser sur nous l’embusche qu’on leur dresse.

RUSTAN.

L’interprete subtil !

ACMAT.

Veritable pourtant :
Mais, Sire, ces soldats que l’on redoute tant,
Et par qui Mustapha vous doit faire la guerre,
1020 Où furent-ils levez ? et quel lieu les resserre ?
Puis que vos espions, qui vont par tout rodant,
N’en ont peu découvrir aucun signe evident.
S’il est vray que ce soit une invisible armée,
Pour moy, je la croiray de fantosmes formée,
1025 Et qui, si vous daignez y jetter seulement
Un des moindres rayons d’un si clair jugement,
Disparoistront bien-tost comme dans les lieux sombres,
A l’aspect du Soleil, disparoissent les ombres.
Vous verrez que ce camp qui nous fait tant de peur
1030 N’est qu’un camp fabuleux, chimerique et trompeur.

RUSTAN.

{p. 70}
Sire, encore une fois je declare et proteste,
Que puis que nous voyons le crime manifeste ;
C’est avecques danger, mais danger tres-pressant,
Que l’on s’efforce en vain de le rendre innocent.
1035 A quoy bon recourir aux fantosmes, aux fables,
Ayant entre nos mains des preuves si palpables ?
Mais puis que le fait touche à vostre Majesté,
C’est la raison qu’on suive icy sa volonté.

SOLIMAN.

En effet*, cher Acmat, je ne vous dois pas croire,
1040 Apres ce que je voy d’une action si noire :
C’est pourquoy ne pouvant demeurer asseuré,
Et laisser impuny ce fils dénaturé,
Je veux que les horreurs de sa mort criminelle,
Apprennent à chacun à m’estre plus fidelle.

ACMAT.

1045 O Sire ! qu’il souvienne à vostre Majesté,
Du mal qui peut venir d’un conseil* trop hasté.
Faut-il qu’un Roy si sage, et si plein de clemence,
Condamne à mort son Fils sans oüyr sa deffence !
Son Fils, dis-je, ô doux nom ! qui marque le lien {p. 71}
1050 Que la Nature a mis de vostre sang au sien.
Les escadrons des Roys, et leurs puissans asyles,
Sont au prix des enfans des forces trop debiles*.
Quand le meilleur amy nous quitte et cede au temps,
Seuls parmy les mal-heurs ils demeurent constans :
1055 C’est pour eux que le Ciel pourvoit à nos dommages,
De nous-mesmes ils sont les vivantes images.
Donc sans respect de vous, ny de son amitié*,
Peut-estre sans raison, mais tousjours sans pitié :
Souffrirez*-vous, Seigneur, que la fureur vous porte,
1060 Jusqu’à faire perir vostre Fils de la sorte,
Sans qu’il se justifie, ou demande pardon ?
Puis que mesme il devroit obtenir un tel don.
Que d’un Roy genereux* la vengeance est bannie,
Et qu’une ame bien née est tousjours mieux punie,
1065 Et reçoit de sa faute un plus seur chastiment
Quand on remet sa peine à son ressentiment*.
Enfin que la douceur est d’autant plus loüable,
Plus on peut concevoir un courroux équitable348.
Sire, vous estes Roy, les Roys ce sont des Dieux
1070 Qui pardonnent sur terre, ainsi que l’autre aux Cieux.

RUSTAN.

Ny les Dieux d’icy bas, ny les puissances hautes
Ne nous pardonnent pas toute sorte de fautes : {p. 72}
Mais comme son discours donne au Roy du soucy !349

ACMAT.

Seul, vous devez Seigneur, vous consulter ainsi,
1075 Vous ne sçauriez avoir un Conseiller plus sage.

RUSTAN.

Termine desormais cét importun langage,
Et songe pour le moins que commettre un forfait,
Ou le deffendre trop, c’est le mesme en effect*.

ACMAT.

Je n’apprehende rien, car aupres de mon Maistre,
1080 Et mon zele*, et ma foy* se font assez parestre.

SOLIMAN.

O Fils !

ACMAT.

Seigneur, voicy venir la verité.

RUSTAN.

Et de tous mes dangers, le moins premedité.
{p. 73, K}

SCENE DEUXIESME. §

SOLIMAN. DEVIN. RUSTAN. ACMAT.

SOLIMAN.

Toy, qui dedans les Cieux, de l’esprit te promenes,
Où tu lis le secret des volontez humaines,
1085 Dy moy la verité de cette trahison.

DEVIN.

La trahison est vraye, et faite sans raison.

RUSTAN.

Sire, que faut-il plus ?

DEVIN.

Mais le traistre se cache,
Et couvre avec son nom, une action si lasche,
Qui non plus que son nom ne se cognoistra pas,
1090 Qu’apres l’evenement* de son juste trépas.

RUSTAN.

Dieu ! qu’est-ce qu’il veut dire !

SOLIMAN.

{p. 74}
Et pourtant cette létre
M’apprend la trahison, avec le nom du trétre ?

DEVIN.

Cette lettre, de vray350, monstre assez le forfait ;
Mais ne declare pas le nom de qui l’a fait ;

SOLIMAN.

1095 Comment ?

RUSTAN.351

Je suis perdu.

SOLIMAN.

De quelle part vient elle ?
Et n’apprend elle pas une embusche mortelle ?

DEVIN.

Cét escrit que tu tiens, et qui t’emplit d’effroy,
S’addressant à ton Fils, ne regardoit que toy.

RUSTAN.

Ouy, Sire, il regardoit vostre seule Couronne.

ACMAT.

{p. 75}
1100 Plutost ne s’adressoit qu’au Roy mesme en personne.

SOLIMAN.

Responds moy seulement encore sur ce point,
Est-il vray que mon Fils au Persan se soit joint ?

DEVIN.

Bien plus que tu ne crois, et sans estre coupable.

SOLIMAN.

Comment se fait cela ?

DEVIN.

Mon dire est veritable :
1105 Mais je ne sçaurois pas t’expliquer clairement,
Ce que je n’apperçoy qu’en ombre seulement ;
Le reste surpassant mon humaine foiblesse,
Demeure ensevely dans une nuit espaisse.

RUSTAN.

Puis qu’on ne t’entend* point, ne dis mot, et vas-t’en ;
1110 Tu rends le Roy resveur.

DEVIN.

Oüy j’obeys, Rustan :
Mais si je pars, tousjours le Ciel sur toy demeure, {p. 76}
Et parlera pour moy, devant* qu’il soit une heure.

SOLIMAN.

Je suis plus que jamais incertain et pensif :
Mais que veulent ces gens avecques ce captif ?

RUSTAN.

1115 Fascheux retardement.

SCENE TROISIESME. §

PERSINE. SOLDATS. SOLIMAN. ACMAT. RUSTAN.

PERSINE.352

Heureux subject de joye,
Puis que je puis aussi mourir par cette voye.

SOLDATS.

Sire, ce prisonnier Persan de nation,
Vient pour vous éclaircir de son intention.

SOLIMAN.

C’est sans doute, Rustan, quelqu’un de ses complices.

RUSTAN.

{p. 77}
1120 Il faut qu’il le confesse au milieu des supplices.

ACMAT.

Dieu qu’est-ce cy !

SOLIMAN.

Comment l’avez-vous arresté ?

SOLDATS.

Faisant garde, et rodant autour de la Cité,
Nous le vismes de loin comme hors de luy-mesme,
Les yeux estincelans, et le visage blesme ;
1125 Et creusmes aussi-tost qu’il couvoit en son sein,
Ou venoit d’achever quelque mauvais dessein.
Apres nous estre enquis de cent choses diverses,
Il nous dit qu’il estoit un espion des Perses ;
Et sans nous resister il fut conduit icy.

SOLIMAN.

1130 Jeune homme, avoüez-vous ce que dit celuy-cy ?

SCENE QUATRIESME §

{p. 78}
ALVANTE. SOLIMAN. RUSTAN. PERSINE. ACMAT. SOLDATS.

ALVANTE.

Elle est entre leurs mains, ô Ciel quelle disgrace !

SOLIMAN.

Responds-moy donc : Es-tu de Perse, ou bien de Thrace ?

PERSINE.

Importune frayeur, et qu’est-ce que je crains ?
La mort que j’apperçoy si belle entre leurs mains ?
1135 Pourquoy trembler ? 353Je suis de Perse et non de Thrace.

RUSTAN.

Voyez comme il respond, et qu’il est plein d’audace !

SOLIMAN.

Et de plus Espion ?

PERSINE.

Vous l’avez entendu* ;

ALVANTE.

Ah fille mal-heureuse ! hé Dieu ! tout est perdu.

SOLIMAN.

{p. 79}
Tu mourras.

ALVANTE.

Ah Seigneur !

PERSINE.

Que veux-tu faire Alvante ?

RUSTAN.

1140 Quelle est de ce vieillard l’entreprise* insolente !

ALVANTE.

De grace, par ces pleurs qui baignent tes genoux,
Daignes, puissant Seigneur, surmonter ton courroux,
Et ne veuilles priver du jour une personne,
Qui peut pour sa rançon t’offrir une couronne.

SOLIMAN.

1145 Cette affaire n’est pas de petit interest :
Leve-toy, bon vieillard, et m’apprends donc qui c’est.

PERSINE.

Ne dis rien, ou du moins secondant mon enuie,
Ne dis que ce qui peut me faire oster la vie.

ALVANTE.

Seigneur, sans vous tenir plus long-temps en soucy,
1150 La fille de Tamas, Persine, la voicy.

PERSINE.

{p. 80}
O par trop pitoyable, et trop cruel Alvante.

ALVANTE.

Seigneur, comme je voy, ce mot vous espouvante :
Mais j’ay dit toutesfois la pure verité.

SOLIMAN.

Toy Persine !

PERSINE.

A ce mot, si ton cœur irrité
1155 De ma perte, conçoit une plus forte enuie,
Il est vray, je la354 suis, arrache moy la vie.

ALVANTE.

Seigneur considerez

PERSINE.

Que fais-tu ?

ALVANTE.

Ces cheveux
Qu’elle serre au dedans entortillez par nœuds :

SOLIMAN.

Mais quelle occasion en ce pays t’ameine ?

ALVANTE.

{p. 81, L}
1160 Seigneur, je le diray.

PERSINE.

La naturelle hayne
Que contre ta personne, et contre tous les tiens,
Dans ce cœur genereux* de tout temps j’entretiens,
Est l’unique sujet qui m’ameine en Syrie,
Pour te faire sentir l’effet* de ma furie.
1165 Doncques que veux-tu plus, et qu’est-ce qu’on attend ?
J’ay merité la mort, que differes-tu tant ?

ALVANTE.

Seigneur, le vray subject, et qu’elle a voulu taire ;
Est tel qu’il esteindra toute vostre colere ;
C’est l’amour qu’elle porte au Prince vostre ainé,
1170 Soubs355 la foy* de l’hymen entr’eux deux destiné.

PERSINE.

Que tu me fais de tort !

SOLIMAN.

Dieu que viens-je d’entendre* !

RUSTAN.

Voilà cet innocent qu’Acmat vouloit deffendre !
Le crime est averé, Sire, n’en doutons point, {p. 82}
Voilà comme ce fils avec le Perse est joint,
1175 Voilà sa trahison.

ACMAT.

Dieu la triste avanture356 !

SOLIMAN.

Je le reconnois trop, ah fils contre nature,
Et vous, dans peu de temps vous sçaurez, scelerats,
De quels maux je punis de pareils attentats.

ALVANTE.

O deplorable Sort !

SOLIMAN.

Soldats, qu’on me l’emmeine,
1180 Dans un obscur cachot en attendant sa peine ;
Et toy, vieillard, suy moy, tu seras mis aux fers.

ALVANTE.

O Persine.

PERSINE.

O tourmens d’une main douce offers !

SCENE CINQUIESME §

{p. 83}
SOLDATS. PERSINE.

SOLDAT.

Madame, de vos maux j’ay si fort l’ame attainte,
Et fay ce triste office* avec tant de contrainte,
1185 Que si l’on avoit mis l’un et l’autre à mon choix,
Je choisirois plustost de mourir mille fois.

PERSINE.

Quelle pitié tardive amollit ton courage !

SOLDAT.

Vos beautez, vostre rang, vostre sexe, et vostre âge,
Que vous faites reluire avecques tant d’éclat,
1190 Me touchent vous voyant reduite en cét estat :
Mais ce qui plus que tout sensiblement me presse,
C’est que de Mustapha vous soyez la Maistresse.

PERSINE.

Ah tais-toy, mon amy, de semblables propos
Bien plus que tu ne crois, nuisent à mon repos. {p. 84}
1195 Sçaches que le subjet qui fait que tu m’estimes
Indigne de ces maux, les rend seul legitimes :
Mais que voy-je bon Dieu ! de grace mes amis,
Qu’un moment de delay me soit icy permis ;
Souffrez* que je reproche à qui m’oste la vie,
1200 Qu’il a ce qu’il desire, et qu’elle m’est ravie :
C’est Mustapha qui vient, laissez moy veoir à luy,
Que de quelques propos j’allege mon ennuy*,
Et si je n’en sçaurois tirer d’autre vengeance,
Que ma langue du moins punisse son offence.

SOLDAT.

1205 Amour, Maistresse, mort, vengeance, deplaisir ;
Mais soit ce qui pourra ; j’accorde ton desir.

PERSINE.

Ah veüe ! ah fier aspect ! ah cruel homicide !
Et ce qui passe tout, homme ingrat et perfide !
Dieu ! comme le venin qui de son sein glacé
1210 Tout froid, jusqu’en mon cœur, par mes yeux a passé,
Me saisissant la langue et le pied tout ensemble,
Oste la voix à l’une et fait que l’autre tremble.

SCENE SIXIESME. §

{p. 85}
MUSTAPHA. PERSINE. SOLDAT.

MUSTAPHA.

Vas t’en, et si quelqu’un venoit dessus mes pas,
Enjoins-luy de ma part de ne me suivre pas ;
1215 Et luy dis qu’aimant mieux une mort glorieuse,
Que de vivre une vie à mon Prince odieuse,
Je retourne à la Cour pour avoir le bon-heur
D’immoler s’il le faut ma teste à mon honneur :
Mais afin que mon Pere avec plus d’asseurance
1220 Sur ce flanc desarmé lise mon innoncence,
Emporte cette espée, et vas pres de la Tour,
Ou si tu veux, au camp, attendre mon retour.

PERSINE.

Que les armes par toy sont justement quittées,
Puis qu’elles en estoient indignement portees !
1225 Qu’à bon droit tu deffends qu’on ne te suive pas,
Ferois-tu bien le Prince ayant le cœur si bas ?
Mais quitte aussi le jour, ou dedans les boccages,
Vas te cacher parmy les Ours les plus sauvages,
Comme eux impitoyables, et sans aucune foy*. {p. 86}

MUSTAPHA.

1230 Veillé-je, ou si357 je dors ! Dieu ! qu’est-ce que je voy !
Est-ce une chose vraye ! ou si101 c’est quelque songe,
Dont mon desir m’abuse avec un doux mensonge !

PERSINE.

Non, ces liens358 ne sont ny mensonge, ny faux,
Tu me vois endurer de veritables maux,
1235 Et la mort qui bien tost finira ma misere,
Ne sera point non plus fausse ny mensongere :
Doncques resjoüis-toy, superbe*, déloyal,
Et qui foules aux pieds un cœur de sang royal :
Contemple avec plaisir dans une chaisne infame,
1240 Et qui n’attend sinon359 l’heure de rendre l’ame,
Celle dont tu receus la lumiere du jour,
Et qui fut pour toy seul dans les liens d’amour.

MUSTAPHA.

C’est sans doute elle mesme ! ô Dieu ! troupe barbare !
Hé comment traitez-vous une beauté si rare !

SOLDAT.

1245 Le Roy, brave Seigneur, l’a mise entre nos mains,
Jugez par là du reste. {p. 87}

MUSTAPHA.

O Destins inhumains !
En quel estat apres une si longue perte,
Maintenant à mes yeux, par vous est-elle offerte !
Persine prisonniere ! et pour tout reconfort,
1250 Persine n’attendant que l’heure de la mort !
Persine qui pourroit retenir asservie
Des Rois les plus puissans, la franchise360 et la vie !
Et pourquoy m’accuser de manquer à ma foy*,
Moy qui n’aimay jamais, et qui n’ayme que toy ?

PERSINE.

1255 Tu ne te crois donc pas assez abominable
Si tu ne feins encor de n’estre pas coupable ?
Que pretens-tu par là ? d’accroistre mes ennuis ?
Tu ne le sçaurois plus361 en l’estat où je suis ;
Ou si craignant d’en haut une juste vengeance,
1260 Tu veux dissimuler et nier ton offence
Et penses comme à moy pouvoir cacher aux Cieux,
Ce qu’ils n’ont que trop veu pleins de lumiere et d’yeux ?
Non, non, n’espere pas leur cacher ton offence,
Et sçaches qu’ils prendront eux-mesme ma deffence.

MUSTAPHA.

1265 Je reste tout troublé ! quel est donc ce forfait ? {p. 88}
Que je sçache du moins le crime que j’ay fait ?
Certes si j’ay failli, ma faute est pardonnable,
Car c’est la volonté qui rend seule coupable.

PERSINE.

Tu te mocques encore, et le mal te plaist tant,
1270 Que tu le veux ouyr redire à chaque instant :
Et bien, j’en suis contente, il faut que je te die
Comme tu déchiras, remply de perfidie,
Et la lettre et la feuille où se tenoient enclos,
Mon esprit, mon espoir, ma vie et mon repos.
1275 Comme te noircissant d’un horrible parjure,
Tu fis à mon honneur une sensible injure,
En niant de m’avoir jamais donné la foy*,
Sinon pour m’abuser et te mocquer de moy :
Comme tu m’accusas de science magique ;
1280 Comme tu me chassas ainsi qu’une impudique,
Et si je ne sortois de ces lieux promptement,
Dis que tu me ferois mourir honteusement :
Mais va, resjoüis-toy, la mort m’est preparée,
J’ay voulu la chercher toute desespérée,
1285 Afin de me punir de t’avoir trop aymé. {p. 87, M}

MUSTAPHA

Ah tais-toy, de douleur je suis presque pasmé :
Je perds à tes discours et l’esprit et la vie :
Quelle362 est cruel destin aujourd’huy ton envie ?
Quel estrange complot de l’Amour et du Sort,
1290 A juré ma ruyne, et conspiré ma mort ?
Quels autres ennemis ont entrepris encore
De m’accuser à toy d’un crime que j’ignore ?
Dequoy me parles-tu ? quels estoient ces escris ?
Qui me les apporta ? qui les a veus ou pris ?
1295 Qui jamais entendit sortir de cette bouche,
Que des mots de loüange en tout ce qui te touche ?
Deschirer tes escrits ! desavoüer ma foy* !
Ah que ces actions ne partent pas de moy.
T’appeller ny te croire impudique ou sorcière !
1300 Te chasser, menacer de t’oster la lumière !
O Ciel, s’il est ainsi, que tarde ton courroux ?
Precipices, Enfers, que ne vous ouvrez-vous ?
Affin de m’engloutir dans vos profonds abysmes,
Pour la punition que meritent ces crimes ?
1305 Que la terre ait horreur de soustenir mes pas ;
Que ny l’air, ny le feu ne me soulagent pas ;
Qu’avec les Elemens l’Univers me haïsse, {p. 88 M}
Et pour me souhaitter un plus rude supplice,
Que Persine elle mesme ait pour moy de l’horreur,
1310 Si jamais mon esprit conceut tant de fureur,
Et si dedans ce cœur qui garde ton image,
Mon amour ne te rend un eternel hommage ;
Que ne penetres-tu dedans mes sentimens !
Que ne vois-tu Persine en ce cœur si je mens !

PERSINE.

1315 Quand363 tu m’en donnerois une entiere asseurance,
Que me peut desormais servir ton innocence ;
Puis qu’elle ne sçauroit me sauver du trespas ?

MUSTAPHA.

On ne respectera plus de si divins appas364,
Et quand tant de beauté ne te pourroit deffendre,
1320 Si quelqu’un doit mourir, J’ay du sang à respandre.

Fin du quatriesme Acte.

{p. 89}

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

MUSTAPHA, et PERSINE, conduits au supplice.

MUSTAPHA

Faut-il donc que ce fer, trop aimable Persine,
Se monstre si cruel à ta beauté divine,
Et que nos cœurs unis par l’Amour et le Sort,
Soient separez du coup d’une si dure mort !
1325 Mais pourquoy n’est-on pas content de mon supplice,
Sans que cette Princesse avecque moy perisse,
Qui ne peut en vivant donner aucun ennuy*,
Ny s’usurper*365 la gloire ou le Sceptre d’autruy ?
Ne reconnoist-on pas quelle est son innocence ?
1330 Si ce n’est que l’amour ait causé son offence.

PERSINE.

{p. 90}
Mais plutost ce visage est luy seul criminel,
Et digne que je souffre* un supplice eternel,
Puisque pour avoir eu le bon-heur de te plaire,
Il a de Soliman excité la colere.

MUSTAPHA.

1335 Ce visage Persine a des attraits trop doux,
Pour estre le sujet d’un si rude courroux :
Croy plutost que le Ciel jaloux des belles flames
Où s’alloient consommant nos innocentes ames,
Et dont nous recevions dans un paisible accord
1340 Des biens qu’on ne sçauroit gouster qu’apres la mort ;
Le Ciel, dis-je, sur nous deschargeant son envie,
A luy mesme entrepris de nous oster la vie :
Mais mourons constamment*, et faisons voir ce jour
Qu’on nous peut bien oster la vie, et non l’amour.

PERSINE.

1345 Que ce soit, cher Amant*, ou le Ciel ou la Terre
Qui nous livre aujourd’huy cette funeste guerre,
J’en deteste l’autheur, mais la cause m’en plaist,
Et j’en benis l’effet* tout injuste qu’il est.

MUSTAPHA.

{p. 91}
Avançons donc, Persine, et courons avec joye,
1350 Où par arrest* du Ciel un Pere nous envoye ;
Et puis qu’on nous deffend de nous joindre autrement,
Qu’en allant l’un et l’autre ensemble au monument* ;
Allons mourir ensemble, et qu’au moins en ce monde
Nostre sang dans la mort se mesle et se confonde.

SCENE DEUXIESME. §

LA REINE. SELINE.

LA REINE.

1355 Seline, c’en est faict, son arrest* est donné,
On va faire mourir ce Prince infortuné.
O Dieu quelle pitié dans moy se renouvelle !
Je suis donc l’instrument d’une mort si cruelle !

SELINE.

La raison, le devoir, les loix de l’amitié*,
1360 Vouloient que vous eussiez de vous-mesme pitié.

LA REINE.

{p. 92}
Mais il meurt innocent.

SELINE.

Il deviendroit coupable,
Empescher de faillir366 c’est estre charitable.

LA REINE.

Quoy doncques des soupçons legers et sans raison,
Auront peu me resoudre à cette trahison !
1365 Non, je ne puis souffrir* ce reproche en mon ame,
Je veux tout declarer.

SELINE.

Gardez-vous-en, Madame,
Si vous vous accusez, vous attirez sur vous,
Du juste Soliman, la haine et le courroux.

LA REINE.

N’importe.

SELINE

Parlez bas, car nous serions perdues,
1370 Si celuy-cy qui vient nous avoit entenduës*.

SCENE TROISIESME. §

{p. 93}
ORMENE. LA REINE. SELINE.

ORMENE.

Possediez-vous, Madame, un eternel bon-heur,
Comme vous ferez grace à mon fils et Seigneur :
Car lors* que vous sçaurez un secret d’importance,
Vous userez sans crainte envers luy de clemence :
1375 Mustapha maintenant a les Cieux ennemis,
Non point comme je crois, pour mal qu’il ait commis :
Mais parce qu’il n’est pas de royale naissance,
Pour heriter du Sceptre et regner dans Bisance ;
Encor qu’en ce point mesme il soit net de peché,
1380 Et que jusques icy ce fait luy soit caché :
J’ay tousjours reservé ce secret dans mon ame,
Depuis qu’il fut enfant eslevé par ma femme :
Mais le voyant helas ! si proche de la mort,
J’ayme encor mieux qu’il vive, et renonce à son sort.

LA REINE.

1385 Ce que tu dis, vieillard, me surprend et m’estonne* !
Mustapha ne pourroit pretendre à la Couronne ! {p. 94}
Et n’est-ce pas celuy que trois jours justement,
Devant* les premiers cris de cét enfantement,
Où de mon aisné mort je pleuray la disgrace,
1390 Mit pour ma perte au jour, la Sultane Circasse ?

ORMENE.

Le jour que vostre aisné dans le monde parut,
Le mesme jour, le fils de Circasse mourut :
Elle qui sur ce fils élevoit son courage,
Craignant que ce trépas ne causast son dommage,
1395 Afin de reparer cette injure du sort,
Me pria de chercher un vivant pour le mort :
C’est celuy que depuis la subtile Circasse
Fit croire à Soliman de son illustre race ;
Bien que de fort bas lieu sans doute il soit venu,
1400 Et que je l’eusse pris du premier inconnu,
Qui le debvant porter au loin dans une ville,
Dont la mer qui la ceint rend l’abord difficille,
Consentit aisément à s’en veoir delivré,
Moyennant cent sequins367 qu’alors je luy livray
1405 Avecques l’enfant mort qu’il mit en sepulture.

LA REINE.

Ciel ! estoit-ce donc luy ! L’avare ! le parjure !
Doncques tant de joyaux qu’il receut lors* de moy {p. 95, N}
Ne purent l’obliger à me garder sa foy* !
Mais dy-moy bon vieillard, toy qui dés sa naissance,
1410 As de ce jeune Prince entiere connoissance,
Toy, dis-je, dont les soins* furent creus suffisans,
Pour eslever la fleur de ses plus tendres ans,
N’as-tu point sur son corps apperceu quelque marque ?

ORMENE.

Le Ciel vouloit qu’un jour il fust nostre Monarque ;
1415 Aussi pour cét effect* receut-il en naissant
Sur le bras droit, un signe, en forme de Croissant368.

LA REINE.

C’estoit mon propre fils ! et celuy de Circasse
L’enfant mort qui fut mis au sepulchre en sa place !
Naissant je le perdis par trop de piété ;
1420 Maintenant je le perds par ma credulité.
Je suis en son endroit* doublement criminelle,
Pitoyable autrefois, et maintenant cruelle :
Car sçaches, bon viellard, que l’on croit faussement,
Que mon premier enfant soit dans le monument* :
1425 Je feigny cette mort pour luy sauver la vie,
Craignant que par Circasse, elle luy fust ravie,
Qui ne pouvoit souffrir* ( mais tu la connus bien) {p. 96}
De voir à Soliman d’autre enfant que le sien.
Ainsi pour eviter son embusche mortelle,
1430 Je voulus pratiquer cette ruse nouvelle,
Et j’envoyois mon fils loin d’elle et du danger,
Dans une place forte avec cét estranger,
Qui devant* que partir me donna (chose estrange),
L’autre enfant mort du roy qu’il eut par ton eschange,
1435 Et qui sous un destin plus heureux et plus beau
Fut pour mon propre fils porté dans le tombeau,
De mesme que du Ciel la sagesse profonde
T’adressa vers celuy que j’avois mis au monde,
Afin que tous les deux, le vivant, et le mort,
1440 Fussent creus fils du Roy, mesme malgré leur sort.

ORMENE.

O prodige !

SELINE.

O merveille !

LA REINE.

Allons donc tout à l’heure
Empescher si je puis que mon cher fils ne meure,
Et si l’ayant trouvé je le pers aujourd’huy,
Moy-mesme je mourray de regret et d’ennuy*.

SCENE QUATRIESME §

{p. 97}
SOLIMAN. ACMAT.

SOLIMAN.

1445 Je sens, fidelle Acmat, une pareille crainte
A celle dont j’avois ce matin l’ame attainte :
Les mesmes mouvemens, et la mesme terreur
Confondent mes esprits de tristesse et d’horreur.
O Dieu que dans nos cœurs la Nature est puissante !
1450 Tout coupable qu’il est, son trespas m’épouvante.

ACMAT.

Ah Seigneur ! cette horreur que vostre ame ressent,
Montre que Mustapha sans doute est innocent :
Sire, encore une fois, au nom de la Nature,
Escoutez sa deffence, Acmat vous en conjure :
1455 A la perte d’un Fils qu’on ne peut réparer
Un Pere sçauroit-il jamais trop differer ?
Mais Dieu ! voicy la Reyne et Rustan qui l’arreste,
A quelque autre dessein leur malice s’appreste ?

SCENE CINQUIESME. §

{p. 98}
RUSTAN. LA REINE. SOLIMAN. ACMAT. ORMENE.

RUSTAN.

Mais Madame, escoutez ;

LA REINE.

Je t’ay trop escouté :
1460 Ta trahison aura ce qu’elle a merité.
Non, toutes ces raisons ne m’en peuvent distraire.
J’apperçoy Soliman.

RUSTAN.

Hé ! que pensez-vous faire ?

LA REINE.

Seigneur, c’est à moy seule

RUSTAN s’enfuit.

O Ciel, je suis perdu !

LA REINE.

{p. 99}
A qui de Mustapha le chastiment est deu ;
1465 Ma mort plus que la sienne, est juste et legitime,
Et seule contre vous, j’ay peu commettre un crime,
Puis que j’ay conspiré contre mon propre sang,
Et ruyné celuy qui sortit de ce flanc :
Je suis de Mustapha la veritable mere,
1470 Et que cecy, grand Prince, appaise ta colere ;
Quel autre chastiment me peut estre donné,
Qui ne cede aux tourmens dont j’ay l’esprit gesné* ;
Marastre que je suis ! horreur de la nature !
J’ay de mon propre fils creusé la sepulture.

SOLIMAN.

1475 Mustapha vostre fils !

LA REINE.

Ouy, Sire, asseurément :
Ce vieillard me l’enseigne, et vous sçaurez comment :
Cependant de Rustan l’ambition couverte*
M’a fait injustement travailler à sa perte,
Et jetter dans l’esprit de vostre Majesté
1480 Des soupçons esloignez de toute verité :
Ou souffrez* donc, Seigneur, qu’avec luy je perisse,
Ou que j’aille à l’instant le tirer du supplice.

SOLIMAN.

{p. 100}
O Ciel ! qu’ay-je entendu* ! Courez, Courez Soldats ;
Que son funeste arrest* ne s’exécute pas.

ACMAT.

1485 O doux commandement !

ORMENE.

O bien-heureux Ormene !

SOLIMAN.

Mais j’apprehende fort que leur course soit vaine.

LA REINE.

Seigneur, j’avois désjà de moy-mesme mandé,
Que son supplice fust quelque temps retardé,
Craignant qu’on ne courust trop tard à sa deffence,
1490 Quand vostre Majesté sçauroit son innocence.
Mais, Seigneur, accordez au Zele* toute puissant,
Que pour son propre sang une mere ressent,
Que je coure moy-mesme aussi le reconnestre,
Et que j’aille embrasser* celuy que j’ay fait naistre.

SOLIMAN.

1495 Allez, Madame, allez, et l’amenez icy.

SCENE SIXIESME §

{p. 101}
SOLIMAN. ACMAT.

SOLIMAN.

Je ne puis rien comprendre à tout ce discours cy !
Car si de Mustapha l’innoncence est si grande,
Que veut dire l’escrit que l’ennemy luy mande ?
Encor qu’en tout le reste on ait peu m’abuser,
1500 En cecy pour le moins n’a-t’on sceu m’imposer* ;
Car voilà de Tamas le propre signature !
C’est son prorpe cachet ! c’est sa propre escriture !

ACMAT.

La Reyne qui servit d’instrument au forfait,
Seigneur, éclaircira la verité du fait :
1505 Mais vous n’ignorez pas avecque quelle ruse
Ce traistre sçait charger l’innocent qu’il accuse,
Et vous avez peu veoir comme au premier accent,
Que la Reyne a formé pour369 ce fils innocent,
Le perfide a jugé sa trame descouverte,
1510 Et s’est mis à fuyr asseuré de sa perte ;
Ce qui declare assez qu’il n’ose se fier {p. 102}
A l’escrit qui pourroit seul le justifier.

SOLIMAN.

De mon Fils Mustapha l’innocence averée !
Au perfide Rustan la mort est asseurée ;
1515 Mais un autre sujet de mon estonnement*,
C’est que je ne puis voir par quel evenement*,
Mustapha pourroit estre aussi fils de la Reyne,
Quoy qu’avecques plaisir, certes j’en suis en peine.

ACMAT.

Cecy pareillement me rend fort estonné,
1520 Car son aisné mourut aussi-tost qu’il fut né.

SOLIMAN.

Mais personne ne vient, helas ! que j’apprehende
Qu’on ait executé ce que l’arrest* commande ;
Ah Dieu ! il est ainsi qu’on l’execute à tort,
Puis-je mourir apres d’une assez rude mort.

ACMAT.

1525 Seigneur, voicy la Reyne, et son Fils qu’elle embrasse*.

SCENE SEPTIESME. §

{p. 103, O}
LA REINE. MUSTAPHA. PERSINE. ALVANTE. SOLIMAN. ACMAT.

LA REINE.

C’est le subject, mon Fils, d’où provient ta disgrace,
Et sur tout de la lettre ; Il ne te reste plus
Qu’à te justifier au Prince, là dessus.
Le voilà qui t’attend pour ouyr ta deffence.

SCENE HUITIESME. §

LA REINE, MUSTAPHA, PERSINE, ALVANTE, SOLIMAN, ACMAT, OSMAN

OSMAN survient.

1530 O triste desespoir ! ô divine vangeance !
Seigneur, Rustan est mort !

SOLIMAN.

Comment ! de quelle mort !

OSMAN.

Il a fait sur soy-mesme un violent effort.

SOLIMAN.

Et pour quelle raison ? {p. 104}

OSMAN.

Ayant veu que Madame
Accusoit sa malice, et son injuste trame,
1535 Il est dans son logis accouru furieux,
Et d’un coup de sa main tombé mort à mes yeux.

SOLIMAN.

Son bras a seulement prevenu* ma justice,
Et le triste appareil* d’un infame supplice ;
Il eust apprist le Traistre à vomir son poison
1540 Autre-part que sur ceux qui sont dans sa maison.

LA REINE.

Ainsi le Ciel luy-mesme a puny son offence.

SOLIMAN.

A ce point prés, mon fils, je voy ton innocence,
Comment donc pourras-tu respondre à cét escrit ?

OSMAN.

Seigneur, j’en puis tout seul esclaircir vostre esprit :
1545 Espiant prés du camp, comme voulut mon maistre, {p. 105}
Dequoy rendre à vos yeux le jeune Prince traistre ;
Des papiers deschirez s’offrent à ce desseing,
Où de Tamas estoient le cachet et le seing370 ;
Je les donne à Rustan, qui trop plein d’artifice
1550 Les employe aussi-tost à ce damnable office* :
Le nom du Roy Tamas d’une aiguille il picqua,
Qu’au pied d’un papier blanc après il applicqua :
Puis il seme dessus une poudre menuë ;
Mais de qui la noirceur sur le blanc retenuë,
1555 Laisse apres à sa plume un moyen fort aisé
De passer sur le nom qu’il avoit supposé :
Enfin le cachet mis en sa forme ordinaire,
Il trace cét escrit changeant son caractere,
Et vous le vint offrir le feignant arraché
1560 D’un Persan, qu’il vous dit que je treuvay* caché.

ALVANTE.

Je fus de tout le mal l’occasion premiere,
Et seul à sa malice ay fourny de matiere ;371
Car au lieu de tenir ce que j’avois promis,
Ces papiers par moy-mesme en pieces furent mis,
1565 Et pensant ruyner les amours des Persine,
Malheureux que je suis, je causay sa ruyne ;
Car avecques l’escrit qu’elle m’avoit donné, {p. 106}
Estoit du Roy son Pere un papier blanc siné372.

MUSTAPHA.

Persine, une autre fois me croirez-vous coupable ?

PERSINE.

1570 Ne devois-je pas croire Alvante veritable,
Luy que j’avois tousjours trouvé digne de foy* ?

MUSTAPHA.

Doncques vous le croyiez plus fidelle que moy ?

LA REINE.

Seigneur, son innocence est desormais trop claire.

SOLIMAN.

Mais comment pût la Reyne ignorer ce mystere ?

OSMAN.

1575 La voyant seconder ses desseins à regret ;
Il n’oza ly fiér cét important secret ;
Au contraire il vouloit la tromper elle-mesme,
Afin que se jugeant dans un peril extresme,
Elle vous conjurast avecques plus d’effect*, {p. 107}
1580 De procurer la mort de l’autheur du forfait.

SOLIMAN.

O perfide Rustan ! dont la noire malice
Meritoit les horreurs d’un plus cruel supplice !
Quel estoit ton dessein sinon par mon erreur
Me rendre à tous les mien un objet* plein d’horreur ?
1585 O Dieu ! que dans la Cour, mesme au Throsne où nous sommes,
On doit apprehender les embusches des hommes !
Et toy, fidelle Acmat, dont la sage raison,
Tousjours de son venin fut le contrepoison :
Que tu meritois mieux l’heureux titre de gendre
1590 De celuy dont le Fils tu sçais si bien deffendre :
Mais toy, mon Fils, pardonne à ton Pere seduit*
Le funeste danger où tu t’es veu reduit ;
Et dont les justes Cieux par leur muet langage
Me donnoient ce matin un asseuré presage ;
1595 Cela me monstre assez combien tu leur es cher,
Et que sans sacrilege on ne te peut toucher :
Aussi reconnoissant tes vertus nompareilles
Je devais croire moins mes yeux et mes oreilles.

MUSTAPHA.

{p. 108}
Pere, et Roy, le meilleur et plus grand des humains,
1600 Et ma vie et ma mort sont bien entre vos mains ;
Vous avez trop de soin* de l’ame la plus basse,
Pour ne pas mesnager le sang de vostre race :
Puis de quelque façon que vint vostre courroux,
Que pouvoit-il m’oster qui ne fust tout à vous ?
1605 Pardonnez seulement à cette belle Amante*
L’excez où la porta son ardeur* vehemente ;
Aussi pardonnez-moy si sans vostre congé*
Dans cét amour suspect mon cœur s’est engagé,
Le plus juste sujet de toutes mes traverses.

SCENE NEUFIESME. §

GENTIL-HOMME. SOLIMAN. L’AMBASSADEUR DE PERSE. LA REYNE. ACMAT. ALVANTE. MUSTAPHA. PERSINE.

GENTIL-HOMME.

1610 Seigneur, voicy venir l’Ambassadeur des Perses.

SOLIMAN.

Escoutons-le. Tamas meu d’une juste peur
Veut renoncer sans doute à son espoir trompeur.

L’AMBASSADEUR DE PERSE.

{p. 109}
Invincible Seigneur, le Roy Tamas mon Maistre,
Privé du doux aspect de celle qu’il fit naistre,
1615 Et qu’il a fait chercher par d’inutiles soins*
Dedans tous les pays de son pouvoir tesmoins ;
Desjà desesperé de perdre en cette fille
L’appuy de sa Couronne, et l’heur de sa famille,
Enfin a descouvert par la bonté des Cieux
1620 Qu’elle estoit inconnuë arrivée en ces lieux ;
Et comme si son cœur trop veritable augure
Eust pour elle preveu cette triste avanture :
Il m’a, Seigneur, exprez devers* vous deputé,
Pour la redemander à vostre Majesté :
1625 Elle vient de courir fortune* de la vie,
Seigneur, ne souffrez* pas qu’elle luy soit ravie ;
Quel honneur recevroit un grand Roy comme vous,
Qu’une jeune Princesses esprouvast son courroux ?
Plustost, plutost, Seigneur, dissipez ces tempestes,
1630 Qui s’en vont fondre* en Perse et menacent nos testes,
Et puis que nous voyons le port nous estre ouvert,
Que vostre Majesté nous y mette à couvert*.
Il semble qu’en ce jour le Ciel et la Fortune*
Offrent l’occasion à nos vœux opportune373 :
1635 L’occasion est fiere, elle hayt le refus ; {p. 110}
Une fois méprisée elle ne revient plus :
C’est elle qui vous prie au nom du Diadéme,
Au nom du Roy Tamas, mais au nom de vous mesme,
D’embrasser* le repos, et pour vous, et pour luy,
1640 Que la faveur du Ciel vous presente aujourd’huy :
Vous sçaurez trop, Seigneur, de quelles belles flames
Se sentent consommer ces genereuses ames,
Donnez à leur ardeur* seulement vostre aveu*
Et nos feux aussi-tost s’esteindront par ce feu :
1645 Car j’ay charge, Seigneur, de vous rendre les terres
Qui causent parmy nous de si cruelles guerres,
Au cas que cét Hymen de mon Roy souhaitté
Ayt aussi l’heur de plaire à vostre Majesté.
Je veux que vous soyez certain de la victoire ;
1650 Icy, Seigneur, la paix vous donne autant de gloire,
Et puis dés à present mon Prince vous remet,
Ce qu’apres un long temps vostre espoir vous promet.

SOLIMAN.

Quand ces raisons sur moy n’auroient point de puissance,
En faveur de mon fils, j’userois de clemence ;
1655 Ouy, j’accorde la paix, et je veux dés ce jour
L’arrester entre nous par des liens d’amour ;
Je veux que Mustapha joint avecque Persine, {p. 111, P}
Couppe de tous nos maux la source et l’origine.

L’AMBASSADEUR DE PERSE.

A quel bon-heur mon Roy se void-il eslevé !

LA REINE.

1660 O fils heureusement aujourd’huy retreuvé* !
Que tu rends desormais ta mere fortunée !

ACMAT.

Que du sein de la mort sort un bel hymenée !

ALVANTE.

Que les Cieux sçavent bien nos fautes reparer !
Je les ay reünis, les voulant separer !

MUSTAPHA.

1665 La valeur du bien-fait et l’action est telle,
Qu’elles meritent, Sire, une grace immortelle ;
Et si je ne croy pas qu’un tel remercîment
Pûst encore estre égal à mon ressentiment* :
Mais quelle triste nüe obscurcit ton visage ?
1670 Persine, fuyrois-tu cét heureux mariage374 ?
Ou si te ressentant de ton premier courroux, {p. 112}
Tu m’estimes coupable, et me hays pour espoux ?

PERSINE.

Plustost ton innocence est tout ce qui me trouble :
Par elle, mon erreur s’augmente et se redouble ;
1675 Si bien que je me juge indigne de l’honneur
Que me fait maintenant nostre commun Seigneur.

SOLIMAN.

Finissez ces debats, et que chacun s’appreste
A bien solemniser cette amoureuse feste.
Retournons là dedans : où Madame à loisir,
1680 Doit touchant Mustapha contenter mon desir ;
Apres, nous songerons à quitter cette terre :
Persine valoit bien toute seule une guerre.

FIN.

Lexique §

Ouvrages consultés :

  • – ATILF, Dictionnaire du Moyen français : www.atilf.fr/dmf
  • – Thresor de la langue française, Nicot, 1606
  • – Dictionnaire françois de Pierre Richelet, 1680
  • – Dictionnaire de l’Académie Française 1re édition, 1694
  • – Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille, 1694
  • – Dictionnaire universel de Furetière, 1687, 1690 et 1695
  • – Le Petit Larousse Illustrée 2000
  • – Dictionnnaire Le Robert 2009
Amant(e).
Celui qui aime.
Au Lecteur ; Argument pour le Solyman ; v. 477 ; 657 ; 1345 ; 1605
Sens moderne : « Personne avec qui qqun a des relations sexuelles en dehors du mariage. »
Amitié
Affection (sens moderne)
V. 209 ; 519 ; 603 ; 757 ; 1359
Amour
V. 662 ; 994 ; 1057
Appareil
Préparatif
V. 1538
Sens moderne : Le substantif désigne un objet, une machine, un dispositif.
Après
À la suite de
V. 75 ; 281
On ne relèvera pas toutes les occurrences du terme, puisque dans les autres cas il a le sens moderne de « ensuite ».
Ardeur
Ferveur
Vivacité
V. 608
Désir, passion amoureuse
V. 651 ; 1606 ; 1643
Sens moderne : « Énergie impétueuse qui pousse à faire qqch »
Armet
Petit casque fermé
V. 511 ; 534
Emploi moderne : Utilisé dans un vocabulaire technique et spécifique pour désigner ce « casque en métal en usage du xve au xviie siècle »
Arrest
Jugement d’une Cour, d’une Justice supérieure, par lequel une question de fait ou de droit est arrêtée
V. 1350 ; 1355 ; 1522
Condamnation/mort
V. 1484
Sens moderne : « action d’arrêter, de s’arrêter. » Dans un sens plus restreint on trouve aussi « décision rendue par une juridiction supérieure » qui rappelle le premier sens trouvé dans notre texte.
Art
Adresse, subtilité
V. 80
Artifice
V. 237 ; 432 ; 872
Ce qui est composé et conduit avec raisonnement, en faisant une juste application des principes ou préceptes destinés à rendre utile ou agréable. Ici il désigne plus directement la Poésie.
Sens modernes : « Aptitude, habilité à faire qqch » / Beaux Arts : « Création d’objets destinés à produire chez l’homme un état de sensibilité lié au plaisir esthétique. »
Aveu
Consentement, autorisation
V. 1643
Sens moderne : désigne une déclaration par laquelle on reconnaît quelque chose.
Besoin
Éprouver la nécessité de qqch avec connotation de difficulté. Dans l’adresse Au Lecteur, on trouve déjà l’expression moderne d’« avoir besoin » et non plus d’« estre besoin ». Ces deux expressions conjuguées avec un auxiliaire différent, ont le même sens.
Au Lecteur, v. 901 estre besoin
Nécessité (sens moderne)
V. 996
Celer
Cacher, taire.
V. 120
Sens moderne : le sens de « cacher, taire » s’est élargi. Le verbe désigne alors le fait de « tenir secret ».
Congé
Permission
V. 1607
Sens moderne : Autorisation donnée pour cesser le travail.
Conseil
Décision
V. 304 ; 838 ; 1046
À la Cour on ne pouvait prendre aucune décision en l’absence du Roi et de son Assemblée, d’où la précision qui souligne l’accord du Roi après délibération dans un lieu approprié (cf. 2e sens moderne)
Privilège du Roy : Par le Roy en son conseil
Sens modernes : « Avis sur ce qu’il convient de faire ». / « Assemblée de personnes chargées de fonctions consultatives, délibératives, administratives, juridictionnelles, etc…. »
Constance / Constant (adjectif) / Constamment (adverbe)
Persévérance dans le bien
V. 174
Persévérant
V. 913
Avec constance : avec une certaine force morale qui permet de ne pas se laisser abattre.
V. 708 ; 1343
Sens moderne : « d’une manière continue »
Couleur
Prétexte
V. 874
Sens moderne : « coloration »
Couvrir / Couvert (adjectif) / À couvert
Sens moderne de recouvrir (sens hyperbolique dans le contexte)
V. 8
Caché, dissimulé
V. 198 ; 492 ; 1477
À l’abri
V. 1632
Sens moderne : mettre par-dessus, abriter, protéger.
Debile
Faible
V. 1052
Devant
Avant
V. 915 ; 1112 ; 1388
Avant de
Au Lecteur ; v. 1433 : devant que
Sens moderne. La préposition a une valeur spatiale plus que temporelle.
Au Lecteur devant nos yeux
Sens moderne : marque principalement l’antériorité dans l’espace. La préposition peut aussi avoir un léger sens temporel dans des expressions comme « Il est arrivé devant toi »
Devers
Vers, du côté de
Derechef
De nouveau, à nouveau
V. 9 ; 251 ; 614
Dérober
« S’enfuir furtivement »
Argument pour le Solyman
« Retirer, soustraire furtivement »
V. 536
Sens modernes : en plus du sens du vers 536, on trouve aussi dérober « s’approprier furtivement le bien d’autrui »
Diligens
Rapide
V. 47, 276
« En toute hâte »
V. 88 En diligence
Sens moderne : l’adjectif a gardé le sens de « rapide ». Il désigne quelqu’un qui agit avec promptitude e efficacité : assidu, zêlé.
Effet/effect
Résultat (proche du sens moderne)
Par extension manifestation concrète
Au Lecteur avec plus d’effet, v. 148 ; 598 ; 1164
Action, réalisation
V. 314 ; 943 ; 952 ; 962 ; 1348 ; 1415
En réalité, en vérité (sens moderne)
En effet : Au Lecteur, Argument pour le Solyman ; v. 1039
Sens modernes : En plus du sens de « résultat d’une action », on trouve aussi couramment le sens de « impression produite sur qqun »
Embrasser
Étreindre
V. 1494 ; 1525
Sens figuré : adopter, choisir
V. 1639
Sens moderne : donner des baisers
Empereur
Commandant en chef d’une armée (sens latin de imperator)
Argument pour le Solyman ; v. 387
Sens moderne : « chefs suprêmes de certains États, détenteur de l’ensemble des pouvoirs »
Endroit
« Envers untel »
Argument pour le Solyman, v. 988 ; 1421 : à l’endroit d’untel
« Envers quelque chose »
Au Lecteur : à l’endroit de qqch
« Lieu, place »
Sens modernes : le sens de « lieu déterminé », reste très employé. On trouve aussi la locution « à l’endroit » : « dans le bon sens, du bon côté ».
Ennuy
Chagrin, soucis
Déplaisir
V. 1327
Sens moderne : le terme s’est aujourd’hui. Il désigne encore quelquefois un « désagrément fâcheux », « un soucis », mais il est surtout employé pour parler d’une « provoquée par l’inaction ou le désintérêt ».
Entendre
Comprendre
Au Lecteur ; v. 98 ; 373 ; 1009 ; 1109
Je veux dire par là, je veux faire comprendre par là.
Au Lecteur : J’entends par là
Écouter raconter (proche du sens moderne de la perception auditive)
V. 133 ; 321 ; 1012 ; 1137 ; 1171 ; 1370 ; 1483
Écouter (proche du sens moderne)
V. 546 ; 940
Sens moderne : « percevoir par l’ouïe. ». L’expression entendre par là reste encore usité.
Entreprise
Dessein, décision de faire qqch
V. 14 ; 186 ; 269 ; 450 ; 778 ; 887 ; 948 ; 1140
Sens modernes : En plus du déverbal d’entreprendre que l’on utilise peu en français moderne, le terme est très souvent usité dans le sens de « affaire commerciale ou industrielle »
Etonner / Estonnement
Craindre / crainte
V. 498 ; 735
Surprendre / surprise (proche du sens moderne)
V. 753 ; 1385 ; 1515
Sens moderne : frapper, suprendre par quelque chose d’extraordinaire, inattendu.
Événement
Sortie, issue
V. 720 ; 1090 ; 396
Aventure remarquable
V. 1516
Sens moderne : « Fait qui a souvent une importance marquante ».
Exposer
Mettre à la vue d’autrui
Argument pour le Solyman ; v. 227
Représenter sur scène
Privilège du Roy
Se mettre en lieu où… / s’abandonner à
V. 24
Présenter
Sens moderne : Le 1er sens est conservé mais on trouve aussi l’idée d’expliquer ou encore, mais plus rarement « mettre en péril » dans l’expression « exposer sa vie ». Le verbe existe aussi sous forme pronominale et signifie « courir le risque de ».
Foy
Fidélité, loyauté
Au Lecteur (garder la foy) ; v. 16 ; 121 ; 158 ; 308 ; 668 ; 675 ; 765 ; 871 ; 1080
Sincérité
V. 821 ; 1229 ; 1529
Croyance, assurance. Par extension faire foy : faire preuve, assurance.
Engagement, parole donnée
v. 148 ; 175 ; 560 ; 589 ; 598 ; 680 ; 886 ; 1170 ; 1253 ; 1277 ; 1297 ; 1408
Reconnaissance
V. 163 ; 933
De lui-même
Au Lecteur quant et soy
Sens modernes : « Croyance ». Cependant le sens de « fidélité à remplir ses engagements » est encore utilisé dans la littérature.
Fondre
S’abattre, se précipiter sur… dans le but de le détruire.
V. 85 ; 1630
Sens moderne : « Amener un solide à l’état liquide sous l’effet de la chaleur »
Fortune
Hasard, destinée, sort
Aventure
V. 9
Être en prise au sort à la bonne ou mauvaise fortune : chance ou danger, être en proie à la chance ou au danger. L’expression partir à l’aventure en est proche de sens.
V. 117 ; 1625 courir fortune de la vie
Tout ce qui peut arriver de bien ou de mal à qqun. Dans ce sens les expressions retournement de fortune ou changement de fortune indique le retournement de la chance ou de la malchance contre la personne.
Sort, Destin en tant que instance supérieure ayant une influence sur la vie des hommes.
Au Lecteur combat de la fortune, v. 301 ; 1633
Malchance
Infortune v. 397
Sens modernes : « Ensemble des biens matériels, des richesses que possède qqun » ; bien que peu usité, on trouve encore le substantif comme synonyme de « chance heureuse ou malheureuse ; hasard »
Franchise
Déverbal du verbe franchir.
Subtilité d’esprit, absence de difficulté. Par extension : loyauté
V. 737
Sens moderne : Qualité d’une personne sincère et droite.
Généreux
Se dit de qqun qui a une grandeur d’âme, qui agit noblement.
Argument pour le Solyman ; v. 112 ; 1063 ; 1162
Sens moderne : « Se dit de qqun qui donne largement »
Gesner
Tourmenter, torturer, affliger.
V. 358 ; 1472 
Sens moderne : le verbe s’est affaibli il désigne désormais le fait de perturber, d’entraver le bon fonctionnement de quelque chose ou le fait d’avoir des contraintes.
Imposer
Accuser
V. 869
Tromper, mentir
V. 1500
Sens moderne : « obliger à faire », « ordonner quelque chose de pénible ».
Lacs
Au figuré, piège tendu
V. 466
Ce sont ici les méthodes, les ruses qui sont désignées par la métaphore du chasseur qui utilise un lacs : noeud coulant qui permet d’attraper le gibier.
V. 864
Sens moderne : Le terme est employé dans un vocabulaire très technique et rarement usité
La prochaine
L’autre
V. 386
Sens moderne : la suivante
Lors (adverbe de temps)
Alors
Au Lecteur, v. 511 ; 563 ; 575 ; 589 ; 636 ; 1407 
Quand
Au Lecteur : lors que, v. 1010 ; 1373
Sens modernes : L’adverbe n’est plus employé seul mais accompagné de préposition comme « depuis » ou « de ».
Ministre
Serviteur, conseiller
V. 54
Instrument
V. 434
Sens moderne : Membre d’un gouvernement d’un État.
Monument
Tombeau
V. 1352 ; 1424
Sens moderne : Édifice remarquable par sa beauté ou son ancienneté.
Mouvement
Motif, mobile
V. 127
Trouble, émotion de l’âme qui peut aller jusqu’à la notion de passion, de désir.
Au Lecteur, v. 129 ; 130 ; 322
Sens moderne : déplacement, changement de position d’un corps dans l’espace.
Objet
Cause, motif d’un sentiment
Chose qui affecte les sens
V. 728
Sens moderne : la chose que l’on regarde
Au Lecteur : les objets
Sens moderne : Toute chose concrète perceptible par la vue ou le toucher.
Office
Tâche
V. 542 ; 1550
Faire office : remplir une fonction
V. 1184
Sens modernes : Outre le sens du vers 1184 encore usité, on trouve aussi le sens d’« établissement public ou privé se consacrant à une activité déterminée ». Le substantif peut aussi avoir le sens religieux d’« ensemble des prières et des cérémonies »
Prevenir
Devancer
V. 652 ; 1537
Sens moderne : avertir, prendre les devants de qqch pour l’empêcher de se produire en prenant les précautions nécessaires.
Ressentiment
Sentiments de l’âme, quand elle est émue de certaines passions
V. 1066 ; 1668
Sens moderne : souvenir des injures et désir de vengeance
Séduit
Abusé, trompé
V. 1591
Sens modernes : être attiré fortement, être charmé ou avoir obtenu les faveurs de qqun.
Soin
Tâche
V. 609 ; 1411 ; 1601
Intérêt/attention porté à qqun ou qqch
V. 902 ; 932 ; 1615
Application d’esprit à faire qqch
Charge, responsabilité
V. 248
Soucis
V. 370
Sens modernes : Le substantif est surtout utilisé pour désigner « l’ensemble des moyens par lesquels on s’efforce de rendre la santé à des malades ». On trouve encore le sens d « attention à qqun ou qqch ».
Souffrir
Supporter, tolérer
Sens proche du sens moderne : endurer.
V. 699
Superbe
Orgueilleux
V. 840 ; 1237
Sens moderne : « d’une beauté éclatante ».
S’usurper
S’emparer injustement.
V. 291 ; 1328
Sens moderne : le verbe ne s’emploie plus dans sa forme pronominale mais il a gardé le même sens.
Treuver
A le même sens que trouver qui l’a supplanté
V. 86 ; 311 ; 356 ; 646 ; 1560
Retreuver
V. 37 ; 1660
Le Dictionnaire critique de la langue française de JF Féraud indique que « Vaugelas était d’avis que trouver et treuver étaient tous deux bons ; mais que le premier était sans comparaison le meilleur. » Dans Le Solyman on trouve les deux verbes.
Zele
Affection
V. 22 ; 170 ; 1080 ; 1491
Sens moderne : Le terme a souvent un aspect péjoratif dans le sens d’« empressement excessif ». Mais on trouve aussi le sens d’« ardeur au service d’une personne ou d’une chose, inspiré par la foi, le dévouement etc… ».

Liste des Acteurs : Le Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha de Jean Mairet. §

Solyman Roi de Thrace ou de Turquie
Mustapha Fils de Solyman
Acmat Conseiller de Solyman et ami de Mustapha
Rustan Gra, d Vizir, gendre de Solyman et ennemy mortel de Mustapha
Bajazet Lieutenant et amy de Mustapha
Orcambre Vieil esclave de la Sultane
Osman Confident de Rustan
Alvante Gouverneur de Despine
Despine Fille du Roy de Perse Amazone et Amante de Mustapha
Roxelane Sultane et femme de Solyman
Hermine Esclave et favorite de la sultane
Alicola Vielle esclave estrangere qui fait la reconoissance de Mustapha

La scène est en Alep ville de Syrie, la piece est dans toutes les reigles de la Tragedie.

Liste des Acteurs du Solimano de Bonarelli §

Solimano Rè de Traci
Rusteno Genero del Ré
Acmat Consigliere del Rè
Osmano Familiar di Rusteno
Corimbo Filgio di Mulearbe
Mulearbe Indovino del Rè, Padre di Corimbo
Mustafà Figlio del Rè
Ormusse Rettore e Consigliero di Mustafà
Adrasto Luogotenente di Mustafà
Meslo Di Mustafà
Nunzio Primo
Nunzio Segundo
Giaffer Custode d’una porta della Città
Alvante Persiano, Rettor di Despina
Despina Figlia del Rè di Persia in habito di Maschio, innamorata de Mustafà
Regina Moglie di Solimano
Nutrice Della Regina
Aidina Nutrice di Mustafà
Alicola Serva di Mustafà
Soldato Della guardia del Rè

La Scena è in Aleppo, Città della Soria.

Traduction

Soliman Roi de Thrace
Rustan Gendre de Soliman
Acmat Conseiller du Roi
Osmane Proche de Rustan
Corimbo Fils de Mulearbe
Mulearbe Devin du Ro, Père de Corimbo
Mustafà Fils du Roi
Ormène Recteur et conseiller de Mustafà
Adraste Lieutenant de Mustafà
Mesla (traduction introuvable) De Mustafà
Messager premier
Messager second
Giaffer Gardien d’une des portes de la ville
Alvante Persan, Recteur de Despina
Despine Fille du Roi de Perse en tenue d’homme, amoureuse de Mustafà
Nourrice/
Confidente
De la Reine
Aïdina Nourrice Mustafà
Alicola Servante de Mustafà
Soldats De la garde royale

La scène se déroule à Alep; ville de Syrie375

Liaisons et ruptures de scènes §

Tableau des liaisons et ruptures de scènes du Soliman de Charles Vion d’Alibray. §

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
1-2 / 3-4 1-2-3-4 / 5-6 1-2-3-4-5-6 1-2-3-4-5-6 1 / 2-3 / 4-5-6-7-8-9
  • - : liaisons de scène/ : ruptures de scène

À noter, la liaison de vue entre les scènes 3 et 4 de l’acte I puisque toutes les autres sont des liaisons de présence.

Tableau des liaisons et ruptures de scènes du Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha de Jean Mairet §

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
1 / 2 / 3-4 / 5-6 1-2 / 3-4 / 5 / 6-7 1-2 / 3 / 4 / 5 / 6-7-8-9-10-11 1-2-3-4 1-2-3-4 / 5-6 / 7-8 / 9

Tableau des liaisons et ruptures de scènes du Solimano de Prospero Bonarelli §

Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V
1-2 / 3-4 1-2-3-4 / 5-6 1 / 2-3 / 4 / 5-6-7 1-2-3-4-5-6-7-8 / 9-10-11 1 / 2-3-4-5

Tableau de présence du Soliman de Charles Vion d’Alibray §

I, 1 I, 2 I, 3 I, 4 II, 1 II, 2 II, 3 II, 4 II, 5 II, 6 III, 1 III, 2 III, 3 III, 4 III, 5 III, 6 IV, 1 IV, 2 IV, 3 IV, 4 IV, 5 IV, 6 V, 1 V, 2 V, 3 V, 4 V, 5 V, 6 V, 7 V, 8 V, 9
Solyman X X X X X X X X X X X X X O X X
Rustan X X X X X X X X X X X
Acmat X X O X X X X X X X X O O X
Osman X O X X X
Persine X X X X X X X X O X X
Alvante X X X X X O X X
La Reyne X X X X X X X X X
Seline X X X X X
Mustapha X X X X X X O X X
Soldats X X O X X
Ormene X X X X X
Adraste X X
Messager X
Devin X
Gentil-homme de Soliman X
Ambassadeur de Perse X

X : personnages présents sur scène

O : personnages présents sur scène mais qui ne parlent pas

Tableau de présence du Solimano de Bonarelli §

I, 1 I, 2 I, 3 I, 4 I, 5 II, 1 II, 2 II, 3 II, 4 II, 5 II, 6 III, 1 III, 2 III, 3 III, 4 III, 5 III, 6 III, 7 IV, 1 IV, 2 IV, 3 IV, 4 IV, 5 IV, 6 IV, 7 IV, 8 IV, 9 IV, 10 IV, 11 V, 1 V, 2 V, 3 V, 4 V, 5
Solimano O O O O O O O O O O X X X
Rusteno O O O O O O X O O O O
Acmat O O O O O O O O X X X X
Osmano O O O O X X
Corimbo X
Mulearbe X
Mustafà O O X O
Ormusse O X O O X X
Adrasto X O
Meslo O X
Nunzio X
Giaffer X X X X
Alvante O O O O O X
Despina O O O O O O O X X
Regina O X O O X X
Nutrice O X O O X X
Aidina X X X
Alicola X X X
Soldato O X
Messo X

O : personnages communs à la pièce d’Alibray

X : personnages supplémentaires

Tableau de présence du Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha de Jean Mairet §

Ce tableau de présence du Grand et dernier Solyman ou la mort de Mustapha de Mairet diffère de celui que l’on peut trouver dans l’édition Champion 2005 (op. cit.) puisqu’il nous a semblé y découvrir certaines erreurs.

I, 1 I, 2 I, 3 I, 4 I, 5 I, 6 II, 1 II, 2 II, 3 II, 4 II, 5 II, 6 II, 7 III, 1 III, 2 III, 3 III, 4 III, 5 III, 6 III, 7 III, 8 III, 9 III, 10 III, 11 IV, 1 IV, 2 IV, 3 IV, 4 V, 1 V, 2 V, 3 V, 4 V, 5 V, 6 V, 7 V, 8 V, 9
Solyman O O O O X X O O O X X X X
Mustapha O O O O X X X O X X X X X
Acmat O O X O O O X X X
Rustan O O O O O O X X O O O X X X
Bajazet O O X X
Orcambre X O X
Osman O O O X O X X X X
Alvante O O O O O X X X
Despine O O O X O O X O X O X X X X X
Roxelane X O O X X O
Hermine X O O X X X O X O X
Alicola X
Soldat X O O X X X
Page O X
Giaffer X X X X
Ormonte X
Capitaines X
I, 3 II, 1 II, 2 II, 5 II, 6 II, 3 II, 4 III, 1 II, 2 III, 3 III, 4 III, 6 IV, 1 IV, 3 IV, 4 IV, 6 IV, 6 V, 3

Les chiffres en dernière ligne du tableau font référence à la correspondance de la pièce d’Alibray avec celle de Mairet.

O : personnages communs à la pièce d’Alibray

X : personnages supplémentaires

Bibliographie sommaire §

Texte de référence §

ALIBRAY Charles Vion d’, Le Soliman, Paris, Toussainct Quinet, 1637

Sources §

Sources principales §

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MAIRET, Jean, Le Grand et Dernier Solyman ou la mort de Mustapha, Théâtre complet, t. 1, édition critique sous la direction de Georges Forestier, Honoré Champion, Paris, 2004.

Ouvrages de l’Antiquité §

http ://hodoi.fltr.ucl.ac.be : hodoi elektronikai : bibliothèque des textes grecs

http ://agoraclass.fltr.ucl.ac.be : itinera electronica : bibliothèque des textes latins

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ARISTOTE La Rhétorique, wikisource.
ARISTOTE Problèmes, t. 1 et 2, traduction de Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, 2003.
EURIPIDE, Les Troyennes, traduction de M. Artaud, Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 1842.
homère, L’Iliade, édition et traduction de Mario Meunier, Classiques de Poche, 1972.
homère, L’Odyssée, édition de Philippe Brunet, Livre de Poche, 2000.
Les hymnes homériques, édition bilingue, Renée Jacquin, J.V Vernhes Ophrys, 1998.
LYCOPHRON, Alexandra : La Cassandre, édition et traduction annotée par F.D. Dehèque, Paris 1853.
OVIDE, Les Métamorphoses, Traduction, introduction et notes par Joseph Chamonard, GF-Flammarion, 1966.
VIRGILE, L’énéide, Folio Classique, édition de Jacques Perret, Gallimard, 2000.
PLATON, Phédon, traduction de Victor Cousin, 1822, corrigée par Philippe Remacle.
SOPHOCLE, Fragments, Harvard University Press, 1996.

Ouvrages publiés avant 1800 §

AUBIGNAC, François Hédelin (abbé d’), Pratique du théâtre, Paris, Sommaville, 1657 / édition de Pierre Martino, Paris, Champion, 1927.
AUBIGNAC, François Hédelin (abbé d’), Pratique du théâtre, éd. Hélène Baby, Paris, Champion, 2001.
BACON, Œuvre de Bacon, traduction revue et corrigée et précédée d’une introduction par M.F. Riaux, 2e série, Paris, Charpentier, 1843.
CHAPELAIN Jean, « Lettre sur les règles des vingt-quatre heures », Lettre écrite à Godeau en 1630, texte cité par G. Dotoli dans Le Temps des Préfaces, Le débat théâtral en France de Hardy à la Querelle du « Cid », Paris, Klincksieck, 1996.
CHAPELAIN Jean, Sentimens de l’Académie française sur le Cid, Opuscules critiques, Édition Alfred C. Hunter, Droz, 2007.
CHAPELAIN Jean, Discours de la Poésie représentative, Opuscule critique, édition Alfred Hunter, Paris, Droz, 1936.
CONRART Valentin, Manuscrits, Correspondance de Madame de Saintot, Bibliothèque de l’Arsenal.
CORNEILLE Pierre, Trois discours sur le poème dramatique, Présentation par Bénédicte Louvat et Marc Escola, GF- dossier, Flammarion, 1999.
HEINSIUS, De constitutione tragoediae : La constitution de la tragédie, édition et traduction d’Anne Duprat, Droz, 2001.
LA MESNARDIèRE Hippolyte-Jules Pilet de, La Poétique, Paris, Sommaville, 1639 (réimpr. Slatkhine Reprints, Genève, 1972).
MARIN François Louis Claude, La fleur d’Agathon, Duchesne, 1665.
OGIER François, Préface de Tyr et Sidon, tragi-comédie divisée en deux journées de Schélandre, 1628.
PARFAICT Claude, Histoire du théâtre françois, depuis son origine jusqu’à présent, t. 5, Paris, Lemercier, 1745.

Ouvrages consultés pour la biographie de l’auteur §

MARTINIère Bruzen (de la), Nouveau recueil des Épigrammatistes François Anciens et Modernes, Livre L, Amsterdam, les Frères Wetstein, 1720.
DURAND-LAPIE, Un Académicien du xviie siècle : Saint Amant, son temps, sa vie, ses poésies : 1594-1661, Delagrave, 1898.
LAPORTE Joseph de, Anecdotes dramatiques, t. 3, Paris, Veuve Duchesne, 1775.
TALLEMANT DES RéAUX Gédéon, Historiettes, t. 2, Paris, Alphonse Levavasseur, 1834.
Nouveau recueil de poésies héroïques, satiriques et burlesques, Paris, veuve Loyson, 1624.
VOITURE Vincent, Les œuvres de Monsieur de Voiture, nouvelle édition revue et corrigée par Amédée Roux, Toussainct Quinet, 1856.

Autres ouvrages de notre auteur §

ALIBRAY Charles Vion (d’), L’Aminte du Tasse, Toussainct Quinet, 1632.
ALIBRAY Charles Vion (d’), La Pompe funèbre, Toussaint Quinet, 1634.
ALIBRAY Charles Vion (d’), Le Torrismon, Toussainct Quinet, 1636.
ALIBRAY Charles Vion (d’), Œuvres poétiques du Sr Dalibray. Divisées en vers bachiques, satyriques, heroïques, amoureux, moraux, et chrestiens, Paris, Jean Guignard, Antoine de Sommaville, 1653, in-8°.

Études historiques et critiques §

Sur le théâtre du XVIIe siècle, le contexte littéraire et le contexte historique §

BABY Hélène, La tragi-comédie de Corneille à Quinault, Klincksieck, 2002.
BIHL WILLETTE Luc, Des tavernes aux bistrots : histoire des cafés, Lausanne, L’âge d’homme, 1997.
CIVARDI, La Querelle du Cid, Paris, Honoré Champion, 2004.
CUNEO, L’arte dell’interpretare, L’Arciere, 1984.
DEIERKAUPF-HOLSBOER, Sophie-Wilma, Le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, Paris, Nizet, 1968, volume I.
DOTOLI Giovani, La Datazione del teatro di Jean Mairet, Paris, Nizet, 1973.
FORESTIER Georges, Passions tragiques et règles classiques, essai sur la tragédie française, PUF, 2003.
FORESTIER Georges, Dossier sur Le Grand Siècle, Article « Au théâtre en rire ou en pleurer ? », Le Magazine littéraire, mai 2010, nº 497.
FORESTIER Georges, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680). Le déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.
GASTé Armand, La Querelle du Cid, Paris, Walter, 1898.
GOULET Anne-Madeleine, Paroles de musique (158-1694), Centre de musique baroque de Versailles, Mardaga, 2007.
HORVILLE, Le théâtre de Mairet. Une dramaturgie de l’existence, thèse doctorat d’Etat soutenue à l’Université Paris III, La Sorbonne Nouvelle, 1978.
HOWE Alan, Le Théâtre professionnel à Paris, 1600-1649, Centre historique des Archives nationales, 2000.
LAFAY Henri, La Poésie française du premier xviie siècle (1598-1630) : esquisse pour un tableau, Paris, Nizet, 1975.
LANCASTER Henry Carrington, A History of French Dramatic Litterature in the Seventeeth Century, Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1929-1942, vol. 1 et 2.
LANCASTER Henry Carrington, Le Mémoire de Mahelot, Laurent et d’autres décorateurs de l’Hôtel de Bourgogne et de la Comédie-Française au xviie siècle, Ouvrage orné de quarante-neuf dessins originaux tirés du manuscrit de Mahelot et reproduits en facsimilé (1920).
MICHEL Lise, Dramaturgie et politique dans la tragédie française (1634-1651), thèse de doctorat dirigée par le professeur Georges Forestier, soutenue en septembre 2006 à l’Université Paris IV.
NADAL Octave, Le Sentiment de l’amour dans le théâtre de Corneille, Paris, Gallimard (coll. Tell), 1948.
PERRENS François Tommy, Les Libertins en France au xviie siècle, New York, 1973.
RIFFAUD Alain, Répertoire du théâtre français imprimé 1630-1660, Genève, Droz, 2009.
ROLLIN Sophie, Le style de Vincent Voiture : une esthétique galante, Institut Claude Longeon, Publications des universités de Saint Etienne, 2006.
SCHAPIRA Nicolas, Un professionnel des lettres au xviie siècle : Valentin Conrart, une histoire sociale, Champ Vallon, Epoques, 2003.
SCHERER Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 1991.
THOURET Clotilde, Article sur crht.org, « Les modalités de la présence du spectateur dans les monologues de narration et d’exposition dans le théâtre français entre 1630 et 1640 ».
TOMLINSON, Mairet et ses protecteurs, une œuvre dans son milieu, Paris, Seattle, Tübingen, Biblio 17, 1983.
VAN BEVER Adolphe, Œuvres poétiques. Publiées sur les éditions originales de « La musette » de 1647 et des « Œuvres poétiques » de 1653. Avec une notice sur un poète de cabaret au 17è siècle, des notes historiques et critiques et des pièces justificatives, Paris, E. Sansot, 1906.
VIALA Alain, Les Institutions littéraires en France au dix-septième siècle, Lille, atelier de reproduction des thèses, 1982.

Sur le genre : la tragi-comédie et les « turqueries » §

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MARTINO Pierre, L’Orient dans la littérature française du xviie et du xviiie siècle, Hachette, 1906
REQUEMORA Sylvie, « Les Turqueries : une vogue théâtrale en mode mineur », Littératures classiques 51, 2004, P.133-151.
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Sur le drame romantique §

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Études sur la mythologie §

FAGUET Bernard, L’ange et la bête, Michel-Ange et Cavalieri, L’Harmattan 2006.
HAMILTON Edith, La Mythologie : Ses dieux, ses héros, ses légendes, Marabout, 2005.

Éditions critiques des œuvres du XVIe, du XVIIe et du XIXe siècle §

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CORNEILLE Pierre, Le Cid, version de 1682, Classique Hachette, 2001.
CORNEILLE, Pierre, Cinna, édition de Georges Forestier, Gallimard, 2005.
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HUGO Victor, Ruy Blas, Petits Classiques Larousse, 2001.
MACHIAVEL Nicolas, Le Prince, Flammarion, 1993.
MAIRET, Jean, La Sophonisbe, Théâtre complet Tome 1, Édition critique sous la direction de Georges Forestier, Honoré Champion, Paris, 2004.
MAIRET, Jean, La Silvanire, Théâtre complet Tome 2, Édition critique sous la direction de Georges Forestier, Honoré Champion, Paris, 2004.
PASCAL Blaise Oeuvres complètes de Blaise Pascal, Tome 1, édition des Grands Écrivains de la France, publiées suivant l’ordre chronologique, avec documents, introductions et notes. Blaise Pascal, Léon Brunschvicg, Pierre Boutroux, Félix Gazier, Hachette, 1925.
RACINE, Pierre, Bajazet, dans Œuvres complètes, Théâtre-Poésie, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999.
RACINE Pierre, Bérénice, Préface, dans Racine, Œuvres complètes, édition Forestier, Pléiade, i, p. 450.
ROTROU, Jean de, Venceslas, dans Théâtre choisi, Paris, Société des textes français modernes, édition dirigée par Georges Forestier, 2007.
SCUDéRY Georges de, édition critique publiée par Éveline Dutertre et Dominique Moncond’huy, Paris, Société des Textes Français Modernes, 2008.

Instruments de travail §

Langue, Rhétorique, grammaire et ponctuation au XVIIe siècle §

HAASE A., Syntaxe française du XVIIe siècle, Delagrave, 1935
LABORDERIE Noëlle, Précis de phonétique historique, Armand Colin, 2007
QUITARD, Pierre-Marie, Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial, Techeiler, 1860
RIFFAUD Alain, La Ponctuation du théâtre imprimé au xviie siècle, Droz, 2007

Dictionnaires et documents historiques §

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FURETIère Dictionnaire universel, 1687-1690 et 1695.
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www.ambafrance-tr.org

http://www.bibliorare.com