Agarite

Tragi-comédie

Par le Sieur DURVAL.
A PARIS,
Chez François Targa, au
premier pillier de la grand’Salle
du Palais, devant la Chapelle,
au Soleil d’or.
M. DC. XXXVI.
Avec privilege du Roy.
Édition critique établie par Marine Jeannoutot dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2003-2004)

Introduction §

Jean-Gilbert Durval est un auteur très peu connu de nos jours. Il mérite cependant d’être redécouvert, d’une part pour son engagement en matière de dramaturgie théâtrale, et plus particulièrement au sujet des règles dites « classiques » qui s’instaurèrent à cette époque, et contre lesquelles il s’insurgea de façon tranchée et assez virulente, et d’autre part, pour ses œuvres poétiques et théâtrales originales empreintes d’un mélange d’ancien et de moderne, de classique et de baroque.

Agarite (1636) est la seconde tragi-comédie de Durval ; elle est en matière de longueur dans la moyenne observée par J. Scherer1, c’est-à-dire un peu plus de 1600 vers, composée de cinq actes et a pour objet les amours contrariées d’une jeune fille prénommée Agarite. On y retrouve les principales caractéristiques du genre, comme le thème du déguisement, celui du père qui tente d’imposer un prétendant à sa fille, les évasions préméditées, le coup de théâtre de la dernière scène, mais aussi des éléments, plus particuliers et moins attendus dans une tragi-comédie, comme un assassinat sur scène, le jeu d’une pièce de théâtre dans la pièce de théâtre, des lectures de poèmes, ainsi que nous allons le constater.

Biographie §

Nous ne connaissons que très peu d’éléments de la vie de Jean-Gilbert Durval, si ce n’est à travers les préfaces de ses pièces. Nous ignorons les dates de naissance et de mort de cet auteur du XVIIe siècle. Il semble qu’au moment où Agarite fut publiée, il avait déjà un certain âge2.

L’œuvre qui nous est restée de Durval est peu importante et diversifiée ; il fut en effet poète et dramaturge en plus d’avoir été acteur. Il s’est farouchement et ouvertement3 opposé aux règles que les réguliers finirent par imposer à cette époque où le théâtre français connut bon nombre de bouleversements. Il semble également être resté longtemps sous la protection du Duc et de la Duchesse de Nemours à qui il dédie deux de ses pièces. Il a écrit de façon certaine, trois pièces qui sont :

  • – Les Travaux d’Ulysse, pièce qui date de 1631, et qui fut, selon la préface de la pièce, la première tragi-comédie de Durval ; elle fut bien reçue et représentée à Fontainebleau devant le roi, probablement avant le départ de Louis XIII en Italie, en avril 16304 ; il semble, toujours selon l’épître dédicatoire, que le Duc de Nemours sous la protection duquel il était, l’approuva. Cette longue pièce relate ce que Durval a « pensé être de plus beau et de plus utile » dans l’Odyssée d’Homère et n’a « fait bonnement que traduire les plus ingénieuses fictions des Payens » ; selon Jean-Marc Civardi5, « Durval fait partie de ces modernes qui ne rejettent pas les anciens mais qui n’y sont pas inféodés ».
  • – Agarite, qui a été éditée en 1636 et qui sera l’objet de notre étude ;
  • – Panthée, tragédie éditée en 1638. Cette pièce peut selon les Frères Parfaict6 ne pas avoir été représentée. Il s’agit du même thème que celui abordé par un « ancien maistre », sous-entendu Hardy, mais aussi par son rival de l’époque Tristan L’Hermite, dans sa Panthée, en 1639, mais avec un dénouement différent, puisque Durval introduit trois eunuques qui se tuent en même temps que l’héroïne, et, d’après Lancaster7, ces deux pièces écrites à peu près en même temps ne se doivent rien l’une à l’autre.

C’est dans sa préface qu’il annonce qu’il s’est retiré de la scène, car « il est plus séant de faire place aux maîtres qui l’enseignent [la règle des trois unités] que de les choquer », déclare-t-il avec ironie.

Durval fut également poète, puisqu’il écrivit La Poésie au Roy, L’Annonciade, recueils non datés, et des poèmes publiés en appendice des Travaux d’Ulysse tels La matinée, l’Automne, Enigme, Le parfaict Amy. Frédéric Lachèvre8 mentionne aussi trois poèmes qu’il aurait fait publier dans la Muse de Beauchasteau, en 1657.

Une autre pièce lui est attribuée de façon incertaine, L’Ecclésiaste en vers lyriques, accomodé à la politique et morale chrétienne…, publiée en 1652.

Les Frères Parfaict notent au sujet de Durval que « les auteurs contemporains lui ont reproché d’avoir cherché à traiter des sujets tristes », faisant allusion au poème d’Antoine Gaillard « la Furieuse Monomachie de Gaillard et Braquemard »9, poème dans lequel l’auteur porte un jugement sur différents dramaturges tels Corneille, Rotrou, Du Ruyer (« Durier »), Rayssiguier (« Raziguier »), et un certain « Dorval » dont il est dit qu’il « est ténébreux » et qu’il « aime le cercueil », sans doute selon Lancaster10 à cause des allusions aux ossements des défunts dans deux des pièces de Durval (dont Agarite) :

Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages :
Rotrou fait bien des vers, mais il est poète à gages11 :
Durier est trop obscur, et trop remply d’orgueil :
Dorval est ténébreux, il aime le cercueil :
Raziguier est Gascon, par conséquent il volle12 :
Marcassus est sçavant, mais il sent trop l’escolle :
Gomer nous seroit bon, s’il n’estoit pas si gueux.
De Coste écrit parfois, mais il est malheureux.
Auvray ce gros camart, plaide pour les suivantes.
Claveret est rimeur, mais c’est pour les servantes.

La dernière production que l’on attribue à Durval de façon incertaine puisque cet ouvrage fut publié de façon anonyme, est le fameux Discours à Cliton sur les Observations du Cid avec un Traité de la disposition du Poème dramatique, et de la prétendue Règle des vingt-quatre heures, publié en 163713. D’abord attribué à Gougenot, Mairet, ou encore Mareschal, il semble évident que Durval en soit l’auteur si l’on en croit les termes employés par Durval dans ses préfaces ou les thèmes plus généraux développés par cet auteur. C’est d’ailleurs la thèse défendue par J.-A. Lisle dans son Essai sur les Théories dramatiques de Corneille14 ainsi que celle de Jean-Marc Civardi15 et de Giovanni Dotoli16. C’est dans ce texte important, qui a alimenté de façon animée la Querelle du Cid, Durval étant de ceux qui s’opposèrent à l’établissement des règles classiques contre les intellectuels et les dramaturges qui soutiennent l’unité de temps, sujet sur lequel nous reviendrons, que Durval « dit adieu au théâtre en versant ses rancunes dans le Traité, déjà composé ou qu’il composait alors (…). Ce n’est pas par crainte d’afficher ses théories mais pour ne pas révéler ses rancunes ou pour ne pas brûler définitivement ses vaisseaux (tant d’auteurs ont solennellement dit adieu au théâtre, qui bientôt y sont revenus !) qu’il a gardé l’anonymat, en publiant son œuvre. Après quoi, il était difficile de l’avouer tardivement en 1639(…) »17, 1639, date à laquelle est parue sa Panthée.

Si l’on part du postulat que Durval est bien l’auteur du Discours, on peut dire de ce dernier qu’il était favorable à Corneille et de surcroît un grand admirateur du dramaturge Hardy18, ce qui vient corroborer ce qui était dit dans la préface de Panthée.

Édition et réception d’Agarite et conditions de représentation §

Le grand succès de cette pièce est évoqué par Durval dans son épître dédicatoire à la Duchesse de Nemours : « Celle-cy [ la pièce de théâtre] que j’ay l’honneur de présenter à Votre Grandeur ayant esté aucunement bien receuë sembloit ne devoir plus craindre l’injure du temps ny les coups de langue(…) » , ainsi que par les Frères Parfaict19 qui n’apprécient guère, ni l’engagement de Durval contre les règles naissantes, ni « la mauvaise versification » de l’auteur, ni son scénario médiocre ; il faut cependant rappeler que ce dénigrement fut très en vogue au XVIIIe siècle, le mépris pour le baroque, dont ce genre découle directement du fait de sa grande liberté, perdurant encore jusqu’au début du XIXe siècle, époque où des auteurs commencèrent à s’intéresser aux précurseurs du théâtre classique et à leur production abondante et diversifiée.

Selon le Mémoire de Mahelot20, la pièce fut jouée en 1633, 1634 au plus tard21, à l’Hôtel de Bourgogne, si l’on en croit son auteur, créateur de décors ayant consacré un des chapitres de son mémoire à la mise en scène d’Agarite. Nous pouvons également ajouter, mais nous y reviendrons plus tard, que la mise en scène dut être impressionnante pour les spectateurs de l’époque, puisque Durval, dans son choix de ne pas se plier aux règles des trois unités a multiplié les lieux.

D’autre part, il est donné au milieu de la pièce un ballet spectaculaire où dansent les quatre vents, dans un tumulte d’éclairs et de tonnerre, et dans un tourbillon de plumes, dont étaient vêtus les personnages, et durant lequel un meurtre a lieu sur scène, ce qui était rare dans les tragi-comédies, et certainement impressionnant.

Cette pièce est jugée comme l’une des plus divertissantes de la période par Lancaster.

Résumé de l’histoire §

Agarite, belle demoiselle chaste est courtisée par le roi d’un pays dont on ne connaît pas le nom, les contrées imaginaires étant une constante dans les tragi-comédies22. Pour échapper aux avances de ce puissant prétendant, son père, Médon, l’exhorte à fuir à la campagne où ils possèdent une demeure, de façon à faire croire au roi que la belle a été ravie. Là bas, Agarite fait la connaissance de deux gentilshommes : Policaste, objet de son amour, et Lizène qui ne fera qu’attiser sa haine. Très vite ce dernier va trouver Médon afin d’obtenir la main d’Agarite. Pour qu’elle échappe à ce mariage forcé, Policaste suggère à son amante de fuir le soir de ses noces avec lui, de se retrancher dans la forteresse de son père, un peu plus loin en suivant la rivière, et de se départir au passage de ses vêtements pour faire croire à un suicide.

Dans un même temps, Célidor, le favori du roi, fait la connaissance de Corintie, la sœur de Lizène, tandis qu’il cherche Agarite en vain. Le roi, apprenant qu’Agarite va lui échapper une nouvelle fois, en épousant Lizène, demande à Célidor d’éliminer ce dernier : il profitera du ballet donné en l’honneur des épousés pour assassiner Lizène sur scène, tirant avantage des coups de feux tirés pour représenter les éclairs. Au palais, tout le monde croit Agarite morte, et ce, d’autant que des pêcheurs ont retrouvé ses effets près de la rivière…

Par ailleurs, Corintie qui comprend que celui qu’elle aime a tué son frère, décide de résoudre ce dilemme en pardonnant à Célidor ; mais ce dernier estimant son forfait trop important préfère faire pénitence en partant en pèlerinage, malgré les demandes répétées de Corintie, qui finalement le suivra déguisée en page.

Agarite et Policaste, désireux de rentrer à la cour, doivent trouver un moyen pour que le roi, ivre de douleur, oublie cette passion déraisonnée pour Agarite.

Ils rencontrent la jeune princesse Amélise, éprise du roi et de son trône, qu’ils décident de substituer à la statue érigée en l’honneur d’Agarite, sur le lit de parade sur lequel le roi laisse cours à son chagrin. C’est au moment où la vraie fausse statue s’anime, laissant le roi médusé, qu’il en oublie instantanément son chagrin et accepte d’épouser cette princesse. Il est alors temps pour les amants de dévoiler le stratagème, et Agarite, au roi. Ce dernier consent à les unir, ainsi que Célidor et Corintie, eux aussi revenus à la cour après s’être retrouvés. La pièce s’achève sur l’annonce de ce triple mariage.

Description de la pièce §

ACTE I (318 vers) §

Scène 1 : Monologue d’exposition où le roi annonce qu’il aimerait se faire aimer d’Agarite et profiter de ses charmes (sans que le nom de cette dernière ne soit prononcé). Entrée de son favori, Célidor, à qui il promet fortune et gloire si ce dernier parvient à le faire « jouyr » de cette « beauté si rare » (V.35).

Scène 2 : Célidor entreprend Agarite dans la boutique d’un marchand de tableaux flamands en vantant les vertus de l’amour et en prenant de ce fait appui sur un tableau où sont célébrées les beautés et les nécessités naturelles de l’amour. Mais Médon, le père d’Agarite, n’est pas loin et appelle sa fille.

Scène 3 : Médon montre à Agarite un tableau où sont peints les dangers et les apparences trompeuses et séduisantes de l’amour, la mettant en garde contre le roi, dans une scène absolument symétrique à la précédente. Il décide d’envoyer Agarite consentante à la campagne afin d’échapper au roi et de faire croire à ce dernier à un rapt (premier stratagème).

Scène 4 : Apparition fugitive d’Amélise (qui ne réapparaîtra qu’à la fin de la pièce) qui avoue à Phénice son attrait pour le roi. Dans un second temps, Phénice dans un mouvement de travelling interne va assister au conseil du roi où il est question de la fidélité des vassaux. Médon fait alors irruption dans le conseil et informe le roi du rapt de sa fille, lequel annonce que l’auteur de ce forfait le paiera de sa tête.

ACTE II (288 vers) §

Scène 1 : Monologue d’Agarite qui évoque l’amour qu’elle porte à Policaste et la haine que lui inspire Lizène. Entrée des deux prétendants à qui elle révèle respectivement ses sentiments par le biais de deux poèmes, dont ils font la lecture. Lizène, dédaigné, part, furieux. S’ensuit un badinage amoureux entre les deux amants.

Scène 2 : Lizène annonce à Corintie, sa sœur, qu’il va épouser Agarite de gré ou de force, en demandant sa main à Médon. Corintie, restée seule, présage un désastre. Arrivée de Célidor dont on apprend qu’il courtise Corintie depuis qu’il l’a rencontrée en cherchant Agarite. S’ensuit un badinage amoureux entre les amants.

Scène 3 : Badinage amoureux entre Agarite et Policaste. Arrivée du cocher qui annonce à Agarite que son père lui fait épouser Lizène. Policaste élabore un stratagème : fuir avec Agarite le soir de ses noces pour gagner la forteresse paternelle de Policaste en remontant la rivière. Elle devra au préalable s’être dépouillée de ses vêtements pour faire croire à un suicide.

Scène 4 : Le roi apprend que Lizène va épouser Agarite. Il commande à Célidor de le tuer et de ravir l’épousée.

ACTE III (288 vers) §

Scène 1 : Dissertation de Médon sur les vertus du mariage (jeux de mots sur l’équivoque sexuelle), afin de tenter d’accorder les époux, mais Agarite reste glaciale.

Scène 2 : Policaste attend Agarite sur la barque, déguisé en batelier. Evocation de son amour pour cette dernière qu’il compare au lieu sordide où il se trouve (un cimetière), attente et craintes amoureuses. Arrivée d’Agarite qui de son côté dans un long monologue a évoqué la frayeur que lui inspirait le lieu. Ruse de Policaste qui fait semblant d’être mort ; s’ensuit un long badinage amoureux (cette scène à elle seule fait 180 vers). Ils se décident à partir.

Scène 3 : Représentation du « Ballet Des Quatre Vents », durant lequel Lizène est tué par Célidor qui profite des coups de feu représentant les éclairs et le tonnerre, pour tuer l’époux. C’est alors qu’on s’aperçoit de la disparition d’Agarite.

ACTE IV (360 vers) §

Scène 1 : Conversation pittoresque des pêcheurs. Découverte des effets d’Agarite sur la rive.

Scène 2 : Annonce au roi et à Médon d’une funeste découverte.

Scène 3 : Badinage amoureux entre Policaste et Agarite : celle-ci refuse de perdre sa chasteté, n’étant pas mariée.

Scène 4 : Reconnaissance des effets d’Agarite qui est tenue pour morte. Evanouissement de Médon et lamentations du roi, désespéré.

Scène 5 : Monologue de Corintie en proie au dilemme de savoir si elle doit ou non pardonner à celui qu’elle aime le meurtre de son frère. Elle choisit l’amour plutôt que les liens du sang. Célidor, qui se reproche d’avoir trahi son amante pour obéir au roi décide de partir en pèlerinage. Corintie le suit, déguisée en cavalier, sans qu’il le sache.

Scène 5 : Lamentations du roi, fou de tristesse, qui décide de faire ériger un lit de parade en l’honneur d’Agarite. Cette scène est la plus longue de l’acte.

ACTE V (366 vers) §

Scène 1 : Retour d’Agarite et de Policaste au palais. Policaste a inventé un stratagème pour que le roi oublie Agarite et consente à les unir. Ils trouvent en chemin Phénice et Amélise qui vont les aider dans ce projet.

Scène 2 : Retrouvailles de Célidor et de Corintie. Après un badinage amoureux, ils décident de rentrer au palais.

Scène 3 : Amélise s’est substituée à la statue d’Agarite sur le lit de parade, et commence à se mouvoir tandis que le roi songe à Agarite. Ce dernier, émerveillé en oublie aussitôt son amour pour Agarite et finit par accepter d’épouser Amélise. Aveu du subterfuge au roi, qui consent à unir les amants. Arrivée de Corintie et de Célidor que le roi relève de sa promesse de faire pénitence et qui bénit cette nouvelle union. La pièce s’achève sur ce triple mariage.

Sources et réécriture §

Les sources sont inconnues pour Lancaster23, qui propose néanmoins quelques pièces présentant des similitudes avec celle de Durval. En ce qui concerne le prénom de l’héroïne, Agarite, ce nom a été utilisé par Richemont Banchereau dans Les Passions égarées24. D’autre part, dans La Pélerine amoureuse25 de Rotrou, on retrouve une discussion sur la valeur de certains poèmes, comme celle qu’a Agarite avec ses prétendants, acte II, scène 1 ; cette pièce a cependant probablement été jouée au même moment ou peu de temps avant Agarite, son influence sur celle de Durval est donc discutable. Quant au ballet joué sur scène, une seule pièce présente un ballet de ce type : il s’agit d’Antioche, Tragoedie traitant le martyre de sept enfants machabéens de Jean-Baptiste Le Francq, publiée en 1625 ; au troisième acte, scène 7 est dansé un ballet donné par le « génie de nature », les « esprits de l’homme », et les vents pour condamner l’inconstance.

Il existe en revanche des œuvres théâtrales incluant des pièces représentées et développant ainsi le procédé du théâtre dans le théâtre que nous aborderons plus loin. Nous pouvons par exemple citer Célinde de Baro (1629), pièce dans laquelle l’héroïne, Célinde, incarne Judith, elle-même l’héroïne d’une autre tragédie intitulée Holoerne, qui relate l’histoire de Judith. Cette dernière, pour sauver son peuple et sa ville, Bétule en Judée, assiégée par l’armée du général syrien Holoferne, n’hésita pas à s’infiltrer chez l’ennemi et feindre de trahir les siens. Grâce à sa beauté et à sa condition de femme, elle parvint à obtenir une soirée en tête à tête avec le général Holoferne, à qui elle trancha la gorge, ce qui priva l’armée de son chef et permit la victoire de Bétule. Dans la pièce citée plus haut, l’héroïne parvient elle aussi à tuer Floridan, à qui elle est promise et qu’elle n’aime pas, ce dernier jouant le personnage d’Holoferne. Dans cette pièce, les acteurs sont des personnages de la pièce, clairement identifiés par les spectateurs – acteurs, qui se font abuser dans les deux pièces de la même façon puisque la fiction laisse place à une sordide réalité, à la différence d’Agarite où seul Célidor joue un rôle et qu’il n’est pas reconnu par les protagonistes. Dans Célinde, la pièce occupe tout le troisième acte à la différence du « Ballet des Quatre Vents » qui n’occupe que la scène 3 de l’acte III, mais qui est plus spectaculaire au sens où les effets spéciaux impressionnent davantage ; mais la substitution d’un ballet à une pièce témoigne des relations particulières qui reliaient les deux genres à cette époque. D’autre part, signalons que le prénom « Célidor », rappelle celui de « Célinde » et celui de « Lucidor », amant de Célinde, dans Célinde.

L’introduction de jeunes hommes déguisés de chapeaux à plumes tournoyantes pour danser un ballet mais dont les vraies motivations sont autres, est constatée dans la nouvelle de Sorel intitulée Le Palais d’Angélie26.

Il est cependant important de faire un rapprochement avec le théâtre élisabéthain et jacobéen, dans lequel les thèmes de l’assassinat et de la vengeance27 furent fréquemment liés au procédé du théâtre dans le théâtre. Mais cet emprunt est discutable28. On peut cependant dire que Baro a donné l’idée à Durval l’idée de la surthéâtralisation, car la mise en abîme trouvée dans Célinde est absente de notre pièce. Ainsi, à moins de supposer, comme le souligne Georges Forestier29, que Durval a voyagé en Hollande, en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique, où les tragédies anglaises remportaient beaucoup plus de succès qu’en France depuis le début du XVIIe siècle, pourquoi dans ce cas « ont-ils30 limité à ces trois pièces, à une petite partie de ces trois pièces, leurs emprunts »31 ? Il faut envisager que cela n’est que coïncidence. En ce qui concerne les influences italiennes, seule la commedia dell’arte pourrait avoir eu une influence : elle aurait permis de donner un prétexte vraisemblable, compte tenu du fait qu’on y célèbre des mariages, et que dans la réalité, il n’y a pas de riche mariage sans divertissement, on peut se demander si les dramaturges ont véritablement été influencés par la tradition italienne32.

Durval pour l’élaboration de ce ballet s’est peut être inspiré du Ballet de l’Harmonie33 dans lequel figurent Eole et les quatre vents.

En ce qui concerne la substitution d’une femme à une statue comme c’est le cas dans le dernier acte d’Agarite, Lancaster souligne34, qu’il existe des similitudes avec le mythe de Pygmalion ( l’artiste amoureux de la statue, Galatée qu’il a façonnée demanda à Aphrodite de lui donner cette femme pour épouse ; laquelle touchée, anima la statue), mais rien ne prouve que Durval se soit directement inspiré du mythe pour créer Agarite, même s’il est indéniable qu’il existe des points communs entre les deux histoires. De même, on peut rapprocher Agarite du Conte d’hiver de Shakespeare (publié en in-folio en 1623, mais la lecture des pièces anglaises n’étant pas prouvée, il est hasardeux d’affirmer que Durval ait pu lire la pièce), du Pandosto de Greene ou de El Mârmol de Felisardo de Lope de la Vega, où un jeune homme se marie avec une statue qui s’anime. Cependant l’auteur du Discours semble ne pas ignorer les pièces italiennes, puisqu’il affirme qu’elles sont faites sur le patron des pièces grecques et latines35.

Enfin, une autre pièce est à rapprocher d’Agarite : il s’agit de Pyrame et Thisbé de Théophile de Viau (1621), d’après Ovide. Un garçon, Pyrame, et une jeune fille, Thisbé, s’aiment depuis qu’ils se sont vus (la contiguïté de leurs maisons est un peu banalement à l’origine de leur amour) ; leurs familles se haïssent et pour se parler ils utilisent une fente dans le mur. Un jour, ils décident de fuir ensemble, et se donnent rendez-vous près du tombeau de Ninus. Thisbé, arrivée la première et effrayée par un lion, s’enfuit, perdant en chemin un de ses voiles. Lorsque Pyrame arrive, il découvre sur le voile du sang qu’il prend pour celui de Thisbé, et, ne la voyant pas, il la croit morte, attaquée par un lion et se poignarde; quand cette dernière revient sur les lieux, elle découvre avec horreur la situation et décide de mourir en véritable héroïne grecque. Cette pièce présente bon nombre d’analogies avec Agarite, bien que l’histoire soit différente. Il s’agit particulièrement du passage où Thisbé, voilée dans la nuit doit retrouver Pyrame près du tombeau de Ninus, et où cette dernière évoque ses craintes de se frayer un tel chemin en pleine nuit (Acte IV, scène 3), qui rappelle étrangement les craintes d’Agarite lorsqu’elle rejoint son amant dans le cimetière (acte III, scène 2) et la scène suivante, symétrique, comme dans Agarite, où Pyrame se rend au tombeau à son tour, qui rappelle la scène où Policaste attend celle qu’il aime. Tout d’abord, il faut souligner que le lieu de rencontre est le même : un tombeau, près d’une rivière, dans Pyrame et Thisbé, un cimetière près d’une rivière, dans Agarite ; la situation ensuite : les deux femmes cherchent à échapper à leurs familles et partent retrouver leur amoureux. Les craintes des protagonistes sont aussi identiques : d’une part, ils craignent de se perdre et d’être délaissés par l’objet de leur amour, crainte très romantique, ce qui donne lieu à des lamentations, et d’autre part, ils évoquent des instances de la nature plus ou moins en rapport avec la mythologie (c’est surtout valable pour la pièce de Théophile de Viau).En revanche, la symbolique des lieux évoquant l’idée de quelque prédestination dans Pyrame et Thisbé, ne se trouve pas dans Agarite, puisque, nous le verrons, il n’y a pas d’idée de fatalité, de destin dans la pièce de Durval (mise à part peut-être la clairvoyance de Corintie, vers 434), les éléments de nature n’étant pas porteurs de symboles.

Enfin, dans Agarite, le jeu auquel se livre Policaste, lorsqu’il lui fait croire qu’il est mort afin d’obtenir un baiser, fait écho à la scène tragique où Pyrame trouve Thisbé évanouie (lui la croit morte) ; le dénouement est bien différent, les protagonistes ne jouant pas.

La ressemblance est vraiment frappante et il est difficile de ne pas penser que Durval s’en soit inspiré, tant les images et les effets de symétrie sont semblables.

Nous pouvons enfin rapprocher notre pièce de celle de Cyril Tourneur, intitulée La Tragédie du Vengeur, publiée en 1607, dans laquelle une mascarade meurtrière a lieu au moment du dénouement de l’histoire, mais nous l’avons signalé, l’influence du théâtre élisabétain est loin d’être avérée.

Les thèmes tels que la rivalité du roi et de son sujet, le faux kidnapping de la jeune fille afin qu’elle échappe aux assiduités du roi ou l’assassinat du rival par un autre protagoniste, sont des thèmes communs aux pièces romantiques, même s’il est vrai que le meurtre sur scène est surprenant en ce qui concerne une tragi-comédie. Le thème de l’horrible (la scène du cimetière) est un thème baroque. De ce fait, la pièce de Durval, assez conventionnelle en ce qui concerne son histoire, se démarque des autres tragi-comédies par quelques traits d’originalité comme nous le verrons, et par la dramatisation bien élaborée de son intrigue.

Décors et mise en scène §

Durval ne nous fournit aucune indication36 en ce qui concerne le pays où a lieu l’histoire, comme ce fut souvent le cas des tragi-comédies. En revanche, et conformément à sa volonté de ne pas se soumettre systématiquement à l’unité de lieu37, il a multiplié les lieux dans cette pièce ; huit au total :

  • – le palais dans lequel se trouve le lit (acte I, 1 et 4 ; acte II, 4 ; acte IV, 2 et 6 ; acte V, 1 et 3),
  • – la boutique du marchand de tableaux (acte I, 2) ;
  • – le cabinet de Médon, où il y a le tableau (acte I, 3) ;
  • – la maison de plaisance d’Agarite où celle-ci rencontre Policaste et Lizène (acte II, 1 et 3 ; acte III, 1 et 3) ;
  • – la maison de Corintie où elle rencontre son amant (acte II, 2 ; acte IV, 5) ;
  • – le cimetière au bord de la rivière avec le clocher ruineux (acte III, 2 ; acte IV, 1 et 4) ;
  • – la forteresse de Policaste (acte IV, 3) ;
  • – les bois dans lesquels se trouve une fontaine (acte V, 2).

L’adaptation scénique est alors une véritable gageure, même si à cette époque où les règles classiques n’en étaient qu’à leurs balbutiements, il n’était pas rare de trouver des pièces avec un certain nombre de lieux ; si l’on en croit Eugène Rigal dans le Théâtre français avant la période classique, « il n’en est guère de plus compliqué [de décor] dans le Mémoire ».

En effet, selon Laurent Mahelot, dans le Mémoire de Mahelot38 il faut, « au milieu du théâtre […] une chambre garnie d’un superbe lict, lequel se ferme et s’ouvre quand il en est besoin. A costé du theatre, il faut une forteresse vieille ou se puisse mettre un petit batteau, laquelle forteresse doit avoir un antre a la hauteur de l’homme, d’ou sort le batteau. Autour de ladicte forteresse, doit avoir une mer haute de deux pieds 8 pouces, et, a costé de la forteresse, un cimetiere garny d’une cloche et de brique cassée et courbé [c’est-à-dire un clocher de brique cassé et courbé], trois tombeaux et un siege. Du mesme costé du cimetiere, une fenestre d’ou l’on void la boutique du paintre qui soit a l’autre costé du theatre, garnie de tableaux et autres peintures, et, a costé de la boutique, il faut un jardin ou bois ou il y ayt des pomes, des grinions [sorte de poires]. Des ardans [feux follets] ; un moulin [un moulinet pour le ballet probablement], habits de ballet, des fiolles, des aisles pour les vents, des perruques de filace, deux flambeaux de cire, quatre flambeaux d’etain garnis de lumieres ; une robe d’hermite, le mantelet et le bourdon ; un manteau de cocher et le foit [fouet] aussy ; et une nuit. », ce qui est considérable.

Comme nous pouvons le constater, Mahelot a réduit ce chiffre à six, faisant jouer dans le « morceau de maison » (entre la chambre royale et le cimetière), la scène ayant lieu dans le cabinet de Médon, et on peut imaginer que les scènes initialement prévues chez Agarite et Corintie (Célidor vient la voir lorsqu’il chasse, donc la maison est non loin de la forêt) eurent lieu devant le bois.

À première vue, la scène est découpée en cinq compartiments :

  • – un au fond de la scène : la chambre (avec un lit que l’on pouvait cacher grâce à un rideau) ;
  • – deux à gauche : la forteresse baignée par les flots (au premier plan) et le cimetière avec l’église ;
  • – deux à droite : le bois (au premier plan) et la boutique du marchand de peintures.

Cependant, et comme le souligne Rigal, cette disposition symétrique qu’affectionnait particulièrement le décorateur de l’Hôtel de Bourgogne au point de la reproduire aussi souvent que cela était possible, est compromise du fait qu’étant difficile d’isoler complètement la chambre du fond du cimetière (à gauche), le décorateur a dû placer entre les deux, un morceau de maison (ou palais). Mais cette façade rapprochée du cimetière et faisant bloc avec lui (espèce de prolongement de l’église) et la boutique du marchand, en face, étant assez large, l’œil du spectateur ne distingue dans un premier temps que cinq compartiments, ce qui offre malgré tout une impression de symétrie.

Les personnages §

Il est intéressant de considérer le statut des personnages dans la pièce : le père, Médon passe du statut d’adjuvant à celui d’opposant, ce qui est assez original pour être souligné : dans un premier temps, il aide sa fille à fuir loin du roi et, dans un second temps, il lui impose un pédant contre son gré. Ainsi l’ordre transgressé dans un premier temps est rétabli. De ce fait Agarite est obligée de fuir : c’est l’action type des tragi-comédie pour échapper à un obstacle. En revanche, ce qui est assez étonnant dans Agarite, c’est l’absence d’obstacles majeurs à ces échappées (les seuls obstacles sont les ombres de la nuit), qui ne connaissent ni échec, ni retard ; l’action est sans cesse dédramatisée de ce point de vue, puis une nouvelle tension se crée du fait qu’à chaque fois, la fuite devient un emprisonnement : Agarite, pour échapper au roi, tombe dans les griffes de Lizène, et lorsqu’elle échappe à ce dernier, elle ne peut profiter de sa liberté, puisque la société ne peut reconnaître leur amour illégitime.

Cependant, il serait faux de définir la tragi-comédie comme une tragédie saupoudrée de bouffonneries ponctuelles, l’aspect mal dégrossi étant justifié par le statut social peu élevé des personnages qui formulent ces discours (les pécheurs par exemple). Agarite allie deux oppositions : l’image du héros et les allusions graveleuses, le ton comique étant donné par ce mélange hétérogène. Malgré la gravité de la situation, des traits plus légers viennent toujours nuancer l’intensité du drame : Médon s’évanouit tandis qu’il voit les vêtements de sa fille, qu’il croit morte, sur la rive, par exemple.

Le dénouement est assez classique : la pièce s’achève sur un triple mariage.

Attardons-nous quelques instants sur l’épisode où Amélise se substitue à la statue d’Agarite : cela va permettre à Agarite de recouvrer son identité et d’épouser Policaste. C’est parce qu’ils ne peuvent pas vivre hors-la-loi que les amants vont inventer ce stratagème. L’ordre des événements est donc relativement logique ; en revanche, ce qui l’est moins et qui paraît beaucoup moins vraisemblable, c’est le changement radical du roi sur le plan amoureux. En ce sens, les effets du stratagème sont presque merveilleux. La magie et le stratagème scénique de la substitution se superposent lorsque l’on considère l’effet visuel provoqué. On imagine sans peine la réaction médusée du spectateur de l’époque qui voit cette statue s’animer sous ses yeux. Le recours au vrai faux merveilleux est ainsi immédiatement abandonné, au profit d’une rouerie aussitôt déjouée par le spectateur, qui identifie rapidement Amélise. Précisons enfin, en ce qui concerne le dénouement, que le dernier mot revient à celui qui détient l’ordre social, c’est-à-dire le roi, dont les exactions passées ne lui sont à aucun moment ni reprochées, ni rappelées. Le pardon est alors immédiatement consenti par Médon, dès lors qu’Agarite l’interpelle et le reconnaît comme son père, le rétablissant ainsi dans la hiérarchie familiale39.

Durval sait ménager un certain suspens, malgré le fait que la dramatisation tourne trop vite court quelquefois, et cela volontairement, comme lorsque nous assistons aux états d’âme de Corintie, qui ayant appris que celui qu’elle aime est à l’origine de l’assassinat de son frère, a un choix à faire. Tandis que le spectateur moderne s’attendrait à un choix douloureux et improbable, comme celui de Chimène dans Le Cid de Corneille, Durval fait en sorte que Corintie se décide immédiatement, mais cela est sans doute volontaire afin de ne pas détourner l’action principale de son cours et lui donner une moindre importance.

On peut déplorer la docilité des héros, leur manque de caractère et l’absence de fatalité qui retrancherait les héros derrière leur humanité et leur originalité (Agarite parvient sans encombres à rejoindre Policaste ; aucune de leurs actions n’échoue dans le fond) ; mais cela n’est pas le but visé par Durval ; comme le dit Lancaster40, Durval ne tente pas de dessiner des personnages (« There is little attempt at character drawing, no care for unity or propriety (…) ») ; c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il est difficile de les considérer comme des héros ; Durval cherche à plaire et à divertir.

Agarite §

(9 apparitions, 225 vers) C’est le personnage principal de la pièce même si en ce qui concerne le nombre de vers prononcés, elle est en quatrième position. Elle apparaît dans neuf scènes sur vingt, ce qui en fait après Célidor, le personnage le plus présent sur scène ; et lorsqu’elle n’est pas présente, elle est presque toujours l’objet de conversation des personnages, même indirectement. Elle est l’objet, l’enjeu de toute la pièce, qui porte d’ailleurs son nom ; de son existence dépendent toutes les amours de la pièce, y compris celles de Corintie et de Célidor, dans la mesure où c’est grâce à elle que Célidor rencontre Corintie, tandis qu’il la cherchait, mais à cause d’elle qu’il s’en sépare, car c’est à cause d’Agarite que Célidor doit faire pénitence (meurtre de Lizène). C’est d’elle que vont s’éprendre ses trois prétendants que sont Lizène, Policaste et le roi.

En ce qui concerne son apparence, le texte nous renseigne peu : on sait qu’elle est « jeune » (vers 45 et 88), belle (c’est un « soleil de beautés », vers 4), et d’« une beauté si rare » (vers 35) que le roi ferait n’importe quoi pour pouvoir en jouir. Elle a une beauté classique : le visage clair (« vermeil », vers 1225), les yeux bleus (vers 1229), des cheveux blonds (vers 1235).

D’un point de vue social, elle est une « simple demoiselle » (vers 68), donc d’une condition inférieure au roi ; selon Richelet, ce nom se donne « par abus aux filles et aux dames qui sont un peu bien mises, qui ont quelque air ou quelque bien un peu considérable », pourvu qu’« elles ne soient pas de la lie du peuple, ou nées d’artisans », rajoute Furetière, ce qui semble bien définir le personnage dans le cas présent. Elle a en tout cas reçu une certaine éducation, puisqu’elle lit des poèmes (vers 62, 69 et 70), et qu’elle est suffisamment habile pour se départir de Lizène en lui soumettant un poème adéquat. Dans la pièce, son père possède plusieurs maisons et va à la cour ; il est donc fort probable qu’il s’agisse d’un grand seigneur. Il est évident pour elle que le roi ne l’épousera pas ; elle est donc lucide et peu vaniteuse (elle préfère garder son honneur plutôt que de céder), et d’une chasteté exemplaire puisqu’elle résistera même à Policaste.

Dans un premier temps, elle est soumise puisqu’elle se laisse entraîner par son père hors de la ville, puis désobéissante lorsqu’elle décide de suivre son amant hors de la demeure paternelle, bravant ainsi tous les dangers et les conventions sociales ; en digne aventurière, elle acceptera de se déguiser en page pour ne pas être reconnue et arriver jusqu’au roi, ce qui fait d’elle une amoureuse de convention.

Policaste §

(6 apparitions, 296 vers) Il est la figure même de l’amant ; sans doute beau (Agarite s’en éprend), mais il est certainement moins fortuné que Lizène (il possède une vieille forteresse). Il reste vertueux et chevaleresque puisqu’en dépit d’un langage et d’actions quelque peu paillards, il sait rester sage et n’abusera pas d’Agarite tandis qu’il en a la possibilité.

C’est grâce à lui que la situation qu’il a compliquée malgré lui va être résolue, puisqu’il est l’auteur des stratagèmes qui lui permettront d’obtenir Agarite. Dans un premier temps, il organise son enlèvement consenti (il la soustrait au roi et à son futur époux) ; puis, dans un second temps, il parvient à redonner au roi sa lucidité : il imagine un moyen de le guérir définitivement de sa passion pour Agarite en substituant à la statue de cette dernière la princesse Amélise, amoureuse potentielle. Il devient à la fois magicien, car la réussite du projet est miraculeuse et rapide, et scénariste de la scène dont il va lui-même tirer avantage, légitimant ainsi son union avec Agarite.

Lizène §

(4 apparitions, 67 vers) Il s’agit du méchant de l’histoire dont les consonances du prénom résument les sentiments qu’il inspirera à l’héroïne : il y a le substantif « lise » (c’est un personnage qui n’hésitera pas à faire appel à ses relations pour avoir Agarite de gré ou de force) et le substantif « haine », sentiment que ressentira très vite Agarite à son égard, ainsi que le roi qui ira jusqu’à le faire tuer sur scène (il a tenté de lui soustraire Agarite).

Son assassinat aurait dû provoquer ressentiments et tristesse, puisqu’il est tué par l’amant de sa sœur, sur scène de surcroît, mais ces sentiments sont très vite oubliés, et son nom n’est plus prononcé à partir du moment où sa mort est découverte. Il est obstiné, déplaisant (vers 335 et 337) et lourdaud (vers 543). Sa mort n’apporte rien à ceux qui la souhaitaient (Agarite s’est enfuie), mais arrange les affaires d’Agarite puisqu’elle se libère de la contrainte imposée par son père. Sa mort était inévitable pour rétablir l’équilibre de la pièce : il y a trois hommes pour une même femme au début de la pièce. La présence d’Amélise compensant le déséquilibre, il était difficile d’introduire une troisième femme ; la seule solution était de faire disparaître l’un des rivaux, et de surcroît le moins sympathique.

Le roy §

(7 apparitions, 379 vers) Si l’on se base sur le nombre de vers déclamés par le roi dans la pièce, on peut dire qu’il s’agit du personnage le plus présent sur scène ; en effet, son temps de parole représente presque un quart du temps de parole de tous les personnages (soit 379 vers sur les 1620 de la pièce), et pourtant, ce n’est pas celui qui apparaît le plus souvent (il est en quatrième position de ce point de vue). En revanche, lorsque ce personnage apparaît, il accapare la parole ; c’est le roi, le maître des lieux ; une scène entière lui est accordée (acte IV, scène 6) tandis qu’il pleure Agarite.

En ce qui concerne le personnage à proprement parler, le texte là encore ne nous donne que peu d’informations : nous ne connaissons ni le nom du pays qu’il gouverne, ni son nom ; nous pouvons supposer qu’il s’agit d’un homme d’âge mûr (vers 1 « Que les Roys de mon aage ont de trouble en aimant »), décrit par Célidor comme un homme « libéral », « vaillant » et « sage » (vers 115). Agarite ne le trouve pas laid, au contraire : « ce sont là de bien beaux traicts de visage » (vers 116), mais aucune description physique n’a été trouvée.

Il se comporte comme un roi amoureux de tragi-comédie : l’amour le pousse à perdre toute dignité et à se conduire en tyran.

Célidor §

(10 apparitions, 231 vers) C’est l’amant de Corintie en plus d’être le favori du roi. En tant que proche du roi, il est opposé à Lizène qui est son rival, et du fait de cette position viendra à un moment donné contrarier ses amours. Tandis que le spectateur s’attend à assister à un dilemme tragique, que l’on pourrait résoudre ainsi : choisir entre honneur et amour, Durval occulte le problème, puisqu’au moment où Célidor opère il ignore probablement qui est Lizène (il ne l’a jamais vu, du fait que Corintie le faisait venir quand son frère était parti).

Il agit par intérêt (c’est-à-dire, occuper une position sociale plus élevée), mais aussi par contrainte (il se doit d’obéir au roi), sinon il s’expose à ne plus être protégé par le roi. Il est ambitieux, malin, ne rechignant à aucune bassesse (comme tuer Lizène, kidnapper ou soudoyer Agarite (vers 28)), mais est cependant d’une grande fidélité vis-à-vis du roi puisque pour lui il parcourt sans relâche les environs pour retrouver Agarite, et qu’il va même jusqu’à se déguiser pour s’infiltrer dans le ballet. Il porte un jugement lucide sur le pouvoir en général, qui implique qu’il y ait des dominants et des dominés (reste à son sens, à rester le plus près possible des premiers, et ce afin d’acquérir pouvoir et argent en vue d’une certaine liberté).

C’est dans ce personnage que la voix de Durval apparaît le plus ; il flatte pour pouvoir exister. Il possède néanmoins une certaine morale puisqu’il décide de se punir non d’avoir tué, mais d’avoir tué le frère de celle qu’il aime. A la fin de la pièce, la fidélité de ce personnage est récompensée : celui qui s’était vu abandonner l’amour et la cour tout à la fois se voit réhabilité dans les deux domaines ; il gagne ainsi une double reconnaissance, royale et affective.

Medon §

(8 apparitions, 116 vers) C’est le père d’Agarite ; conformément aux principes de la tragi-comédie, il va aller contre les desseins de sa fille en la mariant à Lizène qu’elle n’aime pas, et ce, en raison des liens d’amitié qui lient les deux familles. Mais l’image du père est différente : il ne s’agit pas d’un homme cruel et intransigeant, d’un père tyrannique, mais d’un personnage comique, voire bouffon, à qui les plaisanteries salaces dans le genre de celles des pécheurs ne déplaisent pas, notamment lorsqu’il va tenter d’adoucir Agarite qui doit épouser Lizène. Durval ne lui épargne rien, pas même de s’évanouir sur la rive. En revanche, lorsqu’il lui présente les dangers de l’amour, il joue plus le rôle d’un conseiller ou d’une mère (qui n’existe pas dans la pièce), que celui de père : il ne lui interdit rien, pas même de recevoir chez eux deux prétendants, et ne lui impose aucune obligation. Il sait mentir, puisqu’il n’hésite pas à duper le roi en lui annonçant le faux enlèvement de sa fille.

C’est un homme âgé (il porte la calotte et des lunettes (vers 627 et 844)). On ignore son appartenance sociale, mais on peut supposer qu’il s’agit d’un grand seigneur de la cour, puisqu’il possède au moins un tableau (vers 199), et deux maisons (une à la ville, une à la campagne). De plus il organise un mariage somptueux au cours duquel un ballet est joué.

Corintie §

(6 apparitions, 165 vers) C’est la sœur de Lizène dont on apprend qu’elle entretient une amitié avec le favori du roi, Célidor.

Elle est belle (vers 479, 480, 481) et a des yeux bleus, comme toute beauté classique.

Elle ne joue pas de rôle particulier dans l’intrigue principale. Le spectateur moderne s’attend en ce qui la concerne, au dilemme cornélien : choisir entre l’amour et l’honneur ; mais il n’en est rien : Corintie aura tôt fait de pardonner au meurtrier et d’oublier son frère dont elle avait prédit la mort (amorce dramatique) à l’acte II, scène 2. N’ayant réussi à convaincre son amant que l’amour excuse toute chose, elle va se travestir en cavalier pour le suivre. Comme dans la scène où Agarite est déguisée en homme, le spectateur va assister à une discussion amoureuse entre deux hommes, si l’on se base sur l’apparence physique, ce qui rend cocasse la situation, comme cela était fréquemment le cas dans les tragi-comédies (comme par exemple dans La Sœur Valeureuse de Mareschal41).

Amélise §

(3 apparitions, 22 vers) Elle est le deus ex machina de la pièce. Elle doit avoir le même âge qu’Agarite, « l’âge de se marier » (vers 258). Elle est belle (vers 1314), mais sans doute moins qu’Agarite, puisqu’elle dit d’elle qu’elle est d’une beauté moindre, vers 264; à moins que ce ne soit de la modestie. Cependant, c’est une princesse ; elle est donc d’une condition sociale supérieure à Agarite, c’est pourquoi elle ne refuserait pas les avantages de la couronne, si l’occasion s’en présentait (vers 259-262).

Elle s’exprime très peu (22 vers), et n’apparaît que trois fois (dans le premier acte, ainsi que cela doit être dans les règles classiques du théâtre, et dans le dernier). En revanche, c’est grâce à ce personnage que la pièce trouve un dénouement heureux, car c’est grâce à elle que le stratagème inventé par Policaste prend corps et réussit, en faisant oublier au roi la belle Agarite de façon quasi merveilleuse. C’est grâce à elle que l’ordre des passions est rétabli.

Phénice §

(5 apparitions, 65 vers) C’est le conseiller du roi et le gouverneur d’Amélise ; il exerce une fonction politique. C’est en sa présence que sont abordés pour l’unique fois dans la pièce les problèmes liés à la politique intérieure du royaume (les trahisons et fourberies des conseillers du roi), acte I, scène 4. En tant qu’homme politique, il va chercher à donner au roi une épouse et en tant que gouverneur, il souhaite rendre Amélise heureuse ; deux souhaits qui vont être exaucés à la fin de la pièce.

C’est un personnage discret dont la présence non indispensable au déroulement de l’intrigue, apporte toutefois une touche réaliste à une pièce qui n’est pas du tout ancrée dans la réalité.

Voici un tableau indiquant la présence scénique des différents personnages ce qui nous permet de nous renseigner sur l’importance desdits personnages ainsi que sur la composition de la pièce en fonction de leurs allées et venues :

Le roy Le flamand Celidor Agarite Médon Phénice Amélise Exempt Policaste Lizene Corintie Le cocher Pescheur 1 Pescheur 2 Total Nb perso / scene
Acte 1 318
Scène 1 41 19 60 2
Scène 2 4 92 35 1/2 2 1/2 134 4
Scène 3 6 1/2 47 1/2 54 2
Scène 4 27 6 1/2 5 20 9 1/2 2 70 6
Total/perso 68 4 117 1/2 42 55 20 9 1/2 2
Acte II 288
Scène 1 53 30 1/2 24 1/2 108 3
Scène 2 39 1/2 4 1/2 36 80 3
Scène 3 21 1/2 46 2 1/2 70 3
Scène 4 17 2/3 12 1/3 30 2
Total/perso 17 2/3 51 5/6 74 1/2 76 1/2 29 36 2 1/2
Acte III 288
Scène 1 2 5/6 30 1/3 8 5/6 2 44 4
Scène 2 80 1/3 99 2/3 180 2
Scène 3 4 14 1/2 29 16 1/2 64 4
Total/perso 4 83 1/6 44 5/6 99 2/3 37 5/6 18 1/2
Acte IV 360
Scène 1 24 1/2 17 1/2 42 2
Scène 2 27 1 1/2 9 2 2 1/2 42 5
Scène 3 15 1/2 36 1/2 52 2
Scène 4 57 1/2 3 1/2 3 1/2 1 1/2 66 4
Scène 5 12 1/2 65 1/2 78 2
Scène 6 80 80 1
Total/perso 164 1/2 14 15 1/2 12 1/2 5 1/2 36 1/2 65 1/2 28 1/2 17 1/2
Acte V 366
Scène 1 6 1/3 13 1/2 3 1/2 64 2/3 88 4
Scène 2 25 1/2 40 1/2 76 2
Scène 3 128 1/2 8 3 3 25 1/2 9 3 18 4 202 9
Total/perso 128 1/2 43 1/2 9 1/3 3 39 12 1/2 3 82 2/3 44 1/2
Total/perso piece 378 2/3 4 230 5/6 224 1/2 115 1/3 64 1/2 22 5 295 1/3 66 5/6 164 1/2 2 1/2 28 1/2 17 1/2 1620
Nb apparition 7 1 10 9 8 5 3 2 6 4 6 1 3 1
Pl r/tps parole 1 13 3 4 6 8 10 12 2 7 5 14 9 11

Étude thématique §

Agarite et le Discours à Cliton §

Comme nous l’avons constaté précédemment, au moment où paraît cette tragi-comédie, l’histoire du théâtre connaît bien des turpitudes : « Anciens » et « Modernes » se déchirent au sujet des règles classiques qui finiront par s’imposer au genre dramatique. La tragi-comédie est d’emblée un genre controversé puisqu’elle n’applique aucun des principes édictés par Aristote dans sa Poétique.

Durval, nous l’avons vu, se situe du côté des fervents défenseurs de la liberté du poète ; il l’exprimera d’ailleurs dans le fameux Discours à Cliton qu’on lui attribue de façon certaine42, nous le verrons en examinant la préface d’Agarite. François Ogier, dans sa « Préface au Lecteur » de Tyr et Sidon, Tragi-comédie écrite par Jean Schélandre en 1628, défend la modernité théâtrale et attaque les règles classiques. Le point de vue de Durval est plus modéré : il ne refuse pas les apports des anciens mais prône la liberté de s’en inspirer ou non, au nom de l’inspiration créatrice du poète43 :

Les uns sont tellement attachez aux œuvres du temps passé, qu’ils font conscience de rien inventer, et les autres se plaisent si fort dans leurs nouvelles imaginations, qu’ils ne veulent rien inventer des anciens. Pour moi qui cherche mon milieu entre ces deux extrèmes ; je respect [sic] autantqu’un autre les Terences, les Plautes, les Euripides et les Ménandres […] je ne croy pas que nous soyons tenus de régler nos poèmes sur les modelles des Grecs et des Latins […] Aussi, quand nos Modernes prennent de l’essor et qu’ils s’égarent en des extravagances, je commence à les quitter, mais quand ils me descouvrent un nouveau fonds de poésie, et des elegances de leur invention, je laisse les anciens derrière, sans perdre de veuë les uns ny les autres.

Les réguliers cherchent donc à conserver la protection souveraine procurée par l’autorité des anciens, le but étant l’imitation parfaite afin que la catharsis, chère à Aristote puisse s’opérer dans l’esprit du spectateur : pour pouvoir être dupé, le spectateur doit oublier le mensonge du théâtre. C’est ainsi qu’il est inconcevable d’imaginer représenter une histoire s’étalant sur dix ans en deux heures. Si l’on se réfère à Aristote, la dilatation temporelle maximale doit être de vingt-quatre heures, séquence trop courte pour que l’intrigue s’organise en conservant toute vraisemblance. Au contraire des réguliers, Durval affirme son indépendance quant à la différence entre la chose imitée et la chose qui imite. Pour lui, l’auteur doit assumer son choix : à la fin de l’ « Argument » d’Agarite, il écrit clairement qu’il s’agit d’une histoire feinte et qu’il récuse l’unité de lieu, tout en ironisant sur la querelle qui déchire défenseurs et contempteurs de l’unité de temps.

Dans l’avertissement au lecteur, Durval distingue les « poèmes composés » des « poèmes simples », les premiers traitant de deux ou trois sujets et s’étalant sur un laps de temps supérieur à vingt-quatre heures (c’est le cas de la tragi-comédie et de la pastorale), les seconds ayant une intrigue n’excédant pas vingt-quatre heures, et respectant en cela l’unité de temps (c’est le cas de la tragédie et de la comédie).

Dans Le Discours, Durval reprend la conception mimétique du théâtre telle qu’elle fut concue par Aristote ainsi que la démonstration de Chapelain dans la Lettre sur les vingt-quatre heures, avec laquelle la ressemblance est frappante.

L’enjeu des irréguliers et des réguliers est finalement le même, c’est-à-dire faire en sorte que le spectateur adhère à ce qu’il voit ; ainsi, ou bien le mensonge est d’emblée accepté et considéré comme une médiation symbolique du vrai, ou bien, l’imaginaire et les sensations parviennent à divertir le spectateur, l’illusion de la vérité étant souvent plus belle que la vérité.

La mention des quatre genres que sont la tragédie, la tragi-comédie, la comédie et la pastorale, trouvée dans la préface d’Agarite est également retrouvée dans le Discours à Cliton, page 248.

Une tragi-comédie dans les règles de l’art §

On peut considérer qu’Agarite ne correspond pas exactement aux règles en usage à l’époque. En ce qui concerne la temporalité de l’histoire, il est impossible d’évaluer le nombre de jours qui s’écoulent entre le moment où le roi est surpris dans son palais à avouer qu’il convoite une jeune fille (Acte I, scène 1), et celui où la pièce s’achève sur un triple mariage, dont celui du roi (Acte V, scène III). Agarite doit avoir le temps de fuir la ville, avec l’aide de Médon, d’y revenir pour y célébrer son mariage, et de repartir à nouveau, escortée cette fois de son amant Policaste, pour finalement revenir à la cour. L’acte I peut se dérouler en quelques heures ; en revanche, le voyage représente au moins une nuit, le temps pour Célidor de se mettre en quête du criminel qui a ravi Agarite ; l’acte II peut également couvrir une journée, deux au plus, le temps pour Lizène de trouver Médon à la ville et de lui demander sa fille en mariage et de faire quérir Agarite à la campagne. Les actes IV et V peuvent également chacun se dérouler sur une journée. Mais il s’écoule un temps plus conséquent entre les actes.

Quant à l’unité de lieu, on peut dire que Durval a relativement réussi à contourner les difficultés que pouvaient poser les changements de lieu : à cet effet, il laisse à chaque fois aux personnages le temps d’une scène : par exemple, Agarite et son père décident de partir à la campagne Acte I, scène 3. Ils n’apparaissent pas à la scène 4, ce qui leur laisse le temps de voyager. De même acte III, scène 2, le long monologue de Policaste laisse matériellement à Agarite le temps de sortir du château et de le rejoindre. En outre, le changement de scène permet une ellipse de temps entre le moment où les futurs époux et Médon discutent des bienfaits du mariage (en fin d’après midi, sans doute, juste avant que les invités n’arrivent) et celui où Agarite les laisse pour aller faire une fausse sieste, comme cela nous est révélé à l’acte suivant (V. 837). Une nuit s’écoule entre la réception au cours de laquelle Lizène est tué (acte III, scène 3) et la découverte des effets d’Agarite (Acte IV, scène 1), par les pêcheurs qui nous donnent à travers leur dialogue une indication de temps (« hier soir », vers 901). Ce long laps de temps est résumé par le jeu du changement d’acte, alors en usage dans ce genre de situations. La scène suivante où l’un des pêcheurs annonce au roi la sinistre découverte n’est pas immédiatement suivie par la reconnaissance des vêtements par les protagonistes, mais est interrompue par une scène où le spectateur retrouve Agarite et Policaste (le dramaturge rompt ainsi la tension qui s’était instaurée : Agarite et son amant arriveront-ils à bon port ?). D’autre part, cela a permis le déroulement du voyage de manière cohérente tout en provoquant une nouvelle tension : quelles vont être les réactions du roi et du père ?

Durval se sert de ces va-et-vient entre les différentes histoires pour dramatiser l’action, en créant chez le spectateur un sentiment d’attente angoissée concernant ce qui va advenir, puis son attention est détournée, avant d’être à nouveau aiguisée et ses préoccupations sont mises en attente. Ainsi trois scènes ont lieu avant que nous ne retrouvions Policaste et Agarite devant le palais (le spectateur sait que les amants ne peuvent rester dans cette situation impossible : il doivent avoir le consentement du roi pour pouvoir légitimer leur union et profiter du bonheur auquel ils prétendent, reste à savoir comment les amants vont pouvoir dénouer les nœuds de cette intrigue et guérir le roi, qui vient de se présenter sous un jour terrible, ivre de tristesse) la tension est croissante. On assiste encore à deux scènes avant de revoir Corintie et Célidor dont on ne sait pas s’ils se retrouveront alors que Célidor fait pénitence (le devoir et la force morale triompheront-ils de l’amour ?). L’arrivée de ces derniers est différée puisque pendant qu’ils retournent au palais, les autres protagonistes ont réussi à guérir le roi et avoué le stratagème mis en place. Considérant le déroulement de l’action, le temps est impossible à chiffrer, nous l’avons vu. Ce qui est sûr, c’est que la durée est inférieure à six mois et supérieure à vingt-quatre heures ; mais trop peu d’éléments existent, pour nous donner une idée de temporalité précise. On peut dire que l’histoire dure entre cinq jours (durée minimum) et un mois, mais sans aucune certitude ; il n’y a, en effet, aucun actualisant dans le texte qui pourrait nous donner une quelconque information. Ainsi, sur ce plan là, la contrainte d’Aristote n’est pas respectée.

Si l’on compare aux autres tragi-comédies de l’époque, Agarite met en scène un nombre important de lieux différents, huit au total.

Il faut également souligner l’influence de la pastorale sur la tragi-comédie : la forêt, les champs, la campagne sont les espaces des amoureux44. La nature attire les amants dans leur fuite, mais cette nature se renferme souvent sur les jeunes gens, les rendant eux-mêmes prisonniers : Policaste et Agarite sont dans une forteresse, un lieu clos qu’ils devront quitter. La représentation de la nature traduit un état d’esprit social : c’est la liberté et en même temps l’abandon des règles de vie et des lois. Les amants ne peuvent donc pas y demeurer à moins de devenir des parias. Ils doivent retrouver leur état originel pour que l’action dramatique soit menée à son terme, puisque le couple Célidor-Corintie se retrouve lui aussi face à ce problème et réintègre très vite la cour.

Les lieux tels la forêt, la rivière sont des lieux ouverts qui parsèment les tragi-comédies ; c’est la frontière et le lien entre l’aire domestiquée et le monde sauvage, entre le connu et l’infini.

L’intrigue principale, est assez claire et peu parasitée par une intrigue secondaire assez superflue45, à la différence de bien des tragi-comédies. La règle de bienséance encore peu en vogue à l’époque n’est pas observée : un homme est tué sur scène et les dialogues des personnages sont parfois très audacieux, comme souvent dans ce type d’exercices ; en évoquant le mariage de Lizène et d’Agarite, Médon dit, vers 636 :

Volontiers qu’elle songe aux prises qu’à ce soir
Vous aurez avec elle et vous le pouvez voir.

De même, la discussion imagée des pêcheurs, vers 915 :

L’autre jour en raillant, je disois qu’une Anguille
Passeroit aisément par le trou d’une aiguille,
Et ma femme disoit qu’elle n’en croyroit rien.
[Pescheur] I.
Pauvre sot, tu devois la passer dans le sien.

Heureusement, le langage est vite corrigé par le premier des pêcheurs au vers suivant. Il en va de même pour les badinages amoureux des amants où les gestes parfois outrepassent la bienséance, et notamment lorsque ces derniers sont déguisés, ce qui donne lieu à des situations cocasses pour le spectateur qui visuellement assiste aux ébats de deux hommes, ce genre d’équivoques amusant beaucoup le public de l’époque, comme c’est le cas, par exemple acte V, scène 2.

Mythologie et religion §

L’amour est sans cesse personnifié sans pour autant être nommé ou que d’autres dieux ne soient évoqués. Durval, qui avait écrit Les Travaux d’Ulysse, n’a recours à aucun des dieux latins ou grecs auxquels on s’attendrait. Il est souvent fait mention d’une instance supérieure, celle de la nature ou de l’amour, mais Durval conserve une neutralité, de ce point de vue quasi religieuse.

Les références aux dieux anonymes fourmillent pourtant pour exprimer tantôt l’étonnement46, l’effroi47, l’enthousiasme et l’espoir48, la folie et la colère49.

Le profane et le religieux sont souvent mêlés : Agarite est divine, ses vêtements sont de véritables reliques ; les inspirations sont à la fois chrétiennes et païennes. Les dieux sont tantôt encensés, tantôt insultés, quand les événements ne sont pas favorables à celui qui profère les injures. D’ailleurs à la fin de la pièce, le roi va jusqu’à se substituer à l’image du dieu de l’amour. Ces références aux dieux servent curieusement un certain athéisme de la part de Durval. Cependant, flatter les dieux est également une façon plus ou moins directe de flatter le roi de France, Louis XIII.

De plus, la notion de destin est perçue lorsque Corintie, telle Cassandre, annonce qu’un drame va se produire à l’encontre de son frère, sans pouvoir cependant changer le cours des événements. A la fin de la pièce, les crimes sont effacés car ils furent perpétrés au nom de l’amour. Ainsi la justice divine ne tient pas devant l’amour païen, puisqu’en outre, le roi relève de son vœu Célidor, parti pour faire pénitence, comme cela était courant à cette époque où les pèlerinages, notamment ceux menant à Saint-Jacques de Compostelle, étaient très en vogue.

Le déguisement, art du spectacle et art dramatique §

Le déguisement est l’un des attributs classiques de la tragi-comédie ; il témoigne d’un goût des contemporains pour l’illusion50 ; à partir du moment où le faux est pris pour le vrai, il y a illusion. Si le dramaturge conçoit des déguisements pour ses personnages, c’est en vue d’une orientation dramatique précise. Mais dans cette pièce le déguisement est relativement peu développé, en comparaison de pièces comme La Sœur valeureuse de Mareschal51 par exemple. Cependant, comme dans cette tragi-comédie, le travestissement a pour finalité « la fuite » et « la reconquête »52. Dans le cas présent, quatre personnages se déguisent, voire cinq si l’on inclut la princesse Amélise qui se substitue à la statue ; le déguisement est un peu plus qu’un accessoire. Il y a trois cas de figure :

  • – Le déguisement peut être envisagé comme un moyen de masquer son identité ponctuellement : c’est le cas d’Agarite et de Corintie qui se travestissent respectivement en page et en cavalier. Leur but est de ne pas être reconnues du roi en ce qui concerne Agarite, de son amant en ce qui concerne Corintie, puisqu’elle le suit. Dans les deux cas, les femmes sont encore travesties à la fin de la pièce, même si leur identité est révélée chaque fois par le personnage masculin qui les escorte. L’aveu de leur identité usurpée les rétablit dans leur identité de femme, qu’elles ont quittée pour les commodités du voyage, mais aussi nous venons de le dire pour n’être pas reconnues. Ce temps où elles évoluent est à chaque fois très bref, et marque dans les deux cas le retour dans la société (même s’il est vrai que Corintie est dans un premier temps déguisée pour rejoindre Célidor, elle ne quitte pas ses vêtements masculins pour autant en arrivant à la cour). Le spectateur est d’emblée informé de l’identité usurpée par les jeunes femmes : Corintie annonce, vers 1166, qu’elle va « le [Célidor] suivre partout en jeune cavalier », tandis que Policaste révèle immédiatement le déguisement de sa maîtresse ; le déguisement n’est donc pas un artifice destiné à tromper le spectateur, mais a une fonction interne à l’histoire, c’est-à-dire cacher une identité, ce qui donnera lieu à des équivoques sexuelles 53, ainsi qu’une discussion sur les faux-semblants de la cour, Acte V, scène 1, dans laquelle il est envisageable d’imaginer la voix de l’auteur. Le masque tombe à partir du moment où les personnages sont nommés, et de ce fait, les deux femmes recouvrent à la fois une identité sexuelle et une identité sociale refoulées ponctuellement pour la réussite du stratagème mis en place. Ce retour à l’ordre lié à la chute du déguisement occasionne une triple joie royale : celle de trouver une épouse (Amélise sort de son rôle de vraie fausse statue), de retrouver vivante celle qu’il avait tant chérie, et enfin de retrouver son favori.
  • – Le second type de déguisement est celui de Célidor, mais cette fois lorsqu’il fuit pour faire pénitence : si l’on reprend l’analyse faite par Georges Forestier, force est de constater que le déguisement apparaît dans ce cas de figure comme « le véhicule du repentir »54. Il n’est pas fondamental en ce qui concerne l’action dramatique. Le seul but est d’obtenir le pardon de celle à qui il a causé, indirectement, du tort, et être réintégré par là même dans la société. La gravité de l’acte qu’il a commis, travesti, est effacée par son déguisement en pèlerin.
  • – Le troisième type de déguisement est celui de Célidor lorsqu’il interprète le ballet des Quatre-Vents : il profite du spectacle pour commettre un meurtre. Cet usage inhabituel déguisement sert la poursuite de l’action mais à la différence du cas précédent, il est légitimé par le fait que Célidor est à ce moment-là un acteur. L’habit ne travestit pas une identité, il fait partie intégrante du spectacle et de la mise en scène, même si Célidor utilise à bon escient cet anonymat, ce qui lui permet d’ailleurs de fuir sans que quiconque ne s’en préoccupe, l’attention étant fixée sur la victime.

Le théâtre dans le théâtre §

Une des particularités d’Agarite se trouve donc dans le fait qu’un ballet, celui des Quatre-Vents, est joué et représenté sur scène, à l’Acte III, scène 355 ; ce procédé est celui du théâtre dans le théâtre qui « consiste à inclure un spectacle dans un autre spectacle ; […] il s’agit avant tout d’une structure […] il y a théâtre dans le théâtre à partir du moment où au moins un des acteurs de la pièce cadre se transforme en spectateur »56. C’est tout à fait le cas d’Agarite, puisque deux des personnages deviennent acteurs du ballet, c’est-à-dire Lizène (contre son gré) et Célidor et deux autres assistent au spectacle, Médon et Corintie. Les acteurs devenus spectateurs regardent un spectacle comme le spectateur regarde Agarite ; il s’agit d’un dédoublement du point de vue de la structure.

Il est intéressant de se pencher sur les influences qui ont pu induire ce procédé en France mais de façon très restreinte, nous le constaterons.

Comme le souligne Georges Forestier57, il est difficile de rejeter complètement l’influence espagnole, même si elle est fort limitée, ni nier de la même façon l’influence anglaise et le concept du « play within a play »58, même si cette influence fut presque absolument niée59. Cependant si l’on considère le théâtre élisabéthain, nous remarquons que ce procédé fut souvent rattaché aux thèmes de la vengeance et de la mort. Ainsi, Agarite ainsi que Célinde de Baro sont les deux premières pièces présentant la représentation d’un spectacle interne à la pièce, qui donne lieu à un assassinat : Célidor profite des coups de pistolets symbolisant les éclairs et le tonnerre pour assener un coup mortel au rival du roi.

Agarite fait partie des « comédies nuptiales »60, et avec Célinde, « elles constituent dans une certaine mesure une transposition du réel »61. Ainsi, compte tenu du fait qu’à l’époque il était impossible de concevoir un riche mariage sans un divertissement théâtral, lequel était joué par les gens de la maison ou par des comédiens, il est plus probable de considérer que cette tradition a inspiré les dramaturges, que d’y voir des influences du théâtre étranger, ce dernier peu divulgué en France, restant néanmoins à la portée des voyageurs62.

Dans notre pièce, la représentation est le support de l’assassinat de Lizène, seul moyen pour Durval de se « débarrasser » commodément d’un personnage masculin gênant, du fait qu’il y a alors sur scène trois prétendants pour une seule et même femme, et ce, en vue de rétablir l’ordre paritaire à la fin de la pièce. C’est le seul moyen pour l’auteur de résoudre un tel problème. Cependant, la pièce n’est pas jouée uniquement pour éliminer le déplaisant rapidement63 ; en fait, son assassinat est emblématique, et, quoique secondaire finalement, il marque un tournant de la pièce. L’épisode de la rivalité de Lizène est bref mais il conditionne la suite de l’histoire64.

L’action dramatique est suspendue le temps de la représentation, action qui reprend son cours, mais de façon modifiée, à l’issue de la représentation. Pour résumer, on peut dire que « le spectacle intérieur est rattaché à l’intrigue par un véritable lien qui se superpose à ce prétexte »65.

Le spectacle apporte aussi du spectaculaire : le théâtre du peuple est fait pour divertir66. Cela s’inscrit aussi dans l’esthétique baroque qui aime le sang, les péripéties nouvelles et le suspens. Le Ballet des Quatre-Vents est un véritable divertissement : il s’agit d’une prouesse technique67, le spectacle est un moyen de procurer du plaisir, de la poudre aux yeux. Il apporte du spectaculaire, de l’émotion (sensation ascendante) pour se terminer par l’horrible : la mort. Le spectateur est abusé et glacé d’effroi, lorsqu’il découvre comme Médon, l’homme mort. Il naît de ce décalage entre le plaisir à la fois sonore et visuel du spectacle, et la cruauté de la mort, un sentiment d’étonnement et de crainte, adouci par le fait que Lizène est le méchant de cette pièce et que d’un certain point de vue sa mort est heureuse.

En revanche, à la différence de Célinde, ce n’est pas une pièce comprenant vers et paroles qui est jouée. Le temps pris par la représentation est résumé par « Icy se danse le ballet » ; il serait intéressant de se demander combien de temps cette action a pu prendre par rapport au temps réel. En fait, il y a une élision temporelle intéressante, car, tandis que Lizène est sur le point de mourir, Agarite est déjà en route ; les deux scènes ayant lieu plus ou moins simultanément, s’enchaînent dans la pièce l’une après l’autre. Ainsi, le problème du temps se pose à nouveau : il s’agit d’une extension temporelle ; les deux actions simultanées se trouvant étalées de façon consécutive. Cependant, il est également possible d’envisager que l’assassinat soit postérieur à l’épisode du cimetière, mais cela est peu probable, puisque l’aube est prête à se lever à l’acte III, scène 2.

Cette structure enchâssante renforce l’impact du spectacle sur le spectateur, mais il reste malgré tout un élément non réel, car le spectateur y est étranger d’une part, et parce que les mécanismes du théâtre y sont saillants68. Le temps réel et le temps fictif de représentation sont superposés et correspondent. Le spectacle n’est pas interrompu par des entractes ; ainsi, cet enchâssement introduit deux nouvelles temporalités. En ce qui concerne l’utilité du recours au spectacle, il faut souligner que compte tenu du fait qu’il était prévu que Lizène périsse sous la main de Célidor69, cette action aurait pu être commise par un autre biais, et même représentée hors de la pièce. Célidor profite des coups de feu pour assener le coup mortel et s’enfuir dans la confusion générale, puisque finalement personne ne cherche à savoir qui a commis le forfait. La structure du théâtre dans le théâtre a aussi pour but de théâtraliser70, voire de surthéâtraliser, comme c’est le cas dans Agarite : en commettant un meurtre sous les yeux du public, donc sur scène, il y a une première théâtralisation ; or, en effectuant cet acte dans une pièce jouée elle-même dans la pièce, nous parvenons à un second niveau de théâtralisation que nous pouvons nommer surthéâtralisation : en plus d’assister au spectacle du meurtre, le spectateur peut épier les réactions de Médon et Corintie, commis au rôle de spectateurs.

Durval a ainsi opté pour une mise en scène de la mort de Lizène afin d’en accroître l’aspect spectaculaire, même si l’auteur a donné une explication causale n’impliquant que la fonction dramatique, à la représentation du ballet :

En cette scène est représenté le Ballet des Quatre-Vents, lequel est dansé pour faire tuer Lizène le soir de ses noces par un stratagème inventé par Célidor.

De plus, et comme le remarque Georges Forestier71, tout est ordonné autour de l’assassinat, même le cartel qui indique la raison des coups de feu :

Les pistolets que nous avons
Représentent l’éclair, la foudre et le tonnerre,
Et nos vases pleins d’eau montrent que nous pouvons
Faire pleuvoir dessus terre.

Un autre épisode est à considérer dans Agarite, il s’agit du passage où Amélise prend la place de la statue d’Agarite sur le lit de parade72. Nous pouvons considérer qu’il y a une forme d’enchâssement structurel, lorsque cette mise en scène73 s’opère et qu’Amélise, véritable marionnette mi-divine, mi-humaine commence à se mouvoir. Effectivement, ce second spectacle, fort bref, est joué devant un public (Phénice, Agarite, Célidor, et le roi74), dont le spectateur peut voir les réactions, et à la suite duquel l’action dramatique est modifiée, puisque le roi en oublie totalement Agarite.

Les formes de discours §

Dans Agarite, figurent deux poèmes75 et un cartel76 qui viennent s’insérer dans les dialogues en alexandrins des personnages.

Les deux poèmes sont des sonnets, en alexandrins et à rimes croisées, qui viennent remplacer les rimes plates ; ils sont parfaitement intégrés à la pièce et auront pour effet de dramatiser l’intrigue : force est de constater que l’un des deux prétendants se voit conforté dans son rôle d’amant, tandis que le second, apprend qu’Agarite le repousse. Dans les deux cas, le titre du sonnet est révélateur des sentiments de la jeune fille. C’est à partir de cette lecture que le second obstacle va venir contrecarrer les plans des amants : Lizène, appuyé par Médon va chercher à imposer à Agarite son amour contre son gré. C’est par le biais de ces poèmes savamment insérés dans l’histoire, que la tension dramatique va s’accélérer : dans un premier temps, la lecture du poème débarrasse les amants de l’intrus, mais dans un second temps, le dédaigné va obtenir par la force ce qu’il sait ne pas obtenir par les sentiments.

Le cartel lu par Célidor n’a pas le même nombre de vers : il comprend six strophes de quatre vers disposés de la façon suivante : un octosyllabe, deux alexandrins et à nouveau un octosyllabe. Les rimes sont croisées, comme pour les sonnets. Ce cartel a un double statut : amorcer la tension dramatique et créer un suspens : le spectateur reconnaît sans doute Célidor et sait qu’il doit éliminer le rival du roi77. Dans un second temps, le cartel renseigne le lecteur, et vient expliquer certains phénomènes, c’est-à-dire l’assimilation des coups de feu aux manifestations météorologiques. Il enrichit le spectacle en sollicitant un décor sonore et visuel. Il est la première étape du ballet. Une réplique de quatre vers suit le ballet jusqu’à ce que les personnages comprennent. C’est le seul cas où la représentation influe sur la pièce en elle-même et comme l’écrit Hélène Baby78, il s’agit à la fois d’un « spectacle du vers », et d’un « spectacle de la scène » ; le vers est mis en scène.

Ces stances sont dans les deux cas typographiquement isolées du texte par un saut de ligne supplémentaire et par le changement de rimes. Les sonnets ont une importance cruciale dans Agarite ; il est inenvisageable de les considérer comme des « pièces détachées », ainsi que le souligne Hélène Baby79, et ce, contrairement à bien des tragi-comédies. Les sonnets donnent lieu à des jugements critiques, notamment celui de Lizène. Il faut également préciser que présenter un écrit préparé, c’est le présenter comme un objet littéraire à part entière, où le travail des vers peut faire sens80. Naturellement, l’auteur reste anonyme puisqu’il s’agit de l’auteur même.

Les stances sont à rapprocher des monologues81, elles font partie de la rhétorique passionnelle : les sentiments des personnages sont exaltés tant dans leur violence que dans leur joie paillarde. Les lamentations du roi furieux donnent lieu à un monologue douloureux et l’attente dans la nuit à des monologues lyriques et pathétiques. La langue dramatique est ponctuée également d’hyperboles en ce qui concerne l’amour, de comparaisons stéréotypées, les métaphores exprimant par exemple les traits de l’amour qui blessent, et sont emblématiques de la littérature dite baroque, tout comme les apostrophes et les invocations fort nombreuses dans le texte qui expriment tantôt la douleur, tantôt la stupéfaction.

Notes sur la présente édition §

Présentation §

La présente édition a été établie à partir de l’édition originale de 1636 qui apparaît comme suit (Bibliothèque nationale de France : Yf4810) :

  Page de titre : AGARITE. / tragi-comédie. / dediée/ a madame / la Duchesse de Nemours. / Par le Sieur durval. / [vignette] / a paris, / Chez François Targa, au / premier pillier de la grand’Salle / du Palais, devant la Chapelle, / au Soleil d’or. / [filet] / m. dc. xxxvi. /Avec Privilege du Roy.

(I) Verso blanc

(III-VI) Dédicace à la Duchesse de Nemours

(VII-VIII) Au lecteur

(IX-XII) Poème liminaire de Allard

(XIII-XV) Argument

(XVI) 126 pages (texte de la pièce), pagination arabe.

(1-126)

(CXXXXII) Privilège du Roi

Il existe quatre exemplaires de cette pièce dont voici les références :

  • – Paris, BN : Yf.4810, P87/1265.
  • – Paris, Ars : 8°BL14083 (1) : il s’agit d’un recueil des œuvres complètes de Durval.
  • – Nîmes, bibliothèque du Carré d’Art : 8344/80, Lettre 2 ; il s’agit d’un recueil factice contenant Agarite et d’autres pièces.
  • – Londres, BM82 : 164.d.18.

Comparaison des exemplaires : aucune différence n’a été constatée, et aucune correction n’a été faite.

Liste des corrections §

Dans le texte, nous avons distingué les « u » et les « v » et les « i » et les « j », initialement confondus. Nous avons également remplacé les voyelles surmontées d’un tilde par le groupe voyelle/consonne nasale (« m » ou « n ») correspondant, ainsi que les abréviations par les lettres correspondantes lorsque cela s’imposait ; le « B » a été développé en « ss ». De surcroît, nous avons rectifié les coquilles d’imprimerie ainsi que la ponctuation lorsque cela s’avérait nécessaire. Au XVIIe siècle le « a » et le « à » comme le « ou » et le « où » étaient souvent confondus ; nous les avons donc corrigés quand cela était indispensable. Nous avons cependant veillé à respecter l’édition originale ; aucune modification n’a été apportée. Les graphies différentes d’un même mot ont été reproduites dans le respect du texte.

Nous avons ajouté entre crochets les noms ou les caractères qui avaient été omis.

Epître §

  • – l.4 : [;] supprimé après « Grandeur ».
  • – l.12 : [:] remplacé par [.] ; « ésté » remplacé par « esté ».
  • – l.20 : « employe » remplacé par « employé ».
  • – l.26 : « a » remplacé par « à ».
  • – l.27 : ajout d’un point avant « les noms » et d’une majuscule à « les ».

Au lecteur §

  • – l.4 : « très-volontiers » remplacé par « très volontiers ».
  • – l.13 : « face » remplacé par « fasse ».
  • – l.15 : « que » a été omis.

Poème liminaire §

  • – l.6 : [;] supprimé à la fin du vers.
  • – l.54 : [?] remplacé par [,] et « a » remplacé par « à ».
  • – l.61 : [,] supprimé à la fin du vers.
  • – l.26 : « ou » remplacé par « où ».
  • – l.30 : « a » remplacé par « à ».
  • – l.53 : « ou » remplacé par « où ».
  • – l.64 : « ? » remplacé par une virgule.

Argument §

  • – l.3 : « ésté » remplacé par « esté ».
  • – l.19 : [:] remplacé [,].
  • – l.21 : [:] supprimé après « pere ».
  • – l.40 : [.] supprimé et ajout d’une minuscule à « le roy ».
  • – l.41 : [;] remplacé par [,].

Pièce §

  • – v.14 : « quand-il » pour « quand il ».
  • – v.16 : [:] supprimé en fin de vers.
  • – v.17 : « a » remplacé par « à ».
  • – v.36 : [:] remplacé par [,].
  • – v.68 : [,] remplacé par [.] en fin de vers.
  • – v.73 : [,] remplacé par [.].
  • – v.76 : [;] supprimé en fin de vers.
  • – v.77 : yeux [;]. Ajout du point-virgule.
  • – v.78 : « quelles » pour « qu’elles ».
  • – v.96 : Monsieur [,]. Ajout de la virgule. [,] remplacé par [ ?] à la fin du vers.
  • – v.102 : « à » remplacé par « a ».
  • – v.130 : « prés » remplacé par « près ».
  • – v.137 : « à » remplacé par « a ».
  • – v.149 : « o » remplacé par « où ».
  • – v.150 : « à » remplacé par « a ».
  • – v.156 : fecondes [;]. Ajout du point-virgule.
  • – v.168 : « à » remplacé par « a » et « a » remplacé par « à ».
  • – v.174 : « d amour » remplacé par « d’amour ».
  • – v.186 : [;] supprimé en fin de vers.
  • – v.187 : ajout d’un [;] en fin de vers.
  • – v.189 : [-] retiré entre « chez » et « luy ».
  • – v.190 : [,] remplacé par [.].
  • – v.191 : [:] remplacé par [,].
  • – p.13   : Medon [.] remplacé par [,].
  • – v.195 : ajout d’un point-virgule en fin de vers.
  • – v.205 : « qu’elle » pour « quelle ».
  • – v.207 : « a » remplacé par « à ».
  • – v.218 : « veille » remplacé par « veuille ».
  • – v.236 : ajout d’un point virgule en fin de vers.
  • – v.239 : « aprés » remplacé par « après ».
  • – p.16  : « Medon » a été omis entre les vers 249 et 250.
  • – v.278 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.313 : [:] supprimé en fin de vers.
  • – v.316 : « exprés » remplacé par « exprès ».
  • – v.324 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.336 : [:] remplacé par [,].
  • – v.360 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.383 : [.] remplacé par [,].
  • – v.396 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.398 : [:] supprimé en fin de vers.
  • – v.399 : « face » remplacé par « fasse ».
  • – v.418 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.429 : « a » remplacé par « à ».
  • – v.476 : [.] remplacé par [,].
  • – v.477 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.481 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.482 : [:] remplacé par [,].
  • – v.485 : au reste [,]. Ajout d’une virgule.
  • – v.500 : « vous » a été omis.
  • – v.502 : « ou » remplacé par « où ».
  • – p.34  : « le cocher » a été omis entre les vers 506 et 507.
  • – v.520 : [;] ajouté en fin de vers.
  • – v.525 : [:] remplacé par [,].
  • – v.532 : ajout d’un point d’interrogation après « ville ».
  • – v.553 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.560 : « ou » remplacé par « où » et [.] remplacé par [,].
  • – v.561 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.569 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.582 : ajout de [:] à la fin du vers.
  • – v.586 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.593 : [.] remplacé par [,].
  • – v.610 : [,] remplacé par [.].
  • – v.677 : [;] ajouté en fin de vers.
  • – v.679 : [.] remplacé par [,] et « ou » remplacé par « où ».
  • – v.680 : [.] remplacé par [,].
  • – v.681 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.684 : [:] remplacé par [,].
  • – v.700 : [.] remplacé par [,].
  • – v.702 : ajout d’un point à la fin du vers.
  • – v.714 : [,] remplacé par [.].
  • – v.731 : [?] remplacé par [!].
  • – v.732 : [?] remplacé par [!].
  • – v.733 : [:] remplacé par [,].
  • – v.746 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.750 : [:] remplacé par [,].
  • – v.753 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.756 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.758 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.764 : « méme » remplacé par « même ».
  • – v.767 : ajout du point-virgule à la fin du vers.
  • – v.775 : [.] remplacé par [,].
  • – v.776 : ajout d’un point en fin de vers.
  • – v.779 : « est » remplacé par « es », dans les deux cas.
  • – v.780 : « ce n’est fait » remplacé par « c’en est fait ».
  • – v.786 : « és » remplacé par « es ».
  • – v.825 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.827 : je meure [;]. Ajout des points de suspension.
  • – v.841 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.843 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.849 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.892 : « cherchè » remplacé par « cherché ».
  • – v.901 : « her » remplacé par « hier ».
  • – v.902 : [.] remplacé par [,] à la fin du vers.
  • – v.913 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.921 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.923 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.927 : [.] supprimé à la fin du vers.
  • – v.940 : [,] remplacé par [.].
  • – v.941 : « face » au lieu de « fasse ».
  • – v.945 : « l’a » remplacé par « la ».
  • – v.946 : « face » au lieu de « fasse ».
  • – v.969 : ajout d’une virgule après « dépesche ».
  • – v.984 : Ajout d’une virgule en fin de vers.
  • – v.1010 : ajout d’un point à la fin du vers.
  • – v.1012 : [:] remplacé par [,].
  • – v.1014 : [e] a été omis à l’article indéfini au féminin singulier « une ».
  • – v.1016 : [:] remplacé par [,].
  • – p.71 : « IIII » a été omis entre les vers 1030 et 1031.
  • – v.1044 : [;] ajouté à la fin du vers.
  • – v.1058 : « n’aviez-pas » remplacé par « n’aviez pas ».
  • – v.1082 : ajout d’un point à la fin du vers.
  • – v.1092 : « ou » remplacé par « où ».
  • – v.1099 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.1123 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.1197 : [!] supprimé après « Dieux ».
  • – v.1200 : […] ajouté en fin de vers.
  • – v.1207 : [:] remplacé par [,].
  • – v.1232 : [,] remplacé par [.].
  • – v.1236 : [.] ajouté en fin de vers.
  • – v.1237 : suppression de la virgule en fin de vers.
  • – v.1252 : « a » remplacé par « à ».
  • – v.1280 : [;] remplacé par [,].
  • – v.1284 : [.] ajouté en fin de vers.
  • – v.1285 : « pense » remplacé par « pensé ».
  • – v.1287 : « d une » remplacé par « d’une ».
  • – v.1297 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – p.83 : « Policaste » a été omis entre les vers 1298 et 1299.
  • – p.86 : [,] omis après Celidor entre les vers 1342 et 1343.
  • – v.1361 : [.] supprimé à la fin du vers.
  • – v.1363 : « la » remplacé par « l’a ».
  • – v.1368 : « te » remplacé par « de ».
  • – v.1369 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.1383 : [,] supprimé en fin de vers.
  • – v.1387 : [?] remplacé par [!].
  • – v.1395 : « effrayez-point » remplacé par « effrayez point ».
  • – v.1399 : « yéux » remplacé par « yeux ».
  • – v.1401 : [.] supprimé en fin de vers.
  • – v.1426 : « mouvément » remplacé par « mouvement ».
  • – v.1440 : « pus » remplacé par « plus ».
  • – v.1524 : « d’un, roy » remplacé par « d’un roy ».
  • – v.1543 : [?] remplacé par [!].
  • – v.1553 : [?] remplacé par [!].
  • – v.1606 : « cé » remplacé par « ce ».

Privilège du roi §

  • – l.5 : [:] remplacé par [.].
  • – l.8 : [:] remplacé par [.].
  • – l.10 : [.] remplacé par [,].
  • – l.12 : [:] remplacé par [.].
  • – l.14 : [.] supprimé après « livre » ; [.] supprimé après « années ».
  • – l.15 : [:] remplacé par [.].
  • – l.23 : [.] supprimé après « signifiées ».
  • – l.29 : [:] remplacé par [,] et suppression de la majuscule de « et ».
  • – l.31 : [:] remplacé par [,] et suppression de la majuscule de « sans ».
  • – l.32 : [:] remplacé par [,] et suppression de la majuscule de « et ».
  • – l.33 : [:] remplacé par [.].
  • – l.35 : [:] remplacé par [,] et suppression de la majuscule de « et ».

AGARITE.
TRAGI-COMEDIE.
DEDIEE A MADAME la Duchesse de Nemours. §

A TRES HAUTE ET PUISSANTE PRINCESSE ANNE DE LORRAINE, Duchesse de Genevois, de Nemours & d’Aumale. §

Madame,

Le tesmoignage, que rend le public des pieces de Theatre, n’estant bien souvent fondé que sur le bien faire des Acteurs, n’est pas une lettre de recommandation pour les faire passer à la Posterité. Celle-cy que j’ay l’honneur de presenter à Vostre Grandeur ayant esté aucunement83 bien receuë sem/ {p. II}/bloit ne devoir plus craindre l’injure du temps ny les coups de langue : mais l’approbation de quelques bons Esprits durant l’espace de peu d’années n’est pas une marque suffisante pour faire trouver bonne la plus belle Poësie84, si le travail de la presse ne fait les mesmes effects que l’artifice du Theatre ce que n’osant me promettre de ce genre de Poëme85 je differois tousjours d’en faire mettre les Vers en lumiere86, prevoyant assés qu’une lecture interrompuë d’Actes et de Scenes osteroit la grace qu’ils peuvent avoir en la bouche des Acteurs87. Toutefois puisqu’ils n’ont jamais esté recités comme les voicy j’ay pensé que mes fautes estant publiques je les devois reparer par cette edition. Que si d’avanture cette occupation d’esprit vous semble peu serieuse, c’est encore un peu de jeunesse qui n’est pas incompatible avec l’âge viril & pour ainsi dire c’est la plus proche folie de la / {p. III}/sagesse. Vous entendés bien, Madame, que je me veux excuser de sçavoir faire des Vers en loüant un Art souvent incommode, & quelque fois ridicule en ceux qui l’exercent, mais jusqu’icy n’ayant point fait rencherir le papier a force d’escrire, je pense n’avoir employé en ce gracieux travail que certaines heures de recreation. Pourtant quand il s’agira de traiter a bon escient quelque haut sujet88 qui vous appartienne, encore que les Princes de

vostre Maison soient Tres Illustres dans les Histoires & que le simple discours de vostre Genealogie surpasse en magnificience le stile des Poëtes & des Orateurs j’ose vous promettre des pieces de meilleure trempe & de plus longue haleine. Alors pour faire admirer à tout le monde les Ducs, & les Chevaliers d’Aumale je traceray volontiers un plus grand dessein. Les noms de Nemours, & de Genevois me fourniront de hautes / {p. IV}/pensées & sans mediter rien de fabuleux, j’imagineray peut-estre de si nobles fictions qu’elles seront respectées pour l’amour de vous & me feront connoistre.

Madame,

De vostre Grandeur, Tres-humble & tres-obeïssant serviteur,

DURVAL./ {p. V}/

AU LECTEUR. §

Ne pense pas Lecteur, que je vueille mettre un long preambule au devant de cette Piece pour suspendre les opinions des maistres sur le jugement qu’ils en pourront faire. Je ne suis point si amoureux de mes Poëmes que je ne les supprime tres volontiers, quand ils seront condamnés par des Juges competants. Cependant & jusqu’à tant que nos Poetes & nos Orateurs soient erigés en tiltre d’office, je n’estime pas qu’ils se puissent attribuer une souveraine juridiction sur les matieres de Prose ou de Vers. Et je crois qu’il me doit estre permis comme à plusieurs autres d’en dire mon petit mot pour le temps que j’ay mis à lire les œuvres de quelques-uns qui me semblent plus curieux de trouver de nouveaux accents en nostre langue par la nouvelle orthographe que d’animer & polir leurs escrits par la force de leur genie & par les graces de l’Eloquence acquise. Je ne les veux point choquer plus rudement de peur que le contre coup ne me fasse mal, car je ne sens point en moy plus de vigueur qu’ils en peuvent avoir, & les def/ {p. VI}/fauts [que] je remarque en eux, je les ay peut-estre sans que je les voye. C’est pourquoy je ne laisse point aller sans passe-port cette premiere Tragi-Comedie89 , que je te prie de ne pas prendre pour un modelle adjusté 90 de tout point aux regles qui serviront un jour de Preface à d’autres, si tu la reçeois ainsi, je te puis asseurer d’un volume de quatre pieces plus justes & plus nombreuses 91 , chacune desquelles tenant sa partie te fera voir comme alors que je me suis diverty à cette belle science, j’ay separément traité, La Tragedie, La Tragi-Comedie, La Pastorale et la Comedie, les unes dans la pretendue Regle de vingt-quatre heures, comme Poemes simples 92 & les autres

hors de la mesme regle, comme Poemes composés93 . C’est tout ce que mon loisir m’a permis de contribuer à la Scene Françoise qui ne peut avoir que les quatre faces que je te monstre. Je laisse aux autres à remplir les niches du Theatre de ses figures & decorations exterieures, & je me contente d’en avoir mis le plan à fleur de terre & dressé la base quadrangulaire sur laquelle tous les bons ouvriers peuvent jetter les fondemens de l’œuvre dramatique & le 94 conduire à sa perfection./ {p. VII}/

A MONSIEUR DURVAL.
Sur la Tragi-Comedie d’Agarite.
ODE. §

En vain le Ciel pretend l’hommage,
De produire icy bas des Dieux ;
C’est un dessein injurieux
Que nous ravir cet adventage ;
5 Durval possede ce pouvoir,
Et dedans ses vers nous fait voir 
La naissance d’une Carite95 ?
Le moins qu’il en doit esperer,
Est que sous le nom d’Agarite,
10 On se porte à le reverer./ {p. VIII}/
Comme elle parut aux theatres,
Et qu’elle y sema ses douceurs,
Les plus critiques des censeurs96,
Y devinrent ses idolatres ;
15 Elle vainquit ses envieux
Et l’on jugea bien que les Cieux,
Avoient infus97 dedans son pere,
Les graces, l’ardeur, les appas,
Qui rendirent Jupiter mere,
20 Lorsqu’il enfanta sa Pallas98.
Agarite fournit des charmes,
Qui derobent la liberté,
Son advanture et sa beauté,
Ont fait rire et jetter des larmes,
25 Sa bouche recelle un Aimant,
Où le plus horrible tourment,
Sent estouffer toute sa rage ?
C’est un Oracle99 des Neuf sœurs100,
Qu’il faut n’avoir point de courage,
30 Pour ne flechir à ses douceurs./ {p. IX}/
Divine amorce à nos oreilles,
Dont nostre esprit reste estonné,
Qui devroit estre courronné,
Pour avoir fait tant de merveilles ?
35 Alors que ton101 sage guerrier
Parut couronné de Laurier,
Et le cœur rempli de delices,
Sortit des Enfers tenebreux102,
On vit que les travaux d’Ulysses,
40 Pour toy seul n’estoient que des jeux.
Ce grand heros a le merite,
Qui luy fait tout vaincre et charmer,
Mais l’honneur de se faire aimer,
Est reservé pour Agarite.
45 Ainsi tous deux ont leurs appas,
Et donnent tous deux le trespas103,
A qui leur porte de l’envie,
Pres ce prodige de valeur,
Celuy qui conserve sa vie,
50 La rend aux charmes de sa sœur104./ {p. X}/
Durval dans le sacré mistere,
Que Parnasse105 tient recelé
Où l’onde du cheval Aislé106,
Apprend à parler et se taire,
55 Rencontre des charmes si doux,
Que le Ciel en devient jaloux,
Contre le bonheur de la terre,
Et son despit est si peu fainct,
Que rien n’arreste son tonnerre107,
60 Que les Lauriers dont il est ceint.
Esprit qui ne sens nuls obstacles,
A façonner les plus beaux vers,
Et des beautez de l’univers,
Fais les moindres de tes miracles,
65 Agarite qui sort au jour,
Suspend nos vœux, et nostre amour,
Sur ses graces et tes louanges ;
Mais dans ce doute, hasardeux,
Le Ciel m’enseigne par ses anges,
70 Qu’on vous doit admirer tous deux.
ALLARD108. / {p. XI}/

ARGUMENT. §

Agarite jeune Damoiselle, mais trop agreable aux yeux d’un Roy est sollicitée par Celidor, son favory. Medon pour eluder cette artificieuse poursuite, se vient plaindre à la Majesté du rapt qu’il suppose avoir esté fait de sa fille. Cependant il la depaïse & l’envoye aux champs en une maison de plaisance. Elle n’y est pas si tost que deux Gentilshommes en deviennent amoureux. Policaste gaigne son cœur, & Lisene provoque sa haine. Cetui-cy d’aussi bonne maison que son Rival, & plus riche que luy : pour mieux reüssir en sa recherche vient trouver le pere, qui le reçoit comme il desire ; & envoye querir sa fille pour les accorder. Corintie en l’absence de son Frere est cajolée par Celidor, qui en devient amoureux en cherchant Agarite, mais comme elle ne peut l’entretenir longtemps, il retourne aupres du Roy rendre compte de sa Commission. Là il apprend par le commun bruit, & la bouche du Roy, le Mariage que Medon pretend faire, & sur le soupçon qu’ils ont que c’est pour reparer le rapt commis, ils deliberent de se défaire du marié le soir de ses nopces, & d’enlever la mariée. Mais Policaste, executant le premier un autre stratageme, dont il est demeuré d’accord avec Agarite, frustre le dessein du Roy une seconde fois. Le soir de ses nopces venu, Agarite est ravie par son Amant, & conduite par eau dans une place forte. Lisene son espoux est tué dans un Balet inventé exprés par Celidor & Medon n’est pas plus affligé de la perte de sa fille & du meurtre de son gendre que le/ {p. XII}/Roy l’est de son entreprise mal executée. Enfin pour surcharge d’afflictions ce malheureux pere est amené devant ce Prince irrité, qui l’accuse du meurtre de son Gendre, & luy impose la mort de sa fille, pour luy faire declarer où elle est. Dans cette confusion turbulente d’evenemens tragiques, un Pescheur vient dire que sur le bord de la riviere il a treuvé des habits de femme à l’usage d’une Damoiselle. On s’y transporte. Medon les reconnoist pour ceux de sa fille, & le Roy presumant qu’Agarite s’est noyée par desespoir, en est si fort troublé, qu’il luy fait dresser un Lict de parade, où tous les jours il vient faire ses regrets. D’autre costé Celidor ayant sçeu que Lisene qu’il a tué estoit Frere de Corintie son Amante, se resoust de faire penitence d’un si grand crime, & pour s’en aller en pelerinage, il prent congé d’elle, mais celle cy pour rompre son dessein, le suit bien-tost déguisée en Cavalier. Tandis Policaste & Agarite demeurent dans leur Chasteau, d’où enfin ils sortent pour venir en Cour & treuver moyen en desabusant le Roy, d’accomplir leur mariage. Ils s’addressent à Phenice gouverneur d’Amelise, auquel ils conseillent de faire mettre ceste jeune Princesse à la place de l’effigie d’Agarite que le Roy idolatre, afin qu’il s’en puisse rendre amoureux, & qu’il soit plus facile de luy faire changer son amour imaginaire en une affection réglée & legitime. Ce qu’ils executent au contentement d’Amelise, qui est bien aise de faire l’idole pour devenir Reine, & s’estans pris garde que depuis une telle supposition le Roy n’est plus si furieux. Un jour entre autres qu’il se plaint dans sa chambre, Amelise se leve en sursaut de dessus le lict de parade. Incontinent Phenice parest suivi de Policaste & d’Agarite deguisée en Page. Tous ensemble le rasseurent, & Pheni/ {p. XIII}/ce luy ayant monstré l’Autheur de la feinte s’esvertuë encor par vives raisons de luy oster Agarite de la memoire, pour luy faire prendre un party sortable à la dignité de sa personne. Finalement il se resout d’espouser Amelise. Alors Policaste descouvre Agarite, & la reconnoist pour sa maistresse. Le Roy, autant ravy de ce miracle, que la grande affection qui est entr’eux, change l’amour qu’il a eu pour elle en bienveillance, & pour recompenser Policaste d’une feinte qui reüssit à tant d’heureux effects, il luy accorde Agarite en mariage. Au mesme temps Celidor & Corintie estans retournez en Cour en habits déguisez, sont aussi reconnus & mariez ensemble.

Une consideration m’empesche de nommer le Royaume & la Province où j’ay feint cette Histoire. Je diray seulement contre l’opinion de ceux qui veulent que la Scene soit en un seul lieu, qu’une partie des adventures de ce Poëme se passe aux champs, & l’autre à la ville, s’ils ne veulent prendre pour un seul lieu toute une contrée109 . / {p. XIV}/

PERSONNAGES §

  • LE ROY.
  • LE FLAMAN, Peintre & Marchand de Tableaux.
  • CELIDOR, Favory du Roy, Amant de Corintie.
  • AGARITE, Amante de Policaste.
  • MEDON, Pere d’Agarite.
  • PHENICE, gouverneur d’Amelise.
  • AMELISE, jeune Princesse.
  • L’EXEMPT des gardes du Roy.
  • POLICASTE, Amant d’Agarite.
  • LIZENE, rival de Policaste.
  • CORINTIE, sœur de Lizene.
  • LE COCHER de Medon.
  • LES PESCHEURS (I et II).
{p. 1 ; A}

ACTE PREMIER §

Scene premiere. §

Le roy, celidor.

le roy.

Que les Roys de mon aage ont de trouble en aymant !
Et qu’un Sceptre déplaist en la main d’un Amant !
L’éclat de ma Couronne est contraire à la flame*
Qu’un Soleil de beautés allume dans mon ame.
5 Et bien que ma fortune* esleve mon amour110 {p. 2}
Elle me fait haïr les pompes111 de ma Cour,
J’ayme d’entretenir112 à des heures secrettes*
Celuy d’entre les Dieux113 qu’on adore à cachettes114 :
C’est icy qu’avec luy je confère souvent,
10 Il entend* les raisons que je mets en avant :
Je luy dy mes secrets*, il me preste l’oreille,
Et tout Roy que je suis un enfant me conseille.
Ce petit Dieu m’apprend que les plus innocens
Souffrent* quand il luy plaist les peines* que je sens.
15 Et lors que je me plains des tourmens* que j’endure
Il me dit que j’ay tort d’accuser la Nature* 
Qui sousmet tout le monde à ses divines lois*,
Et luy fait obeïr les Princes et les Rois,115
Ainsi contre l’Amour j’esprouve* ma constance,
20 Et toutefois en vain je lui fay resistance,
Comment luy resister ? Il est armé de traits*,
Et pour se faire aymer ma belle a tant d’atraits,
Que si je ne cedois à la force des armes,116
Elle me gaigneroit par l’effect* de ses charmes*.
25 Mais voicy de retour celuy qui tous les jours
A l’honneur* de la voir.
{p. 3}

Celidor.

On ne la peut gaigner117 par des belles parolles,
Une chaine de prix et du poids des pistolles118
Pourroit à mon advis.119

Le Roy.

Ha ! ce traffic aussi
30 Me desplaist.

Celidor.

Si120 fait on toutes choses ainsi.

Le Roy.

L’or ne peut enrichir que les Nymphes du Tage121,
Il faut qu’à celle-cy je donne davantage.

Celidor.

O Prince liberal122 que l’on deût adorer !
Que nous verrons longtemps vostre regne durer !

Le Roy.

35 Si tu me fais jouyr d’une beauté si rare*,
Outre qu’en ton endroit je ne suis point* avare,
Sçache qu’en un instant je te puis eslever
Jusques123 où tes souhaits ne sçauroient arriver.

Celidor.

J’y fay tout mon pouvoir124 mais plus je continuë
40 Et plus dans le discours* je la voy retenuë. {p. 4}

Le Roy.

Il n’en faut donc jamais esperer d’amitié* ?

Celidor.

Jamais qu’elle125 ne soit vostre chere moitié.126

Le Roy.

Celidor tu sçais bien que c’est chose impossible
Sollicite, poursuis et la rends 127 plus sensible,
45 La jeunesse, l’Amour et la simplicité
Gaigneront son esprit* estant sollicité.

Celidor.

Il est vray que l’Amour fond128 les ames de glace
Il faudra que ce feu* dans son cœur trouve place,
Vis à vis de chez elle un Marchand de tableaux
50 Qui s’entend* avec moy, fait monstre129 des plus beaux.
Elle de qui l’esprit* aux nouveautés s’applique130,
Pour les considerer entre131 dans la boutique.
Alors je prens mon temps et la viens accoster
Luy monstrant des objets* qui la peuvent tenter.
55 Enfin vostre pourtrait dont je dy des merveilles*
Charme* autant ses beaux yeux que je fay ses oreilles,132

Le Roy.

Tu luy parles d’amour.133 {p. 5}

Celidor.

Je vous laisse à penser.134

Le Roy.

O service qu’un Roy ne peut recompenser !
Tu te peux asseurer que ta fortune* est grande,
60 Mais voy la plus souvent et fay qu’elle se rende.

ACTE I.

Scene II. §

Agarite, le Flaman, Celidor, Medon.

Agarite.

Si le mignon135 du Roy n’est point* un suborneur*
Qui tâche d’abuser une fille d’honneur*,
Ce nom de Masjesté m’esblouyt et me tente
Et celuy de l’amour me peut rendre contente,
65 Mais quoy ! c’est me flatter* d’esperances en l’air {p. 6}
Qui passent devant moy plus viste qu’un esclair,
Encore que les Rois cherissent les plus belles
Ils n’espousent jamais de simples Damoiselles.136
Et pour moy j’ayme mieux vivre sans vanité
70 Que de perdre la fleur de ma pudicité137 :
C’est tousjours le plus seur. Mais les belles figures*138
He Dieu ! que ce Flaman a de riches* peintures ?
Je m’en vay l’aborder pour les voir de plus prés.
Monsieur asseurement vous les faites exprés139,
75 Vous nous monstrés tousjours quelques pieces nouvelles.

Le Flaman.

Le monde qui les voit les estime plus belle
Quand elles ont receu quelques traits* de vos yeux ;
En effect* il est vray qu’elles s’en vendent mieux.

Agarite.

Ha ! ne me gaussés140 point* en me voulant complaire*

Le Flaman.

80 Excusez141 j’ay là haut quelques comptes à faire.

Celidor.

Page*142 tiens mon espée et m’attends là devant,143
Vrayment j’eusse mal fait de passer plus avant {p. 7}
Voyant des raretés où l’art de la Peinture
Compare tous ses traits* à ceux de la Nature*.

Agarite.

85 Monsieur, je vous entends* : mais de tous ces pourtraits
Vous ne voyés en moy que les plus rudes144 traits*.

Celidor.

J’estime que l’amour n’acheva cet ouvrage
Qu’aprés vous avoir veuë en la fleur de votre âge145.

Agarite.

Pensés-vous ? et l’on dit que l’amour n’a point* d’yeux.

Celidor.

90 On en peut dire autant de tous les autres Dieux.
Mais laissent ils de146 voir ce qu’on fait dans le monde ?

Agarite.

Je ne sçay donc sur quoy le vulgaire147 se fonde.

Celidor.

Passons outre, parlons de ce que nous voyons
Et disons librement ce que nous en croyons.

Agarite.

95 Bien que ce soient icy des peintures prophanes148
Monsieur, que dites vous de ces deux courtisanes ?

Celidor.

Si leurs rares* tableaux se perdoient une fois149 {p. 8}
On treuveroit en vous les beautés que j’y vois.

Agarite.

Ha ! vous ne dites pas tout ce qu’il vous en semble
100 Je ne croy point* avoir tant de beautés ensemble150.

Celidor.

Vous les avez pourtant et ne les semblez pas
Car ceste belle gorge a bien d’autres appas*.

Agarite.

Dites mieux151 que de loin je parois estre telle,
Mais à me voir de prés que je ne suis plus belle.

Celidor.

105 Je ne feray jamais ceste comparaison,
Ce seroit proprement dementir la raison,
Et délors152 ces pourtraits qui manquent de parole
En auroient pour reprendre une personne fole.

Agarite.

Vous ne serés jamais par leurs bouches repris.

Celidor.

110 Pourquoy ? de leurs beaux yeux je me sens bien espris,
Ils font dedans153 mon cœur ce qu’au vostre peut faire
Ceste image* du Roy capable de vous plaire. {p. 9}

Agarite.

Pour me parler du Roy vous me dites cela.

Celidor.

Comment ! négligés vous la passion* qu’il a ?
115 Il est si liberal, si vaillant, et si sage.

Agarite.

Vrayment ce sont bien là de beaux traits* de visage,
Mais une autre que moy le pourra contenter*.

Celidor.

Dieux ! tout ce que je voy vous y deut inviter,
Voyés ce beau Printemps154 où l’amour s’est luy mesme
120 Representé par tout comme sur un Embléme.
Il n’est trait* là dedans qui ne vous face voir
Des chef-d’œuvres entiers de son divin pouvoir.
Alors que ces peupliers155 à la Vigne156 se lient
Leurs feüilles tremblent d’aise et leurs branches s’en plient,
125 L’esprit* qui les produit d’un soin* perpetuel,
Nourit entre leurs troncs un amour mutuel :
Ainsi le Grenadier157 et le Myrthe158 se baisent,
Et parmy les Citrons les Oranges159 se plaisent, {p. 10}
Cette Palme160 profite et se charge de fruits,
130 Passant près de son masle et les jours et les nuits,161
Ces arbres où l’on prend des poires162 et des pommes163
Ont chacun leurs moitiés aussi bien que les hommes,164
Et sans nous arrester à tant de vegetaux
La nature* marie encore les metaux,
135 L’or165 avecques166 le plomb167 sur le feu* se r’assemble
Et dedans ce creuset ils se meslent ensemble,
Sçavés vous bien pourquoy l’on a peint ce cailloux168 ?
C’est pour monstrer qu’il a plus d’amitié* que vous,
Car le jaspe169 s’engendre au cœur de ceste pierre,
140 Et rien de vostre cœur ne germe sur la terre,
Certes170 sans y penser nous tombons dans la mer,
Où mesme les poissons nous enseignent d’aymer,
Dans ce froid element, les Sepches171 s’entrelassent
Les Dauphins font l’amour, et les Poulpes s’embrassent.
145 Ceux-cy qui sont plongés au fonds172 de ce tableau
N’esteignent point* le feu* qui les brusle dans l’eau.
On diroit à les voir qu’ils se meurent de joye
Et que dedans du laict l’un et l’autre173 se noye,
O[u] que bien à propos en la saison des fleurs {p. 11}
150 Le peintre les a faits de diverses couleurs,
Car c’est la verité qu’aprochans174 du rivage
Ils prennent la couleur de tout un paysage,
En la mesme façon que vous prenés en vous
Tout l’esclat des pourtraits qui sont autour de nous.
155 Mais c’est trop vous mener à la mercy des ondes    
Retournons maintenant dans les plaines fecondes ;
Que pensez vous que fait dedans ce chaume sec
Cette belle Perdris175 qui nous monstre son bec :
Elle en conçoit une autre à la moindre parole
160 Qu’elle entend* prononcer à son masle qui vole,
Il ne faudroit que voir ces Ramiers accouplés,
Pour sçavoir en quel temps176 les desers sont peuplés,
Quoy ! ne direz-vous pas que ces deux Tourterelles
R’appellent leurs maris pour coucher avec elles,
165 Regardés ces Lapins, ces Lievres, ces Chevreux
Ce sont des animaux qui sont tous amoureux.177
Sur tout considerez que ce boccage sombre
Où l’ouvrier178 a caché deux personnes à l’ombre,
N’empesche point* de voir ces deux jeunes amans {p. 12}
170 Qui sont venus au but de leurs contentemens*,
Il n’en faut point* mentir cette piece179 merite180
Il n’y manque rien plus181 que l’amour d’Agarite.

Agarite.

Mon cœur ne s’est esmeu non plus182 de ce discours*
Que mes yeux en voyant tant de sortes d’amours,
175 Le papier souffre* tout et la toile de mesme.

Celidor.

Quoy ! n’aymerez vous pas un Prince qui vous ayme ?
Serez vous seule183 au monde en qui la cruauté
Ait de l’intelligence avecque la beauté.184

Medon.

Qu’est-ce que ce mignon peut tant dire à ma fille ?
180 Sur la fleur de ses ans je crains cette chenille.

Agarite.

Monsieur retirez-vous, hé Dieu ! j’entens* parler
Mon Pere à la fenestre.

Celidor.

Il faut donc s’en aller.
{p. 13}

Medon.

Agarite ma fille.

Agarite.

Escoutez il m’appelle !
Adieu c’est trop causer.

Celidor.

Adieu doncque185 cruelle*
185 Ha ! qu’il est mal aisé de la solliciter186
En passant par icy je ne puis m’arrester 
Qu’187 aussitost d’elle et moy son pere ne soupçonne188 ;
Ce viellard ne veut pas qu’elle parle à personne189,
Et la tient de si prés, que mesme de chez luy
190 Il voit ce qu’elle fait en la maison d’autruy190.
Allons trouver le Roy, mais faignons que l’affaire
S’est passée autrement affin de luy complaire*,
Il faut payer les Grands d’esperance et de vent
Car de mesme monnoye ils nous payent souvent.

ACTE I.

{p. 14}

Scene III. §

Medon, Agarite.

Medon.

195 Agarite parfois pour estre trop civile191
On fait courre de soy192 de faux bruits* dans la ville ;
Que te monstroit là bas le favory* du Roy ?

Agarite.

Un tableau du Printemps.

Medon.

Ma fille je te croy.
Mais dans mon cabinet j’en ay bien un plus rare*,
200 Celuy de qui je l’ay l’acheta d’193 un Barbare*.

Agarite.

Hé ! mon pere voyons ce tableau pretieux194.

Medon.

Il faut bien contenter* ton esprit* curieux,
Voy comme là dedans toutes choses finissent,
Comme les unes font que les autres perissent, {p. 15}
205 Et de quelle façon la nature* reduit
Aux termes du neant tout ce qu’elle produit.
D’abord tu cognois* bien qu’à l’entour de la vigne195,
Ce Laurier196 est tousjours une plante maligne,
Que ce jeune Olivier un vieux chesne destruit,
210 Et que tous deux mourans ils ne font aucun fruit,
L’or l’argent et l’estain dans ce fourneau de pierre
Se font comme tu vois une cruelle* guerre,
Et tu peux bien juger* que ce fin diamant
Empesche tout à fait la vertu* de l’Aymant.
215 Ce Congre dans la mer devore une Lamproye,
Et cet autre poisson est des Poulpes la proye.
Sur terre nous voyons qu’il n’est point* d’animal
Qui ne nuise à quelque autre, ou ne luy veuille mal,
Ainsi cette Perdris deux ou trois fois remise197
220 Sous la main de l’Autour, enfin se trouve prise,
L’Aigle dessus les bois va prendre des Ramiers
Et les Cerfs sont dedans deschirez des limiers.
O Dieux ! que voy-je là ? non loin de ce fueillage
Une Bergere meurt à la fleur de son aage, {p. 16}
225 C’est un jeune Seigneur qui feignant de chasser
Luy vient oster la vie en la voulant forcer.
Agarite prens garde où sa rage le porte
Et songe que l’on peut te traiter de la sorte.

Agarite.

Las ! Pourvoyez y donc car c’est la verité
230 Qu’on attente desja sur ma pudicité,
Le Favory* du Roy tous les jours m’importune
Il voudroit que l’amour gouvernast ma fortune*.

Medon.

Ha ! ma fille l’Amour est un mauvais Enfant
Il se plaist à des jeux que l’honneur* luy desfend,
235 Garde que ce Mignon.198 Mais il est difficile
D’empescher son dessein* demeurant dans la ville ;
Il faut. Attends un peu que je songe à cecy,
Il faut que sur le soir tu t’en ailles d’icy,
Et qu’aussitost après en déplorant ma vie
240 Je vienne dire au Roy que quelqu’un t’a ravie,
Qu’en dis-tu mon enfant il n’est pas mal aisé,
De sauver ton honneur* par un rapt supposé,
Je te feray mener en un lieu de plaisance
Esloigné de la Cour et de la medisance,
245 Et je pourray sous-main te trouver un espoux, {p. 17 ; B.}
Dont le Roy quelque jour ne sera point* jaloux.

Agarite.

On ne sçauroit trouver une fourbe199 meilleure.

Medon.

Non, mais il faut aussi l’accomplir de bonne heure.

ACTE I.

Scene IV. §

Phenice, Amelise, le Roy, Celidor, l’Exempt [, Medon].

Phenice.200

Quand je pense, Madame201, au bon-heur qui vous fuit,
250 Il me semble de202 voir un beau jour qui me luit.
Soit que je vous regarde ou que je considere,
Le grand bien* pour l’estat* que de vous on espère,
Il n’est point* de Princesse, en qui sans vanité,
On puisse remarquer tant de prosperité.
255 Outre que tout le monde à bon droit* vous honore, {p. 18}
Tant de nobles partis vous regardent encore,
Qu’il ne vous reste plus.203

Amelise.

Phenice taisez vous,
Je sçay que vous allez me parler d’un espoux,
Mais ne me flattés* point* d’une esperance vaine,
260 Et ne me parlés plus de ce tiltre de Reine.
J’ay bien assés de cœur204 pour regner quelque jour205,
Si j’estois creature à donner206 de l’amour,
Encore que le Roy, quelque fois me caresse207,
Une moindre208 beauté luy tient lieu de maistresse*,
265 Mais il entre au Conseil*, allez-y vistement
Tandis209 je me retire en mon apartement.

Phenice.210

Je reviendray bien tost.

Le Roy.

Les affaires civiles,
Nous tiennent prisonniers dans les plus belles villes,
Les Sceptres dont les Rois gouvernent les humains,
270 Sont d’un Cedre pesant qui suë entre leurs mains,
Ceux qui sont eslevés au faiste211 d’un Empire, {p. 19}
Tiennent à mon advis le timon212 d’un Navire,
Dont le fonds est d’Ebene et le reste d’un bois,
Que l’orage et la foudre enflament comme poix,
275 Et puis en leur endroit tous les vents sont propices
Ils nagent dans les biens* et dedans les delices213.
Erreur de loüer tant la fortune* des Roys,
En mon particulier214 je me contenterois*
Si quelqu’un215 sans toucher à l’interest* des Princes,
280 Pouvoit mettre un bon ordre en toutes mes provinces.

Phenice.

Si la teste n’agit, tout les membres du corps,
En matiere d’Estat* sont de foibles ressors.
Sire, pardonnez-moy, je le dis d’un bon zele,
A peine trouvez-vous un seul homme fidelle*,
285 Il est temps desormais de ne croire que vous,
Puisque vos Conseillers* vous trompent quasi tous.

Le Roy.

Les Roys sur leurs sujets ne sont pas tousjours maistres,
On voit en tous estats* des meschans et des traistres ;
Si mon Conseil* n’est bon, pour le moins je n’eslis {p. 20}
290 Que des hommes de bien* lors que je l’establis.

Phenice.

C’est aussi dans ce choix que les sages vous trompent
Car dedans les honneurs* les hommes se corrompent.
Et tels que216 de bienfaits vous pensez obliger*,
Ont de l’intelligence avecques l’estranger*.

Celidor.

295 Monsieur quand on a sçeu de semblables cabales,
On a tousjours puny ces ames desloyales.
Quiconque sert les Rois, et ne vit comme il faut,
Est mené tost ou tard dessus217 un Eschaffaut.

Phenice.

Oüy, quand les Magistrats ne se laissent corrompre.

Le Roy.

300 Que me veut cet Exempt qui nous vient interrompre ?

Exempt.

Sire, un pauvre Vieillard, et fort inquieté,
Desire de parler à vostre Majesté. {p. 21}

Le Roy.

Et bien faites le entrer, ma clemence m’oblige*
D’avoir pitié de ceux que la Fortune* afflige.

Celidor.

305 C’est le Pere, escoutez à l’oreille.218

Le Roy.

Tant mieux.

Medon.

Sire, si ce discours* ne vous est ennuyeux,
Je demande justice, et me plains d’une injure*,
Qui trouble en mes vieux ans le cours de la Nature*.
On a ravy ma fille (Helas ! en ce penser
310 Mille traits* de douleur me viennent traverser.)

Le Roy.

Console-toy, Bon-homme, en des crimes semblables,
Il se faut informer des personnes coupables.
Sçachons219 les Ravisseurs, afin de les punir 
Et voyons quel chemin ils auront pu tenir.220
315 Celidor, c’est de toy que j’attens la vengeance,
Te chargeant tout exprés de ceste diligence221. {p. 22}

Celidor.

Quiconque soit l’Autheur de ceste lascheté
Je respons de sa teste à vostre Majesté222.
{p. 23}

ACTE II §

Scene premiere. §

Agarite, Lizene, Policaste.

Agarite.

Je pense qu’autrefois en ceste solitude223,
320 Quelque Esprit* amoureux s’occupoit à l’estude224,
Et je croy que celuy qui fit bastir ce lieu,
Faisoit icy des vers à la gloire d’un Dieu.
Pour le moins j’ay trouvé sur de vieilles Armoires,
Ce Recueil où l’Amour a rangé ces memoires.
325 Il semble que l’Autheur ne les fit imprimer
Que pour me faire voir comme je dois aimer. {p. 24}
Dans ce livre tout plein d’agreables meslanges,
La Flatterie enseigne à donner des loüanges.
On apprend à parler avec des complimens
330 Capables de tromper les meilleurs jugemens.
Il est un peu meslé de Sonnets Satyriques :
Mais c’est pour condamner ces Amans frenetiques,
Qui ne veulent jamais recevoir d’autre loy*,
Encore qu’on rejette et qu’on blasme leur foy*.
335 Tel est en mon endroit225 cet obstiné Lyzene226,
Dont l’Amour s’est rendu coulpable de ma haine,
Tant il est déplaisant, et tant j’ayme celuy
Que je dois par dessein* obliger* aujourd’huy.227
J’ay choisi dans ces Vers une sorte de style228,
340 229 Lyzene verra sa recherche inutile :
En un mesme fueillet j’ay trouvé ce qu’il est,
Et combien en son lieu230 Policaste me plaist :
Mais les voicy tous deux à propos.
{p. 25}

Lyzene.

C’est merveilles*
De voir une Beauté qui n’a point* de pareille.

Agarite.

345 Vous pouvez bien aussi231 vous tromper en ce point*.

Policaste.

Ha ! nous sommes d’accord, que vous n’en avez point*.

Agarite.

Peu s’en faut que tous deux je ne vous desadvouë.

Policaste.

Si vous ne voulez pas que personne232 vous louë,
Je ne sçay comme il faut vous faire un compliment.

Agarite.

350 Lisez où j’en estois, et vous sçaurez comment.

Policaste.

Sonnet, d’un Gentilhomme aymé de sa Maistresse*.

Lyzene.

Celuy-là meritoit d’estre mis sur la Presse*, {p. 26}
Acheve Policaste, il semble que l’Autheur
Eut dessein* là dedans de parler du Lecteur.

Policaste.

355 Celle que je cheris ne rougit point* de honte,
Quand je prens sur sa bouche un amoureux baiser,
Et si quelque rougeur sur sa face luy monte
Elle provient d’un feu* que je sçais attiser.
Souvent entre ses bras, il faut que je luy conte,
360 D’où peut naistre ce feu* qui nous vient embraser,
Et quand c’est tout de bon233 que l’Amour nous surmonte234,
Ceste flame* s’accroist au lieu de s’appaiser.
Alors pour adoucir mes amoureuses peines*
Et rafraischir le sang qui me boult dans les veines,
365 Elle me fait presser la neige de son sein. {p. 27}
Mais en cette action elle a beau me complaire*,
La Nature* a formé ses Tetons à dessein*
Qu’il en sorte du laict,235 et non pas de l’eau claire.

Lyzene.

Je meure236, ce Sonnet en sa pointe* me plait,237

Policaste.

370 L’eau m’en vient à la bouche, avec ce goust de laict.

Lyzene.

De grace*, permettez que j’en trouve un semblable.

Agarite.

Tournez donc le fueillet, sans chercher à la Table.

Lyzene.

Je suis d’un beau sujet espris si follement,
Que je prens à faveur* le desdain et la haine,
375 Celle que je poursuis me hait mortellement {p. 28}
Et si238 je n’oseroy l’appeller inhumaine.
Je fay ce que je puis pour son contentement*,
Elle ce qu’elle peut pour rengreiger239 ma peine*,
Et si je la veux voir une heure seulement,
380 Elle ne me veut voir de toute la semaine.
Jamais je n’en auray le plaisir que j’attens :
Un autre jouyra240 du bien* que241 je pretens,
Car alors qu’elle voit mon ame a la torture,
Elle irrite mon mal au lieu de le guerir,
385 Et dit en se mocquant des tourmens* que j’endure,
Qu’elle m’aymeroit bien, si j’en pouvois mourir.
Cela s’addresse à moy, je trouve en ceste page
Pour sortir de chez vous un honneste passage.242
Adieu la belle Adieu : vous avez de l’esprit*
390 De me donner ainsi mon congé par escrit.

Agarite.

Policaste va voir, je ne croy pas qu’il sorte,
Il nous peut escouter sur le sueil de la porte. {p. 29}

Policaste.

Il est desja bien loing,

Agarite.

laisse le donc courir,
Ce n’est pas avec luy que je veux discourir.

Policaste.

395 Je crains que de colere il descouvre la vie243
Que nous faisons tous deux,

Agarite.

Il crevera d’envie244
Plustost que d’en parler : car un sot amoureux
Espere tost ou tard de se voir bien heureux 
Et ne s’offense point* quelque mal qu’on luy fasse.

Policaste.

400 Je serois bien fasché245 si j’estois à sa place.

Agarite.

Je n’ay garde,246 mon cœur de te desobliger*,

Policaste.

Ce seroit le moyen de me bien affliger.

Agarite.

Que jamais ce penser n’interrompe nostre aise,247
{p. 30}

Policaste.

Pour n’y penser jamais, permets que je te baise.

Agarite.

405 Pourveu qu’en tout honneur*.

Policaste.

Je ne demande rien.
Autre chose, d’honneur*, je ne veux que le tien.248

Agarite.

Tu t’émancipes trop de parler de la sorte.

Policaste.

Ha ! que tu cognois* mal249 l’amour que je te porte.

Agarite.

Apres un doux baiser ne demande rien plus250,
410 Je hay plus que la mort ces plaisirs dissolus.

Policaste.

Je ne veux point* passer251 ou le sein ou la bouche.
Mignarde252 ne crains point* qu’autre part je te touche.253

Agarite.

C’est trop recommencer : ha ! je me fascheray.

Policaste.

Je n’en veux plus qu’un autre, et puis je m’en iray.
{p. 31}

Agarite.

415 Despeschez-vous : je crains que Lyzene revienne.

Policaste.

Adieu, je prens ton livre, afin qu’il t’en souvienne.

Agarite.

Agreable maison mon honneur* est chez toy,
Beaucoup plus seurement qu’à la ville où j’estoy.
Il est vray qu’en ce lieu je suis comme captive,
420 Mais l’Amour encourage une fille craintive ;
Et ce qui me console en ma captivité,
Est de voir Policaste en toute liberté :
Son entretien me plaist en ce lieu solitaire254,
Plus que tous les honneurs* qu’un Roy me pouvoit faire.
425 Et certes255 desormais l’amour qu’il a pour moy
Me fait hair la Cour256 autant que je l’aymoy.

ACTE II.

{p. 32}

Scene II. §

Lyzene, Corintie, Celidor.

Lyzene.

Malgré ses cruautez je luy seray fidelle*,
Ma sœur257 ne parle point* de son pere, ny d’elle,
Peut-estre qu’à la fin.

Corintie.

Elle se resoudra
430 De prendre le party que son Pere voudra,
Medon depuis long temps cognoist* nostre famille.

Lyzene.

En tout cas je m’en vay luy demander sa fille :
Adieu, si je l’espouse on te viendra querir.

Corintie.

Je ne sçay quoy, me dit qu’on le fera mourir,
435 Mais je n’oserois pas luy conter ce presage :
Et d’ailleurs pour le croire, il n’est pas assez sage : {p. 33 ; C.}
Dieu vueille qu’aucun mal ne luy puisse arriver.
Cependant258 Celidor me doit venir trouver,
Et pourveu qu’à chasser il ne s’arreste guere,259
440 Nous sçaurons mesnager l’absence de mon Frere.
Courage*, le voicy, j’entends* un Cor d’argent260,
Son Veneur261 ce matin est assez diligent,
Afin qu’aucun des siens ne le puisse distraire,
Je m’en vay luy monstrer le signal ordinaire.
445 Quand je mets un bouquet sur ma fenestre, alors
Il est bien asseuré que mon Frere est dehors.
O qu’heureuse me fut sa premiere visite !
Il me trouva n’aguere en cherchant Agarite,
Et je luy pleus si fort qu’à la faveur* des bois,
450 Il est venu depuis me revoir plusieurs fois.

Celidor.

Beaux yeux qui m’arrestez le matin quand je passe,
Et me faites quitter le plaisir de la Chasse,
C’est icy que de vous je reçois le bon jour, {p. 34}
Et non pas du Soleil qui luit sur ceste Tour.

Corintie.

455 Si comme le Soleil je reglois les journées,
Celles-cy croyez-moy dureroient des années.

Celidor.

Celle par262 qui je compte et les jours et les nuicts,
Peut bien croistre263 ma joye, et finir264 mes ennuis*.

Corintie.

Ne vous en mocquez pas une personne absente
460 Pourra rendre vostre ame et la mienne contente.

Celidor.

Hé Dieu ! seroit-ce bien vostre Frere ?

Corintie.

C’est luy.
{p. 35}

Celidor.

Mais quoy ! ne doit-il pas retourner265 d’aujourd’huy ?

Corintie.

Possible de266 huict jours.

Celidor.

O favorable absence !
Donne nous desormais un peu plus de licence*.

Corintie.

465 Il faut croire qu’un Dieu nous procure ce bien*,
Pour unir à ce coup* vostre cœur et le mien.
Vous sçavez que mon ame est unie à la vostre,
Il n’est point* d’amitié*267 qui ressemble268 la nostre.

Corintie.

En ce parfait amour une difficulté269
470 M’empesche de gouster nostre felicité.

Celidor.

Quelle difficulté vous empesche de rire ?
{p. 36}

Corintie.

Je n’ose descouvrir ce que mon cœur desire.

Celidor.

Me taire tel secret*270, c’est me faire un affront.

Corintie.

Il se fait voir assez lisez-le sur mon front.

Celidor.

475 Vrayment, puisque l’Amour se lit en vostre face
Comme une vive flame* en une belle Glace,
Je vay parler si haut271 de vos rares* beautez
Que je vous raviray si vous les escoutez.
Ceste Gorge d’appas*, et de graces* pourveuë,
480 Est le plus bel object* qui contente* ma veuë.
Voire,272 si la Beauté s’appelle proprement273
Une chose que l’œil cognoist* parfaictement,
Il faut avec les yeux m’oster la cognoissance,
Ou croire que de vous mon amour prend naissance.
485 Au reste, qui ne voit que vos yeux ravissans
Pour attirer les cœurs ont des charmes* puissans ?
Ils jettent dans les miens de petites bluettes*, {p. 37}
Et des langues de feu* qui ne parlent muettes : 274
Les astres prennent tous leur clairté de la leur : 275
490 C’est d’eux que le Ciel emprunte sa couleur.
Mais nul à mon advis ne doit trouver estrange*
Qu’ils soient de bleu celeste au visage d’un Ange.

Corintie.

Que vous estes flatteur* !

Celidor.

Voila trop m’offenser276

Corintie.

De parler autrement que vous n’osez penser.

Celidor.

495 Ha ! vous le payerez,

Corintie.

Tout beau277 je vous supplie.

Celidor.

Il faut,278

Corintie.

Arrestez-vous : Hé Dieu ! quelle folie.
{p. 38}

Celidor.

Quand l’ame par les yeux exprime ses desirs
Pourquoy priver le corps de ses menus plaisirs ?

Corintie.

Ha ! que vous estes fin.

Celidor.

Quelle grande finesse
500 Trouvez [-vous]279 en l’humeur* d’une simple jeunesse ?

Corintie.

Vous taschez de venir,280

Celidor.

Achevez sur un poinct*.

Corintie.

Où sans doute (Beau-fils) vous n’arriverez point*.

Celidor.

Possible281 qu’au jardin dessous un beau fueillage,
Vous laisserez la fleur de vostre Pucelage.
{p. 39}

Corintie.

505 Ha ! vous ferez beaucoup d’obtenir un baiser.282

Celidor.

Allons, je ne suis plus en humeur* de causer.

ACTE II.

[ 40]

Scene III. §

Policaste, Agarite, [le cocher].

Policaste.

Celuy qui n’ayme pas n’est pas digne de vivre,
J’ay marqué ce beau traict* fueilletant vostre Livre.

Agarite.

Où l’avez-vous laissé ?

Policaste.

Dedans mon Cabinet283.

Agarite.

510 Vous ne lirez donc point* maintenant de Sonnet.

Policaste.

Non, mais je pourray lire en plus beaux caracteres
Les merveilles* d’Amour284 et ses divins mysteres. {p. 41}
Où sçaurois-je mieux voir sa puissance qu’en vous ?
Elle y paroist escrite en un stile si doux,
515 Qu’il n’est Esprit* humain qui me la puisse apprendre
Comme un si beau sujet me la peut faire entendre*.

Agarite.

Tout-beau vous me feriez entrer en vanité
Reprenez le discours* que vous avez quitté.

Policaste.

Je disois que ceux-là sont indignes de vivre
520 Qui censurent l’Amour, ou ne l’osent pas suivre285 ;
Si je suis amoureux, ne vous en estonnez*,
Ce n’est que pour aymer que nous sommes tous nez,
Et je croy que les Dieux seroient ce que nous sommes,
Si l’on aymoit au Ciel à la façon des hommes.
{p. 42}

Agarite.

525 Vous voulez donc conclure, afin de me charmer*,
Qu’il n’est point* de plaisir

Policaste.

Plus grand que de s’aymer.
C’est le souverain286 bien* des personnes bien nées.

Agarite.

Passons donc en aymant nos meilleures années.

Policaste.

Vivons, vivons contents287, mais que mal à propos
530 Celuy-cy vient troubler nostre amoureux repos288.

Agarite.

Ha ! c’est nostre Cocher : et bien quelle nouvelle
A la ville ?

Policaste.

Il me faut retirer d’aupres d’Elle.

Le Cocher.

Monsieur m’a commandé de vous venir querir,
Et depuis mes chevaux n’ont cessé de courir : {p. 43}
535 Il vous escrit289 ce mot.

Agarite.

monstre que je le voye.
O le mauvais conseil* que mon Pere m’envoye !
Cocher, fay tout le moins 290 repaistre tes chevaux.
Dieux, tousjours les Amans auront-ils des Rivaux ?

Policaste.

Entendez*-vous parler de Lyzene ?

Agarite.

mon Pere
540 Me le fait espouser, cela me desespere.

Policaste.

L’apparence291 qu’absente on vous puisse obliger* ?
Un Pere ne le peut, mais il y faut songer.

Agarite.

Si je n’ay qu’un lourdaut292, le moyen que je l’ayme293.
Lyzene, couvert d’or sera tousjours luy-mesme :
545 Il sera tousjours tel que je l’ay recogneu294, {p. 44}
Ha ! j’ayme mieux avoir Policaste tout nu.

Policaste.

Escoutez le conseil* que l’amour me suggere
J’ay trouvé le moyen de tromper vostre Pere :
Mais il faut que ce soit bien avant dans la nuict,
550 Et lors qu‘és295 grands chemins on n’entend* plus de bruit* :
En sortant de la ville on voit sur la Riviere
Un Clocher ruineux296 dedans un Cymetiere,
C’est le lieu plus commode297 où peut s’executer
Le glorieux*298 dessein* que je viens d’inventer.

Agarite.

555 Tousjours vous inventez quelque ruse gentille299.

Policaste.

Vous sçavez comme on danse aux nopces d’une fille300.
Le soir estant venu qu’espere mon Rival,
Il vous faut esquiver de la Presse* du Bal.
Quand vous serez venuë à la rive du fleuve,
560 Où dans le mesme temps il faut que je me treuve, {p. 45}
Vous lairrez301 vos habits, où302 durant les chaleurs
Ceux qui se vont baigner se despoüillent des leurs.
Le monde qui verra cet indice funeste*,
Pourra s’imaginer facilement le reste,
565 Et croira que d’ennuy, de rage et desespoir,
Vous vintes vous noyer à quelque heure du soir.
Tandis303 à la faveur* de l’Ombre et des Estoilles,
Je vous auray conduit304 à rames et à voiles,305
Jusques dans une Place, où mon Pere autrefois,
570 A souffert des assauts, et des sieges de Rois,
Là nous pourrons tous deux finir nos destinées306,
Ou du moins nous aymer durant longues années307.

Agarite.

Je trouve aucunement308 ce dessein* hazardeux309
Toutesfois l’entreprise est heureuse à tous deux. {p. 46}
575 Mon cœur asseurez-vous310 que l’affaire est concluë,
Adieu, c’est assez dit, m’y voilà resoluë.

ACTE II.

{p. 47}

Scene IV. §

Le Roy, Celidor.

Le Roy.

Je ne m’estonne* pas si tes gens n’ont rien fait
Et si tu n’as pas mis ta promesse en effect*,
Tu n’avois pas moyen de trouver ceste Belle,
580 Puisque son Ravisseur est en ville avec elle.
Or bien que ta poursuitte311 ait fort mal reüssi,
Tu peux sçavoir le bruit* qu’on en fait courre icy :
On dit que le Seigneur qui la tenoit n’aguere,
Afin de l’espouser est venu vers le Pere,
585 Et que du rapt commis luy demandant pardon,
Il a flechy le cœur du bon-homme Medon
Tellement que312 bien-tost la nopce se doit faire,
Pour couvrir313 ce forfaict d’un amour volontaire314.

Celidor.

En ce rapt vous avez le plus grand interest*
590 C’est un crime public, Sire, je suis tout prest {p. 48}
D315’exterminer l’Autheur d’une faute si grande.

Le Roy.

Celidor, c’est aussi ce que je te commande,
Quand tu verras le soir de la nopce approcher,
Une heure auparavant316 qu’on s’en aille coucher,
595 Il le faut.317

Celidor.

C’est tout dire.318

Le Roy.

Et ravir l’Espousée.

Celidor.

Sire je voy desja l’affaire bien aisée.

Le Roy.

Escoute, si tu fais ce coup* là dextrement,
Juge* que319 peut un Roy qui t’ayme uniquement320.

Celidor.

Pourveu que ses faveurs* soient un peu de durée,
600 Je verray pour long temps ma fortune* asseurée.
Tandis qu’321un Gentil-homme a l’oreille d’un Roy322, {p. 49 ; D.}
A tous ses323 courtisans il impose la Loy*,
Mais au premier revers de la moindre disgrace
Chacun la luy veut faire324 et se mettre en sa place,
605 De sorte qu’à la Cour, dés la premiere fois,
Il se faut bien servir de la bonté des Rois.
{p. 50}

ACTE III. §

Scene premiere. §

Medon, Lyzene, Agarite, Corintie.

Medon.

Le sacré mariage unit l’homme et la femme,
D’un nœud comme celuy qui joint le corps et l’ame,
Et l’anneau conjugal qui les serre est si fort
610 Que leur chaste amitié* dure jusqu’à la mort.
Ainsi de temps en temps le monde multiplie325
Et la loy* de nature*326 est tousjours accomplie, {p. 51}
Par elle on voit tousjours les peres rajeunir,
Et l’on ne voit jamais les familles finir,
615 Mais il vaut mieux entrer dans quelque Monastere,
Et mourir327 tous les jours dans une vie austere
Que d’estre mal ensemble et de s’injurier,
Pour avoir un sujet de se demarier.
Depuis que la discorde entre dans un mesnage,
620 On y passe à regret le reste de son âge,
Et le contentement* qu’on y328 devroit avoir
Se change en une horreur que l’on a de se voir.
Agarite je croy que vous estes bien aise,
Que Lyzene aujourd’huy vous caresse et vous baise.
625 Mais il luy faut monstrer un visage gaillard,329
Prenez exemple à330 moy qui ne suis qu’un vieillard,
De l’aise que j’en ay, j’ay quitté la callotte331,
Et bien-tost pour danser je vay prendre la botte,
Afin de tesmoigner aux hommes de mon temps
630 Que je retourne encore à l’aage de vingt ans.
{p. 52}

Lyzene.

Est ce que vous craignez quelque trait* de malice,
Quand nous serons tous deux en l’amoureuse lice ?
Il n’en faut pas rougir, et cet œil rigoureux
Ne se doit offencer d’un langage* amoureux.

Agarite.

635 Excusez mon humeur*, je suis ainsi nourrie332.

Lyzene.

Je vous adouciray.

Agarite.

Laissez moy je vous prie.

Medon.

Volontiers333 qu’elle songe aux prises334 qu’à335 ce soir
Vous aurez avec elle et vous le pouvez voir.

Lyzene.

Est-il vray.

Agarite.

Je ne sçay.

Medon.

Tu ne l’oses pas dire.
{p. 53}

Lizene.

640 Elle a bien de la peine* à s’empescher de rire.

Agarite.

Je n’en ay point* d’envie, au moins avecques vous.

Lizene.

C’est que vous me craignez en qualité d’époux336,
Mais ne vous arrestez sur de telles pensees,
Vos apprehensions seront bien-tost passees.

Corintie.

645 Causeur promettez moins et la payez comptant.
Faites-en davantage et n’en dites pas tant.

Medon.

Ces rencontres* gaillards337 abbregent les journees
Et pourroient de beaucoup prolonger mes annees.
Sus338 allons de bon cœur recevoir nos amis,
650 Et leur donnons le bal que je leur ay promis.

ACTE II.

{p. 54}

Scene II. §

Policaste, vestu en battelier, Agarite.

Policaste.

Nymphes ne trouvés point* ce changement estrange*,
Ce n’est qu’en vestemens que j’affecte le change*,
Et puis je suis de ceux que vous favorisez*,
Vos amoureux Bergers sont ainsi deguisez,
655 Et je croy que ceux-là ne sçavent pas leur monde,
Qui ne font le mestier que je fay dessus l’onde,
Icy vos claires eaux me servent de miroir
Pour plaire à vos beautez que je suis venu voir,
Mais quoy sans y penser je caresse des Fées339
660 Couvertes de roseaux et de saules coiffées,
Nymphes je m’en dédis je ne vous puis flatter*,
Agarite croiroit que je la veux quitter,
Elle en seroit jalouse, et diroit à part elle,340
Que je serois espris d’une flame* nouvelle, [ 55]
665 Ou du moins que le feu* qui me brûle en aimant
Se pourroit amortir dedans vostre élement,
J’aime mieux vous laisser que de la mettre en peine*,
Tandis341 courez342 tousjours afin que je l’emmeine,
Ou plutost retenez pour un temps mon batteau,
670 Je m’en vay la treuver sur la rive de l’eau,
Dieux ! qu’il fait desja noir, la campagne deserte
En un crespe de dueil change sa robbe verte :
Il fait clair dessus343 l’eau, mais ce petit faux jour
Ne me peut enseigner les chemins d’alentour.
675 Je rencontre à tastons des murailles de brique,
C’est je pense la tour de ce clocher antique344,
Où j’estois obligé*345 de me rendre à ce soir ;
Voicy les monumens346 où je me dois asseoir.
Tombeaux, où les Defuncts sont pourris de vermine,347
680 Sepulchres démolis que la Riviere mine,
Reliques du vieux Temps où les flots courroucez
Deterrent quelquesfois les pauvres Trespassez.
Piliers d’Antiquitez, vieilles Poutres, Masures348 : {p. 56}
Je vous remarqueray349 dedans mes advantures*,
685 Et sur vos fondemens j’esleveray des Tours,
Que l’on verra durer autant que mes Amours,
Dans l’horreur350 de la nuit je vous rendray celebres
Et vous feray paroistre au milieu des tenebres :
Vos pierres parleront de ma fidelité*,
690 Je les feray cognoistre* à la Posterité.
Et bien que leur hauteur ne surpasse les arbres,
Elles dureront plus que les Palais de marbres,
Mais qu’Agarite est longue à me venir trouver
Elle est cause qu’icy je m’amuse351 à resver.
695 O Ciel ! si les flambeaux352 ne percent le nuage
Qui s’estend sur la terre et te couvre d’ombrage,
Le moyen353 qu’elle vienne en ces lieux escartez ?
Toutesfois si tes feux* nous monstroient leurs clartez
Quelqu’un la pourroit voir en passant dans les rues.
700 Donc ô flambeaux des Cieux ne dissipez les nuës,
Ne chassez de la nuict que les spectres hideux,
Qui peuvent à present nous effrayer tous deux.
Sorciers, allez bien loing allumer vos bougies, [ 57]
Et courez autre part faire voir vos magies.
705 Vous Fantosmes errans qui n’avez point* de corps,
N’en prenez point* icy dans les bieres des morts.
Et toy Dieu du repos et des songes nocturnes,
Afin de m’assoupir en ces lieux taciturnes,
Sur mes yeux languissans fay glisser le sommeil,
710 Et puis en t’en allant fay venir mon Soleil.354
Las355 ! pour ce que356 la nuict est mere du Silence,
Il semble qu’en parlant je luy fay violence,
Ou que je veux forcer357 ceste fille de l’Air,
Que les murs seulement peuvent faire parler.358
715 Et bien, c’est pour le mieux que je voy toute chose
Se taire en ce quartier, afin que je repose.
Agarite en ce lieu je vay penser à toy.
Encore que desja tu me manques de foy*.
Je voy que tes sermens se tournent en mensonge :
720 Mais je m’efforceray de te baiser en songe.
Et si de ce tombeau je ne me leve pas,
Dy359 qu’au lieu du sommeil j’ay trouvé le trépas.
{p. 58}

Agarite.

On n’entend* plus de bruit* dans les places publiques,
Tous les Gens de Mestiers360 ont fermé leurs boutiques.
725 Le Guet361 ne marche plus chacun est en repos.
Pouvois-je de chez nous sortir plus à propos ?
Non certes : mais pourtant une chose m’attriste,
A trouver les chemins ma Fortune* consiste,
Et le Ciel est si plein de brouïllards, que la nuit
730 En me favorisant* de son Ombre me nuit.
O Dieux ! que la campagne est pleine de Tenebres !
Que d’images* affreux362, et de songes funebres !
J’ay peur à chaque pas de l’ombre qui me suit,
Et je crains en parlant de faire trop de bruit* :
735 Si je ferme les yeux, mon ame est offensée363,
De celle d’un Defunt qui m’entre en la pensée.
Amour, vas-tu la nuit sans prendre ton flambeau ?
Voy-tu pas364 que la peur me va mettre au Tombeau ?
Je te prie ayde moy d’un rayon de lumiere.
740 A ce coup* je cognois* qu’il entend* ma priere :
Ces petits Feux* Ardens qui font un peu de jour, {p. 59}
Ne peuvent estre nez que du flambeau d’Amour :
On dit que ces Feux*-là menent vers les Rivieres,
Quand pour se faire suivre ils charment* nos paupieres.
745 Mais je le sçauray bien, je m’en vay l’esprouver*
Sur la rive du Fleuve, où je dois arriver.
Toutesfois en suivant ces bluettes* errantes,
Si je me laissois choir dans les ondes courantes,
Qui pourroit dedans l’eau me venir secourir ?
750 Ma flame* seroit lors365 en danger de mourir,
Et l’on verroit icy tous les jours Polycaste366,
Qui me reprocheroit d’estre morte si chaste.
Ne suivre point* aussi le chemin où je suis,
Ce n’est pas m’esloigner de la mort que je fuis367 :
755 Puis que celuy que j’ayme est sur le bord des ondes,
Où me veulent mener ces flame* vagabondes,
Sans doute368 si je veux me rendre sur le port,
Je trouveray ma vie où369 je crains tant la mort.
Ha ! c’est trop consulter* une affaire pressée370,
760 La crainte que j’avois est à demy passée.
Mais j’entens* sous mes pieds des os s’entrechoquer. {p. 60}
La mort en cet endroit me veut-elle attaquer ?
Je ne m’estonne* point* de son images* blesme,
Par les fléches d’Amour elle meurt elle-même.
765 Cependant, quand j’y pense il semble que j’ay peur ?
Helas ! c’est de trouver Policaste trompeur371.
Qu’est-ce à dire ? vrayment pourveu que je le treuve ;
De sa fidelité* je ne veux autre preuve.
La Mort et le sommeil n’ont qu’un lict pour tous deux,
770 Aupres de quelque tombe il repose avec eux.
Il le faut appeler. Dieux ! tout nous favorise*
Et tous les elemens consultent* de ma prise372.
J’entends* pour373 mon sujet les vents se quereller
A qui repoussera les injures* de l’air.
775 Le Ciel en ma faveur* est couvert d’un grand voile,
Il ne voit que d’un œil, je ne voy qu’une estoile.
Les flots disent entr’eux qu’ils me veulent servir,
Et la terre consent qu’ils me viennent ravir.
Paresseux es-tu sourd es-tu mort sur la rive {p. 61}
780 Si tu l’es, c’en est fait, il faut que je te suive.
Neantmoins un baiser te peut resusciter.

Policaste.

La riviere s’arreste afin de l’escouter.
C’est elle mais je veux la tenir en haleine
Le plaisir est plus grand avec un peu de peine*.

Agarite.

785 Policaste, respons tu n’es point* endormy.
Ou pour le moins sans moy tu ne l’es qu’à demy

Policaste.

Ingrate, desloyale, et cruelle* maistresse*.

Agarite.

He ! mauvais à la fin j’ay tenu ma promesse.

Policaste.

Tu ne viens qu’en esprit* et pour me faire peur.

Agarite.

790 Je reduiray bien-tost cette crainte en vapeur.

Policaste.

Tu visites les morts pour en croistre le nombre.
{p. 62}

Agarite.

Resveur, asseurément, tu me prens pour une Ombre :
Mais je vay te heurter au rencontre* si fort,
Que tu diras.374

Policaste.

Hé Dieu ! je croyois estre mort.

Agarite.

795 Au moins jusques icy tu ne m’as pas cognuë*.

Policaste.

C’est que je n’ay pas creu que tu fusses375 venuë.

Agarite.

Et moy, bien que le jour ne soit pas arrivé,
J’ay cognu* Policaste et si376 je l’ay trouvé.

Policaste.

Il nous reste mon cœur de377 prevenir l’Aurore
800 Nous sommes asseurez qu’elle sommeille encore.

Agarite.

J’entends* comme tu sçais luy donner mes habis,
Et ne me veux laisser ny perles ny rubis.

Policaste.

Que le jour sera beau si l’Aurore se pare
Des habis somptueux d’une beauté si rare*.
805 Mais laisse là ta coiffe et ton masque378 ennuyeux,379 {p. 63}
Ceste nuit le serain380 ne fait point* mal aux yeux.

Agarite.

Puisque tu me previens en ce loüable office,
Ayde381 à me devestir, mais ne songe malice.

Policaste.

Mon ame le moyen382 de t’ayder à tastons ?
810 La main en ce devoir est si prés des tetons,
Qu’on ne peut.383

Agarite.

Laisse moy.384

Policaste.

Pourquoy te laisseray-je ?
Miracle ! j’ay trouvé sur deux pommes de neige
Deux petits glands de feu*.385

Agarite.

Sois sage.

Policaste.

En cet endroit.
Comme386 peux-tu sentir plus de chaud que de froid ?
{p. 64}

Agarite.

815 Mon Dieu ! que faisons nous si long temps sur la rive,
J’apprehende le jour.

Policaste.

Ne crain387 point* qu’il arrive.

Agarite.

Les eaux ne coulent pas si viste que le temps.388

Policaste.

Tu verras à la fin389 que nous serons contens.

Agarite.

Despeschons.

Policaste.

As-tu fait.390

Agarite.

Allons me voila preste.

Policaste.

820 Afin que le serein391 ne te nuise à la teste,
Entre dans la cabane392 et laisse-moy ramer.

Agarite.

Au moins que ce basteau n’aille point* dans la mer.
{p. 65 ; E.}

Policaste.

Peureuse nous n’irons que dans la place forte,
Où le vent est d’accord que393 ce fleuve nous porte.

Agarite.

825 J’ay peur que cet accord ne tienne.

Policaste.

Pour le moins
En le voulant passer ils ont pris deux tesmoins.

Agarite.

Je meure394… la riviere est bonne larronnesse395.

Policaste.

Comment.396

Agarite.

Pour me ravir elle use de finesse,
Je n’entends* plus le bruit* de son flus et reflus.

Policaste.

830 Ayant ce qu’elle veut elle n’en parle plus.

ACTE II.

{p. 66}

Scene III. §

Medon, Lizene, Corintie.
En ceste Scene est representé le Balet des Quatre-vents, lequel est dansé pour faire tuer Lyzene le soir de ses nopces par un stratageme inventé par Celidor.

Medon.

Il faut voir ce Balet.

Lizene.

Je commence d’397entendre*
Le son des instrumens.

Medon.

Prenons place mon Gendre.

Corintie.

Les voicy j’entrevoy la clairté d’un flambeau.

Lizene.

Chacun dit que la Cour n’a rien veu de si beau.
{p. 67}

Medon.

835 A propos il faudroit appeller l’espousée.

Lizene.

La mauvaise me fuit de peur d’estre baisée.

Corintie.

Les Dames maintenant398 parloient de la coucher.

Medon.

Possible399 que pour rire elles la font cacher.

Corintie.

Prenez garde Monsieur ils sont tous à la porte.

Medon.

840 N’ont-ils point* de cartel400.

Lizene.

Le voicy qu’on l’apporte.401

Corintie.

Mon frere je les voy.

Medon.

Lyzene je ne puis
En faire la lecture à la place où je suis.

Lizene.

Donnez-moy.402

Medon.

Quel plaisir en auroient les Poëtes
Si pour lire des Vers je prenois mes lunettes. {p. 68}

Lizene.

845 Des quatre coins de l’Univers,
Où chacun de nous quatre a choisi sa demeure,
D’habits tous differens et de plumes couvers,
Nous sommes venus dans une heure403.
Par nostre souffle seulement
850 Nous esprouvons* en quoy nostre force consiste,
Remuant toute chose aussi facilement
Que le moulin qui nous resiste.
En cette Province arrivans,
Nous monstrons que c’est nous qui possedons404 les Dames,
855 Car puisque leurs esprits* se tournent à tous Vents,
Nous pouvons tout dessus leurs Ames.
Pour nous garantir du trespas
Que nous pourroient causer leurs œillades mortelles,
Nous n’allons que la nuict et pour ne les voir pas {p. 69}
860 Nous tuons toutes les chandelles.
Les pistollets que nous avons
Representent l’esclair, la foudre et le tonnerre
Et nos vases pleins d’eau monstrent que nous pouvons
Faire pleuvoir dessus la terre.

AUX DAMES.

865 Beaux sujets paroissez hardiment,
Les Vents que vous voyez n’enrhument point* les Dames,
Ils les couvrent fort bien et souflent seulement
Dans leur sein amoureux405 des souspirs et des flames*.
Ce sont les Quatre-vents que nous verrons danser,406

Medon.

870 C’est assez taisons-nous, car ils vont commencer.
Icy se danse le Ballet
{p. 70}

Celidor masqué representant l’un des Quatre-vents, le Balet finy dit les vers suyvants.

Amis le coup* est fait, avant qu’il resuscite407
Un autre jouyra des amours d’Agarite.
Cependant 408 sauvons-nous puisqu’on ne peut trouver
La belle qu’à ce soir je voulois enlever.

Medon.

875 Ce balet sur la fin me deplaist de ses feintes*,
Quelqu’un rallumez nous les chandelles esteintes,409
O Dieux ! ce n’est pas feinte*.

Corintie.

O Ciel ! tout est perdu,
Mon frere aupres de nous est tout roide estendu410.

Medon.

O scandaleuse411 danse !

Corintie.

O nopce infortunée* !

Medon.

880 O malheureuse nuict !
{p. 71}

Corintie.

O funeste* journée !

Medon.

Helas ! je vay sçavoir.412

Corintie.

Ha ! je meurs de douleur.

Medon.

Ce que l’on aura fait de ma fille.413

Corintie.

O malheur !
Ou plustost perfidie horrible à la memoire !
Execrable homicide et dificile à croire,
885 Mon frere ay-je perdu ce nom plein de douceur ?
Ne sçaurois-je pour tout m’appeller vostre sœur ?
Mon frere encore un mot, un soupir, une œillade.
Hé Dieu ! peut-on mourir que 414 l’on ne soit malade,
O Cieux ! l’horible coup* ! c’en est fait il est mort,
890 O coup* de trahison ! que tu me fais de tort.
{p. 72}

Medon.

Bons Dieux ! que ferons nous ma fille est enlevée,
Las ! j’ay cherché par tout et ne l’ay point* trouvée.

Corintie.

Amis emportés nous dans un mesme cercueil,
Venez m’ayder.

Medon.

Allons nous revestir de dueil.
{p. 73}

Acte IIII. §

Scene premiere. §

Les pescheurs I. et II.

[Pescheur] 415 I.

895 Tant que dessus416 les eaux nous voyons la bonasse417,
Les poissons clairvoyants n’entrent point* dans ma Nasse,
Mais apres que les vents ont troublé nos marets418,
Et que l’egout du Ciel inondant nos guerets419,
A coulé dans ce fleuve une espaisse lécive420
900 C’est alors qu’il est bon de pescher à la rive. {p. 74}
H[i]er soir il fit un temps qui coucha nos moissons.
Il aura dans l’eau trouble estourdy les poissons.
Prenons chacun un Croc qui nous serve de sonde,
Pour trouver mon Panier, jusques au fond de l’Onde.

[Pescheur] II.

905 Faisons tout bellement421 pour le tirer dehors,
L’adresse fait autant que la force du corps.

[Pescheur] I.

Sens-tu dans le profond422 nostre nasse ?

[Pescheur] II.

Nous allons voir bien-tost des Anguilles en cage.
O la belle ! Compere423 apprestez nostre seau.

[Pescheur] I.

910 Donne-moy ce poisson qui se bat hors de l’eau.
Il est froid comme glace, et luisant comme verre.

[Pescheur] II.

Prenez garde, il eschappe à celuy qui le serre.
{p. 75}

[Pescheur] I.

Meschante, je m’en vay te percer le gosier
Et passer à travers une branche d’Osier.

[Pescheur] II.

915 L’autre jour en raillant, je disois qu’une Anguille
Passeroit aisément par le trou d’une aiguille,
Et ma femme disoit qu’elle n’en croyroit rien.

[Pescheur] I.

Pauvre sot, tu devois la passer dans le sien.

[Pescheur] II.

Je vous prie allons boire, et changeons de langage*.

[Pescheur] I.

920 Je le veux, allons voir l’Hostesse du Village.
Tu mangeras ta part de la pesche

[Pescheur] II.

Vrayment
Je l’entens* bien ainsi mon Parrain, autrement,

[Pescheur] I.

Garson, voicy de quoy s’estonner*

[Pescheur] II.

Au contraire
Il se faut resjouyr424 d’une si bonne affaire. {p. 76}

[Pescheur] I.

925 Ces habits que tu vois si riches* et si beaux,
Me font apprehender sur la rive des eaux
Quelque Dame imbecille425 ou d’amour transportee426
Pour 427 finir ses ennuis* dans les flots s’est jettée.

[Pescheur] II.

Et quoy ! laisserons-nous ces vestemens tous neufs ?
930 Ils nous vaudront l’argent de vingt paires de bœufs,
Prenons les.

[Pescheur] I.

Si tu veux que l’on te mene pendre.

[Pescheur] II.

Ho ! Ho ! que dites vous je ne veux pas les prendre.

[Pescheur] I.

Sçay-tu que 428 nous ferons, retourne à la maison.
{p. 77}

[Pescheur] II.

Il vaut mieux s’y tenir que d’aller en prison.

[Pescheur] I.

935 Cependant.429

[Pescheur] II.

N’ayez peur que l’on m’en divertisse.

[Pescheur] I.

Je m’en vay de ce cas advertir la justice.

ACTE IIII.

{p. 78}

Scene II. §

Le Roy, Celidor, Medon, Phenice, le Pescheur.

Le Roy.

Un desir violent me presse de la voir,
Où croy-tu qu’elle soit 430 ?

Celidor.

On ne le peut sçavoir.

Le Roy.

Je l’auray morte ou vive, ou ma juste colere
940 Dans le fonds d’un cachot fera mourir son pere.
Qu’on le fasse venir se voyant mal traité,
Il sçaura bien trouver cette jeune beauté.

Celidor.

Sire, si je sçavois ce qu’elle est devenuë.

Le Roy.

Ta bonne volonté ne m’est que trop cognuë*,
945 Il faut que ce viellard qui la fit esquiver
En quel lieu qu’elle soit me la fasse trouver. {p. 79}
Escoutons ces raisons, 431 le voicy. Miserable.
Est-il vray que tu sois de deux meurtres coupable ?
Pour celuy de ton gendre il n’en faut plus douter
950 Sur un autre plus grand je te veux escouter,
Qu’as-tu fait de ta fille ?

Medon.

O noire calomnie !

Le Roy.

On n’est pas deschargé des crimes que l’on nie :
Confesse qu’elle est morte ou me la fais venir,
Autrement ton bon droit* ne se peut soustenir.

Medon.

955 O Cieux ! de quel forfait l’innocence est chargée.

Le Roy.

Barbare* je cognoy* que tu l’as esgorgée,
N’osant venir au point* qui te presse le plus
Tu nous veux abuser de propos superflus.

Medon.

Sire, pour me purger d’une telle imposture432
960 Il ne faudroit qu’ouyr433 la voix de la nature*.434
On a ravy ma fille et fait un assassin435 {p. 80}
Mais je n’ay point* trempé dans ce mauvais dessein*.

Le Roy.

C’est trop dissimuler436, qu’on le mene au supplice,
Toutefois attendez, que j’escoute Phenice,
965 C’est peut estre un tesmoin qu’il nous ameine icy,
Afin que sur le tout437 je sois mieux esclaircy.

Phenice.

Sire, ce bon Pescheur sur une conjecture
Desire vous conter une estrange* advanture*.

Le Roy.

Dépesche, que veux-tu nous dire de nouveau.438

Le Pescheur.

970 Sire, que j’ay trouvé dessus le bord de l’eau
Des vestemens.439

Le Roy.

Voicy de mauvaises nouvelles.

Le Pescheur.

Tels qu’on en voit porter aux jeunes Damoiselles.
{p. 81 ; F.}

Medon.

Las, peut-estre ma fille, haissant son espoux440
Au soir pour se noyer se dérobba de nous.

Le Roy.

975 Je suspens ma colere et veux que la justice
Examine à son tour de plus prés cet indice,
Pescheur viens nous mener au rivage.

Medon.

Les Cieux
N’influent dessus moy que la haine des Dieux.441

ACTE IIII.

{p. 82}

Scene III. §

Policaste, Agarite.

Policaste.

Encore qu’en ce lieu tu sois en ma puissance,
980 Je crains de te parler avec trop de licence*,
J’ay peur de te déplaire, et croy faire un larcin
De toucher442 seulement l’albastre de ton sein.
Je n’ose mesurer ceste main à la mienne.
Ma bouche n’ose prendre un baiser sur la tienne,
985 Il semble que je sors443 des bornes du devoir
Depuis que je conseille à mes yeux de te voir.
Enfin dirois-tu pas en cet amour extréme
Que je suis trop discret444 ou jaloux de moy-mesme.

Agarite.

Si tes deportemens445 ressemblent446 tes discours*
990 Vrayment j’auray sujet de le dire tousjours, {p. 83}
Et jamais avec toy je n’auray de divorce*.

Policaste.

Mon Ame, le moyen447 que je prenne par force
Des faveurs* que l’Honneur* me permet librement.

Agarite.

Que tu sçais obtenir un baiser finement,

Policaste.

995 Agarite, j’entens* demeurer un quart d’heure
Sur ceste belle gorge.

Agarite.

Ha ! tu veux que je meure,
C’est trop en voilà plus que je ne t’ay promis.

Policaste.

Dieux ! que448 ne m’en as-tu davantage permis ?
Pourquoy ne passons449-nous jusqu’à la jouyssance.

Agarite.

1000 Amour ne seroit plus à l’aage d’innocence.

Policaste.

Estant comme je suis à l’aage de raison,
Il ne te pourroit faire aucune trahison.
{p. 84}

Agarite.

Les Amans font tousjours tant de belles promesses.

Policaste.

Je ne suis point* de ceux qui changent de Maistresses*.
1005 Si tu veux en ce point* des marques de ma foy*,
Je ne t’en puis monstrer autre part que chez moy.
Considere ces Tours dont l’assiette450 guerriere,
Resiste fortement au cours de la riviere,
Et de grace* dy moy, si tu vois ce Chasteau
1010 Se bouger tant soit peu pour451 la vague de l’eau.
Quand les flots raviront ceste forte muraille,
Tout ainsi qu’ils feroient une loge de paille452,
Jure que Policaste est un esprit* leger,
Et dy que pour un[e] autre il t’a voulu changer453.

Agarite.

1015 Lors qu’on demandera ceste Roche perduë,
Comme si dans ce fleuve elle s’estoit fonduë,
Appelle-moy volage, et sur le bord de l’eau
Accuse d’inconstance un debile cerveau.
{p. 85}

Policaste.

Bien que nous ayons tous le cerveau fort humide,
1020 Amour n’a point* en moy de siege plus solide :
Et pourtant je n’obtiens que le simple baiser
Que mesme aux inconstans on ne peut refuser.

Agarite.

C’est tout ce que je puis te donner à cette heure,
En attendant tousjours454 quelque saison meilleure.

Policaste.

1025 Ainsi nous esperons que les fleurs du Printemps
Feront naistre des fruicts au bout de quelque temps.

Agarite.

Les Dieux nous ayderont, allons je te supplie
Passer en quelque lieu nostre melancholie.455

Policaste.

Dans ce Parc où les Dains se promenent parfois
1030 Nous pouvons faire un tour à l’ombrage456 des bois.

ACTE IIII.

{p. 86}

Scene [IIII]. §

Le Roy, Medon, Phenice, le Pescheur.

Le Roy.

Nous voicy sur le lieu.

Medon.

Ha ! je cognoy* ma perte.
De ces mesmes habits ma fille estoit couverte457 :
Amis soustenez-moy, je tombe en pasmoison.

Phenice.

La douleur en ce corps fait l’effect* du poison,
1035 Pescheur cours vistement au bord de la Riviere,
Tes mains en un besoin458 te serviront d’Aiguiere459.

Le Pescheur.

Tenez voila de l’eau tant qu’il en peut tenir
Dans le creux de ma main.
{p. 87}

Phenice.

Faisons-le revenir.

Le Roy.

Oyseaux qui vous cachez dans les vieilles masures,
1040 Et cherchez vostre vie auprés des sepultures,
Quittez ces monumens. Venez tristes hibous460
Sur la rive des eaux vous plaindre comme nous :
Agarite est perduë et les Ondes coupables
M’ont privé de l’object* de ses beautez aymables ;
1045 J’esperois de la voir au lever du Soleil,
Et l’horreur de la nuict m’a caché son bel œil.461
O Ciel ! ô Terre ! ô Mer ! ô Ciel devois-tu luire
De tant d’astres malins462 ce soir-là pour me nuire ?
O Terre devois-tu priver de monument
1050 Celle que je demande à ce traistre Element ?
O Mer ! devois-tu463 pas engloutir tout ce fleuve
Qui d’un si beau sujet fait la nature* veufve.
Et vous tristes Rochers d’où naissent les ruisseaux,
Qui vont perdre leur nom dans l’abysme des eaux, {p. 88}
1055 Pourquoy d’un frein glacé n’arrestiez-vous leurs courses,
Ou ne les faisiez-vous remonter à leurs sources ?
Ha ! c’est qu’en ceste nuict si pleine de malheurs
Vous n’aviez pas moyen de retenir vos pleurs,
Mesme il semble à present que vostre dueil redouble,
1060 Et que de vos torrents la Riviere se trouble.
Mais ce n’est pas à vous, ô Rochers ! de pleurer,
Et ce n’est pas à vous, ô Vents de souspirer,
La tristesse n’agit qu’en un sujet passible464
Et c’est aux hommes seuls que le mal est sensible.
1065 Qu’on ne me peigne plus Amour comme un oyseau,
Depuis cet accident il nage dessous l’eau,
Si jadis il sortit d’une conque marine465
Il est allé trouver sa premiere origine.
Et dans ce desespoir se jettant sous les joncs
1070 Il a voulu donner ses aisles aux plongeons466.
Pescheur en cet endroit ne jette plus ta ligne : [ 89]
Purge plustost les eaux de toute herbe maligne,
Et croy que les poissons qui vivent dans leurs cours
Desormais en ce lieu seront autant d’amours,
1075 Pour toy467 n’afflige point* ce vieillard davantage,
Ne baigne plus son front de l’eau de ce rivage,
Oblige* moy468 Phenice : Ha ! tu le fais mourir.
Si sa fille en est morte on ne peut le guerir.
O riches* vestemens ! dont l’ornement superbe
1080 De honte et de regret se cache dessous l’herbe.
Je veux qu’à mon exemple on arrouse de pleurs
Ce fertile gazon qui vous469 couvre de fleurs.
Je vous tiendray tousjours ainsi que des reliques,
Et vous feray monstrer en nos festes publiques,
1085 Je vous enchasseray dans un riche* metal,
Et vous feray baiser à travers un christal.
Qu’on prenne ces habits qu’on les parfume d’Ambre470,
Et que tout de ce pas471 on les porte en ma chambre,
J’y veux voir Agarite, et là de tous costez,
1090 En sa belle Effigie adorer ses beautez. {p. 90}
Je veux que l’on luy dresse un beau lict de parade472,
Où de dueil et d’ennuy je devienne malade :
Mais le pauvre Medon est enfin revenu.
Dieux que ce mal de cœur vous a long temps tenu ?

Medon.

1095 Ha ! Sire, commandez s’il vous plaist qu’on m’emporte.

Le Roy.

Qu’on l’emmeine, pour moy473 la douleur me transporte.

ACTE IIII.

{p. 91}

Scene V. §

Corintie vestuë en dueil, Celidor en pelerin474.

Corintie.

Quel jour peut amener le Soleil qui nous luit475
Qui ne soit obscurcy de l’ombre de la nuit ?476
L’air peut-il estre calme où 477 mes pleurs continues
1100 Versent plus de Torrens qu’il n’en tombe des nuës ?
Le moyen478 qu’en ce lieu s’exhalent mes souspirs
Sans troubler à l’entour le rire des zephirs479,
Les champs qui sont ailleurs tapissez de verdure,
Souffrent* icy leur part des peines* que j’endure,
1105 Et les fleurs que mes yeux regardent par mespris, {p. 92}
Contractent la couleur des atours que j’ay pris.
Ce Boccage attristé du crespe que je porte,
D’un vestement de dueil couvre sa fueille morte.
La mort d’un voile obscur ombrage les buissons,
1110 Et pare les chemins de ses noirs Escussons :
En quel lieu480 je passe une image* tremblante
Me fait voir comme en songe une teste sanglante,
Aux champs et dans la ville un Esprit* me poursuit
Lizene massacré m’apparest chaque nuict
1115 Et sçachant que l’amour481 a commis cette offense
Contre mon propre sang, j’excuse son enfance.
Triste dueil falloit-il que ta noire couleur
Accusast un Amant482 d’avoir fait ce malheur ?
Si d’un drap si pesant je n’eusse esté chargée
1120 Celidor là dessus ne m’eut interrogée.483
Et je n’eusse pas sceu le crime qu’il a fait.
Crime, helas ! dont ses yeux m’ont plus que satisfait484.
Il faudroit qu’il eust eu la poitrine de Roche
Pour tuer celuy-là qui m’estoit le plus proche. {p. 93}
1125 Mais jamais par malheur il ne l’avoit cognu*,
Encore que chez nous il fut souvent venu.
Pour ce que485 ma beauté luy fut tousjours si chere,
Qu’il sembloit acheter486 l’absence de mon Frere.
Or bien que l’ignorance excuse tout peché,
1130 Il pense que le sien ne peut estre caché.
Sçachant que les Amans ne souffrent* qu’en l’absence487,
Il veut aller bien loing en faire penitence.
Hé Dieu ! n’est-ce pas luy, qui tenant un bourdon488,
Vient encore une fois me demander pardon ?
1135 En fin ce dessein* est d’aller en Terre saincte.

Celidor.

C’est là que j’ay conclu d’aller cueillir l’absynthe489
Qui par son amertume efface les pechez.

Corintie.

Ha ! je vous retiendray.

Celidor.

Helas ! ne me touchez
Que490 je ne sois purgé d’un meurtre detestable. {p. 94}

Corintie.

1140 L’ignorance et l’amour l’ont rendu pardonnable.

Celidor.

Tousjours est-ce commettre un enorme forfait
De rompre le sainct vœu qu’une personne a fait.

Corintie.

Accomplir celuy-cy c’est un crime bien pire.

Celidor.

Ne blasmes le conseil* qu’un bon Ange m’inspire.

Corintie.

1145 S’il faut que sur l’Amour un Ange soit vainqueur,
Vous ferez donc encore un meurtre dans mon cœur.

Celidor.

Cet Archer 491 qui n’aguere y faisoit quelques bresches,
Par dessous mon habit ne tire plus de flèches,

Corintie

Ce Chasseur qui souvent m’est venu visiter, {p. 95}
1150 Encore par les champs se fait-il redouter.

Celidor.

Croyez-moy ce Bourdon que j’ay pour toutes armes492
Ne me sert qu’à passer les ruisseaux de mes larmes.

Corintie.

Les miennes que vous seul pouvez faire cesser,
Font icy des Torrents que l’on ne peut passer.

Celidor.

1155 Adieu, vous ne pouvez m’empescher le passage,
Me deussé-je noyer493 commençant mon voyage.494

Corintie.

Tu n’iras guere loing sans m’avoir prés de toy,
Ton remords ne sçauroit te separer de moy.
Cruel* ! pourrois-tu faire une plus grande offense
1160 Que me priver ainsi de ta chere presence ?
Ne croy pas que je vueille attendre ton retour,
Je me sçauray servir des conseils* de l’Amour.
Si je me déguisois ? Dieux comme les pensées, {p. 96}
Nous viennent promptement aux affaires pressees.
1165 Je recevray dans l’ame un plaisir singulier
De le suivre par tout en jeune Cavalier,
J’esveilleray par fois son humeur* solitaire,
Et puis en temps et lieu je luy diray l’affaire,
C’est le meilleur moyen que je puisse trouver :
1170 Au reste d’accident495 il n’en peut arriver :
Je puis en peu de temps dresser mon equipage496,
Et sans estre cognuë* entreprendre un voyage.
Allons, je me resous de497 partir promptement,
Et ne veux differer ce dessein* d’un moment.

ACTE IIII.

{p. 97 ; G.}

Scene VI. §

Le Roy furieux*.

1175 Traistres 498 sortez d’icy, mes fureurs*, et mes rages
Me servent-elles pas d’Officiers et de pages* ?
Voulez-vous par despit irriter vostre Roy ?
Laissez faire l’amour, je ne suis plus à moy.
Je deteste499, j’enrage. Ha ! Dieux ! je desespere,
1180 Que500 le Ciel contre moy ne se met en colere ?
Que la Terre ne s’ouvre, et qu’au bruit* de mes cris
Je ne fay souslever tous les malins Esprits* ?
Engeance de Sorciers ! Fantosmes effroyables,
Qui nous faites haïr les objects* plus aimables,
1185 Venez m’empoisonner de fiel et de rancœur,
Et chassez le Tyran* qui regne dans mon cœur.
Faites moy confesser en l’ardeur qui m’enflame, {p. 98}
Que je n’ay plus d’amour qui ne soit tout de flame* !
Demons, ouvrez le sein d’un Monarque amoureux,
1190 Et faites y l’Enfer d’un Prince malheureux.
Tenez, le voilà prest, accourez je vous prie ;501
Mais ces Monstres cruels* ont peur de ma furie.
Foudre, Gresles, Esclairs, Quoy ! n’estes vous là haut,
Que pour faire combattre et le froid et le chauld ?
1195 N’osez-vous me frapper ? faut-il que mes blasphemes,
Et mes cris insolens irritent les Dieux mesmes ?
Faux Dieux que les Mortels ont formé de leurs doigts
Là haut comme icy bas ils vous ont fait de bois.502
Puisque pas un de vous n’est sensible à l’outrage
1200 Que vomit503 contre luy ma furie et ma rage… {p. 99}
Ha ! c’est icy le trosne où la Divinité
Ne souffre* que je vive avec impunité.
Mais, ô saincte Beauté, que seule je reclame,
Contente* toy du corps, et ne puny mon ame.
1205 Helas ! que504 te sert-il de me voir insensé505,
Te suffiroit-il pas de me voir trespassé,
Si du mal que je sens tu n’es pas satisfaite,
Puny, puny de mort la faute que j’ay faite
Traite moy, je te prie, avec plus de rigueur,
1210 Et ne me laisse plus si long temps en langueur.
Las ! je me plains en vain, celle que je regrette,
Animeroit506 plustost cette idole muette,
Et je verrois plustost son corps ressuscité
Que je ne flechirois son esprit* irrité.
1215 Cruelle*, si507 faut-il que je te tesmoigne encore,
Quel pouvoir a sur moy ton ombre508 que j’adore,
Ma bouche baisera ce chef-d’œuvre parfaict,
Et benira la main de l’ouvrier509 qui l’a fait :
Mes yeux contempleront cette belle effigie,
1220 Où l’art semble avoir fait quelques traicts* de magie,
Figurant510 ma Deesse avec tant de rapport511
Qu’on croit mesme de prés que c’est elle qui dort. {p. 100}
O divine Beauté ! depuis que tu reposes
On n’a point* veu mourir les œillets ny les roses,
1225 Ton front majestueux, ton visage vermeil
Conservent leur beau teint en dépit du sommeil,
Et je croy que l’amour n’a fermé ses paupieres
Que pour mieux eviter leurs œillades meurtrieres512,
Quand ma belle perdit la lumiere des Cieux513
1230 Il fit cette figure* aggreable à mes yeux,
Croyant que son idée514 emprainte en cette image*
Pourroit aucunement515 reparer ce dommage.
Autre516 qu’Amour n’a fait un ouvrage si beau,
Il suivit tout exprés Agarite sous l’eau,
1235 Afin de rapporter sa chevelure blonde,
Que naguere en plongeant il a sauvé de l’onde.
Beaux cheveux qui sçauroit que vous fustes jadis
Les cheveux du Soleil croiroit ce que je dis,
Qui verroit en ce lieu comme je vous adore,
1240 Verroit idolatrer les atours de l’Aurore,
Il seroit amoureux de tout ce que je voy, {p. 101}
Mais ce mol517 entretien est indigne d’un Roy,
O paroles de femme, un homme de courage*
Se deut-il eschaper a518 tenir ce langage* ?
1245 Brise519 là ce discours* et monstre que tu peux
Disposer ta raison à tout ce que tu veux.
Ne souffre* ce tiran* qui regne sur la terre
Et tasche desormais de luy faire la guerre.
Pauvre Prince desja ton courage* abbatu
1250 Pour complaire* à520 l’amour a trahy ta vertu*.
Tu n’avois dans l’esprit* qu’une bonne pensée
Et le meilleur remede à ton ame blessée*,
C’est de perdre le soin* de venir tous les jours
T’entretenir icy de tes folles amours521.
{p. 102}

Acte V. §

Scene premiere. §

Policaste, Agarite, en Page, Phenice, Amelise.

Policaste.

1255 Tant de braves522 Seigneurs que le Roy tient à gages,
Et que l’on voit suivis d’une troupe de Pages*,
Ne s’imaginent pas, me voyant523 à la Cour,
Que je mene avec toy la prudence524 et l’amour,
Si mon dessein*estoit seulement de paroistre525, {p. 103}
1260 La sottise et l’orgueil me feroient mieux connoistre*,
Le vice a plus de train que non pas la vertu*,
Chacun de ses couleurs desire estre vestu526,
Tel pour faire le brave527 en bonne compagnie,
Engage528 sa Noblesse et vend sa Baronnie,
1265 Et souvent la plus part de tous ceux que tu vois
Se vient faire de feste529 à la suitte des Rois :
Mais c’est pitié de voir que tant de volontaires530,
Au lieu de s’advancer 531 y font mal leurs affaires,
Je ne m’estonne* pas si le monde s’en rit,
1270 Il n’est parmy les grands que d’avoir de l’esprit*,532
J’ay par tout des ressors dont je fay des merveilles*,
Et si533 je ne fay rien que tu ne me conseilles.
Amour en soit loüé, c’est luy qui dans tes yeux
Me monstre les moyens de passer en tous lieux,
1275 N'agueres qu’534 avec toy j’estois à la Campagne,
Dedans ce beau Chasteau, que la Riviere bagne535,
Le Dieu que nous servons536 me montroit les détours,
Et les chemins secrets* pour sortir de nos tours. {p. 104}
Il m’a dit le premier cette nouvelle heureuse,
1280 Que le Roy languissoit d’une fiévre amoureuse,
Et m’a fait esperer, qu’en luy donnant secours,
Je verrois à la fin réussir mes amours :
Tant est537 que j’ay songé538 cette noble furie539,
Par quelque beau secret* pouvoir estre guerie.
1285 J’ay pensé qu’arrivant dans la chambre du Roy,
Il nous pourra tous deux regarder sans effroy,
Et qu’il perdra l’amour d’une muette idole540,
Si je puis seulement luy dire une parole.
Qu’en dis-tu ? Si je puis le remettre en santé.541

Agarite.

1290 Vous serez plus heureux que vous n’avés esté.

Policaste.

La plus grande faveur* que le Roy me peut faire,
Dépend de t’espouser.

Agarite.

C’est le juste salaire
Que j’attends d’un Seigneur de vostre qualité.

Policaste.

Page*, vous m’alleguez vostre fidelité*.
1295 Quoy que le vermeillon vous monte sur la face, {p. 105}
Encore en ce discours* vous avez bonne grace*542.

Agarite.

Me voulez-vous long temps gausser de la façon
A cause qu’à543 present je ressemble un garçon.

[Policaste.]

Agarite, chacun fait l’amour544 à sa guise,
1300 Et l’on doit trouver bon qu’ainsi je te déguise.

Agarite.

Mais direz-vous au Roy qui je suis ?

Policaste.

Je diray,
Si je m’y voy contraint, ce que j’adviseray.
Ce pendant je voudrois avoir trouvé Phenice,
Je suis bien asseuré que sçachant l’artifice
1305 Dont je me veux servir, il nous feroit entrer.

Agarite.

Cet honneste Escuyer nous le pourra montrer.

Policaste.

Dieux ! faites réussir cette haute entreprise.
C’est luy-mesme, il conduit la Princesse Amelise :
Allons le salüer.
{p. 106}

Agarite.

Je vous suis.

Policaste.

Monseigneur.
1310 J’interprete déja ce rencontre* à bon-heur,
En ce Palais Royal, le dessein* qui m’ameine,
Est de guerir le Roy, vous donnant une Reine

Phenice.

Si vous avez moyen de le desabuser,
Voicy bien la Beauté qu’il pourroit espouser,
1315 On ne sçauroit trouver un party plus sortable
Pour un Roy si puissant, mais, chose epouvantable !
Il est si furieux* qu’on ne le peut tenir.545

Policaste.

Dites-moy, s’il vous plaist, d’où son mal peut venir.

Phenice.

D’un amour déreglé, maudite resverie,
1320 Qui par aucun secret* ne peut estre guerie.

Policaste.

Cet amour déreglé, qui luy passe en fureur*,
D’ordinaire provient d’une divine erreur,
Et ne se guerit point* comme une maladie, {p. 107}
Dont l’assoupissement rend nostre ame étourdie.
1325 Les fièvres, dans nos corps, s’engendrent des humeurs*,
Mais telles passions* s’engendrent de nos mœurs546:
De sorte que ce mal, que vous nommez furie,
Procede d’une belle, et noble intemperie547.
Et jamais il ne faut estimer insensé
1330 Celuy-là que l’Amour de ses traits* a blessé*.
Veu qu’un mal qui provient d’une cause divine
Comme un bien* souverain, porte548 sa medecine.

Phenice.

Si le Roy vous oyoit quelque temps discourir,
Pour le seur vos raisons le pourroient bien guerir.

Amelise.

1335 Encore549 pour venir à bout de cette cure,
Quel secret* sçavez-vous en toute la Nature* ?

Phenice.

Il nous le pourra dire en un lieu moins suspect,
Où nous le traitterons avec plus de respect.
On ne sçauroit icy recevoir la Noblesse,
1340 Selon qu’elle merite550, à cause de la presse*.
Entrons dans le Palais. {p. 108}

Amelise.

Venez m’entretenir,
Du loüable dessein* qui vous a fait venir.

ACTE V.

Scene II. §

Corintie, en cavalier, Celidor [,] en pelerin.

Corintie.

Mon Amant doit passer au coin de ce Boccage,
En ce lieu je pourray le guetter au passage,
1345 Cet Ormeau que je voy, de Lambrusches551 couvert,
Me peut mettre à l’abry de552 son fueillage vert.

Celidor.

En fin, m’accoustumant à baiser les fontaines,
J’étancheray ma soif de leurs eaux souveraines553.
Et me desalterant de leur fraische liqueur, {p. 109}
1350 J’amortiray le feu* que je sens dans le cœur.
Je me trompe, les eaux n’augmentent que ma braise,
Et mon amour renaist des Nymphes que je baise.

Corintie.

Demeure, Pelerin, dans ce bois écarté,
Un jeune homme se plaint que tu l’as maltraitté.

Celidor.

1355 Genereux554 Cavalier, à tort on me soupçonne,
Croyez-moy, dans ce bois je n’ay trouvé personne.

Corintie.

Je te croy, Celidor, et je te parle ainsi,
Afin tant seulement555, de t’arrester icy.
Ne fay pas l’étonné*, tu cheris Corintie,
1360 Ta flame* dans cette eau ne s’est point* amortie,
Tu ne t’en peux dédire.

Celidor.

Il est vray, je l’ay dit
A l’Echo.
{p. 110}

Corintie.

Tu voulois qu’elle556 te respondit,
Mais en cet entretien ma voix l’a prevenuë.

Celidor.

Helas ! pourquoy dés lors ne vous ay-je cogneuë* ?

Corintie.

1365 Pourveu que je t’emmeine, il n’importe.

Celidor.

Vrayment.
Je vous suivray par tout en qualité d’Amant,

Corintie.

Ainsi j’ay le pouvoir de rompre ce voyage,
Où tu voulois passer le meilleur de ton aage :
Tu confesses qu’Amour n’exauce point* de vœux
1370 Contraires à celuy que nous fismes tous deux.

Celidor.

Que vous m’avez surpris557 d’une façon estrange*,
Il faut que mon humeur* à la vostre se range,
Un pauvre Pelerin ne peut aller plus loing,
Voyant un Cavalier qui vient l’épée au poing.

Corintie.

1375 Ta volonté suffit, les Dieux pour une offense,
Sont déja satisfaits aussi tost qu’on y pense. {p. 111}

Celidor.

Helas ! vous dites vray, les Dieux ont eu pitié,
Et de nostre fortune*, et de nostre amitié* :
Mais que vous me plaisez d’estre ainsi déguisee.

Corintie.

1380 Pour rompre ton dessein*, je me suis advisee
D’errer à l’advanture*, ainsi que ces guerriers
Que nos vieux Amadis558 couronnent de lauriers.

Celidor.

Donc pour les imiter, icy tout nous convie
De559 gouster les douceurs d’une paisible vie :
1385 Sans passer plus avant560 il nous faut reposer,
Et prendre l’un de l’autre un amoureux baiser :
Ha ! que je sens de mal en cette solitude !

Corintie.

Tout ce mal ne sera qu’un peu de lassitude,
Vous avez beu trop chaut, vous avez trop marché,
1390 Mais vous ne serez pas demie heure561 couché,
Que vous serez guery.
{p. 112}

Celidor.

Soustenez-moy, je pasme.

Corintie.

Hé, Dieux ! entre mes bras voulez-vous rendre l’ame.
Il ne tient pas à moy de vous bien secourir,
Pourquoy, sans me tuer, vous laissez-vous mourir ?

Celidor.

1395 Ne vous effrayez point*.    

Corintie.

D’où vient cette foiblesse,
Qui vous rend si defait ?

Celidor.

Peu de chose562 me blesse*,
Et toutefois mes sens me vont abandonner,
Si je n’ay le plaisir de vous deboutonner.563

Corintie.

Je vous entends*, vos yeux meurent de jalousie.

Celidor.

1400 Pour ne vous point* mentir, j’ay dans la fantaisie564
De vous prendre au collet, et d’ouvrir ce pourpoint565
Pour voir à découvert ce que je ne voy point*. {p. 113 ; H.}

Corintie.

Est-ce que vous doutez que je sois Corintie ?

Celidor.

Non, mais vous m’en cachez la plus saine partie.

Corintie.

1405 Pelerin, je connois* quel est vostre dessein*.

Celidor.

Suis-je pas bien devot, d’aimer tant vostre sein ?

Corintie.

Alors qu’il566 sera temps d’entrer en jouïssance,
Des biens* que la Nature* a mis en ma puissance,
Et lors qu’en mesme lict on nous fera coucher,
1410 Je t’abandonneray ce que j’ay de plus cher,
Ce pendant567 aimons-nous.

Celidor.

Ha ! que ce temps me dure568 ?
Et qu’il fait bon icy nous coucher sur la dure569.

Corintie.

Nous n’avons point* de droit* sur les terres d’autruy.
Debout, il nous faut rendre à la Cour aujourd’huy.
{p. 114}

Celidor.

1415 Las ! sans vous obeïr, le moyen570 que je vive ?
Allons, puis qu’il vous plaist, il faut que je vous suive.

Corintie.

Sans toy, mon cher Amant, je pourrois m’égarer,
Avec toy le chemin ne me sçauroit durer.

ACTE V.

{p. III.}

Scene derniere §

Le Roy, Policaste, Amelise, Phenice, Agarite, Medon, l’exempt, Celidor, Corintie.

Le Roy.

En fin cette Beauté, dont je suis idolatre,
1420 A changé ma fureur* en une humeur* folastre,
Je ne sens plus en moy ce transport571 furieux*,
Qui me venoit de voir572 son pourtrait glorieux*573,
Ma passion* n’est plus dans la melancolie, {p. 115}
Et mon amour n’est plus qu’une douce folie,
1425 Qui porte mon esprit* à parler seulement,
A des choses qui n’ont, ny sens574, ny mouvement.
Ainsi dessus ce lict mon ame s’imagine
Qu’elle adore en essence une Beauté divine,
Et tout autour de moy je ne voy point* d’objet*,
1430 Que575 pour m’entretenir sur un si beau sujet.
O Divine Effigie, où l’humaine industrie576
A fait ce qu’elle a pû pour mon idolatrie,
Trouve bon qu’un Pecheur, et qu’un pauvre Mortel
T’esleve sur ce lict, comme sur un Autel.
1435 Et toy, divin Esprit*, belle Ame que j’honore,
Puissance que je crains, Deesse que j’adore,
Cependant577 qu’à genoux j’admire ton Pourtrait,
Fay que d’aucun des miens je ne sois point* distrait.
Icy puisse le Ciel respandre tant de Baume,
1440 Qu’il soit en Orient p[l] us cher qu’en mon Royaume :
Icy brusle tousjours tant de Myrrhe578 et d’Encens,
Que l’on flaire du Ciel les odeurs que je sens,
Comme si l’on avoit parfumé toutes choses {p. 116}
De l’essence des lys, et de celle des roses.
1445 O beau visage aimé d’un Prince malheureux,
Ha ! vraiment ton bel œil ne m’est plus rigoureux.
Je te trouve aujourd’huy plus beau579 que de coustume ;
Une plus noble580 flame* en mon ame s’allume,
Et mon cœur est épris de tant de Majesté
1450 Que je voy sur le front d’une Divinité.
En toy je ne croy plus adorer une idole :
Et si tu me respons une seule parole,
Je croiray qu’à ce coup*, pour m’oster de581 soucy*,
Une belle Deesse est descenduë icy.
1455 Je croiray que l’Amour anime cet albastre,
Et n’invoqueray plus une image* de plastre.
Ha ! si tu me disois un seul mot, je pourrois
M’en prevaloir beaucoup dessus les autres Rois :
Mais, helas ! t’en prier, c’est faire une insolence,
1460 Ta Majesté veut estre adorée en silence.

Policaste.

Il est temps de parestre.

Phenice.

Allons l’entretenir.

Le Roy.

O Dieux ! elle se leve , elle me veut punir, {p. 117}
Méchant ! j’ay prophané ce beau lict de parade.

Policaste.

Quoy ! Sire, craignez-vous de mourir d’une œillade,
1465 Où courez-vous ainsi ? cette chaste beauté
Ne deut582 pas faire peur à vostre Majesté.

Amelise.

Sire, me voicy preste à tout ce que vostre ame
Peut jamais desirer d’une pudique Dame.

Policaste.

L’image* que vos yeux adoroient cy devant,
1470 Fut-il583 jamais si beau que ce portrait vivant ?

Le Roy.

Confus d’étonnement*, et ravy de merveille*,
Je ressemble à celuy qui d’un songe s’eveille :
Ha ! quand elle dormoit, je disois bien alors
Que la Grace* et l’Amour animoient ce beau corps.

Amelise.

1475 Apres l’evenement* d’une feinte* subtile,
Celle qui sur un lict paroissoit immobile,
A repris la parole, et vous offre à present
Ce que le cœur disoit, la langue se taisant.

Phenice.

Sire, qu’en dites-vous, de pareilles Princesses {p. 118}
1480 Feroient-elles pas honte aux plus belles Deesses ?

Le Roy.

Phenice, as-tu trouvé ce merveilleux* secret*
Pour chasser de mon cœur un amour indiscret584,
Et pour éteindre en moy cette flame* illicite
Qui n’a pû s’amortir en la mort d’Agarite ?

Phenice.

1485 Sire, ce Gentil-homme a luy-mesme trouvé
Le secret* que sur vous nous avons éprouvé :
Mais afin de vous dire encore mieux sa feinte*,
Pour vous oster l’amour d’une figure* peinte,
Et pour vous faire aimer Amelise en son lieu,
1490 Il a fait ce qu’à peine auroit pû faire un Dieu :
Il nous a conseillez de vous faire connoistre*
Qu’il ne faut se troubler de ce qui ne peut estre ;
Et vous me permettrez de vous representer,
Qu’Agarite icy bas ne peut ressusciter :
1495 Mesmes 585 pour ne frustrer cette amour excessive
Qui vous est demeurée en l’imaginative586,
Nous avons trouvé bon de surprendre vos yeux
Par un autre sujet qui vous plaist déja mieux.
Sire, pensez à vous, et quand bien Agarite {p. 119}
1500 Retourneroit au monde avec plus de merite,
Songez que sur vous-mesme il faut estre absolu587
Pour éteindre le feu* d’un amour dissolu.
En fin, puis qu’on a mis Amelise en sa place,
Avec autant d’appas*, avec autant de grace*,
1505 Ne l’éconduisez point* par un honteux refus.

Le Roy.

Las ! tu m’en as trop588 dit pour me rendre confus,
Je reconnois ma faute, et j’en porte la peine*,
De n’oser voir en face une si belle Reine :
Car, à ne point* mentir, j’ay deu589 considerer
1510 Qu’aux plus belles du monde on la doït preferer ;
De590 ma part je consens que591 la foy* mutuelle
Confirme l’amitié* que je nouë avec elle.

Phenice.

C’est le commun souhait de tous les gens de bien*,
Les Dieux vueillent unir vostre cœur et le mien.

Le Roy.

1515 Madame, le party vous est-il agreable,
Pour moy je n’en sçay point* qui me soit plus sortable.

Amelise.

Sire, le bon plaisir de vostre Majesté
Agit absolument dessus ma volonté. {p. 120}

Le Roy.

Ha ! que cette parole a de grace* en la bouche
1520 D’une belle Princesse, et digne de ma couche.592
Peuple, resjouy 593 toy, l’allegresse, et la paix
Font un nœud que la mort ne defera jamais 
Pour toy, qui m’as guery, je te donne parole,
Mais parole d’un Roy plus ferme que le Pole594,
1525 De te recompenser ainsi que tu voudras,
Et mesmes si tu veux un Sceptre, tu l’auras.

Policaste.

De charges, et d’honneurs*, mon ame est assouvie,
Je voudrois contenter* mon amoureuse envie.

Le Roy.

Parle donc, et choisi quelque noble party :
1530 On passera par tout où j’auray consenty.595

Policaste.

Si quelqu’un596 d’entre nous vous montroit tout à l’heure597
Cette jeune Beauté que tout le monde pleure,
En qualité d’époux, la pourroit-il avoir.

Le Roy.

Il faudroit que les Dieux nous la fissent revoir.

Policaste.

1535 Cette affaire pourtant, n’est pas fort malaisee : {p. 121}
Car la belle Agarite est ainsi deguisee.

Le Roy.

O Cieux ! qu’598auparavant ne m’en suis-je apperceu ?
Toutefois je me suis heureusement déceu*,
Et je me resjouïs qu’une amitié* si forte,
1540 Face ressusciter une personne morte.

Agarite.

Sire, je le cheris d’un amour conjugal,
Et luy ne trouve point* de party plus egal.

Le Roy.

O merveille* d’Amour ! ô joyeuse nouvelle !
Le Ciel vueille599 benir vostre couple fidelle*.
1545 Finissez avec moy vos amoureux tourmens*,
Jouïssant du repos qu’attendent les Amans.
Qu’on appelle Medon, que mon peuple la voye,
Et que toute la ville en600 fasse feu* de joye601.
Ha ! vraiment dans ma Cour il n’est point* de Seigneur,
1550 Qui ne voulut avoir un tel Page* d’honneur*.

Policaste.

Sire, je vous promets qu’elle fut tousjours sage,
Et qu’elle l’est encore en cet habit de Page* : {p. 122}
Cent fois entre ses bras j’ay demeuré vaincu !
Mais le frere et la sœur n’auroient pas mieux vécu.

Le Roy.

1555 Agarite en sera davantage estimee,
En cela tu fais voir comme tu l’as aimee.
Un amour débauché ne sçauroit prosperer,
Les plaisirs dissolus ne peuvent pas durer,
Et sont comme des fruits que par force l’on cueille,
1560 Ou que le vent abbat auparavant602 la fueille ;
Au contraire l’amour qui cede à la raison,
Ne craint point* la rigueur de l’arriere saison,
Semblable à l’oranger603, dont la fueille ne tremble
Que pour donner des fleurs, et des fruicts tout ensemble.

Medon.

1565 Ha ! Sire, montrez-moy ma fille.

Le Roy.

La voicy.

Agarite.

Hé ! mon Pere, prenez vostre fille à mercy.604

Medon.

Mon Enfant, leve-toy, j’excuse ta jeunesse,
Qu’a voulu gouverner mon avare viellesse. [ 123]

Le Roy.

Ce n’est pas tout, il faut la pourvoir promptement,
1570 Ce brave Gentil-homme est son fidel* Amant.

Medon.

Les Dieux en soient loüez.

Policaste.

Je meurs d’impatience,
De passer avec vous cette heureuse alliance.

Le Roy.

J’approuve cet accord, mais je pense tousjours
Aux effets* arrivez dans vos longues amours,
1575 Ami, je m’en étonne*, il faut que je medite
Sur ce qu’ont fait les Dieux pour l’Amour d’Agarite.
Je veux penser comment nous fusmes tous déceus* ;
Laissez-moy quelque temps ruminer là dessus.

L’exempt.

Je pense que ces gens qui heurtent à la porte,
1580 Sont de ceux qui croyoient qu’Agarite fut morte.

Corintie.

Estrangers*, nous venons pour voir sa Majesté.
{p. 124}

L’exempt.

Entrez, et vous tenez seulement à costé.

Celidor.

Il nous faut demeurer en un profond silence.

Le Roy.

La fortune* et l’amour sont en juste balance,
1585 Je ne sçay que juger* de tant d’évenemens*
Qui traversent ainsi les plaisirs des Amans,
Pourtant, puis que je voy que les Dieux nous benissent,
Et que pour mesme fin nos volontez s’unissent,
Ma Reine, de rechef je vous donne ma foy*.

Amelise.

1590 Sire, dessus mon cœur vous serez tousjours Roy.

Le Roy.

Dites qu’en vos beautés je conqueste605 un Empire,
Et qu’en606 terre il n’est plus de Couronne où607 j’aspire.
Escoute voyageur, possible608 tu verras
Tout ce que l’Ocean renferme de ses bras,
1595 Quand tu feras le tour de la terre et de l’onde,
Vante toy d’avoir veu le plus grand Roy du monde.

Celidor.

Sire, pardonnez-moy, je seray prés de vous,
Celidor se plaist trop en un regne si doux. {p. 125}

Le Roy.

Ravy d’étonnement*, croiray-je ce miracle,
1600 Ay-je oüy Celidor, ou la voix d’un Oracle ?
Hé, Dieux ! en quel habit te viens-tu presenter ?

Celidor.

Je serois trop long temps à vous le raconter,609
Vous sçaurez à loisir toutes mes advantures*,
Cependant, si je suis entre vos Creatures,
1605 Celuy que dessus610 tous vous avez plus611 chery,
Donnez ce Cavalier à vostre favory*.

Corintie.

Sire, sous tel habit vous voyez une Amante.

Le Roy.

Dieux ! mon étonnement* de plus en plus s’augmente,
Je croy qu’en ma faveur* le Ciel fait tout cecy,
1610 Et que tous les Amans se trouveront icy.

Corintie.

Que vostre Majesté, s’il luy plaist, me permette
D’espouser aujourd’huy celuy que je souhaite.

Le Roy.

Approche, Cavalier. Pelerin, le sainct noeu
Que je fais entre vous, t’excuse de ton vœu.612 {p. 126}
1615 Or sus613, que tout mon peuple, et toute ma Noblesse
Prepare614 un Carrousel615 à ma Belle Princesse,
Que l’on nous mene tous dans un Char triomphant,
Où l’Amour soit assis, non pas comme un enfant :
Mais comme un jeune Roy que la presse* environne,
1620 Lors qu’en ceremonie on luy met la Couronne.

FIN

PRIVILEGE DU ROY. §

Louis, par la grace de Dieu, Roy de France & de Navarre, A nos amez & feaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement de Paris, Roüen, Tholoze, Bordeaux, Rennes, Aix, Dijon, Grenoble, Metz, Prevost dudit Paris, Seneschaux de Lyon, Poictou, Anjou, Baillifs, Prevosts & tous autres nos justiciers & Officiers qu’il appartiendra, Salut. Nostre bien amé François Targa, Marchand Libraire de nostre bonne ville de Paris, nous a fait remontrer qu’il a nouvellement recouvré un Livre, intitulé, Agarite, Tragi-Comedie, faite par le sieur Durval, lequel il desireroit imprimer & mettre en vente. Mais il craint qu’aprés les frais qu’il a déja faits, & qu’il luy convient faire pour la perfection dudit Livre, quelques autres Imprimeurs & Libraires ne se voulussent ingerer de l’imprimer, & mettre en vente, & le frustrer par ce moyen du fruict qu’il espere de son travail, Nous requerant tres-humblement nos Lettres à ce necessaires. A ces causes, Nous avons audit exposant, permis & permettons par ces presentes, de faire imprimer, vendre, & distribuer ledit Livre pendant le temps & espace de six années à compter du jour qu’il sera parachevé d’imprimer. Pendant lequel temps Nous avons fait tres-expresses inhibitions & defenses à tous Imprimeurs & Libraires de nostre Royaume, & à toutes autres personnes, de quelque qualité & condition qu’ils soient, d’imprimer, ou faire imprimer, vendre, ou distribuer ledit Livre, sans le congé de l’exposant, Sur peine aux contrevenans, de cinq cents livres d’amende, & confiscation des exemplaires qui se trouveront imprimez, & mis en vente au prejudice des presentes. Voulons en outre qu’en mettant au commencement, ou à la fin de chacun desdits livres autant de cesdites presentes, ou l’extraict d’icelles, qu’elles soient tenuës pour signifiées et venuës à la cognoissance de tous. A la charge de mettre deux exemplaires de chacun dudit livre en nostre Bibliotecque, gardée aux Cordeliers de nostre bonne ville de Paris, & une autre és mains de nostre tres-cher et feal le Sieur Seguier, Chevalier, Garde des Sceaux de France, avant les exposer en vente, à peine d’estre décheu du present Privilege. S i vous mandons que de ces presentes vous ayez à faire jouïr plainement, & paisiblement ledit exposant, et au premier nostre Huissier, ou Sergent sur ce requis, faire pour l’execution desdites presentes, tous exploicts requis & necessaires sans pour ce demander aucun congé & permission et nonobstant Clameur de Haro, chartres Normande, prise à partie, & lettres à ce contraires. Car tel est nostre plaisir. Donné à Paris, le treiziesme jour de Mars, l’an de grace mil six cens trente cinq, et de nostre regne le vingt-cinquiesme.

Par le Roy en son Conseil.

Signé
FARDOIL
.

Achevé d’imprimer le deuxiesme jour de juin mil six cens trente-six.

Les Exemplaires ont esté fournis en la Bibliotheque du Roy, & à Monseigneur le Chancelier.

Lexique §

Liste des abréviations :

– [A] : Dictionnaire de l’Académie française, 1694.
– [C] : G. Cayrou, Dictionnaire du français classique. « La langue du XVIIe siècle », 2000.
– [F] : A. Furetière, Dictionnaire universel, 1690.
– [R] : P. Richelet, Dictionnaire françois, 1680.
ADVANTURE (n.f.)
« Accident, ce qui arrive inopinément en bien ou en mal. » [C]
V. 684968, 1603.
« Hasard » [C]
V. 1381.
AMITIE (n.f.)
« Grâce, faveur, plaisir » [R],
V. 41.
« On le dit encore en matière d’amour » [F]
V. 138, 468, 610, 1378, 1512, 1539.
APPAS (n.m.)
« Amorce, charme. Ce qu’on emploie pour gagner ou attraper quelqu’un » [R]
V. 102, 479, 1504.
BARBARE (n.m.)
« [Les barbares étaient] ceux qui avaient de la rudesse dans leurs manières ou qui pechoient contre la pureté et les règles du langage : mais la ferocité et la grossiereté étaient des vices naturels aux hommes qui ne connoissaient que les sentiments que la nature inspire presque à tous les animaux » [R], ce terme signifie ici surtout « étranger qui est d’un pays fort éloigné » [F]
V. 200.
(adj.) : « Cruel, impitoyable, qui n’écoute point la pitié ni la raison »
V. 956.
BIEN (n.m.)
« Mérites, qualités » [C]
V. 1408.
« Toutes sortes de possessions et de richesses » [F]
V. 276.
« Bonheur » [A]
V. 252, 382.
« Joie » [A]
V. 465, 527, 1332.
« Homme, gens de bien » : « Homme(s) généreux » [F]
V. 290, 1513.
BLESSER (v.)
« Frapper, toucher profondément. Se dit figurément en matière d’amour. Il est du style poétique, il se dit d’ailleurs avec ce sens très fort de tous les sentiments vifs ou tristes dont un homme peut être atteint (…) » [C]
V. 1252, 1330, 1396.
BLUETTE (n.f.)
« Petite étincelle de feu » [F]
V. 487, 747.
BRUIT (n.m.)
« Sons » [F]
V. 550, 723734829, 1181.
« Il signifie une sorte de nouvelle qui se dit et qui court » [R]
V. 196, 582.
CHANGE (n.m.)
« En poësie il est plus usité qu’en prose dans la signification de changement. Cependant il ne s’en faut servir que le plus rarement qu’on peut, et à moins qu’il ne soit dans quelque façon de parler, belle ou jolie » [R]
V. 652.
CHARME (n.m.)
« Ce qui nous plait d’une façon extraordinaire » [F]
V. 24, 486.
CHARMER (v.)
« User de sortilèges et de charmes » [F]
V. 56, 525, 744.
COMPLAIRE (v.)
« Se rendre agréable à quelqu’un en déférant à ses volontez et à ses sentiments » [F]
V. 79, 192, 366, 1250.
CONNOISTRE (v.)
« Savoir » [F]
V. 207, 482, 740, 944, 956, 1031, 1125, 1405, 1491.
« Avoir fréquenté le monde, avoir de grandes expériences de quelque choses » [F]
V. 431.
« Découvrir, faire voir ce que l’on est » [F]
V. 690, 1260.
« Reconnaître » [C]
V. 795, 798, 1172, 1364.
Connaîstre mal : « méconnaître » [C]
V. 408.
CONSEIL (n.m.)
« Dessein réfléchi, décision calculée, parti fermement pris » [C]
V. 547, 1162.
« Signifie quelques fois, Résolution » [F]
V. 536.
« Assemblée de notables, personnes ou officiers pour délibérer sur les affaires publiques, ou pour juger les différents des particuliers (…) », il s’agit sans doute ici du conseil des depesches, conseil « particulier qui se tient dans la chambre du Roy (…) » [F]
V. 265, 289.
« Secret de la providence divine » [F]
V. 1144.
CONSEILLER (n.m.)
« Ministre (…), celui qui donne conseil » [F
V. 286.
CONSULTER (v.)
« Réfléchir, hésiter » [C]
V. 759.
« Conférer ensemble, délibérer » [A]
V. 772.
CONTENTEMENT (n.m.)
« Plaisirs, joyes mondaines » [F]
V. 621.
« Satisfaction qu’on a de quelque chose » [F]
V. 170, 377.
CONTENTER (v.)
« Satisfaire quelqu’un, le rendre heureux ou content, soit en paroles, soit en argent » [F]
V. 202, 480, 1528.
« Donner ce qui est propre pour satisfaire ; contenter les passions, les satisfaire » [F]
V. 117.
« Suffire » [F]
V. 278, 1204.
COUP (n.m.)
« Acte frappant, imprévu, se dit aussi des actions héroïques, hardies et extraordinaires, soit en bien, soit en mal » [C]
V. 597, 871.
« Accidents extraordinaires qui sont des effets de la Providence, de quelque cause inconnue, de la fortune, du hasard » [F]
V. 889, 890.
A ce coup : « Cette fois, pour cette fois » [C]
V. 466, 740, 1453.
COURAGE (n.m.)
« Cœur comme siège du sentiment, passion, mouvement » [C]
V. 1243, 1249.
« Affection, ardeur, zèle sans idée de fermeté à braver le péril, la souffrance » [C]
V. 441, 907.
CRUEL (adj.)
« Qui ne respond pas bien aux cageolleries qu’on luy fait » [F]
V. 1159, 1215.
« Qui est barbare, inhumain, qui aime à tuer, massacrer, tourmenter les autres hommes » [F]
V. 212, 1192.
« Celle qui ne fait nulle faveur » [R]
V. 184, 787.
DECEU (adj.)
« Trompé » [F]
V. 1538, 1577.
DESOBLIGER (v.)
« Faire quelque déplaisir à quelqu’un, quelque incivilité, luy rendre de mauvais offices » [F]
V. 401.
DESSEIN (n.m.)
« Détermination, décision, entreprise » [C] ; « résolution » [A]
« Conception, plan » [C]
V. 554.
A dessein : « Exprès et à certaine intention » [F]
V. 367.
DISCOURS (n.m.)
« Raisonnement, réflexion » [C]
V. 989, 1296.
« Action (…) de raconter, par la parole orale ; exposé, récit » [C]
V. 173, 306.
« Signifie aussi entretien » [A]
V. 40.
« Propos, assemblage de paroles pour expliquer ce qu’on pense » [A]
V. 26, 518, 1245.
DIVORCE (n.m)
« Différend, querelle » [C]
V. 991.
DROIT (n.m.)
« Titre qu’on a pour posséder quelque chose ou y prétendre » [F]
V. 954, 1413.
A bon droit : « Adverbial, pour dire avec raison, avec juste cause » [F]
V. 255.
EFFECT/ EFFET (n.m.)
« Acte, réalisation, manifestation » [C]
V. 24, 578, 1034, 1574.
En effet : « Réellement » [A]
V. 78.
ENTENDRE (v.)
« Ouïr, écouter » [F]
V. 85, 160, 181, 441, 539, 550, 723, 740, 761, 773, 829, 831.
« Comprendre, pénétrer dans le sens de celui qui parle ou écrit » [F]
V. 10, 516, 922, 1399.
« Avoir de l’intelligence avec » [F]
V. 50.
« Avoir l’intention, prétendre » [F]
V. 801, 995.
ENNUI (n.m.)
« Douleur odieuse, tourment insupportable, violent désespoir » [C]
V. 928.
« Fâcherie, chagrin, déplaisir, souci » [F]
V. 458.
ESPRIT (n.m.)
« Souffle, âme » [C]
V. 46, 202, 320, 515, 789, 855, 1214, 1251, 1425, 1435
Et notamment « âme de personnes mortes » [R]
V. 1113.
« Intelligence » [C]
V. 51, 125, 389, 1270.
« Cœur » [C]
V. 1013.
« Au pluriel, ce sont de petits corps légers, chauds et invisibles, qui portent la vue et le sentiment dans les parties de l’animal » [A]
V. 1182.
ESPROUVER (v.)
« Expérimenter » [F], « Mettre à l’épreuve » [C]
V. 19, 745, 850.
ESTAT (n.m.)
« Royaume, province ou étenduë de pays qui sont sous une même domination » [F]
V. 252, 288.
« Se dit aussi de la domination et de la manière dont on se gouverne dans une nation » [F]
V. 282.
ESTONNEMENT (n.m.)
« Action ou effet qui cause de la surprise par de l’admiration » [F]
V. 1471, 1599, 1608.
ESTONNER (v.)
« Causer à l’âme de l’émotion, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte » [F]
V. 521, 577, 763, 923, 1269, 1359, 1575.
ESTRANGE (adj.)
« Hors des conditions où l’on vit habituellement » [C], « Extraordinaire » [R]
V. 491, 651, 968, 1371.
ESTRANGER (n.m.)
« Qui est d’un autre pays que celui où il est » [R]
V. 294, 1581.
EVENEMENT (n.m.)
« L’issue, le succès de quelque chose » [A]
V. 1475.
« Se dit des choses grandes, surprenantes et singulières qui arrivent dans le monde » [F]
V. 1585.
FAVEUR (n.f.)
« Grâce qu’on fait à quelqu’un, bon office qu’on lui rend » [F]
V. 567.
« Bienveillance d’un puissant, d’un supérieur, le crédit qu’on a sur son esprit » [F]
V. 599.
« Se dit ordinairement en amour de ce qu’une maîtresse accorde à celui qu’elle aime » [F]
V. 993.
« En faveur » ou « à faveur » ou encore « à ma faveur » dans le texte : « en considération, à l’avantage » [F]
V. 374, 775, 1609.
« A la faveur » : « Par l’advantage » [F]
V. 449, 1291.
FAVORISER (v.)
« Faire grâce, plaisir, faveur à quelqu’un, luy aider » [F]
V. 653, 730, 771.
FAVORY (n.m.)
« Qui a les bonnes grâces d’un prince, d’une personne puissante (…) et généralement d’un supérieur à qui plusieurs s’efforcent de plaire » [F]
V. 197, 231, 1606.
FEINTE (n.f.)
« Desguisement, apparence, dissimulation » [F]
V. 875, 877.
« Coup destiné à tromper, invention, stratagème » [F]
V. 1475, 1487.
FEU (n.m.)
« Se dit poétiquement pour signifier la passion de l’amour » [A]
V. 48, 146, 358, 360, 488, 665, 813 (jeu de mots avec l’autre sens du terme : « brûlant »), 1350, 1502.
« Elément chaud et sec » [F]
V. 135 et 813.
« Astres » [F]
V. 698.
« Feux ardents » : « Exhalaisons qui s’enflamment » [F]
V. 741, 743.
« Feux de joye » : « Feux d’artifices, faits artificiellement avec de la poudre à canon, qu’on tire dans les résjoüissances publiques ou dans les régals magnifiques » [F]
V. 1548.
FIDEL, LE (adj.)
« En qui on peut avoir foi, en parlant de personnes, qui tient ses promesses » [C]
V. 284, 1570.
« En quoi on peut avoir foi, en parlant des choses » [C]
V. 1544.
« Docile, obéissant » [C]
V. 427.
FIDELITE (n.f.)
« Entretien des serments qu’on a faits, des paroles qu’on a données » [F]
V. 689, 768.
« Confiance, obéissance docile d’une personne » [C]
V. 1294.
FIGURE (n.f.)
« Reproduction matérielle d’une forme » [C] (peinture, sculpture…)
V. 71, 1230.
« Visage » [C]
V. 1488.
FLAME (n.f.)
« Partie la plus subtile du feu qui s’élève en haut » [F]
V. 476, 756.
« Amour » [F]
V. 3, 362, 664, 868, 1188, 1360, 1448, 1483.
« Eclat, vivacité » [F]
V. 750 
FLATTER (v.)
« Caresser au sens figuré, les sens, l’esprit, charmer, séduire » [C]
V. 661.
« On dit flatter quelqu’un de quelque chose pour dire : lui faire espérer quelque chose, l’amuser de l’espérance de quelque chose » [A]
V. 65, 259.
FLATTEUR (adj.)
« Caressant », [A]
V. 493.
FORTUNE (n.f.)
« Destinée, ensemble de « (…) tout ce qui peut arriver de bien ou de mal à un homme, ce à quoi il est voué par le sort » [A] » [C]
V. 232, 304, 728, 1378.
« Situation, élevée ou non, où l’on se trouve placé, condition où l’on est » [A]
V. 5, 277, 600, 1584.
« Elévation, « se prend aussi pour l’avancement et l’établissement dans les biens, dans les charges, dans les honneurs » [A] » [C]
V. 59.
INFORTUNÉ (adj.)
« Malheureux ou à qui il est arrivé quelque accident fortuit » [F]
V. 879.
FOY (n.f.)
« Fidélité à un engagement donné, honneur, conscience, sincérité, loyauté d’une personne » [C]
V. 334, 1005, 1589.
« Ce qui dans les personnes inspire confiance, assurance donnée par une personne, engagement, parole que l’on donne d’accomplir une chose, promesse de faire et d’accomplir quelque chose » [R]
V. 718, 1511.
FUNESTE (adj.)
« Qui concerne la mort, funèbre, sanglant, souillé par un meurtre » [C]
V. 563, 880.
FUREUR (n.f.)
« Emportement violent causé par un dérèglement d’esprit et de la raison » [F], « Folie » [C]
V. 1321, 1420.
« Se dit aussi de toutes les passions qui nous font agir avec de grands emportements » [F]
V. 1175.
FURIEUX (adj.)
« Fou, insensé, égaré par une passion, surtout par l’amour » [C]
V. 1175 (didascalie), 1317.
« Signifie aussi Prodigieux… excessif » [A]
V. 1421.
GLORIEUX (adj.)
« Qui est dans la gloire céleste, qui jouit de la béatitude éternelle » [F]
V. 1422.
« Est aussi celuy qui a acquis de la gloire par son mérite, son savoir, sa vertu ou ce qui donne de la gloire » [F]
V. 554.
GRACE (n.f.)
« En poésie : les grâces en parlant des divers agréments qu’ont les femmes qu’on aime » [F]
V. 479, 1474.
« Signifie aussi la bonne mine d’une personne, ses manières d’agir, de parler, de s’habiller, qui plaisent aux autres » [F]
V. 1296, 1504, 1519.
« De grâce » : emploi adverbial, signifiant « par faveur, par pitié, par courtoisie » [F]
V. 371, 1009.
HONNEUR (n.m.)
« Tesmoignage d’estime ou de soumission qu’on rend à quelqu’un par ses paroles ou ses actions » [F]
V. 406, 424.
« S’applique plus particulièrement à deux fortes vertus, à la vaillance pour les hommes, et à la chasteté pour les femmes » [F]
V. 62, 242, 405, 993, 1550.
« Se dit aussi de la chose qui honore, qui donne de la gloire » [F]
V. 26, 234, 292, 417, 1527.
HUMEUR (n.f.)
« Caractère au point de vue moral » [C]
V. 1167.
« Disposition accidentelle, état d’âme passager » [C]
V. 506, 1372, 1420.
« Disposition de l’esprit » [F]
V. 500.
« Substance fluide (…). En terme de médecine, certaines provoquent des maladies » [F]
V. 1325.
IMAGE (n.f.)
« Représentation artificielle que font les hommes, soit en peinture, ou en sculpture » [F]
V. 112, 1231, 1456, 1469.
« Peinture qu’on se forme soi-même dans son esprit par les meslange de plusieurs idées et impressions de choses » [F]
V. 732, 763, 1111.
INJURE (n.f.)
« Offense volontaire qu’on fait à quelqu’un contre la défense de la loi » [R]
V. 307.
« Dommage, « tort » [R] » [C]
V. 774.
INTEREST (n.m.)
« Ce qui touche une personne, par la part qu’elle y prend ; affaire, question, souci qui la regarde » [C]
V. 279.
« Part même que la personne prend à l’affaire, de la façon dont elle s’y trouve mêlée, dont son intérêt y est engagé » [C]
V. 589.
JUGER (v.)
« Estimer, penser » [F]
V. 213, 598, 1585.
LANGAGE (n.m.)
« Bavardage » [C]
V. 634, 1244.
« Manière dont chacun parle » [F]
V. 919.
LICENCE (n.m.)
« Liberté, sans idée d’excès, ni de dérèglement moral « Permission. Mais, en ce sens, il est vieux » [R] » [C]
V. 464, 980.
LOY/ LOI (n.f.)
« Commandement qui vient d’une autorité supérieure, auquel un inférieur est contraint d’obéir » [F]
V. 17, 612.
« Se dit aussi d’une obéissance volontaire qui fait qu’on se soumet souvent aux volontez d’autrui » [F]
V. 333, 602.
MAISTRESSE (n.f.)
« Fiancée, à cause de l’empire qu’elle exerce sur l’homme qu’elle aime. Se dit aussi des « femmes … simplement aimées de quelqu’un » [A], sans qu’il y ait réciprocité, mais toujours d’un amour honnête et légitime » [C]
V. 264, 351, 787, 1004.
MERVEILLE (n.f.)
« Phénomène étrange, hors de l’ordre commun, « chose rare, extraordinaire, surprenante qu’on ne peut guère voir ni comprendre » [F], digne d’étonnement plutôt que d’admiration » [C]
V. 55, 343, 1271.
« Il se dit parfois, au singulier, de l’étonnement même, de la surprise » [C]
V. 1471.
« Phénomène surnaturel accompli par une divinité » [C]
V. 512, 1543.
MERVEILLEUX (adj.)
« Surprenant » [F]
V. 1481.
NATURE (n.f.)
« Comprend toutes les choses créées et incréées, le spirituel et le corporel » [F]
V. 84, 134, 205, 612, 1052.
« Action de la providence qui agit en tous les corps » [F]
V. 16, 308, 367, 960, 1336, 1408.
OBJET/ OBJECT (n.m.)
« Ce qui est opposé à notre vue… ou ce qui se représente à notre imagination » [F], spectacle, aspect, image matérielle, vision, image morale » [C]
V. 54, 480, 1044.
« Se dit poétiquement des belles personnes qui donnent de l’amour » [F]
V. 1184, 1429.
OBLIGER (v.)
« Lier, enchaîner par un serment, par un service » [C]
V. 293.
« Lier par un arrangement, engager, inviter, prier » [C]
V. 303, 677, 1077.
« Exciter, porter quelqu’un à persuasion, par promesse, aussi bien que par force ou menace » [F]
V. 541.
« Obliger … de » : « Faire quelque faveur, civilité, courtoisie » [F]
V. 338.
PAGE (n.m.)
« Enfant d’honneur qu’on met auprès des Princes et des Grands Seigneurs pour les servir avec leurs livrées, et en même temps y avoir une honneste éducation et y apprendre leurs exercices » [F]
V. 81, 1256, 1176, 1294, 1550, 1552.
PASSION (n.f.)
« Sentiment, mouvement du cœur » [C]
V. 114, 1326.
En général, « se dit des différentes agitations de l’âme, selon les divers sujets qui se présentent à ses sens… le volupté, la douleur, la cupidité et la fuite, l’amour et la haine… la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir, etc… » [F]
V. 1423 ; en l’occurrence, ici il s’agit de l’amour.
PEINE (n.f.)
« Obstacle, difficulté » [F]
V. 640, 784.
« Soin, inquiétude d’esprit » [F]
V. 363, 667.
« Douleur, tourment » [F]
V. 14, 378, 1104, 1507.
POINCT/ POINT (n.m.)
« Se dit aussi de ce qu’il y a de principal dans une affaire, dans une question, dans une difficulté » [C]
V. 345, 957, 1005.
« Marque syntaxique »
V. 501 (jeu de mots avec le sens précédent).
Adv. « de sorte négative… Semble nier plus fort que la négative pas » [R]
POINTE (n.f.)
« Pensée qui surprend par quelque subtilité d’imagination, par quelque jeu de mots » [A]
V. 369.
PRESSE (n.f.)
« Foule » [A]
V. 558, 1340, 1619.
« Machine en bois qui sert à serrer fort étroitement quelque chose. Elle est composée de deux pièces de bois unies qui se serrent tant qu’on veut par le moyen de deux vis qui les assemblent. Machine qui sert à imprimer. Mettre sous la presse : imprimer » [F]
V. 352.
RARE (adj.)
« Qui se trouvent peu souvent et en petite quantité, ou qui ont quelque beauté ou excellence particulière » [F]
V. 97, 199.
« Se dit aussi des personnes extraordinaires en savoir, en vertu, en mérite » [F]
V. 35, 477, 804.
RENCONTRE (n.f.)
On le trouve normalement au féminin, mais il arrivait de le trouver au masculin, comme c’est le cas dans le texte. Il signifie :
« Pointe d’esprit, bon mot » [A]
V. 647.
« Assemblage, jonction de deux choses qui se meslent ensemble, ou qui se touchent simplement » [F], choc
V. 793.
« Signifie aussi l’arrivée fortuite de deux personnes, ou de deux choses en un mesme lieu » [F]
V. 1310.
RICHE (adj.)
« Qui a abondance de toute chose » [F]
V. 72.
« Se dit de tout ce qui est de grand prix, magnifique, orné » [R]
V. 925, 1079, 1085.
SECRET (n.m.)
« Choses secrètes, entretien particulier, tête-à-tête » [C]
V. 11, 473, 1336.
« Recette particulière pour quelque maladie » [R]
V. 1284, 1320, 1481, 1486.
SOIN (n.m.)
« Préoccupation, « se dit des soucis, des inquiétudes qui émeuvent, qui troublent l’âme » [F] » [C]
V. 1253.
« Attention, application, attachement à une chose… sans aucune idée d’effort pénible, ni d’inquiétude morale » [C]
V. 125.
SOUCI / SOUCY (n.m)
« Chagrin, inquietude d’esprit » [F]
V. 1453.
SOUFFRIR (v.)
« Supporter, subir (avec complément de choses) » [C]
V. 14, 175, 1104, 1202, 1247.
« Sentir de la douleur, du mal ou quelque incommodité considérable » [F]
V. 1131.
SUBORNEUR (n.m.)
« Celui qui corrompt, débauche » [F]
V. 61.
TIRAN/ TYRAN (n.m.)
« Se dit aussi figurément en Morale, des désirs violents, du désordre de nos passions » [F]
V. 1186, 1247.
TOURMENS (n.m.)
« Se dit figurément en Morale, des peines et chagrins qu’on se donne soi-mesme, ou les uns aux autres » [F]
V. 15, 385, 1545.
TRAICT/ TRAIT (n.m.)
« Se dit figurément et poétiquement des regards, et des blessures qu’ils font dans les cœurs, quand ils inspirent de l’amour » [C]
V. 77, 1330.
« Se dit aussi des diverses parties et configurations du visage » [C],
V. 84 (jeu de mot entre ce sens et celui de « coup de crayon »), 86, 116.
« Se dit aussi en quelques supplices, coups » [F]
V. 310.
« En terme d’architecture, se dit du dessin et de la coupe » [F]
V. 84, 121.
« Se dit figurément et poétiquement des regards et des blessures que les traits font dans les cœurs quand ils y inspirent de l’amour » [F]
V.21.
« Se dit figurément en choses spirituelles et morales » [F]
V. 508, 631, 1220.
VERTU (n.f.)
« Energie, force, vigueur, tant du corps que de l’âme. Il se dit en particulier de l’énergie guerrière, du courage, de la vaillance » [C]
V. 214, 1250.
« Il se dit aussi de la valeur morale d’une personne, de sa grandeur d’âme, de son mérite » [C]
V. 1261.

Annexe 1 : Épitre dédicatoire des Travaux d'Ulysse de Durval §

A très-haut et puissant Prince, Henry de Savoye, Duc de Genevois, de Nemours et d’Aumalle, Comte de Geneve, et de Gisors, Marquis de Sainct Sorlin, etc.

Monseigneur,

Il vous semblera peut-être que je fais une faute de me donner au public en un temps où j’ay esté entierement vostre. Mais quand ce livre, que je dedie àVostre Grandeur , n’auroit pas esté sous la presse lors que j’eus l’honneur de vous offrir mon tres-humble service, il me seroit impossible de vous celer que je l’eusse fait, et j’aurois mauvaise grace de la desadvouër. Ce n’est pas de la fausse monnoye que que de la poësie. Je ne craindray jamais que l’on me treuve saisi de quelques pieces de pareille estoffe, principalement si elles sont bonnes, et si vous permettez qu’elles soient marquées au coin de vos armes, et de vostre nom.

Celle-cy (Monseigneur) est la premiere que j’ay faite, et par consequent elle ne peut pas estre la meilleure : Pourtant elle a esté assez bien reçeuë, et il me souvient qu’à Fontaine-bleau lors qu’elle fut représentée devant le Roy, vous daignastes l’approuver. Sa Majesté fut si contente de vous ouïr, que ce Heros qui vous servit d’entretien n’a jamais reçeu tant de gloire des acclamations publiques de toute la Grece, ny de la plume des bons Autheurs, qu’il en receut, en presence d’un si grand Roy, de la bouche d’un si grand Prince. Deslors je me sentis obligé de vous dedier ce Poëme (outre l’inclination que j’y avais, pour l’estime que vous faites des belles sciences) et vrayment rien ne m’en a empesché jusqu’à present qu’une occasion d’estre cognu de vous, que j‘ay tousjours attenduë, et qui enfin m’est arrivée fort à propos. Vous sçavez trop (Monseigneur) le sujet de cet œuvre, il me suffit de vous dire que je n’ay point pris à tasche toute l’histoire d’Ulysse, et que j’ay seulement recueilly ses plus belles advantures, pour les accomoder à la Scène Françoise. Mon dessein n’a pas esté d ‘embarrasser le théatre de la continuation de ses longs voyages par terre et par mer. Un si ample argument excede les regles de la dramatique, et quand j’aurois disposé toute l’Odyssée d’Homere en autant de journées qu’il y a de livres, à peine aurois-je eu le contentement d’y rien adjouster du mien ; et ayant basty sur le fonds d’autruy, je ne pourroy qu’à faux titre y pretendre quelque droict. J’ai donc mieux aymé choisir ce que j’ay pensé estre de plus beau et de plus utile en ceste fable, et sur les plus hautes entreprises que ce sage Guerrier a executées, je n’ay fait bonnement que traduire les plus ingenieuses fictions des Payens, je reserve mes propres imaginations pour vous (Monseigneur  ) et pour les Princes de vostre sang. C’est la plus glorieuse occupation que je pouvoy desirer, je borne là toute mon ambition ; et pour tesmoignage de l’obeïssance actuelle que je vous ay vouée, j’ose vous presenter ce petit ouvrage. Si vous luy donnez place en vostre cabinet, vous le mettrez à couvert de l’enuie et des médisans, et souz vostre permission je me diray toute ma vie,

 

Monseigneur,

De vostre Grandeur,

Le tres-humble, tres-obeïssant et tres-obligé serviteur, J.G.Durval.

Annexe 2 : Extrait des Amours tragiques de Pyrame et Thisbé de Théophile de Viau, acte IV, scène 3 et acte V, scène 1. §

ACTE IV, Scène 3, Thisbé seule.

Déesse de la Nuit, Lune mere de l’ombre,
Me voyant arriver sous ce feuillage sombre,
Tiens toy dans ton silence, et ne t’offence pas,
De l’Amour effronté qui guide icy mes pas,
Ne me regarde point pour envier mon aise,
C’est assez qu’icy bas qu’Endymion te baise,
Et sans me quereller d’aucun jaloux soupçon,
Demeure toute seule avecque ton garçon,
Et croy qu’en ce dessein que mon Amour hazarde,
Je n’ay d’intention pour rien qui te regarde,
Celuy qui maintenant te fait icy venir,
N’a que trop dans ses yeux dequoy m’entretenir,
Et toy sacré ruisseau dont le plaisant rivage,
Semble plus accostable en ce qu’il est sauvage,
Redouble à ma faveur le doux bruit de ton cours,
Tant que tous les Sylvains en puissent estre sourds,
Et que la vaine Echo de ton bruit assourdie,
Mes amoureux propos à ces bois ne redie,
Mais non, va doucement de peur de resveiller
Les Nymphes de tes eaux, laisse les sommeiller,
L’onde ne leur met pas tant de froideur dans l’ame,
Qu’elle ne s’embrassast en regardant Pyrame,
Mais quoy ? ce paresseux est encor à venir,
Je ne sçay quel subject le peut tant retenir,
Il a bien de l’amour, mais il n’est pas possible,
Qu’il ne ressente au poinct, où je me voi sensible,
Je ne le dis qu’à vous, ruisseaux, antres, forests,
A qui mesme Diane a commis ses secrets,
A ma faveur, Echo commande à ceste roche,
De luy toucher un mot d’un amoureux reproche,
Mais n’oy-je pas de loing ce semble un peu de bruict (…)

ACTE V, Scène I, Pyrame seul.

En fin je suis sorty ; leur prudence importune,
N’a plus à gouverner, ny moy, ny ma fortune,
Mon Amour ne suit plus que le flambeau d’Amour,
Dans mon aveuglement je trouve assez de jours.
Belle nuict qui me tends tes ombrageuses toilles :
Ha ! vrayment le Soleil vaut mieux que tes estoilles,
Douce et paisible nuict, tu me vaux desormais
Mieux que le plus beau jour ne me valut jamais,
Je voy que tous mes sens se vont combler de joye,
Sans qu’icy nul des Dieux ny des mortels me voye,
Mais me voicy desja proche de ce tombeau.
J’apperçoy le Meurier, j’entends le bruict de l’eau,
Voicy le lieu qu’Amour destinait à Diane,
Icy ne vient jamais rien que moy de prophane,
Solitude, silence, obscurité, sommeil,
N’avez-vous point icy veu luire mon Soleil,
Ombres, où cachez-vous les yeux de ma maistresse,
L’impatient desir de le sçavoir me presse :
Tant de difficultez m’ont tenu prisonnier,
Que je mourois de peur d’estre le dernier :
Mais à ce que je voy, je m’y rends à bonne heure,
Puis qu’encore en son lict, mon Aurore demeure,
Attendant qu’elle arrive icy bien à propos,
Le reste de la nuict m’offre son doux repos :
Mais pourrois je dormir en mon inquietude,
Quelque sommeil qui regne est ceste solitude,
Depuis que je la sers, Amour m’a bien instruict,
A passer sans dormir les heures de la nuict,
Le murmure de l’eau, les fleurs de la prairie,
Cependant flatteront un peu ma resverie,
O fleurs si vos esprits jamais se transformans,
Despouillerent le corps des malheureux Amans,
S’il en est parmy vous qu’il se souvienne encore,
D’avoir souffert ailleurs qu’en l’Empire de Flore,
Deux objects de pitié ne soyez point jaloux,
Si la faveur d’Amour m’a traicté mieux que vous,
Et si du temps passé le souvenir vous touche,
Prestez nous sans regret vostre amoureuse couche ;

Annexe 3 : EXTRAITS DU DISCOURS A CLITON SUR LES OBSERVATIONS DU CID, ATTRIBUE A DURVAL : §

Tu me demandes, Cliton616, ce qu’il me semble du Cid et des observations que nous en avons. N’est-ce pas me vouloir mettre mal avec l’un ou l’autre de nos Autheurs qui sont en querelle, et peut-estre avec tous les deux ensemble ? veritablement si j’estois assez habile homme pour trouver un moyen de les accorder, j’amerois mieux faire le hola617 que de m’engager à prendre party, ou de les avoir tous les deux sur les bras (…).

Je me suis trouvé une fois dans le pareterre, et une autre fois dans les galleries à la representation de ce nouveau Poëme ; et je suis tesmoin de ce qu’en disent encore les sçavants, et les ignorants, la cour et le bourgeois, comme remarque nostre Observateur : je n’en connois l’Autheur que de nom, et par les affiches des Comediens. Or à cause que je fais quelque fois des vers618, et que je favorise ceux qui s’en meslent, j’ay inclination pour luy, et je panche desja du costé de ses Approbateurs619 (…).

Mon dessein est bien de m’y620 arrester pour te satisfaire : toutefois je ne m’oblige pas de respondre ponctuellement à l’Observateur621 car il me souvient d’avoir escrit quelque chose de cette matiere, il y a cinq ou six ans principalement de la disposition du Poème Dramatique, et de la pretenduë Regle de vingt-quatre heures, qui est la plus embroüillée, et la plus épineuse partie de ce genre de Poësie, car pour l’invention nous en sommes tous d’accord (…).

Il s’agit de sçavoir, comme doit estre disposé le Poëme Dramatique, qui n’est autre chose qu’un oeuvre622, où le poëte ne parle point ; mais où sont introduites des personnes qui parlent. De ce genre sont les Eglogues et les Dialogues, mais principalement les pieces de theatre comme les Tragedies, les Tragicomedies, les Pastoralles et les Comedies. Tels Poëmes pour estre bien faicts ont leurs Regles et leurs mesures, non toutefois égales, mais selon que les Auteurs anciens et modernes les ont prescrites en divers temps. Or comme une ville mal policée, les Artisans font ce qui leur plaist, et ne laissent pas de faire passer leurs manufactures pour bonnes, bien qu’ils travaillent sur de faux modelles. Beaucoup d’esprits qui ne connoissent point de maistrise au mestier de Poësie, ont produit quelques ouvrages, mais non de tel poids, et de telle valeur qu’il seroient si les Regles de l’Art estoient bien gardées. Recherchant la cause de cet inconvéniant : il m’a semblé qu’il provenoit de ce que plusieurs qui se meslent d’escrire, non seulement rejettent les bonnes loix, mais encore authorisent les mauvaises. Entr’autres j’au consideré celle qu’ils appellent de vingt-quatre heures, par laquelle ils veulent que toutes les pieces de Theatre soient faictes de telle sorte, que par la disposition de l’œuvre et le recit des Acteurs on connoissent que toutes les choses representees ont peu estre faictes dans vingt-quatre heures, pour ce (disent-ils) que le jugement ne peut concevoir, ny la memoire comprendre ce qui se passe sur un Théâtre en deux heures esté faict en plus long temps, que d’un jour et d’une nuict : Et cette regle, ils la rendent si généralle, et si necessaire, qu’un Poëme n’est pas bien faict, si le sujet n’est ainsi disposé. Quelques uns exceptent de cette Loy, la Tragedie et la Tragicomedie ; mais ils desirent qu’elle soit gardée en la Pastoralle ; Et principallement en la Comedie (…).

Les uns sont tellement attachez aux œuvres du temps passé, qu’ils font conscience de ne rien inventer, et les autres se plaisent si fort dans leurs nouvelles imaginations, qu’ils ne veulent rien imiter des Anciens. Pour moy qui cherche un milieu entre ces deux extremes ; je respect (sic) autant qu’un autre les Terences, les Plautes, les Euripides, et les Ménandres (…) je ne crois pas que nous soyons tenus de regler nos poëmes sur les modelles des Grecs et des Latins, quand il nous vient quelque lumiere qu’ils n’ont pas euë, ou quelque grace dont ils ont manqué. Aussi quand les modernes prennent l’essor, et qu’ils s’esgarent en des extravagances, je commence à les quitter, mais quand ils me descouvrent un nouveau fond de Poësie, et des elegances de leur invention, je laisse les anciens derriere, sans perdre de veuë les uns ny les autres. (…) Nos Réguliers ne veullent au Theatre qu’une action principale, un temps reglé de vongt-quatre heures, et une Scene en un seul lieu. Et d’autant que cette Regle generalementprise, semble exclurre toute autre façon de disposer un Poëme Dramatique : mon dessein est de montrer qu’elle n’est point générale ny necessaire, et que l’observation est non seulement dificile, mais absurde et vicieuse (…).

Pour ce qui est des anciennes pieces des Grecs et des Latins, sur les patrons desquelles, celles des italiens semblent estre faites, je demeure d’accord de quelques unes, mais non pas pour les tirer en conséquence, et en faire une regle generalle : car il est bien vray qu’un effet Tragique ou Comique pouvant arriver en une journée, est naturellement disposé à estre discouru et representé dans un pareil temps, mais il faut sçavoir que tels Poëmes, dont les circonstances et les evenements se terminent à un jour, sont Poëmes simples. Les autres qui sont composez de deux ou trois sujets remplis d’effects et d’incidents sont hors de la Regle de vingt-quatre heures, et demandent un plus long temps pour estre representez, non toutesfois si long qu’il seroit si les choses se faisoient, mais tel que les Auditeurs en puissent discerner une partie est supposer l’autre (…). Pour monstrer aux opinastres que je ne parle point sans authorité, et que la distinction que j’ay apportée des poëmes simples et composez, n’est poinct une loy nouvelle, j’ay à leur dire qu’Aristote l’a escite en sa Poëtique (…). Je dis par la raison, en ce que, comme dans la nature, rien n’empesche que deux choses de mesme essenc (sic) ne puissent estre joinctes, et ne puissent faire ensemble un plus grand corps, et occuper un plus grand lieu qu’elles ne faisoient chacune à part : De mesme il n’y a nulle absurdité que deux ou plusieurs sujets simples de Tragedies ou Comedies ne puissent estre joints, et ne puissent faire ensemble un Poëme composé, qui demandera un plus long temps et un plus grand lieu pour sa representation qu’il n’en faloit pour representer chacun separement. (…) Par l’unité d’action ils623 n’accomodent que le Theatre qu’a une sorte d’histoires, au lieu d’accomoder toute sorte d’histoires au Theatre, par l’espace de vingt-quatre heures ils restraignent la puissance de l’imagination et de la memoire, au lieu de l’estendre et font les auditeurs d’un petit Esprit, et par la Scene qu’ils assignent en un seul lieu, ils ostent tous les cas fortuits qui sont en la nature et imposent une necessité aux choses de se rencontrer icy ou la, en quoy ils destruisent la vraysemblance regle fondamentale de la Poësie.(…)

Cependant il me suffit que les pieces que j’ay faictes, quoy qu’en petit nombre, parviennent és mains de ceux que j’honore et que je cheris, et qu’elles prejugent à l’avenir ce que j’aurois pu faire de plus. Si je renonce au mestier, ce n’est pas qu’il me déplaise, ny que je m’en lasse, mais je ne le puis faire ny en Mercenaire, n’ayant pas le cœur si bas, ny gratuitement, n’en pouvant gratifier que des Comediens, autant indignes du bien qu’on leur fait, qu’ils sont incapables de juger des pieces qu’on leur donne.

Bibliographie §

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Agarite, tragi-comédie, Paris, François Targa, 1636, in-8°. [B.N.F. : Yf 4810].

Autres œuvres de Jean-Gilbert Durval §

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