Le Dictateur romain

Tragédie, dédiée à Monseigneur le duc d'Espernon

A PARIS,
Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais,
souz la montée de la Cour des Aydes, 1646.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Marion Descol dans le cadre d'un mémoire de maîtrise sous la direction de Georges Forestier (2002-2003)

Introduction §

Je ne saurais me repentir d’un péché que je trouve raisonnable et n’ai pas voulu me restreindre à ces étroites bornes ni du lieu, ni du temps, ni de l’action qui sont les trois points principaux que regardent les règles des Anciens. […] Si l’on ne trouve que ces fautes dans mes deux Poèmes1, je n’en rougirai point puisque ce sont des vices agréables quand ils sont dans un bon ordre et qu’ils ne jettent point un sujet dedans la confusion. […] Que donc l’on n’espère pas que je soutienne autrement une Pièce que j’avoue irrégulière qu’en publiant que c’est une faute ingénieuse et préméditée que j’ai voulu faire, par d’autres règles plus sensibles et plus fortes qui m’obligent davantage, qui sont celles du devoir et de l’amitié. Il me fallait être mauvais Ami, pour paraître bon Poète, et quitter la Philosophie des honnêtes gens, qui est la plus solide et la plus juste, pour suivre celle qui n’a point de corps, et qui n’est qu’en l’imagination. […] [J]e traite dans ces Vers une Histoire aussi véritable qu’elle est belle et glorieuse, et n’ai pas voulu laisser à la conscience seule des témoins qui vivent encore et la savent, la plus agréable partie des effets que la sévérité des règles m’eût obligé de couper. […] Si je puis me réconcilier avec [les Anciens], et trouver lieu d’accommodement et de paix auprès de cette rigoureuse Antiquité de qui la vieillesse est capricieuse, et se donne autorité sous le droit d’aînesse, avec des scrupules si sévères au Théâtre, qu’elle y faisait passer pour crime toutes nouveautés aussi bien qu’à l’état ; je n’aurai qu’un léger combat à rendre contre les Esprits du temps, et tiens déjà plus de moitié la partie avancée. Que s’il s’en trouve de ceux-ci qui blâment mon sujet et la licence que j’ai prise de le mettre hors des règles des Anciens ; je n’ai qu’à dire que c’est une Histoire de ce siècle, qui ne relève point du leur, que nous avons un Peuple, des Esprits et des façons contraires […]. La fin de cette sorte de Poème dramatique est donc tout à fait d’agir, et celle de l’action est de plaire, encore qu’Aristote et son Art poétique nous en donne deux contraires, qui sont la compassion et la crainte. […] [Les Italiens ont] invent[é] un nouveau Poème, ajoutant aux premiers la Tragi-Comédie que l’Antiquité n’avait jamais connue et qui est la perfection des autres2 à mon sentiment. […] En effet y a-t-il rien de si importun que ces rapports et ces longues narrations qui feraient mourir d’ennui la plus ferme patience, qui nous surchargent la mémoire sans effets, nous ravissant par un tissu de longs discours tout le plaisir qu’on recevait des actions ? […] Nous autres prenons du lieu du temps et de l’action, ce qu’il nous en faut pour le faire curieusement3, et pour le dénouer avec grâce, en surprenant les esprits par des accidents, qui sont hors d’attente et non point hors d’apparence : eux ne le démêlent point, ils le coupent.

Mareschal, préface à La Généreuse Allemande, tragi-comédie en deux journées, 1631. (Texte tiré de G. Dotoli, Temps de préfaces, Klincksieck, 1996.)

Ce texte est peut-être, avant ses œuvres (que ce soit La Chrysolite ou son théâtre), le plus connu de cet auteur méconnu qu’est Mareschal. Cela n’est certes pas dû au hasard : ce que l’on a retenu des auteurs du XVIIe siècle qui ne s’appelaient ni Corneille, ni Molière ni Racine, c’est avant tout leurs préfaces et leurs textes théoriques. Pourquoi ? Parce qu’ils ont une importance capitale pour notre compréhension de la construction du théâtre classique et qu’ils s’inscrivent dans un contexte de fortes discussions et remises en question des règles, à une époque où c’est la tragi-comédie qui triomphe sur tous les théâtres français. Pourtant, rien n’est plus éloigné des convictions affirmées dans ce texte que Le Dictateur Romain, dernière pièce de ce même Mareschal. En prélude à l’étude d’une tragédie à bien des égards régulière, il nous semblait intéressant d’évoquer le texte dans lequel l’auteur a affirmé ses premières convictions de dramaturge, et ce afin de prendre la réelle mesure de l’évolution de son théâtre entre les années 30 et 1645. Garder ce texte en mémoire pour l’étude du Dictateur Romain, c’est se souvenir que les choix dramaturgiques effectués dans cette dernière pièce sont, encore moins pour Mareschal qu’ils ne le furent pour d’autres, le fruit d’une réflexion profonde sur le théâtre, visible dans ses œuvres, et non la soumission passive à des principes que l’on dit aujourd’hui « classiques » et qui peut-être n’ont pu être acceptés et mis en œuvre que parce qu’ils avaient d’abord été violemment rejetés.

Mareschal, un auteur méconnu4 §

Auteur que l’on peut qualifier d’homme en accord avec son temps, Mareschal a été de toutes les expérimentations du XVIIe siècle : il s’est essayé à la poésie, a tenté de renouveler le roman réaliste et a fait une carrière dramatique allant du refus des règles, dans ses tragi-comédies et comédies, aux tragédies les plus régulières dont la dernière sera Le Dictateur romain. L’évolution générale de cet homme a été étudiée par Lionel-Charles Durel dans sa thèse, nous nous bornerons donc à rappeler les points de sa carrière qui sont importants pour une meilleure compréhension de son œuvre.

La date de naissance de Mareschal n’est pas connue, mais selon toute vraisemblance il est né au début du XVIIe siècle puisque l’imprimeur des Feux de Joyes de la France, en 1625, nous apprend que son auteur est encore « en ses jeunes ans ». D’ailleurs Klapp5 propose 1601 ou 1605. Il semble également y avoir eu une confusion dans son prénom, Antoine ou André lui ayant été tour à tour attribué selon les œuvres et les critiques, Antoine ne figurant d’ailleurs qu’une fois dans son œuvre même (dans le privilège d’Hylas). Nous suivons l’hypothèse de Durel selon laquelle Antoine et André, signant tous deux « A. Mareschal » et tous deux avocats au Parlement de Paris, ne sont qu’une seule & même personne. Lorrain, attaché aux Chevreuse dont il bénéficie de la protection, il acquiert une place dans un recueil de grands poètes (Recueil des plus beaux vers, 1627), aux côtés notamment de Malherbe & Racan, mais il ne renouvellera pas l’expérience, annonçant dès la préface de ses Autres œuvres poétiques (1630) des velléités d’indépendance.

Parallèlement à ses études de droit (il devient avocat avant le 2 juillet 1630), il enchaîne les œuvres et devient vraisemblablement bibliothécaire de Gaston d’Orléans jusqu’à fin 1632, moment où Richelieu l’oblige à quitter ce protecteur ennemi du pouvoir, mais ne le contraint pas à l’exil, par une faveur exceptionnelle datée du 31 décembre. Durant cette période, Mareschal écrit La Chrysolite ou le Secret des Romans (roman, 1627) puis La Généreuse Allemande, tragi-comédie en deux journées (1631). C’est aussi vers 1629-1630 qu’il fait jouer L’Inconstance d’Hylas, qui ne sera publiée qu’en 1635 mais dont il dit dans sa préface qu’elle a « une vieille réputation continuée de cinq à six ans ». Le 30 juin 1643, en tant qu’avocat, mais aussi sûrement parce qu’il était un ami, Mareschal prépara le contrat de l’Illustre Théâtre, qui réglementait les droits des auteurs et acteurs au sein de la troupe de Molière. Sa carrière dramatique se terminera par la publication du Dictateur Romain. On ne sait plus rien de Mareschal après cette pièce, même la date de sa mort est inconnue. Klapp propose 1645, cependant Durel ne pense pas qu’il soit mort avant 1648 car les éditions de 1646, 1647 et 1648 de sa dernière pièce ne portent pas d’indication de son décès, comme c’était la coutume à l’époque lors de l’édition posthume d’une œuvre.

Mareschal termine sa carrière par deux œuvres réalistes et psychologiques, le Jugement équitable et le Dictateur romain. Cette transformation du romanesque au réalisme s’accompagne d’une concentration qui saute aux yeux. […] Il y a une évolution claire et sûre vers le classicisme dans l’œuvre dramatique de Mareschal. […] L’amour remplit [s] es pièces […], ce n’est qu’à la fin de sa carrière qu’[il] offre des luttes entre l’amour et le devoir dans le cœur de ses principaux personnages.[…] Le grand but de Mareschal est de plaire. Ce n’est que sous l’influence de Corneille qu’il essaie dans ses deux dernières pièces d’émouvoir par la pitié.6

Une œuvre diversifiée7 §

Œuvre poétique §

Les Feux de Ioye De la France, sur l’heureuse Alliance d’Angleterre Et la Descente des Dieux en France, pour honorer la Feste de cette Alliance (1625).

Recueil des plus beaux vers de Messieurs de Malherbe, Racan, Monfvron, Maynard, Bois Robert, l’Estoile, Lingendes, Tovvant, Motin, Mareschal Et les autres des plus fameux esprits de la Cour (1627).8

Autres Œuvres poëtiques du Sr Mareschal (1630)

[Ces œuvres sont imprimées à la suite de la seconde journée de la Généreuse Allemande.]

Le Portrait de la ieune Alcidiane (1641)

Mareschal a de plus écrit deux pièces liminaires, l’une pour Du Bail (le Roman d’Albanie et de Sycile, 1626) et l’autre pour Chapoton (le Véritable Coriolan, 1638).

Œuvre romanesque §

La Chrysolite ou Le Secret des Romans (1627).

Mareschal a voulu véritablement donner le modèle des romans & M. Abel Lefranc9 dit que « le roman psychologique [naît] avec la Chrysolite de Mareschal ». Dans sa préface, l’auteur insiste sur le fait que son œuvre « n’est pas un roman […] mais le secret des autres, ou celuy qu’ils deroient avoir. » Mareschal se veut réaliste car pour lui le roman doit corriger les hommes en leur montrant ce qu’ils sont réellement.

Œuvre théâtrale §

La Généreuse Allemande ou Le Triomphe d’Amour, Tragi-comédie Mise en deux Iournées Par le Sieur Mareschal où sous noms empruntez & parmi d’agréables & diverses feintes est représentée l’Histoire de feu Monsieur & Madame de Cirey (1631).

C’est dans la préface de la deuxième journée de cette pièce que Mareschal expose ses théories dramatiques – dont les éléments principaux sont cités en prélude à cette étude –, en particulier le refus des unités. Ainsi on relève pour cette pièce pas moins de 14 lieux différents (3 à Prague, 11 à Aule), 19 personnages nommés (sans compter les rôles secondaires), sans oublier que le temps s’y étire et l’action s’y multiplie sans contrainte.

La Sœur valeureuse ou L’Aveugle Amante (Tragi-comédie, 1634).

Selon Durel,

dans cette pièce-ci, Mareschal a refait ce qu’il avait fait dans l’autre. Il ne s’y trouve pas de retentissante préface contre les unités. Au contraire, bien qu’il ne les observe pas, il y a tant de progrès que l’on s’aperçoit qu’il les subit malgré lui.

En effet, on relève un effort pour s’approcher des unités de temps et de lieu.

L’Inconstance d’Hylas, Tragi-comédie Pastorale (1635).

Cette pièce tirée de L’Astrée d’Honoré d’Urfé a vraisemblablement connu un important succès, dû à l’engouement de l’époque pour la pastorale et à la concentration de l’intérêt sur une étude de caractère, nouveauté sur la scène de l’époque. D’ailleurs, elle se jouait encore en 1662.

Le Railleur ou la Satyre du Temps (Comédie, 1638).

Une seconde édition fut publiée en 1648 sous le titre Les Railleries de la Cour ou les Satyres du temps.

La cour Bergere ou L’Arcadie de Messire Philippes Sidney (Tragi-comédie, 1640).

Cette pièce révèle une certaine unité qui montre que Mareschal a abandonné son modèle irrégulier passé pour obéir aux « rigueurs du théâtre ».

Le Véritable Capitan Matamore ou Le Fanfaron (Comédie, 1640)

Il est à noter que dans cette pièce le lieu est unifié, les liaisons des scènes sont observées et l’action ne demande pas plus de temps que celui nécessaire à la représentation ; Mareschal le souligne lui-même dans sa préface : le voilà fier de respecter les règles qu’il avait autrefois fustigées !

Le Mauzolée (Tragi-comédie, 1642)

Dans cette pièce, Mareschal a observé les règles des unités. Cependant il attendit quatre ans avant de la faire jouer :

avide de plaire au public […] il a hésité longtemps avant de faire représenter une pièce régulière ; devant le succès des pièces dans les règles, Mareschal s’est sans doute résolu à faire jouer cette tragi-comédie dans les unités et après cette œuvre il n’a fait que des tragédies régulières.10

Le Jugement équitable de Charles le Hardy Dernier Duc de Bourgogne (Tragédie, 1645)

Cette pièce annonce déjà certaines caractéristiques de la suivante : entièrement faite de ce « jugement équitable » qui lui donne une « concentration remarquable », elle a pour sujet le problème, hautement tragique, d’un père qui ordonne la décapitation de son propre enfant.

Le Dictateur Romain (Tragédie, 1646).

L’édition de 1648 porte le titre Papyre ou le Dictateur romain.

Le contexte de la création de la pièce §

Le Dictateur romain dans l’œuvre de Mareschal §

Cette tragédie est la dernière œuvre connue de Mareschal, elle apparaît après 20 ans de création littéraire constante et peut être considérée comme l’aboutissement d’une réflexion dramaturgique menée au travers de 9 pièces, depuis La Généreuse Allemande en 1631. Cette pièce se situe dans la continuité des précédentes dans la mesure où elle manifeste un « assagissement » de son auteur par rapport aux règles d’écriture théâtrale qui s’imposent peu à peu dans ces années-là sur la scène française. En effet, avant Papyre, il y a eu en 1642 Le Mauzolée, tragi-comédie, certes, mais que le dramaturge avoue avoir écrite « dans les règles », puis, jouée par L’Illustre Théâtre, sa première tragédie, Le Jugement équitable de Charles le Hardy. Une originalité, cependant, est à noter dans cette pièce : Mareschal, s’il semble enfin accepter d’écrire pour le genre considéré comme le plus noble, conserve son inventivité en choisissant de mettre le premier sur la scène un sujet tiré de l’Histoire moderne, celle des rois de France. Le Dictateur romain est donc un pas supplémentaire vers la conformité avec la création théâtrale de ses contemporains puisque c’est une tragédie dans les règles et, qui plus est, qui traite d’un sujet emprunté à l’Antiquité, qui renvoie donc à un schéma plus classique de la tragédie telle qu’on la concevait au XVIIe siècle. Cependant, ne nous trompons pas sur les intentions de Mareschal : ce n’est nullement pour faire « comme les autres » ou pour se conformer à une doctrine classique de plus en plus dominante qu’il a aboutit à l’écriture de cette dernière pièce. Le but premier de ce dramaturge a toujours été de plaire, et il n’a écrit ses tragédies que parce que le public à qui elles étaient adressées avait évolué et les appréciait alors vraiment.

Résumé de la pièce §

Le consul Camille, affaibli par une maladie, nomme Papyre dictateur pour mener à sa place une guerre contre les Samnites, peuple latin ennemi des Romains. Mais les auspices sont incertains et le dictateur, avant d’engager le combat, préfère retourner les prendre à Rome. Il laisse la responsabilité du camp à son lieutenant général Fabie, lui donnant tout pouvoir de décision mais lui interdisant de combattre en son absence. La nouvelle de l’immobilité forcée des Romains se répand chez les ennemis qui les provoquent et se « laissent aller » sans craindre d’attaque. Fabie, en colère, passe outre l’interdiction, profite de la désorganisation des Samnites pour livrer bataille et remporte la victoire.

Cela, c’est le commencement de l’histoire, qui nous est racontée par un récit de Comine. Les problèmes viennent après, et c’est là que débute la pièce : Fabie, héros de la patrie, est cependant coupable de désobéissance envers son chef qui, offensé personnellement et voyant son autorité bafouée, demande la mort de son lieutenant. Arrivé à Rome, Fabie demande la protection de Camille ; Lucille et Papyrie, femme et fille du dictateur, prennent sa défense, le considérant comme un membre de la famille puisqu’il était promis en mariage à Papyrie. On en appelle au jugement du Sénat, qui refuse d’absoudre ou de condamner Fabie et le renvoie au peuple, bien que Fabie ne se soit point défendu contre le père de celle qu’il aime. Papyre, plaçant les lois au-dessus de tout, reste inflexible et continue de poursuivre son lieutenant, mais, touché, lui ordonne de se défendre face à l’assemblée. Le peuple, indécis, remet la décision entre les mains de Papyre. L’armée puis le peuple se révoltent en faveur du vainqueur, Fabie Père offre la vie de son fils pour préserver Rome du crime de désobéissance mais Papyre ne veut pas de ce don et, finalement, c’est Rome suppliante par la voix du tribun du peuple Martian qui obtient la clémence du dictateur et lui fait accepter son lieutenant comme gendre.

Les conditions de la première représentation §

Nous n’avons pas la date à laquelle la pièce fut créée, nous livrons ici les hypothèses les plus probables parmi celles avancées par la critique. La dédicace de la pièce au duc d’épernon nous propose une première piste :

Quand vôtre Bonté n’auroit pas avecque joye accepté le don que je luy ay fait avec crainte et respect , de cette Pièce de Theatre, pour la faire passer heureusement de vos mains libérales en la bouche de ces Comédiens destinez seulement aux plaisirs de V.G11 ; & dont la Troupe que vous avez enrichie par des presents magnifiques autant que par d’illustres Acteurs, se va rendre sous vos faveurs & sous l’appuy de vôtre Nom, si pompeuse & celebre qu’on ne la poura juger indigne d’être à Vous.

Sachant que Mareschal était proche de L’Illustre Théâtre, dont il avait rédigé l’acte d’association en 1643 et à qui il avait donné sa précédente pièce, Charles le Hardy, on peut supposer sans trop de doutes que les « illustres Acteurs » auxquels il fait allusion sont ceux de la troupe de Molière. En effet, suite à la séparation des membres de l’Illustre Théâtre, certains de ses acteurs, dont Molière lui-même, venaient récemment d’« enrichir » la troupe qu’entretenait le Duc d’épernon en province, et qui était dirigée depuis 1632 par Charles Dufresne. On peut donc émettre comme première hypothèse, si l’on en croit la préface de la pièce, que Le Dictateur romain a été représenté par la troupe du duc d’Epernon une fois que ses nouveaux « illustres » membres l’eurent rejointe. De plus, il est peu probable que la « première » ait été jouée par une troupe autre que celle de celui à qui était dédiée la pièce. Par conséquent, si l’on veut déterminer une date probable pour la première représentation, il reste à savoir à partir de quand l’on retrouve certains des comédiens de Molière dans la troupe de Dufresne.

Nous n’avons pas de documents précis, mais à partir de différentes sources nous pouvons établir une fourchette, dans laquelle on peut situer la création du Dictateur romain. Le privilège de la pièce est de février 1646 et l’achevé d’imprimer d’avril ; celle-ci a donc été représentée avant. En 1645, les membres de l’Illustre Théâtre traversent une période difficile : pour des problèmes de dettes, plusieurs procès leur sont intentés, exigeant les remboursements des prêts, le paiement du loyer du jeu de paume des Mestayers et celui des gages, en particulier ceux du portier, Pommier12. Début août 1645, Molière est en prison mais

dans le malheur, la plupart d[e] [ses] associés lui sont restés fidèles. Sauf Beys, la Malingre et Desfontaines, ils sont à ses côtés le 13 août […] pour s’obliger solidairement avec lui à rembourser […]. C’est la dernière fois que les présents signent collectivement et en qualité de membres de l’Illustre Théâtre. Bientôt, ils auront tous quitté Paris13.

Voulant éviter de retourner en prison, Molière part le premier de Paris, peut-être dès la fin août. Il n’a alors plus rien et ses comédiens se dispersent dans différentes troupes. Seuls les Béjart restent à Paris et Duchêne nous apprend que Madeleine y est encore en décembre 45. Mongrédien affirme qu’elle rejoint Molière avant le 21 janvier 164614. Peut-on en déduire que la pièce de Mareschal fut créée entre janvier et le 19 février, date de la dédicace ? D’autres sources indiquent que Molière quitte Paris avec les Béjart en octobre… Les déplacements de Molière, de Madeleine Béjart comme de la troupe de Dufresne avant que ceux-ci ne la rejoignent ne sont pas connus avec certitude : peut-être Madeleine fait-elle différents voyages entre Paris et la nouvelle troupe, partagée entre son métier et la volonté de retourner à Paris sauver de la faillite ce qui peut encore l’être ? Il convient, dans le doute, de garder l’espace de six mois entre fin août et début février comme moment probable de la création de la pièce. Quant à l’endroit où cette première a eu lieu, il n’est guère plus précis : la capitale du gouvernement de Guyenne du duc était Bordeaux, il est probable que la troupe y joua souvent, de même que dans le château de Cadillac, tout proche, où il résidait la plupart du temps. Mais accompagnant le duc dans ses déplacements, la troupe joua à la toute fin de 1645 à Agen où le duc donna de grandes fêtes en l’honneur de sa maîtresse. Pour ce qui est de début 1646, le duc passe par Paris avant de revenir en Guyenne en août15. Entre les déplacements possibles du duc et ceux des comédiens, qui jouaient aussi hors de sa présence, pour le public ou d’autres grands seigneurs, cela fait beaucoup de lieux susceptibles d’avoir pu accueillir la première représentation de notre pièce ! Cependant, une « première » était un événement d’importance, même loin de Paris, et je formulerais l’hypothèse de Bordeaux (ou Cadillac, si la représentation est privée) en présence du duc protecteur de la troupe, ou bien encore Agen : pourquoi ne pas penser que la représentation d’une nouvelle pièce par une troupe récemment « enrichie » d’acteurs prestigieux ait pu être un moment fort de ces fêtes ?

La mise en intrigue du Dictateur romain §

Choix du sujet §

Le sujet-type §

Quel est le sujet de cette pièce ? Après le Jugement équitable, il semblerait que Mareschal ait voulu construire une intrigue fondée sur les mêmes enjeux et les mêmes effets que ceux de cette pièce, proposant une variante sur le sujet de l’homme de pouvoir, qui est aussi père, condamnant son fils à la mort et le faisant exécuter. Pourtant il nous semble que l’enjeu principal de la pièce, dans le Dictateur romain, n’est pas là : à bien y réfléchir, la condamnation de Papyre est moins anti-naturelle que celle de Charles le Hardy et l’accent n’est pas mis sur le lien, moins fort que le lien filial, qui existe entre le dictateur et Fabie. Après tout, la condamnation est justifiée par l’offense, et les arguments en faveur de Fabie sont majoritairement ceux qui mettent en avant son côté héroïque plutôt que les liens entre les deux familles, même si ceux-ci rendent la décision plus délicate à prendre. En fait, le véritable sujet de cette pièce est la clémence de Papyre, et s’il faut trouver un modèle à Mareschal, il est plutôt à chercher du côté de la pièce de Corneille Cinna (1643), dont le sous-titre est « la Clémence d’Auguste ». En effet, la clémence justifie toute la construction de la tragédie et c’est vers elle que convergent les différentes étapes de l’intrigue : toute la pièce ne vise qu’à montrer comment Papyre, après l’avoir rejetée, adopte cette solution comme moyen de résoudre la crise qui secoue Rome depuis la bataille non permise contre les Samnites. Quant au fil amoureux, il a surtout été rajouté dans l’objectif de plaire au public de l’époque qui y voyait un élément incontournable des tragédies qu’on leur proposait.

L’histoire qui le met en scène §

Après une tragédie « moderne », Mareschal a choisi un épisode de l’histoire antique pour illustrer le sujet qu’il avait décidé de transposer au théâtre. Outre le fait que cela s’inscrit dans « l’air du temps », ce choix peut sembler judicieux pour mettre en scène un acte de clémence. En effet, la distance qui existe avec l’époque romaine permet, plus facilement que les épisodes de l’Histoire contemporaine, de généraliser et de superposer à la figure du dictateur celle du roi régnant à qui l’on attribue par là même cette « plus haute vertu des rois ». L’épisode, historique, est emprunté à Tite-Live. En 314 av. J.-C., sous la République, un dictateur condamne à mort son premier lieutenant, victorieux, pour avoir combattu sans son ordre. Mais face aux protestations émanant de diverses instances, il se ravise et lui accorde la clémence. L’intérêt est de voir que le conflit qui oppose les deux hommes finit par concerner toute la Ville : le choix de cet événement met donc en perspective la clémence avec les circonstances dans lesquelles elle est accordée pour montrer les relations entre les différents « pouvoirs » au sein d’une communauté. Même si un dictateur a théoriquement tout pouvoir pendant sa dictature, il doit aussi évaluer les conséquences de ses actes et ne peut aller à l’encontre de tout un peuple sans créer de graves tensions, et menacer l’ordre social. Cette histoire particulière laisse donc à Mareschal la possibilité de traiter du thème de la clémence dans un autre contexte que celui de la pièce de Corneille : même si le geste est identique, il est loin de signifier la même chose dans les deux cas et c’est ce qui fait du Dictateur romain une tragédie originale, intéressante à étudier en elle-même et non pas uniquement à cause des échos qu’elle peut évoquer pour nous.

Exploitation et modification des sources §

La source antique §

La guerre contre les Samnites16 et l’opposition de Papyre et Fabie est longuement développée dans Tite-Live, et Mareschal, bien qu’il ne précise pas d’où lui vient l’idée de ce sujet, a de toute évidence beaucoup puisé dans cette source au point que certains de ses vers paraissent parfois n’être qu’une traduction des propos du Latin. On trouve la narration de cet épisode au livre VIII de L’Histoire romaine, aux paragraphes XXX à XXXVI, 1217. Nous livrons ici les éléments que Mareschal a principalement repris à Tite-Live, avant d’étudier comment ils ont été modifiés ou enrichis par le dramaturge.

Les noms des personnages historiques §

Fabie Père, déjà présent chez Tite-Live (il est appelé le vieux Fabie, « Fabis senis »), invoque les mêmes exemples pour fléchir le dictateur dans le texte latin et celui du XVIIe siècle : Cincinnate, évoqué v.733, et Tuelle (v. 1273). Manlie et Brutus, selon un procédé identique, sont les cautions de Papyre aussi bien dans L’Histoire romaine que dans Le Dictateur romain. Même les personnages de Comine, chef de la cavalerie romaine, et de Valère (Marcus Valerius) sont nommés dans le récit de Tite-Live, le dernier y étant présenté à la fin, comme un légat qui, en charge de l’armée en l’absence du dictateur et face à des mouvements ennemis, n’osait prendre aucune initiative, effrayé par les ordres inflexibles du dictateur et l’exemple de ce qui était arrivé à Fabie (cf. v. 159). A partir de là, il est aisé d’imaginer, comme l’a fait Mareschal, une rivalité, si ce n’est amoureuse du moins militaire, entre ce serviteur zélé mais sans grandeur et le personnage héroïque de Fabie.

Les détails de l’événement §

Mareschal commence, dans le premier récit de Comine, par reprendre, de façon très précise, la situation initiale telle que l’a décrite Tite-Live et dont nous citons la traduction proposée par l’édition Belles Lettres :

Le départ pour le Samnium se fit sous des auspices incertains […]. [L] e dictateur Papirius, sur avertissement du gardien des poulets sacrés, partit pour Rome afin de reprendre les auspices, en signifiant au maître de la cavalerie qu’il avait à rester sur place et à ne pas en venir aux mains avec l’ennemi en son absence. Après le départ du dictateur, Q. Fabius apprit par des éclaireurs que le relâchement chez l’ennemi était aussi total que s’il n’y avait pas un seul Romain dans le Samnium ; soit qu’il ait été emporté par la fougue de sa jeunesse et indigné de ce que tout semblait reposer sur le dictateur, soit qu’il ait été séduit par l’occasion de remporter un succès, il partit à la tête de son armée rangée et prête au combat et, près d’Imbrinium – tel est le nom du lieu –, il livra bataille aux Samnites. Le sort du combat fut tel que la présence du dictateur n’eût rien pu ajouter à la réussite de l’affaire […]. Ce jour-là, la tradition veut que vingt mille ennemis aient été massacrés. Dans certaines sources, je trouve que par deux fois on aurait livré bataille en l’absence du dictateur […]. (Histoire R.omaine, livre VIII, § XXX, 1-7)

Il est également à noter que Mareschal a tenu à rester extrêmement proche de sa source, préférant y puiser de nombreux détails plutôt que d’en inventer de nouveaux, ce qui a l’avantage du poids de la « vérité historique » ; cela concourt donc à la vraisemblance générale du récit. On relève ainsi la maladie de Camille, qui amène la dictature, l’évocation des trophées pris sur l’ennemi et brûlés pour empêcher le dictateur « d’y inscrire son nom et de faire porter ces dépouilles dans son triomphe » (v. 1105/1106) ou les reproches de Papyre à Fabie, auquel il dit dans le texte de Tite-Live : « ne t’ai-je pas interdit de rien entreprendre en mon absence ? » et dont on trouve des échos aux vers 1100-1104. De même, la menace de révolte de l’armée, la fuite nocturne de Fabie, la convocation du Sénat dès l’arrivée à Rome, la plaidoirie de Fabie Père pour son fils et l’appel au peuple sont autant d’étapes de l’intrigue de Mareschal qui sont déjà celles du récit antique. Même pour la fin, Mareschal a suivi son modèle : la décision finale revient à Papyre et, après son geste de clémence, il repart seul vers le camp, ordonnant à son lieutenant de rester l’attendre à Rome, prononçant une morale qui sera aussi sous-entendue dans le dénouement théâtral : « que cette journée te serve suffisamment de leçon pour pouvoir supporter en guerre comme en paix les ordres légitimes18. » Enfin, Mareschal a même pris des noms de lieux, comme Ortone ou les Champs Pycéniens, dans d’autres livres de ce même ouvrage (III, 30 ; XXII, 9).

Influence des œuvres de l’époque §

La prédominance des sujets romains §

Après la domination de la tragi-comédie sur la scène française, particulièrement entre 1628 et 1634, la véritable « renaissance » de la tragédie se fait avec une pièce à sujet romain : La Sophonisbe de Mairet (1635). L’année suivante, une autre pièce « romaine », La Mort de César19 de Scudéry, obtient un succès qui confirme le renouveau du genre et présente l’Antiquité comme la source par excellence des sujets de tragédie. Cette tendance sera ensuite définitivement confirmée par l’adhésion de Corneille lui-même à ce type de sujet par le biais de sa pièce Horace. En effet, comme la tragi-comédie avait privilégié les sujets inventés, la tragédie a préféré traiter des sujets « historiques » connus (romains ou mythologiques), afin de se démarquer du genre qui, en rejetant ce type de sujets, l’avait provisoirement fait disparaître. De plus, selon les auteurs, ce genre de sujet avait aussi l’avantage de produire de meilleurs effets parce qu’il rentrait aisément dans les bornes des 24 heures et donnait de ce fait plus de plaisir au spectateur20. Enfin, l’époque romaine, vue comme un ailleurs idéal, autorise la mise en place de réflexions sous-jacentes sur le XVIIe siècle, en particulier sur le pouvoir et l’action royale : la comparaison entre les grandes figures antiques mises sur scène et le roi était alors évidente pour tout le monde. On peut donc penser que, pour Mareschal, après sa tragédie « moderne » Le Jugement équitable, écrire une tragédie romaine était une manière de plus de s’intégrer dans la production la plus prisée de son époque et de prouver le talent dont il était capable, le fait de choisir ce sujet le mettant automatiquement en concurrence avec les plus grands.

Les pièces de Corneille §

En 1641 paraît Horace, première tragédie romaine de Corneille, décriée par les « doctes » à cause de sa « duplicité d’action » qui faisait d’Horace un héros sauveur de Rome puis un fratricide. Elle se termine par le procès du héros après la mort de Camille, et Tulle, malgré la faute d’Horace, lui accorde la vie en expliquant que les héros qui assurent la puissance des rois sont « au-dessus des lois ». Comment ne pas y voir l’argumentation de Fabie Père, à bien des égards inspiré par le personnage du Vieil Horace, auquel il reprend également le quiproquo sur la lâcheté de son fils21 ?

De plus, le succès de la pièce de Corneille mettant en scène la fameuse « Clémence d’Auguste », Cinna, publié en 1643, a peut-être incité Mareschal à mettre à son tour sur le théâtre ce geste royal et à proposer dans son œuvre une réflexion sur ce qu’est l’exercice du pouvoir. En tous cas, ce succès légitime d’un coup la possibilité d’un dénouement de tragédie qui ne soit pas funeste, ce dont va profiter Mareschal pour sa propre pièce, puisqu’il peut alors proposer une issue au conflit qui ne rappelle pas celle de son œuvre précédente, Le Jugement équitable.

Autres œuvres §

Gillet de la Tessonerie a écrit deux pièces qui, chacune à leur niveau, ont pu influencer Mareschal dans l’écriture du Dictateur romain. Le Triomphe des 5 Passions, publié en 1642, propose différents tableaux de l’effet néfaste des passions sur l’homme en montrant 5 exemples célèbres, tirés de l’Antiquité, ayant conduit les héros victimes de ces passions à leur perte. Le premier acte est intitulé « l’honneur », c’est-à-dire le désir effréné d’acquérir des louanges. Le 2e est un tableau de l’ambition. Le 3e met en scène l’amour, le 4e la jalousie et le dernier la haine. Certes la construction est très différente d’une tragédie classique, mais ce n’est pas la pièce dans son entier qu’il faut considérer mais seulement le premier acte. En effet, l’épisode raconté est celui de Manlie qui pour

conserver la gloire & signaler son nom à la postérité fit trancher la tête à son propre fils pour avoir combattu sans son ordre, quoi qu’il fût victorieux et qu’il eût délivré la ville dont il l’avait laissé Gouverneur d’un siège insupportable & d’une servitude infaillible. On le voit qui, poussé de cette vaine gloire, a peur de perdre le fruit de ses victoires en sauvant la vie à son fils & de ternir par la pitié la grande réputation qu’il avait acquise par son courage.

Puis viennent les remords et le repentir qui « traîne après soi ce trop grand désir de gloire & […] ce faux point d’honneur »22. Certains passages du texte évoquent des vers de Mareschal, qui a pu s’inspirer de Manlie pour le personnage de Papyre ; d’ailleurs Manlie dit :

Il devait obéir, & ne commander pas

ce qui fait écho à la sentence du Dictateur romain :

Qui veut bien commander doit savoir obéir.

Une autre pièce de Gillet de la Tessonerie, construite sur le même modèle et publiée en 1645, L’Art de régner, a pu également influencer Mareschal. Dans cette œuvre, un gouverneur veut apprendre au jeune prince dont il a la charge, par le biais du théâtre et des exemples historiques, les « secrets nécessaires pour se conserver sur le trône. » Il propose 5 cas différents, un par acte. Le deuxième tourne autour d’une histoire d’amour, mais l’intérêt politique y est représenté par le consul Fabie, qui, dans une scène de délibération, pèse le pour et le contre de la clémence.

Enfin, il ne faut pas oublier le rôle de la propre pièce de Mareschal, Le Jugement équitable de Charles le Hardy, dans son inspiration pour un sujet ayant des points communs avec celui de cette pièce, puisque dans les deux cas il y a condamnation d’un proche (fils ou gendre) par celui qui est en charge du pouvoir (roi ou dictateur) et qui ne veut pas faire d’exception à la loi pour un cas qui le touche en particulier.

Particularités de l’intrigue de Mareschal §

Mareschal a choisi de resserrer la crise sur la fin, une fois que « le mal est fait » : il aurait pu obtenir de forts effets théâtraux en mettant en scène l’interdiction de Papyre, les éventuels scrupules à combattre de Fabie (par exemple sous forme de stances : désobéir pour servir son pays mais pas son chef ou obéir au chef et laisser passer l’occasion et de briller et de préserver son pays ? C’est le combat entre le sens du devoir envers la patrie et celui de l’obéissance envers un chef). De même, il aurait pu « remplir » sa pièce de batailles, très prisées par le public, puis de l’enchaînement des conséquences que cela entraîne, en particulier la mutinerie de l’armée. Malgré un récit de Tite-Live assez précis, il ne l’a pas fait, et s’il en fallait, ce choix d’écriture est une preuve de plus que Mareschal, dans cette pièce, est passé du côté de l’écriture classique et régulière dans laquelle les batailles sont rapportées et le suspens réduit à l’incertitude de la mise à exécution d’une décision. Il faut noter que le point de vue de Fabie sur son action, alors qu’il aurait pu apporter une certaine tension tragique (hésitations, dilemme voire regrets), est ici occulté en faveur d’une concentration sur la réaction que doit avoir Papyre, tiraillé entre son rôle de gardien de l’ordre et son affection pour Fabie, dont l’action est reconnue comme bénéfique par le peuple. Son alternative est simple : appliquer la loi dans toute sa rigueur ou faire une exception pour un héros qui a de quoi compenser sa faute, ce qui évoque le procès d’Horace, où c’est la deuxième solution qui triomphera. Le problème de Papyre est qu’il pense que l’exception va saper son autorité et montrer qu’il n’est pas digne de se proclamer le garant des lois, et que cela pourrait donc jeter une éventuelle suspicion du peuple sur sa légitimité, déjà acquise en des circonstances exceptionnelles, celles de l’instauration d’une dictature. Contrairement à Tite-Live – qui certes souligne la clémence mais insiste également sur le caractère fort du jeune lieutenant – Mareschal choisit donc clairement Papyre comme héros : ce sont ses conflits intérieurs, son « cas », et non celui de Fabie qu’il veut développer dans sa tragédie, et c’est là la principale différence entre le dramaturge et sa source : une modification de point de vue sur l’action afin de mieux répondre aux exigences dues au passage à la scène.

La construction de la pièce §

À partir de tous ces éléments, il a fallu faire une pièce. On peut dire que la composition dramatique de cette tragédie tient à la fois des principes de réduction et de déduction. En effet, Mareschal évoque tous les éléments présents dans le récit de Tite-Live, mais il ne les développe pas tous sur la scène et « réduit » la majeure partie de ceux-ci à figurer dans des récits, comme c’est le cas par exemple pour la révolte de l’armée. Le véritable point de départ de Mareschal, pour la construction de son intrigue, est en fait le dénouement, c’est-à-dire la clémence de Papyre, dont le corollaire est la condamnation initiale. Mareschal va donc étendre l’action qui se passe entre ces deux moments pour remplir sa pièce, choisissant un sujet « complexe » qui repose sur un coup de théâtre qui inverse le dénouement attendu23, qui était la mise à exécution de la condamnation, c’est-à-dire la mort.

En effet, la pièce se concentre vraiment sur la fin de la crise, les conséquences des faits : Mareschal ne propose pas de scènes qui auraient pourtant pu prendre place après la condamnation et qui sont développées par Tite-Live, comme la harangue de Fabie à ses soldats. D’ailleurs les rôles joués par le peuple, le Sénat et l’armée sont symbolisés par quelques personnages et apparaissent plus comme des hypothèses argumentatives que comme des actants pouvant modifier le cours de l’intrigue. Il est en effet probable que, dans un cas pareil, il y ait des réactions de la part de ces protagonistes de l’affaire ; la vraisemblance est donc respectée en y faisant allusion mais ils n’interviennent pas vraiment directement. De fait, le Sénat et le peuple ne veulent pas du rôle de juge qu’on voudrait leur voir jouer, dans le but de « déplacer » la décision finale du choix d’un seul homme à celui d’un groupe représentant la collectivité. C’est d’ailleurs parce que l’on a déjà constaté que le peuple était indécis que la dernière intervention de Martian, tout comme la réponse que Papyre y apporte, sera d’autant plus surprenante : Papyre cède, entre autres, à l’argument selon lequel il est probable que la condamnation provoque un trouble plus grand que celui qui, selon lui, va résulter de l’acquittement, trouble, vu les premiers mouvements de foule, vraisemblable, mais cependant non encore avéré dans les faits, et dont on peut donc interrompre la progression. Ainsi on voit bien que les événements qui pourraient être « extérieurs » sont soumis à des analyses de la part des protagonistes, et ce sont elles plus que les faits eux-mêmes que l’on nous restitue.

Cette tragédie est de toute évidence construite « à rebours », c’est-à-dire que c’est la fin qui justifie les choix et l’écriture des scènes qui précèdent comme des caractères des personnages. Ainsi, pour qu’il y ait clémence, et que ce geste soit apprécié à sa juste valeur, il faut que cela soit la seule solution qui reste à mettre en œuvre avant l’exécution de la sentence, et effectivement tous les moyens, au cours de la pièce, ont été utilisés, en vain, pour tenter d’inverser la première décision de Papyre : il y a eu les recours « légaux » (appels au peuple, au Sénat) et les pressions individuelles des femmes ou de Fabie Père, mais rien n’y a fait. Et cela est logique : car pour qu’il y ait clémence, il faut aussi que l’on n’espère plus dans l’efficacité de ces tentatives ni même dans un compromis avec le dictateur. C’est pourquoi le personnage de Papyre apparaît si inflexible, mettant un point d’honneur à faire respecter les lois par tous, y compris s’il doit pour cela se battre contre lui-même et l’amitié qu’il avoue porter malgré tout à Fabie. L’intransigeance était un trait de caractère nécessaire pour que la clémence ensuite crée la surprise et souligne ce que cela coûte au chef d’aller contre ses résolutions, même si, en tant qu’homme, il se réjouit finalement du dénouement. De même, pas de clémence sans condamnation à mort, et pas de condamnation sans faute préalable. Mais cependant il est nécessaire que l’offense ne soit pas trop importante ou provoquant des conséquences néfastes, sinon il n’y aurait pas d’hésitation et l’exécution n’aurait pas porté à discussion. C’est pourquoi Mareschal fait de Fabie un général victorieux mais repentant, qui a combattu en toute bonne foi croyant agir dans l’intérêt du pays et qui finalement est à l’origine d’une situation de victoire qui « efface » sa première désobéissance. Pour que Papyre se trouve dans une situation de dilemme, et donc d’hésitations, il fallait en effet un héros ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent, cette part d’innocence étant nécessaire pour que la clémence soit acceptable. Bref, Fabie ne pouvait pas faire autrement que désobéir et gagner, Papyre que désirer punir et refuser toute conciliation pour finalement pardonner et provoquer, contre toute attente, un dénouement heureux : ces étapes de l’intrigue sont des implications du choix du sujet et ne sont effectivement construites qu’à partir et en fonction du dénouement.

De plus, l’épisode de la guerre contre les Samnites et du conflit entre Papyre et Fabie étant peu connu, il a permis à Mareschal de l’adapter pour y ajouter un fil amoureux entre le jeune homme et la fille du dictateur, Papyrie. Passage obligé des tragédies de l’époque, cette autre facette de la pièce, tout en « nouant » plus fortement les personnages entre eux, n’influence pas vraiment les protagonistes. Papyre n’y est absolument pas sensible et reproche à sa femme d’avoir révélé l’alliance et à sa fille d’aimer un « criminel » : pour lui, l’honneur passe avant le bonheur de sa famille. Fabie, lui, trouve surtout dans la rupture de l’accord un moyen de plus de se plaindre du sort rigoureux qui s’abat sur lui. En fait, introduire ce rapprochement entre les personnages donne un rôle aux femmes : celui de la possibilité de chantage de mort sur Papyre. Ces menaces se révèleront d’ailleurs inefficaces car sans effet immédiat : le personnage de Papyre apparaît insensible, n’ayant à l’esprit que le respect des lois, quel qu’en soit le prix à payer. Ainsi ce fil amoureux ne fait que dramatiser un peu plus la situation et augmenter la crainte du public d’assister à un dénouement très funeste, voire sanglant. La fonction essentielle de cet épisode est de jouer sur les émotions car il est à même de produire « terreur et pitié » dans les cœurs des spectateurs. De plus ces relations humanisent les personnages et par contraste, puisqu’elles ne sont finalement pas prioritaires, font ressortir les caractères héroïques qui s’opposent.

Ainsi, Mareschal a choisi de mettre en scène un passage de l’Histoire antique mais il ne s’est pas asservi à ses étapes, préférant insister sur les éléments susceptibles de provoquer un fort intérêt dramatique plutôt que sur l’exhaustivité des faits rapportés par Tite-Live. Il réduit donc le nombre d’événements exposés au public pour se concentrer sur la crise qui s’instaure avec la condamnation, et réussit à provoquer une tension importante en subordonnant toute l’évolution de son intrigue à son dénouement. Mais il n’en oublie pas pour autant le goût du public, auquel il propose une pièce qui sait aussi faire place à l’expression des sentiments. Si en définitive Le Dictateur romain paraît se dérouler de façon si logique et naturelle, c’est parce que Mareschal a su totalement refondre ses sources et ses apports personnels pour écrire une tragédie dont l’écriture est d’abord motivée par un désir d’efficacité dans son propre déroulement. Chaque élément de l’action est nécessaire et rigoureusement choisi pour être une pierre de plus dans la construction d’une œuvre aussi harmonieuse et complète que possible.

La structuration de la pièce §

Actes et scènes : la structuration technique §

Équilibre de la répartition §

Le Dictateur romain, publié en 1646 et donc probablement écrit au plus tôt dans les années 40, est une pièce qui ne cherche pas, comme ça a pu être le cas au début du siècle, à renouveler la structure habituelle de la tragédie (il y a eu des essais de pièces en trois actes, par exemple, ou en deux journées, comme pour La Généreuse Allemande). Elle suit la tendance générale de l’époque en ce qui concerne la forme et se présente en 5 actes, assez équilibrés au niveau des scènes puisque chacun, hormis le premier qui en comporte 5, compte 4 scènes. Cet équilibre est renforcé par une répartition du nombre de vers entre les actes qui aboutit à des volumes semblables sans particulièrement favoriser ou léser une partie de la pièce. En effet, le plus petit acte comporte 290 vers et le plus long 384, pour un total de 1628, soit un écart peu important par rapport à la répartition idéale (qui serait de 325 à 326 vers par acte).

De plus, les scènes les plus longues d’une pièce sont habituellement celles qui contiennent des récits ou qui développent des moments forts de l’action. Cette logique se vérifie chez Mareschal où l’on relève parmi les scènes les plus longues celle du dénouement (V, 1 ; 178 vers), les deux scènes contribuant à l’exposition (I, 1 & 3 ; 165 et 140 vers), où l’on trouve notamment le récit de la bataille par Comine, puis deux scènes d’importantes confrontations, celle de Papyre et Fabie (IV, 3 ; 137 vers) et la première intervention de Fabie Père contre Papyre (III, 4 ; 112 vers). Ainsi, il n’y a pas de scène qui serait longue mais sans intérêt fort pour l’évolution de l’action, et ceci combiné à un nombre relativement petit de scènes dans la pièce démontre une volonté de concentration, et donc d’efficacité, dans le traitement de l’intrigue du Dictateur romain.

Les problèmes de liaisons §

Ruptures des règles de liaison des scènes §

Toutes les scènes sont liées par une liaison de présence où au moins un des personnages présents sur scène y reste pour la scène suivante, liaison la plus simple mais aussi la plus logique car elle souligne l’enchaînement des événements. Seule la liaison entre les scènes 2 et 3 de l’acte IV échappe à cette forme puisqu’il y a ici une « liaison de vue » (ou de fuite), c’est-à-dire que la sortie de Lucille et Papyrie est motivée par l’arrivée de Papyre et Fabie qu’elles voient mais ne veulent pas rencontrer (v.1062 : « Mais les voicy tous deux : évitons leur presence »). Rappelons cependant que la liaison de fuite était admise par les classiques et qu’elle ne viole donc pas les règles d’enchaînement des scènes.

Cependant, une autre règle du théâtre classique voulait que les actes ne soient pas liés, c’est-à-dire que ce ne soit pas le même personnage qui ferme un acte et ouvre le suivant. En effet, comme du temps est censé s’écouler pendant l’entracte24, on ne peut pas retrouver après l’interruption le même personnage comme s’il n’avait pas bougé, et reprendre l’action là où elle avait été laissée. De plus, ce temps étant souvent utilisé pour les déplacements importants, il est logique qu’une fois l’intermède commencé le personnage alors en scène en profite pour partir et agir de son côté. D’ailleurs, les débuts d’actes montrent fréquemment la fin d’une action commencée hors de la vue des spectateurs et qui se termine sur scène, le résumé de ce que nous n’avons pas vu étant très souvent introduit par un personnage à l’aide des mots « quoi », « oui » ou « non » (cas de Papyre au vers 1299). Pourtant, dans la pièce de Mareschal, on retrouve deux fois le même personnage de part et d’autre d’un entracte. Le premier est Papyrie, à la fin de l’acte I et au début du deuxième. L’autre est Papyre, en IV, 4 et V, 1. En fait, dans les deux cas, du temps s’est bien écoulé pendant l’entracte et, à l’ouverture de l’acte suivant, on se focalise sur les réactions des personnages à ce qui s’y est passé. De plus, au début de l’acte II, on ne peut pas faire autrement : les hommes sont au Sénat, dont les débats ne peuvent être montrés, et Papyre n’est pas encore à Rome. Papyrie et Lucille occupent donc la scène et réagissent à ce qu’elles ont appris en retrouvant Fabie pendant l’entracte : la condamnation par Papyre. À la fin de la pièce, la situation est semblable pour le dictateur : tous se rendent « au Peuple » pendant l’entracte, et pendant que les autres personnages vont porter la nouvelle de l’indécision du peuple et recueillir les réactions (celle de l’armée, annoncée par Comine à la scène 2, et celle du peuple rapportée par les femmes scène 3), l’attention est, dès le début de l’acte V, dirigée sur Papyre puisque c’est lui qui doit trancher désormais : l’importance du fait justifie amplement le retour du personnage sur scène. Cela permet, de plus, d’installer aussitôt les spectateurs dans l’urgence et d’accélérer le rythme de l’action dès l’ouverture de la dernière partie, afin d’impulser un crescendo dramatique jusqu’au dénouement.

Enchaînement des scènes et rythme de la pièce §

Selon Scherer25, une pièce est rapide si elle comporte de nombreuses scènes et lente si elle en comporte peu, car dans ce cas il y a moins de déplacements et les scènes sont plus longues. On peut considérer que Le Dictateur romain est une pièce relativement lente dans la mesure où il y a peu de scènes courtes servant de transition (par exemple comme en I, 2) et annonçant simplement des entrées ou des sorties. Cette pièce contient également peu de personnages vraiment secondaires du type des gardes, soldats ou messagers. Ici, les allées et venues sont peu fréquentes et une fois sur scène les personnages y restent et ont des raisons valables pour cela : les différentes interventions font progresser l’action car ce que disent et font les personnages n’est jamais arbitraire ou inutile, comme cela peut l’être parfois dans une tragi-comédie : des personnages qui arrivent sur scène par hasard, la redondance de certaines scènes (reconnaissance, explications, etc.) devant plusieurs personnages différents, par exemple, peuvent nuire à l’efficacité de l’intrigue. Ici, rien de tel, les rencontres et les informations échangées par les personnages étant motivées par un but précis, qui est de sauver ou condamner Fabie. De plus, les scènes paraissent d’autant plus longues (et donc lentes) qu’elles sont fréquemment « liées » par 2 ou 3 constituant en fait la continuation d’un même propos ou l’évocation d’un même sujet avec ceux qui arrivent au fur et à mesure, comme par exemple dans le cinquième acte où Papyre résout de tuer Fabie dans la première scène en disant :

Perdons un Criminel, pour l’interest de tous. (v. 1360)

et ne change pas d’avis malgré les éléments nouveaux apportés par les scènes suivantes. La révolte de l’armée (sc. 2) lui inspire cette réflexion :

Ils demandent Fabie, envoyons leur sa téte (v. 1382),

puis le soulèvement du peuple (sc. 3) a pour effet d’augmenter sa colère et le pousse à affronter les rebelles26 plutôt que de renoncer à sa décision concernant Fabie. Là encore, la structure de la pièce révèle la volonté de Mareschal de proposer une intrigue développée sans ruptures et dans ses détails, la relative lenteur de la pièce contribuant certainement au sentiment de crainte du spectateur qui voit se dérouler sous ses yeux l’histoire d’une mort annoncée et dont l’exécution est sans cesse retardée, mais pour autant jamais annulée avec certitude.

La nécessité de la vraisemblance : la structuration logique §

Le respect des fameuses « unités » est devenu, après la querelle du Cid, un des éléments essentiels de la vraisemblance d’une pièce de théâtre et les auteurs qui veulent faire une tragédie prise au sérieux par la critique doivent de plus en plus prendre en compte ces éléments dans l’élaboration de leurs œuvres, c’est pourquoi il nous semble indispensable de les étudier dans Le Dictateur romain, bien que Mareschal ait fait peu d’entorses aux règles.

L’unité de lieu §

Le lieu de l’action est précisé au début : « la scène est au palais du Consul Camille, dans une gallerie qui donne sur le jardin. ». Il est rapidement évoqué lors de la première scène par des vers qui confirment la vue sur le jardin :

Ce bel ordre & si long de pilliers & d’arcades (v. 13)
Ce parterre de fleurs, ce jardin spacieux (v. 15).

Cette « gallerie » sera bien l’unique lieu de la pièce, la présence de Papyre ici plutôt que chez lui s’expliquant par un vœu fait sous le coup de la colère qui stipule « Qu’il ne reverra point les Dieux de sa Maison / Que d’un Vainqueur coûpable il n’ait tiré raison » (v.563 & 564). Les scènes indispensables dans d’autres lieux (le Sénat, l’assemblée du Peuple, le Temple, le Camp) sont rejetées dans les entractes et les nouvelles de l’extérieur arrivent sur scène par le biais de récits. L’unité de lieu est ainsi respectée tout au long de la pièce grâce à un lieu indéterminé (une sorte de corridor), lieu de passage représentatif du « palais à volonté » qui va ensuite devenir le décor unique de la tragédie. Une remarque cependant : ce respect de la règle est atteint, comme souvent à l’époque, au prix de quelques entorses qui pourraient bien paraître, elles, invraisemblables… En effet, s’il donne sur le jardin, ce lieu doit bien posséder des ouvertures, et sans « vitres » pour garantir le secret des propos… ! En plus d’admettre que les personnages s’y succèdent et choisissent ce lieu peu discret pour leurs confidences, il faut supposer que personne ne surprend les conversations depuis le jardin, et que c’est un lieu adéquat pour recevoir (v. 169) ! D’ailleurs ce lieu reste assez imprécis car il n’est plus fait mention du jardin après la première évocation (destinée à « planter le décor » ?) et Papyre reste abstrait quand il qualifie le palais de Camille de… « lieu » ! : cette unité respectée au nom de la vraisemblance apparaît ici comme bien conventionnelle…

L’unification de l’action §

L’action de la pièce est unifiée par la constance du « péril » que Papyre fait peser sur Fabie : malgré une victoire très bénéfique à Rome, ce lieutenant risque la mort pour avoir désobéi à son chef. On assiste donc à des récits racontant les circonstances de l’interdiction de combattre puis de la désobéissance et ensuite aux différentes tentatives des protagonistes pour empêcher l’exécution de la sanction et faire changer d’avis le dictateur (en montrant les conséquences fâcheuses que pourrait avoir cette mort). Le fil amoureux dépend complètement de cette situation initiale car il ne présente ni sérieuse menace de rival ni problème de mésalliance, par exemple : le malheur des amants provient uniquement de la promesse de mariage rompue par Papyre et du péril encouru par le jeune homme. Ce que Mareschal concède au goût de l’époque, c’est une certaine rupture de ton dans quelques scènes réunissant Fabie et Papyrie, la volonté de mourir plutôt que de devoir renoncer à son (sa) bien-aimé(e) relevant d’un ton plus galant que véritablement tragique. Du point de vue de Papyre, l’action paraît également unique puisqu’il se trouve dans une « situation bloquée » génératrice de dilemmes : pour se faire respecter comme dictateur, il se doit de réclamer la mort de Fabie mais en même temps il est conscient de la valeur de celui-ci, qu’il aime comme un fils ; mais cependant, qu’il agisse en dictateur ou en protecteur, reste l’affront… Il faut donc en envisager toutes les conséquences, ce qui est l’objet des réflexions et des discours de Papyre tout au long de la pièce.

Le traitement du temps §

Les impératifs imposés par l’unité de temps ( borner l’action dans l’espace maximum de 24 heures) influent fortement sur l’organisation de l’intrigue dans le sens où les déplacements nécessaires à l’évolution diégétique doivent non seulement être évoqués mais aussi avoir le temps de se produire, fût-ce hors scène, de façon réaliste. Les entractes sont notamment utilisés à cette fin puisque l’on admet qu’il peut s’y écouler un temps assez important (4 ou 5 heures), ce qui permet aux déplacements les plus longs de s’y dérouler sans que cela ne choque la vraisemblance.

Dans Le Dictateur romain, Mareschal semble avoir prêté attention à cette règle puisque tous les déplacements effectués pendant les scènes jouées sont probables et que les entractes servent beaucoup, le dramaturge y plaçant notamment les scènes qu’il ne peut montrer de peur de nuire à l’unité de lieu. Au premier entracte, le Sénat a reçu Fabie et l’a pris sous sa protection. Entre le deuxième et le troisième acte Papyre arrive au palais, son voyage ayant été entamé plus tôt puisqu’il est déjà à Rome en II, 3. À l’entracte suivant le Sénat a délibéré et renvoyé l’affaire au peuple ; et entre les deux derniers actes le peuple s’est assemblé, mais n’a pas osé absoudre Fabie. Logiquement, tout peut se passer en 24 voire 12 heures puisque les assemblées (même s’il y en a trois) se font à Rome et que ceux qui y participent sont sur place et ne doivent théoriquement pas prendre trop de temps pour se réunir. Les seuls déplacements prenant du temps sont les allées et venues entre le Camp et Rome. Les premières arrivées de Comine et Fabie puis de Papyre sont probables puisque les voyages sont commencés avant même le début de la pièce pour les deux premiers et que Papyre, qui repart pour le Camp dès la scène 127, en apprenant la désobéissance de son lieutenant, a le temps d’y arriver et de repartir aussitôt pour Rome en ne l’y trouvant pas avant son entrée à l’acte III. Les autres déplacements de Comine sont un peu plus difficiles à comprendre puisque après quelques interventions, notamment avec Fabie (Acte III), il reparaît ensuite à la dernière scène de l’acte IV mais n’y prononce pas un mot puis revient à la scène 2 de l’acte suivant, avec la nouvelle de la révolte de l’armée. Cela fait, malgré l’entracte, un temps assez court pour faire le voyage, et l’on peut penser qu’il a appris la nouvelle d’un messager quelconque avant de revenir trouver Papyre, puisqu’il était nécessaire que ce soit lui qui lui apprenne cette révolte pour que ce dernier puisse le punir en même temps que Fabie (« Vous leur yrez porter & mon ordre, & sa téte » v. 1390). Contrairement à ce que l’on pourrait donc penser, le vers 1369 « Une triste nouvelle à vos yeux me r’ameine » ne signifie probablement pas que Comine est lui-même parti puis revenu du Camp pendant l’entracte.

Présence et rôles des personnages :
la structuration diégétique §

Occupation scénique §

Selon les actes, les personnages présents en scène diffèrent, certains dominant même plusieurs parties de la pièce aux dépens des autres. Il est intéressant de noter comment les divers protagonistes de l’histoire se répartissent l’occupation du plateau au fur et à mesure de l’évolution de l’action et avec qui, ou face à qui, ils se trouvent le plus souvent sur scène car cela aide à dégager des affinités ou des rapports de forces entre eux. D’autre part, les scènes de « duos » (ou éventuellement « duels »…) sont à analyser avec attention car elles mettent plus particulièrement en relief des personnages dont la parole est alors privilégiée. Tout cela révèle une structure de l’intrigue sous-jacente mais capitale pour comprendre les choix du dramaturge (quel est l’intérêt pour l’intrigue de retarder une entrée, de présenter des personnages toujours ensembles, etc.).

Acte I : Les personnages qui dominent cet acte sont des personnages qui ne sont pas à proprement parler « dans l’action » puisque Camille a renoncé à sa charge et que les femmes, Lucille et sa fille Papyrie, n’ont évidemment pas la possibilité de jouer de rôles politiques, du moins officiellement. Ils évoquent ensemble les scrupules de Camille pour apprendre peu à peu, par l’entremise de Comine puis de Flavie, l’état réel de la situation générale de Rome, situation concernant principalement deux personnages absents, Fabie et Papyre. La scène 5 entre Papyrie et Flavie est une scène de confidences qui nous rassure sur les sentiments réels de la jeune fille, qui peut ici s’exprimer librement. Cet acte est une sorte de prélude à « l’action » proprement dite.

Acte II : La première scène fait écho à la précédente parce qu’elle met de nouveau en scène Papyrie, et de nouveau dans une scène « intime », cette fois avec sa mère. Le ton est ici plus aux lamentations et amorce réellement la tragédie parce que les menaces se concrétisent de plus en plus. Fabie fait son entrée scène 2, et dominera ensuite la fin de l’acte avec Papyrie, les autres personnages étant assez effacés. Il faut noter que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le discours de Fabie est sans révolte, sans animosité envers Papyre et adopte plutôt un ton de lamentation propice à l’évocation de la mort.

Acte III : Acte central où il se passe beaucoup d’événements, tous les personnages y apparaissent au moins une fois, excepté Martian, et les différentes scènes réunissent toujours au moins 3 personnes. La présence dominante est celle de Papyre (surtout dans les deux premières scènes) puis celle des trois hommes, Papyre et les deux Fabie ; les femmes, très présentes dans les deux premiers actes, se font plus discrètes. L’entrée tardive de Papyre dans la pièce en fait un héros « rare » (Scherer) dont la parole a d’autant plus d’importance qu’elle a été attendue.

Acte IV : Cet acte s’oppose au précédent car on y note moins de personnages présents simultanément ; on assiste aux supputations des femmes puis aux argumentations des hommes, à l’espoir puis à une prise de décision. La liaison de fuite entre ces deux groupes souligne la rupture de cet acte avec le troisième : tout le monde ne participe plus aux débats en même temps. D’ailleurs il y a dans cet acte deux scènes ne présentant que deux personnages : la première scène fait écho à la scène II, 1 : les lamentations, dévolues aux femmes, ressurgissent après de nombreuses scènes rythmées par les discussions. Cela casse le rythme de la pièce et autorise des variations dans les différents sentiments exprimés. La scène 3 est une scène de confrontation, d’explications, et elle est capitale car sans témoin. Papyre fait évoluer sa position et exhorte Fabie à se défendre. Cette scène modifie la situation et laisse espérer des changements pour la suite de la pièce : alors que l’on approche de la fin, cela relance indéniablement l’intérêt.

Acte V : La première scène, entre Papyre et Camille révèle tous les sentiments successifs du dictateur face à une situation qui le voit de plus en plus partagé. Après les hésitations vient cependant une nouvelle décision qui se traduira par la prééminence du chef dans les scènes suivantes (sc. 2 & 3) avant une dernière opposition avec les Fabie et le dénouement dans la scène finale.

Le schéma des entrées successives ne correspond ici pas du tout à celui que nous présente Scherer,28 qui suggère une entrée du héros au premier acte puis un second acte dédié aux femmes. Ici, c’est plutôt le premier acte qui est réservé aux femmes (accompagnées de Camille, homme légèrement hors de l’action), créant l’attente des personnages principaux, que Mareschal retarde, puisque Fabie arrive à l’acte II, qu’il domine, puis c’est Papyre qui prend le relais dans l’acte III. L’acte IV semble résumer les trois premiers puisque les femmes occupent la première partie avant de laisser la place aux hommes pour la fin. L’acte V, enfin, met l’accent sur le personnage éponyme, duquel va dépendre le dénouement.

Il résulte de cette organisation plusieurs conséquences importantes pour comprendre le déroulement de l’action et en particulier pourquoi elle est si « lente » : d’abord, le constat, du fait de leurs arrivées tardives, d’un manque d’échanges entre Papyre, Fabie, et les autres personnages : les faits sont « rapportés », et même s’ils donnent ensuite leurs points de vue, on a parfois l’impression que les personnages principaux se retrouvent dans un conflit qui les dépasse, dans lequel d’autres se sont engagés presque avant eux, et qui peut-être aurait pu être résolu d’une autre manière s’ils avaient pu le traiter en privé : d’ailleurs Fabie est gêné qu’autant de monde prenne sa défense et il ne cesse de réaffirmer à son chef que ce n’est pas lui qui a suscité ce soutien et qu’au contraire il acceptera sans discuter sa sentence29 ; ainsi cette obéissance, certes tardive, aurait peut-être pu inciter Papyre à opter pour une ligne de conduire moins dure, à faire d’éventuelles concessions. De plus, comme toute l’action, et donc toute la pièce, repose sur le dictateur, la part belle est faite à ses hésitations mais rien n’est mis en place pour le « brusquer » réellement, accélérer le processus, les menaces restant peu efficaces et aucun véritable ultimatum ne lui étant lancé, avec par exemple la possibilité d’un retrait de son autorité par le Sénat, ou bien, de la part de l’armée ou du peuple, une durée au-delà de laquelle la « guerre civile » pourrait éclater : sans craindre de réels reproches, Papyre prend donc son temps et, en conséquence, il faut sans cesse occuper la scène par d’autres interventions, qui sont souvent des supputations, pour lui laisser le temps de la réflexion. Certes, cela augmente la tension tragique, mais nuit au rythme général de l’action. Enfin, l’organisation de l’intrigue choisie par Mareschal met en avant la complexité des différentes oppositions à Papyre par le développement simultané de revendications pour le héros de Rome qui ne se situent pas sur le même plan : en fait, tous ne soutiennent pas Fabie pour la même cause, et même s’ils sont indissociables, il y a bien deux fils dans cette histoire: d’un côté il y a les femmes, qui veulent, notamment par le chantage, sauver un mariage qui, quoi qu’ait fait le jeune homme, reste légitime car promis ; de l’autre il y a Papyre prenant, en tant que chef, une décision par rapport à un acte militaire et ne prenant que ce critère en considération, occultant « Fabie le gendre » et « Fabie le sauveur de Rome » pour se cristalliser sur « Fabie le lieutenant désobéissant ». Mais comment juger justement quelqu’un sans prendre en compte tous ses aspects ? C’est le problème que soulèvent les scènes qui se succèdent sans pouvoir faire la synthèse de ce qu’est Fabie, Papyre naviguant par conséquent entre différentes images d’un même homme qui le poussent vers des décisions contradictoires qui bloquent l’évolution dramatique. D’ailleurs à l’acte IV, malgré la médiation de Flavie, la rupture est consommée : les femmes font des vœux pour l’amant avant que le soldat victorieux ne s’oppose à celui qui ne voit toujours que sa désobéissance. L’occupation scénique révèle ainsi tout un processus de construction complexe visant essentiellement à étirer l’action dans la limite de 5 actes sans que tout y paraisse déjà décidé, « joué » d’avance par le pouvoir absolu de décision que détient Papyre. Cette méthode employée par Mareschal sera étudiée de manière plus approfondie dans l’analyse de l’action proprement dite, un peu plus loin.

Répartition de la parole et poids de chacun des personnages dans l’action §

Parce qu’ils n’ont pas tous le même rôle à jouer dans la tragédie, les personnages du Dictateur romain ont chacun à dire des répliques qui sont selon les cas plus ou moins importantes, tant en quantité qu’en qualité des informations données. On notera qu’il y a parfois des décalages entre, par exemple, la forte présence sur scène d’un personnage et ses interventions qui ne seront pas capitales, ou, au contraire, on pourra trouver une parole importante condensée en quelques répliques. Cette étude permet de déceler quels sont les personnages réellement indispensables, de par le poids de leurs mots, à l’évolution de l’action et nous verrons que la hiérarchie entre eux est loin d’être aussi évidente que l’on pourrait le croire.

Tout d’abord, remarquons qu’aucun personnage n’est présent dans toutes les scènes de la pièce : ceux que l’on peut voir le plus souvent sont Camille et Papyrie, qui apparaissent dans 2/3 des scènes. Le personnage qui donne son nom à la pièce est lui, curieusement, présent à peine la moitié du temps. Le tableau suivant est destiné à faciliter les comparaisons entre les personnages et la compréhension de l’analyse qui le suit, le classement étant fait par ordre décroissant de vers prononcés30. Pour élément de comparaison, nous rappelons que la pièce comporte 21 scènes et 1628 vers.

PERSONNAGES Nombre d’actes où ils sont présents Nombre de scènes où ils sont présents Nombre de scènes où ils parlent Nombre total de vers prononcés
Papyre 3 10 10 367
Papyrie 5 14 12 266
Fabie 4 8 8 244.5
Camille 4 14 14 195.5
Fabie Père 3 3 3 191
Lucille 5 13 13 172
Comine 4 7 4 126.5
Flavie 5 9 7 41.5
Martian 2 2 2 22.5
Garde 1 1 1 1.5

On peut donc essayer d’établir des liens entre présence et poids du personnage dans l’action, en différenciant ceux qui montrent un rapport logique entre ces deux données et ceux pour qui l’on note un décalage, par là même intéressant à étudier.

Ainsi, le garde remplit sa fonction de messager et n’a pas d’autre utilité pour l’action ; il disparaît donc ensuite. Flavie est présente de façon régulière dans la pièce, mais son rôle de confidente l’amène surtout à écouter et rapporter ce qu’elle sait en peu de mots : son avis sur la question ne compte pas. Comine, lui, est important pour les personnages auxquels il rapporte les nouvelles de l’extérieur. Pour les spectateurs, il est, par ses récits, celui qui leur permet de voir ce qu’on leur cache, mais à part cette fonction essentielle, il est sans poids réel sur l’action, ce que prouve sa présence dans un nombre assez faible de scènes. Enfin, Camille, dont la fonction prestigieuse et l’autorité qu’il représente peuvent justifier la présence fréquente sur les lieux où se déroule l’action, intervient très souvent dans les débats, avec la volonté de faire changer les choses et les gens. Papyrie est, après son père, celle qui parle le plus, même si ce n’est pas forcément l’impression que l’on peut avoir à la lecture. En fait, sa présence répartie dans toute la pièce dilue un peu sa parole mais celle-ci n’en est pas moins importante pour autant : Papyrie n’omet jamais, quand elle assiste à des débats, de prendre position parce qu’elle ne veut pas faillir à son devoir d’amante qui se doit de soutenir son bien-aimé envers et contre tout.

La présence sur scène des autres personnages révèle pour tous un décalage significatif, plus ou moins important, entre le rôle qu’ils ont à y jouer et ce qu’ils ont à dire. En effet, Lucille est très souvent sur scène, cependant son rôle n’est pas majeur pour l’intrigue, elle accompagne sa fille mais a surtout un rôle de lamentation. Dans le cas de Fabie Père, c’est l’inverse qui se produit : son opinion et ses plaidoyers pour son fils et pour Rome sont essentiels mais condensés dans 3 scènes, elles-mêmes réparties sur 3 actes différents. Cependant, ses interventions marquent parce qu’elles prennent la forme de grandes tirades analysant la situation et tentant activement de faire valoir son point de vue. Le rôle de Martian est traité de façon similaire : il n’a que 2 petites interventions, mais décisives, car elles ont pour but de redonner au problème sa dimension publique : en IV, 4 il rappelle : « Le Peuple enfin peut tout » (v. 1251), et à la fin il est le porte-parole de Rome suppliante, permettant la décision de clémence de Papyre. Fabie, lui, n’est pas énormément présent sur scène alors que c’est son sort qui s’y joue. Cela pourrait paraître étonnant mais dans la mesure où il a dit qu’il ne se défendrait pas (« Maintenant je la [= sa tête] donne, & ne me deffens pas » v. 511), quel intérêt a-t-il à assister à des débats auxquels il ne veut pas participer ? Mais en même temps, il parle relativement beaucoup puisque c’est le troisième personnage en termes de nombre de vers prononcés ! Alors, que faut-il en penser ? Sûrement que Mareschal a voulu introduire des contradictions dans ce personnage, qui aurait pu paraître trop prévisible s’il n’avait vraiment rien dit ou s’il avait monopolisé la parole. Ces décalages montrent, en ce qui le concerne, une complexité qui sera analysée plus en détails lors de l’étude des personnages de la pièce. Enfin Papyre est nettement, comme nous l’avons déjà souligné, un héros « rare » dont la présence sur scène est restreinte mais qui cependant accapare la parole dès qu’il arrive, et ce, logiquement, puisque toute la pièce reposera par la suite sur sa décision.

Les personnages du Dictateur romain sont donc plus ou moins présents et actifs selon leur rang et leur importance pour l’intrigue. Cependant, pour ne pas présenter des personnages manichéens (des héros omniprésents et des utilités aux apparitions très épisodiques) Mareschal a choisi, dans de nombreux cas, d’instaurer un décalage entre la présence sur scène et le poids réel de chacun. C’est ainsi que les rares apparitions des personnages importants ne font que renforcer leurs interventions, tout comme une présence importante sur scène de personnages dont le rôle est moins primordial fait une place, au cours de l’action, à l’analyse et à l’expression des sentiments. De plus, on note un souci d’individualisation des personnages quand deux d’entre eux pourraient jouer des rôles similaires : il y a alors un déséquilibre volontaire entre la présence et l’importance de leurs propos, qui nuance les personnages et donne des dimensions différentes à leurs prises de parole. Ainsi, Camille et Fabie Père ont tous deux la sagesse et la tempérance qui conviennent à un consul mais ils ne jouent pas le même rôle auprès de Papyre, car l’un, Camille, très souvent sur scène, donnerait plutôt des conseils réguliers et brefs alors que l’autre, Fabie, est peu présent, mais sa parole n’en est que plus importante, et prend alors la forme plus solennelle des tirades pour mettre en garde son adversaire face aux éventuelles conséquences de ses décisions politiques. De la même façon, Papyrie et Lucille ne sont pas interchangeables, même si toutes les deux occupent souvent le plateau : la fille parle beaucoup plus que la mère et est plus prompte à se révolter, quand cette dernière serait plutôt encline à attendre et se résigner.

L’action est ainsi structurée par la présence ou l’absence de personnages ou groupes de personnages qui se caractérisent essentiellement par ce qu’ils disent et à qui, ce qui induit une succession de scènes aux tonalités parfois très différentes, ceci ayant pour but d’équilibrer et rythmer la pièce et de maintenir l’attention du spectateur, au même titre que le découpage en actes (et l’attente qui provient généralement à la fin de ceux-ci) ou la concentration spatiale et temporelle.

Étude des personnages du Dictateur romain §

Modification des caractères des personnages
de Tite-Live par Mareschal §

Mareschal fait d’un récit une pièce de théâtre et est donc amené à transformer les éléments qui lui sont fournis par Tite-Live pour les adapter à l’écriture dramatique. Il apporte notamment à l’histoire son côté tragique en modifiant les caractères des personnages, auxquels il donne de nouvelles dimensions.

Une certaine humanité §

Chez Mareschal, Papyre aime sa femme et sa fille, mais aussi Fabie, qu’il considère comme son fils. Il en résulte des luttes intérieures intéressantes puisque le dictateur doit faire son devoir malgré l’amitié que l’homme porte à Fabie et malgré sa femme & sa fille, qui menacent de se tuer si Fabie est exécuté. Fabie lui aussi aime : il s’agit de Papyrie, fille de son rival, qu’il ne peut donc offenser de peur de perdre sa bien-aimée, alors que chez Tite-Live l’offense est revendiquée puisque Fabie affirme clairement dans une lettre adressée au Sénat qu’il ne voulait pas partager la victoire avec son chef. Son père aussi est différent chez Mareschal et chez Tite-Live : de simple adversaire il devient celui qui veut garantir à tout prix le salut de Rome, fût-ce en lui immolant son fils.

Mareschal a créé des luttes intérieures dans les trois personnages principaux qu’il a pris à l’historien de Rome. De personnages épiques il en a fait des personnages dramatiques en les dotant de ressorts tragiques31.

Surtout motivés par leur propre sort et leurs intérêts chez le Latin, les personnages, chez Mareschal, prennent en compte les avis voire l’opposition de leurs proches, et même s’il ne souhaitent pas s’y soumettre, l’opinion des autres pèse sur leur conscience et contribue à la peinture de personnages déchirés, plus tragiques que les héros de L’Histoire romaine.

Une unité éthique §

Les ambitions personnelles des personnages latins sont, au XVIIe siècle, effacées devant un intérêt commun qui est celui de Rome. Chez Mareschal, c’est en son nom que les personnages agissent d’abord, pour le bien de la Ville et du peuple. La cause personnelle passe après ; il y a ainsi une valeur qui transcende les personnages et motive puissamment leurs actions, ce qui renforce le côté tragique de la pièce par la conscience de la présence d’une force qui dépasse les individus ; cela donne également plus de noblesse aux actions entreprises et aux décisions prises pour régler la crise qui menace l’équilibre social en place. L’exemple parfait en est Fabie Père qui défend son fils contre Papyre mais est prêt à le sacrifier pour éviter la révolte et assurer la puissance des lois à Rome.

Une unification de l’action §

Celle-ci est assurée par la dépendance totale qui existe entre le dénouement et la décision de Papyre, malgré les apparences de partage de la décision avec le peuple et le Sénat – qui d’ailleurs refusent de prendre une décision si importante, rejetant par là même la responsabilité des éventuelles conséquences qui pourraient y être liées – et les tentatives d’influence de autres personnages (Camille, Lucille & Papyrie, Fabie Père). La prise de position de l’armée pour son chef puis la révolte du peuple, quant à elles, ne sont que des moyens de retarder la décision et le coup de théâtre de la clémence mais elles ne remettent en aucun cas en question le fait que la décision ne dépend que de Papyre, malgré le poids que ces deux instances veulent jouer pour la faire pencher en leur faveur.

Les différents caractères présents dans la pièce §

Les personnages secondaires §

Comine §

Ami de Fabie, il est le lien entre l’armée et le palais et sa présence est un élément d’unification du lieu et du temps puisqu’elle nous évite de longs voyages au camp pour apprendre ce qu’il s’y passe. Il ne se définit que par rapport à Fabie, dont il est le faire-valoir puisque c’est lui qui raconte, et donc peut-être enjolive aussi, sa victoire sur les Samnites. Sa première erreur, en faveur de Valère, et son repentir en ont fait le type même de l’ami fidèle prêt à suivre celui auquel il attache son sort jusque dans la mort32 : ne dit-il pas à Fabie : « Je ne vous quitte point » (v. 917) ? Pourtant ce dernier ne semble pas avoir spécialement besoin de réconfort et n’a pas de mot de remerciement ou de reconnaissance envers Comine, ce qui prouve le peu de consistance de ce personnage en tant qu’ami. En fait, Comine joue le rôle du messager, il ne tente pas de modifier le cours des événements, c’est un personnage passif sans poids sur l’action et sans caractère approfondi.

Martian §

Tribun du peuple, il n’a pas d’épaisseur comme personnage, car il est uniquement un « rôle » : il représente la parole populaire puisque « techniquement » on ne peut faire entrer une foule sur scène, encore moins donner la parole à un nombre assez grand de personnes pour que l’opinion exprimée soit représentative d’une tendance générale. Martian est donc le porte-parole des Romains, qui sont ainsi tout de même consultés sur la question qui préoccupe leur chef, ce qui a son importance dans un système où le pouvoir de décider est censé être aux mains du peuple. D’ailleurs Martian rappelle en IV, 4 qu’il faut tenir compte de lui, même s’il paraît n’avoir aucune autorité en soi ; comme il représente un groupe, il devient un personnage à ne pas négliger car il y a beaucoup de gens derrière lui, prêts à agir, ce qu’il exprime en disant « Le Peuple en fin peut tout ». De plus il faut savoir que lors d’une dictature les tribuns du peuple étaient les seuls à conserver une autorité face au chef ; le rôle de Martian, outre le fait qu’il participe à l’exactitude historique du contexte, n’a pas besoin d’autre justification que cette parole qui reste permise face à Papyre, même dans ces circonstances politiques particulières, parole que le dictateur ne peut refuser d’écouter. C’est finalement lui qui, au nom de Rome, suppliant une fois de plus le dictateur d’épargner Fabie, réussira à le fléchir et à lui faire choisir la clémence ; malgré sa faible présence, il est celui qui provoque le dénouement et son rôle s’en trouve ainsi renforcé.

Valère §

C’est un personnage qui n’apparaît pas sur la scène. Il est simplement évoqué par les autres mais on lui prête un rôle néfaste dans la bataille contre les Samnites, rôle qu’il n’a d’ailleurs pas tenu dans la réalité puisque Tite-Live le fait intervenir, dans son récit, après la clémence. En fait il n’est qu’un moyen de plus de dresser, en négatif, un portrait flatteur de Fabie : il endosse le rôle du rival jaloux du rang militaire et des succès amoureux du vainqueur et qui est prêt à tout pour perdre son concurrent auprès du dictateur. Il tente de s’attribuer la responsabilité de la victoire pour garder les bonnes grâces de Camille, mais il avoue ses projets de trahison à Comine qui les répètera dans son récit de la bataille afin de rétablir la vérité de l’événement. La bassesse de cette action justifie a posteriori le choix de Papyre (Fabie plutôt que Valère comme Lieutenant Général) et renforce la noblesse de l’action de Fabie, qui en engageant la bataille n’a à l’esprit que la gloire de Rome.

Les femmes §

Lucille §

Elle tient un rôle de mère plus qu’un rôle d’épouse ou de « reine » (même si Papyre n’est pas vraiment un roi, il en occupe temporairement les fonctions) car elle n’est pas du tout associée au pouvoir ni consultée par son mari. C’est pourquoi elle se situe d’emblée du côté de sa fille, sa première préoccupation étant son bonheur, donc son mariage. Elle tente tant qu’elle peut de rassurer Papyrie, partageant en cela l’optimisme de son frère Camille quant à une possibilité de résolution heureuse du conflit ; d’ailleurs elle veut y contribuer33, même si ses intentions ne seront pas suivies d’effets puisqu’elle argumentera très peu face à son mari. En fait, elle cherche à fléchir son époux par les supplications (« Je l’implore pour luy ; donnez le à mes prières », v. 737) ou carrément la menace, affirmant qu’elle mourra comme sa fille s’il met à exécution sa condamnation envers Fabie. Cependant, elle s’impose comme personnage avec lequel il faut compter par sa prise d’initiative du début où, sans prévenir Papyre, elle révèle à sa fille les fiançailles qui devaient rester secrètes34 jusqu’au retour des hommes. Ainsi elle espère contribuer au bonheur du jeune couple même si les conséquences ne seront pas celles qu’elle attendait puisque à l’espoir succèdera la cruelle désillusion due au refus de Papyre de tenir sa promesse. Lucille a un rôle de déploration, qui est la contrepartie de son espoir, qui la fait attendre que la situation évolue d’elle-même sans plus s’y impliquer après sa révélation initiale. Par conséquent, cela nuance l’importance qu’elle a réellement dans l’intrigue : elle n’a pas envers Papyre la violence d’autres femmes romaines, par exemple celle que manifeste Camille à l’encontre d’Horace, et malgré son désir de résolution heureuse, elle reste à sa place de femme, et l’on ne peut pas dire que son personnage choque la vraisemblance du caractère d’une mère de tragédie.

Papyrie §

Cette jeune femme est à la fois fille et amante, elle se sent autant concernée par ce que peut ressentir son père que par le point de vue de Fabie sur le conflit, ce qui en fait un personnage déchiré : « Mon Pere & mon Amant combattent dans mon cœur » dit-elle (v. 439). Partagée entre les deux hommes jusqu’à avoir un prénom qui semble combiner les leurs, elle ne se borne pourtant pas à déplorer la situation, laissant fréquemment éclater sa colère. Ses réactions sont d’autant plus violentes qu’elle ne se fait pas d’illusion sur l’issue du conflit et n’a foi ni dans le peuple, qu’elle juge « inconstan[t] », ni dans les Dieux dont elle « n’espère rien ». Ayant un fort sens de l’honneur elle est à la fois touchée de voir que son père ait pu être offensé et que Fabie ne revendique pas assez sa gloire face à Papyre, et, en vraie Romaine, elle n’hésite pas à envisager la mort comme solution à ses souffrances. En effet, elle assure à Fabie que s’il meurt, « [s] a genereuse mort [les] poura reünir » (v. 652), et elle n’a pas peur de provoquer son père en disant : « Pour achever ce coup genereux & barbare, / Si vous versez son sang, que le mien le repare » (v. 1534). Pourtant, en parfaite amante, elle tente d’étouffer le sentiment filial qui la relie à Papyre pour prendre le parti de celui qui devrait être son époux et qu’elle considère comme tel, quelqu’en soit le prix à payer. En effet, Fabie est le héros qu’elle attendait, le parfait époux, égal à un « Dieu », celui qui lui inspire une telle profession de foi :

Vertu, devoir, respect, espoir, flame, & langueur,
Et dignes de Fabie, & dignes de mon cœur,
C’est à vous maintenant que sans crainte & sans blâme
Je resigne mon cœur, j’abandonne mon ame, (Acte I, sc. 5, v. 367-370)

déclaration qui sera suivie d’une autre, plus désespérée mais tout aussi passionnée à la fin de la pièce :

C’est mon Epoux enfin ; & quoy qu’il en avienne ;
Mon Pere romt sa foy ; je veux tenir la mienne ;
Et pour la bien tenir, compagne de son sort,
Puis qu’il s’en va mourir, je n’attens que la mort. (Acte IV, sc. 1, v. 1009-1012)
Flavie §

Elle remplit son rôle de suivante et confidente fidèle selon ce qu’on en attend sur une scène de tragédie : elle « espionne », elle informe et s’assure de la sécurité des amants (elle les empêche de se suicider), mais elle est aussi là pour écouter. Elle n’outrepasse pas sa fonction, par exemple en contredisant sa maîtresse, et rentre parfaitement dans le « caractère » classique qui la définit.

Les opposants à Papyre §

Camille §

« Consul de Rome », comme le précise la liste des personnages, Camille est pourtant dès le début défini comme ce qu’il n’est plus, son image est d’emblée forgée, en négatif, à partir de celle de Papyre : « [s] on mal l’a rendu seul Maître de l’Empire » (v. 25), et s’il reste consul, il n’a plus le pouvoir, ce qui le place d’office dans une position de « hors-jeu », dont il a conscience et qu’il regrette, qui se confirmera tout au long de la pièce. Ce personnage semble avoir un sentiment d’inutilité, et d’infériorité par rapport à Papyre, avec l’impression de n’avoir pas été digne du pouvoir. En effet, malgré ses qualités, il n’a plus l’autorité nécessaire pour imposer ses idées destinées à la résolution de la crise qui secoue Rome, en particulier par la voie de la clémence, qu’il propose dès la « sentence » prononcée par Papyre. Il a le premier l’intuition de l’opposition qui va dresser Papyre et Fabie l’un contre l’autre par amour de la « gloire », et sa réaction au récit de Comine est claire :

Que pourront ces grands Chefs, & tous deux ennemis ? (v. 112)

se demande-t-il immédiatement, déjà inquiet de ce qui pourrait se produire. Conscient de l’intérêt que Rome a à conserver Fabie malgré sa faute, il se place de son côté avec les femmes et espère user de son influence pour convaincre Papyre de lui pardonner35. Malgré des arguments qui mettent en garde Papyre contre l’effet qu’aura sa sentence sur son image (« Quoy ? voulez-vous passer pour esprit violent ? ») et qui proposent l’acte le plus valorisant qui soit (« Plustôt par la Clemence enseignez leur à tous / Cet art plus glorieux de vaincre son couroux », v. 719-720), sa voix ne sera pas écoutée et il semble que Camille soit par la suite en quelque sorte décrédibilisé par ces échecs. Totalement absent de l’acte IV qui voit les plus importantes confrontations de Papyre avec les deux Fabie, il ne renonce pourtant pas au rôle qu’il s’est assigné et qui correspond à l’image du consul ayant acquis la sagesse au contact du pouvoir : prôner la tempérance coûte que coûte, même si ses arguments sont plutôt faibles, comme ce constat de « popularité » qui ne peut entamer en rien la détermination d’un Papyre :

Vous avez le pouvoir : luy, l’amour des Romains. (v. 1340)

Personnage intuitif et sage, Camille souffre tout au long de la pièce d’un manque de reconnaissance dû à la perte de son autorité légitime, et il ne trouve pas le ton qu’il faut pour convaincre de la justesse de ses propos ; il sera en cela opposé à Fabie Père, détenteur d’une rhétorique, sinon efficace, du moins percutante, qu’il met avec brio au service de la cause qu’il défend.

Fabie Père §

Ce personnage intervient dans l’action mu par différentes motivations, qui se complètent et justifient d’autant plus sa présence sur scène, même si celle-ci est rare. En effet, et sa façon d’être nommé le prouve amplement, il est d’abord le père du lieutenant de Papyre, et réagit en tant que tel face au dictateur, auquel il demande la grâce pour Fabie, comme face à son fils, auquel il ne cesse de rappeler son appartenance à une illustre famille. Cette gens prestigieuse lui a transmis un code de l’honneur qu’il est fier de respecter et qui fait aussi de lui le modèle du « Romain » tel que l’imaginent les spectateurs du XVIIe siècle, ayant notamment une haute opinion de sa gloire et une loyauté sans faille à Rome, dont il cherche à assurer la pérennité malgré les événements qui peuvent l’ébranler. Mais Fabie est aussi un sénateur, ancien consul, et, qui plus est, ex-dictateur, qui a l’expérience du pouvoir et qui se présente comme un opposant à la politique de Papyre, qu’il ne s’interdit d’ailleurs pas de critiquer, n’étant pas impressionné par les menaces de celui-ci envers lui : Fabie Père ne censure en aucun cas sa parole, affirmant que « la crainte est aux méchants » et que lui « en diffèr[e] bien » (v. 968). Epris d’absolu, il ne pardonne ni les faiblesses qu’il croit déceler chez son fils ni l’inflexibilité du dictateur et est prompt à s’emporter pour faire valoir ses positions : il qualifie ainsi Fabie d’« infâme » ou Papyre de « cruel », comptant sur sa verve pour faire réagir ses interlocuteurs. Fabie Père est incontestablement un orateur qui a conscience du poids que les mots peuvent avoir, prêt à aller jusqu’au bout pour défendre ses convictions36, ce qui s’exprime dans la pièce par des tirades en forme de discours judiciaires visant à prendre la défense de Fabie ou à accuser Papyre. Enfin, doté de la sagesse qui caractérise habituellement les consuls, Fabie Père se veut être la voix de la raison, c’est-à-dire celle de la modération et de l’adaptation de la peine à la faute, affirmant que, dans ce cas particulier,

Pour ce grand intérest les loix doivent se taire. (v. 1266)

Il rejoint en cela la position de Camille, même si sa façon de l’exposer en diffère, Fabie Père, défendant son propre fils, étant plus direct et virulent que Camille, plus diplomate. Cependant, il est capable de sacrifier sa propre famille pour l’intérêt général et pour éviter une révolte populaire qui menacerait la stabilité de Rome. En affirmant :

En horreur de ce crime, & pour l’en preserver
J’ayme mieux perdre un Fils, que je pouvois sauver,
Que le voir glorieux, en la voyant Rebelle (v. 1459-1461),

il agit en vrai Romain et force l’admiration : par son fort charisme, Fabie Père est peut-être le personnage qui marque et « existe » le plus face à l’autorité absolue que représente Papyre.

Les personnages principaux §

Fabie §

Fabie est au premier chef concerné par l’action, pourtant il n’a que très peu de prise sur elle : en position d’accusé, il n’a aucun pouvoir de décider de son sort, il ne peut que tenter de convaincre Papyre de sa bonne foi37 mais le dictateur ne veut rien entendre. Pourtant, il n’a pas pour ambition de prendre la place de Papyre par un coup d’éclat à la guerre, par exemple, puisqu’il accepte l’autorité et la supériorité du dictateur, comme il l’explique lui-même à Papyre :

Et je n’ay recherché d’estre victorieux
Que pour rendre encor plus vostre choix glorieux […]
Et par une victoire entrer plus dignement
Dedans vostre Maison en Vainqueur, en Amant (v. 851-852 & 855-856)

D’ailleurs, même s’il a un rang de responsabilité dans l’armée, il reste soldat et doit donc obéissance au chef : Fabie, en ce sens agit conformément au caractère que l’on attribue à un militaire, mais si la bienséance est respectée, la ressemblance semble mise à mal puisque cette attitude va à l’encontre de l’image du héros guerrier qui défie l’autorité, héros que Fabie est aussi censé être... Cette image est également malmenée par le fait que Fabie n’exprime pas l’orgueil qui devrait résulter de sa victoire, mais au contraire accepte la mort sans se rebeller contre la sévérité de la sanction qui lui impose « une honteuse mort pour un fait vertueux » (v. 507). Ainsi, le héros de la guerre « ne [s] e déffen[d] pas » mais réclame tout de même de tomber en héros ou de mourir dignement par sa propre main, rejetant le supplice qu’on lui prépare : ne dit-il pas « En vainqueur j’ay failly, qu’en vainqueur je perisse » (v.1138) ? Ce personnage est complexe car il ne correspond pas vraiment à un « type » : héros sans hybris, il est sensible à l’amour mais n’est pas uniquement galant puisque s’il affirme « je craints peu de mourir, si je vy dans son cœur » (v. 548), il dira aussi « j’ay vécu pour l’honneur ; je veux mourir de mesme (v. 929). » Enfin, il sait s’oublier pour le bien de sa patrie puisque c’est son intérêt qui l’a poussé au combat et qui l’incite à la fin à proposer son propre sacrifice pour racheter toute la ville mutinée. En fait, la première initiative38 – malheureuse – de Fabie semble l’avoir poussé à adopter la position opposée, qui est de ne plus agir pour modifier le cours des choses mais simplement de déplorer la façon dont elles évoluent et rappeler qu’il saura si nécessaire recourir au geste le plus radical qui soit : le suicide. (« Je sçauray prevenir cet infame trépas », v. 1491). Cette dernière facette du jeune homme est admirable, mais comme Fabie s’est refusé à rentrer dans le jeu argumentatif, il transparaît comme un manque de conviction, d’implication, dans ses propos qui nous empêche de le placer sur un pied d’égalité avec Papyre, et qui en fait un personnage un peu terne à côté des excès dont est capable le dictateur.

Papyre §

Personnage au sommet de la hiérarchie romaine, Papyre semble se situer, dans tous les domaines qu’il aborde, dans une sorte de différence, de démesure, due à sa position de supériorité par rapport aux autres. En effet, il a un pouvoir qu’il entend faire respecter par tous et jusqu’au bout et il n’y souffre pas d’exception, quelques soient les circonstances : il refuse les conseils de ceux qui ne sont pas au pouvoir car il pense être le seul à même de prendre les bonnes décisions, ayant une sorte de vision globale sur les chose, point de vue qu’il dénie aux autres. C’est pourquoi il est prêt à s’opposer à tout un peuple s’il juge que celui-ci est dans l’erreur puisqu’il pense qu’il faut faire son bien malgré lui ; aussi affirme-t-il : « Et rendons Rome heureuse en dépit d’elle-méme » (v. 1354). Ayant de fortes convictions concernant les manières d’agir justement, il ne tolère pas l’irrévérence envers les Dieux et place au-dessus de tout autre intérêt celui de Rome et le respect des lois, pour lesquelles il est prêt à tout sacrifier. Papyre prend très à cœur son rôle et se fait un devoir de ne pas manquer à ses obligations de dictateur, et pour remplir correctement sa charge il est capable de faire taire ses sentiments et d’aller à l’encontre des choix que l’homme qu’il est aurait peut-être faits (par exemple pardonner à Fabie). Il y a en fait deux facettes dans ce personnage, la seconde ne nous étant dévoilée qu’au fur et à mesure de la pièce : il y a tout d’abord le dictateur, qui doit obéir à un caractère bien défini (qui lui confère l’autorité, l’obligation de maintenir le droit et l’ordre ainsi que de rendre la justice sans prendre parti pour l’accusé, etc.) et qui montre Papyre comme quelqu’un de froid et déterminé39. Mais Papyre est aussi un homme qui sait apprécier la valeur, et qui a noué des liens avec la famille de son lieutenant ; par conséquent il connaît les nombreuses qualités de celui qu’il poursuit. De ce fait, ce personnage apparaît déchiré parce qu’il a conscience que Fabie est réellement un héros pour Rome et qu’il peut être un soutient important au pouvoir, mais la désobéissance au chef et la gloire qui lui a été indûment ravie sont des faits trop graves pour être passés sous silence par un dictateur, qui doit les punir au nom de la survie de l’état. D’ailleurs Papyre ne cache pas à Fabie son sentiment sur la position difficile qu’il occupe puisqu’il lui dit :

Ce n’est pas qu’en effect mon amitié blessee
Ne combatte pour vous encore en ma pensée ;
Je sçay ce que je perds, & Rome, en vous perdant :
Mais Rome & moy perdrions bien plus en vous gardant (v. 1177-1180).

Enfin Papyre trouve sa vraie dimension à la fin de la pièce puisque ses attitudes face à la crise se trouvent éclairées différemment par son geste de clémence qui met d’accord le dictateur et l’homme en résolvant les contradictions intérieures du personnage, par une décision manifestant à la fois sa finesse politique et sa grandeur d’âme.

La question de l’héroïsme §

Il faut pour finir l’étude des personnages du Dictateur romain, analyser les rapports de ceux-ci à la question de l’héroïsme : censée rentrer dans la définition des caractères, cette valeur est-elle perçue de la même façon par tous ceux qui devraient se sentir concernés par elle ? Elle peut nous permettre de mieux appréhender, et différencier, les personnages principaux car c’est une notion qu’ils ont en commun même si cela se manifeste de diverses façons dans leurs attitudes.

On peut donner plusieurs sens au terme de « héros ». Outre l’emploi littéraire (le héros de l’histoire), ce mot désigne d’abord celui qui s’est illustré par des faits d’armes. En ce sens, le héros, dans notre pièce, est Fabie, même si les autres personnages ont pu l’être aussi par le passé, Papyre notamment, qui est reconnu pour son « adresse à la guerre ». Mais l’héroïsme est aussi lié à des valeurs morales exceptionnelles (comme le courage et la force de caractère devant le danger ou la douleur, physique ou morale, la fermeté d’âme, etc.) qui font qu’un homme se distingue par ses actes et mérite d’être proposé en exemple. Face à cet impératif de grandeur, Papyre et les deux Fabie ne sont pas « héros » de la même façon, et l’action mémorable ne se situe pas forcément entre les mains de celui que l’on attendrait, ce qui contribue au suspens général de la pièce.

Fabie ou le refus de l’héroïsme §

Pour son honneur, Fabie ne veut pas mourir par la main d’un bourreau armée par Papyre et préfère le suicide ou la mort au combat, mais c’est un personnage qui, pour autant, ne revendique pas la gloire de sa victoire et qui ne s’oppose ni à l’autorité ni aux lois, ne s’estimant pas supérieur à elles. En fait, il a désobéi à son chef dans un but désintéressé qui était la victoire de Rome, sans penser que cette bataille pouvait aussi être l’occasion de s’illustrer personnellement et de prouver sa valeur, comme le montrent les vers 501 et 502 :

[…] cet attentat que veut punir Papyre
Fait moins ma gloire encor que celle de l’Empire [.]  :

il ne se met pas en avant et montre ensuite face au dictateur une totale soumission. D’ailleurs, il ne cherche même pas à se défendre des accusations portées contre lui, et l’on a l’impression qu’il n’a pas conscience qu’il a aussi l’honneur de toute une famille à soutenir, une lignée de prestigieux ancêtres à continuer, et c’est son père qui se chargera de rappeler ces données qui devraient faire partie intégrante de la personnalité du jeune homme. Apparemment « jeune premier » idéal puisqu’il est jeune, beau, bon soldat et très prometteur, chef en puissance, ce que confirme sa première victoire, il n’agit pourtant pas tel qu’on pourrait l’attendre de lui. En effet, il se place lui-même dans un système où il reconnaît sa faute sans défendre sa cause40, ce qui équivaut à renier sa victoire, et donc finalement peut-être à n’en être pas digne. Aussi, dans la confrontation qui l’oppose à Papyre, préfère-t-il subir que de se battre, sa ligne de défense est passive puisqu’elle consiste à ne rien dire, il laisse à d’autre le soin de statuer sur son cas, ce que révèle son attitude à son arrivée à Rome : la première chose qu’il fait est de demander successivement la protection du Sénat puis de Camille... Si l’on considère que l’héroïsme, c’est avoir un certain courage, une fermeté d’âme exceptionnelle devant le danger comme la douleur, il n’y a rien d’héroïque en lui : ses premières réactions consistent à essayer d’éviter les problèmes plutôt que de les affronter : il fuit Papyre (v. 485) et implore Camille (v. 491). De plus, il est attendri par la vue de son amante, et l’amour qui le lie à Papyrie, bien plus que la gloire liée à sa victoire, est l’aune à laquelle il mesure la valeur de sa vie : à l’acte II, il affirme en effet :

Donc ma gloire me perd ? ah ! victoire funeste,
Qui détruit nostre amour & l’espoir qui me reste !
Las ! pour vous mériter je vainquis seulement
Je fus victorieux pour me montrer Amant  (v. 605-608)41

et à l’acte IV, il réaffirme ses priorités en disant :

Quoy ? perdre Papyrie, & perdre mon amour ?
C’est pis que perdre ensemble & la gloire & le jour (v. 1095-1096. Nous soulignons.)

L’attitude héroïque consisterait à revendiquer sans relâche une gloire due aux exploits accomplis, à démontrer la légitimité de sa désobéissance, à refuser d’être traité en criminel et exiger les honneurs dont il est digne après ces combats, sans se soucier des conséquences que cela peut avoir, pourvu qu’il ne se renie pas. Pour assumer jusqu’au bout son action, Fabie devrait rappeler que les intérêts de Rome sont prioritaires par rapport à ceux d’un chef et qu’il est parfois nécessaire, pour le bien de tout un peuple que les lois « se taisent » face à de tels résultats. Or, une fois de plus, ce n’est pas lui qui tiendra ce discours.

Fabie Père ou l’héroïsme revendiqué §

Sur cette question, il s’oppose à son fils : en effet, il semble considérer comme normal que cette qualité fasse partie des caractéristiques de sa famille, les plus jeunes devant se montrer dignes de leurs illustres aïeux. Quand il croit voir son fils implorer le dictateur, il lui reproche de ne pas se comporter en vrai Romain, c’est-à-dire de ne pas assumer ses actes, même si cela le met dans une position difficile. C’est pourquoi il le trouve « lâche » et juge que « ce qu’[il] fai[t] détruit ce qu’[il] fi[t] » (v. 872). Fabie Père revendique l’attitude héroïque qui semble faire défaut à son fils en assurant qu’il n’hésitera pas, pour sauver l’honneur de la famille, à sacrifier son fils plutôt que de le voir dans une posture indigne d’un Fabie : « Je t’ay donné le jour, je puis te l’arracher » (v. 899), rappelle-t-il en effet à Fabie lors de sa première apparition : chef de famille, il veut par cette phrase à la fois affirmer son autorité face à son fils et rappeler que l’honneur est ce qui doit d’abord motiver tous ses actes, car ce n’est qu’à ce titre que l’on mérite de rester dans les mémoires. De la même façon, Fabie Père affronte sans relâche un dictateur qui semble avoir convaincu son lieutenant mais à l’avis duquel il ne peut se résigner à se ranger sans combattre, et sans dénoncer l’offense que cela représente : comme l’exprime ce vers accusateur destiné à Papyre : « Tu n’en veux qu’à son nom, tu n’en veux qu’à sa gloire » (v. 941), Fabie Père insiste pour que le prestige de sa famille soit reconnu dans tous ses membres et que celui-ci ne soit pas injustement remis en question. Enfin l’ancien consul est d’autant plus virulent qu’il n’agit pas pour lui-même mais pour inciter son fils à se placer comme héros et convaincre les autres de la légitimité de ce statut. Son propre héroïsme consiste à ne pas trembler au moment de passer à l’acte, en soi extraordinaire, puisqu’un « Père tuë son Fils » et « le vouë » à Rome pour expier son crime et celui de Fabie, même si finalement il n’aura pas à accomplir ce geste. Ce personnage ne peut cependant être qualifié d’« héroïque » car les événements ne le touchent que par ricochet et il se borne à exposer l’attitude idéale à adopter dans ce genre de conflit sans avoir à la vivre vraiment.

Papyre ou l’héroïsme de la clémence §

Papyre ne se situe pas sur le même plan que Fabie fils car a priori on n’attend pas de lui une attitude héroïque face à cette crise puisque c’est le jeune homme qui doit supporter la remise en cause de sa valeur et l’éventualité de la mort, c’est lui qui, malgré les épreuves, doit démontrer qu’il peut les endurer et qu’il ne renie ni ce qu’il est ni ce qu’il a fait. Ce que l’on demande à Papyre, c’est d’être juste dans sa façon de traiter l’événement, pas de se signaler par une décision exceptionnelle. Pourtant, il semble bien y avoir un déplacement de l’héroïsme attendu du personnage de Fabie vers celui du dictateur : Fabie est certes un héros militaire, mais sa force de caractère semble étouffée sous la résignation, et peut-être la jeunesse, qui n’ose pas se montrer ambitieuse et accepte la possibilité de s’être trompée. Fabie n’est pas encore un être exceptionnel, il n’est pas sujet à des conflits internes, alors qu’au contraire, Papyre doit constamment lutter contre les faiblesses de son cœur pour se montrer à la hauteur de sa fonction, il doit sans cesse faire les preuves de ses qualités de chef et de juge. Homme partagé entre son cœur et sa raison, c’est de son côté que se situe le conflit moral et ce n’est que de ce genre de conflit que peut émerger l’héroïsme, attitude encore grandie par le choix dont elle a finalement été l’objet, parce que céder à la facilité était tout à fait possible. Papyre, dans cette affaire, est doublement touché : Fabie a offensé ce qu’il est (le représentant de l’État, l’autorité) mais aussi ce qu’il était (un grand chef militaire), il a porté atteinte à son honneur en le privant d’une victoire qu’il aurait dû lui-même remporter. Pourtant la décision de punir, logique dans ce cas, n’est pas facile à prendre pour Papyre et sera même remise en doute plusieurs fois, bien que cela ne fasse finalement que renforcer sa nécessité et sa légitimité. Mais parce qu’il a choisi de faire passer son devoir avant tout, de tous les personnages de la pièce, Papyre est le seul qui est susceptible d’être montré en exemple et donc d’accéder à l’éternité, ceci grâce au geste que lui propose Camille et qui le distingue radicalement des autres hommes : la clémence. En effet, on peut attribuer au dictateur romain certaines des qualités qu’Oyie Ndzie accorde à Auguste dans son article « Auguste et l’héroïsme cornélien »42. Selon lui, Auguste n’est pas seulement la figure royale de la pièce Cinna, il en est aussi le héros parce qu’il est « au centre de l’action et qu’il la domine en étant capable d’en déterminer la forme et les évolutions », ce qui peut également s’appliquer à Papyre qui a tous les possibles entre les mains et aux choix duquel est subordonnée l’évolution de l’intrigue. De plus, la clémence se présente alors comme une solution qui dépasse le cas particulier de Fabie pour devenir la marque d’un acte politique général exceptionnel : « en tant qu’instrument d’ordonnancement du bonheur de l’État, sa grandeur d’âme ne peut que relever du souci général théorique et fonctionnel de garantir le renom et le bon fonctionnement de son gouvernement »43, d’agir d’abord en fonction de l’« enjeu unique de satisfaire la paix, l’unité et la prospérité de Rome »44. Oyie Ndzie a raison de dire que la « véritable clémence est […] dépassement de soi par soi » car Papyre, par ce geste, à la fois transcende le dictateur qu’il est, avec ses convictions bien arrêtées, et sublime la personnalité d’un homme, qui est accessible aux sentiments tels que la reconnaissance ou l’amitié. Il ne faut pas se tromper sur cet acte : il « ne ressemble ni à la promptitude à pardonner, ni à la lenteur à punir »45, ce n’est ni faiblesse devant l’ennemi ni facilité pour rétablir un ordre social et politique chancelant, la clémence consiste plutôt, comme le dit Sénèque46, « à se maîtriser lorsque l’on a le pouvoir de punir ». Papyre le rappelle d’ailleurs à la fin quand il analyse son geste en disant : « Un important exemple eust fait voir ma puissance ; / Un exemple plus doux montrera ma clemence (v. 1585-1586). »

Son acte de clémence […] vise à servir les impératifs nobles et supérieurs de la direction de l’Etat. […] La clémence est ainsi moins un acte de douceur et de faiblesse qu’une volonté supérieure, une force irrésistible dans la conquête et la conservation du pouvoir. […] Par la clémence, [Papyre] […] acc[ède] à la subtilité politique […]. Il atteint à l’excellence dans l’art de gouverner47.

C’est pourquoi, comme le suggérait Camille, on peut dire qu’il devient « un memorable exemple, / Qu’en la guerre, en la paix toute Rome contemple » (v. 721-722), et ce d’autant plus que Papyre avait commencé par dire :

Fabie est glorieux au dessus du pardon ;
Il ne peut demander, ni moy, faire ce don. (v. 735-736).

C’est bien parce que Papyre avait toutes les raisons de punir que la clémence apparaît ici comme un acte véritablement héroïque.

Ainsi, il est clair que le héros véritable de cette histoire est, comme le suggère le titre, le dictateur, qui non seulement est maître de toute l’action mais qui en plus y apporte une résolution qui le valorise à plus d’un titre. Alors que le cours de l’intrigue l’avait présenté comme un personnage excessif et sans subtilité, il se révèle soudain magnanime et nous oblige à revoir son portrait de façon plus nuancée. Son geste final explique son attitude antérieure, et a posteriori cela porte toute la pièce et en fait un grand personnage de tragédie dans la lignée d’Auguste.

On peut dire que Mareschal a donné une vraie dimension théâtrale à tous ses personnages en affinant leurs caractères initiaux pour en accentuer les qualités morales et psychologiques, qui donnent ainsi de l’intensité aux échanges de la pièce. C’est pourquoi si des notions comme l’héroïsme ou la gloire sont des éléments importants dans la définition de nos personnages, c’est parce que Mareschal prend soin de modifier les personnalités historiques pour qu’elles correspondent au mieux à son ensemble dramatique, qu’il veut construire de la façon la plus homogène possible.

Le thème du pouvoir §

Le contexte de l’exercice du pouvoir §

Qu’est-ce qu’un dictateur à Rome ? §

Moreri explique, dans son Grand Dictionnaire historique48 à l’article « dictateur » :

Souverain magistrat parmi les Romains. Les consuls le nommoient pour l’ordinaire, lorsque la république se trouvoit en quelque danger. T. Lartius Flavius, consul ayant appaisé une sédition, fut choisi l’an 257 de Rome, & 497 avant Jesus-Christ, pour le premier dictateur qui ait jamais porté ce titre. […] Ces magistrats n’étoient ordinairement que six mois en charge quoique dans la suite Sylla et Jule César se soient fait nommer dictateurs perpétuels. […] [L] e dictateur avoit une puissance absolue et indépendante : & aussitôt après son élection tous les autres magistrats, excepté les tribuns du peuple, déposoient leur autorité. » Il ajoute une liste de tous les dictateurs de la république romaine et l’on trouve parmi celle-ci : « L. Papyrius Cursor dictateur, 42849 : Q. Fabius Maximus Rullianus, général de la cavalerie.

Nous précisons que le dictateur était choisi par les consuls à la demande du Sénat et était alors seul détenteur du pouvoir exécutif sans avoir à rendre de comptes sur ses décisions, sauf en matière de finances. À la fin de la période, le dictateur remettait ses pouvoirs aux consuls. Ainsi, il y a dans l’histoire de Rome l’exemple, cité dans la pièce, de Cincinnatus, consul, dictateur en 458 et 439 av. J.-C., qui personnifie l’ancien Romain à la fois paysan, soldat et homme d’Etat.

Selon une tradition légendaire, on serait venu l’enlever à sa charrue en 458 avant J.C. pour lui conférer la dictature et le charger de délivrer l’armée romaine encerclée par les étrusques et les Volsques. Vainqueur, il abdiqua au bout de 16 jours et reprit ses travaux rustiques, refusant toute récompense50.

De plus, Nous soulignons le fait que « l’autorité » des tribuns du peuple, et c’était la seule, n’était pas remise en cause par la nomination d’un dictateur : même en des temps difficiles où une concentration des pouvoirs était nécessaire, il restait quand même un petit contre-pouvoir, même symbolique, face au chef, représentant le contrôle permanent du peuple sur ses dirigeants, qu’il les ait lui-même choisis ou pas. On comprend mieux, alors, le dénouement de la pièce et l’insistance que s’autorise Martian face à un Papyre apparemment inflexible : il est le seul à avoir le droit de s’opposer à lui et à son point de vue, dans un cadre prévu par ces lois mêmes que Papyre prétend défendre.

Le partage du pouvoir : mythe ou réalité ? §

L’image d’un pouvoir collectif §

La dictature est un mode de gouvernement exceptionnel, mais celui-ci ne remet pas en cause la République et ses valeurs. C’est pourquoi il est très important que le nouveau chef ne paraisse pas absolu, il faut donner l’impression d’une continuité avec le système consulaire, considéré comme normal : respect des lois, appel aux instances dirigeantes… même si le pouvoir de décision est concentré dans les mains d’un seul. D’ailleurs, comme le dictateur est nommé par les consuls, il ne peut être que juste, à moins de remettre en doute la clairvoyance de ceux-ci ; il est donc logique que même chef suprême, il ait la sagesse de gouverner en accord avec les instances du pays que sont le Sénat et les tribuns. Ainsi, dans notre pièce, l’instauration d’une dictature donne tous les pouvoirs à Papyre mais cependant il doit agir de manière juste. D’ailleurs, le Sénat est vu comme un contre-pouvoir et Fabie fait appel à lui dès son retour pour avoir sa protection. De même, Camille, consul, même après son abandon du pouvoir, garde une certaine autorité naturelle et le jeune homme attend son avis sur la question comme une décision. Dans le conflit qui oppose Papyre à Fabie, l’offense est avant tout personnelle : Fabie est non seulement coupable de désobéissance mais en plus il a ravi une gloire qui revenait à son chef, et si elle a tant d’effet sur le dictateur, c’est parce qu’il a un sens de l’honneur très important. Pourtant Papyre en fait une question de survie de l’État et réagit donc en tant que dictateur qui se doit de maintenir l’ordre à n’importe quel prix. C’est pourquoi il reste inflexible, mais l’absence de réaction de Fabie lui pose problème et c’est d’abord pour garder la légitimité d’un affrontement qui doit rester dans le domaine public, politique, que Papyre ordonne à Fabie de se défendre : il ne veut pas être accusé d’abus de pouvoir en punissant son lieutenant sans autre forme de procès, juste parce qu’il en a les moyens : le droit et les apparences d’un procès juste doivent perdurer pour que la punition soit acceptée et ne paraisse pas résulter de la décision arbitraire d’un chef jaloux de la gloire d’un autre.

La réalité est bien différente… §

Dans notre pièce, il est clair que même si le Sénat garde un certain prestige, il n’a pas d’indépendance puisqu’il n’ose pas s’opposer à son chef. L’appel au peuple, également utilisé pour renvoyer une image « démocratique », est ressenti comme inutile car celui-ci n’a pas de réel pouvoir. Ce qui compte dans cette dictature, c’est de sauver les apparences pour paraître agir justement et dans le respect des lois, qui va de pair avec celui de la tradition. Les appels sont donc accordés, un avocat (le père de l’accusé) est accepté pour la défense… cela afin qu’il n’y ait ni révolte, ni soupçon d’injustice ou de partialité de la part du dictateur. Mais Papyre, très imbu de son pouvoir, prétend tout décider seul sans même écouter l’avis de ses conseillers : il voit son pouvoir comme absolu pendant son mandat. D’ailleurs ce personnage reste, dans l’affaire, juge et partie, et cela n’a pas l’air de déranger grand-monde… Tout le monde sait où se situe le réel pouvoir puisque personne n’ose prendre parti ni ne contestera la décision de Papyre, sauf Fabie Père, mais c’est son rôle d’avocat qui veut cela, et il le joue jusqu’au bout même si l’on peut se demander si lui-même y croit vraiment… Ayant exercé le pouvoir, il n’est en effet sûrement pas dupe des rapports de force qui existent entre les protagonistes de l’affaire, ni de la comédie du pouvoir à laquelle il participe… Car ce procès est véritablement une pièce de théâtre où chacun joue un rôle précis dans l’accusation ou la défense mais où tout est faux, ou du moins faussé par la donne de départ : Papyre se réserve seul le droit d’écrire et de faire interpréter la fin à sa façon…

L’« absolutisme » de Papyre, entre réalité et contraintes §

Le « caractère » d’un dictateur §

Éléments obligés §

Il ne faut pas confondre, comme on pourrait le faire aujourd’hui, un « dictateur » et un « tyran » : ces deux personnages romains n’ont pas les mêmes caractéristiques sur une scène de tragédie classique. Le tyran est celui qui a acquis le pouvoir de façon illégitime et par la force, et qui l’exerce de manière brutale (emploi de la terreur, élimination des opposants…). Un dictateur est légitime car nommé par le Sénat, et même s’il occupe le pouvoir dans des circonstances exceptionnelle, souvent une guerre, il n’a aucune raison de se montrer violent. Mais une certaine ambiguïté est maintenue dans notre texte dans le sens où Papyre revendique l’absolutisme du pouvoir qui lui est confié et entend agir uniquement selon son point de vue ; d’ailleurs il se compare au roi Tuelle en disant « Tenez un Dictateur souverain comme luy. » (v. 1279). Papyre se comporte en effet en souverain absolu et affirme qu’il n’hésitera pas à user de la force, et ce contre le peuple même, pour conserver, selon ses propres mots, « tout l’ordre, & les loix, & Papyre » (v. 1446, nous soulignons.). En fait, le dictateur de notre pièce est affecté d’un caractère de « roi », ce qui le rend plus proche de la réalité vécue par les spectateurs du XVIIe siècle, même si pour respecter la vérité historique on ne peut montrer sur scène un personnage qui serait à la fois roi et romain. Papyre apparaît donc comme quelqu’un d’autoritaire, très puissant51 et qui se présente lui-même comme « Maître & Juge ». Sûr de son pouvoir et de la justesse de ses choix, il ne laisse personne les contester. Également chef veillant à la spiritualité de Rome, chef militaire et juge suprême dans tout procès, Papyre concentre véritablement tous les pouvoirs. Enfin, le dernier élément caractérisant ce dictateur est qu’étant au service de l’État, il fait passer sa fonction avant tout et se fixe comme impératif absolu de l’exercer au mieux, ce qui explique son obstination à maintenir l’ordre et le droit pendant sa dictature, et ce afin que Rome puisse continuer à étendre sa domination extérieure sans avoir de grave problème interne à résoudre parallèlement. Papyre est en effet soucieux de s’inscrire dans une lignée de dirigeants qui sont reconnus pour avoir contribué à la puissance de la Cité, il veut que son nom reste gravé dans l’Histoire de la Ville aux côtés d’autres prestigieux personnages romains.

Nuances dans la construction du personnage §

Malgré tout, le personnage de Papyre semble ne pas être uniquement caractérisé par son statut de dictateur, mais posséder aussi d’autres traits liés à son rôle complexe dans l’évolution de l’action. Tout d’abord, même s’il affirme ne pas en tenir compte, il écoute le point de vue des autres, que ce soit Fabie, Camille ou même Martian : l’opposition peut donc s’exprimer, bien que cela paraisse un peu vain. De plus, il tempère lui-même son pouvoir par le désir profond d’agir dans le cadre de la loi, et c’est ce qui lui fait accepter de porter l’affaire devant le Sénat ou de s’en remettre au jugement populaire. En effet, pour être cohérent avec ce trait de caractère, Papyre doit se montrer préoccupé par ce qu’il prétend défendre, c’est-à-dire le sort de Rome : il se doit donc de l’écouter, et son image d’homme au service des autres doit être soutenue par un certain altruisme, qui dément l’idée d’un homme qui chercherait à jouir du pouvoir pour le pouvoir. Enfin il y a chez ce personnage une profonde réflexion sur le pouvoir qu’il détient, et cela contribue à en faire un dictateur « éclairé » qui ne se montre inflexible que par nécessité : ayant à cœur de bien « jouer son rôle » au service de l’État, il prononce parfois ses répliques à contre-cœur et est capable de s’éloigner d’un rôle trop écrit pour nuancer l’image qu’il renvoie du pouvoir. Ainsi, il se dira à la fin « Dictateur mal-heureux, / Qu’empèche la Vertu d’oüir ces genereux » que sont les membres de sa famille quand il réaffirme malgré lui la sentence envers Fabie (v. 1543-1544 sqq).

Les contre-pouvoirs §

La tradition et les apparences §

Camille et Fabie Père n’ont pas de pouvoir effectif mais défendent leurs prises de positions politiques au nom d’intérêts qui les dépassent (Rome, la tradition) et que Papyre se doit de ménager pour ne pas passer pour un tyran. Il doit faire entrer son désir de « vengeance personnelle » dans un cadre général et soutenu par la loi, car s’il déroge à ce principe, il risque de provoquer des oppositions à ses décisions, qui seraient vues comme arbitraires car ne respectant aucune règle de la Cité. Le pouvoir de ses contradicteurs, ce sont les événements du passé, qui ont fait des anciens chefs des exemples à suivre pour le peuple : il jouent sur la renommée qu’aura Papyre après son acte et rappellent ce qu’est agir en Romain, notion importante pour le dictateur. Ainsi, on peut faire des exceptions et avoir une attitude qui reste « romaine », c’est ce que prouve l’Histoire au travers d’exemples comme ceux de Tuelle (« l’un de nos Roys ; c’est Tuelle, je le nomme ; / Devant tout le Senat, à la face de Rome, / Ceda bien à l’Appel », v. 1273-1275) ou de Camille Père, que son fils rapporte dans l’espoir d’inciter Papyre à l’imiter :

Le meilleur Empereur n’est pas le plus severe ;
Voyez ce qu’avant vous fit Camille mon Pere :
Un temeraire Chef, qui l’avoit offencé,
Fut compagnon d’honneur par luy-mesme avancé :
Quel pardon, qui passa jusqu’à la recompense !
En une faute heureuse imitez sa Clemence (v. 725-730).

Papyre, malgré ce qu’il dit, n’est donc pas en mesure d’occulter le passé ou de modifier les étapes habituelles d’un procès pour traiter le conflit qui l’oppose à Fabie de manière complètement personnelle, puisque cela concerne toute Rome et qu’elle considère que son dictateur n’a pas plus de droit qu’un autre de transgresser les règles qui ont permis son organisation, sous peine de désaveu, voire de rébellion, de sa part.

La menace « de la rue » §

Un autre frein indéniable au pouvoir de Papyre est bien sûr la masse incontrôlable et très inconstante du peuple, à laquelle on peut ajouter l’armée, elle aussi capable de s’enflammer rapidement pour une cause et ayant les moyens de faire efficacement pression sur ses dirigeants. D’ailleurs ces ressorts ne sont pas que des hypothèses puisqu’ils sont bel et bien mis en œuvre dans Le Dictateur romain, créant une situation d’urgence où la menace de révolte et de chaos social est une des raisons poussant Fabie Père à proposer le sacrifice de son fils dans la dernière scène. Éléments de dramatisation, ces deux groupes sont de réels dangers pour le chef, qui ne peut les ignorer, ce sont des éléments imprévus face auxquels il doit prouver ses capacités d’adaptation et de décision rapide. Là encore sa première réaction sera excessive puisqu’il préfèrera s’opposer seul au peuple et apporter une solution radicale au soulèvement de l’armée (la tête de Fabie), quitte à engendrer carnages et guerres intestines, plutôt que de céder à leurs revendications. Ce seront les autres personnages qui évalueront la réelle mesure des troubles et mettront en garde le dictateur contre les conséquences des rebellions pour qu’il renonce à ses premiers projets et envisage une solution plus raisonnable au conflit.

Le rôle des autres personnages §

Chacun des protagonistes de la pièce tente, à sa façon, de peser dans le conflit et sur les décisions pour ne pas laisser le dictateur être seul le maître du sort de Fabie. Les femmes n’ont pas de poids politique mais leur pouvoir d’influence sur l’action réside dans le chantage au suicide et la pression sur l’affectif de Papyre, puisqu’elles n’ont pas les arguments nécessaires pour convaincre le politicien qu’il est. L’argument, sous-jacent, de Fabie, c’est qu’il peut être utile à la Patrie, et qu’il ne veut ni obtenir le pouvoir, ni offenser Papyre, au contraire, il montre du respect envers lui et manifeste sa volonté d’intégrer sa famille. C’est parce qu’il a le « pouvoir » de sauver le pays qu’il posera un cas de conscience à Papyre par rapport à son éventuelle mort, ce qui retardera sa prise de décision définitive. Les tribuns comme le consul se font les porte-parole des groupes qu’ils représentent en essayant de faire prendre conscience à Papyre de la réalité des menaces de personnes qui ne sont pas plus virtuelles pour être « invisibles » ou collectives. Camille voit l’intérêt de Rome à « conserver » Fabie et tente de faire accepter son point de vue à Papyre ; il se place, comme Fabie Père, sur le plan que le dictateur met au premier rang de ses priorités : l’intérêt général. Aussi ces deux personnages connaisseurs des lois développent-ils une argumentation crédible qui empêche Papyre de donner une interprétation trop personnelle de la loi et de la façon dont elle doit être appliquée.

En fait, l’important ce n’est pas le pouvoir réel : Papyre menace de s’en servir mais ne peut réellement agir qu’avec le consentement général, d’où son problème des non-décisions du Sénat et du peuple, leur choix lui aurait évité d’en faire un et d’en prendre la responsabilité, même si c’est ce qu’il se doit de revendiquer. Ce qui règle les rapports de force, c’est le pouvoir d’influence : le poids officieux de chacun des protagonistes joue dans l’attitude de Papyre et les différents personnages se relayent pour trouver un point « faible » dans ce personnage qui paraît être un roc. Aussi mettent-ils en place une « stratégie » tacite de harcèlement qui est dirigée sur l’homme, puisque l’on ne peut rien contre le dictateur, et qui, dans une certaine mesure, agira (il donne quand même l’ordre de se défendre à Fabie). Tous cherchent à montrer à Papyre les conséquences d’une décision qui n’est pas encore prise, c’est-à-dire tout ce qu’il y perd personnellement, par opposition à ce qu’il croit y gagner, pour lui et pour Rome, pour éviter qu’il choisissent la « mauvaise » solution, c’est-à-dire celle qui verra la mise à mort du jeune lieutenant.

La politique comme enjeu dramatique §

Le thème du pouvoir prend d’autant plus de place dans la tragédie qu’il devient un des moteurs de l’action et ne se borne pas à être un simple cadre « réaliste » à celle-ci. En effet, le contexte politique contribue à la mise en place de « périls » particulièrement tragiques pour les héros et nous oblige à envisager l’intrigue sous un certain angle sans pouvoir mettre à l’écart les implications publiques et collectives de son évolution. Enfin, l’arrière-plan politique permet, en ce qui concerne l’écriture dramatique, des choix stylistiques qui renforcent et soulignent les enjeux de l’histoire par la façon dont elle nous est présentée.

Un « péril » particulier §

Dans Le Dictateur romain, les intérêts d’État sont mêlés aux intérêts personnels et il y a de plus un « péril de mort » : c’est selon Corneille52 la combinaison la meilleure pour faire une bonne tragédie, sans oublier que le péril de la perte d’une maîtresse, péril en soi insuffisant s’il est à lui seul la clef de voûte de la pièce, vient ici s’ajouter aux premiers dangers qui menacent les personnages. Dans cette pièce, nous sommes aussi dans une situation de « surgissement des violences au sein des alliances »53 : tous les éléments sont donc réunis pour un conflit paroxystique, et ce notamment parce qu’il met en scène des oppositions entre « grands » ayant, à différents niveaux, des répercussions publiques. De plus, le cas particulier, parce qu’il a des implications politiques, peut devenir général (désobéissance de toute l’armée par la mutinerie, puis soulèvement du peuple) : ce qui est alors en péril, c’est la survie de la Cité, et donc de sa toute-puissance et du système même, ce qui est un problème profondément politique. Ainsi, la possibilité d’évolutions dramaturgiques que contient en puissance un sujet ayant, comme le nôtre, des liens avec la vie politique donne une nouvelle dimension au conflit de personnes : l’action peut à tout moment prendre une autre ampleur, par l’intervention de nouveaux acteurs de la vie politique, ce que soulignent des vers comme ceux-ci, tirés du Dictateur romain :

N’estant par le Senat absous ni condamné
Fabie en est au Peuple, & l’Appel est donné (v. 1031-1032).

Ceci a évidemment une influence sur l’attente et les émotions des spectateurs, sans oublier que l’importance des enjeux accentue bien souvent le tragique de la situation.

Un « fil d’Ariane » incassable §

Le fait que le conflit initial ait des répercussions politiques oblige à en envisager toutes les conséquences et à y trouver une solution : même si l’homme décidait de pardonner, le dictateur devrait tout de même donner et justifier une réponse publique à un acte anormal et qui doit être traité comme tel, quelques soient les circonstances dans lesquelles il a eu lieu. Il y a en effet en jeu le respect des lois et le maintien de l’ordre, qui dépassent les liens éventuels (et fortuits) qu’il peut y avoir entre les deux hommes. Ainsi, même si elle a plusieurs aspects, placer cette affaire d’abord sur le plan politique, c’est lui assurer une forte unité dramaturgique : tout le monde est intéressé dans cette affaire et l’on ne pourra pas abandonner au cours de l’intrigue l’examen des implications politiques qu’elle aura. De plus, les lois, tout comme le système de gouvernement, ne risquent a priori pas de changer au cours de la pièce, tout tournera donc autour d’une situation plus ou moins bloquée résultant de l’interprétation plus ou moins large qu’on fait de ces lois, et qui va conditionner l’évolution de l’action. Ainsi, tout va dépendre de prises de positions politiques, et ce même si la politique peut sembler n’être qu’un prétexte à un conflit de personnes : une fois invoquée, on ne peut plus décider qu’elle n’a plus de rôle à jouer ou plus d’importance dans les causes du conflit initial. Ce qui fait l’unité, c’est que l’on est toujours forcé, à un moment ou à un autre, d’en revenir aux enjeux politiques qui justifient le début de la pièce (la condamnation de Papyre se fait en effet au nom de Rome, offensée à travers son chef). D’ailleurs, quand la discussion avec Papyre semble impossible ou inutile, les protagonistes de la tragédie ont recours aux institutions politiques pour résoudre la crise ; ainsi Camille espère que « Le Senat, toute Rome obligee à sa gloire / Maintiendra le Vainqueur, admirant la victoire » (v. 1017-1018).

Les choix d’écriture §

Cette tragédie est écrite comme un procès avec une accusation (Papyre), la défense (Fabie Père, Camille, les femmes), le témoin (Comine), le jury (le Sénat, le peuple), le juge (Papyre) et bien sûr l’accusé, Fabie. On note ainsi l’emploi par tous les protagonistes d’une rhétorique judiciaire, avec les images qui s’y rattachent, ou de discours en forme de réquisitoire ou de plaidoyers dans de longues tirades. C’est ainsi que la politique, dans ce système, devient argument : les exemples du passé ou la situation actuelle justifient les positions des protagonistes dans le cas particulier du procès en cours. De même, les uns détruisent les positions des autres et renforcent les leurs en montrant les conséquences politiques, donc en dépassant le cas particulier, des différents verdicts proposés (condamnations ou acquittements). On a donc une unité de sujet, de ton, et des rôles bien définis, ce qui donne à la pièce une certaine universalité, et un certain suspens, lié à ce type d’écriture : en effet, dans un procès, la parole est aux uns puis aux autres, avec bien sûr des contradictions entre eux, on prend le temps d’évoquer toutes les conséquences et toutes les possibilités de réponse à l’offense présumée avant le choix final de la sanction (ou pas). Cette mécanique de procès met donc tous les enjeux de la pièce dans le discours et donne ainsi la parole aux représentants de tous les niveaux de la société. De plus cela laisse la possibilité, si le procès est juste, d’une solution autre que la première avancée, qui relève de l’arbitraire d’un homme en colère, Papyre. Cela donne aux personnages comme au public l’espoir d’une décision juste et justifiée, en particulier devant la loi ; indubitablement la forme choisie pour développer ce sujet fait la part belle au thème du pouvoir et aux réflexions politiques. Enfin il ne faut pas oublier que le sujet choisi, la clémence, parce qu’il ne concerne qu’un souverain ou un chef, ne pouvait que provoquer ce lien étroit entre intrigue et politique que nous constatons dans notre pièce. Cette particularité du Dictateur romain sera plus amplement étudiée dans la partie réservée à l’analyse de l’action mais l’on voit déjà comment ce qui ne pourrait être qu’un thème privilégié peut jouer un rôle important dans l’écriture dramatique.

L’évolution de l’action §

Le déroulement de l’action du Dictateur romain est particulier, et ce à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il dépend d’une situation initiale que rien ne semble modifier ou faire évoluer au cours de la pièce, ce qui nous donne une situation bloquée qui induit des étapes de l’intrigue différentes de celles que l’on pourrait attendre dans une tragédie. De plus, il est très difficile dans cette pièce de maintenir le suspens sur le dénouement dans la mesure où celui-ci est annoncé dès le début de l’acte III. Enfin, en présentant cette œuvre comme une sorte de grand procès, Mareschal choisit de privilégier le discours aux actions proprement dites, et cela implique la nécessité de donner aux mots la possibilité de modifier l’intrigue, ce qui passe par une écriture efficace, ici soutenue par la rhétorique judiciaire attribuée aux différents protagonistes de l’affaire.

Une situation bloquée §

Une sanction impossible à prononcer §

Tout d’abord, le premier « blocage » de la situation provient des faits qui sont à son origine, et qui se présentent comme inconciliables avec les conséquences qu’ils provoquent, d’où des problèmes à juger s’ils sont positifs ou négatifs puisqu’ils sont un peu les deux en même temps. Cette situation est d’ailleurs clairement exprimée par les personnages qui emploient des expressions proches de la forme oxymorique pour les décrire, par exemple « un grand combat heureux & non permis » (v. 239) ou encore, en parlant de la victoire, « un digne effect d’une indigne licence » (v. 454). Ainsi, ce ne sera que plus difficile pour Papyre de prononcer un verdict qui prenne en compte ces informations divergentes (en effet, contre toute attente, c’est la victoire qui a succédé à la désobéissance) et qui soit considéré comme juste pour les différents partis qui s’opposent dans ce conflit.

De plus, l’évolution de l’intrigue est ralentie par le fait que le personnage qui en a toutes les clefs en main n’intervient sur scène qu’à partir du troisième acte. Avant cela, il y a deux actes d’exposition et de suppositions par rapport à la tournure que peuvent prendre les événements, et les personnages sont empêchés de « réagir » à la situation puisqu’il n’y a pas encore eu « action » sur elle, c’est-à-dire décision déclenchante de la part du dictateur. Car la situation ne peut évoluer qu’à partir du moment où elle est posée, et avant la prise de position de Papyre tout est encore possible, et il y a même trop de possibles pour que, dans une certaine mesure, l’on considère que la tragédie a déjà commencé ! En effet, on pourrait soutenir que tant que les enjeux ne sont pas clairement définis, il n’y a pas vraiment de tragédie. Or les périls menaçant Fabie à l’acte I restent vagues et l’acte II laisse certes entendre que Papyre veut punir son lieutenant, mais il n’est pas encore question de mort, et le Sénat semble encore avoir un rôle à jouer dans le conflit.

Enfin le dénouement dépend d’un personnage qui se présente à la fois comme résolu et hésitant, et ce personnage, bien sûr, c’est celui qui dans la pièce a le pouvoir de décision, c’est Papyre. Sa première réplique, si catégorique (« Il mourra ») prend la forme d’une sentence qui n’admet aucune contestation et semble nous donner l’image d’un personnage résolu. Pourtant, on notera de nombreux changements d’avis de sa part avant la fin et le choix définitif de la clémence : pourquoi ? Comment peut-on en arriver, après une telle certitude initiale, à une situation d’hésitation absolue où toute décision paraît impossible à prendre ? En fait, un autre « blocage » vient du fait que la situation ne dépend que d’un seul élément, il n’y a pas différentes façons de la faire évoluer, il faut forcément en passer par « l’arrest » de Papyre, comme le souligne Fabie Père à la fin de la pièce (v. 1527). Le dictateur est donc, certes un personnage unificateur de l’action, mais également un verrou de la pièce car tout dépend de son point de vue et de l’évolution de son propre comportement. Or, c’est un personnage qui, parce qu’il va opter pour la clémence, doit apparaître à la fois comme inflexible, impossible à faire changer d’avis pour que la surprise de la fin soit totale, et en même temps irrésolu, pour que le dénouement puisse être vu comme probable et légitime (d’ailleurs il a lui-même quelques arguments en faveur de Fabie), d’où des difficultés à choisir l’attitude la plus juste et, pour le spectateur, l’impression que l’action « n’avance pas ». En effet, comment peut-on cerner un personnage qui exprime à la fois une résolution sans faille, comme le montrent ces vers :

Perdons un Criminel, pour l’interest de tous. (v. 1360)

Plustôt que relâcher il faudra que j’expire,
Qu’on détruise tout l’ordre, & les loix, & Papyre. (v. 1445-1446),

et une grande inconstance dans ses décisions, comme par exemple à la scène 3 de l’acte IV où il dit :

Mais Dieux ! mon amitié s’oppose à mon arrest :
Perdre un Gendre, un Heros, un Demon de vaillance ?
Quel sang ! quel crime aussi ma Justice balance ! (v. 1188-1190) ?

Une attente difficile à supporter §

Si l’on se place alors du point de vue de Fabie et des opposants à Papyre (présents plus rapidement que le dictateur sur scène) pour tenter de trouver un « fil conducteur » plus net qui prouverait que l’action avance malgré tout, on s’aperçoit que, si elle est clairement structurée par Mareschal, l’action n’évolue pas plus de ce côté, bien au contraire. En effet, l’organisation par l’auteur des éléments induisant les espoirs et désespoirs successifs de ces personnages quant au sort du jeune homme joue habilement sur les émotions du public mais contribue à laisser le cours de l’intrigue suspendu. Car vue depuis les intérêts de ce groupe, la question structurant l’action devient : Fabie va-t-il mourir ou non ? Les réponses qui y sont apportées au fur et à mesure sont cependant tout aussi incertaines que l’est la décision de Papyre, à laquelle elles sont bien sûr subordonnées. D’ailleurs la notion d’attente occupe un place primordiale puisque les éléments pouvant laisser espérer un événement heureux ou néfaste allant dans le sens d’un dénouement du conflit ne sont le plus souvent que des suppositions, la plupart du temps infirmées par la rumeur suivante, affublée du « signe » opposé, si l’on peut excuser ici cet emploi du langage mathématique… Sans oublier que le flou est également entretenu par l’insertion de scènes dont les conséquences sont différées, et qui retardent la résolution en étant des éléments supplémentaires d’indécision. C’est par exemple le rôle que joue le Sénat, auquel on fait appel au cours de plusieurs scènes (notamment en II, 3 puis III, 3 et 4) sans que l’on sache la position qu’il a prise avant la scène 2 du quatrième acte, qui nous révèle précisément sa non-décision, ce qui va par conséquent transmettre ce même rôle au peuple… Pour ce qui est de l’alternance espoirs-désespoirs, il y a pléthore d’exemples. Ainsi, si l’on prend le début de l’acte III, on note d’abord l’arrivée de Papyre, pleine de la certitude de la mort du lieutenant. Puis Camille nous fait espérer un sort moins rigoureux en proposant la clémence, mais Papyre la refuse. Cependant le début de la scène suivante nous laisse de nouveau imaginer une solution heureuse par la révélation, devant Papyre, du lien qui l’unit au jeune homme et par la prise de position des femmes pour son adversaire, qui est aussi son gendre, dans l’espoir de fléchir le dictateur. Mais là encore, la déception survient : pour Papyre, la dictature vaut tous les sacrifices, même si c’est sa propre famille qui doit en faire les frais… On pourrait continuer longtemps cette démonstration, mais l’exemple est assez clair : on voit bien que ces successions d’attente et de non-événements sont destinées à masquer la réelle évolution de l’intrigue, qui ne peut faire son lent cheminement que dans la pensée de Papyre, pensée à laquelle nous n’avons pas directement accès puisque Mareschal n’a pas jugé bon de mettre en scène les hésitations du dictateur dans un monologue qui aurait pu débattre des intérêts respectifs de la sanction et de la clémence.

Les raisons de la clémence §

C’est à nous, en effet, de chercher au fil du texte les motivations plus ou moins explicites du choix final. Car si l’action ne semble pas réellement évoluer jusqu’au coup de théâtre du dénouement (mais en est-ce vraiment un ?), celui-ci n’en est pas moins justifié et préparé dans les scènes précédentes. En effet, ce qui provoque la fin, ce n’est pas vraiment, comme on pourrait le croire, un changement dans les arguments employés par les partisans de Fabie, arguments qui deviendraient de plus en plus dissuasifs, ou encore le charisme d’un des leurs qui aurait plus d’influence que les autres sur Papyre. Certes, certaines interventions, comme celles de Fabie Père, sont plus marquantes que d’autres, mais l’on constate que même après celles-ci le dictateur garde sa première idée en tête, il n’y a pas de modification notable dans son attitude envers Fabie. En fait, la cause immédiate de la clémence (l’intervention de Martian qui rappelle que Rome « prie, & jamais ne doit prier en vain », v. 1576) est annoncée par de petits changements préalables dans les répliques de Papyre. Celui-ci, toujours partagé entre sévérité et réticences, est de plus en plus emporté par ses hésitations et, malgré lui, accorde au fur et à mesure de la pièce plus de vers à leur expression, même si souvent, in extremis, il se replace du côté de la sanction pour ne pas manquer à ses obligations.

Ainsi on note que dès sa première intervention, où Papyre apparaît très décidé à se venger de son lieutenant, il ne lui refuse cependant pas les « titres » de « Héros » et de « Vainqueur » que lui attribue Lucille. Puis face à la reddition de Comine et Fabie, il leur ordonne de « résist[er] », voulant conserver la gloire de « tirer ce sang » (v. 821) lui-même. Mais ne peut-on pas déjà y voir une hésitation face à une soumission qui impliquerait une exécution plus rapide que ce que lui-même avait prévu ? On peut ensuite penser que le dictateur se sent ému malgré lui54 quand il voit Fabie se jeter à ses pieds dans le but de se donner la mort, et un peu plus loin, quand le jeune homme réaffirme cette intention, il ordonne aussitôt d’« Arreste[r] sa fureur » (v. 913). Une étape semble franchie lorsque Papyre autorise explicitement Fabie à se défendre et dévoile peu à peu les sentiments qu’il lui garde, un peu contre son gré. C’est ainsi qu’il lui dit : « Mon cœur, qui vous perdra, montre bien qu’il vous ayme, / De vous encourager encor contre moy-même » (v. 1201-1202), même si le futur du verbe perdre nuance le propos en sous-entendant la certitude du dictateur quand à la conclusion de l’histoire. Enfin, plus on approche du terme de la pièce et plus les hésitations de Papyre sont longues et nombreuses, et l’on note que certains groupe de vers exprimant le doute du personnage sont aux trois quarts consacrés à la défense du jeune homme, même si le dictateur conserve la volonté qui lui fait jurer la perte de Fabie. C’est par exemple le cas ici :

Je vay perdre Fabie, & dans moy je l’adore ;
Et mes sens genereux sont si fort combattus
Que je puny son crime, admirant ses vertus.
Elles parlent dans moy, leur puissance est bien forte,
Elle attire mon cœur ; mais Rome enfin l’emporte (v.1242-1246)55

Peut-on alors parler d’un « coup de théâtre », provoqué par la seule insistance du tribun Martian face à son chef ? Car l’on voit bien que ce n’est pas uniquement sa dernière réplique qui inverse la décision de Papyre, même si assurément elle provoque la surprise tant on n’osait plus l’espérer ! Il serait plus juste de considérer ce dernier argument du tribun simplement comme celui qui achève de convaincre un chef qui s’était déjà en grande partie convaincu lui-même de la nécessité de conserver en vie ce précieux soutien au pouvoir qu’est Fabie.

La question du suspens §

Le problème majeur de Mareschal, dans la construction de sa pièce, apparaît donc clairement quand on analyse le dénouement et la situation « bloquée » qu’il implique : il s’agit de conserver l’intérêt des spectateurs pendant 5 actes sans ajouter de péripétie susceptible de provoquer un renversement du cours de l’action entre la première scène de l’acte III et la fin. Comment dès lors « remplir » l’espace et l’intrigue pour que tout ne semble pas déjà joué à l’énoncé de la sentence dictatoriale ? Et comment éviter au dénouement de prendre des allures tragi-comiques par le fait que l’obstacle, parce qu’il ne dépend que de la volonté d’un des personnages, est levé in extremis pour donner une fin heureuse à l’histoire ? Pour faire passer ce temps, qui doit nécessairement exister pour donner cinq actes à la tragédie mais que l’on ne peut saturer d’actions sans rapport avec la vraisemblance du sujet, le dramaturge a utilisé plusieurs artifices qui sont destinés à masquer l’évolution extrêmement lente d’une intrigue dont les tenants et les aboutissants sont presque exclusivement contenus dans les argumentations successives des personnages. Parmi ces moyens, on relève un emploi intelligent de la structure théâtrale qui permet d’introduire le suspens à la fin des actes, mais aussi des alternances de tons, qui donnent du rythme à la pièce, sans oublier le « coup de théâtre » final de la clémence, qui surprend mais dont l’attente est subtilement créée pour conserver l’intérêt du public pour les enjeux qui sont débattus sur scène.

Les fins de scènes §

Il existe différentes façons de clôturer une scène et Mareschal use de cette variété pour, régulièrement dans le cours de l’action, interrompre ou suspendre l’intrigue et donc raviver l’intérêt des spectateurs avant d’éventuels changements ou pauses, comme les entractes. En général, les fins d’actes sont fortement marquées par l’expression de sentiments que les personnages retirent de l’action et projettent sur la suite de l’intrigue. De plus, ces moments voient toujours un retour de l’attention sur la destinée du héros. C’est une façon de conditionner les spectateurs, en les marquant de façon plus personnelle et moins intellectuelle, avant l’interruption momentanée de la représentation. Enfin le suspens laissé par la fin des actes III et IV, qui annoncent les appels, laisse tout attendre, provoquant dans le public une curiosité propre à retenir l’attention.

Mais la fin des autres scènes est tout aussi soignée car ces moments de transition permettent en réalité de rythmer la pièce en en marquant les étapes. Ainsi, on peut voir des scènes commencer par des exclamations qui rompent l’élan de la scène précédente et l’empêchent d’amener à son terme une action, un discours ou apportent des éléments nouveaux essentiels pour la suite de l’intrigue. Par exemple, Lucille espère faire changer d’avis son mari en lui faisant savoir que le secret du mariage arrangé a été dévoilé, ce qui place Fabie dans un autre rapport à Papyre, peut-être plus favorable pour lui (liaison des scènes 1 et 2 de l’acte III). De même, ce ressort est utilisé au dernier acte pour lier les deux dernières scènes : Papyre en est arrivé à un point de son raisonnement où il s’affirme capable de s’opposer à tout son peuple, et Camille comme Fabie Père coupent court à cette décision dangereuse en faisant entendre leurs voix (Camille s’indigne des « mille Coûpables ») et leurs propositions (« En voicy deux » dit le sénateur) pour le détourner de son projet. Enfin, le dernier élément sur lequel Mareschal joue à la fin des scènes est l’apparence de décisions ou résolutions qui terminent certaines d’entre elles, bien qu’elles soient presque aussitôt remises en question au début de la scène suivante. Ceci a pour but de nous laisser encore plus dans l’incertitude et d’avertir le spectateur de toujours rester sur ses gardes puisque l’on ne peut être sûr de rien avant la fin. On relève par exemple cet emploi à la fin de la scène 2 de l’acte II (« Ses coups seront sans force, il combattra de loin. / Au contraire il est proche » v. 536-537) ou encore en III, 1.

Finalement, l’attention particulière accordée au traitement des fins de scènes, et surtout d’actes, permet de conserver un suspens, pourtant mince sur le plan général, en le transformant en une série de petites attentes angoissées ou pleines d’espoir par rapport à la suite immédiate de l’action. Ce sont autant de jalons qui structurent la pièce en lui évitant la monotonie que pourrait provoquer un étirement du temps trop visible et sans aucune incertitude quant à sa conclusion.

La diversité de ton §

Une autre façon qu’a le dramaturge de conserver l’intérêt de son public pour sa pièce, malgré le peu d’action qui s’y passe, est de veiller à alterner des scènes aux rythmes et aux tonalités différents afin de ne pas lasser le spectateur mais au contraire de le divertir en lui proposant des changements propres à tenir sa curiosité en éveil. Aussi les passages galants entre Fabie et Papyrie sont-ils plus important qu’on ne le pourrait croire car ils apportent un peu de tendresse dans un univers dirigé par l’honneur, le sens du devoir et la menace de la mort. Des vers comme ceux de Fabie

Mais vostre peur m’asseure, & sa glace m’enflame,
Puis que ce cœur surpris monstre par vos regrets
Des vœux que le silence avoit tenus secrets (v. 542-544)

ou encore ceux-ci, dans la bouche de Papyrie :

Ah ! sauvez vostre vie, & moy-mesme en ce poinct :
Car c’est me conserver que ne vous perdre point. (v. 611-612)

sont certes « utiles » pour que le public prenne les jeunes gens en pitié et soit intéressé par leur sort à venir. Mais ils ont aussi pour fonction de ralentir l’action et « remplir » la pièce en y ouvrant une parenthèse assimilable à un lamento qui donnera ensuite, par contraste, un regain de force aux hostilités affichées avec l’arrivée du dictateur à l’acte III.

De même, on trouve aussi parmi les répliques du Dictateur romain des accents de lyrisme qui, en quelque sorte, font contre-poids au ton impératif qui y est si souvent de mise. C’est ainsi que Fabie Père, dont on connaît la verve, est tout aussi capable de changer de ton pour chercher à émouvoir son adversaire par des mots du type de ceux-ci :

Ah ! que n’en estes vous armé pour mon trépas !
Ce grand cœur, qui se rend, ne succomberoit pas ; (v. 1223-1224)

que de manier habilement la rhétorique pour nous impressionner par le biais de réquisitoires ou plaidoiries au ton aussi décidé que, selon le cas, dénonciateur ou élogieux.

Ces variations de ton permettent donc à Mareschal de nuancer ses personnages et d’augmenter la palette de sentiments exprimés sur scène, pour intéresser le plus de monde possible à ce qui s’y passe. C’est aussi un moyen de créer une alternance de moments « forts » et d’autres plus « faibles », ce qui permet de souligner les scènes-clefs qui, sinon, auraient moins de relief, présentées dans la masse d’un texte où toutes les interventions, sur le même ton, auraient la même valeur dramatique.

Le dénouement §

La fin du Dictateur romain, et la façon dont la pièce se dénoue, participe également du suspens général de la pièce dans la mesure où elle est non seulement inattendue mais aussi originale. En effet, rien, à l’ouverture de la dernière scène, ne laisse présager la clémence. Suite logique de la scène 3, elle en continue les discours à propos du « crime » de Rome (la révolte générale annoncée). L’intérêt se concentre de nouveau sur la personne de Fabie lorsque Papyre accepte sa mort au nom de tous, mais cela nous replace dans la situation de conflit initiale, puisque les deux Fabie refusent toujours le supplice pour y préférer le suicide ou le sacrifice. Cependant, les femmes et Martian tentent toujours de sauver le jeune homme, presque malgré lui à présent, auprès de Papyre, ce qui rend la scène de plus en plus confuse. À ce point, les spectateurs sont plus que jamais remplis de doutes, non parce que l’on attend un geste ou une décision mais justement parce que l’on ne voit pas sur quoi peuvent déboucher ces discussions, que Papyre a du mal à canaliser de son autorité habituelle. Le fait que tous les personnages soient en scène annonce l’imminence du dénouement, et pourtant il est loin d’être, même à ce moment, prévisible. La surprise est d’autant mieux gardée qu’avant d’accepter Papyre rejette une première fois les prières de Martian.

La force de ce dénouement réside en fait dans sa préparation : si la pièce peut sembler vide voire parfois redondante pendant les actes III à V, c’est parce que les perpétuelles hésitations des protagonistes ne laissent pas entrevoir quel sera le dénouement, et donc empêchent de prévoir aussi les étapes susceptibles d’y conduire. L’attente ne peut donc s’appuyer sur aucune hypothèse de scène à venir, elle reste vague et globale. Mais contrairement à ce que cela pourrait laisser croire, l’incertitude n’a pas pour but de « préparer » (sans que cela soit visible) un coup de théâtre qui serait le revirement de Papyre. En fait, en faisant ce choix de construction, l’auteur bloque tellement la situation qu’il pousse le spectateur à attendre un événement qui perturbe les rapports de force et aboutisse à une conclusion, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle arrive ! L’attente détourne notre attention des enjeux du choix qu’il faut faire (la vie ou la mort d’un homme) pour nous faire simplement espérer qu’il y en ait un pour que la pièce puisse se conclure. Tout l’art de Mareschal est alors de faire venir ce « déblocage » du personnage même qui est à l’origine de cette situation et, de plus, de faire en sorte que l’issue du conflit soit finalement heureuse. En déplaçant le suspens sur des questions du type « une telle situation peut-elle aboutir ou le statu quo est-il insurmontable ? », le dramaturge se réserve le droit d’utiliser les effets du coup de théâtre (la surprise et le renversement) sans pour autant conclure, comme on l’attendrait dans ce cas, par une intervention extérieure ou extraordinaire, par exemple, mais en faisant s’enraciner son dénouement dans les éléments qu’il nous a déjà fournis au fur et à mesure de l’évolution de l’intrigue.

Ainsi, dans cette pièce, le suspens est tout de même bien conservé, notamment grâce à un jeu subtil entre les hésitations des personnages et les incertitudes des spectateurs, qui semblent se faire écho. Finalement, le public doit accepter de laisser de côté ses propres réflexions et hypothèses pour se laisser uniquement mener par ce qui se passe sur la scène, dont il dépend alors totalement. La première décision de Papyre apparaît donc non plus comme la révélation prématurée de la conclusion de la pièce mais simplement comme une étape forte de l’intrigue, et dont la force même est justement propre à amener par la suite des réactions de la même intensité.

Action et discours §

C’en est fait ; il le faut : prononcez donc l’arrest ;
Et vous verrez bien tôt comme mon bras est prest (v. 1527-1528. Nous soulignons).

Cette demande de Fabie Père à la fin de la pièce, c’est-à-dire l’attente d’un ordre pour exécuter la mission qu’il s’est imposée (le sacrifice de son fils), est capitale pour comprendre le rôle de la parole dans l’action. Ces vers représentent à eux seuls ce qu’est fondamentalement une tragédie classique : une action qui ne prend place et vie que par et dans les mots, ceux de l’écriture dramaturgique, qui deviendront ensuite manifestations des pensées et des actes des personnages qui les énoncent. Au théâtre, comme le rappelle Jacques Scherer56, à la suite de d’Aubignac57, « parler c’est agir » : « la pièce classique est un plaidoyer perpétuel », ce qui est encore plus net ici dans le sens où le procès a été choisi comme forme dans laquelle toute l’action est insérée. En effet, le tribunal, lieu de l’éloquence par excellence, est, sous différentes formes, présent partout dans le Dictateur romain. Cela implique qu’il faut accorder aux mots un poids encore plus important qu’ils n’ont déjà dans toute œuvre dramatique, et cela se manifeste dans cette dernière pièce de Mareschal par le déploiement de diverses rhétoriques qui donnent de la vivacité aux tirades. La violence et les affrontements qui transparaissent dans le discours nous font constater que ce sont bien les mots qui mènent l’intrigue puisque rien d’autre dans le Dictateur romain n’a la force de modifier l’action, qu’ils créent et font bien plus que les décors, les déplacements et toute la gestuelle théâtrale attribuée aux protagonistes de cette tragédie.

L’écriture judiciaire §

Dans le procès de Fabie, chacun des personnages a un rôle à jouer58 et rend compte des faits selon l’orientation qu’il veut donner à son discours, favorable ou non à l’accusé qu’est le jeune lieutenant. Ainsi, dès le début, éblouies par la victoire de Fabie, Lucille et Papyrie voient l’affaire du point de vue de ses conséquences positives et sont persuadées que « Papyre est trop couvert de lauriers et de gloire, / Pour vouloir luy ravir sa première victoire. » (v. 153-154), alors que Camille, lui, mesure plutôt l’importance de la désobéissance, comme le montrent ces vers :

Papyre a la victoire ; elle-mesme l’offense :
Fabie a combattu ; mais contre sa deffense. (v. 89-90)

Désormais, tout ne sera que confrontations de points de vue pour valoriser ou au contraire minimiser tel ou tel aspect de l’événement pour disposer Papyre à adopter le même regard sur l’action de Fabie à l’origine de ce « procès ». Certains dénoncent le « procès d’intention » que le dictateur semble vouloir faire au jeune homme, tandis que celui-là s’indigne contre les « erreurs de procédure » qui cherchent à influencer le jugement des faits par des éléments qui leur sont extérieurs (est notamment visée Lucille, qui n’a pas gardé le secret du futur lien qui était destiné à rapprocher les deux adversaires, ce qui a pour but de rappeler qu’avant le conflit les deux hommes s’appréciaient mutuellement).

Le langage des personnages se teinte donc de termes et tournures propres au langage judiciaire afin de se garantir le meilleur impact possible sur les opposants. Aussi, pour s’attirer les bonnes grâces de Camille, Fabie le pare-t-il du titre de « Juge » (v. 474) tandis que le consul parle des « partie[s] » d’un procès (v. 531) et que Papyre affirme que Fabie « choque les loix ». Outre ces termes, on en relève bien sûr beaucoup d’autres tels que les verbes offenser, poursuivre, accuser, condamner, punir, juger, défendre, disputer, liguer, absoudre…, les noms de crime, criminel, coupable, désobéissance, querelle, affront, accusateur, grâce, innocence, protection, salut, arrest, loy, appel, Audience…, ou des adjectifs comme juste, lâche, envieux, cruel… Enfin on relève aussi le style judiciaire dans la forme des discours, presque toujours plaidoyers ou réquisitoires pour ou contre quelqu’un même si ce n’est pas toujours dans des tirades solennelles telles qu’on les imagine au prétoire. À cet égard, les paroles de Fabie Père sont particulièrement travaillées puisque son éloge de Fabie59 s’appuie sur les « lâche[tés] » de Papyre, dont il fait en même temps le réquisitoire et qui, par manipulation habile de l’orateur, participe malgré lui au portrait flatteur que l’on dresse de son ennemi. Ainsi le sénateur dit :

Nous eussions tû sa gloire, & tu fais qu’elle éclatte
Rome, qu’elle enrichit, porte au-dessus des loix
Ce crime, qui n’est plus crime que dans ta voix ;
Que ta voix annoblit, que ta rigueur illustre (v. 946-949).

Quant aux arguments de Papyre contre Fabie, ils reposent sur des suppositions puisqu’ils visent à démontrer que le succès est peut-être dû à la chance et que pour le futur il faudrait plutôt craindre des effets négatifs d’un « si jeune courage » (v. 705). En effet, comme l’action de Fabie ne paraît criminelle qu’à ses yeux, il essaie de prouver à ses adversaires que ses prochaines actions pourraient n’être pas si heureuses, et risquent même de leur dévoiler un Fabie dangereux, qu’il est pour le moment le seul à voir.

Enfin, le déroulement même de la pièce semble copier celui d’un procès puisque l’affaire est plusieurs fois « renvoyée » en appel, à la demande de la défense, ce qu’exprime Flavie dans ces vers :

N’estant par le Senat absous ni condamné
Fabie en est au Peuple, & l’Appel est donné ;
C’est toute la faveur qu’on a faite à son Pere (v. 1031-1033).

Ces rebondissements, qui auraient pu n’être que des artifices destinés à relancer l’intérêt, passent en fait pour être des éléments de vraisemblance qui parlent aux spectateurs contemporains de la création. Le Dictateur romain est donc bien écrit en fonction d’un univers et d’un langage particuliers, qui sont ceux de la Justice, et qui permettent une plus grande unité et concentration autour de l’action majeure de la pièce : le jugement d’un soldat victorieux.

L’affrontement par les mots §

Dans un procès, tous les enjeux sont concentrés dans les discours, et celui du Dictateur romain n’y fait pas exception : les personnages rivalisent d’ingéniosité pour trouver les meilleures armes stylistiques pour déconsidérer l’adversaire et tenter de modifier le cours de l’action en provoquant des décisions par la seule force de leurs arguments.

La rhétorique d’intimidation §

Un premier moyen pour agir sur l’adversaire est d’essayer de l’intimider par des menaces, des pressions de tous ordres, notamment en rappelant que cette histoire risque de rester gravée dans l’Histoire, à laquelle il faut donc penser avant d’agir. Ainsi, Papyre choisit de jouer sur ce qu’aujourd’hui on appellerait le « principe de précaution » pour éveiller la crainte (car tel est bien le but) chez ses interlocuteurs. Au lieu de les menacer directement de quelconques représailles s’ils ne le suivaient pas, il fait de Fabie une menace pour l’avenir de la Cité et se pose alors en « sauveur » garant de la sécurité et de l’ordre. C’est d’ailleurs l’un de ses premiers arguments à son apparition sur scène, quand il rétorque à Camille qui excuse la désobéissance par la victoire :

Répond-il d’une ardeur qui peut perdre les autres ?
Auront-ils des succez toûjours pareils aux nostres ? (v. 713-714).

et il redira au même, à l’acte V :

Non ; j’ayme mieux couper ce mal en sa racine :
Observateur des loix & de la discipline,
Je fay pour l’avenir, je voy par le passé (v. 1321-1323)

ou encore il se demande si ceux qui soutiennent Fabie « se rendront garants / D’un crime à soûtenir par des crimes plus grands » (v. 1343-1344) dans l’avenir.

De la même façon, l’intimidation intervient aussi dans l’argumentation des autres personnages face au dictateur : ceux-ci jouent notamment sur une menace pour le moment invisible aux yeux de Papyre mais qu’ils présentent comme bien réelle : les actions néfastes dont sont capables l’armée et le peuple. Là encore, comme leur opposant, ils utilisent une menace qui leur est plus ou moins extérieure pour faire pression, ils ne s’engagent pas eux-mêmes dans la répression, qu’ils annoncent comme la conséquence d’un refus de considérer leurs revendications. En fait, tous les protagonistes du drame cherchent à montrer que la menace se situe là où leurs adversaires pensent trouver des alliés, ou du moins un appui : en la personne de Fabie lui-même, que tous glorifient, ou dans les traditionnels soutiens au pouvoir que sont l’armée et le peuple.

Enfin cette rhétorique d’intimidation s’exprime aussi par un vocabulaire choisi, qui fait en particulier référence au futur, c’est-à-dire aux conséquences des actes et des décisions qu’il va falloir prendre. Les uns mettent ainsi en avant le résultat positif de ce qu’ils proposent (Camille dit « C’est un don en effect, qu’elle tiendra de vous » v. 1331, et Papyre « Je vous entends, ô loix ; vous serez les Maîtresses. », v. 1550) pour montrer leur détermination en feignant de poser leur proposition comme sûre, donc acceptée. Les autres cherchent plutôt à montrer l’absurdité de la conclusion à laquelle on arrive si l’on suit leur adversaire, et donnent à ces futurs des nuances d’indignation et de rejet, qui visent à signifier l’impossibilité absolue qu’il y a à faire ces choix si l’on veut agir dans le cadre de la raison. Leur ton est alors aussi défi à l’autre : va-t-il être capable de telles monstruosités ? C’est par exemple le cas de Fabie Père lorsqu’il dit à Papyre : « Tygre, va le répendre, & Tygre, va le boire : / Mais revere son nom, punissant sa victoire » (v. 961-962), ou de Comine qui assure au dictateur : « Je feray mon devoir ; j’y vay : faites le vôtre. » (v. 1398) à propos du « cadeau » que celui-ci veut faire à son armée : la tête de leur chef vainqueur.

La vivacité des tirades §

Si les mots doivent pouvoir modifier l’action, il est logique enfin que les personnages se comportent en orateurs et usent de toutes les ficelles de la rhétorique pour tenter d’imposer leur point de vue. C’est pourquoi certains n’hésitent pas à employer un style sentencieux dans le but de marquer les esprits : par exemple, toute la désapprobation de Papyre envers l’acte de son lieutenant s’exprime dans le vers 708 qui dit « Qui veut bien commander doit sçavoir obeïr ». De même Martian rétorque un sentencieux « Le Peuple enfin peut tout » (v. 1251) à Fabie qui doute du réel pouvoir que celui-ci peut avoir. Fabie Père, lui, appuie ses arguments sur des formules qu’il rend fortes grâce aux figures qui les soutiennent. Ainsi, on note une certaine prédilection pour des antithèses telles que :

Tu retardes sa mort, pour hâter son supplice (v. 938)

Ta jalousie est claire, & ta malice est noire  (v. 942).

On relève également dans son discours des procédés de gradation et d’amplification, aboutissant à des hyperboles très expressives : ainsi, dans sa première grande tirade60 contre Papyre, il commence par l’apostropher par le terme « cruel » dont il va ensuite démontrer toute la justesse dans ce cas. En effet, en démontant la stratégie de son adversaire, il en fait d’abord « l’accusateur » de Fabie, employant un terme neutre et approprié puisque personne ne remet en doute ce rôle du dictateur. Puis le qualificatif devient « envieux », ce qui est déjà un jugement, et qui teinte l’image qu’il donne de Papyre de nuances clairement péjoratives. Puis vient l’image, « Tygre », dont la force est accentuée par la répétition. Fabie Père termine donc sur un retour à l’évocation de la cruauté, l’idée étant renforcée par tout ce que l’image du tigre peut évoquer, en particulier la dénaturation d’un homme qui perd son statut humain et devient animal, mais aussi l’idée d’une cruauté non motivée, exercée par pur plaisir, presque par instinct.

Enfin les protagonistes de cette tragédie n’hésitent pas à émailler leurs discours de termes forts voire violents à l’encontre de ceux qui s’opposent à eux : passionnées par la cause qu’ils défendent, ils cherchent à donner de l’autre une peinture la plus noire possible, afin de les mettre devant la vérité de ce qu’ils sont pour tenter de les déstabiliser et les pousser à modérer leurs positions. Entre calomnie calculée et emportement spontané, difficile de déceler la sincérité de ces apostrophes… dans tous les cas, elles sont utiles pour ponctuer une intervention et peuvent atteindre un personnage soucieux de l’image qu’il renvoie. Ainsi, le dictateur est plusieurs fois qualifié de « cruel » et Papyrie comme Fabie Père osent même lui attribuer le terme de « barbare » (v. 670 et 890), et, de façon plus subtile, ce dernier laisse sous-entendre que son ennemi pourrait bien être également un « persécuteur » (v. 972). Fabie lui aussi, n’échappe pas à la colère dirigée contre lui : pour son chef, il est « insolent » (v. 675), et son père, qui se méprend sur son attitude, sous le coup de la déception le qualifie d’ « infâme » et de « lâche », ce dernier adjectif étant d’ailleurs réemployé par lui dans la suite, mais contre Papyre cette fois. Il ne faudrait pas croire que l’utilisation de ces « insultes » est anecdotique : elle dénote une réelle guerre des mots dans laquelle convaincre est primordial puisque cela conditionne la vie ou la mort de Fabie, ce qui n’est pas négligeable !

L’action du Dictateur romain est donc a posteriori plus classique qu’elle n’en a l’air de prime abord. En effet, elle tout entière contenue dans une décision dont l’application est suspendue : ici, ni batailles, ni déplacements, ni péripéties pour modifier l’action, elle n’est régie que par les discours qui se disent sur elle. Contre toute attente, le suspens est maintenu tout au long de la pièce et ce peut-être, finalement, grâce au blocage initial de la situation qui semblait être le plus mauvais commencement pour aboutir à une tragédie réussie. En fait, il a permis à Mareschal d’appuyer sa pièce sur d’autres ressorts, peut-être plus « psychologiques » qu’actanciels, qui le démarquent de la plupart de ses contemporains, mais qui n’en font pas moins du Dictateur romain une pièce riche et pleine d’intérêt, qui confirme le talent original de l’auteur de La Chrysolite et de Charles le Hardy.

Conclusion : Le Dictateur romain ou la clémence de Papyre ? §

Revenons, pour conclure, à ce geste primordial du dictateur qui, à maints égards, semble faire toute la pièce. Toute ? Peut-on vraiment parler, dans le cas de notre pièce, pour copier le titre de la pièce de Corneille Cinna, du Dictateur romainoula Clémence de Papyre ?

Avec la pièce de Corneille, qui, si elle est peu citée dans cette étude n’en est pas moins présente à nos esprits, il y a à la fois des similitudes et des divergences, et c’est ce point que nous voudrions développer en conclusion, non pas afin de juger Mareschal à l’aune de Corneille, mais bien plutôt pour souligner l’originalité intrinsèque de sa dernière pièce, dont la réussite est loin de ne tenir qu’à ce parallèle inconscient entre deux gestes de clémence également mis sur le théâtre.

Similitudes, d’abord. Nous nous sommes abstenue, au cours de cette étude, de comparer précisément Papyre avec son illustre prédécesseur de théâtre, et c’était volontaire. La première raison en est que la « clémence d’Auguste » a été fréquemment analysée et expliquée et que le but ici n’était pas de prendre position sur les diverses questions qui ont divisé la critique (quand Auguste décide-t-il de recourir à ce geste, la clémence est-elle intéressée ?, etc.) et qui n’ont que peu d’intérêt pour éclairer la clémence de Papyre. En effet, les deux œuvres sont tout de même assez différentes : les circonstances du « crime » projeté ou commis, celles de sa découverte par le chef, le statut des héros et la position du supérieur, tout n’est pas comparable et la clémence a, dans deux contextes différents, des raisons différentes qui peuvent l’expliquer. Soulignons tout de même un rapprochement, qui ne peut être qu’approximatif et n’a pas la prétention d’établir de parallèle exact entre les deux œuvres, et encore moins de lien entre deux auteurs et deux systèmes d’écriture dramatique très différents : il s’agit de la question de la légitimité. Il y a bien sûr d’autres points communs, comme le fait que dans les deux cas l’intrigue soit construite à rebours à partir du fameux dénouement mettant en scène la clémence, mais cette question traverse avec la même force les deux pièces. En effet, dans Cinna, le parcours d’Auguste est celui d’un homme qui va d’un pouvoir exercé de fait à un pouvoir qui, après son désir de l’abandonner, est reconnu de droit, et que viendra confirmer et couronner le geste final. Dans Le Dictateur romain, Papyre est lui aussi à la recherche d’une légitimité aux yeux du peuple : certes il n’a pas usurpé le pouvoir, mais, nommé dans des circonstances exceptionnelles, il a tout à prouver dans les faits, et c’est peut-être son désir de perfection qui induira son intransigeance. Sa persévérance dans son idée ira même jusqu’à soulever tout un peuple contre lui, qui n’a pas compris assez tôt, mais qui heureusement le comprendra in extremis, que bien souvent se vérifie le proverbe vox populi, vox Dei… Cette réflexion commune sur le pouvoir et la façon dont il est perçu, par ceux qui l’exercent comme ceux qui le subissent, rapproche encore plus les deux œuvres, mais il faut avouer qu’au-delà de ce thème, il est difficile d’élaborer des comparaisons fructueuses qui permettraient d’approfondir vraiment l’analyse de l’une ou l’autre tragédie.

Divergences, ensuite, et, serions-nous donc tentée de dire, surtout. Dans Cinna ou la Clémence d’Auguste, on retrouve dans le titre deux personnages, deux héros qui, là encore, ont fort embarrassé la critique, qui a cherché à savoir lequel des deux était le « vrai » héros de la pièce. En germe dans ce titre, par le biais de ces deux noms, il y a déjà l’opposition, le sujet et le souverain, le criminel et le magnanime. Dans notre cas, le titre imité de Corneille ne nous propose qu’un personnage. Ce serait donc plus simple : c’est lui le héros de la pièce. Certes, mais après ? Qu’en dire de plus ? Où est l’affrontement ? le procès ? Est-ce à dire qu’ils ne sont qu’accessoires dans cette pièce ? Bien sûr que non, et nous espérons l’avoir assez prouvé au cours de cette étude. C’est là que nous voyons que nous ne pouvons ni réduire la tragédie à son titre imaginaire qui voudrait à tout prix la rapprocher de Cinna, ni la résumer en disant que son seul intérêt se trouve dans « la clémence de Papyre ». Car ce qui est riche et original chez Mareschal, c’est bien ce qui se passe avant celle-ci : l’incertitude sur l’héroïsme des personnages, les hésitations de l’intrigue dans leurs oppositions, organisées afin de créer un crescendo dramatique, le cadre judiciaire si propice à exacerber les passions et inspirer les orateurs… Une pièce peut, bien sûr, se forger une réputation sur un acte exceptionnel, « extra-ordinaire », comme Cinna grâce à la clémence ou Horace avec le meurtre de Camille, mais serait-elle vraiment reconnue sans la présence de tous ces autres éléments qui font sa substance de façon sous-jacente ? Si l’on peut faire ces raccourcis pour les pièces de Corneille, c’est que tout le monde connaît le génie qui innerve ces tragédies. Pour un auteur méconnu comme Mareschal, le raccourci aurait plutôt tendance à être très vite réducteur… Certes Le Dictateur romain met en scène « la clémence de Papyre », mais il nous propose aussi infiniment plus que cela. Puisque l’on ne pourra sûrement jamais parler de la clémence de Papyre de la manière dont on évoque celle d’Auguste, espérons tout de même que la pièce, au-delà de la comparaison, sera étudiée (voire reconnue) pour ce qu’elle est, car Mareschal mérite une vraie place d’auteur (titre si chichement accordé à l’époque…) parmi les hommes de théâtre du XVIIe siècle qui ont contribué à l’élaboration des bases sur lesquelles, encore aujourd’hui, repose en partie notre culture.

Note sur la présente édition §

Le texte a subi plusieurs impressions en 1646, 1647 et 1648, toutes à Paris chez Toussainct Quinet. Une dizaine d’exemplaires de la pièce sont actuellement accessibles dans Paris.

Pour l’année 1646, on peut consulter les documents de la Bibliothèque de l’Arsenal (Rf 6.530) ou de la Bibliothèque nationale de France (référencés YF-1984, R44370 et YF-3764). Tous ces exemplaires sont au format in-4°, mais il existe aussi pour cette même année une édition en in-12 qui est probablement postérieure car elle propose de nombreuses corrections par rapport au format in-4°, on la trouve à l’Arsenal sous la côte Rf 6.531. Pour l’année 1647, en in-4°, on trouve un texte à l’Arsenal (Rf 6.532), un autre en Sorbonne (RRA8 = 467) et plusieurs à la BnF (YF-284, YF-498), où l’on peut également consulter un volume factice regroupant en format in-12 plusieurs pièces dont une édition du Dictateur romain de 1647. Enfin il y a aussi un exemplaire de la pièce à la Bibliothèque Mazarine (dans un recueil factice, édition de 1647, format in-4°, côte 1091816 ) et un exemplaire de l’édition de 1648 en in-4° à l’Arsenal, référencé Rf 6.533.

Les rééditions en in-4° de 1647 et 1648 s’appuient vraisemblablement sur la première édition in-4° de 1646 car mise à part une correction de pagination elles reproduisent les mêmes erreurs. En revanche, l’édition in-12 de 1647 a dû prendre pour modèle le petit format édité en 1646 car on y trouve la plupart des corrections déjà relevées dans cet exemplaire. Ces deux volumes présentent une couverture, des bandeaux et lettrines qui diffèrent des exemplaires in-4°de 1646 et 1647, tous identiques sur ce plan, et de plus ils intitulent la dédicace « Epistre » en haut des pages concernées alors que le texte utilisé comme référence ne le proposait pas. En outre, l’exemplaire de 1647 propose en couverture un fleuron incrusté de la phrase « Iouxte la copie imprimée » et ne reproduit pas le privilège. Il est également à noter que l’édition de 1648 présente une couverture légèrement différente puisque la pièce a pour titre Papyre ou le Dictateur romain. De plus, la page de présentation des personnages y est intitulée « ACTEURS » et il n’y a ni dédicace ni privilège, mais dès la page 1 du texte les bandeaux et lettrines redeviennent identiques à ceux des éditions in-4° précédentes. Ajoutons que dans le texte disponible à l’Arsenal, la dernière page est manquante et a été rajoutée, manuscrite, par collage. Elle comporte quelques erreurs de graphie et de ponctuation inutiles à signaler car vraisemblablement dues au copiste. Enfin, quelques erreurs de pagination ont été relevées sur le texte de 1646 : la page 8 était numérotée 4, la page 85 était numérotée 87, cette dernière erreur ayant été corrigée sur certains textes postérieurs mais pas tous (c’est notamment le cas des exemplaires Rf 6.532 et Rf 6.533).

Le texte adopté comme référence est celui de la première édition in-4°, conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la côte YF 476 (microfiche), le document reproduit étant référencé [P91 / 4236]. En voici la description :

LE / DICTATEUR / ROMAIN / TRAGEDIE. / DEDIEE A MONSEIGNEUR / le Duc d’Espernon. / [fleuron] / A PARIS, / Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, / souz la montée de la Cour des Aydes, 1646. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

[Un volume in-4° de 95 pages précédées de 8 pages non numérotées présentées comme suit : [I] : couverture, [II] : page blanche, [III-VI] : épître dédicatoire, [VII] : extrait du privilège, [VIII] : personnages.]

Privilège accordé à Toussaint Quinet le 19 février 1646 pour une durée de 5 ans, achevé d’imprimer du 28 avril 1646.

L’orthographe du texte d’origine a été respectée, mises à part les corrections d’usage comme la différenciation des i et des j ainsi que des u et des v. Les tildes présents au-dessus des voyelles pour marquer leur nasalisation ont été transformés en leur réalisation visuelle habituelle voyelle + consonne.

Les corrections opérées sur le texte sont pour beaucoup proposées par les différentes éditions de la pièce. Les autres, probables coquilles, sont de notre fait. Des problèmes d’impression ou de reproduction avaient rendu certains mots illisibles (notamment aux vers 1, 479 et 480), certaines ponctuations incertaines ou avaient engendré des hésitations sur les accents. Après vérification par comparaison des éditions, ceux-ci ont été correctement réécrits sur notre texte sans note particulière.

Corrections sur le texte §

Corrections présentes dans l’édition in-12 de 1646 §

épître : p.[IV] : genereux (l.12) ; soûtenez (l.17) ; soûtient (l.17).

Texte : r’ameine (v.62) ; grand (121) ; à (173) ; vole (186) ; cachè (276) ; Voicy (288) ; bon-heur (373) ; malheur (387 ; 480 ; 481) ; Aversaire (401) ; faut (418) ; dètruit (504) ; Papire (700) ; [didascalie] Papire (704 ; 713 ; 733 ; 965 ; 974 ; 1237 ; 1295 ; 1341 ; 1381 ; 1557 ; 1593 ; 1618) ; [liste des personnages présents] Papire (III, 2) ; [didascalie] Papyre (770) ; encore (998) ; r’entrer (1091) ; dècharge (1291) ; pous (1410) ; Comme (1619).

Corrections présentes dans l’édition in-12 de 1647 §

Texte : pluis (58) ; Papire (447) ; réprendre61 (958) ; a (1611).

Corrections faites par nous §

épître :p.[IV] cét (l.11) ; p.[VI] : que suis (l.68)

Texte : evenément (52) ; [liste des personnages présents] Flavie, Camille, Lucille, Papyrie. (I, 4) ; qn’ (354) ; on a (375) ; [didascalie] Papyrie (779) ; par fois (707 ; 1276) ; attendray-là (976) ; esperois (1495).

Corrections de ponctuation §

Corrections présentes dans l’édition in-12 de 1647 §

Texte : glorieux. (195) ; aussi… (352).

Corrections faites par nous §

Texte : prescrites (1166) ; devant ; (1619).

{p. I}

LE
DICTATEUR
ROMAIN
TRAGEDIE.
DEDIEE A MONSEIGNEUR
le Duc d’Espernon. §

{p. III}

A HAUT ET PUISSANT PRINCE
BERNARD DE FOIX
DE LA VALLETTE,
DUC D’ESPERNON, DE LAVALLETTE,
& de Cancale ; Pair & Colonnel General de France ; Chevallier des Ordres du Roy, & de la Jarretiere ; Prince & Captal de Buch, Comte de Foix, d’Astarac, &c. Sire de l’Esparre, &c. Gouverneur & Lieutenant general pour le Roy en Guyenne. §

MONSEIGNEUR,

Quand par une douce force vous n’auriez pas gagné tous mes vœux en un moment, dans l’accueil favorable avec lequel VÔTRE GRANDEUR a daigné recevoir les offres de mes tres-humbles services : Quand vôtre Bonté n’auroit pas avecque joye accepté le don que je luy ay fait avec crainte & respect, de cette Pièce de Theatre, pour la faire passer heureusement de vos mains liberales* en la bouche de ces Comediens destinez seulement aux plaisirs de V-G ; & dont la Troupe que vous avez enrichie par des presents magnifiques autant que par d’illustres Acteurs, se va rendre sous vos faveurs & sous l’appuy de vôtre Nom, si pompeuse & celebre qu’on ne la poura juger indigne d’estre à Vous. Quand dy-je, MONSEIGNEUR, mes inclinations n’auroient pas / {p. IV}/ tourné vers V-G ; quand mes interests propres ne m’auroient pas justement porté à chercher l’honneur de vôtre protection, en vous dediant cet Ouvrage ; la raison seule m’obligeoit d’adresser un des plus grands Heros & des plus vertueux de l’ancienne Rome, à un des plus généreux, des plus nobles & des plus parfaits de nôtre Siecle. En effect, MONSEIGNEUR, qui est-ce qui pouvoit plus noblement que vous faire honneur à ce grand PAPYRE ? & par droict de bien-seance accueillir un DICTATEUR ROMAIN, qu’un Colonel de France, de qui le commandement et l’autorité s’étend dans toutes nos Armées, & le fait autant de fois Capitaine qu’il y a de divers Regimens qui les composent ? C’est cette Charge Illustre que vous soutenez aussi glorieusement qu’elle soutient la Couronne, dont elle est aussi le plus fort & le plus necessaire appuy ; c’est elle par qui l’on peut dire que vous estes, bien que quelquefois absent, toûjours de toutes nos Armées, de nos combats, de nos victoires & de nos triomphes. Mais quoy que par elle VÔTRE GRANDEUR paroisse si recommendable* & d’une puissance si étenduë, je vous regarde plus brillant du côté de vous-méme & en vôtre personne62 ; & je vous treuve plus noble & plus admirable en vôtre courage & en vos vertus, que magnifique & pompeux en vos dignitez*. Vous vous estes de tout temps montré digne Fils, comme aujourd’huy l’on vous voit digne successeur du plus grand Homme que ce siecle puisse opposer à l’antiquité, & que la France ose bien comparer aux Grecs & aux Romains ; que trois Roys avoient élevé & que pas un n’a ni abaissé ni détruit ; que le temps en n’osant toucher à ses années, a respecté aussi bien que la Cour, les Peuples & les Nations ; que la Fortune méme a craint aussi bien que ses Ennemis ; que la bonne & la mauvaise toûjours on treuvé égal ; & que toutes deux ont laissé dedans la gloire, & en la mesme assiette*. Comme luy, / {p. V}/ MONSEIGNEUR, vous avez senti les trais* de l’une & de l’autre ; & vous les avez soûtenus genereusement comme luy. Je voy reluire dans toutes vos actions, outre la grandeur de courage, cette asseurance & fermeté de cœur qui luy estoit si naturelle, & qu’il semble avoir inspirée au vôtre, aussi bien que ce noble & genereux sang qu’il vous a donné. Digne sang qui vous a causé tant de gloire & d’honneur, & à qui vous n’en avez pas moins apporté ; illustre sang encore qui vous a joint à nos Rois, puis que ces Princes de qui vous portez le Nom y touchoient de si prés, eux qui ont donné des Reynes à la Hongrie ainsi qu’à la Boheme, de qui descendent tant de testes couronnées & ces rejettons de la Maison d’Autriche. Comme autrefois Cesar, & devant luy mille autres courageux Romains, dont les esprits fermes & resolus estoient de la trempe du vôtre, se sont opposez à la fureur d’une Populace, ou de tout un Camp mutiné : de mesme, je vous voy avec cette mesme asseurance, presque seul & en petit nombre, desarmer une populeuse & forte Ville, qui a souffert & repoussé l’effort de plus de soixante mille hommes. Je vous voy, MONSEIGNEUR, dans un peril, qui sans vous étonner étonna presque tout l’Estat, autant que les effets prodigieux qui l’affermirent par vôtre valeur & par vôtre conduite ; Je vous voy l’espée à la main, verser assez de sang pour éteindre un brazier qui devoroit vôtre Province, & à la teste de cette Noblesse, avec une poignée de soldats levez & armez à la hâte, deffaire des Rebeles soûlevez sur un pretexte qui pouvoit renverser cette Monarchie, & dissiper & reduire en fumée cette dangereuse Armée de Mutins qui menassoient d’y mettre le Royaume63. Je vous voy dedans un détroit ouvrir un passage & les bornes de la France, & plus avant la rendre encore témoin de merveilles de vostre valeur. Jusques-là, MONSEIGNEUR, tous ces grands effects de vôtre courage, & de cette constante / {p. VI}/ fermeté qui n’est qu’aux cœurs des grands Heros, ont eu leur jour, leur éclat, & leur pompe : & quoy que la fortune ou la malice* de vos envieux ait tenté d’obscurcir en des occasions fâcheuses quelque peu vôtre gloire ; elle a toutefois conservé parmy les ombres qu’on y vouloit opposer, cette secrete force de lumieres qui partoient des rayons veritables de V.G. Mais icy je la voy fort oppressée, en cette prudente retraite que je nomme vôtre exil, & en cette derniere extremité d’une fortune injurieuse*, qui vous expose sur Mer dans une fregate, ainsi que Cesar à la mercy des tempétes ; & je vous voy à pied, dénué d’armes de pouvoir & d’assistance, au milieu de vos Ennemis, au plus fort de vôtre disgrace, entrer dedans vôtre Maison comme en une Place ennemie. Plus vous tâchez de vous rendre inconnu, & d’effacer le lustre de vôtre condition, plus cette audace presque temeraire & heroïque la fait éclatter. Car c’est icy que je vous voy dedans une double & vertueuse action de courage & de pieté, bien mieux & en plus grand peril qu’un fabuleux Aenée, enlever vôtre Femme, vôtre Fille, & vos autre tresors, pour les sauver d’un embrasement general qui alloit perdre & consommer vôtre Maison64. C’est par cette prevoyance & hardiesse admirable que vous l’avez conservée, & qu’il m’est permis de vous voir dans ce premier éclat où je vous considere & vous admire tout brillant & d’honneur & de gloire, & qui ayant attiré un Dictateur pour vous rendre hommage, me force méme de me declarer & de vous dire que je suis,

MONSEIGNEUR,

DE vôtre GRANDEUR

Le tres-humble & tres-obeissant

serviteur. A. MARESCHAL

{p. VII}

Extraict du Privilege du Roy. §

Par grace & privilège du Roy donné à Paris le 19. Fevrier 1646. signé, Par le Roy en son Conseil, LE BRUN. Il est permis à Toussainct Quinet Marchand Libraire à Paris d’imprimer ou faire imprimer une piece de Theatre, intitulée LE DICTATEUR ROMAIN, TRAGEDIE, & ce durant le temps & espace de cinq ans, à compter du jour que ladite piece sera achevee d’imprimer, & deffences seront faictes à tous Imprimeurs & Libraires d’en imprimer, vendre & distribuer d’autre impression que celle dudit Quinet ou ses ayans causes, sur peine aux contrevenans de trois mille livres d’amende, confiscation des exemplaires & de tous despens, dommages & interests ainsi qu’il est plus au long65 porté par lesdites lettres.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 28. Avril 1646.

Les Exemplaires ont esté fournis.

{p. VIII}

PERSONNAGES. §

  • PAPYRE, Dictateur Romain.
  • CAMILLE, Consul de Rome.
  • FABIE PERE, Senateur,
  • FABIE FILS, Lieutenant general.
  • COMINE, Tribun militaire.
  • MARTIAN, Tribun du Peuple.
  • LUCILLE, Sœur de Camille & femme de Papyre.
  • PAPYRIE, Fille d’elle66 & de Papyre.
  • FLAVIE, Affranchie de Papyrie.
  • GARDES, Du Consul.
LA SCENE est au Palais du Consul Camille, dans une gallerie67 qui donne sur le jardin.

ACTE I §

SCENE PREMIERE §

CAMILLE, LUCILLE, PAPYRIE.

CAMILLE.

Quoy ? ma Sœur, plaindre* ainsi quelque peu de foiblesse ? {p. 1; A}
Ce reste de langueur* qu’un mal passé me laisse ?
Je sens naître déja d’une douce chaleur {p. 2}
Ce plaisir imparfait qui finit la douleur.

LUCILLE.

5 La douleur qu’on croit morte est souvent endormie,
Et ce plaisir malin réveille une Ennemie :
Craignez la dans sa fin, c’est trop vous hazarder*,
Vous avez en vous seul toute Rome à garder ;
Conservez* vous pour nous, tout l’Empire en un homme,
10 A Lucille son Frere, & son Consul à Rome.

PAPYRIE.

Le mal revient souvent alors qu’il prend congé,
L’intervale en est doux estant bien ménagé :
Ce bel ordre & si long68 de pilliers & d’arcades
Qui divertit les sains69 peut lasser les malades ;
15 Ce parterre de fleurs, ce jardin spacieux
Doit70 borner vos plaisirs à l’usage des yeux.

CAMILLE.

J’en reçoy, Papyrie, un agreable office,
Honteux d’estre reduit à ce foible exercice71,
Tandis que vostre Pere au milieu des combats
20 Rend à Rome un devoir qui demandoit mon bras :
Ma vertu parle seule, & vous deffend de croire
Qu’un si juste interest soit jaloux de sa gloire,
Puis qu’en luy resignant, & Rome & mes employs, {p. 3}
Le creant Dictateur j’ay tout mis sous ses loix,
25 Que mon mal l’a rendu seul Maître de l’Empire ;
J’ay pour luy de la joye, & pour moy je soûpire
De voir qu’estant Consul je manque à mon pays,
Et que ma maladie ait mes desseins trahis :
En un si foible estat peux-tu, superbe* Ville,
30 Connoistre* ton Consul, connoistre enfin Camille ?

LUCILLE.

Ces regrets, vrays enfans d’un noble sentiment,
Partent d’un cœur Romain, qu’on connoist* aisément,
D’une égale vertu, parfaite, & confirmee ;
Genereux, dans son mal comme dans une Armée,
35 Sans force, languissant, & jamais abbatu ;
Sa foiblesse est courage, & son mal est vertu72 :
En un si ferme estat, Rome superbe* Ville,
Tu connois* ton Consul, tu connois ton Camille !

PAPYRIE.

Inutile, malade, en un lict detenu*,
40 Les Dieux en vous sauvant ces Dieux vous ont connu* ;
Puis qu’en un si grand trouble, & contre les auspices,
Eux, qui nous menassoient, nous ont esté propices ;
Deux victoires ne sont qu’un prix qu’ils vous devoient,
Et Fabie a receu ce qu’ils vous réservoient.

CAMILLE.

45 C’en est trop ; parlez mieux d’un succez* si prospere : {p. 4}
L’une & l’autre victoire est deuë à vostre Pere :
Quoy que fasse une Armée ou de bien ou de mal,
Tout le blâme ou l’honneur retourne au General ;
Luy seul y fait regner & l’ordre & la police,
50 Il instruit les soldats, les forme à la milice* ;
Les combats faits par eux sont à luy seulement,
Chacun y prend sa part, luy, tout l’événement ;
Le Corps doit tout au Chef73, c’est l’ame qui l’inspire ;
Si Fabie a vaincu ce n’est que pour Papyre :
55 Ce Dictateur, absent d’un Corps qui suit ses loix,
A Rome, & sans combattre a vaincu par deux fois ;
Le bruit de son grand Nom, sa seule renommée
A plus fait que Fabie, & que toute l’Armée ;
Par les auspices saincts qu’il a renouvellez,
60 Les Dieux fuyoient de nous, il les a rappellez74 ;
La puissance du Ciel menassoit la Romaine,
Quand la Religion jusqu’icy le rameine ;
Il consulte le Ciel, & par un promt effet
Il change le destin, ou luy-mesme75 le fait ;
65 Forcé, contre son ordre, ah ! qui le pourroit croire !
Le destin à ses vœux accorde la victoire
Si promte qu’il n’a pas loisir de l’emporter,
Si grande que les morts ne se peuvent conter76 ;
Qui va jusques au nom détruire les Samnites, {p. 5}
70 Au-delà des deux Mers77 estendre nos limites,
Et montrer à nostre Aigle78 agile, impatient
Le chemin de la Grece & de tout l’Orient.

LUCILLE.

Cette double victoire & si grande & si pleine
A fait toute ma joye, & fait toute ma peine ;
75 Puis que d’entre mes bras elle enléve un Epoux,
Et qu’aprês la bataille il s’en retourne aux coups.

PAPYRIE.

Il part ; Dieux ! quelle hâte ! est-elle necessaire
S’il ne luy reste plus d’Ennemis à deffaire ?
La victoire du moins devoit79 l’en divertir,

CAMILLE.

80 La victoire a forcé Papyre de partir ;
C’est elle qui m’afflige, elle que j’apprehende ;
La bataille gagnée en laisse une plus grande ;
Les Ennemis deffaits me font peur à leur tour,
Et changent en malheur la gloire de ce Jour,
85 Ce Jour sera suivi des maux que je presage :
Rome, tu te plaindras de ce triste avantage ;
Les Samnites sont morts, tant de Peuples soûmis ;
Mais crains tes propres Chefs plus que tes Ennemis :
Papyre a la victoire ; elle-mesme l’offense80 : {p. 6}
90 Fabie a combattu ; mais contre sa deffense.
Je sçay combien la gloire & l’amour de l’honneur
Gouvernent puissamment & l’un & l’autre cœur.
D’une illustre Maison Fabie a pour partage81
Les triomphes, l’honneur, le nom, & le courage ;
95 Unique rejetton* des trois cents Fabiens,
Qui seul porte en son cœur les cœurs de tous les siens,
Et qui digne heritier fait revivre en un homme
Ces trois cents dans un jour sacrifiez pour Rome82.
Mais sans rien feindre* aussi, sans flatter vostre Epoux,
100 Papyre est tout83 Romain, le plus grand d’entre nous ;
Son adresse à la guerre & son experience
Le firent Dictateur, non pas nostre Alliance,
Pour occuper un lieu* qu’il remplit mieux que moy,
M’acquitter envers Rome & dégager ma foy ;
105 Quel homme à* commander ! observateur severe
Et de la discipline & de l’art militaire :
De là jugez, ma Sœur, ce qu’il faut aujourd’huy
Esperer de Fabie, & craindre aussi de luy84,
Luy, qui dedans un rang à flatter son envie
110 Voit sa charge offensee, & sa gloire ravie ;
Que ne fera-t’il point ? que n’est-il pas permis ?
Que pourront ces grand Chefs, & tous deux ennemis ?

LUCILLE.

Ennemis ? nullement ; quittez ces vains presages ;
Le Ciel les doit tourner à de meilleurs usages. {p. 7}

CAMILLE.

115 Le Ciel ne nous promet qu’un triste évenement.

PAPYRIE.

Vous voyez que sa grace en dispose autrement :
Une victoire enfin digne de sacrifices
Montre les Dieux changez, ainsi que leurs auspices.

CAMILLE.

La victoire est le mal, que peut-estre les Dieux
120 Veulent faire tomber sur les Victorieux :
Ces deux grands Ennemis…..

LUCILLE.

Ils ne le peuvent estre ;
Un secret revelé vous le fera connaître :
Pour finir vos soupçons, vous tirer de soucy*,
Papyre ayme Fabie, & luy ma Fille aussi.

CAMILLE.

125 Et plus que tous les deux tous deux ayment la gloire.

LUCILLE.

Ils l’ayment, l’un pour l’autre85 : apprenez en l’histoire.
Papyre Dictateur éleu par vostre choix, {p. 8}
Comme l’on croyoit voir au plus haut des emplois
Lieutenant general Valere vostre intime86,
130 Il éleve Fabie à ce degré sublime* :
Cette grande faveur augmente son amour :
Son Pere voit Papyre, & courtois à son tour
Luy consacrant son Fils & pour Fils & pour Gendre
Est ravi de l’offrir, & l’autre de le prendre.
135 Jusques à leur retour cet hymen differé
Ne me fut qu’au depart en secret declaré :
Mais, comme à ce penser mon plaisir renouvelle*,
Mon cœur veut que ma bouche à tous deux le revelle ;
A vous87, pour effacer des soupçons mal conceus,
140 Et regler nos desirs & vos soins là dessus ;
A vous, ma Fille aussi, pour vous faire paraistre
Ce qu’on est à Fabie, & ce qu’il nous doit estre ;
Vous porter à cherir un si noble Romain,
A luy donner le cœur, et dedans peu88 la main ;
145 Et de cette main propre89 apprester la Couronne
A ce jeune Heros à qui le Ciel vous donne,
Ce Vainqueur triomphant, à qui le Dictateur
Veut bien devoir son Char, & sa Fille, & son cœur ;
Dont la victoire, au lieu de luy donner ombrage,
150 Est l’effect de nos vœux, comme de son courage ;
A qui90 son Empereur91, loin de la disputer,
Pour l’interest d’un Gendre y voudroit ajoûter.

PAPYRIE.

Papyre est trop couvert de lauriers & de gloire, {p. 9 ; B}
Pour vouloir luy ravir sa premiere victoire.

CAMILLE.

155 Croyons le : mais un autre y pretend bonne part ;
Et pour vous en parler sans envie & sans fard,
Valere m’en écrit fort à son avantage,
Et s’il ne se la donne, au moins il la partage :
Sans ordre de Papyre ayant craint d’avancer
160 Dans le premier combat, de peur de l’offenser ;
La premiere victoire aussi92 fut imparfaite ;
Mais, où des ennemis fut l’entiere deffaite,
Voyant battre au second93 l’aîle qu’il commandoit,
Avec elle il percea tout ce qui deffendoit,
165 Et par un stratagéme à jamais memorable….

SCENE II §

GARDE, CAMILLE, LUCILLE, PAPYRIE.

GARDE.

Comine attend, Seigneur.

CAMILLE.

Comine ? est-il croyable ? {p. 10}
Un Tribun de l’Armée. Et tu dis qu’il attend.

GARDE.

Pour vous voir & vous dire un secret important.

CAMILLE.

Nous l’entendrons : Qu’il entre : Et ce sera luy-mème
170 Qui vous déduira* mieux ce nouveau stratageme,
Qu’il croit faire passer icy pour un secret.
Je ne m’oppose point par un zele indiscret
A ce choix glorieux que Papyre a pû faire :
J’estime fort Fabie, & j’ayme aussi Valere ;
175 Je sçay qu’ils sont tous deux vertueux en effet,
Tous deux grands ; mais l’un jeune, & l’autre déja fait,
Dans les charges formé, puissant, & Consulaire :
Je ne vous parle donc qu’en faveur de Valere :
Devant à son merite autant qu’à l’amitié,
180 De peur d’estre suspect, j’en tairay la moitié ;
Sa derniere action que nous allons entendre
Le rend digne de tout, quoy qu’il vueille pretendre.

LUCILLE.

Figurez le plus digne encor, & sans deffaut ;
S’il pretend sur94 Fabie, il faut aller bien haut.

CAMILLE.

185 Si haut, s’il est besoin, que l’action connuë {p. 11}
Fera voler sa gloire au dessus de la nuë,
Elevera son nom jusques dedans les Cieux.
Mais voicy qui pourra vous la dépeindre mieux ;
Et je sçay que vostre ame en doit estre charmée.

SCENE III §

COMINE, LUCILLE, PAPYRIE, CAMILLE.

COMINE.

190 Envoyé par Fabie arrivé de l’Armée….

LUCILLE.

Fabie ! est-il à Rome ?

COMINE.

Ouy, depuis un moment ;
Et je viens de sa part vous faire compliment*,
Ce pendant qu’un devoir plus fort & necessaire
Prest de95 venir icy l’arréte chez son Pere.

PAPYRIE.

195 Rome ne devoit96 voir ce Vainqueur glorieux,
Qu’en un char qui porta si souvent ses Ayeux :
C’est ce qu’il deust97 attendre, & c’est ce qu’il merite. {p. 12}

LUCILLE.

Cette gloire deust estre à ses travaux* prescrite :
Mais cet honneur si grand & si bien merité,
200 A son retour sans bruit ainsi precipité,
Luy peut estre sans doute envié par Valere.

CAMILLE.

Pour instruire Lucille, autant que pour me plaire,
Ne nous déguisez rien ; Amy, sans passion
Parlez nous de Valere, & de son action.

COMINE.

205 Que diray-je, aprés tout ? que pouvez-vous apprendre ?

CAMILLE.

Des merveilles, ma Sœur, que vous allez entendre.

COMINE.

Puis que déja dans Rome on la98 sçait, on la dit ;
C’est trop, dispensez moy d’en faire un vain recit.

CAMILLE.

Un Amy de Valere ainsi doncque99 s’excuse ?
210 Je prie en sa faveur, & Comine refuse ?

COMINE.

Amy jusqu’à ce poinct, qu’il n’ose publier*….. {p. 13}

CAMILLE.

Une action notable, & qu’il semble envier.

COMINE.

Pour ne divulguer pas le mal qui l’a suivie,
Je la tay par respect, & non point par envie*.

CAMILLE.

215 Quel mal ? de quel respect le pensez-vous couvrir ?

COMINE.

Il me fermoit la bouche ; on me la fait ouvrir :
Mais forcé d’obeir, lors que je le raconte,
Excusez mon devoir, aussi bien que sa honte.

LUCILLE.

Voilà pour un effect* glorieux & charmant
220 Certes un assez triste & froid commencement.

COMINE.

Par un respect des Dieux qu’il croyoit mal propices
Le Dictateur allant reprendre les auspices,
Fabie eut dans le Camp tout pouvoir, hors ce poinct {p. 14}
Jusques à son retour de ne combattre point :
225 L’absence de Papyre en l’une & l’autre Armée
Ainsi qu’un haut mystere estoit déjà semée,
Et tenoit sans combattre inutiles & vains*
Le Camp des Ennemis & celuy des Romains :
Sçachans du Dictateur & l’ordre & la deffense
230 Les Samnites montoient jusques à l’insolence ;
Abandonnez au jeu, noyez dans le festin,
Dans nul ordre, ils sembloient moins un Camp qu’un butin ;
Et les moins dissolus, sans craindre les approches,
Nous lançoient jusqu’au camp des trais* & des reproches.
235 Quand Fabie à la fin de colere enflamé,
Honteux comme un lyon de se voir enfermé100,
Pressé* des Ennemis, animé par Valere
Alluma son courage au feu de sa colere,
Et par un grand combat heureux & non permis
240 Forcea leur Camp, deffit, chassa les Ennemis :
A cet exploit fameux*, sa valeur animée
Méme n’employa pas101 la moitié de l’Armée ;
Je tins hors du combat dans ces occasions
Et la Cavallerie, & quelques Legions,
245 Que Fabie épargnoit comme un Corps de reserve
Toûjours prest à donner, qui sans rien faire serve102;
Mais qui n’estoit plustôt dans un combat douteux103
Qu’une embûche à sa gloire, un obstacle honteux
Que Valere tenoit dressé contre Fabie, {p. 15}
250 Envieux de son rang, & mesme de sa vie.

CAMILLE.

Pouvez-vous luy donner ce lâche mouvement* ?
Sçavez-vous ?

COMINE.

Je sçay tout ; mais escoutez comment.
Peu devant104 ce combat, qui passa pour furie*,
Valere seul en teste à la Cavallerie
255 Avecque105 tout ce Corps faisant ferme106 à ma voix
Par ordre de Fabie & que je luy portois ;
M’expose nostre faute, & montre en confidence
D’un jeune General l’insolente imprudence,
Qui se portant sans crainte au combat deffendu
260 Meritoit sa disgrace, & d’estre seul perdu ;
Qu’à ne combattre point nous sauvions nostre estime,
Pour nous purger tous deux & de honte & de crime ;
De honte, si l’on perd, jettant tout sur l’auteur ;
Comme en gagnant, de crime envers le Dictateur.
265 Pour ce coup ses raisons grandes & specieuses
Me parurent d’esprit, & non pas envieuses ;
De son dessein caché ce voile me deceut* ;
Un Amy les donnoit, un Amy les receut :
Mais au dernier combat, où poursuivant sa pointe*
270 Fabie à leur Armée avait la nostre jointe,
Et poussant les fuyards des champs Pyceniens {p. 16}
Avait treuvé plus loin les derniers Samniens,
Vingt mille, & retranchez assez proche d’Ortone,
Où pour dernier effort la bataille se donne :
275 A tous ses interests me croyant attaché
Valere à cette fois m’en montre un plus caché,
Me descouvre son cœur, me fait lire en son ame
Ses vœux pour Papyrie, & sa jalouse flame ;
Qu’une egale fureur contre son General
280 L’embrazoit justement & contre son Rival107 ;
Qu’auteur de la premiere & seconde bataille
Pour le faire perir à toute heure il travaille,
A dessein de le perdre en cette jeune ardeur
Ou dedans les combats, ou prés du Dictateur.

LUCILLE.

285 Ô lâche trahison, subtilement ourdie !
Appelez108 stratagéme encor sa perfidie.

PAPYRIE.

Ô cœur vrayement Romain ! ô noble amour aussi !109

CAMILLE.

Qu’entends-je ? Et le combat ? achevez.

COMINE.

Le voicy.

PAPYRIE.

Il ne combattra point ; voila le stratagéme. {p. 17 ; C}

COMINE.

290 Il me pria de vray de faire encor de mesme :
Mais dedans le combat il me vit bien changer.
Rome estoit en peril, & Fabie en danger ;
Quand j’eus ordre, au secours de son Infanterie,
D’aller faire avancer nostre Cavallerie :
295 L’aîle gauche deux fois, comme tout se perdoit,
Où comme Lieutenant Valere commandoit,
Contre un gros d’Ennemis, qui commenceoit de* craindre
Fit quelques vains efforts, & tesmoigna* de feindre,
Alors n’espargnant plus mes soins, ni mes travaux
300 Je fis oster par tout110 les brides aux Chevaux,
Et les faisant pousser111 d’une horrible furie,
Tout plia, tout fit jour à la Cavallerie.
Valere, qui croyoit tout tendre à son dessein,
N’empescha pas le mien qu’il eust pû rendre vain :
305 Ce stratageme estrange & difficile à croire
Par les siens, malgré luy, nous ouvrit la victoire,
Si grande que la Mer en vit rougir ses ports,
Qu’Ortone eut dans ses champs tous les Samnites morts,
Que Fabie est ravi112, que Valere luy-mesme
310 Et m’envie & s’impute un si beau stratagéme,
Par qui j’ay reparé dans ce combat dernier, {p. 18}
Avecque mon erreur, la honte du premier.

LUCILLE.

Déserteur d’un Amy, dont la gloire est flétrie,
Mais pour ne l’estre point plustôt de ta patrie,
315 Que ce discours, Comine, & ta fidelité
A Fabie ont rendu ce qu’il a merité !

CAMILLE.

Qu’une fureur jalouse aveugla bien Valere !
Et que son amitié commence à me déplaire* !

COMINE.

Je ne vous feindray* rien, je l’ay mesme en horreur :
320 La vertu de Fabie, & ma premiere erreur
M’ont attaché depuis si fort à sa fortune
Que je ne veux l’avoir qu’avecque luy commune :
Aussi dans son peril j’yray jusques au bout,
Je le suy jusqu’à Rome, & le suivray par tout.

PAPYRIE.

325 Dittes tout : Quel peril menasseroit sa teste ?
Ses lauriers craindroient-ils la foudre & la tempeste ?
Qu’est-ce qui peut causer un si soudain retour ?

LUCILLE.

Quelque trait de Valere, ou peut-estre l’amour. {p. 19}

COMINE.

C’est toute une autre cause, & qui va vous surprendre…

SCENE IV §

FLAVIE, CAMILLE, LUCILLE, PAPYRIE, COMINE.

FLAVIE.

330 Presque tout le Senat, Seigneur, vient de se rendre…

CAMILLE.

Le Senat ? où, Flavie ?

FLAVIE.

En ce mesme Palais.

PAPYRIE. bas.

Ma crainte eust113 tout appris : Dieux que tu me déplais* !

FLAVIE.

Fabie au milieu d’eux, ensemble avec son Pere
Est entré dans la sale.

PAPYRIE. bas.

Ah ! ne crains plus, espere.

LUCILLE.

335 Avanceons nous ; je meurs du desir de les voir. {p. 20}

CAMILLE.

Comine, allez devant ; je les vay recevoir.

SCENE V §

PAPYRIE, FLAVIE.

PAPYRIE.

Ou vas-tu ? quoy ? mon cœur, tu cours apres ta vie ?
Pour remettre* mes sens, arreste un peu : Flavie.

FLAVIE.

Quels sens, quel triste* cœur vous empesche d’aller ?

PAPYRIE.

340 Et mon cœur & mes sens y114 voudroient tous voler.

FLAVIE.

Si vous aviez creu voir toute Rome assemblée
Fondre* dans ce Palais, dont la Cour est comblee,
Et de cris applaudir à ce jeune Vainqueur ; {p. 21}
Vos yeux auroient volé déja, comme le cœur :
345 On n’entend à ces cris Echo qui ne responde
Fabie est la merveille & de Rome, & du Monde.

PAPYRIE.

Aprés ces cris de joye un les acheve tous,
Un qui te surprendra ; Fabie est mon Epoux.

FLAVIE.

Vostre Epoux ? ce Heros ?

PAPYRIE.

Ce Dieu, non pas cet homme,
350 Qui va faire mon sort, & le destin de Rome.

FLAVIE.

Je sçay qu’il vous aymoit.

PAPYRIE.

Et tu sçauras icy
Ce que j’ay tant caché.

FLAVIE.

Quoy ?

PAPYRIE.

Que je l’ayme aussi.
Que nos Peres d’accord attendent la journée {p. 22}
Qu’un promt retour assigne à ce grand hymenee ;
355 Que le Senat peut-estre en ce pompeux accueil
Qui le doit justement enfler d’un noble orgueil*
Vient offrir, par honneur accompagnant son Pere,
Ce vainqueur au Consul, & ce Gendre à ma Mere :
C’est elle qui tantost m’obligeant à l’aymer
360 Nous a tout descouvert, afin de m’enflamer ;
Qui s’est en sa faveur ouverte & declaree ;
Qui m’a par sa loüange à l’hymen préparée ;
Qui de ma crainte a fait un legitime espoir,
De ma flame un respect, de mes vœux un devoir ;
365 Et couronnant mes maux d’une fin glorieuse
A fait de mon amour une vertu pompeuse* :
Vertu, devoir, respect, espoir, flame, & langueur*,
Et dignes de Fabie, & dignes de mon cœur,
C’est à vous maintenant que sans crainte & sans blâme
370 Je resigne* mon cœur, j’abandonne mon ame :
Enfans doux & secrets d’un violent transport*,
Que ma foy, que l’honneur vient de mettre d’accord,
A ce bonheur si grand que le destin m’envoye
Ouvrez, desirs, ouvrez tous mes sens à la joye ;
375 Ah ! si par un excez* on [en] a veu perir115,
Agreable trespas ! qu’il est doux d’en mourir !
Qu’à l’aspect de Fabie elle116 soit redoublee ;
Allons mourir de joye & de plaisirs comblee,
Achever son triomphe & ma vie à ses yeux. {p. 23}
380 Non ; vivons pour sa gloire, & pour luy plaire mieux ;
Moderons mes transports, suspendons cette joye :
Respect, couvre ma flame, & fay que je le voye :
Allons donc recevoir triomphant, couronné
Cet Espoux que mon Pere & les Dieux m’ont donné.

ACTE II §

SCENE PREMIERE. §

LUCILLE, PAPYRIE.

LUCILLE.

385 Moderez, Papyrie, & vos cris & vos larmes ;
Je souffre autant que vous en ces rudes allarmes*,
Et ce coup estonnant* du sort & du malheur
Ne m’apporte pas moins de trouble & de douleur.

PAPYRIE.

Ah ! Madame, excusez ce transport legitime
390 D’un amour qui sans vous ne passoit117 pas l’estime,
Et qui dessous vos loix augmenté de moitié {p. 24}
Sur un sujet de gloire en est un de pitié118 :
C’est peu qu’en ce revers que le destin m’envoye
Une extréme douleur suive une extréme joye ;
395 Il est vray, ce passage* & difficile & grand
Met un cœur en desordre* alors qu119’il le surprend :
Mais au lieu d’un Mary qui flatte* nostre attente,
Que l’on va recevoir d’une joye éclattante,
Où l’on cherche un Amant noble & Victorieux ;
400 Treuver un Ennemy superbe*, injurieux*,
Un criminel d’Estat, un mortel Adversaire
De qui l’orgueil offense & les loix, & mon Pere,
Qui jusqu’entre mes bras fuit devant son couroux,
Un Lyon, que j’aymois dessous le nom d’Espoux ?
405 Ah ! c’est-là le surcroist d’une misere extréme,
Contre qui ma Vertu s’épuise dans moy-mesme,
Dont120 la force n’est plus qu’un despit enflamé
Ou de l’aymer encore, ou de l’avoir aymé.

LUCILLE.

Estouffez ce depit, dont l’ardeur vous devore ;
410 Si vous l’avez aymé, vous l’aymerez encore :
Fabie est Criminel ; mais on peut l’excuser :
Papyre est en couroux ; mais on peut l’appaiser ;
Si l’un est mon Mary, l’autre est aussi mon Gendre ;
Je scay ce que je puis sur tous deux entreprendre* ;
415 Je veux que mon esprit se treuve plus puissant {p. 25 ; D}
Qu’un couroux vertueux, & qu’un crime innocent :
Vostre ame, pour faillir, est trop belle & trop haute ;
Si c’est faute d’aymer, j’ay part en vostre faute ;
Une fausse vertu vous le feroit haïr ;
420 C’est vertu que l’aymer, puis que c’est m’obeïr.

PAPYRIE.

Quelle vertu contrainte, & quelle obeissance !
Puis que ne l’aymer pas n’est plus en ma puissance :
Pourrois-je l’avoir veu, ce Mars121 humilié,
D’un cœur doux, sans orgueil, de soy-mesme oublié122,
425 Applaudi du Senat, au milieu de sa gloire,
Demander au Consul pardon de sa victoire,
Mettre tout son triomphe à fuïr le trespas,
Se montrer si loüable à ne se loüer pas,
Envers Rome excuser un mal si profitable ?
430 Et ne luy garder pas une amour123 veritable124 ?
Pourrois-je d’autre part voir un Pere offensé,
Un Chef desobeï, dans son Camp delaissé
S’armer contre son crime ? & de haine incapable
Moy, voir son Ennemy ? moy, cherir le Coûpable ?
435 Tous mes sens en desordre osent donc me trahir ;
Je le tiens* odieux, & ne le puis haïr ;
Je ne le puis aymer, & je le treuve aymable ;
Il me paroist horrible, & me semble agreable ;
Mon Pere & mon Amant combattent dans mon cœur, {p. 26}
440 L’un mon trop de tendresse, & l’autre ma rigueur ;
Ils m’accusent tous deux, & tous deux me font craindre ;
Ils me blessent tous deux, & tous deux me font plaindre :
Fabie, ah ! c’est mon Pere ; & tu peux l’offenser ?
Papyre, ah ! c’est ton Gendre ; & tu peux le chasser ?
445 Arrestez ; tous vos coups retombent sur moy-mesme ;
Vous ne pouvez blesser un de vous125 que je n’ayme :
Ô Papyre ! ô Fabie ! ô cœurs trop animez* !
Vous monstrez bien tous deux combien peu vous m’aimez ;
Un vain* desir d’honneur vous force, & me surmonte* ;
450 Et tous ces grands combats ne seront qu’à ma honte126 :
Je voy déja l’orage eslever mille flots,
Et Rome divisee entre ces deux Heros ;
Je voy mon Pere armé de sa toute-puissance
Combattre un digne effect d’une indigne licence*,
455 Fabie environné de gloire & de faveur*
Opposer le Senat contre le Dictateur :
Que de divisions pour une chere vie
Et trop fort déffenduë, & trop fort poursuivie !

LUCILLE.

Croyez qu’on n’en viendra jamais jusqu’à ce poinct.

PAPYRIE.

460 Qu’ont-ils fait dans le Camp ? vous ne le sçavez point ?

LUCILLE.

Je scay ce que Papyre a fait dans sa colere ; {p. 27}
Mais je tiens* qu’il estoit enflamé* par Valere :
Fabie a par sa fuite évité le trespas ;
Papyre est seul au Camp, qu’il ne quittera pas ;
465 Contre les Ennemis employant son courage,
Le temps & le Senat calmeront cet orage ;
Comme Gendre Fabie en grace retourné…..
Mais il vient, ce Vainqueur en triomphe mené.

PAPYRIE.

Comme Ennemy d’un Pere, ou comme vostre Gendre
470 Je ne le puis fuir, & je ne l’ose attendre :
Que feray-je ? ô fureur* ! que voy-je ? ô doux transport !

SCENE II §

FABIE, CAMILLE, LUCILLE, PAPYRIE.

FABIE. entrant avec Camille.

Cette Maison fera mon naufrage ou mon port :
J’ay quitté le Senat qui m’a pris en sa garde127 ;
Pour Juge, ou pour appuy, c’est vous que je regarde ;
475 Je ne veux point avoir en mon affliction {p. 28}
Contre le Dictateur d’autre protection
Que ce lieu, son beau-Frere, & sa femme, & sa fille.

CAMILLE.

Vous les voyez, Fabie, & toute la famille :

LUCILLE.

Qui sur les grands effects d’une insigne valeur
480 Admire vostre gloire, & plaint vostre malheur.

FABIE.

Quel malheur glorieux qui me fait voir encore
Tout ce que je respecte, & tout ce que j’adore !
Tout mon mal-heur, Madame, est dans mon action,
Comme toute ma gloire en vostre affection :
485 Le Pere me poursuit ; j’évite sa colere,
Et prends pour me punir & la Fille, & la Mere,
Le beau-Frere pour Juge en ce grand interest,
Sa Maison pour refuge, & sa voix pour arrest.
Le Senat me protege, & le Peuple m’honore :
490 Mais vous estes le seul digne que je l’implore,
Camille, je remets ma vie entre vos mains,
Comme au plus genereux & plus grand des Romains ;
Toute cette faveur, que brigue en vain mon Pere,
Je la treuve en vous seul, c’est en vous que j’espere ;
495 Et je n’espererois rien de vous, ni des Cieux, {p. 29}
Si mon crime n’estoit & noble, & glorieux ;
Il peut sans honte errer dedans vostre memoire,
Il vous est familier ; c’est mesme la victoire128:
Craindrois-je vostre Arrest, ni129 d’estre condamné,
500 Pour les mesmes succez qui130 vous ont couronné ?
Et si cet attentat* que veut punir Papyre
Fait moins ma gloire encor que celle de l’Empire ?
J’ay l’honneur du combat ; Rome en a tout le fruict ;
Ce combat la maintient ; ce combat me détruit ;
505 Et pour un haut* exploit, dont la gloire est complice,
Au lieu d’une Couronne, on m’appreste un supplice,
Une honteuse mort pour un fait vertueux :
A peine ay-je évité ce foudre* impetueux,
Qui mesme dans le Camp fumant de ma victoire
510 Alloit faire tomber, & ma teste, & ma gloire :
Maintenant je la donne, & ne me deffens pas ;
Je fuy l’ignominie, & non point le trespas :
Si vous, si le Senat ordonne que je meure ;
Prononcez ; je suis prest d’expirer à cette heure ;
515 Ce bras victorieux par un coup noble & beau
Versera mieux mon sang que la main d’un Boureau,
Et ce sang genereux offert comme en victime
Lavera ma victoire, & ma honte, & mon crime ;
Il est pur, il est noble.

CAMILLE.

Il faut le conserver*; {p. 30}
520 Il fait triompher Rome ; elle doit le sauver ;
Elle est trop obligee* à de si grands services :
Et si pour la victoire il faut des sacrifices,
Elle seroit impie en rendant grace aux Dieux
D’immoler en victime un Vainqueur glorieux ;
525 Rome n’est que severe ; elle seroit barbare ;
Elle traitera mieux une vertu si rare ;
Et pour moy, suppliant envers le Dictateur
J’aimeray le Coûpable, & le Persecuteur,
Et nous joignant ensemble & la Fille & la Mere
530 Nous serons importuns autant qu’il est severe ;
Il aura pour partie* en un si grand courroux,
Et la Mere, & la Fille, & le Senat, & nous.

LUCILLE.

Avec un tel appuy craindrez-vous de combattre ?
Papyre sera seul ; & nous nous treuvons quatre :
535 Contre nous, contre Rome offerte à ce besoin131
Ses coups seront sans force, il combattra de loin.

SCENE III. §

FLAVIE, PAPYRIE, FABIE, LUCILLE, CAMILLE.

FLAVIE.

Au contraire, il est proche : ô Fabie ! ô Camille ! {p. 31}
Helas ! le Dictateur vient d’entrer dans la ville.

PAPYRIE.

Dans la Ville ? mon Pere ? ô Dieux ! qu’ay-je entendu ?
540 Je l’avois bien predit ; ah ! Fabie est perdu.

FABIE.

Ce ne sera jamais qu’en vous perdant, Madame :
Mais vostre peur m’asseure, & sa glace m’enflame,
Puis que ce cœur surpris monstre par vos regrets
Des vœux que le silence avoit tenus secrets ;
545 Si la Fille en son cœur fait des vœux pour ma vie,
Craindrois-je de la voir par le Pere ravie ?
Entre, Pere cruel, viens perdre ce Vainqueur ;
Je craints peu de mourir, si je vy dans son cœur ;
Ma mort, qui me fera revivre en sa memoire,
550 Quand tu crois me punir m’est une autre victoire ;
Viens rendre ton courroux & mes desirs contens, {p. 32}
Noble & cher Ennemy, viens doncque ; je t’attens.

PAPYRIE.

Vous le verrez trop tost, peut-estre à132 vostre perte ;
Helas !

FABIE.

A ce soûpir, ma mort sur l’heure offerte
555 Deviendroit agreable à mon cœur amoureux ;
Quoy qu’on fasse à present je ne puis qu’estre heureux.

CAMILLE.

On a déja trop fait d’attaquer vostre vie.

LUCILLE.

Mais il faut prevenir* cette mortelle envie ;
Secondez nous, Camille ; & déja dans ce soin
560 Je vais treuver Papyre.

FLAVIE.

Il n’en est pas besoin :
Madame, il vient icy : je viens d’oüir moy-mesme
Un serment qu’il a fait dans sa colere extréme,
Qu’il ne reverra point les Dieux de sa Maison
Que133 d’un Vainqueur coûpable il n’ait tiré raison* ;
565 Mesme il en a juré par ses Dieux domestiques134 : {p. 33 ; E}
Le bruit de sa fureur vole aux places publiques ;
Il resonne par tout ; on n’entend que clameurs ;
Rome n’est plus que cris, que langues, que rumeurs ;
A sa voix, à ses yeux le plus asseuré tremble ;
570 Par son ordre déja tout le Senat s’assemble :
Mais sçachant qu’il passoit en ce lieu pour vous voir,
Je viens d’un pas hâté vous le faire sçavoir.

LUCILLE.

Sans toy, belle Affranchie, il nous eust pû surprendre :
Prevenons le, mon Frere, allons le voir descendre,
575 Opposons quelque obstacle à cet ardent couroux,
Arrestons dedans l’air la foudre avant les coups ;
Elle gronde souvent, sans pour autant qu’elle tombe.

PAPYRIE.

Mais la voyant tomber, Dieux ! quel cœur ne succombe ?

FABIE.

Le mien, qui fera voir dans un trouble si grand
580 Qu’on peut par la Vertu triompher en mourant.

LUCILLE.

Quel desespoir injuste à la mort vous convie ?
Ah ! laissez nous, sans vous, disputer* vostre vie ;
Puis que vostre salut est reduit à ce poinct, {p. 34}
Demeurez en ce lieu ; mais ne vous montrez point.

CAMILLE.

585 Ce lieu vous servira de prison, & d’azile.

FABIE.

Mais d’un Temple, où mes Dieux sont Lucille & Camille.

SCENE IV. §

FABIE, PAPYRIE, FLAVIE.

FABIE.

Mais les puis-je appeller mes favorables Dieux ?
Et pourrois-je en chercher d’autres que vos beaux yeux ?
Lors que je les adore, & que je vous contemple,
590 Je voy mes Dieux humains, mon Autel & mon Temple,
Où mon cœur se consomme135, & doit estre en ce jour
Victime du destin, & victime d’amour ;
Et l’une & l’autre mort ne peut qu’estre agreable ;
L’une est delicieuse, & l’autre est honorable ;
595 Je mourray pour ma gloire & mon contentement,
En Vainqueur par le fer, par vos yeux en Amant ;
Pour ma gloire & pour vous si le trespas m’emporte, {p. 35}
N’est-ce pas triompher que mourir de la sorte ?

PAPYRIE.

C’est me perdre moy-mesme, & par un coup du sort
600 Me blessant en autruy me tuer par sa mort :
Défendez vous du fer qui causeroit mes larmes,
Et ne redoutez rien du côté de mes charmes* ;
Mon Pere vous sera plus fatal que mes yeux ;
Je puis sauver l’Amant, non le Victorieux.

FABIE.

605 Donc ma gloire me perd ? ah ! victoire funeste*,
Qui détruit nostre amour & l’espoir qui me reste !
Las ! pour vous meriter je vainquis seulement136,
Je fus victorieux pour me montrer Amant ;
Et par un sort malin* autant que plein de gloire
610 Je vous perds, je me perds par ma propre victoire.

PAPYRIE.

Ah ! sauvez vostre vie, & moy-mesme en ce poinct :
Car c’est me conserver que ne vous perdre point.

FABIE.

La sauver ? non, par tout ma ruine est ouverte,
Je cours, en me sauvant, à ma plus grande perte :
615 Quoy ? vivray-je sans vous, & sans vous obtenir ? {p. 36}
Le courroux paternel viendra nous desunir :
D’un ou d’autre côté vous me serez ravie,
Je vous perds par ma mort, je vous perds par ma vie :
Ah ! j’ayme mieux, sans suivre un espoir decevant*,
620 Vous perdre par ma mort que vous perdre en vivant.

PAPYRIE.

Quoy ? dans ce desespoir plus grand que sa colere
Vous m’estes plus cruel que ne vous l’est mon Pere ;
Ennemis l’un de l’autre, & contre moy tous deux
Vous conspirez ensemble à détruire mes vœux :
625 Considerez qu’enfin vostre vie est la mienne ;
Si l’un peut l’attaquer, que l’autre la soûtienne :
Pour gagner de la gloire, & pour me meriter,
Vous vainquîtes ; vainquez encor pour m’emporter ;
Comme je fus au Camp l’objet de vostre crime,
630 Que je le sois icy d’un combat legitime ;
Animez* le Senat à vous bien maintenir*
Sur un crime si beau qu’on ne le peut punir ;
Opposez…. Mais que dy-je ? helas ! que faut-il faire ?
Opposer ? Qui ? Fabie ; un Amant contre un Pere :
635 O genereux*, ô doux, ô cruel mouvement !
Mais puis-je voir un Pere armé contre un Amant ?
Contre son Gendre propre, & contre Rome encore,
Qui coûpable qu’il est, ainsi que moy l’adore :
Mais devrois-je adorer un qu’un Pere poursuit ? {p. 37}
640 Ce penser combat l’autre, & l’autre le détruit :
Non, mon Pere cruel ne le doit pas poursuivre* ;
Un si noble Vainqueur merite au moins de vivre ;
Vivez, vivez, Fabie.

FABIE.

Ah ! sans vous je ne puis ;
Et ce penser me plonge en un goufre d’ennuis* :
645 Ce Pere veut ma vie ; & je la puis deffendre :
Mais durant son courroux je ne vous puis pretendre*.

PAPYRIE.

Que pretendez-vous donc ?

FABIE.

Helas ! je n’en sçay rien ;
De me perdre plustôt que de quitter* mon bien.

PAPYRIE.

Si mon Pere en vient-là, quoy que je le revere,
650 S’il faut qu’il vous immole à son couroux severe ;
Autant pour vous vanger qu’afin de le punir,
Ma genereuse mort nous poura reünir ;
Il faut, pour reparer cette rigueur étrange*,
Si le Pere vous perd, que la Fille vous vange.

FABIE.

655 Au lieu de me vanger contre un Pere & les loix, {p. 38}
Ce seroit me punir & me perdre deux fois :
Oyez déja mon Ombre & crier, & vous dire ;
Ne me vangez pas tant, offensez moins Papyre.

PAPYRIE.

Je sçay que je l’offense en ce haut sentiment
660 Qui ne peut separer l’Ennemy de l’Amant ;
Que cruelle à mon Pere, & pour vous pitoyable
Je fay contre un devoir une faute loüable :
Pour elle aussi ma mort, comme pour son couroux,
Me punit envers luy, le punit envers vous ;
665 Elle suivra la vostre, & l’exemple d’un Pere ;
On doutera des deux qui fut le plus severe,
Luy pour garder les loix, moy pour sauver ma foy ;
Ce qu’il fera sur vous, je le feray sur moy ;
La mort nous rejoindra, si la mort nous separe.

FABIE.

670 Ah ! soyez moins cruelle.

PAPYRIE.

Ah ! qu’il soit moins barbare* !

FLAVIE.

Ce desespoir l’emporte : O cœurs trop genereux* ! {p. 39}
Que feront-ils ? j’en tremble & crains déja pour eux :
Suy les ; empéche au moins qu’on voye icy Fabie ;
Toy-mesme, à son deffaut137, prends le soin de sa vie138.

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

PAPYRE, CAMILLE, LUCILLE.

PAPYRE.

675 Qu’on ne m’en parle plus ; il mourra, l’insolent*.

CAMILLE.

Quoy ? voulez-vous passer pour esprit violent ?

PAPYRE.

Comme estant Dictateur, je veux passer pour homme
Qui ne voit que les loix & l’interest de Rome.

LUCILLE.

Rome éleve son front par deux si beaux combats. {p. 40}

PAPYRE.

680 Rome par ce chemin seroit bien tôt à bas,
Elle à qui le destin promet toute la Terre
Par la religion & les loix de la guerre :
Et Fabie ose enfraindre en cette occasion
Et les loix de la guerre, & la Religion :
685 Je deffends le combat pour une juste cause,
J’ay soin de mon armée ; & l’Insolent l’expose ;
Je reviens, par la peur d’un succez mal-heureux,
Revoir les Dieux de Rome ; & luy se moque d’eux :
Je r’appelle* le sort, par de nouveaux auspices ;
690 Et luy, tente* les Dieux, quand je les rends propices :
Si le sort est changé, c’est par moy, c’est par eux ;
Son courage au combat a moins fait que mes vœux ;
De Rome à nostre Camp j’envoyay la victoire ;
Et les Dieux dans son crime ont pris soin de ma gloire :
695 Le jeune temeraire ! il y devoit139 perir :
Mais ceux que j’invoquois l’allerent secourir ;
Ils regarderent moins sa gloire que ma honte ;
Il exposoit mon Camp ; ils m’en ont rendu conte140 :
On dira de son bras, comme de ma vertu,
700 Que Papyre & les Dieux ont par luy combattu.

CAMILLE.

Mais il rend glorieux & les Dieux, & Papyre. {p. 41 ; F}

PAPYRE.

Mais il choque les loix, & hazarde* l’Empire.

LUCILLE.

Son courage est sa loy ; l’Empire est conservé.

PAPYRE.

Non pas ; si l’on ne perd celuy qui l’a sauvé :
705 Si les loix dépendoient d’un si jeune courage,
Et l’Empire & les loix feroient bien-tôt naufrage ;
Le courage parfois ne sert qu’à nous trahir ;
Qui veut bien commander doit sçavoir obeïr ;
Sans cet ordre les Chefs n’auroient plus de puissance,
710 Et la guerre seroit un monstre de licence* :
Quoy ? Donner un combat, que j’avois deffendu ?

LUCILLE.

Le succez de sa faute en a bien répondu*.

PAPYRE.

Répond-il d’une ardeur qui peut perdre les autres ?
Auront-ils des succez toûjours pareils aux nostres ?
715 Faisons leur un exemple épouvantable* & grand {p. 42}
D’un Chef, bien que vainqueur, qui sur l’ordre entreprend141,
Et dedans la carriere* à ces grands Cœurs ouverte
Que142 Fabie aujourd’huy les sauve par sa perte.

CAMILLE.

Plustôt par la Clemence enseignez leur à tous
720 Cet art plus glorieux de vaincre son couroux ;
Vous-mesme devenez un memorable exemple,
Qu’en la guerre, en la paix toute Rome contemple ;
Et montrez par un trait qui vous va couronner
Que Fabie a fait mal s’il luy faut pardonner143 :
725 Le meilleur Empereur n’est pas le plus severe ;
Voyez ce qu’avant vous fit Camille mon Pere :
Un temeraire Chef, qui l’avoit offencé,
Fut compagnon d’honneur par luy-mesme avancé :
Quel pardon, qui passa jusqu’à* la recompense !
730 En une faute heureuse* imitez sa Clemence ;
L’exemple en est celebre, & c’est d’un Dictateur
Que Rome nomme encor son second fondateur.
Cincinnate144 autre fois….

PAPYRE.

Suffit qu’il m’en souvienne :
Mais chacun suit sa voye ; & ce n’est pas la mienne :
735 Fabie est glorieux au dessus du pardon ;
Il ne peut demander, ni moy, faire ce don.

LUCILLE.

Je l’implore pour luy ; donnez le à mes prieres145. {p. 43}

PAPYRE.

L’importance du faict les rend icy legeres* ;
Non, vous ne sçavez pas ce que vous demandez.

LUCILLE.

740 Un Heros, qu’on poursuit.

PAPYRE.

Qu’en vain vous deffendez.

LUCILLE.

Je deffens un Vainqueur.

PAPYRE.

Ah ? c’est trop entreprendre* ;
Ce Vainqueur doit perir.

SCENE II. §

PAPYRIE, PAPYRE, FLAVIE, LUCILLE, CAMILLE.

PAPYRIE.

Mais non pas vostre Gendre. {p. 44}

PAPYRE.

Que ce nom me surprend ! Lucille, qu’est-ce cy ?

PAPYRIE.

Ah ! donnez moy sa vie.

PAPYRE.

Et toy, ma Fille, aussi146 !
745 Quoy ? toute ma Maison me combat, & conspire
Contre l’autorité que je garde à l’Empire ?
Conspirez pour Fabie, & combattez tous trois ;
J’auray pour moy l’Empire, & la force, & les loix.
Que parles-tu d’un Gendre147 : & quelle est cette audace
750 Qui te fait demander & sa vie, & ma grace ?
Quoy ? pour mon Ennemy, qu’un crime rend Vainqueur,
Ta bouche ose s’ouvrir aussi bien que ton cœur ?
Quelle indiscretion148 ? où va cette imprudence* ? {p. 45}
Madame, & l’on trahit ainsi ma confidence ?
755 Vous estes femme enfin, & vous avez parlé.

LUCILLE

Je suis Mere de plus, & j’ay tout revelé :
Mais quand bien149 j’aurois tû ce qu’il falloit apprendre,
La parole vous lie, est-il moins vostre Gendre ?

PAPYRE.

Le secret n’estoit pas si prest à150 publier* :
760 Ma parole est sacrée, elle me doit lier* ;
Ouy ouy, nous la tiendrons. Vous n’avez sceu vous taire ;
Ma Fille a trop appris, & n’ose que trop faire :
Mais un moyen me reste, en le faisant punir,
D’acquitter ma parole, & ne la pas tenir ;
765 Je la dégageray, sans que je la viole,
Et rompray ce lyen, sans rompre ma parole :
Fabie est donc mon Gendre : & pour ne l’estre pas,
Je me puis dégager bien tôt par son trépas ;
Je puniray son crime.

PAPYRIE.

Ah ! mon Pere !

PAPYRE.

Et le vostre151.

PAPYRIE.

770 Sçachez que son trépas sera suivi d’un autre : {p. 46}
Regardez vostre foy*, ma douleur, & son rang ;
Epargnez vostre Gendre ; épargnez vostre sang ;
Nous avons merité tous deux vostre colere ;
Mais il est vostre Gendre, & vous estes mon Pere.

PAPYRE.

775 Mais il est criminel, & vous, bien plus que luy.
Mais…

LUCILLE.

Ferez-vous perir vostre race* aujourd’huy ?
Croyez que je suivray le destin de ma Fille :
Quoy ? pour un poinct d’honneur perdre vostre Famille ?

PAPYRE.

Ce poinct va conserver le pouvoir souverain,
780 Qui m’anime à ce coup & me hausse la main ;
Ma main luy va donner ce que Rome demande ;
Si Fabie est trop peu, ma Famille en offrande152;
Si ma Famille encore est peu pour son besoin ;
Tout mon sang coulera dans un si noble soin ;
785 Ma Dictature attend un exemple si rare ;
Elle153, ou luy, doit perir.

PAPYRIE.

Quel exemple barbare ! {p. 47}
Répondons luy de cœur ; s’il faut mourir, mourons.

LUCILLE. S’en allant avec sa fille.

Cruel, va l’immoler ; dans peu nous le suivrons.

CAMILLE.

Voyez ce qu’en ces cœurs produit vostre colere.

PAPYRE.

790 Quelle fureur* ? ô Dieux ! retenez les, mon Frere :
J’en demeure interdit*.

SCENE III. §

FLAVIE, CAMILLE, FABIE, PAPYRE, COMINE.

FLAVIE

Seigneur, n’avancez pas154:
C’est courir à la mort ; elle est dessus vos pas ;
Ayez plus de respect, ou de soin pour la vie.

CAMILLE.

Elles155 sont déja loin : va, cours aprés, Flavie. {p. 48}

FABIE.

795 Avançons.

PAPYRE.

Ah ! c’est trop balancer* mon couroux ;
Il tombera… Que voy-je ? il tombera sur vous :
Quoy ? tous deux à mes yeux, dedans ce trouble extréme,
Vous venez me braver jusqu’en ce Palais mesme ?

FABIE.

Nous venons au devant d’un foudre en sa fureur.

COMINE.

800 Contenter le couroux d’un puissant Empereur.

FABIE.

Tous deux en vrays Romains, luy de mon sort complice,
Moy, n’ayant pu soufrir* la honte d’un supplice,
Nous venons genereux* à vos pieds apporter
Deux tétes, qu’on pouvoit contre vous disputer*.

PAPYRE.

805 Quoy ? ces cœurs sont rendus, ces ardents156 à combattre ?
Ces courages pli’ront, quand je croy les abbattre157 ?
Relevez les ; j’ay honte à vous voir relâcher ; {p. 49 ; G}
Soyez, en résistant, dignes de me fâcher* :
Donc Fabie est rebele aux loix, dans mon Armée ?
810 Et dans Rome, ses feux158 ne sont plus que fumée ?
Le Senat le soûtient, il peut faire un party*;
Et devant159 le combat son cœur s’est démenty* ?

FABIE.

Mon cœur ne le sçauroit160, il est le mesme encore ;
Mais plus il est puissant, & plus il vous honore :
815 Sans liguer le Senat, sans armer nos Maisons,
Mon respect sera seul ma force, & mes raisons.
Mon courage osa trop, il se laissa surprendre,
Il déroba la gloire ; & je vous la viens rendre ;
Je vous rends mes honneurs, ma dignité, mon rang ;
820 Acceptez ma victoire, & prenez tout mon sang.

PAPYRE.

Je veux tirer ce sang, non pas qu’on me le donne ;
L’Ennemy me déplaît, alors qu’il s’abandonne :
Vostre victoire n’est que d’un crime éclattant
Le fruict qu’un Criminel doit au sort qui l’attend161.

FABIE.

825 Avancez donc ce sort, tranchez162 ma destinée.

PAPYRE.

Le Senat le doit faire, & dans cette journée. {p. 50}

FABIE.

Daignez avec Camille icy la terminer ;
Il m’est tout un Senat, & me peut condamner ;
Vous connoîtrez tous deux combien je vous respecte :
830 Sa vertu moins qu’à moy vous doit estre suspecte163 ;
Il en peut decider devant vous, & chez luy.

PAPYRE.

Loin d’estre vostre Juge, il s’est fait vostre appuy.

CAMILLE.

Je le suis de sa gloire, & de son innocence,
Qui fait une vertu d’un crime de licence ;
835 Son cœur, par un remords* & noble & genereux*
Desavouë à ses bras ce qu’il a fait par eux,
Il renonce à sa gloire, & leur en fait reproche :
Et ce cœur ne sçauroit toucher un cœur de roche.

PAPYRE.

Il le touche, il le perce, & ne l’ébranle point ;
840 Ce rocher s’affermit, & demeure en un poinct164.

FABIE.

Je voy qu’en luy l’amour a fait place à la haine ; {p. 51}
Ce poinct me l’a fermé, ce poinct seul fait ma peine ;
Ce poinct détruit la grace où165 j’allois recourir,
Et plus fort que mon crime il me fera mourir ;
845 Il endurcit ce cœur qui fut pour moy si tendre,
Et vous fait oublier que je suis vostre Gendre.

PAPYRE.

Mon Gendre ? un Criminel ? Non, vous ne l’estes plus :
Ne cherchez point ce titre & des noms superflus ;
C’est en m’obeissant qu’il falloit le paraître.

FABIE.

850 Les combats m’ont fait voir bien plus digne de l’estre ;
Et je n’ay recherché d’estre victorieux
Que pour rendre encor plus vostre choix glorieux,
Que pour justifier une si haute place
Acquise en vostre Armee, ainsi qu’en vostre grace ;
855 Et par une victoire entrer plus dignement
Dedans vostre Maison en Vainqueur, en Amant :
Mais par cette Victoire, à ma premiere entree,
Mon amour pour triomphe a la mort rencontrée166.
Je l’attens ; mais plus noble, & digne de mon cœur :
860 Que le bras de l’Amant punisse le Vainqueur ;
Soufrez que mes lauriers167 s’immolent à ma flame, {p. 52}
Que ce fer à vos pieds luy consacre mon ame ;
Pour sauver mon honneur, permettez que mon bras,
Ce fameux Criminel qui donna ces combats,
865 Sans attendre un Boureau qui soüilleroit ma gloire,
Verse icy tout mon sang, pour laver ma victoire.

SCENE IV. §

PAPYRE, FABIE PERE, CAMILLE, FABIE FILS, COMINE.

PAPYRE.

Dieux ! que sents-je ? est-ce moy168 ?

FABIE. Pere, Voyant son fils à genoux.

Dieux ! que voy-je ? est-ce luy ?
Quel spectacle ? ô mes yeux ! ô mon cœur ! quel ennuy* ?

COMINE.

Quel furieux transport ! & que vouliez-vous faire ?

FABIE. Fils.

870 Trop peu pour mon amour.

FABIE Père.

Mais bien trop pour ton Pere : {p. 53}
Qu’ay-je dit ? je me trompe ; & tu n’es pas mon Fils ;
Lâche, ce que tu fais détruit ce que tu fis :
Quoy ? pour une victoire & si grande & si pleine
Implorer ce Cruel ? t’exposer à sa haine ?
875 Luy demander la vie ? ô honte ! ô lacheté169 !

FABIE, Fils.

Moy ? mon Pere.170

FABIE, Pere.

Tay toy : puis-je l’avoir esté ?
Ce cœur remporta-t’il une double victoire ?
Ce cœur pouroit-il bien ternir ainsi sa gloire ?
A-t’il tant de foiblesse ? eut-il tant de vigueur* ?
880 Infame, répons moy ; répons moy, noble cœur :
Mais lâche & genereux, que me peux-tu répondre ?
On voit une action dans l’autre se confondre ;
L’une me fait horreur, & l’autre a des appas ;
Par elles c’est mon Fils, & si171 ce ne l’est pas :
885 Parle, fils genereux ; mais plustôt parle, infame ;
As-tu doublé172 ton cœur ? as-tu doublé ton ame ?
Mais quel aveuglement à ma colere est joint !
Je t’impute deux cœurs, lâche, tu n’en as point ;
Après une victoire & si belle & si rare, {p. 54}
890 Tu viens de le laisser aux pieds de ce Barbare :
Peux-tu bien racheter une vie à ce prix,
Digne de ses rigueurs, digne de ses mépris173 ?
Ta victoire peut elle estre encore enviée ?
Il te la doit ceder ; ah ! tu l’as bien payée :
895 Quoy ? demander la vie ? un Fabie, un Romain ?
As-tu perdu ton cœur ? qu’as-tu fait de ta main ?
Pour effacer ta honte, & pour finir ma peine,
Viens emprunter la mienne ; elle est toute Romaine ;
Je t’ay donné le jour, je puis te l’arracher ;
900 L’avoir en don d’un autre, ah ! c’est un don trop cher ;
Quoy ? demander la vie ? ô l’indigne foiblesse !

FABIE. Fils.

Que ce reproche injuste & m’anime & me blesse !
Moy, demander la vie ? un bien plus noble effort
Me tenoit à ses pieds pour implorer la mort :
905 Mais puis qu’il est encore appreuvé de mon Pere ;
Je puis le contenter, je doy vous satisfaire,
Et vay dans les transports de mon cœur amoureux,
Si je doy Criminel, payer en genereux174 ;
Je préviendray du moins le supplice & ma honte :
910 Mon sang, de mes desirs, à tous va rendre conte175 :
Vous176, lisez dans mon cœur, vous verrez jusqu’au fonds177 ;
Vous mon Pere, voicy comme je vous répons.

PAPYRE.

Arrestez sa fureur. {p. 55}

FABIE. Pere.

Ou plustôt son courage ;
Par luy je voy mon Fils, & combien je l’outrage ;
915 C’est comme mon sang parle, & repare un affront ;
Je parlois en Fabie, en Fabie il répond.

COMINE.

Je ne vous quitte point.

FABIE. Fils.

Faut-il qu’on me confonde* ?
Soufre que de mon cœur mon propre bras réponde.

COMINE.

On connoît vostre Cœur digne d’un autre sort.

FABIE Fils.

920 On le connoîtra mieux encore par ma mort.

PAPYRE.

La prevenir* ainsi, c’est la craindre, & se rendre ;
Il faut la disputer ; la force est à l’attendre.

FABIE. Fils.

Ouy, quand avec éclat on la peut disputer ; {p. 56}
Mais attendre un supplice ? ah ! c’est le meriter.

CAMILLE.

925 Nostre vie est aux Dieux ; le destin en dispose :
Le supplice est honteux seulement par la cause ;
D’un supplice on peut faire un trépas glorieux ;
Il faut vivre pour nous, & mourir pour les Dieux.

FABIE. Fils.

J’ay vécu pour l’honneur ; je veux mourir de mesme.

PAPYRE.

930 Mourir par desespoir est une erreur extréme.

FABIE Pere.

Ouy, Cruel ; mais icy rien n’est deseperé :
A t’oüir, on croiroit son trépas preparé ;
Tu crois que le Senat selon tes vœux l’appréte ;
Tu refuses sa main, pour mieux avoir sa téte ;
935 Ce n’est pas de son bras que tu veux obtenir
Une mort qui te vange & le puisse punir :
Ta douceur n’est que feinte, & je voy ta malice* ;
Tu retardes sa mort, pour hâter son supplice ;
C’est dessus son honneur que tu veux te vanger : {p. 57 ; H}
940 Mais le Senat est juste, & doit le proteger :
Tu n’en veux qu’à son nom, tu n’en veux qu’à sa gloire ;
Ta jalousie est claire, & ta malice est noire ;
Ton lâche procedé, violent, factieux
Met son crime si haut qu’il t’en montre envieux178;
945 Son crime, qui t’offense, est si beau, qu’il nous flatte ;
Nous eussions tû sa gloire, & tu fais qu’elle éclatte ;
Rome, qu’elle enrichit, porte au dessus des loix
Ce crime, qui n’est plus crime que dans ta voix ;
Que ta voix annoblit, que ta rigueur illustre*,
950 Qu’elle fera passer de l’un à l’autre lustre ;
Ce crime, honneur de Rome, & dont l’accusateur,
Ou plustôt l’Envieux, est un grand Dictateur ;
Ce crime, qui la sauve, & que le Camp renomme* ;
Pour qui l’on dûst ouvrir tous les Temples de Rome,
955 Pour faire sacrifice, & rendre grace aux Dieux
Des victoires qui vont perdre un Victorieux :
Je ne le nomme point ton Amy ni ton Gendre ;
Je retire mon sang quand tu le veux répendre :
Veux-tu, pour confirmer l’alliance & l’accord,
960 Le signer par son sang, l’arréter* par sa mort ?
Tygre, va le répendre, & Tygre, va le boire :
Mais revere son nom, punissant sa victoire ;
Songe au sang precieux, qu’elle-mesme épargna,
Que tu la179 pouvois perdre, & qu’il te la gagna :
965 Voy… {p. 58}

PAPYRE.

Quoy voir ? j’ay trop veu sa desobeissance,
Et je voy mesme icy trop braver ma puissance :
Quel insolent orgueil ? craignez…

FABIE. Pere.

Je ne crains rien :
La crainte est aux méchants ; nous en differons bien :
Connoy mieux ton pouvoir, & les Ames Romaines ;
970 Nous avons eu l’éclat des marques souveraines :
Je craindrois ? moy ? Consul, trois fois, & Dictateur ?
Les Romains m’ont veu Maître, & non persecuteur ;
Sans perdre les Vainqueurs j’emportois la victoire.

PAPYRE.

Ah ! c’est trop offencer & ma charge* & ma gloire :
975 Nous verrons au Senat quel pouvoir nous avons,
Je vous attendray là.

FABIE. Pere.

Fort peu ; nous vous suivons.
Allons, mon Fils, allons disputer de ta vie.

CAMILLE.

J’en desespere, & plains l’un & l’autre Fabie.

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

LUCILLE, PAPYRIE.

LUCILLE.

Puis qu’ils sont au Senat, j’ose encore esperer : {p. 59}
980 Et ce moment fatal nous donne à respirer.

PAPYRIE.

Mais à pleurer plustôt : que dy-je ? en ces allarmes
Pour le sang de Fabie est-ce assez que des larmes ?
Son trépas est certain, mon Pere l’y conduit :
Voyez voyez l’état où mon cœur est reduit :
985 Quoy ? ce Victorieux, que toute Rome admire,
Au milieu de sa gloire en triomphant expire ?
Et ce qui dans mes sens fait naître plus d’horreur,
Mon Pere impetueux l’immole à sa fureur*.
Est-ce un Gendre ? est-ce un Pere ? & suis-je encor sa Fille ?
990 Ne considerer point son rang ni sa famille ?
Sa foy, leur amitié, ma sainte affection, {p. 60}
Vous-mesme, Rome entiere, & sa protection ?
Malgré tout le Senat, qui respecte sa gloire,
Acabler* ce Vainqueur sous sa propre victoire ?
995 Suivre contre nos vœux son violent transport ?
Oter à sa Maison un si noble support* ?
Un Gendre, dont la gloire honoroit sa famille ?
Est-ce un Pere en effect ? & suis-je encor sa Fille ?

LUCILLE.

Vous l’estes, Papyrie, & dans ce sentiment
1000 Vous témoignez* assez de l’estre noblement ;
Fidelle Amante autant que Fille genereuse*
Vous blâmez justement sa loy trop rigoureuse ;
Comme vous je la blâme, & suis pour vostre Amant :
Mais….

PAPYRIE.

Veut-on que j’étoufe un juste mouvement* ?
1005 Donc aprés sa parole & donnée & receuë
Son Gendre par sa mort verra sa foy* deceuë* ?
Est-ce comme il la donne ? est-ce comme il la tient ?
Je me treuve engagée ; à peine il s’en souvient :
C’est mon Epoux enfin ; & quoy qu’il en avienne ;
1010 Mon Pere romt sa foy ; je veux tenir la mienne ;
Et pour la bien tenir, compagne de son sort,
Puis qu’il s’en va mourir, je n’attens que la mort.

LUCILLE.

Ce sentiment est juste, encore que trop tendre* : {p. 61}
Dans un sort si cruel vous la devez attendre :
1015 Mais l’attendre, ma Fille ; & non pas prevenir*
Par elle le trépas d’un180 qu’on ne peut punir ;
Le Senat, toute Rome obligee* à sa gloire
Maintiendra le Vainqueur, admirant la victoire ;
Ou son propre destin s’estendant dessus nous
1020 Me fera suivre un Gendre, & vous, suivre un Epoux :
Mais faut-il prevenir nous-mesmes son supplice ?
Vous sçavez qu’on prepare au Temple un sacrifice ;
Allons faire rougir en ce dernier ressort
Les Autels pour sa vie, ou les Dieux pour sa mort181 ;
1025 On les verra fléchis par nos vœux legitimes,
Ou nous-mesmes servir de dernieres victimes ;
Nôtre sang va braver, à la face des Dieux,
Le couroux de Papyre, & la haine des Cieux ;
Nous sçaurons….

SCENE II. §

LUCILLE, FLAVIE, PAPYRIE.

LUCILLE.

Mais enfin que sçaurons-nous, Flavie ? {p. 62}

FLAVIE.

1030 Qu’il reste quelque espoir encore pour sa vie :
N’estant par le Senat absous ni condamné
Fabie en est au Peuple, & l’Appel est donné ;
C’est toute la faveur qu’on a faite à son Pere.

PAPYRIE.

Qui182 flatte un peu nos maux, & qui n’est que legere.

FLAVIE.

1035 Comine allant au Peuple annoncer ce decret
Me l’a dit vers183 le Temple, où déja tout est prest.

LUCILLE.

Le Peuple aura le soin de conserver sa vie.

PAPYRIE.

Papyre pour le perdre* encore a plus d’envie : {p. 63}
Le Senat tout puissant n’ayant pû le sauver,
1040 Rome pour son salut ne peut plus rien treuver ;
Non, le Peuple est trop foible, il a trop d’inconstance ;
Mon Pere est trop entier, il a trop de puissance :
L’un donc estant trop fort, l’autre mal deffendu,
Fabie est mort, helas ! mon Epoux est perdu :
1045 Qu’attendrois je du Peuple ? ô destin ! ô mon Pere !
Ah ! je voy l’un & l’autre également severe ;
Digne Amant, noble Epoux, Vainqueur plus glorieux,
Rien ne te peut sauver.

LUCILLE.

Il reste encor les Dieux ;
Implorons donc le Ciel, & recourons aux Temples ;
1050 On a de leur faveur d’aussi rares exemples184.

PAPYRIE.

Un mal si proche attend un plus prochain secours185 ;
Je n’en espere rien : Mais ayons y recours.
Que demander au Ciel, pour m’estre plus prospere,
Ou la honte, ou l’honneur, d’un Epoux, ou d’un Pere ?
1055 L’un & l’autre en ce jour doit vaincre, ou doit ceder ;
Aucun bien, sans un mal, ne me peut succeder* ;
Si Fabie est plus fort, Papyre enfin succombe ; {p. 64}
L’un vainqueur, l’autre meurt ; l’un sauvé, l’autre tombe :
Soûtenez les tous deux, & pour m’estre plus doux,
1060 Dieux, appaisez mon Pere, & sauvez mon Epoux.

LUCILLE.

Allons pour un tel bien implorer leur puissance.
Mais les voicy tous deux : évitons leur presence.
Toy, viens nous par sa vie ôter un grand dessein186,
Ou plonger par sa mort un poignard dans le sein ;
1065 Voy tout ce qui se passe, & nous le viens redire.
Qui doit ceder ; des Dieux, de nous, ou de Papyre ?

SCENE III. §

PAPYRE, FABIE FILS.187

PAPYRE.

SErez-vous comme une ombre attachée à mes pas ?
Dans la chambre188, en ce lieu, quoy ? ne me quitter pas ?

FABIE.

Non ; que189 je n’aye enfin obtenu cette grace
1070 Qu’il faut qu’en sa colere un Ennemy me fasse :
Un Ennemy ? que dy-je ? un Pere, un Souverain ; {p. 65 ; I}
Dont mon destin implore ou le cœur, ou la main ;
Le coup, ou la pitié ; la mort, ou la tendresse ;
Je ne doy qu’à vous seul, à vous seul je m’adresse :
1075 En vain j’ay veu pour moy le Senat agité :
Flatté par mille Amis, par mon Pere excité,
Encor que mon respect vous déplaise, & l’offense,
Je n’ay pas daigné dire un mot en ma deffense ;
Deffendrois-je mon sang, si vous le demandez ?
1080 Attendrois-je un Arrest, si vous ne le rendez190 ?
Le Senat respectant ma téte, & vôtre foudre* ;
Ne m’a pû condamner, & n’ose pas m’absoudre,
Comme il n’accorde rien, il n’a rien refusé ;
Quoy qu’il m’ait par priere envers vous excusé,
1085 Quand mes Juges soûmis prioient pour le Coûpable
J’accusois191 dedans moy leur zele favorable ;
Ils cherchoient mon salut ; & mon cœur genereux
Dans ces communs souhaits estoit mesme contre eux ;
Eux regardoient ma vie, & moy vostre colere,
1090 Sçachant que je ne puis & vivre, & vous déplaire ;
Que sans rentrer en grace, & dans vostre amitié,
Le jour m’est odieux, ainsi que leur pitié ;
Un seul moyen rendra leur assistance vaine ;
Demeurez en colere, & ma mort est certaine :
1095 Quoy ? perdre Papyrie, & perdre mon amour ?
C’est pis que perdre ensemble & la gloire & le jour :
Est ce de vostre foy ce que je dûs192 attendre ? {p. 66}
Qu’est devenu ce cœur, qui fut pour moy si tendre ?
Luy, qui m’a tant aymé, pouroit-il me hair ?

PAPYRE.

1100 Qu’est devenu ce cœur, qui devoit m’obeïr ?
Luy, que j’obligeay tant, & dont je dûs attendre
La foy d’un Lieutenant, comme la foy d’un Gendre ;
Luy, de qui le respect & l’amour me flattoit,
Pouvoit-il m’offenser alors qu’il combattoit193 ?
1105 Pour rendre ma puissance & ma gloire étoufées
N’avez-vous pas brulé les armes, les trophées ?
Croyant dans la fumée obscurcir mon renom,
Et dessous cette cendre ensevelir mon Nom ?
Ce Nom poura, sans vous, passer à la memoire ;
1110 Ce Nom peut honorer la plus belle victoire,
Des infracteurs* des loix ennemy capital
Ce Nom doit triompher, & vous estre fatal.

FABIE. Fils.

Ce Nom m’est venerable autant que vous severe ;
Je l’honorois au Camp, icy je le revere :
1115 Je devois à ce Nom ce qu’un zele pieux
Par un voeu solennel me fit donner aux Dieux,
Les dépoüilles d’un Camp sur l’Ennemy tirees
Pour cet heureux succez* leur furent consacrees.

PAPYRE.

O le masque pieux d’un courage zelé, {p. 67}
1120 Qui forge aux Dieux un droict, lors qu’il l’a violé194 !
Que195 la Religion, qui couvre son offense,
Détournoit de combattre autant que ma deffense.

FABIE. Fils.

L’avantage* de Rome offert presque à mes yeux
Ne me sembloit venir que de la main des Dieux ;
1125 Et contre un ordre étroit ayant l’ame trop haute,
J’ay creu qu’une victoire effaceroit ma faute.
Mais puis que je ne puis eviter le trépas ;
Que la loy, comme vous, est sourde & n’entend pas ;
Que sans rien expliquer elle ordonne, & décide ;
1130 Qu’elle & vous me deffend d’estre mon homicide :
Quittez ce grand couroux, armez vous de la loy ;
Et je vay contenter vous, les Dieux, elle, & moy.
Pour montrer qu’on m’en veut, & non pas à ma gloire,
Punissez donc mon crime, & non pas ma memoire ;
1135 Il est, vous le sçavez, noble & victorieux ;
Que je soufre un trépas, comme luy, glorieux ;
Eloignons en ces noms de honte, & de supplice ;
En vainqueur j’ay failly, qu’en vainqueur je perisse ;
Que je meure en Fabie, & qu’il me soit permis
1140 D’aller chercher la mort parmy nos Ennemis ;
Ainsi que j’ay failly, que je meure en grand homme ; {p. 68}
Que mon dernier soûpir donne un triomphe à Rome ;
Que j’ajoûte, en mourant, quelque lustre à son sort ;
Qu’elle admire ma vie, & profite en ma mort :
1145 Les Samnites encor de reste ont quelque Ville196;
Que j’aille les forcer jusques dans leur azile,
Expirer au dessus de leurs derniers remparts,
Percé comme couvert de picques & de dars ;
Que sur un tas de morts le dernier des Fabies
1150 Tombe avec ce grand Nom qui les veut pour hosties197 ;
Sous vostre ordre une fois combattant à vos yeux
Que j’aille demander un trépas glorieux
A ceux que j’ay vaincus contre vôtre deffense,
Que ma valeur expie un crime de vaillance* :
1155 Puis qu’il faut par la loy perir, je periray ;
Vous serez satisfait ; & je triompheray ;
Souffrez…

PAPYRE.

Quoy ? ce triomphe ? il n’est pas legitime ;
Ce seroit couronner non pas punir le crime ;
Voila, pour vous flatter, un grand & vain effort ;
1160 C’est choisir son naufrage, & chercher un beau port,
Un Criminel jamais s’est-il fait son supplice ?
La vertu seule attend ce qu’il donne à son vice198 :
C’est gloire que d’avoir des remparts à forcer ;
La loy vous doit punir, non pas recompenser :
1165 Ces portes de la Mer, ces Villes des Samnites, {p. 69}
Matieres de triomphe à ma charge prescrites,
Attendent que mon bras qui portera leur sort
Fasse en ces lieux voler & nôtre Aigle, & la mort ;
Et m’offrent un triomphe, & des honneurs suprémes,
1170 Que vous avez soüillez par vos victoires mémes :
Contre elles j’arme aussi, non ma severité,
Mais les loix, pour punir vostre temerité :
Attendez mesme sort qu’eut le Fils de Manlie199 ;
Vostre crime est plus grand, un moindre nœud* nous lie ;
1175 Son sang n’eut par sa mort qu’un combat à laver ;
Mais le vostre en a deux, & se peut moins sauver.
Ce n’est pas qu’en effect mon amitié blessee
Ne combatte pour vous encore en ma pensée ;
Je sçay ce que je perds, & Rome, en vous perdant :
1180 Mais Rome & moy perdrions bien plus en vous gardant200.
J’oy la force des loix, qui languit & soûpire ;
Le pouvoir souverain , l’interest de l’Empire
Gemit par cet avis dans mon cœur entendu ;
Perds un homme, Papyre ; ou bien tout est perdu.
1185 O loix ! appaisez vous ; sa perte est asseuree ;
L’Empire la demande, & mon cœur l’a juree ;
Vostre victime attend, & le supplice est prest.
Mais Dieux ! mon amitié s’oppose à mon arrest :
Perdre un Gendre, un Heros, un Demon de vaillance ?
1190 Quel sang ! quel crime aussi ma Justice balance* 201 !
Rome à Rome s’oppose en un coup si fatal ; {p. 70}
Le sauver ? que de bien ! le sauver ? que de mal !
Mais c’est trop balancer* ; la chose est resoluë* ;
Ton interest l’emporte, ô Puissance absoluë !
1195 Il mourra202. Mais pourtant lors que203 je le promets
Deffendez vous, Fabie, & je vous le permets :
L’appel en est au Peuple, où déja l’on s’assemble ;
Vostre Pere…. Il paroît, & les Tribuns ensemble :
Prevenez mon couroux, allez seul les treuver ;
1200 Tâchons, moy de vous perdre ; & vous de vous sauver ;
Mon cœur, qui vous perdra, montre bien qu’il vous ayme,
De vous encourager encor contre moy-mesme.

FABIE. Fils.

Puis que vous l’ordonnez ; & bien donc, sauvons nous.

SCENE IV §

FABIE PERE, PAPYRE, COMINE, MARTIAN, FABIE.

FABIE. Pere.

Arrétez, arrétez ; & quoy ? me fuyez-vous ?

PAPYRE.

1205 Nous allons tous au Peuple ; & moy, je vous devance. {p. 71}

MARTIAN.

L’assemblee est fort grande, on est à l’Audience ;
Le Peuple prest de rendre un Arrest solennel
Demande à haute voix le Vainqueur Criminel,
Et que le Dictateur pour la chose commune204,
1210 Daigne en les visitant* honorer la Tribune :
Je viens, pour vous y suivre, & vous accompagner.

FABIE. Pere.

Moy, pour vous dire encor….

PAPYRE.

Et pour ne rien gagner :
Epargnez des discours, que je ne puis entendre.

FABIE Pere.

Epargnez donc mon Fils, épargnez vostre Gendre :
1215 Et pour luy rendre un Juge, un Dictateur plus doux,
Permettez qu’en ce lieu j’appaise son couroux ;
Ayant émeu les flots, j’adoucy la tempéte :
La foudre est dans vos mains, qui gronde sur sa téte ;
Vers le Peuple, au Senat, par tout elle le suit ;
1220 Enfin tous mes efforts, qui font un si grand bruit,
Et tant d’éclairs ne sont à mon cœur qui succombe {p. 72}
Que les avant-coureurs d’un tonnerre qui tombe :
Ah ! que n’en estes-vous armé pour mon trépas !
Ce grand cœur, qui se rend, ne succomberoit pas ;
1225 Je verrois, sans frémir, éclatter ce tonnerre,
Et plustôt que mon cœur trembler toute la terre.
Mais voir un Fils unique, & noble & glorieux,
Reste des Fabiens, qui vaut tous ses Ayeux ,
Qui fit tout mon espoir, qui fait toute ma crainte,
1230 Peri par un supplice, & sa Maison éteinte205 ?
Ah ! c’est un coup du Ciel, comme vous, inhumain,
Et contre qui mon cœur cesse d’estre Romain :
Dedans ce desespoir il se plaint, il soûpire,
Ne connoît plus le Ciel, le Senat, ni Papyre
1235 Et tient pour Ennemis cruels, injurieux,
Papyre, le Senat, & le Ciel, & les Dieux.

PAPYRE.

Et les Dieux, & le Ciel, le Senat, & moy-méme
N’écoutons point la voix d’un desespoir extréme :
Ce sentiment Romain, que vous nommez couroux,
1240 Rien ne peut l’adoucir, ni le Senat, ni vous ;
Le Peuple nous attend, & fera moins encore :
Je vay perdre Fabie, & dans moy je l’adore ;
Et mes sens genereux sont si fort combattus*
Que je puny son crime, admirant ses vertus.
1245 Elles parlent dans moy, leur puissance est bien forte, {p. 73 ; K}
Elle attire mon cœur ; mais Rome enfin l’emporte ;
C’est son interest seul qui combat sous le mien ;
Je vay bien attaquer, mais deffendez vous bien.

FABIE. Fils.

A quoy ce grand combat ? que sert cette deffense ?
1250 Je connoy* que mon sort est en vostre puissance
Que le Peuple ne peut….

MARTIAN.

Le Peuple en fin peut tout.

FABIE. Pere.

Ouy, puis qu’il faut combattre, allons jusques au bout ;
Remuons tout l’état pour le salut d’un homme,
Et que Rome aujourd’huy combatte contre Rome ;
1255 Les services presens pouront bien soûtenir
Un Vainqueur que l’on perd, de peur de l’avenir :
Punir une victoire & certaine, & si grande,
Pour un mal incertain, & que l’on apprehende ?
Rome peut abolir de si timides loix,
1260 Ou du moins adoucir leur rigueur une fois ;
Le fruict qu’elle en attend ne vaut pas l’avantage*
Qu’elle a déjà receu d’un si noble courage ;
C’est avancer sa perte, augmenter son ennuy*
Que de faire perir un homme tel que luy,
1265 Et qui peut rendre à Rome un Monde tributaire ; {p. 74}
Pour ce grand interest les loix doivent se taire.

PAPYRE.

Si pour Rome la loy craint un mal incertain,
Ce bien qu’on luy promet est encore plus vain :
Laissons au Peuple à voir & juger de ces choses :
1270 Quoy que j’ay pû206 moy-méme estre Juge en mes causes,
J’en ay permis l’Appel, pour vous favoriser.

FABIE Pere.

Mais que vous ne pouviez pourtant me refuser ;
Puis que l’un de nos Roys ; c’est Tuelle207, je le nomme ;
Devant tout le Senat, à la face de Rome,
1275 Ceda bien à l’Appel, & montra le pouvoir
Que le Peuple a parfois de juger & de voir ;
Ce Monarque avoit lors une entiere puissance,
Le Peuple moins de droict, luy plus d’independence.

PAPYRE.

Tenez un Dictateur souverain comme luy208.

FABIE. Pere.

1280 Mais Rome n’estoit pas ce qu’est Rome aujourd’huy ;
Elle estoit sous les Roys ; maintenant elle est Reyne,
Elle a sa liberté qui la rend Souveraine.

PAPYRE.

Et cette liberté qu’elle met en nos mains {p. 75}
Nous rend, plus que les Roys, puissants & Souverains :
1285 Il est vray qu’elle est libre à se donner un Maître ;
Elle le fait ; après elle doit le connaître*209 :
Dittes, que peut le Peuple, & qu’a pû le Senat ?
Ma dignité soufroit pour vous cet attentat*210 ;
Et contre mon pouvoir n’estant point de refuge,
1290 Vers le Peuple, au Senat je suis & Maître & Juge ;
Quoy que pour ma décharge, & vôtre allegement*,
Je les fay compagnons dans ce haut Jugement.
Vous n’avez sceu connaître* une si grande grace :
Mais je sçauray tantôt rabbattre cette audace.

MARTIAN.

1295 Voyez…..

PAPYRE.

Rien, Martian, que mes droits absolus :
Je ne vous entends point, & ne les211 connoy plus.
Allons au Peuple, allons ; c’est trop le faire attendre.

FABIE. Fils.

Allons donc à la mort ; rien ne m’en peut deffendre*.

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

PAPYRE, CAMILLE.

PAPYRE.

Non ; toutes ces raisons ne vont qu’à m’offenser ; {p. 76}
1300 Il est perdu, Camille, il n’y faut plus penser :
Le Peuple & le Senat, impuissans l’un & l’autre,
N’ont pas osé l’absoudre ; aussi ce droict est nôtre,
La Dictature en moy treuve sa seureté ;
C’est une souveraine & courte Royauté ;
1305 Je l’ay mise en sa force, & mon cœur l’a portée
En un poinct où jamais elle n’estoit montée :
De ce lieu si superbe212, où vainqueur je la voy,
Elle me rit*, me plaît, elle est digne de moy :
J’ay par un mème coup sauvé ma renommée,
1310 Et l’Ordre souverain, cette ame d’une Armée ;
J’ay maintenu l’Empire, & le commandement.

CAMILLE.

Et vous perdez Fabie en ce chaud* mouvement. {p. 77}

PAPYRE.

Je perds un Criminel ; il vaut mieux qu’il perisse
Que cette autorité, les loix, & la Justice ;
1315 Quoy ? j’aurois veu décheoir par ma facilité*
La Justice, les loix, & cette autorité ?
A ma honte, par moy, durant mon ministere*
Perir la Dictature, un si haut caractere ?
Pour l’honneur de Fabie, & de ses deux combats,
1320 J’aurois veu perdre Rome, & tout l’Empire à bas213 ?
Non ; j’ayme mieux couper ce mal en sa racine :
Observateur des loix & de la discipline,
Je fay pour l’avenir, je voy par le passé
Le chemin que Manlie & Brute214 m’ont tracé.
1325 Par mon propre tourment* pour te rendre obligee*,
Que215 n’est-il mon Parent, ô Rome protegee !
Ah ! Que n’est-il mon Fils, ce Gendre pretendu !
Je t’aurois plus donné, quand j’aurois plus perdu :
Je soufre autant qu’un Pere, & ce grand coup m’étonne*,
1330 Je l’ayme autant qu’un Fils, Rome ; & je te le donne.

CAMILLE.

C’est un don en effect, qu’elle tiendra de vous ;
Elle l’attend, Papyre & nous l’attendons tous :
Chacun fait à Fabie un sort plus favorable, {p. 78}
On l’attend en Vainqueur, & non pas en Coupable :
1335 On le demande tel, tel il nous soit donné,
Puis que le Peuple enfin ne l’a point condamné.

PAPYRE.

Il ne l’a point absous, c’est trop pour le confondre*.

CAMILLE.

Il le garde pourtant.

PAPYRE.

Et c’est pour m’en répondre*:
Pour ne l’irriter pas, je le laisse en ses mains.

CAMILLE.

1340 Vous avez le pouvoir : luy, l’amour des Romains.

PAPYRE.

S’ils l’ayment, ces mutins216 ; ils craindront ma puissance ;
Je laisse à leur orgueil cette ombre217 de licence*,
Et le temps d’aviser s’ils se rendront garants
D’un crime à soûtenir218 par des crimes plus grands :
1345 Ils ne le feront pas ; ce soin est inutile ;
Je suis Maître du Camp, je puis tout dans la Ville ;
Le Peuple, qui me voit animé* pour la loy,
N’osera pas l’enfraindre, & méme contre moy ;
Il connoît mon pouvoir, il connoit mon courage : {p. 79}
1350 Employons l’un & l’autre à ce fameux* ouvrage ;
Dans un juste dessein autant que rigoureux,
Pour leur propre interest, opposons nous contre eux ;
Refusant les Romains montrons que je les ayme,
Et rendons Rome heureuse en dépit d’elle-méme ;
1355 Faisons son propre bien contre ses propres vœux ;
Ne la regardons point, regardons ses Neveux219 ;
Indulgente* à son mal encor qu’elle soûpire,
N’écoutons point sa voix, & gardons luy l’Empire ;
Faisons un bien qui dure, & qu’on treuve aprés nous ;
1360 Perdons un Criminel, pour l’interest de tous.

CAMILLE.

C’est perdre la Valeur, sous les loix opprimée ;
Avec elle il faut donc perdre toute l’Armée,
Qui dans ses interests entre & s’ose méler220 :
Il n’est plus temps de feindre*, & de vous rien221 celer* :
1365 Tout le Camp se mutine, & prend part en ce crime,
Que vous allez punir, qui contre vous l’anime ;
Valere me l’a peint un Camp seditieux*,
Qui… Mais Comine vient ; peut-estre il le sçait mieux.

SCENE II. §

COMINE, PAPYRE, CAMILLE.

COMINE.

Une triste nouvelle à vos yeux me r’ameine : {p. 80}
1370 L’Armée est en revolte, & tous les Chefs en peine :
On y voit le desordre & la sedition,
Legion opposée à l’autre Legion,
Aigle contre Aigle, enfin dans l’émûte222 publique
Homme presque contre homme, & pique contre pique,
1375 Le Camp prest de se battre, ou de se débander* ;
Personne n’obeit, nul n’ose commander ;
Et cette Armée encor chaude & victorieuse,
D’une insolente voix, superbe*, injurieuse,
Menasse, en demandant à Rome, à tous ses Dieux
1380 Pour prix de ses combats son Chef victorieux.

PAPYRE.

Et bien donc, quelle l’ait, finissons la tempéte :
Ils demandent Fabie, envoyons leur sa téte :
Elle les instruira : qu’ils lisent, ces mutins,
Dans sa punition leur crime, & leurs destins :
1385 Ils connoîtront quel est mon bras & leur attente223; {p. 81 ; L}
L’ordre n’ayant rien pû, qu’elle les épouvante.
Mais sans vous oublier, sans punir à demy ;
Vous, que son crime seul a rendu son Amy,
Pour le vôtre & le leur montrant ma foudre préte
1390 Vous leur yrez porter & mon ordre, & sa téte :
C’est vous punir assez par ce commandement ;
Je m’en vay punir l’autre224 ; & partez promtement ;
Sa téte, & vous, ferez ensemble ce voyage.

COMINE.

Ouy, ouy, nous le ferons ; mais non pas ce message225 :
1395 Car pour accompagner la téte du Vainqueur
On doit porter ensemble & ma téte, & mon cœur ;
C’est ainsi qu’un Amy doit accompagner l’autre :
Je feray mon devoir ; j’y vay : faites le vôtre.

PAPYRE.

Fay le donc, insolent ; va, je feray le mien.
1400 Quel orgueil !

CAMILLE.

Il est noble : il part, & ne craint rien.

SCENE III. §

LUCILLE, PAPYRE, PAPYRIE, FLAVIE, CAMILLE.

LUCILLE.

IL faut plustôt tout craindre : à peine je respire. {p. 82}

PAPYRE.

Qu’est-ce encor ? quel mal-heur ?

LUCILLE.

Figurez vous le pire :
Pour tout dire en deux mots ; Craignez tout.

PAPYRIE.

Craignez tout :
Le Peuple est soûlevé.

PAPYRE.

Nous en viendrons à bout ;
1405 Est-ce là ce malheur, ce grand sujet de crainte ?

PAPYRIE.

Pour vostre interest seul nous en soufrons l’attainte* ;
Ce mal-heur vous regarde, & ne nous fait trembler, {p. 83}
Qu’à cause qu’il vous presse* & vous peut acabler*.

LUCILLE.

Déja le Peuple émû226 s’emporte….

PAPYRE.

Ah ! le Rebele* !

LUCILLE.

1410 Contre vous, pour Fabie ; il soûtient sa querelle.

PAPYRE.

Soûtenir un coûpable ? & contre un Dictateur ?
Quel desordre* !

PAPYRIE.

Il en est l’objet, non pas l’auteur :
Le Peuple en le sauvant, de peur qu’il se hazarde*,
Contre luy, contre vous le deffend & le garde,
1415 Et craignant de sa main l’attentat genereux
Luy semble par ses soins, plus que vous, rigoureux :
Dedans sa noble ardeur & le regret de vivre
Il se voit prisonnier, alors qu’on le delivre :
La foule l’environne, & l’emporte à la fois :
1420 On le louë, on vous blâme & vos severes loix ;
Et pour mieux resister contre vous & contre elles {p. 84}
De tous côtez s’assemble un nombre de Rebeles*
Prests de se retirer sur le Mont Aventin227,
Pour conserver* Fabie, ou suivre son destin.

LUCILLE.

1425 Nous-mémes avons veu, presque au sortir du Temple,
Leur extrême fureur, & qui n’a point d’exemple :
Demettons*, disent-ils, ce rude Dictateur
Jaloux de la victoire autant que de l’auteur ;
N’ayant plus d’Ennemis, qu’est-il plus necessaire ?
1430 Deposons* le : On diroit qu’ils sont prests de le faire.

PAPYRE.

Le faire ? on ne le peut ; nous regnons pour six mois.

CAMILLE.

Ne pouvoir vous demettre ? on a chassé les Roys.

PAPYRE.

C’estoit pour228 leur orgueil, le crime, & l’insolence :
Moy, j’affermy l’Empire, & maintiens sa puissance ;
1435 Moy, je puny l’orgueil, le crime, & l’attentat ;
Moy, je soûtiens les loix, qui soûtiennent l’état :
Je craindrois la revolte, & cette violence,
Moy, qui rétably l’ordre & puny l’insolence ?
Qu’il s’assemble, qu’il aille, & couvre l’Aventin ; {p. 85}
1440 J’yray seul m’opposer à ce Peuple mutin :
Je sçay trop ce qu’il faut, dans ce peril extréme,
Faire pour le Pays contre le Pays méme :
J’yray voir violer les loix, & leur serment,
Et de tout l’Aventin faire mon Monument* ;
1445 Plustôt que relâcher* il faudra que j’expire,
Qu’on détruise tout l’ordre, & les loix, & Papyre.

LUCILLE.

O coeur trop obstiné, trop genereux aussi !
Vous nous allez tous perdre en vous perdant ainsi :
Jugez de quels excez les Romains sont capables.

CAMILLE.

1450 Quoy ? pour un Criminel faire mille Coûpables ?
Que voy-je ?

SCENE DERNIERE. §

FABIE PERE, FABIE FILS, PAPYRE, COMINE, MARTIAN, CAMILLE, LUCILLE, PAPYRIE, FLAVIE.

FABIE. Pere.

En229 voicy deux ; le nombre en est moins grand ; {p. 86}
Rome en deffendoit un, & ma main vous le rend :
Plustôt que de la voir tomber dedans ce crime,
Je l’allois égorger ; je vous l’offre en Victime ;
1455 Et prest de l’immoler au nom de Dictateur
J’en viens estre à vos yeux le Sacrificateur.
C’est trop vous disputer une juste puissance ;
Et Rome en sa faveur a trop pris de licence :
En horreur de ce crime, & pour l’en preserver,
1460 J’ayme mieux perdre un Fils, que je pouvois sauver,
Que le voir glorieux, en la voyant Rebelle ;
Non, je n’ay pû soufrir Rome si criminelle
Joindre à son crime noir un crime triomphant ;
Qu’elle soit sans remords ; je seray sans Enfant ;
1465 Mais son sang m’adoptant plustôt toute une Ville, {p. 87}
Je n’en vay perdre qu’un, & j’en sauve cent mille ;
Rome perd ma Famille, & l’augmente aujourd’huy ;
J’offre mon Fils pour elle, elle s’offre pour luy.

MARTIAN.

Elle s’offre en effect, & reconnoit sa faute ;
1470 Elle vous230 rend Fabie au poinct qu’elle vous l’ôte231,
Et remettant en vous sa grace & son appuy
Elle implore pardon & pour elle, & pour luy.

FABIE. Fils.

Comme elle a fait ce crime afin de me deffendre,
Mon sang suffit pour tous, & je le vay répendre ;
1475 Et quand vostre pitié donneroit grace au mien,
Je ne m’en ferois pas moy-méme pour le sien232.

PAPYRE.

Si le crime de Rome a vostre ame enflamée,
Mourez, mourez encor pour celuy de l’Armée :
Le Camp est en revolte, & l’infidelité
1480 A suivi de bien prés vostre temerité :
Voila le second pas contre la Discipline ;
Un exemple a fait l’autre, & Rome se mutine.
Mais vous en répondrez ; & pour les punir tous,
Il ne faut qu’un supplice ; ils soufriront en vous ;
1485 Vostre honteuse mort sera leur infamie, {p. 88}
Punira mon Armée, & Rome vostre Amie ;
Ils verront, ces Soldats, punir leur faction*
Sur l’auteur criminel d’une noble action ;
La honte du supplice en tous lieux publiée
1490 Me rend Maître en mon Camp, & Rome châtiée.

FABIE. Fils.

Je sçauray prevenir* cet infame trépas.

FABIE Pere.

Non, quand233 il n’auroit point ni de cœur, ni de bras ;
Quand mon bras, quand mon cœur se treuveroit si lâche
De soufrir en mon sang cette honteuse tache ;
1495 J’espererois au Ciel, & croirois que les Dieux,
Pour l’enlever là haut, descendroient en ces lieux ;
Ou, si j’espere trop, lanceroient une foudre*,
Pour laisser de ses os une honorable poudre :
Le sang des Fabiens est trop noble & trop beau,
1500 Pour craindre le supplice, & la main d’un Boureau :
On n’en voit point la trace ailleurs qu’à la campagne234 ;
La victoire le suit, ou l’honneur l’accompagne ;
Il ne sçauroit couler si ce n’est noblement,
Pour servir son Pays, dont il est l’ornement ;
1505 Il fut toûjours de Rome un glorieux partage235,
Ou pour la secourir, ou pour son avantage*.
Pour la servir encore en cet évenement, {p. 89 ; M}
Pour empécher son crime & son soûlevement,
Au milieu de Tribuns, dans la place publique
1510 Ce bras n’alloit-il pas tuer mon Fils unique ?
Mon courage l’eust fait, & le doit faire icy :
Pour vous j’ay calmé Rome ; & c’estoit mon soucy*.
Maintenant c’est mon cœur, c’est Rome repentie
Qui donne en sacrifice une si grande hostie236 :
1515 Mais Rome à se punir veut quelque coup nouveau,
Un Sacrificateur, & non pas un Boureau :
Autre que moy ne peut luy rendre cet office* ;
J’ay droict sur la Victime, & sur le Sacrifice ;
Mon bras seul peut verser un sang que j’ay donné ;
1520 Que par luy soit son sort & mon Nom terminé ;
Ma maison par soy-méme est digne de s’éteindre :
Ce coup ne me verra ni pleurer, ni me plaindre ;
Et j’auray pour le moins ce triste reconfort
Que le Nom Fabien par un Fabie est mort :
1525 Pour expier ton crime, & le sien que je louë,
Un Pere tuë un Fils, ô Rome, & te le vouë.
C’en est fait ; il le faut : prononcez* donc l’arrest ;
Et vous verrez bien tôt comme mon bras est prest.

CAMILLE.

Arrétez, inhumain ; quel coup voulez vous faire ?

FABIE. Pere.

1530 Digne237 d’un Fils si noble, & digne d’un tel Pere : {p. 90}
Rome, connoy nos cœurs, voy si l’acte est Romain ;
Il te donne son sang, je te préte ma main.

PAPYRIE.

Pour achever ce coup genereux & barbare,
Si vous versez son sang, que le mien le repare ;
1535 Qu’une Fille* en cet acte entre, & prenne un beau rang ;
Quelle pleure en Romaine, & ses pleurs soient du sang.

FABIE, Pere.

Arrétez ces transports, ô Fille genereuse.

FLAVIE.

Elle ne seroit plus, sans mon adresse heureuse*,
Qui d’un Epoux sauvé luy faisant le rapport
1540 De toutes deux au Temple a détourné la mort.

LUCILLE.

Quoy ? pourois-je avoir moins de vertu que ma Fille ?
Verrez-vous, sans pitié, perir vôtre Famille ?
Pere & Mary cruel !

PAPYRE.

Dictateur mal-heureux,
Qu’empèche la Vertu d’oüir ces genereux !
1545 Helas ! avant le coup ce mesme coup me blesse238. {p. 91}
Mais quel helas ? arriere amour, pitié, foiblesse :
Rome, que doy-je faire ? ô Rome, qu’as-tu faict ?
C’est trop punir. C’est trop retarder cet effect ;
N’écoutons plus amour, ni pitié, ni tendresses :
1550 Je vous entends, ô loix ; vous serez les Maîtresses.

MARTIAN.

Rome seule doit l’estre ; elle implore pour tous ;
Et c’est pour triompher qu’on la voit à genoux239:
Vous tenez à vos pieds cette noble Arrogante ;
C’est la premiere fois qu’on la voit suppliante,
1555 Elle, qui peut marcher sur la téte des Roys,
Elle enfin qui les fait est au dessus des loix.

PAPYRE.

A ces termes si hauts, aprês tant de furie,
On voit bien, Martian, que c’est Rome qui prie.
Levez vous, ses Tribuns, & ne confondez point
1560 Son Maître, & son Enfant, de la voir à ce poinct240 ;
Dans ces devoirs honteux humble à mes pieds reduite
Ma vertu la regarde, & n’en est point seduite ;
Cet êtat trop indigne & d’elle & de ces lieux
Ne domte point mon cœur ; mais il blesse mes yeux.
1565 Voyez voyez, Tribuns, où vous l’avez jettée,
Où vous la descendez, où vous l’aviez montée ;
Regardez son orgueil, & son abbaissement ; {p. 92}
Comme elle m’a traité ; comme elle se dement* :
Mais regardez plustôt ce qu’elle me demande,
1570 Et quel fruict mal-heureux il faut qu’elle en attende.

MARTIAN.

Rome prefere un homme à ce grand interest,
Et demande un Heros, tout criminel qu’il est ;
Elle vous en veut estre à jamais obligée ;
Et retombe à vos pieds, cette grande Affligée* :
1575 Pouvez-vous refuser à Rome un seul Romain ?
Elle prie, & jamais ne doit prier en vain.

PAPYRE.

C’en est faict ; sa priere a ma force abbatuë.
Et bien tu m’as fléchi, Rome, & je t’ay vaincuë ;
Voy ton Victorieux : Mais non, ce n’est pas moy ;
1580 C’est l’Ordre souverain, c’est l’Empire, & la Loy.
Fabie est convaincu241 ; tu veux qu’on luy pardonne :
Tout Criminel qu’il est, prens le ; je te le donne ;
Je le donne aux Tribuns, dont l’importunité
L’emporte par priere, & non d’autorité :
1585 Un important exemple eust fait voir ma puissance ;
Un exemple plus doux montrera ma clemence.
Vy doncque, vy Fabie, en ce point plus heureux
Que242 le Peuple Romain, de ton crime amoureux,
Contre ses propres loix a deffendu ta gloire : {p. 93}
1590 Cette insigne faveur vaut plus que ta victoire.

FABIE. Fils.

Et vous la ferez croître encore de moitié,
Si je r’entre en ce cœur & dans vôtre amitié.

PAPYRE.

Quoi qu’ait fait mon devoir, quoi qu’ait fait vôtre audace
L’amitié vous gardoit en mon cœur mesme place ;
1595 Avec elle sans feinte il vous a combattu ;
J’aymois, & poursuivois un Gendre, & sa vertu ;
Et vostre crime est tel, qu’en mon rang vôtre Pere
Armé contre son Fils n’auroit osé moins faire.

FABIE. Pere.

Ouy, je l’aurois perdu ; vous luy fûtes trop doux :
1600 Et je ne le tiens* plus que de Rome, & de vous :
Quand243 la mort me l’ôtoit, vous daignez me le rendre ;
Vous me l’avez donné.

PAPYRE.

Mais c’est pour le reprendre :
Soufrez qu’avecque vous je puisse partager
Un Fils si glorieux après un tel danger ;
1605 Et pour joindre d’amour l’une & l’autre Famille ;
Voicy mon Fils, Fabie244 ; & voila vostre Fille.

FABIE. Fils.

Quel charme* à mes esprits ! ô doux ravissement ! {p. 94}

LUCILLE. luy presentant sa Fille.

Vous deviez l’acquerir un peu plus seureument.

FABIE Fils.

Pour un si noble prix doit-on conter la peine245 ?

PAPYRIE.

1610 Ce prix vous estoit dû ; ma mort estoit certaine ;
Je devois estre à vous ou vivant ou mourant,
Faire mon sort du vostre en un peril si grand :
Un plus heureux succez a mon amour suivie ;
J’estois vostre en la mort, je suis vostre en la vie.

FABIE. Fils.

1615 Et vous serez par tout maîtresse de mon sort :
O le naufrage* heureux*, qui treuve un si beau port !

FABIE Pere.

Allons par leur hymen achever cette joye.

PAPYRE.

Non ; le Camp revolté veut que je le revoye.
Comine, allez devant, annoncer mon retour246. {p. 95}

FABIE. Fils.

1620 Moy plustôt….

PAPYRE.

Demeurez ; je veux avoir mon tour ;
Vous ne combattrez point ; tout ce qui reste à faire
Est peu pour mon triomphe, & m’est trop necessaire247 :
Dans Rome joüissez du fruict de vos combats ;
Soufrez qu’un Dictateur marche dessus vos pas ;
1625 Attendez mon retour, comme vostre hymenée.
Aprés, chargez d’honneurs, la guerre terminée,
Un méme jour verra triompher deux Guerriers,
L’un couronné de myrthe, & l’autre de lauriers248.

FIN.

Glossaire §

Sauf indications spécifiques, les définitions de ce glossaire sont extraites du Dictionnaire universel d’Antoine Furetière (1690)

R. = Dictionnaire français de Richelet, 1680

Ac. = Dictionnaire de l’Académie française, 1694

L. = Dictionnaire de la langue française de Littré, 1872

C. = Dictionnaire du français classique de Cayrou, 1923

D. = Dictionnaire du français classique de Dubois, Lagane &Lerond, 1988

À
Est le plus souvent adverbe (temps, lieu) & se joint à presque tous les mots de la langue et aux infinitifs des verbes pour faire des phrases adverbiales qui tiennent de leurs significations & de leurs manières. Ex.: un maître à écrire, on fait à savoir
V. 105
Accabler
Faire tomber une chose pesante sur une autre, qui l’oblige à succomber sous son poids excessif.
V. 994 ; 1408
Affligé (être)
Souffrir quelque peine, chagrin ou douleur.
V. 1574
Allarmes
Appréhensions bien ou mal fondées.
V. 386
Allégement
Il signifie la même chose qu’allégeance mais son usage est plus ordinaire & plus étendu. Allégeance : soulagement d’un mal.
V. 1291
Animer
Exciter à la colère, à la vengeance, au combat, à des entreprises.
V. 447 ; 631 ; 1347
Arrêter
Convenir des conditions, conclure après quelque délibération, soit en soi-même, soit en compagnie.
V. 960
Assiette
Etat, disposition de l’esprit. (L.)
Préface p. V
Atteinte
Action, parole par laquelle on atteint, on frappe & on blesse ; au figuré, blessure morale.
V. 1406
Attentat
Outrage ou violence faite à quelqu’un. En termes de Palais, ce qui est fait contre l’autorité des supérieurs & de leur juridiction.
V. 501 ; 1288
Avantage
Se dit de la victoire & de ce qui sert à l’obtenir.
V. 1123 ; 1261 ; 1506
Balancer
Se dit figurément de l’examen qu’on fait dans son esprit des raisons qui le tiennent en suspens & qui le font incliner de part & d’autre (Furetière). Rendre incertain, faire hésiter (C.).
V. 795 ; 1190 ; 1193
Barbare
Cruel, impitoyable.
V. 670
Carrière
Figurément, cours de la vie, fonction où on la passe.
V. 717
Celer
Tenir quelque chose cachée et secrète, dissimuler, taire.
V. 1364
Charge
Dignité, office qui donne à quelqu’un pouvoir & autorité sur quelqu’un d’autre.
V. 974
Charmes
Agréments, ce qui nous plaît extraordinairement, nous ravit en admiration.
V. 602 ; 1607
Chaud
Se dit en morale des prompts & violents mouvements que causent les passions de l’esprit ou le cœur des hommes.
V. 1312
Combattre
Consulter en soi-même le meilleur parti à prendre. « Avoir l’esprit combattu » : agité de diverses pensées.
V. 1243
Compliment
Civilité ou honnêteté qu’on fait à autrui, soit en paroles, soit en actions.
V. 192
Confondre
Se dit de ceux qu’on surprend en quelque action honteuse qui les fait rougir (Furetiere), de ce qui humilie quelqu’un, le couvre de honte, le convainc d’erreur, le met dans l’impossibilité de répondre (C.)
V. 917 ; 1337
Connaître
Savoir, pénétrer jusqu’au fond des choses.
V. 1250
Découvrir, faire voir qui on est. Reconnaître.
V. 30 ; 32 ; 38 ; 40 ; 1286
Pouvoir de juger
V. 1293
Conserver
Avoir soin d’une chose pour empêcher qu’elle ne se perde (Furetiere)
V. 519 ; 1424
Continuer d’être tel ou tel (L.).
V. 9
De
Au XVIIe siècle, cette préposition tend à remplacer toutes les autres & s’emploie notamment au sens de à, en particulier devant infinitif complément (C.). Ex :[Il] commenceoit de craindre
V. 297
Débander (se)
Se dit des soldats & signifie quitter le gros de la troupe, se séparer.
V. 1375
Décevoir
Tromper adroitement
V. 1006.
Décevant
Propre à tromper.
V. 619
Déduire
Raconter quelque fait particulier ou histoire par le menu.
V. 170 ; 267
Défendre
Parer, garantir.
V. 1298
Démentir
Manquer de persévérance (Furetiere). Contredire par ses actes présents ses actes passés (C.)
V. 812 ; 1568
Démettre
Destituer, ôter d’une charge.
V. 1427
Déplaire
Donner du chagrin, irriter. (L.)
V. 318 ; 332
Déposer
Signifie aussi destituer quelqu’un d’une dignité, charge, d’un emploi.
V. 1430
Désordre
Confusion (Furetiere). Trouble, embarras, égarement d’esprit (Ac.).
V. 396 ; 1412
Détenu
Etre attaché, retenu quelque part.
V. 39
Dignité
Magistrature, prélature, emploi ou office considérable
Préface p. IV
Disputer
Contester, entrer en concurrence, se battre pour acquérir ou maintenir quelque chose.
V. 582 ; 804
Effet
Ce qui est produit, ce qui résulte de l’opération des causes agissantes.
V. 219
Enflammer
En termes de morale, exciter, échauffer. Emouvoir les passions & surtout l’amour & la colère.
V. 462
Ennui
Douleur odieuse, tourment insupportable, violent désespoir. (C.)
V. 644 ; 868 ; 1263
Entreprendre
En bonne part, se charger d’une chose, la prendre en main en vue de la faire réussir
V. 414
Faire quelque ouvrage qui appartient à quelque autre métier [que le sien] (Furetiere), empiéter sur le travail, le pouvoir de quelqu’un d’autre.
V. 741
Envie
Chagrin de voir les bonnes qualités ou la prospérité de quelqu’un.
V. 214
Épouvantable
Terrible, qui surprend, qui fait peur, qui donne de l’admiration.
V. 715
Étonner
Causer à l’âme de l’émotion, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte.
V. 1329
Étonnant
Qui surprend, donne de l’admiration par sa rareté, nouveauté ou incompréhensibilité. (Furetiere) terrifiant, épouvantable (C.)
V. 387
Étrange
Ce qui est surprenant, rare, extraordinaire.
V. 653
Excès
Grande quantité d’une chose, violence extraordinaire d’un sentiment (C.)
V. 375
Fâcher
Choquer, offenser quelqu’un, lui donner un sujet de chagrin ou de colère.
V. 808
Facilité
À le sens de faiblesse, simplicité, mollesse (Furetiere) mais aussi indulgence (C.). « Se dit en mauvaise part d’une personne qui n’est pas ferme aux choses où il faut être mais qui se laisse aller trop aisément. » (Ac.)
V. 1315
Faction
Parti qu’on forme dans un Etat pour troubler le repos public.
V. 1487
Fameux
Qui est en vogue, en réputation, bonne ou mauvaise.
V. 241 ; 1350
Faveur
Grâce qu’on fait à quelqu’un, bienfait. Equité, adoucissement des lois (opposé à « rigueur »), surtout dans le domaine de la Justice. Bienveillance d’un puissant, crédit qu’on a sur son esprit.
V. 455
Approbation, affection, estime.
Feindre
Cacher
V. 99 ; 319
Tromper par l’apparence, faire semblant.
V. 1364
Fille
Celle qui n’a point été mariée.
V. 1535
Flatter
Caresser les sens ou l’esprit, charmer, séduire. Se dit par extension de tout ce qui agrée à une personne, lui fait plaisir, lui donne de l’espoir l’encourage. Se dit en particulier de tout ce qui adoucit une peine, apaise un chagrin.
V. 397
Foi
Serment, parole donnée de faire quelque chose & qu’on promet d’exécuter.
V. 771 ; 1006
Fondre
Se jeter avec impétuosité sur quelque chose.
V. 342
Foudre
Au masculin : au sens figuré, colère de Dieu ou des Rois.
V. 508 ; 1081
Au féminin : « une foudre » a le sens habituel de « la foudre », l’élément physique.
V. 1497
Funeste
Malheureux, sinistre, qui porte la calamité & la désolation avec soi.
V. 605
Fureur
Démence, emportement violent causé par un dérèglement de l’esprit & de la raison. Se dit aussi de toutes les passions qui nous font agir avec de violents emportements, des transports de l’âme, des enthousiasmes qui la mettent hors de son assiette ordinaire.
V. 471 ; 790 ; 988
Furie
Passion violente de l’âme qui la transporte, qui outre sa colère. Se dit aussi de tout ce qui se fait avec ardeur, promptitude, courage, impétuosité.
V. 253
Généreux
Qui a l’âme grande & noble et préfère l’honneur à tout intérêt.
V. 635 ; 671 ; 835 ; 1001
Brave, vaillant, courageux.
V. 803.
Haut
Se dit de tout ce qui a quelque degré de grandeur, d’excellence.
V. 505
Hazarder
Risquer, faire des imprudences (Furetière). Exposer au hasard, courir le risque (C.).
V. 7 ; 702 ; 1413
Heureux
Chanceux, à qui le hasard est favorable. Se dit de ce qu’on croit être cause de quelque bonheur, de quelque avantage.
V. 730 ; 1538 ; 1616
Illustrer
Rendre une chose illustre, c’est-à-dire élevée au-dessus des autres par son mérite, sa vertu, sa noblesse, son excellence.
V. 949
Imprudence
Manque de précaution, de délibération, de prévision des conséquences de quelque chose.
V. 753
Indulgent
Bon, facile, qui use d’indulgence, pardonne aisément.
V. 1357
Infracteur
Celui qui enfreint, qui rompt un traité, une loi.
V. 1111
Injurieux
Ce qui fait affront, injure à quelqu’un.
Préface p. VI, v. 400
Insolent
Qui parle, agit, avec imprudence, effronterie, manque de respect
V. 675
Interdire
Se dit de ceux qui se troublent, s’étonnent & ne sauraient parler raisonnablement. Ex : rester interdit devant le juge.
V. 791
Langueur
Tristesses, afflictions ou passions violentes qui nous privent de joie ou de santé.
V. 2 ;  367
Léger
En choses morales, ce qui n’est pas solide, considérable, sans poids ni autorité.
V. 738
Libéral
Qui donne avec raison & jugement, en sorte qu’il ne soit ni prodigue ni avare.
Préface p. III
Licence
Congé, permission d’un supérieur. Se dit aussi de l’abus de ces permissions, de la hardiesse ou de la liberté qu’on prend soi-même
V. 454 ; 1342
Signifie aussi désordre, dérèglement des actions, des mœurs, libertinage.
V. 710
Lier
Brider, obliger quelqu’un à certaines conditions en sorte qu’on s’en puisse défendre.
V. 760
Lieu
Espace dans lequel un corps est placé. Se dit aussi des places & rang d’honneur qui sont établis dans la République ou l’opinion des hommes.
V. 103
Maintenir
En choses morales, donner secours & protection.
V. 631
Malice
Inclination qu’on a à faire le mal & des actions nuisibles à quelqu’un
Préface l. 53
Qualité mauvaise qui se trouve en quelque chose morale.
V. 937
Malin
Enclin à faire du mal. Se dit des choses inanimées nuisibles, des passions & mouvements du cœur.
V. 609
Milice
Terme collectif qui se dit des gens de guerre, de ceux qui font profession des armes. Se dit quelque fois de l’art militaire, de la discipline des troupes.
V. 50
Ministère
Possession, charge ou emploi où l’on rend service à Dieu, au public ou à quelque particulier. Se dit aussi du gouvernement de l’Etat sous l’autorité souveraine.
V. 1317
Monument
En poésie, signifie le tombeau.
V. 1444
Mouvement
Se dit des différentes impulsions, passions, ou affections de l’âme. (Ac.)
V. 251 ; 1004
Naufrage
Se dit figurément d’un débris de fortune, d’un renversement d’affaires.
V. 1616
Nœud
Se dit figurément en choses morales en parlant des liaisons qui attachent ensemble les personnes.
V. 1174
Obliger
Lier, enchaîner par un serment, un service… Indique une pression morale mais exercée par persuasion, promesse, aussi bien que par force ou menace. (C.)
V. 521 ; 1017 ; 1325
Office
Secours ou devoir réciproque de la vie civile (Furetiere). Service qu’on fait, qu’on rend à quelqu’un (Ac.).
V. 1517
Orgueil
En bonne part, sentiment noble, élevé, qui inspire une juste confiance en son propre mérite.
V. 356
Parti
Puissance opposée à une autre.
V. 811
Partie
En termes de Palais, se dit de tous les plaideurs (demandeurs & défenseurs).
V. 531
Passage
Changement d’état.
V. 395
Passer jusqu’à
En arriver à, aller jusqu’à (idée d’une limite franchie). (C.)
V. 729
Perdre
Détruire, ruiner quelqu’un.
V. 1038
Plaindre
Avoir de la compassion, de la douleur de la misère d’autrui.
V. 1
Pointe
En termes de guerre, se dit des corps les plus avancés, soir en la marche, soit en l’attaque. Se dit aussi d’un dessein qu’on a fait, d’une résolution constante.
V. 269
Pompeuse
Qui se fait avec pompe & magnificence ; peut se dire figurément en morale. (Furetiere) Sans aucune nuance péjorative, triomphale, grandiose, majestueuse, glorieuse, éclatante. (C.)
V. 366
Poursuivre
Courir après quelqu’un pour l’attaquer & lui nuire. Faire des procédures en Justice.
V. 641
Presser
Poursuivre vivement (Furetiere). Serrer de près, exercer une pression physique ou morale (C.).
V. 237 ; 1408
Prétendre
Aspirer à quelque chose, avoir espérance de l’obtenir (Furetiere). Demander une chose à laquelle on croit avoir droit, réclamer, revendiquer. Se dit avec un complément de personne en parlant d’une femme qu’on recherche en mariage (C.).
V. 646
Prévenir
Etre le premier à faire quelque chose, gagner les devants. Se saisir le premier d’une affaire. Remédier aux maux qu’on a prévus, les empêcher, s’en garantir.
V. 558 ; 921 ; 1015 ; 1491
Prononcer
Décider avec autorité.
V. 1527
Publier
Rendre une chose publique. Publier un secret : le révéler.
V. 211 ; 759
Quitter
Relâcher, changer de dessein. Abandonner quelque chose.
V. 648
Race
Lignée, génération continuée de père en fils.
V. 776
Rappeler
Appeler une seconde fois, faire revenir celui qui s’en va.
V. 689
Rebelle
Qui se révolte contre son souverain, résiste à ses supérieurs, ne veut pas obéir aux lois.
V. 1409 ; 1422
Recommendable
Qui mérite d’être estimé & considéré pour ses bonnes qualités.
Préface p. IV
Rejeton
Nouveau bois que jette un arbre, ce qu’une plante pousse de nouveau de sa racine. Se dit figurément en choses morales.
V. 95
Relâcher
Se modérer, devenir moins violent. S’affaiblir, céder, se laisser aller, rabattre de sa sévérité, de sa rigueur.
V. 1445
Remettre
Reposer, tranquilliser, apaiser, calmer (C.)
V. 338
Remords
Ne se dit que du reproche que la conscience fait à un criminel, qui l’oblige à se repentir de son crime, qui lui en fait appréhender la punition.
V. 835
Renommer
Rendre célèbre, mettre en réputation, bonne ou mauvaise.
V. 953
Renouveller
Renaître, paraître de nouveau.
V. 137
Répondre
Satisfaire, payer de retour (D.)
V. 712
Ressortir, reconnaître une justice supérieure (les rois ne répondent de leurs actes qu’à Dieu seul). Etre caution, avoir en sa garde (sa tête en répond)
V. 1338
Résigner
S’abandonner à la volonté ou à la direction d’autruy.
V. 370
Résoudre
Conclure après avoir délibéré.
V. 1193
Rire
Se dit figurément des choses inanimées et en morale, en parlant de ce qui plaît, est agréable.
V. 1308
Séditieux
Qui émeut le peuple contre l’autorité légitime, perturbateur du repos public.
V. 1367
Souci
Chagrin, inquiétude d’esprit
V. 123 ; 1512
Souffrir
Supporter patiemment, sans révolte, tolérer. Supporter, subir, endurer. (C.)
V. 802
Sublime
Qui est au premier rang, qui est élevé par-dessus les autres.
V. 130
Succéder
Réussir (Furetiere). Arriver, advenir, aboutir, en parlant de succès, bons ou mauvais (C.).
V. 1056
Succès
Issue d’une affaire, se dit en bonne & mauvaise part.
V. 45 ; 1118
Superbe
Vain, orgueilleux, qui a de la présomption, une trop bonne opinion de soi-même.
V. 400 ; 1378
Se dit aussi de ce qui marque la magnificence, la somptuosité
V. 29 ; 37
Support
Ce qui soutient quelque chose, ce sur quoi elle pèse. Ce qui donne de l’appui, du secours, de la protection.
V. 996
Surmonter
En choses morales, vaincre, avoir l’avantage, surpasser.
V. 449
Témoigner
S’ouvrir, faire connaître son sentiment.
V. 298 ; 1000
Tendre
Se dit de ce qui est délicat, faible, qui a peu de résistance, qui est sensible.
V. 1013
Tenir
On le dit des pensées, opinions. Ex. : je tiens cela pour fait.
V. 436 ; 462
Posséder une chose, en disposer par la grâce et le bienfait d’autrui.
V. 1600
Tenter
Eprouver la fidélité de quelqu’un ; ex : Dieu tenta Abraham. Exciter, induire quelqu’un à faire du mal. On dit figurément « il ne faut pas tenter Dieu » pour signifier ne pas lui demander de faire à tous moments des choses miraculeuses.
V. 690
Tirer raison
Obtenir avantage sur quelqu’un (ou par la justice, ou par la force).
V. 564
Tourment
Douleur violente que souffre le corps, et figurément, peines & chagrins qu’on se donne à soi-même, ou les uns les autres.
V. 1325
Trait
Flèche, arme qu’on lance.
Préface p. V ; v. 234
Transport
Trouble ou agitation de l’âme par la violence des passions.
V. 371
Travaux
Se dit au pluriel des actions, de la vie d’une personne & particulièrement des gens héroïques. (Les travaux d’Hercule).
V. 198
Triste
Affligé par quelque perte ou accident qui lui est arrivé, ou qui est d’un tempérament sombre & mélancolique.
V. 339
Vaillance
Grandeur de courage, valeur, hardiesse.
V. 1154
Vain
Glorieux, superbe, qui a bonne opinion de soi-même. (Furetiere)
V. 449
Sens courant depuis le XIVe siècle : Qui est dépourvu d’efficacité, reste sans effet : inefficace, infructueux, inutile (Robert)
V. 227
Vigueur
Force du corps ou de l’âme.
V. 879
Visiter
Rendre visite, faire une visite.
V. 1210

Annexe : Tableau de la présence scénique des personnages §

Les nombres qui figurent dans les cases correspondent à la quantité de vers prononcés par les personnages. Quand ils sont présents mais muets, la case est occupée par une croix. La ligne intitulée « rang » indique le classement des personnages par ordre décroissant de volume de parole prononcé.

Papyre Fabie Papyrie Lucille Camille Flavie Fabie Père Comine Martian Garde
I, 1 20 50.5 94.5
I, 2 X 2 20.5 1.5
I, 3 8 13.5 12.5 106
I, 4 1.5 1 1.5 3 X
I, 5 39.5 8.5
II, 1 62 25
II, 2 44.5 X 6 14.5
II, 3 18 4 11.5 2 14.5
II, 4 35.5 48.5 4
III, 1 46 5 16.5
III, 2 33 8 7 1 X
III, 3 23 42 7 2.5 1
III, 4 9.5 17 5 78 2.5
IV, 1 27 23
IV, 2 21.5 10.5 6
IV, 3 65 72
IV, 4 35.5 3.5 49.5 X 6.5
V, 1 53.5 16.5
V, 2 14 1 17
V, 3 18 17 13.5 2 X
V, 4 70 12 9 3.5 1 3 63.5 X 16
total 367 244.5 266 172 195.5 41.5 191 126.5 22.5 1.5
rang 1 3 2 6 4 8 5 7 9 10

Bibliographie §

Nota : quand le lieu d’édition est Paris, il n’est pas précisé. Certains autres ouvrages, consultés ponctuellement, ne figurent pas dans cette bibliographie et sont mentionnés en note au cours de l’étude.

Textes des XVIIe et XVIIIe siècles §

Chappuzeau Samuel, Le Théâtre français, René Guignard, 1674.
Gillet de la Tessonerie, L’Art de régner, Toussainct Quinet, 1645.
Gillet de la Tessonerie, Le Triomphe des 5 Passions, Toussainct Quinet, 1642.
La Vallière, De La Baume Le Blanc Louis-César (duc de), Bibliothèque du théâtre françois depuis son origine, t. II, Dresde, Michel Groell, 1768.
Parfaict Claude & François, Dictionnaires des théâtres de Paris, t. III et IV, Lambert, 1756.
Parfaict Claude & François, Histoire du théâtre françois depuis son origine jusqu’à présent, t. VI, P. G. Le Mercier et Saillant, 1746.

Outils de travail §

Dictionnaires §

Dictionnaire de l’Antiquité, sous la direction de M. C. Howatson, Paris, Robert Laffont (coll. « Bouquins »), 1993 [1re éd. Oxford University Press, 1989].
Académie Française, Dictionnaire, J.-B. Coignard, 1694.
Cayrou Gaston, Dictionnaire du français classique, la langue du XVIIe siècle, Paris, Le Livre de Poche, 2000 [1re éd. Didier, 1923].
De Beaumarchais Jean-Pierre, Couty Daniel, Rey Alain, Dictionnaire des littératures de langue française (4 tomes), Paris, Bordas, 1998 [1re éd. 1984].
Dubois J., Lagane R., Lerond A., Dictionnaire du français classique, le XVIIe siècle, Paris, Larousse, 1992 [1re éd. 1988].
Furetière Antoine, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers ; rééd. Paris, SNL-Le Robert, 1978 (3 tomes).
Moreri Louis, Le Grand Dictionnaire historique, nouvelle édition de 1759, Genève, Slatkine Reprints, 1995.
Mourre Michel, Le Petit Mourre, Dictionnaire de l’Histoire, Paris, Bordas, 1990.
Richelet P., Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, Genève, J.-H. Widerhold, 1680.

Ouvrages de syntaxe §

Haase A., Syntaxe française du XVIIe siècle, nouvelle édition traduite et remaniée par M. Obert, Delagrave, 7e éd. de 1969 [1re éd. 1935].
Sancier-Château Anne, Introduction à la langue du XVIIe siècle, t. 1 (vocabulaire) et 2 (syntaxe), Paris, Nathan université (coll. « 128 »), 1993.
Spillebout Gabriel, Grammaire de la langue française du XVIIe siècle, Paris, Picard, 1985.

Textes critiques §

Bibliographies §

Cioranescu Alexandre, Bibliographie de la Littérature française du dix-septième siècle, t. II, Paris, Éditions du CNRS, 1965, p. 1365.
Klapp Otto, puis Klapp-Lehrmann Astrid, Bibliographie der Französischen Literatur-Wissenschaft, Francfort-sur-le-Main, Vittorio Klostermann, années 1956 à 2002.
Lachèvre F., Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés dans les dernières années du XVIe et pendant le XVIIe siècle, Librairie Henri Leclerc, 1901-1922.

Ouvrages généraux sur le théâtre et la tragédie §

Bénichou Paul, Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, 1998 [1re éd. 1948].
Delmas Christian, La Tragédie de l’âge classique, Paris, Seuil, 1994.
Forestier Georges, Essai de génétique théâtrale, Corneille à l’œuvre, Paris, Klincksieck esthétique, 1996.
Forestier Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques. Éléments de rhétorique et de poétique du XVIIe siècle, Paris, Nathan (coll. « 128 »), 2000 [1re éd. 1993].
Lancaster Henri Carrington, A History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, t. II, The period of Corneille (2 vol.), Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1929-1942.
Larthomas Pierre, Le Langage dramatique, sa nature, ses procédés, Paris, PUF, 1995 [1re éd. Armand Colin 1972].
Louvat Bénédicte, La Poétique de la tragédie classique, Paris, SEDES, 1997.
Scherer Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, nouvelle édition de 2001 [1re éd. 1950].
Truchet Jacques, La Tragédie classique en France, Paris, PUF, 1997 [1re éd. 1975].
Ubersfeld Anne, Lire le théâtre I, nouvelle édition revue, Paris, Belin, 1996 [1re éd. Éditions Sociales, 1977].

Ouvrages apportant des éléments plus précis pour l’étude de Mareschal, son époque et son œuvre §

Adam Antoine, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Paris, Domat, 1948 (tome 1) et 1951 (tome 2).
Chardon Henri, Nouveaux documents sur la vie de Molière, Monsieur de Modène, ses deux femmes et Madeleine Béjart, Alphonse Picard, 1886. (§ X p. 186-200 : « la formation de la troupe des comédiens du duc d’épernon »).
Deierkauf-Holsboer Sophie Wilma, Histoire de la mise en scène dans le théâtre français à Paris, de 1600 à 1673, Paris, Nizet, 1960.
Dotoli Giovanni, Temps de préfaces, le débat théâtral en France de Hardy à la querelle du Cid, Paris, Klincksieck, 1996.
Duchêne Roger, Molière, Paris, Fayard, 1998.
Durel Lionel-Charles, L’Œuvre d’André Mareschal, auteur dramatique, poète et romancier de la période de Louis XIII, Baltimore, Johns Hopkins studies, XXIII, 1932 (thèse).
Forestier Georges, « De la modernité anti-classique au classicisme moderne. Le modèle théâtral (1628-1634) », Littératures classiques, nº 19, 1993, p. 87-128.
Forestier Georges, « Théorie et pratique de l’histoire dans la tragédie classique », Littératures classiques, nº 11, 1989, p. 95-107.
Mareschal André, La Cour bergère ou L’Arcadie de Messire Philippes Sidney, édition critique avec introduction et notes par Lucette Desvignes, Institut d’étude de la Renaissance et de l’Âge classique, Publications de l’Université de Saint-Etienne (2 tomes), 1981.
Mareschal André, Le Jugement équitable de Charles le Hardy, dernier Duc de Bourgogne, texte établi, présenté et annoté par Christine Griselhouber, STFM, 1995.
Michaut G., La Jeunesse de Molière, Paris, Hachette, 1922.
Oyie Ndzie Polycarpe, « Auguste et l’héroïsme cornélien : de la "magnitudo animi" à la "magnanimitas" », dans Pierre Corneille, Actes du colloque de Rouen de 1984, Paris, PUF, 1985, p. 451-463.