LE MARTYRE DE SAINTE CATHERINE

Tragedie en Prose

DEDIEE A MADAME LA CHANCELLIERE

Par Monsieur DE LA SERRE
A PARIS,
Chez ANTOINE DE SOMMAVILLE, a l’escu de France,
dans la Salle des Merciers
ET AUGUSTIN COURBE', Libraire & Imprimeur de Monseigneur Frere du Roy, à la Palme, en la mesme Salle.
M.DC.XXXXIII
Avec Approbation, & Privilege du Roy.
Édition critique établie par Judith Fischer dans le cadre d'un mémoire de maîtrise de l'Université Paris-Sorbonne sous la direction de Georges Forestier (2001)

Introduction §

Issu des mystères du Moyen Âge, le genre de la tragédie chrétienne a vécu pendant une courte période s’étalant sur la première moitié du XVIIe siècle. Son âge d’or a été la décennie des années 1640, durant laquelle il a connu une certaine vogue auprès du public. Pourtant, le regard que la critique moderne lui porte est généralement assez dédaigneux, le considérant comme un genre en échec. Malgré une production abondante, la plupart de ces oeuvres ont sombré dans l’oubli. La postérité a retenu essentiellement Polyeucte, ainsi que l’autre tragédie chrétienne de Corneille, Théodore, vierge et martyre, et Le Véritable saint Genest du "quatrième grand", Rotrou. Mais ces trois pièces sont considérées comme des chefs-d’œuvre faisant exception par rapport à un ensemble médiocre. A la différence des tragédies bibliques, qui s’inspirent de l’Ancien Testament, et que l’on trouve en plus grand nombre, depuis l’Abraham sacrifiant de Théodore de Bèze, jusqu’aux deux dernières tragédies de Racine, Esther et Athalie, les tragédies chrétiennes continuent d’être considérées comme des productions mineures.

Les deux tragédies chrétiennes de Jean Puget de La Serre, lui-même complètement inconnu aujourd’hui, appartiennent à cette masse d’ouvrages oubliés. Si la première, Thomas Morus ou le Triomphe de la Foy et de la Constance, commence à faire l’objet de quelques rares études, la seconde que nous tentons ici de redécouvrir, est restée dans l’ombre jusqu’à nos jours. Elle s’intitule le Martyre de sainte Catherine et a été éditée en 1642.

L'oeuvre §

L'auteur §

Né à Toulouse, vraisemblablement en 1593, Jean Puget de La Serre a assez vite gagné Paris. Il vit au début assez misérablement de ses ouvrages jusqu’au succès du Secrétaire de la Cour, édité pour la première fois en 1625. Grâce à la protection du duc d’Epernon, il devient quelques années plus tard historiographe de France. Il écrit alors une quantité considérable d’œuvres de tous genres en plus des traités historiques: manuels de piété, roman, lettres... Il voyage également, en Lorraine, dans les Pays-Bas espagnols mais surtout il suit la Reine-Mère dans son voyage en Angleterre en 1638. C'est à son retour qu’il va écrire cinq des sept pièces de théâtre qu’il a composées dans sa vie, et parmi elles, deux tragédies chrétiennes. La première est Thomas Morus ou le Triomphe de la Foy et de la Constance, vraisemblablement jouée en 1640 et publiée en 1642, la deuxième, Le Martyre de Sainte Catherine.

La décision d’écrire pour le théâtre est très certainement due à l’influence du Cardinal de Richelieu, dont on connaît l’intérêt pour les spectacles et qui a assuré à La Serre une position confortable, en le logeant au Palais-Cardinal. Cependant, il n’est pas impossible que, comme l’avance Jane Conroy1, que Thomas Morus soit une commande de Richelieu. Quoi qu’il en soit, la pièce, racontant l’histoire d’un homme d’Etat choisissant la fidélité à sa foi plutôt que la soumission à son roi était propre à susciter l’intérêt et la bienveillance du Cardinal. Deux ans après Thomas Morus, La Serre chercha sûrement à retrouver le même succès dans une nouvelle tragédie chrétienne en prose. Entre les deux pièces toutefois la mort de Richelieu en 1641 l’oblige à se tourner vers un autre protecteur dans la personne du Chancelier Séguier. C'est ainsi que les deux dédicaces révèlent ce changement de mécène: Thomas Morus est dédiée à la nièce de Richelieu, Madame d’Aiguillon, et Sainte Catherine à l’épouse du Chancelier.

La Serre compose trois autres pièces durant cette même période, toutes en prose, une tragédie, Le sac de Carthage (1642) et deux tragi-comédies, Climène ou le triomphe de la vertu (1643) et Thésée, ou le prince reconnu (1644). C'est cependant Thomas Morus qui correspond à l’apogée de la carrière littéraire de La Serre. Son activité décroît en même temps que sa popularité vers l’époque de la Fronde, même si plusieurs de ces oeuvres sont promises à de nombreuses rééditions, par exemple Le Secrétaire à la mode. Mais pour ce qui est du théâtre, il disparaît dans ce que André Stegmann2 a identifié comme un "curieux raz-de-marée" survenu dans les années 1645. Il meurt le 24 juillet 1665.

Voici brossée à grands traits la vie de notre auteur, qui est en réalité racontée par plusieurs critiques et commentateurs3 mais que nous nous sommes permis de réduire à l’essentiel. La plupart de ses biographes s’attardent en effet sur des détails ou des anecdotes, ne retenant que ce qu’il y a de plaisant dans le parcours de cet homme. Il est vrai que La Serre apparaît comme un personnage singulier, différent des hommes de lettres ordinaires, à commencer par l’ampleur de sa production, mais plus généralement par l’impression de décalage avec son temps que donne cet homme, qui n’a pas manqué d’être tournée en dérision par ses contemporains.

La réception de l’oeuvre §

La vie et l’oeuvre de La Serre nous ont en effet été transmises principalement à travers des railleries, des libelles et des critiques négatives et ce, jusqu’à une époque relativement moderne. Les commentateurs se sont toujours attardés sur les mêmes détails: on trouve un grand nombre d’études sur les fameuses gravures qui accompagnent l’édition originale de sainte Catherine, mais La Serre n’a été pris au sérieux en tant que dramaturge que très récemment4. Auparavant, chaque nouveau critique s’appuyait sur les attaques précédemment formulées pour confirmer l’absence d’intérêt de cet auteur. C'est ainsi que faisant paraître, en 1866, un article biographique à son sujet dans la Revue contemporaine, le Baron Ernouf s’exprime en ces termes :

De toutes les réputations dont fit justice l’impitoyable bon sens de Boileau, aucune n’a sombré plus avant dans le mépris que celle de La Serre. Il n’est plus connu que par les railleries décochées contre lui dans la troisième et la neuvième satires, et par la scène de provocations burlesque du Chapelain décoiffé.

Dans notre entreprise de redécouverte de cet auteur, "dont on parle souvent mais qu’on connaît peu"5, à travers sa deuxième tragédie à sujet chrétien qu’il a composée au début de la décennie 1640, il faut accorder une place à cette hostilité aussi virulente, qui fait partie intégrante du personnage de La Serre et qui peut servir de point de départ à notre étude.

Parmi tous les défauts que l’on lui a reprochés, celui qui revient inlassablement est sa "malheureuse facilité à escrire" dont parle Tallemant des Réaux6. Saint Amant a écrit, dans le Poëte crotté, quelques vers à son sujet qui ont été repris à sa suite par tous ses détracteurs :

Et depuis peu mesme la Serre,
Qui livre sur livre desserre,
Duppoit encore vos esprits
De ses impertinents escrits.

Ce passage, cité par Tallemant et les frères Parfaict, etait tellement connu qu’il a même été repris tel quel dans un autre petit pamphlet au moment de sa mort :

Le fameux Puget de la Serre,
Qui livre sur livre desserre,
De la Parque a senti la serre.
Il est gisant dans le tombeau....

On lui reproche d’avoir écrit non pas par un souci artistique mais pour gagner sa vie, Delpréaux le traite de campagnard, tous critiquent son incapacité à savoir faire des vers, et voient en lui un mauvais prosateur. Pour beaucoup en effet, son nom est associé au galimatias. Pourtant, au moment où La Serre écrit ses deux tragédies chrétiennes, il est apparemment guéri du style Nervèze auquel il s’était adonné, il est vrai, dans les premiers temps de sa carrière, avec par exemple la Clylie ou le roman de Court, qui, selon les dires d’Antoine Adam, contiendraient des "exemples [de galimatias] à peines croyables".

L'usage de ce style a contribué à plusieurs égards à dévaloriser La Serre. D'abord il donne à son oeuvre une impression d’archaïsme. Les "aberrations" de Nervèze datent en effet de la fin du XVIe siècle et des premières années du XVIIe. Puget fait alors figure d’auteur d’un autre temps, héritier d’une mode qui a disparu et attardé dans une époque qui voit l’avènement de la tragédie moderne réglée par des règles classiques de dramaturgie et caractérisée par la pureté du style. Ce style est certainement l’une des causes de son rejet, comme le dit Antoine Adam :

Les gens du XVIIe siècle en conservèrent un souvenir durable. Il fut entendu qu’il existait une maladie du style, que la prose française en avait été atteinte dans les premières années du siècle, et que le premier souci des écrivains raisonnables devait être d’en empêcher le retour. L'effort parfois exagéré de nos auteurs pour assurer la pureté de notre langue s’explique par une réaction voulue contre un danger toujours vivement ressenti.7

Il est donc possible que, plutôt que la jalousie devant les succès de La Serre au théâtre, comme le suggère C. N. Smith8, ce soit une sorte de crainte qui se manifeste dans la virulence et l’unanimité de la critique contemporaine, crainte de voir la faveur du public se porter de nouveau vers des oeuvres françaises tentées par le galimatias et l’amphigouri.

Effectivement, la virulence et la permanence de la critique contraste avec le succès qu’ont connu les oeuvres de La Serre. Le manuel de lettres intitulé le Secrétaire de la Cour, maintes fois remanié et republié sous des titres différents, Le Secrétaire à la mode et Le Secrétaire du cabinet, est certainement l’ouvrage qui a eu le succès le plus durable. Plusieurs fois réédité au siècle suivant, il connut également de nombreuses traductions et adaptions à l’étranger. Au théâtre, c’est Thomas Morus qui semble avoir été le plus apprécié par le public. Dans le Parnasse Réformé, Gabriel Guéret, un des critiques les plus acerbes, prête la parole à sa victime et lui fait raconter cette anecdote à propos de la représentation :

On sait que Thomas Morus s’est acquis une réputation que toutes les autres comédies du temps n’avoient jamais eûes. Monsieur le Cardinal de Richelieu a pleuré dans toutes les représentations qu’il a vûes de cette Piece. Il lui a donné des temoignages publics de son estime, & toute la Cour ne lui a pas été moins favorable que son Eminence. Le Palais Royal étoit trop petit pour contenir ceux que la curiosité attiroit à cette tragédie. On y suoit au mois de décembre, & l’on tua quatre Portiers de compte fait, la premiere fois qu’elle fut jouée: voilà ce qu’on appelle de bonnes Pièces... Monsieur Corneille n’a point de preuves si puissantes de l’excellence des siennes, & je lui cederai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq Portiers en un seul jour.9

Même si l’anecdote est surtout plaisante, elle reste une preuve de l’importance du succès de la pièce. Le Martyre de sainte Catherine a laissé moins de traces, peut-être parce que La Serre était déjà sur son déclin. Loukovitch10 affirme qu’elle a eu un certain succès sans dire de quelle source il tient cette information. Il est vrai qu’elle a été reprise jusqu’en 1647, tout comme Thomas Morus. Cependant, cette dernière a été réimprimée plus de fois, en 1656, 1678 et 1735. En 1668, les deux pièces ont été traduites en hollandais. Mais Thomas Morus avait déjà fait l’objet d’une première traduction en 1660.

Date et conditions de représentation §

Selon Sophie-Wilma Deierskauf-Holsboer11, le Martyre de Sainte Catherine a été crée pour la première fois à l’Hôtel de Bourgogne par la troupe des "Comédiens ordinaires du Roi", en 1641. Comme Thomas Morus, elle est mentionnée dans le Mémoire de Mahelot. Ce n’est cependant pas une certitude. On sait qu’une tragédie sur sainte Catherine a été jouée assurément mais l’on ne peut que supposer que ce soit celle de La Serre. La pièce a été reprise par la suite, dans la même salle et par la même troupe royale, entre 1642 et 1647. Elle n’a donc pu bénéficier pour le décor et la mise en scène des travaux de modernisation entrepris par l’Hôtel de Bourgogne, en 1647 précisément, pour rattraper leurs rivaux du Marais, et destinés à permettre des effets scéniques plus spectaculaires.

La pièce présente, chose assez exceptionnelle pour l’époque, cinq gravures, réalisées par Gérôme David. Ce sont elles qui ont retenu jusqu’à maintenant l’attention de la critique, parce qu’elles donnent des informations précieuses sur la mise en scène et l’architecture du théâtre. Comme nous les reproduisons ici, nous réduirons la description pour nous attacher au commentaire.

La première gravure12 correspond à l’acte I, scène 3: à gauche, l’impératrice et ses deux filles, à droite, les officiers de l’empereur, portant l’un une épée, l’autre la tiare, le troisième un casque à l’antique. Ils sont suivis d’un signifer soutenant une hampe surmontée de l’aigle impérial. La deuxième renvoie à l’acte II, scène 3. L'empereur est présent avec un long manteau d’hermine et tout son équipement; derrière lui et l’impératrice se trouve le reste de la cour. On se rend compte du grand nombre de personnages présents sur scène auquel il n’est que fait allusion dans le texte. La troisième gravure représente la visite de l’impératrice toujours présente à gauche du théâtre, à sainte Catherine, qui est figurée pour la première fois. Sainte Catherine semble joindre les mains à la façon d’une prière. La gravure de l’acte IV nous montre la dispute de la scène 4 avec le philosophe Lucius, à la gauche de l’empereur dans une robe ecclésiastique. A côté de l’impératrice, sainte Catherine la main droite levée, est en train « d’annoncer les loüanges de Dieu ». Au dernier acte, la scène s’est vidée, signifiant la solitude de l’empereur, qui lève la tête et le bras vers le ciel où l’on voit la montagne du Sinaï et des anges qui y ensevelissent le corps de la sainte.

Malgré l’exigence de la règle des 24 heures, la lumière provient dans toutes gravures de la coulisse de droite. Par contre, un jeu de lumière est visible avec le changement de couleur du ciel. Dans les quatre premiers actes, on y distingue des nuages, signes de conflit. Le dernier acte montre un ciel pur soit pour signifier l’apaisement du dénouement, soit peut-être pour envelopper d’une aura presque surnaturelle le transport miraculeux du corps par les anges.

La richesse des ornements et des costumes suggère le faste du spectacle qu’appréciait particulièrement le public. Précisons qu’après la représentation de cette pièce, a été donné, comme cela se faisait souvent, un "ballet dancé à l’honneur du Roy sur le sujet de ses triomphe"13. Colonnes décorées, guirlandes, niches ornées de statues, bustes sont présents pour le décor permanent. A l’acte I, la présence de deux jeunes garçons soufflant dans des trompettes sert à souligner avec solennité la puissance de l’empereur après ses victoires. Le goût du spectacle est tel qu’il pousse, comme on le voit, à commettre, sans grands scrupules, des incohérences dues au mélange des styles ou aux anachronismes, voire même des incohérences religieuses plus problématique dans une pièce à caractère chrétien (remarquons par exemple la croix qui surmonte la tiare porté par l’un des officiers du premier acte).

Notre pièce occupe, comme l’avait déjà fait remarquer Lancaster14, une position intermédiaire assez intéressante. En effet, on commence d’un côté à voir disparaître le décor à compartiments, hérité du théâtre médiéval mais encore présent au début des années 1640, et qui permettait la représentation simultanée de lieux différents. A l’arrière-plan, on distingue deux compartiments latéraux mais qui ne semblent pas être utilisés effectivement. Par contre le compartiment central du fond a un rôle bien plus important, ce qui est nouveau pour l’époque. Le palais, peint en perspective ne fait que renforcer l’impression de profondeur de la scène qui était à l’époque encore très allongée. C'est donc très naturellement que ce compartiment central se trouve favorisé au point de devenir une extension semi-circulaire de la scène principale. Cet espace présente de plus cet avantage: l’installation d’une toile différente à chaque acte en modifie la signification. Il peut ainsi soit indiquer dans quelle partie du palais se déroule l’action, soit souligner, à la manière d’une illustration, le sens de l’action en train de se jouer. Ainsi, à l’acte I, la représentation d’un char en plein mouvement, dirigé par un homme qui doit être l’empereur et emporté par quatre chevaux, illustre, de manière symbolique, la victoire de l’Empereur et la puissance de sa position au début de la pièce, tandis qu’ à l’acte III, l’obscurcissement du fond indique aux spectateurs que l’action s’est déplacée dans la prison du palais où l’Impératrice va rendre visite à la sainte.

Les sources §

La vie de sainte Catherine n’a que très peu de fondements historiques, c’est avant tout une légende. D'ailleurs, l’aspect historique ne semble pas avoir intéressé La Serre, qui n’a pas jugé utile de préciser les noms de l’empereur et de l’impératrice. Il s’agit selon toute vraisemblance du neveu de Galère, Daïa, à qui il a donné un nom romain, Maximinus, en le faisant empereur de la région d’Egypte et de Syrie, pendant la tétrarchie, juste après l’abdication de Dioclétien et Maximien en mai 305. Les persécutions des chrétiens qui avait eu lieu sous les règnes précédents de Dioclétien ou Décius, reprirent lorsque ceux-ci refusèrent de pratiquer un culte impérial. Les noms des martyrs ont été perdus mais ceux des martyrs grecs et coptes ont été conservés par la tradition. Parmi eux, Ecaterine, jeune femme d’Alexandrie.

Selon Kosta Loukovitch15, La Serre se serait inspiré de plusieurs textes, s’appuyant eux-mêmes sur l’hagiographie grecque. Il recense les cinq ouvrages suivants: la Légende dorée de Jacques de Voragine, le Panégyrique de sainte Catherine de saint Vincent Ferrier, la saincte vie et véritable légende de madame sainte Catherine, vierge et martyre, de J. Miélot (XVe), publié à Troyes en 1543, la vita sanctae Catharinae, d’Aubert le Mire (1600, Anvers), les vies de ces illustres vierges et martyres sainctes Catherine, Ursule et onze mille vierges (1614, Liège).

Les différences avec ces sources sont assez nombreuses. Parmi les plus notables, on trouve d’abord un recours plus limité du spectaculaire et du merveilleux. Dans les sources, il est plus souvent fait allusion à une foule nombreuse présente lors des différents épisodes. Lorsque sainte Catherine tente d’arrêter l’empereur au temple la foule est impressionnée par sa beauté; les savants sont également nombreux, tandis que La Serre les réunit tous dans le personnage de Lucius, le plus savants de tous ; il y a également une foule au moment du martyre de la roue, qui, en se brisant tue un bon nombre de bourreaux ou de spectateurs. Ce spectacle en convertit quelques-uns. Tous les soldats se joignent à Porphire. Cependant, comme nous l’avons en étudiant les gravures, on peut supposer qu’un grand nombre de figurants était présent sur scène. Le surnaturel est également réduit :

C'est l’éloquence de Catherine qui convertit l’impératrice et non la lumière des anges, les anges ne viennent plus briser la roue et tuer 4000 spectateurs. Saint Michel n’apparaît pas à Catherine avant le tournoi philosophique.16

La durée a été réduite, pour respecter la règle des 24 heures: plusieurs épisodes séparés dans le temps ont été rapprochés. Par exemple, à l’origine, 12 jours s’écoulent entre la première et la seconde scène de séduction puisque l’empereur fait réfléchir Catherine plus longtemps. L'ordre des événements a également été modifié: la légende commençait par la discussion de Catherine avec les savants immédiatement suivie de leur conversion et de leur martyr. Ensuite venait la visite de l’Impératrice et du tribun militaire Porphire dans la prison de Sainte Catherine. L'un après l’autre, ils étaient convertis par sainte Catherine. La Serre a préféré préparé chacune des conversions séparément. Chaque personnage mûrit en lui les paroles de Catherine jusqu’au moment où tous explosent en même temps en déclarant leur foi à l’Empereur. On comprend qu’il était alors nécessaire d’inverser l’ordre des épisodes pour obtenir un effet de gradation. Avec Lucius, le pouvoir de persuasion de Catherine a atteint son apogée: elle convertit immédiatement le savant, qui confesse sa foi comme saisi d’une illumination. Sa conversion tient du miracle, du prodige.

Il y a dans la légende une progression plus régulière des supplices à chaque fois que l’empereur échoue à séduire Catherine. Le premier est une flagellation absente chez La Serre. Après chaque supplice, se déroule d’autre épisode, tout comme s’il n’affectait pas la sainte. On observe une très grande régularité qui pourrait schématisée ainsi: première rencontre au temple puis au palais ; épisode des savants, leur conversion, leur martyr ; 2e rencontre, tentative de séduction échec donc supplice de la flagellation ; visite de l’impératrice et de Porphire, leur conversion ; 3e rencontre, séduction, échec, supplice de la roue ; profession de foi de l’impératrice et des soldats, leur martyre; ultime rencontre et martyre de sainte Catherine.

Ces sources ont également servi à l’élaboration d’autres tragédies portant sur le même sujet: la légende de sainte Catherine a été très populaire dès le début du Moyen Âge. Loukovitch ne recense pas moins de quinze vies de sainte Catherine entre le XIIIe et le XVe siècle. A partir de la Renaissance, trois tragédies peuvent être répertoriées. Il s’agit des pièces de Roillet, Poytevin et Jean Gaillardon de Boissin. Malheureusement seule cette dernière a pu être consultée par nous. C’est une tragédie en vers intitulée le Martyre de saincte Catherine. C’est avant tout l’ordre des épisodes qui diffère chez les deux auteurs. Après un prologue et un premier affrontement entre l’empereur et sainte Catherine, se déroule pendant tout l’acte II, la discussion de Catherine avec les quatre « orateurs » qui s’achève sur leur conversion et leur martyr. Sainte Catherine est flagellée et résiste sans pousser un cri. A l’acte III, Porphirio, qui est au service de l’impératrice lui rend compte de ces supplices. Celle-ci est intriguée devant tant d’endurance :

… voyant la Constance
Qu’elle a eu en souffrant sans nulle émotion
D’abandonner son Dieu, je fay conclusion
Q’un tel Dieu a en soi quelque chose plus rare
Que ceux ou nostre esprit trop despourvu s’esgare.

Déjà à moitié convaincue par cette nouvelle religion, elle rend visite à Catherine dans sa prison, avec Porphirio. L’un après l’autre, ils sont convertis par elle. La Serre a au contraire procédé en deux temps. Le premier est celui d’une préparation : chaque personnage peut laisser mûrir en lui les paroles de Catherine jusqu’au moment où tous déclarent leur foi à l’empereur en même temps, obtenant ainsi un effet de gradation. Avec Lucius, le pouvoir de persuasion de Catherine a atteint son apogée : elle convertit immédiatement le savant, qui confesse sa foi comme saisi d’une illumination. Sa conversion tient du miracle. Boissin comme La Serre ont introduit un décalage entre la conversion elle-même et sa déclaration à l’empereur. Le premier consacre les deux derniers actes successivement à l’impératrice et à Porphire, qui confessent leur foi à l’empereur. En revanche, La Serre a concentré ces aveux dans une même scène de sorte qu’ils tombent en cascade, accablant chaque fois plus l’empereur.

Une autre particularité de la pièce de Boissin est d’avoir presque effacé l’intrigue amoureuse alors que celle-ci était présente dans l’hagiographie. Chez lui, le trait dominant est la colère. Ses affrontements avec la sainte tournent exclusivement sur des arguments d’ordre théologique. Par conséquent, la jalousie de l’impératrice est également absente et ce personnage encore plus discret.

Quant à sainte Catherine, elle est autant dénuée de passions que dans notre pièce, mais Boissin s’attache à lui donner une certaine réalité en lui donnant un passé, une famille :

Comme fille premier d’un héros invincible
Les bonnes mœurs de luy j’ay receu au possible
Par veille j’ay compris en moy profondement
Des beaux arts libéraux l’asseuré fondement
De la Geométrie & de la Rhétorique
Et du plus relevé, c’est le Philosophicque
Mais rejettant cela et tout humain sçavoir
Ayant veu que ça bas nous ne pouvons avoir
Rien qui soit permanent, & que tout se termine
J’ay faict vœu très saint où mon âme est encline…

Comme on le voit dans ce court extrait, l’argumentation des deux pièces est assez proche et doit certainement être celle que véhicule la tradition. Les nouveautés introduites par La Serre portent sur l’idée de tolérance religieuse introduite dès la première scène de la pièce et sur laquelle elle trouve sa conclusion.

Enfin, la tragédie de Boissin reste très teintée de merveilleux. Un Ange apparaît à sainte Catherine avant la dispute, venu des « lieux divins », il lui donne la « langue de feu », dont parlera La Serre, en s’exprimant ainsi :

Son Esprit auquel gist toute la sapience
Logera dedans toy, tes propos confirmant
Contre ces orateurs fols en leur jugement.

La pièce est parcourue de chœurs. Le nombre de personnages est bien plus élevé.

Les caractères §

Sainte Catherine, une sainte héroïque §

La Serre nous donne peu d’indications sur son héroïne. Pour sa condition, sainte Catherine est de famille noble. A l’acte II, lorsqu’elle demande audience à l’empereur, celui-ci lui répond "vostre merite & vostre condition vous (...) donnent la liberté [de parler hardiment]" (57). Cependant, si elle est appelée "Princesse" par l’empereur ("que desirez-vous de moi ma Princesse", 55) comme par Porphire (49), il semble que cela ne soit qu’un titre honorifique, sans pour autant indiquer son sang royal. Signe de ce double statut de noble et de sujette, sa place dans la liste des "acteurs", juste après la famille impériale.

L'absence de liens familiaux est plus surprenante. A aucun endroit, il n’est fait mention de ses parents ou d’autres membres de sa famille, excepté la pâle Emilie, tantôt présentée comme sa "compagne", tantôt comme sa "cousine". Elle ne paraît pas être sous l’autorité d’un père ou d’une figure paternelle de substitution, mère, frère ou oncle. N'étant pas mariée, elle ne dépend pas non plus d’un mari. Au XVIIe siècle pourtant, une jeune femme est toujours sous la responsabilité de quelqu’un, le seul état qui permet une indépendance étant le veuvage. Le fait qu’elle soit ainsi entièrement maîtresse d’elle-même et de son destin élimine d’une part les obstacles qui pourraient naître d’un désaccord entre le père et la fille et d’autre part contribue à donner à ce personnage une certaine irréalité. Surgie de nulle part, sainte Catherine n’est liée en effet à aucune personne dont l’affection pourrait la retenir dans sa décision de risquer sa vie pour Dieu. Son unique intérêt se porte vers Dieu, instance transcendante, abstraite, extérieure en tout cas à la pièce. A l’acte III, scène 4, face à Porphire, elle affirme ainsi : "Je ne considère que la gloire de Dieu", lorsque celui-ci lui demande de considérer "au moins l’interest de vos parens, & celuy des Chrestiens." (133). Et si Corvin lui rappelle à l’acte II, scène 2, que "tous vos amis vous conseillent la fuite", cette allusion reste bien floue et Catherine est tellement sourde à ce type d’arguments qu’elle ne lui répond que sur l’idée de la fuite ("Et où fuiray-je pour estre a l’abry de ma lascheté", l.200-201) et non sur l’inquiétude de ses "amis" dont on ignore tout par ailleurs.

C'est donc naturellement que l’on la voit dédaigner tous les attachements terrestres. Le même argument fondé sur une opposition entre la terre, le monde d’"icy-bas", qui n’est que néant et le Ciel où règne la vraie félicité, est la source de nombreuses variations, que Catherine utilise comme réponse à toutes sortes d’attaques de la part de ses adversaires, et dont voici un exemple :

Les biens de la Nature (...) relèvent du temps avec tant de souverayneté que si un de ses momens nous en donne l’usage, celuy qui le suit a le pouvoir de nous l’oster; Je veux des felicitez qui durent tousjours, puis que mon ame est immortelle.

Cet arsenal d’arguments quelque diversifié qu’il soit frappe de manière générale par son dogmatisme. Sainte Catherine s’exprime sur un ton extrêmement catégorique. Elle parle comme si tout cela ne la concernait pas. Elle parle d’elle-même comme de quelque chose d’extérieur. "Ma vie & mon crédit sont au rang des choses perissables", affirme t-elle à l’acte II, scène 1 (je souligne). Elle parle sans peur et sans trouble de "ma mort" (l.493), "mon Martyre"(l.174), du "sang de mon Martyre"(l.776). Elle est prête à aller à la mort sans aucune émotion. Quand les termes de "cruel" ou de "douloureux" viennent dans sa bouche, ils n’ont jamais de source intérieure, mais ils expriment une inquiétude pour le devenir de la religion chrétienne. Par exemple, sainte Catherine affirme aux lignes 149-150, que l’édit de l’empereur est "cruel en voulant effacer du milieu de nos cœurs ou par le fer ou par la flame, les sacrez caracteres de nostre Religion." Elle éprouve presque de la joie à l’idée de mourir. Ce n’est pas seulement qu’elle répète souvent sa détermination à subir le martyre, mais elle dit même à Porphire, à l’acte III, scène 4 : "ses mespris et ses vengeances me combleront de joye en avançant ma mort" (l. 493) ; elle parle des "felicitez du Paradis" (l.788-789, 804, 810, 820) et de "délices éternelles" (l.468), laissant entendre que c’est presque une jouissance que cette mort qui lui permettra de "vivre éternellement heureuse"(l.551).

En elle Dieu règne sans partage, à tel point qu’il est difficile de faire la part entre sainte Catherine en tant que personnage et sainte Catherine en tant que messager de la parole divine. Il semble que le personnage humain se soit effacé pour laisser la place à un personnage tout rempli de Dieu, entièrement guidé par lui. Sainte Catherine n’éprouve aucun sentiment qui ne soit sublimé par la foi qui l’anime. Entrant sur scène, elle est déjà morte au sensible. C'est déjà une sainte. Il est d’ailleurs significatif qu’elle soit déjà nommée sainte Catherine, avant même d’avoir été historiquement canonisée. En tant que sainte, elle se situe à un niveau intermédiaire entre Dieu et les hommes. En effet, elle semble douée de dons surnaturels comme celui de la divination. Non seulement elle se transforme en prêtresse à l’acte IV pour convaincre Lucius, mais elle prévoit également ce qui arrivera dans le futur. Ne prévient t-elle pas à l’empereur à l’acte II que le Ciel "destruira bien tost [les fondemens] de vos Temples" (l.303). Elle connaît même certains desseins de Dieu, qui sont naturellement cachés à l’esprit des hommes. Ainsi, après avoir parlé avec Porphire, à la scène 4 de l’acte III, elle sait qu’il se convertira bientôt, comme elle nous le suggère en disant lors de leur séparation: "allez hardiment, le Ciel prépare vostre recompense" (l.501).

Le seul moment susceptible de trahir une certaine faiblesse chez ce personnage serait celui de la prière de l’acte III, où elle demande à Dieu de lui donner du courage : "eschaufez ma volonté du feu de vostre amour, & animez mon courage de la force de vostre protection. Mais même dans cette situation de demande, elle retrouve bien vite sa froide fermeté. Elle demande en effet à Dieu d’anesthésier, si l’on peut dire, sa sensibilité pour l’aider à mener sa lutte jusqu’au bout et l’implore pour "que je mesprise teutes choses en vous aymant".

Mais ce personnage principal serait complètement lisse, si La Serre n’avait pas eu le souci de le rendre intéressant aux yeux du public, de le faire aimer et admirer. C'est là un des reproches fondamentaux qui seront adressés aux héros de tragédies chrétiennes par la branche rigoriste de l’Eglise et notamment par des jansénistes comme Pierre Nicole dans son Traité de la Comédie. Pour qu’une tragédie plaise, il faut que ses héros correspondent aux normes de représentation de l’héroïsme tel qu’il était conçu au XVIIe siècle. Il faut de nécessité qu’il y ait en lui quelque chose d’admirable et de spectaculaire. Or, selon Nicole, la véritable sainteté est incompatible avec le spectacle, parce qu’elle est intérieure, presque imperceptible. Inversement, un véritable saint n’a aucune efficacité dramatique sur scène. C'est ainsi que chez sainte Catherine même, sont présents plusieurs caractères destinés plus à réaliser l’adhésion du public qu’à servir l’image de sainteté et de perfection.

Tout d’abord, conformément à l’image que la tradition hagiographie donne de sainte Catherine, les divers interlocuteurs de la sainte insistent tous sur sa jeunesse. Corvin l’appelle "jeune Princesse" (49), l’empereur affirme devoir l’emprisonner "malgré les persuasions de vostre jeunesse"(82), Lucius admet qu’il n’aura aucun mérite à remporter une victoire sur une "fille", en proie à "l’ignorance" et au "begayement". C'est un point important de ce personnage, qui peut être analysé de plusieurs manières. Rappelons d’abord que la jeunesse de l’héroïne est tout à fait conforme aux attentes du public de l’époque. Elle confirme que son rôle est celui de la jeune première. Cependant, alors qu’elle s’inscrit habituellement dans un type de personnage impétueux et fougueux, sainte Catherine est au contraire l’incarnation de la sagesse, et sa jeunesse rend son courage et ses victoires oratoires encore plus impressionnantes; elle est un moyen de la rabaisser pour ensuite l’élever encore plus haut, comme dans cette réplique de l’acte IV :

Sçauriez-vous souhaiter de plus grandes [preuves de la puissance de Dieu] que de voir cette fille dont vous preschiez si haut & l’ignorance & le begayement, vous rendre muet et confus avec toute vostre sagesse. (202, IV, 4)

En outre, on peut penser que sa sainteté la met hors du temps. Sa jeunesse prend alors une dimension symbolique, représentant la force et la nouveauté de la doctrine chrétienne, qu’elle prêche.

Enfin, la jeunesse de Catherine participe également au charme presque magique qui se dégage du personnage. Elle est indissociable de sa beauté, qui joue aussi son rôle dans l’admiration que les gens de la Cour lui portent et à travers eux les spectateurs. A l’acte III, scène 5, c’est "vostre esprit, vostre beauté, & mille autres qualitez aymables qui vous rendent admirables aux yeux de toute la cour" (l. 515) qui nourrissent la jalousie de l’impératrice à son égard. Dans l’hagiographie grecque, le charme de Catherine occupe une place importante : par exemple, lors de la scène du temple, absente de cette tragédie, c’est la beauté troublante de la sainte qui déclenche l’étonnement des spectateurs et lui permet de se frayer un passage à travers la foule jusqu’à l’empereur. Cette aura est presque surnaturelle, merveilleuse, puisque l’impératrice se convertit en voyant le visage de Catherine brillant dans l’obscurité de la prison. Si cette dimension a été largement restreinte ici, elle est loin d’être absente. Catherine a un pouvoir de séduction certain. En se livrant à un jeu d’ambiguïté autour du terme même de charme, l’empereur tombe amoureux d’elle à la fin du second acte : "le pouvoir de ses charmes s’estend beaucoup plus loin que celuy de mon authorité". Plus loin, la dimension magique du personnage est clairement dite, puisque, face à l’amoncellement des miracles de l’acte IV, il la qualifie d’"enchanteresse" (l.729).

Dans la mesure où sainte Catherine par le caractère inébranlable de sa foi possède une force presque surnaturelle qui la met au-dessus du commun des hommes, elle est la clef de la visée édificatrice de la pièce. Mais celle-ci passe par l’admiration des spectateurs pour la dimension héroïque du personnage. C'est une autre raison pour laquelle un Nicole trouve encore plus dangereuse les tragédies chrétiennes qui feignent de faire aimer la vertu et d’inciter à l’imiter soi-même, alors qu’au fond le processus d’admiration n’est en rien différent des autres types de tragédies, qui ont au moins le mérite de ne pas cacher leur intention derrière des sujets religieux.

Sainte Catherine est présentée comme un personnage à la supériorité écrasante, parce qu’elle connaît la vérité de la religion chrétienne, qu’elle a surmonté avec un courage qui presque plus rien d’humain la crainte de la mort et toutes les passions terrestres. Mais elle parle et agit comme si elle était elle-même consciente de sa supériorité, ce qui lui donne une assurance, une confiance en elle à la limite de l’arrogance. Sa distance vis-à-vis de tous les autres personnages de la pièce est particulièrement visible dans les moments où elle s’adresse à Dieu. Les pronoms font apparaître un "je" et un "vous" face à une masse assez indistincte de personnes, désignée par une troisième personne du pluriel plutôt vague: dans son monologue de l’acte III, elle voudrait "que je triomphe de tous mes ennemis en leur faisant confesser & vostre nom, & leur erreur par la voix d’une humble repentance" (l.428, je souligne). De plus, dans ses confrontations avec Emilie, Corvin, Porphire, elle se trouve dans la situation de décliner une proposition d’aide ou un conseil de prudence, qu’elle dédaigne avec mépris ou tout au moins avec dureté. A Emilie, elle répond qu’elle "méprise les conseils de la prudence humaine", elle qualifie "les conseils que [l’]affection [de Corvin] lui donne" (l.217) ou ceux de ses "amis" (l.199) de "pernicieux conseils" (l.200). Enfin elle réplique avec sécheresse à Porphire qui vient "rompre [ses] chesnes":

Monsieur, les chesnes de ma servitude me sont plus agreables, que les nouvelles que vous m’apportez de les rompre; & je n’ay pas besoin de vostre appuy pour monter sur le trône où j’aspire (110).

A la lumière de ces réflexions, la portée édifiante de son discours prend un autre sens. Tous les discours de la sainte trouvent leur force dans leur solennité, par l’adhésion tacite des spectateurs. En effet, parce que ceux-ci sont de même religion que la sainte, une complicité naît entre elle et eux. Le public appartient au groupe de ceux qui savent où est la vérité, il est dans l’espace d’entente du "je" et du "vous" qui s’oppose à "eux" les païens. L'abondance des sentences dans sa bouche prend sens dans cette grandeur destinée à faire de sainte Catherine une véritable héroïne de tragédie, telle qu’on pouvait la concevoir selon le système de valeur encore dominant dans la première moitié du XVIIe siècle. L'orgueil de sainte Catherine est réel quoique voilé derrière la piété du contenu de ses discours. « [les grandeurs] ne me suivront que jusqu’au tombeau » (l.461) Précisons cependant que ce que nous appelons caractère orgueilleux est à comprendre dans un sens objectif mais pas subjectif, c’est-à-dire que sainte Catherine ne reconnaît jamais ce défaut de caractère, ni tout ce dont nous avons parlé plus haut – sa jeunesse, sa beauté, son charme. Au contraire, elle ne cesse de marquer son mépris pour ces prétendus "biens" que les autres voient comme des valeurs positives. Elle s’acharne ainsi à répéter à Porphire : "[ma jeunesse] vieillit à toute heure" (l.459) ; "[les grandeurs] ne me suivront que jusqu’au tombeau" (l.461) ; "Ma beauté n’est qu’un éclair qui ne luit que pour disparestre" (l.464). Mais sa sainteté même, sa perfection la mettent paradoxalement dans une situation de supériorité, de confiance en soi telle qu’elle déclenche l’admiration du spectateur, non pas sur la base du caractère saint, mais sur l’attitude au moins extérieure de héros que ce caractère lui donne. C'est ce qu’a voulu dire Nicole : il n’y a pas de véritable héros qui soit aussi véritablement chrétien. Cet "orgueil" est perceptible par exemple dans son attitude vis-à-vis de l’empereur, dans la manière dont elle se permet de lui donner des ordres en utilisant de manière directe l’impératif : "donnez quelques intervalle à cette passion qui vous fait passer pour tyran en mille lieux" (l.604-605). Catherine, sûre d’être dans le vrai, devait s’exprimer sur un ton d’absolue assurance :

Nous sommes aveugles tous deux, vous à la lumière de la Verité que je vous represente, & moy à l’éclat des richesses que vous m’offrez. Mais vostre aveuglement comme volontaire ne vous peut estre que funeste; & le mien comme necessaire me sera tousjours glorieux (l.614-617).

La contestation de l’autorité qui est induite par sa mission et l’insolence dont elle fait alors preuve face à l’empereur sont problématiques car elles remettent en cause l’innocence du personnage. Quelque tyrannique que soit l’empereur, sainte Catherine n’en est pas moins en position de sujette; se pose alors cette question: comment ne pas être coupable de lèse-majesté en s’attaquant à son souverain ? La vertueuse chrétienne se heurte à la contradiction suivante: on ne peut pas être à la fois totalement vertueux et sans tâche et défendre le christianisme jusqu’au bout. Et effectivement son rapport à l’empereur est équivoque sur ce point. D'un côté, au nom de la religion qu’elle professe, Catherine est amenée à s’opposer de manière frontale et parfois assez directe et violente à son souverain, un peu à la manière d’une Antigone. Elle lui dit ainsi dans leur première entrevue de l’acte II: « on doit subir les decrets du Ciel, plutost que les ordonnances des hommes » (l.300). Bien sûr, elle désobéit tout en restant innocente au regard de la justice et de Dieu, et donc pour les spectateurs qui adhèrent à ces valeurs. Mais nous avons tout de même affaire à une sujette qui défie la figure de l’autorité que représente l’empereur. C'est une préoccupation qui ne peut être absente de l’esprit du dramaturge et qui explique ses efforts ponctuels pour adoucir l’insolence intrinsèque qu’il y a à s’opposer à son souverain. C'est l’occasion parfois de répliques aux tons assez hétérogènes. Ainsi, à l’acte II, au début de la réplique dont nous venons de citer la fin, sainte Catherine cherche à ménager la susceptibilité de l’empereur en lui rappelant que "les Chrestiens ont tousjours eu du respect & de la sousmission pour vos commandemens." Lorsqu’elle est avec l’impératrice, elle est bien plus consciente de son rang et semble compenser les excès d’insolence qu’elle a eu auprès le l’empereur par un discours beaucoup plus respectueux de l’autorité, mêlé à une politesse qui confine presque à la flatterie du courtisan. Par exemple, à l’acte III, scène 5, sainte Catherine répond à l’impératrice, qui vient lui rendre visite dans sa prison pour l’accuser d’hypocrisie, d’orgueil et de manipulations ambitieuses, de manière excessivement respectueuse, gonflée de tournures ampoulées :

Mon devoir me tiendra tousjours rabaissée aux pieds de vostre Majesté, pour luy rendre les respects d’une sujete (146)

[...] la curiosité de savoir mes intentions persuade vostre majesté de me rendre l’honneur de sa visite (148).

L'Empereur §

L'empereur est un personnage intéressant et riche à plusieurs égards. Catherine était une sainte sans passions ; face à elle, l’empereur est l’homme passionné par excellence. Non seulement, il présente plusieurs passions mais on peut surtout le dire passionné en ce qu’il n’en maîtrise aucune mais les subit toutes. Ainsi, puisque chez sainte Catherine, l’absence de passions était synonyme de perfection dans l’innocence, la vertu, la sainteté, l’empereur est présenté au contraire comme le méchant absolu, concentrant tous les défauts.

L'orgueil est le trait dominant sous lequel nous le voyons apparaître à la scène 3 de l’acte I. Il se présente comme "le Maistre de toute la terre" (l.131) et se livre à une auto-glorification en se faisant rappeler son triomphe par le tribun militaire Porphire, dans un long "recit des merveilles" qui l’ont rendu "l’unique conquérant" de la terre. Son arrogance va même jusqu’à lui donner la prétention de s’élever lui-même au même niveau que les dieux. L'empereur, dès sa première réplique, s’écrie : "Mon Destin plus puissant que la Fortune, l’assujettit sous mes loix." (l.64-65). Un peu plus loin, à l’acte II, scène 5, il affirme que "mon Sceptre est aussi redoutable que le foudre des Dieux." L'empereur s’inscrit par ce trait dans la longue lignée des tyrans de tragédie, dont la faute réside dans l’excès d’orgueil, l’hybris pour laquelle ils recevront un châtiment. Cet orgueil ne peut faire de lui qu’un mauvais roi. Il se fonde sur les victoires qu’il vient de remporter, mais qui ont eu lieu, comme c’est souvent le cas, avant le début de la pièce. L'usage constant de l’hyperbole dans le récit qu’en fait Porphire nous suggère que La Serre a voulu introduire le personnage en soulignant sa puissance, son caractère invincible. L'empereur s’appuie sur sa force pour régner, et par la suite les menaces d’y recourir pour exercer son pouvoir contraignant sur ses sujets devront être considérées au regard de l’écrasante supériorité dont ses armées ont fait preuve. Dans sa première confrontation avec Catherine, il se retranche derrière cette menace du recours à la force. "Doutez-vous de mon authorité" (l.278), "Je sais l’art de me faire craindre" (l.287). Cependant son orgueil excessif pervertit l’usage de cette force et fait sombrer l’empereur dans la libido dominandi, passion fondamentale chez lui puisqu’elle est en réalité la source d’où découlent de nombreuses autres. Il ne supporte pas la moindre attaque contre sa puissance, redoutant par dessus tout de sentir faible. Ainsi, la foi chrétienne de sainte Catherine, puis, à la fin de l’acte IV, de tout son entourage à la cour, tout en représentant à la fois une offense au souverain à cause de la désobéissance, est une menace pour son autorité, d’autant qu’elle est une offense, faite aux Dieux qui le protège lui mais aussi son royaume. Ainsi, l’empereur se montre plus tyran que jamais, chaque fois qu’il échoue à circonvenir les percées du christianisme. Fondamentalement, ce qui l’anime à défendre jusqu’au bout le paganisme contre les chrétiens, c’est qu’il doit sa puissance au Ciel. En effet, durant toute la scène 3, ni lui ni Porphire ne se lassent de répéter que les Dieux sont les "protecteurs de cet Empire". Les sacrifices qu’il veut leur offrir sont un moyen indirect de préserver cette puissance. L'empereur n’a pas du tout participé à la victoire. Il a vaincu sur le terrain par l’intermédiaire de deux généraux, "Silanus" et "Thésiphonte", qui brillent par leur absence. Et cette victoire matérielle est dépendante de la bienveillance des Dieux. Derrière sa force, l’empereur apparaît dans une situation de faiblesse, dans la mesure où la gloire de la victoire n’a fait que rejaillir sur lui, il n’en a pas été l’artisan, "ce qui m’oblige en recognoissance de tant de faveurs, de faire un Sacrifice aussi pompeux que mon triomphe" (l.136). D'un point de vue matériel, cet homme a le pouvoir de faire agir de force tous ses sujets, comme il le désire. Mais il ne sait pas user de cette force à bon escient.

La manière de gouverner de l’empereur se caractérise par un déséquilibre entre la force et la bonté. L'idée maîtresse sur ce point traverse toute l’oeuvre et est finalement assez simple: un roi doit savoir à la fois punir et pardonner. C'est sur cette idée que l’impératrice conclue la première scène :

L'IMPERATRICE : En effet, si les Roys ne tiennent leurs sujets enchaisnez par l’amour aussi bien que par la crainte, ils ne songent jamais qu’à recouvrer leur liberté, ne pouvant supporter le joug de leur servitude (l.54-56)

Or, notre empereur n’est que dans la punition. On retrouve très souvent ce terme dans sa bouche: la raison "me contraint (...) de punir vostre impiété" (l.137) ; un peu loin "je punis les rebelles" (l.600). L'empereur est d’ailleurs conscient que la bonté doit entrer nécessairement dans le caractère d’un bon roi puisqu’il dit à sainte Catherine aux lignes 329-330 : "elle contraint ma justice à la punir, au lieu d’implorer ma bonté pour lui pardonner". Dans cette réplique, l’exigence de bonté apparaît comme un moyen d’augmenter son crédit auprès du peuple en donnant l’image d’un souverain généreux. Il voudrait que sainte Catherine lui donne l’occasion d’accomplir un acte de clémence qui redorerait son image, car la clémence précisément par le refus manifeste de se laisser emporter par la passion du pouvoir est considérer comme la plus haute vertu des rois. Ainsi, dans Cinna, qui a été représenté quelques années auparavant, Auguste, qui dans le début de la pièce sent peser sur lui les fautes de sa cruauté tyrannique des années de proscription, devient vraiment un souverain légitime lorsqu’il prend la décision de d’accorder sa clémence à ceux-là mêmes qui avaient conjuré contre lui. Dans sainte Catherine, la différence vient du fait que tout en reconnaissant cette valeur, l’empereur ne la perçoit qu’à travers le prisme de l’orgueil et veut l’utiliser dans ce sens. Sainte Catherine tente d’ailleurs de l’attaquer en se servant de cet orgueil même, lorsqu’elle lui fait voir les risques que sa politique fait courir à sa réputation, espérant le toucher par la crainte de perdre son crédit et son autorité auprès du peuple : "donnez quelque intervalle à cette passion de vengence qui vous fait passer pour tyran en mille lieux" (176), car, en exerçant sa tyrannie, l’empereur "ruine sa réputation" (85).

L'erreur que commet l’empereur est donc de laisser trop peu de place à la bonté et à l’amour vis-à-vis de ses sujets. Il ne règne que par la terreur, la menace, la force contraignante. C'est un tyran. Bien entendu dans la perspective chrétienne de la pièce, cette divergence de positions entre d’une part la dimension contraignante et d’autre part la dimension bienveillante du pouvoir correspond à la différence religieuse des deux personnages. C'est par opposition à la sainte qui n’est remplie que de l’amour de Dieu que l’empereur endosse le rôle de l’insensible et de l’égoïste. Par exemple à l’acte I, scène 3, il répond à la pitié que l’impératrice manifeste pour les futurs suppliciés en disant : "que si nos sens sont effrayez des tourmens qu’il endurent, la force de la raison doit prevaloir sur cette foiblesse de la nature, pour rejouir nos esprits de l’avantage qui nous en revient" (l.247-249). Dans cette réponse il suggère que, en tant que souverain, il est un être supérieur qui n’est pas atteint par la faiblesse qui touche le commun des hommes, et possède donc la force de caractère pour se montrer ferme quand la situation l’exige.

L'empereur est pourtant capable d’aimer : il tombe amoureux de sainte Catherine. Cependant, son amour reste dans la continuité de son caractère orgueilleux et violent. Rien à voir avec le chaste amour qui anime Théodore et Didyme dans la seconde tragédie chrétienne de Corneille. Là encore, l’empereur n’a pas de maîtrise de lui-même et son sentiment se dénature. Cependant, cette autre passion de l’empereur subit un traitement particulier. Il est vrai qu’il s’agit d’un amour égoïste qui vise avant tout la satisfaction personnelle d’un désir. A l’acte III, scène 1, par exemple, l’empereur s’exprime à Porphire en ces termes : "je la veux posséder à quelque prix que ce soit" (l.392). Pourtant, contrairement à ce que l’on aurait peut-être attendu, ce n’est pas là que s’exprime la fureur passionnelle de l’empereur. L'expression de cet amour s’inscrit principalement dans la tradition précieuse. Face à sainte Catherine l’empereur fait plutôt figure d’amoureux transi et lorsqu’il s’enflamme, c’est pour une autre raison, d’ordre politique ou religieux. Tout d’abord, il est l’occasion d’exercer dans un autre domaine son autorité. Plus sainte Catherine lui refuse son amour, plus l’empereur enrage de ne pas régner dans son coeur, comme il règne sur ses sujets : "je regne par tout fors que dans le coeur qui possede le mien" (l.571), se lamente t-il au début du quatrième acte. Dans la mesure où il est insupportable pour lui se heurter aux limites de son pouvoir, son amour pour Catherine lui fait exprimer – et nous permet de voir – les passions auxquels l’empereur est en proie.

Quelques détails laissent supposer que l’empereur est soumis à ses désirs et les maîtrise mal. Notons par exemple chez l’empereur l’abondance des verbes exprimant un rapport de contrainte et de soumission : Catherine "me tient esclave sous son empire" (l.357), elle "me demande des Autels", "elle me contraint de la mettre au nombre de nos Deesses" (l.369). De même, dans cette première scène de l’acte III, on perçoit, dans le rythme et l’enchaînement des répliques, l’impatience de voir son désir réaliser : "va donc promptement consulter l’Oracle de ma bonne fortune, j’ay déjà de l’impatience pour ton retour" (l.390-391).

Enfin, comme nous l’avons dit plus haut, dans une tragédie chrétienne comme celle-ci, son amour ne peut que présenter, par antithèse avec le modèle de perfection qu’est Sainte Catherine, tous les traits d’un amour non chrétien : impur, égoïste, il n’élève pas l’âme et trouve sa place dans un personnage cruel : c’est ainsi que nous observons une continuité assez étonnante dans la dernière réplique de l’acte II : l’empereur passe d’une expression violente et presque enragée à la constatation qu’il est amoureux. C'est de la haine qu’il éprouve d’abord pour sainte Catherine parce qu’elle constitue un affront à son autorité que naît l’amour. Le sentiment apparaît au milieu de la phrase :

Il faut regner absolument si l’on veut porter la qualité de souverain, les Sceptres & les coronnes ne relevent que d’eux-mêmes ? Mais que disje, cette inhumaine se rit de mes desseins, sçachant que le pouvoir de ses charmes s’estend beaucoup plus loin que celuy de mon authorité. (l.341-345)

Le dénouement de la tragédie nous apprend que l’empereur est en fait extérieur à l’enjeu proprement religieux de la pièce. Il est le seul à ne pas se convertir. Pour lui le dénouement correspond à deux changements, l’un sur le plan amoureux – la disparition de son amour pour sainte Catherine – l’autre sur le plan politique – l’autorisation du culte chrétien, sa dernière parole évoquant les voeux païens qu’il s’apprête à exprimer dans les "Temples" en faveur du christianisme. Pourtant ce changement est déclenché par des miracles et des interventions merveilleuses, qui sont plus convaincantes que l’éloquence de sainte Catherine pour convertir l’impératrice, Porphire et Lucius. L'empereur subit en quelques sortes une conversion de l’esprit, de l’intelligence, qui le fait accéder à la sagesse dans l’art de gouverner.

Les trois convertis §

* L'impératrice est un personnage que sa sensibilité porte naturellement vers le Bien. Son cœur – sa conscience dirions-nous – lui fait entendre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Dès le début elle sent l’injustice de l’Edit de l’empereur qui persécute les chrétiens et éprouve de la pitié pour ces infortunés, sentiment déjà chrétien : « Leur sort par trop funeste me demande des pleurs (...) mon cœur devancera ma main, offrant des soupirs de compassion pour ces misérables », dit-elle au début de la pièce. Cependant, elle ne se résout pas à affirmer ouvertement ce sentiment. Même après sa conversion à l’acte III, elle garde sa nouvelle foi secrète. Elle reste dans l’irrésolution, ne se décide pas à agir : "Si je souffre qu’on les accuse, je ne sçaurois me résoudre à les voir punir" (l.32-33). La raison en est premièrement une certaine faiblesse, qui trouve son explication dans la perspective chrétienne de la pièce. Sainte Catherine lui dit en effet à la scène 5 de l’acte III, qu’elle "doit guerir son esprit de la crainte". Tant qu’elle ne connaît que le paganisme, c’est une âme perdue, à la fois parce qu’elle est hésitante, vulnérable, malheureuse et parce que, d’un point de vue chrétien, elle n’est pas soutenue par la grâce de Dieu. Elle a donc besoin de son aide et de celle de sainte Catherine pour trouver la voie de la Religion juste. Mais il n’en reste pas moins que, si elle est la première à se convertir, c’est qu’elle avait déjà une inclination à la justice, une âme disposée à se tourner sans résistance vers le christianisme.

La deuxième raison pour laquelle elle n’ose pas s’opposer aux volontés de l’empereur est son attachement aux règles et aux codes de conduite de la cour. C'est une femme de condition, qui s’exprime d’une manière posée et respectueuse, qui a conscience de son rang, de ce qu’on lui doit et de ce qu’elle doit aux autres. Elle adopte ainsi une attitude de soumission vis-à-vis de son souverain et époux et Corvin évoque sa constance lorsqu’il décrit son supplice :

CORVIN : (...) Toutes les graces & toutes les majestez qui estoient affectees à sa naissance, sont montees [sur l’échafaut] avec elle, pour donner à sa mort le mesme éclat qu’avait eu sa vie

Cette noblesse et cette grandeur d’âme rendent intéressante sa situation d’épouse délaissée. Il y a un décalage entre d’un côté la passion de jalousie et de l’autre sa vertu et sa modération pleine de dignité. Bien que la confidence qu’elle fait à sa fille Léonor, à la scène 2 de l’acte III, nous apprenne qu’elle éprouve effectivement de la jalousie à l’égard de sainte Catherine ("l’ambition n’a pas moins de charmes pour la tenter, que son visage d’attraits pour me donner de la jalousie"), toute la violence potentielle de ce sentiment est amortie, étouffée par la maîtrise de soi qui convient à une femme de son rang. Face à sainte Catherine à l’acte III, elle se défend d’en laisser transparaître les manifestations indignes d’elle : "Ma naissance m’oste la crainte, & ma condition me deffend la jalousie". Le seul espace susceptible de donner une véritable épaisseur à ce personnage se situe dans la froide hypocrisie, en total désaccord avec son apparente disposition au bien, avec laquelle elle feint de lui rendre visite "pour me resjouïr avec vous des avantages que l’Empereur vous offre, avec la qualité d’Epouse". Cependant, la discrétion de ce personnage dans la pièce a réduit cet espace à néant. Le pathétique que dégageait le personnage de la reine dans Thomas Morus a ici complètement disparu.

* Porphire désigné dans la présentation des personnages comme le "favory de l’empereur", tient essentiellement le rôle de confident. Dans la légende, il était le tribun militaire c’est-à-dire un officier nommé par le général en chef. La plus grande partie de ses interventions sont destinés à flatter l’empereur, dans tous les sens du terme. Il ne se lasse pas de louer la grandeur de son souverain : lors du récit des exploits de ses deux officiers dans la bataille contre les Scythes et autres peuples barbares par exemple, il ne manque pas une occasion de souligner comment cette victoire rejaillit sur l’empereur. Il se montre soumis, empressé à son égard. Il a donc aussi pour fonction de ne jamais s’opposer à lui et à être un flatteur, qui complimente son maître, quelque soit la circonstance même si celui-ci est en tort. Ainsi, lorsqu’en 161, il s’excuse en disant "je ne sçaurois flatter vostre Majesté en une action si importante à son repos", on comprend qu’il doit souvent le bercer dans l’illusion de sa grandeur. Ainsi, à l’acte II, scène 1, il redonne confiance et espoir à l’empereur sur son intention d’épouser Catherine :

il seroit inutile d’employer d’autre éloquence que celle de tous ces avantages pour la persuader, puis qu’ils se font souhaiter eux-mesmes par les grandeurs qui les accompagnent.

Il l’assure, bien qu’il n’y ait rien de moins certain, qu’elle acceptera sans difficulté à sa proposition, lorsqu’il le lui demandera. "Si le succez des desseins de vostre Majesté ne dépend que de mes services, elle sera bientôt satisfaite", promet-il avec assurance. Dans Thomas Morus, le personnage correspondant de Polexandre, avait l’originalité de dévoiler au public son inquiétude de ne pas être capable de donner satisfaction à l’empereur. La scène se terminait en effet par ce monologue de Polexandre :

Que je serois heureux, si par les charmes de mes discours je pouvois calmer l’orage qui me vient accueillir ! (...) N'est-ce pas un dessein dont la témérité prépare mon supplice ? faut-il franchir cette carriere: mon credit, ou mon zele, m’en feront eviter le peril.

Dans sa tentative de convaincre sainte Catherine, Porphire lui parle naturellement le langage qui correspond au système de valeurs d’un courtisan, mettant au sommet les grandeurs terrestres, beauté, jeunesse, richesses, gloire... L'intérêt de cette entrevue se situe à la fin, qui se termine de manière très abrupte: Porphire s’arrête d’argumenter parce qu’il sent sa "foiblesse, comme si mon coeur tenoit déja son party". Il s’enfuit devant l’émotion qui lui causent les paroles de la sainte.

Tantôt nommé "Docteur" dans la présentation des personnages, tantôt introduit sous le terme de philosophe, Lucius est un personnage essentiel de la pièce grâce au rôle qu’il tient dans l’épisode central de la dispute. Mais il n’a aucune psychologie, il n’est qu’une fonction pure et simple, que le porte-parole et défenseur de la position païenne. La Serre a d’ailleurs restreint le nombre initialement plus grand de ses confrères qui ont participé selon la légende à la dispute. Ici, il est présenté comme un délégué, "comme le plus fameux de tous" (164).

Le style §

La Serre n’a écrit que de la prose, apparemment parce qu’il était un piètre versificateur. Ce n’est pas pour autant qu’il se désintéressait de la rhétorique, bien au contraire.

Au premier abord, Le Martyre de sainte Catherine possède un style ennuyeux et répétitif, un peu fastidieux à étudier. En réalité, la dimension rhétorique est un des intérêts majeurs de cette tragédie.

Écrire la dispute §

Si l’on envisage Sainte Catherine à partir des trois genres rhétoriques – le judiciaire, le délibératif et l’épidictique – on s’aperçoit que la pièce obéit dans sa plus grande partie au genre délibératif, correspondant aux affrontements argumentatifs entre personnages. Dans une écrasante majorité de cas, en effet, les prises de paroles ont pour but de convaincre que la position tenue par un personnage est juste face à l’erreur de son interlocuteur. On distingue alors deux types de débat. Il y a d’abord les dialogues entre un personnage principal et son confident à qui il demande conseil : l’impératrice et Léonor ; l’empereur et Porphire, Catherine et Emilie ou Corvin. Le deuxième type d’affrontement est celui qui oppose sainte Catherine aux personnages païens sur le sujet de la religion. Telle un avocat, elle a en effet décidé de "plaider la cause des chrétiens" (l.151-152). Si l’on écarte les très courtes scènes qui introduisent un personnage, il n’y a guère que la scène 3 de l’acte I, consacré au récit de la victoire de l’empereur, la scène 3 de l’acte III, prière de sainte Catherine à Dieu et les passages de l’acte V où Lépide rend compte à l’empereur du sort des condamnés, qui échappent au style délibératif.

Ce n’est que lorsque tout le monde aura été persuadé, ou tout au moins, pour ce qui est de l’empereur, aura infléchi ses décisions, au regard des vérités révélées par Catherine que la pièce pourra s’achever. Autrement dit, la parole – et donc la pièce elle-même – n’a de raison d’être que tant que la sainte n’a pas accompli sa mission de persuasion. C'est ainsi que, à l’acte IV, Lucius se tait lorsqu’il est vaincu par le "Dieu de la Vérité", et s’écrie que "la dispute est finie puisque je n’ai plus rien à dire" (l.704). De même l’empereur, dernier "bastion" à céder, est aussi le dernier de la pièce à parler; l’aveu de son erreur coïncide avec le retour au silence de la fin, puisqu’il n’y a plus rien à débattre. Le sujet principal du Martyre de sainte Catherine se résume en fait en une vaste dispute menée par la sainte et remportée par elle sur tous les personnages païens.

Cependant, excepté la conversion secrète de l’impératrice à l’acte III, les moments où les personnages reconnaissent leurs erreurs se situent presque tous à la fin de la pièce, à l’issue de la dispute du quatrième acte et à la fin du cinquième. Les dialogues se closent dans la plus grande partie de la pièce sur une mésentente. Le débat, dans Sainte Catherine, a pour caractéristique de se maintenir dans l’opposition sans faire évoluer les positions antagonistes. Chacun campe sur ses positions. S'il y a une évolution c’est dans l’exaspération du désaccord, à tel point que la scène ne peut être interrompue que par une contrainte extérieure, la venue d’un autre personnage (ex : IV, 3), un ordre donné par l’empereur (II, 5 ; V) ou par la décision unilatérale d’un personnage ; ainsi, l’impératrice, à l’acte III, scène 2, n’écoute pas le conseil que lui donne Léonor de ne pas rendre visite à Catherine dans sa prison et met fin à la scène par ces mots :

Je veux bien me satisfaire dans l’inquiétude où je me treuve, son entretien éclaircira mon esprit de ses doutes; suivez moy, ne vous opposez plus à mon contentement. (l.416-418)

On peut se demander si l’impératrice ne s’est pas confiée à sa fille pour la forme, sans vraiment envisager de suivre le conseil qu’elle lui donnerait. Chaque personnage est enfermé dans son aveuglement et cet aveuglement même l’empêche d’en sortir et le rend incapable de changer d’opinion à la suite d’une réflexion. Il n’y a que la grâce, l’illumination divine qui permet aux personnages d’évoluer. La raison ne reconnaît jamais son erreur mais l’âme se convertit. Si l’empereur et l’impératrice consultent souvent leurs confidents pour les aider à trouver une solution à leur hésitation, la discussion prend quelquefois une tournure bien plus générale. Le débat s’élève à une question fondamentale. Par exemple, à la première scène de la pièce, l’impératrice confie à ses filles Léonor et Rosilée le déchirement de son âme entre le joie de voir l’empereur victorieux et l’affliction que lui cause le triste sort des Chrétiens. Dès la fin de cette première réplique, la scène change de ton et entre les trois personnages se développe un débat de portée bien plus universelle sur la bonne manière de gouverner. Léonor et Rosilée ne présentent aucun caractère filial dans la relation avec leur mère : elles n’ont pas d’autre fonction que d’incarner dans leurs discours chacune des positions enre lesquelles hésitent leur mère. La scène rappelle les affrontements entre allégories fréquemment utilisés dans le théâtre médiéval et encore au XVIe siècle. Placée ainsi au tout début de la tragédie, elle fait un peu figure de prologue et a pour but d’indiquer quel est l’enjeu de la pièce. L'échange d’arguments est très rigoureusement construit et obéit au schéma suivant, répété trois fois : Léonor-Rosilée-Impératrice. Léonor plaide pour l’obéissance à l’empereur et la fermeté de celui-ci contre les chrétiens ; à l’inverse, Rosilée se montre favorable à la bonté, la clémence et la tolérance. L'impératrice penche plutôt vers le point de vue de Rosilée ou reste dans l’hésitation. A la troisième et dernière séquence, l’affrontement de la thèse et de l’antithèse se résout dans une synthèse, qui fait office de conclusion provisoire au débat :

Si les Roys ne tiennent leurs sujets enchaisnez par l’amour aussi bien que par la crainte, ils ne songent jamais qu’à recouvrer leur liberté, ne pouvant supporter le joug de leur servitude. (l.54-56)

Cette synthèse ne résout pas vraiment le problème mais se contente d’accueillir les deux positions en les considérant toutes deux comme justes et nécessaires. Dans tous les cas, on a bel et bien quitté la délibération pour le débat d’idées. Ce glissement est systématique dans les scènes où intervient sainte Catherine. Dans les deux premières scènes de l’acte II, qui l’opposent successivement à Emilie puis à Corvin, la détermination et l’entêtement du personnage transforme dès les premières lignes la question « dois-je plaider ou non la cause des chrétiens » en débat sur « qui a raison de Catherine ou d’Emilie et Corvin dans l’attitude face aux chrétiens ».

Voyons maintenant quelles sont les formes d’écriture privilégiées par cette quasi omniprésence des débats.

Les stichomythies §

La figure de l’antithèse structure presque l’intégralité du discours, notamment sous la forme de la stichomythie. L'usage en est exceptionnellement abondant. Bien entendu, nous employons ce terme dans un sens étendu, puisque, étant en prose, l’oeuvre ne peut présenter au sens strict, de stichomythies. Nous ne retiendrons de la définition que trois éléments. Entrent en jeu la longueur de chaque réplique (de une demi-ligne à deux ou trois lignes), la symétrie entre les répliques des deux interlocuteurs et enfin un contexte d’opposition, (celle-ci peut apparaître dans différents contextes et mettre aux prises des ennemis autant que des amants). Si l’on prend ainsi ce procédé dans son sens large, près de la moitié du Martyre de sainte Catherine est écrit en stichomythies, ce qui est exceptionnel, et particulièrement étonnant à une époque où cette pratique est en train de reculer. Notons que sainte Catherine est présente chaque fois qu’il y a ce type d’affrontement (ce sont les scènes suivantes : II,1 ; II,2 ; II,5 ; III,4 ; IV,2 ; V,1) et que c’est le seul mode d’expression dans ses confrontations avec l’empereur (II,5 ; IV,2 ; V,1).

Etudions-les de plus près. Ce qui frappe tout d’abord, c’est la variation concernant la longueur des répliques et pourtant la rigueur de leur symétrie. Concernant le premier point, on comprend que La Serre, soucieux de ne pas lasser son auditoire, ait cherché à rompre la monotonie des passages stichomythiques trop longs en en faisant varier les rythmes. Ainsi, les stichomythies au sens strict n’excèdent jamais plus d’une quinzaine de répliques. Peut-être est-ce là un enseignement qu’il a tiré de sa pièce antérieure Thomas Morus, dans laquelle les scènes en stichomythies atteignent des longueurs jamais vues : le dialogue de l’acte I, scène 4, entre le roi et Arthénice s’étend sur 74 répliques ! Ici au contraire, La Serre a veillé à une alternance entre de courtes répliques d’une ligne au maximum, parfois d’une demi-ligne, et des répliques de deux ou trois lignes. Parfois, un développement un peu plus long vient briser encore plus nettement la série. Par exemple à la scène 4 de l’acte III, Porphire, envoyé par l’empereur dans la prison où se trouve sainte Catherine pour la convaincre de renoncer à sa foi et d’épouser l’empereur, se heurte à sa résistance obstinée; après une entrée en matière un peu longue destinée à expliquer l’objet de sa visite, Porphire porte l’attention de Catherine sur un certain nombre de raisons pour lesquelles elle devrait accepter son offre. A chacune de ses interventions, Catherine détruit l’argument par un argument contraire. Des lignes 438 à 446, le rythme est rapide et subit même une légère accélération par la réduction de longueur des répliques (l.441 à 446). Un ralentissement survient avec les deux explications assez longues de sainte Catherine (l.447 à 456) avant une nouvelle accélération des lignes 457 à 465. Pendant un assez long moment le rythme reste modéré avec des répliques de deux ou trois lignes (l.466 à 493). Enfin l’accélération finale (l.493 à 497) signifie l’exaspération de la tension entre les deux interlocuteurs et préfigure la fin de la scène, Porphire ayant compris qu’il n’obtiendra rien d’elle.

Malgré ces variations, La Serre a conservé avec une grande rigueur la symétrie entre deux répliques. Voyons ce passage tiré de la même scène :

PORPHIRE : Considerez vostre jeunesse.

Ste CATHERINE : Elle vieillit à toute heure. (...)

PORPHIRE : Ne vous est-ce pas un grand honneur de voir assujetty sous vos loix par la seule force de vos appas le seul Monarque de la terre.

Ste CATHERINE : La gloire est bien plus grande de se vaincre soy-mesme par le mespris de toutes ces vanitez.

La longueur des deux phrases qui se suivent est toujours identique. Sainte Catherine s’attache à répondre de la manière la plus complète en n’omettant aucun des points soulevés par son interlocuteur. Par exemple lors sa première entrevue avec l’empereur, à l’acte II :

L'EMPEREUR : Quoy professer leur creance dans ma cour & devant mes yeux, sans rougir de la honte de vostre impiété, ou sans pâlir de la crainte de ma vengeance.

Ste CATHERINE : En quelque lieu oû je me treuve ma bouche ne dément jamais mon coeur. Si je rougis de honte ce sera pour vostre aveuglement, & si je pâlis de crainte, ce peut estre que pour vostre perte.

On voit que, si la symétrie est une exigence rythmique, elle est aussi d’ordre sémantique. Dans cet exemple, Catherine répond dans l’ordre aux deux accusations de l’empereur, d’une part l’offense liée au lieu dans lequel elle se trouve, d’autre part la honte et la crainte que cette offense devrait susciter physiquement par la rougeur et la pâleur.

Pour ce qui est de la manière de marquer l’opposition entre deux répliques, puis de lier entre eux les groupes de deux stichomythies, La Serre utilise un nombre restreint de procédés de sorte que nous pouvons distinguer des constantes. Tentons d’identifier l’un des enchaînements de répliques les plus couramment utilisés. Premièrement, pour souligner l’antithèse, un des procédés les plus fréquents se situe non pas sur le plan du sens mais sur celui de la forme : il s’agit de la répétition de la structure grammaticale, comme dans l’exemple cité ci-dessus. Deuxièmement, pour ce qui est de l’enchaînement des groupes de deux répliques stichomythiques, la liaison la plus courante est l’anadiplose, c’est-à-dire la reprise du dernier terme de la réplique précédente pour rebondir sur un nouveau développement. On lit ainsi à l’acte IV, scène 2 :

Ste CATHERINE : Vostre Majesté cognoist la Justice qu’il y a dans mes plaintes, que n’a t-elle de l’affection pour mon soulagement.

L'EMPEREUR : N'est-ce pas aymer vostre repos de le préférer à celuy de ma vie.

L'évocation du "soulagement" fait rebondir l’échange en portant l’empereur à se défendre de mettre en péril le "repos" de Catherine. Un glissement s’est toutefois introduit dans le changement de mot. On est passé de "soulagement" à "repos", ce qui ne désigne pas tout à fait la même chose. Ce type de glissement est également employé assez souvent, marquant le fossé qui sépare sainte Catherine et l’empereur. Ils ne peuvent pas se comprendre, parce qu’ils ne parlent pas le même langage. Ainsi les précisions sur le vocabulaire sont nombreuses. La divergence sur la conception que chacun se fait de la Justice apparaît de cette manière dans l’acte II, scène 5 :

Ste CATHERINE: Et quel avantage vous sera-ce de ruiner vostre reputation pour assouvir vos cruautez?

L'EMPEREUR: Appelez-vous cruauté de venger les Dieux, & punir les rebelles.

Ste CATHERINE: Est-ce une action de clemence, de forcer les volontez, & violer les loix de la Nature.

Sainte Catherine définit la justice du roi par sa bonté et sa capacité à pardonner, tandis que l’empereur considère avant tout son rôle punitif.

En modulant ces deux types de liaisons, on voit apparaître un des schémas constants que l’on retrouve à plusieurs reprises dans notre tragédie. On est face à des groupes de stichomythies qui vont par paire et ont en commun à la fois le contenu et la structure grammaticale. Pour passer d’une paire à l’autre le personnage rebondit sur un mot de la réplique précédente. Observons la similitude entre ces deux passages, à ceci près que la paire de stichomythies se trouve à la fin dans le premier passage, et au début dans le deuxième :

Ste CATHERINE : La gloire est bien plus grande de se vaincre soy-mesme par le mespris de toutes ces vanitez.

PORPHIRE : Apellez-vous vanité la conqueste d’un Royaume

Ste CATHERINE : Mettez-vous au rang des tresors les felicitez d’icy-bas." Acte III, scène 4 (l. 440 à 443)

"L'EMPEREUR : Moderez ce zelle indiscret qui vous rend si ingenieuse à treuver les moyens de vous perdre.

Ste CATHERINE : Donnez quelque intervalle à cette passion de vengeance qui vous fait passer pour tyran en mille lieux.

L'EMPEREUR : Est-ce tyrannie de rompre vos fers, ou d’en partager la servitude. Acte IV, scène 2 (l.602 à 607)

Cependant les stichomythies sont par définition un type de discours discontinu qui rend difficile l’expression d’une pensée fluide. Dans bien des passages, l’échange est constitué de groupes presque autonomes de deux répliques, comme c’est le cas dans le dialogue entre Porphire et sainte Catherine à l’acte III. Porphire attire l’attention sur un point en posant une question. Sainte Catherine répond. Puis on passe à une question d’une autre nature, sans lien très net avec ce qui précède.

L'opposition finit par s’exprimer précisément dans cette discontinuité. L'échange se réduit souvent à un dialogue de sourds. Sans écouter la réplique de son interlocuteur, un personnage poursuit le raisonnement commencé juste avant. Par exemple, à l’acte II, scène 5, l’empereur reste sourd au mépris que manifeste Catherine pour son autorité et poursuit ses menaces sans en tenir compte :

L'EMPEREUR : Doutez vous de mon authorité dans la condition où je me treuve ?

Ste CATHERINE : Non, mais j’en mesprise la puissance dans la résolution où je suis.

L'EMPEREUR : Ne savez vous pas que mes volontez sont reverées par toute la terre, & que mon Sceptre est aussi redoutable que le foudre des Dieux ?

Cette incompréhension est quasiment constante entre l’empereur et sainte Catherine. Leurs deux autres entrevues, à l’acte IV et à l’acte V, comportent de longs passages qui ne sont qu’une succession d’interrogations oratoires. Les répliques continuent de former des doublets du point de vue grammatical, mais cette identité formelle ne fait que renforcer au contraire l’opposition en enfermant chaque personnage dans son camp.

Voyons à titre d’illustration la suite d’un passage cité plus haut (acte IV, scène 2) :

L'EMPEREUR : N'est-ce pas aymer vostre repos de le preferer à celuy de ma vie.

Ste CATHERINE : Et n’est-ce pas estre jalouse de vostre gloire de vous representer les malheurs qui en peuvent offusquer l’éclat.

L'EMPEREUR : Quel Demon vous anime avec tant d’opiniatreté à creuser le tombeau où vous devez estre ensevelie.

Ste CATHERINE : Et quelle fureur vous transporte avec tant d’aveuglement de chercher vos plaisirs dans les miseres d’autrui

Les sentences §

Les stichomythies, comme discours discontinu, sont propices aux formes brèves, et en particulier aux sentences qui abondent également dans la pièce. En cette première moitié du XVIIe siècle, elles sont encore au goût du public, pour deux raisons, d’abord parce qu’elles constituent une tradition théâtrale héritée du siècle précédent, et en second lieu parce qu’elles donnent un ton moral et didactique à la pièce fortement apprécié par les spectateurs. On peut se demander cependant si leur abondance dans Sainte Catherine n’est pas la marque d’un archaïsme de la part de La Serre.

Comment sont-elles utilisées ? La pièce contient peu de "vraies" sentences, si l’on suit la définition qu’en donne Jacques Schérer dans La Dramaturgie classique en France. Elles sont souvent dans la bouche de sainte Catherine et conviennent bien à son caractère. Eléments autonomes dans la suite des répliques, elles se referment sur elles-mêmes, tout comme la sainte tenant un discours serein, "entier", sans déchirement intérieur, se maintient loin des attaques des autres personnages. Ainsi, lorsque, à l’acte II, scène 2, Corvin tente d’éprouver la détermination de Catherine et porte le débat dans le domaine de la sensibilité, celle-ci se réfugie dans la perfection inattaquable de la sentence :

CORVIN : Aurez vous bien le courage de soutenir l’intérêt des Chrestiens devant l’Empereur qui est leur partie.

Ste CATHERINE : On ne manque jamais de hardiesse à soustenir la vérité; la perfection de la grace en ces rencontres, suplée au deffaut de la nature. Il suffit de le desirer pour l’entreprendre, & c’est assez de commencer pour y reüssir. (je souligne la sentence)

Cependant, on voit à cet exemple que le discours que tient sainte Catherine, s’il n’est pas au sens strict sentencieux, reste extrêmement général voire abstrait dans la dernière phrase. La tragédie présente un nombre très important de fausses sentences, c’est-à-dire de tournures auxquelles la généralité du contenu, l’emploi de certains adverbes comme "jamais" ou "toujours" et l’emploi du présent de l’indicatif donnent un ton sentencieux, mais dont un mot renvoit à la situation particulière de la pièce. Prenons deux exemples. Le premier est tiré de la scène 4, acte III. Sainte Catherine répond aux propositions de Porphire par cette phrase: "Ma beauté est un éclair qui ne luit que pour disparestre" (l.464). On perçoit la maxime qui est retranscrite ici dans un contexte particulier, appliquée à Catherine, grâce au possessif "ma". Mais, la formulation est proche de : "la beauté est un éclair qui ne luit que pour disparaître", propos plus que rebattu sur l’éphémère beauté des femmes.

Dans le second exemple c’est l’emploi de l’adverbe qui confère à la phrase une dimension universelle. Lors de son entrevue avec l’empereur à l’acte II, Catherine lui dit : "Si leur religion fait mon crime, je ne m’en justifieray jamais" (l.267). A nouveau, on devine une sentence cachée qui pourrait être : "Quand la religion rend criminel, on ne s’en justifie jamais". Le traitement de la sentence chez La Serre peut donc paraître assez proche de l’idée développée par Corneille, qui appréciait beaucoup les sentences mais prônait de les camoufler en appliquant leur généralité à la situation particulière. Cependant, alors que cette idée permettait de conserver le brio de la formule, son caractère "frappé", tout en l’allégeant de son lourd martèlement didactique, La Serre maintient au contraire cette pesanteur. Dans ses deux tragédies religieuses, les sentences sont le mode d’expression privilégié pour l’apologétique chrétienne.

Le Martyre desainte Catherine est une pièce apologétique. A l’occasion de la défense de la religion chrétienne face aux croyances païennes, la pièce présente un type de paroles au ton didactique. Certaines scènes comportent des résumés de la doctrine chrétienne, passages qui se caractérisent par leur extrême condensation et de ce fait par une inévitable simplification. Ils sont alors tellement figés qu’ils sont presque vidés de sens. Par exemple, dans la scène 5 de l’acte III, sainte Catherine finit, après un échange allusif avec l’impératrice sur "l’Epoux" qui leur est promis à toutes deux, par livrer à celle-ci un exposé rapide du dogme chrétien :

C'est le Fils unique du Pere Eternel: Considerez sa puissance, le Ciel et la Terre sont les ouvrages de sa parole. (...) Adorez son amour, il a epousé nostre condition, s’est revestu de nos miseres, & est mort pour nous racheter de son sang la mesme vie que sa Bonté nous avoit donné (l.534 à 540).

Ces phrases sont comme extérieures à la tragédie et à l’action. Bien que résumées à l’extrême, elles ne font que tendre vers une référence supérieure et extérieure. Il s’agit de l’Evangile naturellement, mais également d’une référence plus contemporaine de La Serre. C'est la tendance dominante, des jésuites, du pape et des théologiens de la Sorbonne qui est suivie ici. C'est pourquoi il est vain de chercher dans cette pièce les traces des polémiques sur la grâce qui agitaient les théologiens, quelques mois après la publication posthume de l’Augustinus de Jansénius. Même si on a affaire ici à une dispute, Le Martyre de sainte Catherine reste en marge de ces débats et les passages doctrinaux sont non seulement orthodoxes mais tellement simplifiés qu’ils ne pourraient être contestés par personne. C'est plus la forme de la dispute qui intéresse La Serre. C'est ainsi que la dispute entre Catherine et le philosophe Lucius à l’acte IV, ne peut manquer de faire penser à un examen de théologie, tel qu’il se pratiquait dans les collèges de Jésuites. Lucius pose des questions comme « qu’est-ce que la religion » (l.650) ou « qui sont ceux qui servent les Dieux fidèlement » (l.659). La réponse de sainte Catherine a le ton des formules toutes préparées et apprises par coeur par les étudiants :

C'est l’art de sauver l’homme en servant Dieu, & l’on peut s’élever à sa cognoissance par la lumière de la Foy; l’adorant comme Createur, l’aimant comme Rédempteur, & luy obeissant comme souverain absolu en toutes choses. (l.651-654)

Les références dont elle se sert pour étayer son argumentation sont introduites selon les règles scolaires de présentation des exemples : "le nombre des Dieux ne diffère point de l’Atheisme, comme nous asseure la Sibile Persane". Le vocabulaire employé est très codifié : on retrouve des termes de l’explication de texte comme la question sur la comparaison à la ligne 675 ; les phrases sont dites sur un ton posé et sont structurées rigoureusement grâce à l’usage de conjonctions de subordination pour souligner les liens de cause ou de condition. Lucius, en position de faiblesse dans cette dispute utilise pour convaincre de la force de sa position et se redonner un certaine autorité des tournures figées comme "il se cognoist bien que" (l.665).

Un galimatias ? §

Le Martyre de sainte Catherine se singularise en troisième lieu par la confusion ou l’obscurité d’un assez grand nombre de tournures. La Serre ne cherche jamais la simplicité ou la facilité dans l’écriture. Celle-ci se déroule en de complexes circonvolutions qui rendent par moments la compréhension délicate. Son style est chargé d’ornements et de figures de toutes sortes. Prenons par exemple cette réplique de sainte Catherine (l.257-261) pour voir la densité et la variété des figures employées :

Je m’estonne que vostre Majesté jette les fondemens de son Empire sur les cendres des Chrétiens? comme si son repos dependoit de leur ruine. Elle veut commencer son Regne par un déluge de sang, dont la cruauté de ses Edits va inonder toute la Grece; mais le Ciel y prepare déjà vostre cercueil, vous metant au nombre des victimes qu’on doit immoler sur vos Autels.

Dans cette réplique relativement courte, on trouve une première métaphore, celle du fondement, doublée d’une métonymie (les "cendres" pour la mort), une deuxième métaphore ("déluge de sang"), une syllepse (la "victime", pris au sens propre désigne les chrétiens et au sens figuré, l’empereur). La Serre est également très friand du mélange d’images concrètes (sang qui inonde la Grèce) et de notions abstraites (la cruauté) au sein d’une même phrase.

Peut-on pour autant taxer le style de La Serre de galimatias, comme l’ont fait au XVIIe siècle un certain nombre de ses détracteurs ? Le Dictionnaire de l’Académie décrit ainsi le galimatias : il s’agit d’un "discours embrouillé & confus, qui semble dire quelque chose et ne dit rien." Que la prose de La Serre soit confuse et embrouillée, on peut en convenir. Mais elle reste sensée, et se caractérise plutôt par un manque d’appropriation entre la richesse et de la recherche formelles et un contenu peu nuancé – mais non pas dénué de sens ! Ce décalage fait tomber cette écriture dans le vice de l’enflure et de l’affectation. L'abondance du discours et le niveau de langue sont beaucoup plus ambitieux que l’idée qu’ils sont censés exprimer. Il est vrai cependant qu’il se trouve dans la pièce des excès dans cette enflure qui frolent parfois le ridicule. Par exemple, ces images employées par l’empereur, dans lesquelles il affirme que "le Sceptre que je porte à la main sert de clou pour arrester sa roüe (de la Fortune)" ou "j’ay beau cacher dans mon sein le feu qui me devore, mes soûpirs sont autant d’estincelles qui en decelent le secret" rivalisent avec les perles du style Nervèze du début du siècle.

Cette enflure s’accompagne d’une certaine abstraction. Cet aspect est visible dans le récit présent à l’acte I, scène 3, récit très singulier et qui nous éclaire sur les intentions de La Serre. Notons qu’il est un des rares passages de la pièce appartenant au genre épidictique. Ce qui frappe tout d’abord c’est le caractère extrêmement alambiqué et peu lisible du texte. Les phrases y sont longues, les métaphores nombreuses, les indicateurs temporels ou les mots de liaisons rares. L'abondance de pronoms de rappel, "en" notamment qui peut parfois renvoyer à toute une phrase, rend par moments la compréhension ardue, et ce d’autant plus que La Serre use à foison de ce procédé vu plus haut qui consiste à mélanger l’abstrait et le concret, et crée ainsi un effet de raccourci, par exemple avec l’évocation des conséquences que la rumeur de victoire ou de défaite produit sur la suite du combat. On le retrouve au moins à deux reprises :

le bruit de vostre renommée depeupla tout à coup les villes (...).

Le seul bruit d’un Triomphe si glorieux s’estant épandu dans l’Orient, servit d’une nouvelle armee pour forcer tous les autres peuples barbares qui l’habitent à se rendre (...).

Le récit est surtout truffé de compliments et de détails destinés à la louange de l’empereur. L'hyperbole est partout: tournures superlatives ("si beau", "si glorieux"), champ lexical de la grandeur ("augmentaient", "accroistre", "grande", "grandeur"...), exagérations ("Douze Roys se firent voir dans un champ de bataille à la teste de cent mille combatans"). Pour résumer, ce récit est là pour conforter l’empereur dans le sentiment de sa puissance et par là informer le spectateur de sa position de force au début de la pièce. Ces tournures flatteuses et ces métaphores finissent ainsi par le noyer. Loin d’exposer clairement les différents mouvements du combat, il met en avant de manière omniprésente les notions de gloire ou de honte pour justifier les actions de tous les acteurs de cette bataille :

(...) les scithes qui portoient gravé sur le front les marques de leur défaite, hasardoient leur vie pour en effacer la honte (...). Les Sarmates et les Basternes animez de ce bel exemple, aussi bien que de leur propre valeur, méprisoient tellement la mort, qu’ils ne reculoient jamais d’un pas à sa rencontre (...) mourant tous ensemble pour emporter une mesme gloire. (...) Le seul bruit d’un Triomphe si glorieux (...) servit d’une nouvelle armée pour forcer tous les autres peuples barbares (...) à se rendre (l.101-123, je souligne).

Ne sont présents que les mots du champ lexical de la bataille ayant un rapport avec l’honneur: "servitude", "les fers", les "chaisnes", "esclaves"... Cela confère au récit une certaine abstraction. Le spectateur ou l’auditeur n’a pas d’images précises à l’esprit. A l’opposé du traitement traditionnel de ce genre de passage, ce récit devient le contraire d’une hypotypose. Il ne donne absolument rien à voir de ce qui s’est passé réellement mais livre une représentation à la fois confuse et idéalisée d’une bataille, retranscrite avec des termes de courtisan et le système de valeurs du héros chevaleresque.

Un art de la conversation §

L'hypothèse que l’on peut alors émettre est que La Serre cherche à attirer l’attention sur l’adresse de la tournure au point que sa signification perd de son importance. Comme nous l’avons vu, il prête à ses personnages, dénués de psychologie, des sentiments "entiers", et souvent proches du cliché. C'est l’originalité de la forme qui doit être admirée. La recherche stylistique est présente mais au détriment de celle du sens. Par exemple, à l’acte IV, scène 2, nous nous situons juste avant le "dernier moyen" de l’empereur de persuader sainte Catherine de l’épouser et il s’adresse à sainte Catherine en ces termes :

vous estes aveugle aussi bien que moy; Mais nos bandeaux sont différents, vous portez celuy de l’ignorance et moi celuy de l’amour. Il faut que je fasse rompre le vostre, & que je vous donne la moitié du mien.

Quelle manière alambiquée de parler de son amour ! L'exigence formelle de la figure l’emporte sur la pensée qu’elle est censée exprimer, au lieu de l’accompagner. Autrement dit, le fond du débat semble parfois être relégué au second plan, et n’être qu’un prétexte à une réalisation d’ordre stylistique, qui intéressait bien davantage La Serre. C'est le style qui semble avoir été le véritable défi de l’auteur. Prenons un deuxième exemple pour mieux voir, en analysant l’invention, la "génétique" du texte, quelle était l’intention profonde de l’auteur. A la fin de la scène 4 de l’acte III, entre Porphire et sainte Catherine, que nous évoquions plus haut à propos des stychomythies, on trouve l’échange suivant :

PORPHIRE : Je crains que la cholere de l’Empereur n’éclate sur vostre teste

Ste CATHERINE : Et j’espère que la Bonté de Dieu fera bien-tost coronner la vostre.

La structure grammaticale est absolument identique d’une phrase à l’autre. Les verbes et les substantifs ont tous été modifiés, excepté "vostre teste", de manière à obtenir une phrase qui soit exactement l’inverse de la première. La crainte, sentiment négatif ancré dans le présent devient l’espoir, sentiment positif tourné vers le futur ("fera") ; à la cholere se substitue la bonté; la référence suprême pour Porphire est l’empereur, tandis que pour Catherine, il s’agit de Dieu etc. On est tenté de penser que c’est le jeu formel qui a guidé son invention, et non l’inverse, car du point de vue du sens, la phrase n’est qu’une évocation peu nuancée de la miséricorde de Dieu. Elle semble tirer son poids, sa force persuasive et cette impression que sainte Catherine a l’avantage sur Porphire du brio avec lequel elle parvient trouver une réplique antithétique parfaite.

A partir de là, on peu tenter de replacer cette pièce dans l’oeuvre de La Serre. Ce dernier a écrit peu de théâtre et s’est fait connaître par ses manuels de conversation. Etant des manuels, ces ouvrages ont pour but d’enseigner une manière d’écrire non pa tant dans un beau style que de manière appropriée à la circonstance, ce sont aussi des leçons de civilité. Ainsi, le Secrétaire de la Cour (1646) est classé en lettres de compliment, de consolation, d’amour. Et à l’intérieur de chaque rubrique, plusieurs modèles existent en fonction du rang des deux correspondants et du sujet de cette correspondance : "lettre de protestation d’amitié et d’obéissance", "lettre de consolation d’un serviteur à une grande Dame sur la mort de son mary", "lettre d’un Amant à sa maistresse offensée injustement et à tort contre luy" etc. Une des particularités de ses manuels est d’utiliser plusieurs formes d’écriture. Ils contiennent non seulement des lettres mais aussi des devis, qui ont en commun d’être composés dans ce même style fleuri que le Martyre de sainte Catherine. La Serre traite de la même façon l’écrit et l’oral, comme le dit Yves Giraud, "lettre et devis sont très proches, presque interchangeables: on peut et on doit parler comme on écrit." Notre hypothèse est que La Serre a cherché dans cette tragédie une nouvelle forme où appliquer ces modèles de conversation. Yves Giraud avait déjà déjà esquissé cette idée :

son rôle est de fournir des passe-partout d’une certaine tenue (...) [et] il est même si bien entré dans son rôle que, lorsqu’il compose un roman ou une pièce de théâtre, il prête tout naturellement à ses personnages des propos, voire des lettres que l’on dirait tout droit sortis de ses manuels (...).

Ce n’est pas la situation en elle-même qui intéresse cet auteur mais tout ce qui peut se dire à l’occasion de cette situation. Il recherche alors les diverses expressions possibles des sentiments qu’elle déclenche.

En lisant le Secrétaire à la mode, plutôt que la seconde version du Secrétaire de la Cour écrit après Sainte Catherine, et dans un style plus mesuré, on entend nettement des échos de cette tragédie : La Serre a recours à un petit nombre d’images et de tournures inlassablement réutilisées.

La Serre utilise donc l’histoire de sainte Catherine, comme trame dramatique simple, un canevas dans lequel il peut insérer des modèles d’écriture préalablement établis. Il s’agit presque d’une expérimentation de ces modèles dans un autre "milieu" littéraire, celui de la tragédie. Cependant, contrairement à l’avis d’Yves Giraud, ce n’est pas le cas pour toutes les pièces de cet auteur, cela ne concerne pas tout au moins Thomas Morus. Bien plus, en observant la similitude des sujets, il semble, que sainte Catherine soit une réécriture simplifiée de cette première tragédie chrétienne, cette simplification étant nécessaire pour l’utilisation des modèles du Secrétaire. Ainsi, de la première à la seconde tragédie, les personnages ont moins d’épaisseur et sont moins liés les uns aux autres : dans Thomas Morus, il y avait une véritable relation entre une mère et sa fille (Amélite et Arthénice), un véritable amour d’une épouse pour son mari (la reine et le roi Henry). Dans le Martyre de sainte Catherine, chaque scène illustre une situation que l’on rencontrer en société. Par exemple, la scène 4 de l’acte III de sainte Catherine correspond à la scène 4 de l’acte II de Thomas Morus : Porphire-Polexandre vient offrir à Catherine-Arthénice les propositions de mariage de l’empereur-roi. Dans le manuel, cette situation deviendrait lettre d’un serviteur à une grande Dame pour la convaincre d’épouser son maître. La première phrase, l’attaque est très voisine :

POLEXANDRE : Madame, je viens me resjouïr avec vous de ce que le Roy vous a choisie pour sa Maistresse. (Thomas Morus)

PORPHIRE : Madame, resjouïssez-vous, je viens rompre vos chesnes, & vous preter la main pour ayder à monter sur le trône qu’on vous a préparé. (Le Martyre de sainte Catherine)

Une fois cette parenté entre les deux oeuvres identifiée, on peut en étudier les deux aspects, d’un côté la reprise des mêmes tournures et images de l’autre la variation qui est faite sur la base de cette similitude. Par exemple, dans cette même scène, Arthénice est plus préoccupée de sa vertu et de son honneur, elle veut avant tout se comporter comme il sied à une jeune fille de qualité, à la différence de sainte Catherine qui met en avant, d’une manière assez abstraite, sa foi chrétienne. Pourtant, c’est dans le même cadre stylistique que ces idées différentes vont être employées:

ARTHENICE : Ma réputation durera tousjours, Polexandre.

Ste CATHERINE : (...) je veux des felicitez qui durent toujours, puis que mon ame est immortelle.

Porphire et Polexandre par contre, ayant exactement la même mission, développent les mêmes arguments. C'est dans la manière de les dire que l’on trouve des différences plus ou moins franches :

POLEXANDRE: Ne seriez-vous pas heureuse de posséder les bonnes graces du plus grand Monarque du monde

PORPHIRE : Ne vous est-ce pas un grand honneur de voir assujetty sous vos loix par la seule force de vos appas le seul Monarque de la terre. (...)

POLEXANDRE : Les Throsnes ont beaucoup d’appas, & de charmes.

PORPHIRE : Songez aux grandeurs qui vous accompagnent. (...)

POLEXANDRE : Serez-vous tousjours de cette humeur.

PORPHIRE : Ne changerez-vous jamais d’humeur (...)

Quant à la répétition des formules similaires au sein même de la pièce, elle montre la diversité des applications possibles dans des situations différentes. C'est ainsi, que l’on trouve à quatre reprises un jeu sur le mot "victime", dont nous avons vu l’une des variantes plus haut :

LEONOR (I,1) : Nos autels attendent aujourd’huy ces victimes, ou leurs offrandes. (l.20)

L'EMPEREUR (I,3) : il faut que les Chrestiens en soient ou les admirateurs ou les victimes (l.137-138)

EMILIE (II,1) : Il faut de nécessité qu’ils soient ou victimes ou idolatres (l.163-164)

L'EMPEREUR (II, 3) : La feste des Sacrifices que je présente aux Dieux ne sçauroit estre dignement celebrée, si le dernier des Chrestiens n’en est aujourd’huy la victime sur les mesmes Autels qu’il aura profanez de son mespris (l.235-237)

Ste CATHERINE (II, 5) : vous metant au nombre des victimes qu’on doit immoler sur vos autels. (261)

Parfois c’est dans une même réplique que l’on rencontre la même idée exprimée de plusieurs manières. Par exemple, la première scène de l’acte III nous montre Porphire décrivant l’amour de l’empereur pour sainte Catherine de trois manières différentes, qui utilisent pourtant toutes des images précieuses :

Quoy, la Princesse Catherine seroit si heureuse dans son malheur d’enchesner son geolier (1), d’imposer des loix à son Souverain (2), & de faire dresser des Autels (3) par celuy-là mesme qui l’avoit desja destinée pour victime.

Cette idée n’est d’ailleurs pas incompatible avec une préoccupation plus pragmatique: La Serre a écrit un avatar de Thomas Morus pour remporter à nouveau le succès qu’il avait trouvé une première fois auprès du public. Toutes ces techniques permettent en effet une écriture rapide, comme lorsque l’on compose une lettre, et qui reste proche de la spontanéité de la parole dans la conversation.

Une rhétorique chrétienne §

Le Martyre desainte Catherine est une pièce apologétique. A l’occasion de la défense de la religion chrétienne face aux croyances païennes, la pièce présente un type de paroles au ton didactique. Certaines scènes comportent des résumés de la doctrine chrétienne, passages qui se caractérisent par leur extrême condensation et de ce fait par une inévitable simplification. Ils sont alors tellement figés qu’ils sont presque vidés de sens. Par exemple, dans la scène 5 de l’acte III, sainte Catherine finit, après un échange allusif avec l’impératrice sur "l’Epoux" qui leur est promis à toutes deux, par livrer à celle-ci un exposé rapide du dogme chrétien :

C'est le Fils unique du Pere Eternel: Considerez sa puissance, le Ciel et la Terre sont les ouvrages de sa parole. (...) Adorez son amour, il a epousé nostre condition, s’est revestu de nos miseres, & est mort pour nous racheter de son sang la mesme vie que sa Bonté nous avoit donné (l.534 à 540)

Ces phrases sont comme extérieures à la tragédie et à l’action. Bien que résumées à l’extrême, elles ne font que tendre vers une référence supérieure et extérieure. Il s’agit de l’Évangile naturellement, mais également d’une référence plus contemporaine de La Serre. C'est la tendance dominante, des jésuites, du pape et des théologiens de la Sorbonne qui est suivie ici. C'est pourquoi il est vain de chercher dans cette pièce les traces des polémiques sur la grâce qui agitaient les théologiens, quelques mois après la publication posthume de l’Augustinus de Jansénius. Même si on a affaire ici à une dispute, Le Martyre de sainte Catherine reste en marge de ces débats et les passages doctrinaux sont non seulement orthodoxes mais tellement simplifiés qu’ils ne pourraient être contestés par personne. C'est plus la forme de la dispute qui intéresse La Serre. C'est ainsi que la dispute entre Catherine et le philosophe Lucius à l’acte IV, ne peut manquer de faire penser à un examen de théologie, tel qu’il se pratiquait dans les collèges de Jésuites. Lucius pose des questions comme « qu’est-ce que la religion » (l.650) ou « qui sont ceux qui servent les Dieux fidèlement » (l.659). La réponse de sainte Catherine a le ton des formules toutes préparées et apprises par coeur par les étudiants:

C'est l’art de sauver l’homme en servant Dieu, & l’on peut s’élever à sa cognoissance par la lumière de la Foy; l’adorant comme Createur, l’aimant comme Rédempteur, & luy obeissant comme souverain absolu en toutes choses. (l.651-654)

Les références dont elle se sert pour étayer son argumentation sont introduites selon les règles scolaires de présentation des exemples : "le nombre des Dieux ne diffère point de l’Atheisme, comme nous asseure la Sibile Persane". Le vocabulaire employé est très codifié : on retrouve des termes de l’explication de texte comme la question sur la comparaison à la ligne 675 ; les phrases sont dites sur un ton posé et sont structurées rigoureusement grâce à l’usage de conjonctions de subordination pour souligner les liens de cause ou de condition. Lucius, en position de faiblesse dans cette dispute utilise pour convaincre de la force de sa position et se redonner un certaine autorité des tournures figées comme "il se cognoist bien que" (l.665).

Parce qu’elle est chrétienne, notre tragédie présente un type de discours un peu à part, qui a une place centrale dans la pièce bien que restreinte en quantité et que l’on peut rattacher au genre démonstratif. Il s’agit des passages où la parole est en relation avec l’instance divine : les moments où la grâce divine fait son effet en ouvrant les yeux aux païens et en les mettant ainsi sur la voie de la conversion; les moments de prières de sainte Catherine, qui s’adressent directement à Dieu. Tous ces moments sont des moments privilégiés en ce qu’ils présentent une parole magnifiée par sa dimension sacrée, manifestant le pouvoir du verbe.

On rencontre ici un problème d’ordre théologique important, celui de la compatibilité entre la rhétorique et le christianisme. C'est également un des motifs de condamnation plus sévère encore à l’encontre des pièces chrétiennes que du théâtre en général, par les catholiques rigoristes dont le représentant le plus éminent est Nicole. Ce problème se divise en plusieurs autres. Il y a d’abord la question suivante : comment dire l’indicible ? Ou, a t-on le droit réduire dans la limite d’un mot l’infini divin ? Pour un Nicole, c’est un sacrilège que de figurer, par la vue et la parole, des miracles qui nous font connaître l’infinie puissance de Dieu, sur un lieu aussi profane que les planches d’un théâtre, faisant ainsi concurrence au "spectacle" de la liturgie qui se joue dans l’Église et dont est investi le prêtre. Dans notre pièce, on observe que le moment où Dieu illumine de sa grâce l’impératrice et Lucius, cet instant-là est muet. Lorsque ceux-ci s’exclament "Ha divine Catherine!" (l.542) ou "Ha Seigneur" le miracle a déjà eu lieu. Cette exclamation qui succède à l’instant silencieux de la révélation n’est que l’étonnement humain devant les effets de cette illumination. Mais la description des transformations qui surviennent au moment même où elles sont ressenties, chez Lucius notamment reste problématique :

Ha Seigneur, le jour de ta grace commence à luire dans mon ame! Sa lumière perce le bandeau de mon aveuglement: Je ressens ta Bonté, je recognois ta Puissance, je confesse ton Nom; J'adore le Dieu des Chrétiens. (l.694-696)

La parole est ici performative. Lucius ne se contente pas de décrire de manière détachée et presque extérieure ce qui lui arrive ; c’est par le fait même de dire ce qu’il ressent qu’il rend cette grâce agissante. C'est le cadre théâtral qui rend cela possible. En effet, le théâtre a besoin de montrer ce qui arrive, d’autant plus que ces transformations que sont les conversions sont des moments d’évolution de l’action fondamentaux dans cette pièce dont l’action est réduite. Nicole insistera sur ce point dans son Traité de la Comédie, quelques années plus tard.

[Pour Nicole,] les caractéristiques d’un héros théâtral sont incompatibles avec les vertus chrétiennes, qui sont de nature essentiellement non spectaculaires. Le vrai héros chrétien est un héros impossible, qui contredit à toutes les normes de représentation de l’héroïsme. La sainteté est à la limite imperceptible. L'humilité, quand elle est pleinement réalisée tend à l’effacement de la personne17.

Ce que dit Laurent Thirouin nous pouvons l’appliquer inversement au philosophe Lucius. Par la nécessité théâtrale de dire la grâce qui agit en lui, afin de la faire exister pour le spectateur, Lucius se réapproprie au moins partiellement le pouvoir de Dieu. On peut donc dire en renversant la formule, que le vrai héros tragique ne peut être un bon chrétien parce qu’il ne peut avoir l’humilité et l’effacement propre à la sainteté.

Ce problème parcourt toute la tragédie parce que on voit bien ici que la parole performative par excellence c’est le moment où le héros dit "je suis chrétien". C'est bien le fait de se dire chrétien qui le fait être et non la disposition intérieure qui ne nous est pas donnée à voir au théâtre. Sainte Catherine avait dit à l’acte II, scène 1, que "le Dieu que j’adore ne veut pas être servi en secret". Et ainsi, la cascade des professions de foi qui survient à l’acte IV est le point d’aboutissement de la conversion secrète de l’impératrice et encore plus de Porphire, qui n’avait même pas osé dire le trouble de son âme à Catherine. Ainsi, à la fin de cette scène 4 de l’acte IV, il est significatif de voir que les professions de foi de Lucius, de l’impératrice et accessoirement de Porphire, ont ceci de commun qu’elles sont construites sur un rythme ascendant, s’achevant sur une phrase simple mais d’autant plus forte, qui conclut et résume en même temps et dit : "je suis chrétien". On a ainsi "le Dieu seul des Chrestiens doit estre adoré" (l.699-700) ; "je ne cognois d’autre Dieu qu celuy des Chrestiens" (l.712-713) ; "je confesse hautement que je suis chrestienne" (l.715) ; "j’adore le Dieu des Chrestiens" (l.724).

Le processus par lequel les personnages se réapproprient par la parole une part de la puissance divine, est encore plus net lorsqu’il s’agit de sainte Catherine. A l’acte III, scène 3 et à l’acte IV, scène 4, c’est-à-dire avant les deux séries de conversions, Catherine adresse une prière à Dieu, pour lui donner la force de vaincre ses adversaires. La deuxième fois, elle va même jusqu’à prier Dieu de parler à travers elle :

fay que ton divin Esprit change ma langue de chair, en une de ces langues de feu, dont tes Apostres embrasoient les coeurs les plus insensibles. (l.644-646)

Ces prières posent deux problèmes concernant le statut de la parole. D'abord par la prière, sainte Catherine fait entrer Dieu dans l’espace profane de la scène. Peut-être est-ce la raison qui a poussé La Serre à isoler la scène 3 de l’acte III du reste de la pièce par les guillemets présents au début de chaque ligne. Mais surtout, ce que demande la sainte c’est une présence presque sensible de Dieu dans ses paroles. Ce n’est pas un hasard si elle fait deux fois référence aux oracles des Sibiles Cumaine et Persane. A nouveau, un indice typographique – les italiques – met les mots de ces oracles sur un plan particulier. C'est que effectivement, Sainte Catherine se comporte comme la Sibile ou la Pythie, qui ne sont que le moyen, l’intermédiaire par lequel s’exprime le dieu Apollon. Sa parole est inspirée par Dieu, habité par son "Esprit". Ce n’est pas seulement qu’elle cite littéralement les mots prononcés par la Sibile eux-mêmes inspirés par la divinité, mais tout ce qu’elle dit après la prière, dans ses disputes avec Porphire ou Lucius, est supposé être une parole divine. Ce statut est créé de toutes pièces par la situation dramatique, transgressant de manière évidente le principe de séparation du profane et du sacré, prôné par les catholiques rigoristes

L'action §

Au premier abord, le sujet du Martyre de sainte Catherine consiste dans le récit des dernières heures de la vie de cette sainte, c’est-à-dire de plusieurs épisodes de la légende (la visite du tribun militaire et de l’impératrice dans la prison, la discussion avec les savants, enfin les miracles survenus au moment des supplices et de sa mort, qui correspond à la fin de la pièce). Mais en observant strictement le début et la fin de cette tragédie, on se rend compte que c’est en réalité l’empereur qui en est le véritable héros. La pièce nous montre en effet, comment, en une journée, l’empereur qui s’apprêtait à faire un sacrifice en l’honneur des dieux par le massacre de chrétiens, finit par gracier ceux qu’il considérait comme des impies et se rend finalement au temple avec un esprit de tolérance. Autrement dit, le Martyre de sainte Catherine est plus l’histoire de l’avènement d’un empereur juste que celle du martyre d’une sainte.

Entre la situation initiale et la situation finale, l’empereur se trouve plongé dans une situation de crise. La décision de ce sacrifice annoncée dans les premières scènes est suspendue et à partir de ce moment, la certitude fait place à une attente : l’empereur attend que sainte Catherine change d’avis ("je vous donne le loisir de considérer vostre erreur", l.334-335). L'action est à la fois simple et unifiée autour du personnage de l’empereur: le sujet du Martyre de sainte Catherine pourrait en effet, se résumer comme suit: un empereur tombe amoureux d’une princesse et se met en tête de l’épouser. Il en est empêché par leur divergence de religion et ce, doublement: d’une part, la jeune femme refuse son offre en raison de sa foi ; d’autre part, épouser une chrétienne est une impiété vis-à-vis des dieux païens. Le personnage de sainte Catherine et sa foi chrétienne, malgré la place apparemment centrale qu’ils occupent, ne sont que l’obstacle au projet de l’empereur.

L'exposition §

L'exposition s’étend sur le premier acte, voire même uniquement sur la première scène qui concentre un grand nombre d’informations. Elle rappelle en effet les évènements qui ont eu lieu avant le commencement de la pièce. L'impératrice y évoque les dernières victoires de l’empereur, qui seront détaillées par Porphire à la scène 3, ainsi que son hostilité envers les Chrétiens qui s’est matérialisée dans un Édit. Est mentionné également le sacrifice qui doit être fait de manière imminente: les Chrétiens seront "immolez à la juste cholere de l’Empereur" (l.18) à la fois pour les punir de leur désobéissance impie et pour remercier les Dieux de la protection qu’ils ont apportée à l’empereur dans la guerre contre les peuples barbares. L'édit et le projet de sacrifice sont les deux évènements qui déclenchent le conflit. Ils font sortir sainte Catherine du silence et plonge l’impératrice dans un doute sur la justice d’une telle politique. Ce dilemme auquel elle est en proie lui permet de poser la question des deux attitudes possibles face aux Chrétiens, la tolérance ou la fermeté, autrement dit de présenter l’enjeu de la pièce.

Un point surprenant tout de même : sainte Catherine est complètement absente de ce premier acte. Son existence n’y est même pas abordée par les autres personnages. Pour Kosta Loukovitch18, ce retardement de l’apparition du personnage principal remet en question l’unité d’action auquel la pièce obéit à peu près pour le reste. En réalité, la raison en est qu’elle n’est pas, comme nous venons d’en formuler l’hypothèse, le personnage principal de la pièce. Bien qu’elle soit une figure essentielle, ce n’est pas elle, dont le déroulement de la tragédie va nous montrer l’évolution. Nous l’avons vu dans la première partie, sainte Catherine possède quelque chose de figé, elle n’est ici que le porte-parole du message chrétien. Telle un ange extérieur au monde des humains et donc à la pièce, elle s’insère dans celle-ci pour convertir les autres. Elle n’a dès lors, pas besoin d’être présentée aux spectateurs.

La progression des conversions §

Sainte Catherine n’apparaît donc que comme un révélateur et un catalyseur de l’action parce que, si, pour elle, aucune évolution n’est possible, elle fait évoluer en revanche les autres personnages. L'action évolue par réaction à ses paroles, par exemple l’amour qu’elle inspire à l’empereur, les conversions, la décision de l’envoyer en prison ou à la mort... Sainte Catherine ne prend en tout et pour tout qu’une seule véritable décision qui influe sur l’évolution de la pièce : elle demande "un moment d’audience" à l’empereur". Autrement dit, sa seule décision est d’entrer en scène. Elle le dit dans sa première réplique, à l’acte II, scène 1 : "je veux plaider la cause des chrétiens". Une fois cette décision prise, elle ne fait que se laisser guidée passivement par les initiatives des autres personnages.

Sainte Catherine occupe une situation intermédiaire : elle est de religion chrétienne mais n’appartient pas à cette "poignée de gens nez de la lie du peuple" (l.37). Avec elle, le dialogue est possible, parce que, comme le dit l’empereur, "vostre merite & vostre condition vous (...) donnent la liberté [de parler hardiment]" (l.255). Elle incarne le sujet de désaccord qui les pousse à la discussion, et à exprimer leur position. Elle les révèle en leur renvoyant leurs paroles comme un miroir. Sa confrontation avec chacun des personnages aura un effet de révélateur. L'impératrice, laissant libre cours à la disposition favorable aux chrétiens qu’elle avait témoigné au début, se convertira dès le troisième acte. Par opposition, l’empereur gonflé d’orgueil résistera jusqu’à la toute fin. En somme, sainte Catherine ne change pas mais fait changer les autres par la confrontation verbale. Elle ne prend pas de décision mais elle est un moteur de l’action.

A partir de l’acte III, chaque acte, correspondant à une conversion, va illustrer une nouvelle victoire de Catherine: à l’acte III, la conversion de l’impératrice et celle inavouée de Porphire, à l’acte IV, celle de Lucius, enfin la tolérance finale de l’empereur à la fin de l’acte V. L'ordre de ces conversions obéit à une gradation. Les conversions de Porphire et surtout de l’impératrice sont obtenues rapidement sans effort particulier de la part de sainte Catherine. La conversion de Lucius marque une étape de plus : elle fait suite à un débat théologique (ou qui se veut tel) dans lequel la rhétorique a, nous l’avons vu plus haut, une part importante. Malgré la soudaineté de la conversion et son caractère irrésistible et merveilleux, c’est sur le domaine de l’intelligence que sainte Catherine a triomphé. Par comparaison, les deux précédentes étaient plus teintées d’émotion. A la scène 4 de l’acte III, par exemple, Porphire avait dû fuir, en ressentant un tel bouleversement intérieur :

(il parle tout bas) Fuyons promptement, je sens ma foiblesse comme si mon cœur tenoit déja son party.

Pour lui et l’impératrice, il s’agissait en effet de conversions du cœur.

En plaçant ces conversions, contrairement aux sources, avant la dispute et en retardant le moment de la déclaration de leur nouvelle foi devant l’empereur, La Serre a produit un effet de cascade qui accable d’autant plus ce dernier. Voyant ses sujets les plus proches l’abandonner, il se retrouve, à la fin de l’acte IV, complètement seul.

Le dénouement et son sens §

La dernière victoire de sainte Catherine est sur l’empereur mais elle est de nature différente : face à ces conversions en chaîne de la fin de l’acte IV et à l’amoncellement des miracles qui surviennent pendant les supplices (la roue qui se brise, le lait qui sort des veines de sainte Catherine, les bruits de tonnerre, les anges...), l’empereur ne se convertit pas mais laisse aux Chrétiens "la liberté de professer publiquement leur religion" (l.870). Cette conclusion est pour le moins ambiguë puisque, tout en reconnaissant qu’il a eu tort, que Catherine est "divine" et en réclamant la bonté de ce dieu qu’il a nié tout au long de la pièce, il ne devient pas lui-même chrétien. Cependant, cette position permet de donner à ce dénouement un sens plus politique : prônant la tolérance religieuse, l’empereur montre par sa décision finale que l’on peut accueillir plusieurs vérités en même temps, que l’on peut reconnaître la vérité que propose l’autre sans nier sa propre vérité. Peut-être peut-on considérer que cette sagesse finale qu’a voulu transmettre La Serre, correspond au stade ultime s’inscrivant dans la progression observée précédemment. Il s’agit cette fois d’une victoire de la raison; mais le contenu de cette sagesse même (l’esprit de tolérance) fait qu’elle ne peut prendre la forme d’une conversion.

Une tendance tragi-comique ? §

Le Martyre de sainte Catherine s’éloigne sur certains points de la technique dramatique de la tragédie pour prendre les traits de la tragi-comédie. Bien entendu, cette influence est faible mais elle est réelle.

Le mélange de tons §

On observe notamment un mélange de tons. La galanterie se mêle en effet souvent à la chrétienté : par exemple, lors de la conversion de l’impératrice, celle-ci s’exclame : "vos paroles enflamment tellement mon cœur de l’amour de ce celeste époux" (l.543) : la métaphore précieuse de la flamme est employée pour désigner l’amour divin, alors que le même procédé est constamment utilisé par l’empereur pour parler de sa passion amoureuse. A la ligne 347, il évoque en effet "[le feu] de l’amour [qui] s’allume dans mon ame" ; à la ligne 584, on trouve à nouveau "le feu qui me devore". C'est la rencontre de deux univers : le genre sérieux de la tragédie chrétienne, et un univers plus mondain empreint de galanterie et de préciosité qui s’apparente davantage à la tragi-comédie. On comprend mieux alors la mauvaise réputation de ce genre d’œuvre auprès des rigoristes de l’Église et leurs réticences à croire à la pureté de leur morale chrétienne.

Les effets spectaculaires §

Mais c’est surtout la part assez importante d’effets spectaculaires qui marque une rupture avec l’austérité tragique. Nous avons vu en analysant les gravures, que d’une part, le décor était somptueux et que d’autre part de nombreux personnages sont présents sur scène, sans être mentionné dans les "noms des acteurs". Lépide parle de "tous les spectateurs" ou bien des "bourreaux", dont la présence devait dans la mise en scène donner lieu à des mouvements de foule.

Mais La Serre a surtout eu recours aux effets du merveilleux chrétien, en particulier dans le dernier acte, même si celui-ci a été réduit par rapport aux détails que rapportait la légende. Aux actes III et IV, il est déjà présent par l’effet invisible de la grâce de Dieu qui agit par l’intermédiaire de sainte Catherine, donnant à sa parole une puissance merveilleuse qui permet de convertir Porphire, l’impératrice puis Lucius. Dans le dernier acte, Lépide rapporte à l’empereur comment "son trépas a esté « tout remply de prodiges » (l.853-854) :

Ses veines n’ont versé que du laict. Et à ce miracle visible qui a frappé d’estonnement tous les spectateurs, la Musique des Anges qui ont enlevé son corps a charmé si doucement mes oreilles, que mon esprit en est encore tout ravy. (l.857-860)

Ces miracles ne sont pas seulement rapportés. Tout comme l’empereur, le spectateur est le « tesmoin de tous ces prodiges ». Au moment où sainte Catherine a réussi « par le pouvoir de ses charmes » à briser la roüe sur laquelle elle devait tout d’abord subir son supplice, les bruits de tonnerre retentissent et grâce au rideau du fond de scène, le public peut la voir sortir « triomphante au milieu des tourmens. » Il voit également par le même procédé l’ensevelissement du corps de sainte Catherine sur la mont Sinaï. Enfin, il entend « la Musique des Anges ».

Il faut ajouter, que bien qu’il n’y ait pas de certitude à ce sujet, il est fort probable que la mise en scène ait recherché des effets merveilleux notamment grâce à la lumière. Par exemple, aux scènes 4 et 5 de l’acte III, lors de la visite de Porphire et de l’impératrice dans la prison, un éclairage particulier a probablement dû entourer le visage de sainte Catherine d’un halo de lumière. Selon la légende, c’est en voyant cette lumière que l’impératrice se serait convertie. Ce type d’effets serait d’ailleurs tout à fait compatible avec les paroles que tient celle-ci : "Ha Divine Catherine! vos paroles toutes de lumière et de feu en illuminant mon esprit..." (l.542). Cet usage du merveilleux chrétien, qui est dans la pièce sinon abondant, du moins assez concentré pour pouvoir produire une certaine impression sur le spectateur, a été condamné par les doctes au bénéfice du merveilleux païen. Mais Jacques Schérer19 affirme qu’il restait présent dans les pièces d’amateurs provinciaux. Peut-être est-ce là tout au moins une marque de l’archaïsme de l’auteur.

Le merveilleux chrétien se confond par moment avec la magie, qui exerçait également une certaine fascination sur les spectateurs. Sainte Catherine est dite à maintes reprises dotée de "charmes", qui, dans la perspective chrétienne, s’explique par sa sainteté même, mais qui prennent souvent l’apparence d’une magie purement païenne quand ils sont rapportés par des personnages païens. Ainsi l’empereur l’appelle "enchanteresse" et attribue à ces mêmes "charmes" le prodige par lequel elle est parvenue à briser sa roue.

Les contradictions §

Signe de la souplesse tragi-comique ou des difficultés d’une dramaturgie chrétienne, plusieurs contradictions sont présentes, souvent liées à la représentation quelque peu caricaturale de la foi chrétienne. Tout d’abord, sainte Catherine affirme d’un côté que la meilleure chose qui puisse arriver à un chrétien est la mort parce que celle-ci fait accéder à la gloire et à toutes les felicitez, les joyes, les délices divins et éternels. "Mourons fidelles aujourd’huy, pour vivre eternellement heureuses", dit-elle ainsi avec ce qui nous paraît être un excès d’enthousiasme à l’impératrice à la fin de l’acte III. Elle affirme aussi plusieurs fois sa "résolution" (36, 67bis) et son impatience à souffrir le martyre. Face à Corvin, elle prétend par exemple, à l’acte II, scène 2, que "l’impatience en cette attente s’augmente à toute heure"(l.212) ; à l’acte III, scène 4, c’est à Porphire qu’elle explique comment les "mespris & [les] vengeances [de l’empereur] me combleront de joye en avançant ma mort" (l.491-493). A partir de là, sainte Catherine se trouve prise dans plusieurs contradictions.

Premièrement, sa détermination sera un exemple de courage et de constance pour ses amis chrétiens : "L'exemple de mon Martyre doit donner du courage aux plus timides" (l.175) dit-elle à sa cousine Emilie. Elle le répète plus loin à Corvin : "[ma perte] leur apprendra à mespriser les grandeurs de la terre" (l.225). La mort est ce vers quoi toutes ses actions tendent, pour elle comme pour tous les chrétiens. En même temps elle demande à l’empereur lors de leur première entrevue (II, 5) d’épargner "celuy (le sang) de tant d’autres innocens que vos bourreaux traisnent au supplice" (l.320-321), se montrant prête à se sacrifier pour la survie des chrétiens. Il y a là une contradiction puisque, la mort étant si prometteuse, elle devrait ne pas chercher à l’éviter pour les autres. Ce double aspect est présent dès le début de la pièce :

cét Edit (...) me paroist doux & cruel tout à la fois. Il est doux en menassant de nous oster une vie toute remplie de miseres, pour nous en donner une autre toute pleine de felicitez! Et il est cruel en voulant effacer du milieu de nos coeurs (...) les sacrez caracteres de nostre Religion (l.146-150)

Sainte Catherine se heurte ensuite à une deuxième contradiction. Son but est de persuader l’empereur qu’elle est dans la vérité et que c’est lui qui se trompe. En même temps, s’il reconnaît son erreur, elle sera en sécurité et ne risquera plus le supplice, elle n’obtiendra pas cette mort qu’elle espère avec tant de ferveur. L'aveuglement de l’empereur est donc une nécessité dramaturgique, car, si l’objectif de sainte Catherine est de mourir, il ne peut être atteint qu’à la condition que, ne sachant défendre Dieu avec conviction, elle ne persuade pas l’empereur, qui l’enverra alors au martyre.

Les tragédies chrétiennes sont-elles tragiques ? §

L'absence de souffrance §

Toute tragédie commence avec l’infortune de ses héros. Or, la perspective chrétienne supprime le malheur et la souffrance. En effet, la souffrance physique du supplice et la mort qu’il entraîne sont le moyen d’accéder à la joie suprême que goûtent les âmes bonnes dans le Ciel. Toutes sortes d’expressions désignent ce qui attend les justes dans cet "après", qui suit la mort : "délices éternelles" (l.468), "gloire éternelle" (l.777), "felicitez qui durent tousjours" (l.477). Cette détermination de sainte Catherine à "creuser le tombeau où vous devez estre ensevelie" (l.596) est une forme d’ascèse ou plutôt d’auto-flagellation qui la rend digne de mériter la grâce de Dieu. La souffrance se transforme ainsi en joie. Ce qui est considéré généralement comme un malheur devient un bonheur. Ainsi, Lucius espère dès sa conversion trouver une véritable délectation dans la douleur :

O agreable sacrifice ! que n’ay-je mille vies à vous offrir pour acquerir mille couronnes en souffrant autant de morts. (l.711-712, Acte IV, scène 4)

Un peu plus loin, Lépide nous rapporte le plaisir qu’il a ressenti à endurer son supplice du feu :

Fay que le feu dont tu as embrasé mon ame, dure autant qu’elle, afin que je brusle eternellement sans me consommer jamais dans les flammes de ton amour. (l.748-750, Acte V)

Il n’y a pas que la souffrance physique qui disparaît, mais aussi la souffrance morale. Puisque plus rien n’a d’importance dans le monde d’ici-bas, les préoccupations sur l’honneur par exemple n’ont plus lieu d’être. Ainsi, bien qu’elle soit emprisonnée comme une criminelle, ce qui est honteux pour une princesse de son rang, et traîne également dans la boue la cause des chrétiens pour laquelle elle se bat, sainte Catherine reste indifférente à cet état de misère qui aurait pu faire l’objet d’une scène poignante de lamentations. Au contraire, lorsque Porphire vient la voir et lui présente un moyen de sortir de prison, elle répond avec le plus grand calme, voire un certain dédain que "les chesnes de ma servitude me sont plus agreables que les nouvelles que vous m’aportez de les rompre" (l. 434-435. Je souligne). Sainte Catherine est également exempte de crainte parce qu’elle sait que "le Ciel n’abandonne jamais ceux qui combatent pour sa gloire".

En fait, quelques puissent être les malheurs qui surviennent, ils trouvent leur place dans le dessein providentiel de Dieu. La souffrance a donc un sens. Il n’y a pas de fatalité, de puissance aveugle contre laquelle les personnages luttent en vain et par qui ils sont finalement écrasés. Le Dieu chrétien est un dieu bienveillant qui est là pour sauver les hommes. Il n’ y a qu’à accueillir tout ce qu’il met comme épreuves sur le chemin. Or, on a l’impression que sainte Catherine en sait plus que le commun des hommes, qu’elle a une supériorité qui la fait déjà appartenir au monde céleste. Par exemple elle semble connaître certains desseins de Dieu ; elle dit en effet à Porphire "Allez hardiment, le Ciel prépare vostre récompense" (l. 501), comme si elle pouvait connaître qui Dieu choisit de sauver. Voyant arriver l’impératrice elle prévoit déjà "le dessein qui l’ameine" et que "le succez luy en sera favorable" (l.502). Si la faiblesse des autres personnages laisse un espace possible au pathétique, sainte Catherine semble déjà appartenir à un ordre supérieur qui n’a plus rien de terrestre. Elle est extérieure à la souffrance humaine, elle est hors du champ du tragique.

Cette situation met le spectateur dans une position singulière. En effet, le public est censé être rallié au christianisme et donc s’identifier aux personnages qui ont, comme lui, choisi le "bon camp chrétien". Mais si la perspective chrétienne fait que ces personnages ne souffrent pas, le spectateur n’a pas de raison d’éprouver de la pitié à leur égard, puisque le plus horrible des supplices est présenté comme une grâce divine qui permet d’accéder à la gloire. Au contraire, il devrait se réjouir de ce que subissent les chrétiens. Cependant, ces sentiments ne sont pas aussi simples. On peut supposer que la vue de ces martyrs déclenche chez le public un sentiment assez trouble, dans la mesure où, parallèlement au discours figé sur la joie que sainte Catherine éprouvera quand elle possèdera la gloire céleste, La Serre multiplie, dans la description de ces supplices, des détails, dont la crudité et la violence ne peuvent manquer de susciter une émotion. Que ce soit dans la bouche de Corvin qui évoque le rues d’Alexandrie, "toutes couvertes de sang" (l.185) ou dans celle de Lépide qui décrit au début de l’acte V, les supplices endurés par l’impératrice, Lucius, Porphire et Catherine et les désigne lui-même comme des "objets d’horreur et d’effroy" (l.742), des images effroyables sont données à l’imagination du spectateur. Un fossé se creuse donc entre le sentiment d’horreur à l’idée de ces tortures physiques et la sérénité que le spectateur, lui-même chrétien, ressent à voir cette douleur si profonde dépassée, vaincue par la promesse d’une autre vie pleine de "felicitez". C'est comme si la terreur est présente mais sans la pitié. On ne peut avoir pitié du héros dont la mort n’est pas un vrai malheur, puisqu’il va vers la vie bienheureuse qui l’attend après la mort. Même si, dès l’apparition de sainte Catherine, le public sait à ce moment-là que l’on s’achemine irrésistiblement vers sa mort, cette avancée vers la mort ne procède pas d’une instance divine qui obligerait sainte Catherine à subir le martyre. La mort est comprise, acceptée et volontaire. C'est la différence fondamentale avec un héros tragique.

Charles Mazouer20 avait déjà montré comment la tragédie biblique raconte le passage d’un premier état de désespoir et de révolte devant une très grande douleur à un second état « d’apaisement de la foi, qui donne un sens à la souffrance ». C'est ainsi qu’il disait que "toute tragédie biblique a une fin heureuse en ce sens que toute souffrance trouve sa place dans une vision providentielle". La tragédie chrétienne est différente parce qu’elle se situe dans la pensée du Nouveau Testament. L'incarnation du Christ et le rachat de toutes les souffrances des hommes ont rend possible la foi dans le salut de l’âme. La vie et la nature humaines, quelque faible et douloureuse qu’elles soient, ne laissent plus de place au tragique. C'est donc dès l’ouverture de la pièce que coexistent paradoxalement le triste sort des chrétiens et, quoi qu’il arrive, leur bonheur d’être chrétien.

Le tragique peut alors naître de deux manières, tout d’abord des autres personnages Les chrétiens fraîchement convertis n’ont pas encore la ferme assurance de sainte Catherine face à la perspective des supplices auront à souffrir. L'impératrice, juste après avoir été convertie dans la prison demande par exemple "que la voix de vostre sang crie miséricorde en ma faveur pour m’obtenir la grace de vostre constance, ma foiblesse a besoin de vostre secours" (l.552-554)

Mais le personnage le plus propre à susciter la pitié des spectateurs reste l’empereur, autrement dit celui qui se maintient pendant toute la pièce dans la religion païenne. Il est dans une situation intéressante, en ce que sa religion le place dans l’antique relation vis-à-vis des dieux, qu’il craint parce qu’il voit en eux maîtres de son sort. Le spectateur peut ainsi voir coexister, dans la même pièce, le monde païen, antique, dans lequel les hommes sont le jouet d’une "divinité méchante, d’une transcendance hostile" (Mazouer), donc un monde tragique, et le monde chrétien régi par la providence bienveillante de Dieu. L'empereur apparaît d’autant plus pathétique qu’il se bat contre sainte Catherine et contre la religion chrétienne qui le font souffrir parce qu’avec ses catégories de pensées païennes, il ne peut pas la comprendre. Par exemple, à l’acte IV, il s’exclame :

Quel Demon vous anime avec tant d’opiniâtreté à creuser le tombeau où vous devez estre ensevelie. (l. 596-597)

A l’acte suivant, il s’interroge de la même manière :

Quel Demon jaloux de mon repos suscite aujourd’huy cette mal-heureuse Princesse, à préférer les horreurs de la mort aux delices de la vie (l. 827-828)

Par cette dénomination typiquement païenne de "Demon", l’empereur recherche une explication rationnelle à sa douleur. Le pathétique de sa situation naît du fait que personne ne peut la lui apporter. En effet, aux nombreuses questions qu’il pose à sainte Catherine, celle-ci ne peut lui donner que des réponses chrétiennes qu’il perçoit comme insensées.

L'immobilité de l’action §

L'absence de souffrance a pour conséquence une certaine stagnation de l’action. Pour sainte Catherine, il ne peut pas y avoir de passage du bonheur au malheur. Dès lors qu’elle est chrétienne, elle est perpétuellement dans le bonheur. Son sort ne peut pas évoluer. La dramaturgie chrétienne présente des personnages qui ne luttent en rien contre ce qui leur arrive. Ils accueillent tous les évènements comme ce que Dieu voulait et donc comme quelque chose qui n’est pas à contester. L'absence de tragique est ainsi un facteur d’immobilité de l’action. On a par moment l’impression que le débat dans lequel sainte Catherine s’est engagée n’a en réalité pas de raison d’exister. Elle souligne elle-même l’absurdité d’un affrontement dont l’issue est déjà prévisible, puisque l’empereur et ses partisans n’ont aucun moyen de pression sur les chrétiens. Par exemple, elle répond aux menaces de l’empereur que les Martyrs "souhaitent la mort dont vous les menassez (l.292). Un peu plus loin, elle reprend le même type d’arguments face à Porphire : "comment voulez-vous que j’appréhende ce que je souhaite" (l.486). Le monolithisme de la sainteté de Catherine est en contradiction avec l’existence d’un conflit en elle et, en cela, est inapte à créer du tragique. Laurent Thirouin aborde la même question au sujet de Théodore, vierge et martyre de Corneille, qui a été publiée quelques années après notre pièce, en 1646 : "Une martyre toute d’une pièce, entièrement préoccupée de sa vocation religieuse, n’a pas sa place dans le cadre d’une tragédie. Il faut que l’amour divin soit combattu par un attachement humain pour émouvoir le public." Corneille lui-même avait souligné la nécessité de ce conflit entre l’aspiration vers Dieu et un sentiment humain, une passion, pour réussir une bonne tragédie. Il affirme dans l’examen de cette même pièce dont il recherche les causes de l’échec :

(...) s’il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid: elle n’a aucune passion qui l’agite; et, là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devrait éclater le plus, c’est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur que cette scène, bien que courte, ne laisse pas d’ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n’est autre chose qu’un terme qui n’a ni jambes ni bras, et par conséquent point d’action.

Une des raisons pour lesquelles sainte Catherine ne peut être un personnage tragique est que l’absence de conflit en elle empêche une quelconque progression de l’action. Catherine ne peut pas changer. Dans la décision qu’elle prend à son entrée sur scène, se trouve déjà présente l’acceptation entière du martyre et de la mort. Toute la suite de son comportement est déjà connue. Elle est consciente, dès la première prise de parole, qu’en professant publiquement sa foi pour défendre les chrétiens, elle perdra la vie. C'est à al deuxième ligne de cette réplique que l’on trouve déjà que l’édit de l’empereur "menass[e] de nous oster une vie..." (l.147). Dans la scène suivante, avec Corvin, elle dit en parlant du fait de soutenir la vérité : "il suffit de le desirer pour l’entreprendre, & c’est assez de commencer pour réussir". Le caractère prévisible de l’action de Catherine par la suite nous révèle l’absence de toute dimension tragique chez ce personnage.

Du côté des personnages païens cependant, on aurait pu croire à une position plus nuancée, mais là non plus, les personnages sont monolithiques et restent figés dans la position opposée à celle des chrétiens. A la fin de l’acte II, l’empereur, resté seul, se livre à un monologue dans lequel il exprime son hésitation entre l’obligation de remplir son devoir en vengeant les Dieux de l’offense de sainte Catherine par la mort de celle-ci et l’intensité de la passion qui est en train de naître pour cette "belle idolâtre". "Fuiray les sentimens de la Justice ou ceux de l’amour". Mais l’indécision disparaît très vite. Si à la fin du monologue, il avait conclu qu’il fallait "sauver l’honneur" et "courir à la vengeance", il semble que cela devait être sous l’influence consciente ou non des stances de Rodrigue ; sinon comment expliquer que l’empereur contredit sans nulle explication ses paroles de l’acte précédent. L'acte III nous présente en effet l’empereur ayant définitivement cédé à la passion amoureuse. Même s’il demande à Porphire "quel party dois-je prendre en l’estat où tu me vois reduit" (l.360-361), il n’ y a plus de dilemme. Le choix qui reste à faire porte sur la manière de persuader celle qui le "tient esclave sous son Empire" (l.357) à se rendre à son amour. Cet objectif désormais ne changera plus : il s’agira de parvenir à fléchir sainte Catherine en lui faisant accepter de l’épouser. A chacune des entrevues entre l’empereur et sainte Catherine, la situation d’opposition irréductible ne peut donc évoluer. Elle finit obligatoirement par se cristalliser sur la même opiniâtreté de chaque côté. Ainsi, que la discussion porte sur la question religieuse dans le cas de sainte Catherine ou sur l’amour dans le cas de l’empereur, la situation n’évolue pas. Prenons à titre d’illustration deux répliques de sainte Catherine, l’une (l.309-312) se situe lors de sa première entrevue avec l’empereur (II, 5), l’autre (l.614-617) lors de la deuxième (IV,2) :

Le Soleil de la Vérité, qui dissipe à nos yeux toutes ces ombres, vous en laisse l’obscurité dans vostre aveuglement volontaire, & nous en donne la connaissance pour en éviter le péril. (II, 5)

Il est vray que nous sommes aveugles tous deux, vous à la lumière de la Verité que je vous represente, & moy à l’éclat des richesses que vous m’offrez. Mais vostre aveuglement comme volontaire, ne vous peut estre que funeste; & le mien comme necessaire me sera tousjours glorieux. (IV, 2)

Les mêmes arguments reviennent à peine modifiés par une légère variation. Ici, on retrouve l’opposition entre la lumière et l’obscurité, l’opposition entre le Dieu de la vérité et le mensonge des valeurs païennes, ainsi que l’idée de l’aveuglement volontaire de l’empereur. Sainte Catherine lui tient le même discours que deux actes auparavant. On a la même impression de tourner en rond lorsqu’on observe l’argumentation de l’empereur dans leur troisième et dernière entrevue, à l’acte V : pendant cette joute verbale, qui s’étend tout de même sur plus de quatre pages, on ne relève que trois idées : "acceptez mon amour et toutes les richesses qui l’accompagnent" et "pourquoi voulez-vous mourir". Chaque idée est exprimée de plusieurs de manière différente. Prenons la première. Pour désigner les avantages par lesquels il cherche à tenter la jeune femme, nous avons les formulations suivantes : "l’Empire de toute la terre", "la couronne de l’Univers", "toutes les grandeurs de mon Empire", "l’esclat des honneurs qui vous attendent sur mon trosne", "les richesses", "les hommages de servitude" (des sujets). A chaque fois, sainte Catherine répond en rebondissant à partir des formulations proposées et naturellement toujours dans le sens du refus. Il n’y a aucune gradation, ni dans l’intensité de l’expression, ni dans la nature des arguments : on voit encore, dans cette même scène, l’empereur tenter de fléchir la détermination de sainte Catherine avec une injonction aussi simple que "rendez-vous aux prieres de mon amour" (l.794).

Des décisions faiblement motivées §

La motivation de certaines actions n’est parfois pas absente. Sainte Catherine par exemple entre en scène au moment où l’empereur a fait publier un édit contre les chrétiens, pour défendre, par la parole, la religion chrétienne qui est la sienne. La motivation profonde de cette action n’est cependant pas très claire. Dans la première scène où elle apparaît, à l’acte II, scène 1, elle présente à sa cousine Emilie plusieurs raisons de sortir du silence. Elle affirme tout d’abord : "Le Dieu que j’adore ne veut pas estre servi en secret" (22). Mais on ne comprend pas alors pourquoi elle n’a pas déclaré publiquement sa foi avant cet édit et elle ne s’accuse que maintenant d’être trop "lâche" (28) et de ne pas avoir pris plus tôt la défense des chrétiens. Autre exemple, l’empereur ne précise pas, à la scène 1 de l’acte III, pourquoi il préfère demander à Porphire de parler à sainte Catherine pour lui, plutôt que de la demander directement en mariage, ce qui aurait été en théorie peut-être plus persuasif. De manière plus générale, les décisions semblent être prises très souvent sans autre justification que le bon vouloir princier. Par exemple, l’impératrice décide d’aller voir sainte Catherine dans la prison tout simplement parce que "je veux bien me satisfaire" (l.416). De même, la deuxième entrevue entre l’empereur et sainte Catherine est motivé par cette phrase de l’empereur : "je veux me donner le contentement de luy parler" (l.582)

Le contournement des obstacles §

Les personnages du Martyre de sainte Catherine ne se heurtent pas à des obstacles forts. La première raison est l’isolement des personnages : ils ne sont pas liés les uns aux autres par des relations fortes, notamment familiales. Les personnages de filles (Léonor et Rosilée) ou de cousine (Emilie) sont secondaires et cachent en réalité des rôles de confidentes. La Serre n’utilise ainsi pas du tout la force des obstacles intérieurs qui surgissent lorsque une divergence radicale oppose deux êtres chers l’un à l’autre. Toute la violence que peuvent déclencher ces affrontements entre proches est ici complètement absente.

De tous les personnages, sainte Catherine est par excellence celui qui est ainsi extérieur à l’action. Lorsqu’on reprend les catégories des schémas actantiels, on se rend compte en effet, que, tout d’abord, ce qui la pousse à agir, c’est Dieu. Ensuite, ce qu’elle recherche, c’est soit Dieu dans la mort soit Dieu dans la vie : soit elle rencontrera la gloire de Dieu après la mort, soit elle répandra la foi en Dieu sur la terre en faisant autoriser le culte chrétien. Son adjuvant est également Dieu qui l’aide à parler devant Lucius et à échauffer "ma volonté du feu de vostre amour, & anime[r] mon courage de la force de vostre protection.". Enfin, dans cette recherche, elle ne rencontre pas d’obstacle, ni extérieur, puisque son indépendance vis-à-vis de la société élimine le recours à des obstacles couramment utilisés dans la tragédie comme un père qui veut marier sa fille sans son consentement, ni intérieur puisque en elle Dieu règne sans partage, comme elle le dit elle-même à Porphire : "Je ne considere que la gloire de Dieu". Il n’y a aucune personne dont l’affection pourrait la retenir de vouloir mourir.

La nature des liens qui unissent les personnages est sociale. L'empereur se conduit avant tout comme un souverain vis-à-vis de ses sujets mais la figure du père, du frère et même de l’époux n’apparaît pas. Le couple qu’il forme avec l’impératrice n’est présent qu’en tant que couple politique, mais pas amoureux. La jalousie que conçoit l’impératrice à l’égard de sainte Catherine se fonde davantage sur la crainte de voir son pouvoir lui échapper. Si elle s’inquiète, à l’acte III, scène 2, de la beauté de cette prisonnière et de ce que l’empereur "soupire en secret de ses appas" (l.402), c’est parce qu’elle représente une menace, celle de prendre "la place de mon trosne". Elle est indignée qu’on luy rende les honneurs qui ne sont deuz qu’à ma qualité" (l.400). La jalousie amoureuse est en fait absente de la scène.

C'est pourquoi, il est également peu fécond de considérer le modèle traditionnel de la chaîne amoureuse comme le schéma qui structure l’action. Il est vrai qu’elle est présente, bien que courte en raison du nombre restreint de personnages : l’Impératrice aime l’Empereur qui aime sainte Catherine qui ne l’aime pas. Cette dernière est même presque explicitement désignée comme "la belle inhumaine", dénomination que revêt traditionnellement le personnage situé à l’extrémité de la "chaîne". En effet, à l’acte II, scène 5, l’empereur parle de sainte Catherine dans deux phrases successives qui commencent l’une par "cette inhumaine", l’autre par "cette belle idolâtre". Il ne s’agit pas de nier la présence du sentiment amoureux, notamment chez l’empereur. Mais celui-ci n’est jamais utilisé comme une entrave dans la décision d’agir. Nous l’avons vu plus haut, l’empereur agit souvent sans réfléchir, sous le coup d’une impulsion. A la fin de l’acte IV, après avoir ordonné d’envoyer les chrétiens au supplice, il s’écrie : "mais tout maintenant, de peur que ma justice trop tardive ne me rende complice de leur impiété" (l.730-731). Ainsi, malgré la diversité des sentiments qui agitent l’empereur au cours de la pièce, La Serre prend soin de les exprimer toujours isolément, de sorte qu’il n’y ait jamais un sentiment qui s’oppose à un autre et l’empêche de s’exprimer dans toute son intensité. C'est ainsi que l’on assiste plusieurs fois à des revirements apparemment contradictoires. Un tel changement brutal d’humeur est visible par exemple, dans le passage de l’acte V, où le dernier échange entre l’empereur et sainte Catherine voit le passage des "respects" et de "la douceur" (l.822) que l’empereur vient de manifester à la décision de "luy tranche[r] la teste tout maintenant" (l.823). Cette réaction de l’empereur frôle l’invraisemblance, puisqu’il décide tout à coup, sans transition avec ce qui précède, d’envoyer la femme qu’il aime à la mort alors qu’il a déjà failli la perdre une fois et qu’il vient de la supplier d’accepter sa demande en mariage. Il en est de même du cœur des trois entretiens entre ces deux protagonistes, qui sont rythmés par les moments de tendresse et d’emportement de l’empereur, qui passe du ton mesuré d’une réplique comme "Vous voyez les respects que j’ay pour vostre condition, que n’avez vous de la defference pour mes Edits" (l.589-590) à la "fureur" (l.598) de celle-ci: "Quel Demon vous anime avec tant d’opiniâtreté à creuser le tombeau où vous devez estre ensevelie" (l.596-597). Deux sentiments contradictoires comme l’amour et la haine ne peuvent coexister simultanément. Chacun est présent mais sans être en concurrence avec l’autre, sans donner lieu à un conflit intérieur.

Note sur la présente édition §

Nous avons établi le texte d’après l’édition originale de 1643, dont l’achevé d’imprimer est daté du 20 mars 1643. L'exemplaire est conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, sous la référence Rf. 6.726. Il en existe deux autres à la Bibliothèque Nationale sous les références YF-379 et RES-YF-382. Cette édition est parue chez Antoine de Sommaville et Augustin Courbé. Tous les exemplaires sont identiques et se présentent sous la forme d’un volume in-4°, de la manière suivante :

I. Page de garde

LE / MARTYRE / DE SAINTE / CATERINE / Tragedie en Prose. / DEDIEE/ A MADAME LA CHANCELLIERE. / Par Monsieur DE LA SERRE. / [vignette du libraire] / A PARIS, / Chez ANTOINE DE SOMMAVILLE, à l’Escu de France, / dans la salle des Merciers. / ET / AUGUSTIN COURBE', Libraire et Imprimeur de Monsei- / gneur Frere du Roy, à la Palme, en la mesme Salle. / [trait de séparation] / M. DC. XXXXIII. / Avec Approbation, & Privilege du Roy.

II. bl

III à VI. Dédicace: A MADAME / MADAME / LA CHANCELLIERE

VII. AUX ESPRITS FORTS

VIII. EXTRAIT DU PRIVILEGE/ du Roy

IX. NOMS DES ACTEURS.

1 à 86 texte de la pièce

L'édition présente au début de chaque acte une gravure représentant le décor dans lequel la pièce a été jouée à l’Hôtel de Bourgogne.

Notons également que cette édition originale présente une erreur de pagination : les pages 36 et 37 ont été omises.

Etablissement du texte §

Nous avons choisi de laisser aux mots l’orthographe de notre édition de travail, sauf lorsque cela choquait la grammaire actuelle, par exemple lorsqu’on trouve quelle au lieu de qu’elle. La ponctuation reste également inchangée.

En début de scène, l’auteur n’annonce souvent que les nouvelles entrées. Par souci de clarté, nous restituons entre crochets tous les personnages déjà présents en scène, qui ne sont pas mentionnés. Pour faciliter les références, nous avons également rétabli le découpage en scènes à l’acte V, en fonction des entrées et sorties des personnages.

Corrections établies §

Corrections voulues par le sens §

dédicace : déplaisir pour de plaisir

l.216 : ajout de vous après avez.

l.231 : ce qu’il pour ce qui

l.319 : ajout de se devant desalterer

l.343 : intervertion du point d’interrogation et de la virgule

l.469-470 : PORPHIRE au lieu de Ste CATHERINE qui parlerait deux fois.

l.640-641 : L'EMPEREUR au lieu de L'IMPERATRICE

l.645 : ces pour ses

l.650 : ajout de ce entre sçait et que

l.653 : suppression du dernier & de la réplique.

l. 853 : C’en au lieu de s’en

Fautes d’impression corrigées §

CATERINE (titre); rendoint, l heureux (p.2); d’étruire (l.41), LEONER (l.50), celles (l.93), ou (l.96), gravé (l.102), oû (l.271), sécours (l.376), quelle (l.415), voix (l.426), crées (l.537), impoture (l.570), telle (l.591-592), qu’elle (l.598), L'EMPEREU.T (l.600), chambr (l.627), Ste CATHEINE (l.660), ma vaincu (l.705), dedeclareront (l.761), inutils (l.773)

Le Martyre de sainte Catherine §

A MADAME
MADAME
LA CHANCELLIERE21, §

MADAME,

Ce n’est point à vostre Grandeur à qui je dedie cét ouvrage, vostre merite me l’arrache des mains, mais si doucement que luy mesme me contraynt d’en aimer la violence. Il est vray, MADAME, que des le moment que j’eus la pensée de la faire, je me resolus à vous l’offrir, mais comme en ce dessein la force de vostre esprit & la foiblesse du mien me rendoient esgalement respectueux & timide, il falloit de necessité que vostre vertu qui en estoit l’objet me violentast en quelque sorte pour le mettre au jour que vous luy donnez. Sa pieté a tant de rapport à la vostre qu’on peut dire que de tous les divins exemples de perfection qu’il expose en public, vous nous en faictes voir aujoud’huy les plus belles pratiques. En effet, MADAME, on peut lire dans vos actions de mesme que dans ce livre tous les sages preceptes qu’il nous sçauroit enseigner, & comme en cela vous joignez encore les effets aux paroles, on n’a qu’à vous suivre, & à vous imiter pour se rendre accomply en toutes choses. Qui n’a pas ouy parler de ceste grande charité que vous professez en secret pour le public, quoyqu’elle ne cherche que l’ombre des prisons, comme si elle apprehendoit d’estre cognue. Qui peut douter de vostre bonté si elle s’interesse tousjours pour le soulagement des miserables, & qui ne cognoit pas vostre sagesse dans l’heureux employ de vos occupations, n’ayant pour objet que la gloire de Dieu & l’utilité du prochain. Et ce sont ces veritez, MADAME, qui m’ont servi de commandement absolu pour m’acquitter de ce que je vous devois avec tant de justice, & pour faire cognoistre à toute la terre, qu’une vertu eminente comme la vostre sçait l’art de forcer les volontez quelques libres qu’elles soient, à luy rendre les honneurs, & les respects qui luy appartiennent. Mais certes, MADAME, cest avantage me demeure dans la contrainte qu’elle exerce aujourd’huy sur moy de l’avoir prevenüe de mes souhaits, estant bien aise d’avoir rencontré l’occasion où je puisse vous tesmoigner publiquement comme je fais, que je suis sans interest, & seray toute ma vie avec passion.

MADAME,

Vostre tres-humble & tres-
obeïssant serviteur.
PUGET DE LA SERRE.

AUX ESPRITS FORTS22 §

Je donne enfin cét Ouvrage à vostre curiosité, pour voir si vous sçavez louer avec raison, ou médire de bonne grace. Ce n’est pas que je desire vostre approbation, ny que je craigne vostre censure; je cherche seulement ma satisfaction, vous donnant sujet de parler, pour avoir celuy de vous cognoistre. Il n’est point de Tableau qui ne demande & son jour & sa bordure. Que si23 celuy-cy avec tous ces ornemens ne peut encore vous agreer, vous me forcerez de croire que son éclat éblouit vostre veüe, ou que vos sentimens sont trop profanes pour un objet si divin. Je vous laisse pourtant la liberté que je ne sçaurois vous oster, d’en juger à vostre fantaisie. Mais je vous conseille de peser vos paroles, puis que l’estime & le mespris qu’on en fera, vous servira de recompense, ou de punition.

EXTRAYT DU PRIVILEGE
du Roy §

Par grace & Privilege du Roy, donné à Paris le 22. jour de Fevrier 1643. signé par le Roy en son conseil, COMBES, il est permis au Sieur DE LA SERRE, de faire Imprimer un Livre qu’il a composé, intitulé, Saincte Catherine, Tragedie, par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra, durant le temps de cinq ans. Et deffences sont faites à toutes personnes de quelque qualité ou condition qu’elles soient, de l’imprimer, ou faire imprimer, sinon ceux qui auront droit dudit Sieur DE LA SERRE, à peine de deux mil livres d’amende, ainsi qu’il est porté plus au long par ledit Privilege.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois, le vingtieme de Mars mil six cens quarante-trois.

Ledit Sieur de la Serre a cedé son Privilege à Antoine de Sommaville & Augustin Courbé, Marchands Libraires à Paris, suivant l’accord fait entr'eux.

Les exemplaires ont esté fournis

NOMS DES ACTEURS §

  • L'EMPEREUR,
  • L'IMPERATRICE,
  • LEONOR, Fille de l’Imperatrice.
  • Et ROSILEE, Fille de l’Imperatrice.
  • STE CATHERINE,
  • Et EMILIE Sa compagne.
  • PORPHIRE, favory de l’Empereur.
  • CORVIN, Gentilhomme de l’Empereur.
  • LEPIDE, Capitaine des Gardes.
  • LUCIUS, Docteur converty.
  • [TRASEE]
La Scene est dans le Palais de l’Empereur en Alexandrie.

PREMIER ACTE24 §

SCENE PREMIERE §

L'Imperatrice, Leonor & Rosilee ses filles

L'IMPERATRICE

Que les bornes de cét Empire sont aujourd’huy de longue étenduë, puis qu’une derniere victoire nous fait triompher de tout l’Univers. L'Empereur n’a plus d’ennemis; tous subissent ses loix en redoutant ses armes. Et il semble que les Dieux mesmes, quoy que jaloux* de leur autorité, l’ayent / {p. 2}/ partagée avec luy, le laissant regner sur la terre aussi absolument qu’ils regnent dans le Ciel. Mais parmy toutes ces felicitez qui me comblent de joye, un secret deplaisir en modere l’excez*. Je ne sçaurois souffrir la tyrannie de cét Edit qui condemne les Chrestiens à la mort s’ils refusent de l’encens à nos Divinitez. Leur sort par trop funeste me demande des pleurs, au mesme temps que mon devoir en fait tarir la source. J'ay beau porter toutesfois des offrandes sur nos Autels, en signe d’allegresse, mon coeur devancera ma main, offrant des soûpirs de compassion pour ces misérables, plustost que des coronnes25 de gloire pour nos Dieux.

LEONOR

Quel demon jaloux de vostre repos, Madame, vous oste le sentiment26 de ses delices : Tout rit à vos desirs ; le Soleil vous peut faire voir sur la terre autant d’esclaves qu’elle porte de mortels. Et comme si vous estiez insensible à toutes ces faveurs, vous en mesprisez la jouïssance, apres avoir fait mille vœux pour les acquerir. Les Chrestiens doivent estre immolez à la juste cholere de l’Empereur, pour porter la peine de leur des-obeïssance. Nos Autels attendent aujourd’huy ces victimes, ou leurs offrandes.

ROSILEE

{p. 3}

La Religion ne s’introduit pas dans nos ames, ma soeur, ny par le fer, ny par le feu, il faut que la Nature nous en donne les premiers sentimens, & que les Dieux achevent le reste. Car comme ils ne sont que lumiere, c’est à eux d’esclairer nos esprits pour les eslever jusques à leur connoissance, selon la portée* de nostre condition. Les Chrestiens sont plus malheureux que coupables. Que si les Loix de l’Etat, plustost que celle de la Raison, demandent ou leur vie, ou leur obeïssance, dans la necessité* où ils se treuvent reduits, je souffre avec eux une partie de sa violence.

L'IMPERATRICE

Mon ame est si sensible27 aux miseres d’autruy, qu’elle ne se deffend jamais contre les atteintes de compassion qu’elles luy donnent. Je veux28 que les Chrestiens soient criminels d’Etat, le devoir & la pitié tiennent mon ame partagée; si je souffre qu’on les accuse, je ne sçaurois me resoudre à les voir punir.

LEONOR

J'appréhende que vostre Majesté n’aye / {p. 4}/ beaucoup de peine, & peu de satisfaction dans le dessein qu’elle a de les sauver, puis que l’Empereur a conjuré* leur perte. Quelle honte luy seroit ce, apres tant de victoires, de recevoir la loy au milieu de sa Court, d’une poignée de gens nez de la lie du peuple. Si sa Justice n’en extermine la race, il faudra un nouvel Hercule pour en domter la rebellion.

ROSILEE

Vous nous voudriez persuader que les Dieux se baigneront de joye dans le sang des Chrestiens, comme s’ils prenaient plaisir à détruire leurs ouvrages. On doit s’informer de leur vie29, & non pas de leur creance. On doit disje les instruire par l’exemple de nostre vertu, plustost que par l’apprehension des supplices.

L'IMPERATRICE

Je ne sçaurois me persuader que sa Majesté adjoute à tant de victoires qui la comblent d’honneur, la deffaite30 des Chrestiens qui la couvriront de honte. Quel avantage luy sera-ce de mener en triomphe des ennemis qui n’ont que des soûpirs et des larmes pour resister à sa violence. / {p. 5}/ La foiblesse et la soubmission ne demandent jamais grace inutilement qu’à la Tyrannie31.

LEONOR

Il faut bien que sa Majesté se serve de la force des tourmens* pour se faire obeir, puis que celle de ses loix est inutile.

ROSILEE

La Clemence assujetit plus de coeurs, que la Cruauté n’en sçauroit immoler.

L'IMPERATRICE

En effet, si les Roys ne tiennent leurs sujets enchaisnez par l’amour, aussi bien que par la crainte, ils ne songent jamais qu’à recouvrer leur liberté, ne pouvant supporter le joug de leur servitude.

{p. 6}

SCENE II §

[L'Imperatrice, Leonor, Rosilee, Trasee]

TRASEE

Madame, les preparatifs du Sacrifice sont faits, l’Empereur est desja en chemin32 pour aller au Temple, le voicy qui vient.

SCENE III §

[L'Imperatrice,] L'Empereur, Porphire, suivy de toute sa Court

L'EMPEREUR

Madame, nos voeux sont exaucez, & nos esperances terminées*. Les Dieux protecteurs de mon Empire, ont voulu étandre son autorite aussi / {p. 7}/ loin que le Soleil porte ses rayons. Toute la terre est mon Domaine, tous les mortels sont mes sujets, & je ne voy rien aujourd’huy sous le Ciel qui ne contribuë à mes felicitez pour me faire cognoistre qu’elles sont hors d’exemple. Mon Destin plus puissant que la Fortune, l’assujetit sous mes loix, puis que le Sceptre que je porte à la main sert de clou pour arrester sa roüe. Mais je veux faire voir à ce mesme Soleil qui éclaire mes Triomphes, que les Sacrifices continuels que je rendray aux Dieux en seront les plus superbes trophées, faisant eriger à leur gloire immortelle autant d’autels que j’ay vaincu d’ennemis.

L'IMPERATRICE

Il est juste de rendre aux Dieux les hommages de reconnoisance que nous devons à leur bonté, apres une si grande victoire, & les Sacrifices n’en peuvent estre que publics, puis que33 chacun doit prendre part à nostre joye.

L'EMPEREUR

Porphire, renouvelle mes plaisirs dans le nouveau* recit des merveilles que Silanus & Thesiphonte34 ont faites à l’extremité de la terre pour m’en rendre l’unique conquerant. Tu ne sçaurois charmer mes oreilles d’une plus douce harmonie.

PORPHIRE

{p. 8}

Leur valeur incomparable et leur courage invincible, me fournissant d’abord trop de matiere, je me trouve muet dans35 un si beau sujet de parler36. Toutesfois comme leurs actions sont également admirables, l’éclat des unes representera à vostre Majesté la beauté des autres. Ces deux Heros de nostre Siecle n’eurent pas plustost fait prendre terre à leur armée au premier port de la Scithie37, apres avoir forcé la resistance qui s’opposa à leur dessein, que se rendans maistres de la campagne, le bruit38 de vostre renommée depeupla tout à coup39 les villes, & enrichit40 les deserts de leurs depoüilles pour en oster l’esperance à ces conquerans. Mais comme les obstacles qu’ils rencontroient dans le chemin de leurs victoires en augmentoient les coronnes41, ils porterent leurs armes aussi loin que la crainte avoit porté leurs ennemis; & jusques dans ces mesmes deserts pour en accroistre l’horreur en le peuplant de morts, dont on ne peut jamais sçavoir le nombre; & moins encore le prix des tresors qui enrichirent nos soldats. Les nouvelles de cette grande defaite donnant l’allarme à tous les peuples voisins, les Sarmates42, les Caspiens, & les Basternes, composerent un nouveau corps d’armée, du debris  / {p. 9}/ de celle des Scithes, & y joignirent leur force pour la rendre invincible. Douze Roys se firent voir dans un champ de bataille à la teste de cent mille combatans, pour deffendre leur liberté aussi bien que leur vie; Et ce fut en ce dernier combat, où Silanus et Thesiphonte, animez également du seul Genie de vostre Majesté en firent admirer* la Fortune, par la grandeur de leur courage, puis qu’avec une armée moins forte en nombre, que celle des ennemis, ils en punirent l’audace, immolant les uns à leur juste fureur*, & réservant les autres à une juste servitude. La premiere attaque parut d’abord funeste de tous costez. Les Scithes qui portoient encore gravées sur le front les marques de leur defaite, hasardoient* leur vie pour en effacer la honte, & comme en cela ils partageoient le peril qu’ils couroient43, on les voyoit aussi-tost vaincus que vainqueurs, recevant & donnant tout à la fois mille playes mortelles. Les Sarmates, & les Basternes animez de ce bel exemple, aussi bien que de leur propre valeur, méprisoient tellement la mort, qu’ils ne reculoient jamais d’un pas à sa rencontre, & dans le desespoir de se sauver, ils en ostoient souvent l’esperance à leurs vainqueurs, mourant tous ensemble pour emporter une mesme gloire44. Mais enfin tous les efforts de ce grand nombre d’ennemis / {p. 10}/ n’en purent retarder la defaite que d’un moment. Les uns se voüerent à la fuite comme à leur Deesse tutelaire, & les autres encoururent le sort de la servitude, en se treuvant forcez de vivre dans les fers qui leur avoient esté destinez. Une journée entiere fut employée au gain de cette bataille. Et il est croyable que les Dieux protecteurs de cét Empire, alantissoient* la courbe du Soleil pour avancer la defaite de vos ennemis, puis que la nuict ne s’approchoit qu’à la mesure de nos desirs, comme si nous eussions esté Maistres également & de nostre fortune & de celle des vaincus. Dix Roys furent contez au nombre des morts, & les deux autres courant la mesme disgrace que leurs sujets, en partagerent les chaisnes, & se treuvent esclaves dans une mesme prison. Le seul bruit d’un Triomphe si glorieux s’estant épandu dans l’Orient, servit d’une nouvelle armee pour forcer tous les autres peuples barbares qui l’habitent, à se rendre, & dans les dix jours nous vismes à nos pieds leurs Ambassadeurs, chargez des presens, ou plustost des tributs, qu’eux-mesmes s’estoient imposez pour prevenir nos demandes. De sorte que vostre Majesté peut disposer / {p. 11}/ aujourd’huy d’autant de Coronnes qu’il y a de peuples sur la terre, puis que tout le monde ensemble vous recognoist pour Souverain.

L'EMPEREUR

Ces felicitez sont des presens des Dieux, plustost que de la Fortune, & les bruits de mon nom ny la force de mes armes ne me rendroient point aujourd’huy Maistre de toute la terre, si le Ciel n’eût donné un nouveau* courage à mes Soldats pour emporter le prix* d’une telle conqueste; je veux que Silanus et Thésiphonte ayent contraint les plus incredules d’adjoûter foy aux miracles de leur valeur; si faut-il confesser que les Dieux en soustenant mes interests ont gaigné la victoire. Ce qui m’oblige en recognoissance de tant de faveurs, de faire un Sacrifice aussi pompeux* que mon Triomphe, & pour le rendre plus celebre*, il faut que les Chrestiens en soient, ou les admirateurs, ou les victimes, ne pouvant45 souffrir dans mon Empire des Sujets qui refusent de l’encens aux Divinitez que j’adore.

{p. 12}

SCENE IV §

Lepide et les autres

LEPIDE

Le Grand Prestre attend vos Majestez dans le Temple où tout le peuple est assemblé, pour commencer le Sacrifice.

L'EMPEREUR

Allons Madame, allons celebrer la feste des Dieux durant ce beau jour de Triomphe; il leur en46 faut offrir les coronnes pour en meriter la gloire; Que si les Chrestiens au mespris de mon Edit ne suivent mon exemple, je jure par ma vie, que la leur sera l’objet47 de mon juste Courroux.

Fin du Premier Acte

{p. 15}

ACTE II §

PREMIERE SCENE §

SAINTE CATHERINE, ET EMILIE sa cousine

SAINCTE CATHERINE

Que cét Edit qu’on a fait contre les Chrestiens me paroist doux & cruel tout à la fois. Il est doux en menassant de nous oster une vie toute remplie de miseres, pour nous en donner une autre toute pleine de felicytez! Et il est cruel en voulant effacer du milieu de nos coeurs ou par le fer, ou par la flame48, les sacrez caracteres* de nostre Religion. Le silence & la crainte de cette rencontre me rendroient malheureuse et criminelle. Je veux plaider la cause des Chrestiens, puis que je suis / {p. 16}/ également interessée & dans le gain, & dans la perte49 qu’ils en feront.

EMILIE

Vous pouvez plaindre secrettement leur infortune, & par generosité & par rayson, puis que vous professez une mesme creance: Mais si peu d’éclat50 que facent vos plaintes, vous courez hasard de subir la peine où ils sont déjà condamnez.

Ste CATHERINE

Le Dieu que j’adore ne veut pas estre servi en secret. Il se dit la parole de son Pere; Serois-je muette quand il faut confesser son nom: puis qu’il est mort pour mon salut, je veux sacrifier ma vie pour sa gloire.

EMILIE

Vous devez menager egalement en cette rencontre*, & vostre vie & vostre credit51; croyez vous faire changer en faveur des Chrestiens la resolution qu’on a prise de les perdre. Il faut de nécessité qu’ils soient ou victimes, ou idolatres: les Edits &52 l’Empereur sont des loix qu’on ne peut violer.

Ste CATHERINE

{p. 17}

Quand le dessein que j’ay de les proteger ne reüssiroit pas, je me satisferay toujours la premiere53, en courant un mesme sort; ma vie & mon credit sont au rang des choses périssables, je ne veux faire fortune que dans le Ciel.

EMILIE

Si faut-il54 que la prudence modere l’excez* de vostre zele. Quel profit peuvent tirer les Chrestiens de vostre dommage*: Vous avez donné des larmes à leur malheur, vous soûpirez* encore de leurs miseres; vous joignez vos soins* à leurs voeux pour leur faire recouvrer la liberté, que sçauroient-ils pretendre* davantage.

Ste CATHERINE

Je méprise les conseils de la prudence humaine, où il y va de l’interest* de mon salut. Ma mort sera plus utile aux Chrestiens que ma vie, puis que l’exemple de mon Martyre doit donner du courage aux plus timides pour franchir la carriere* des tourmens* où ils sont destinez. Voicy Corvin qui m’en porte sans doute les premieres nouvelles.

{p. 18}

SCENE II §

[SAINTE CATHERINE, EMILIE] CORVIN

CORVIN

Madame, l’horreur & la pitié rendent mes yeux plus éloquens que ma bouche, pour vous faire voir par mes larmes plutost que par mes discours le deplorable sort des Chrestiens; lisez donc Madame sur mon triste visage le funeste recit de leur mort, puisque la voix me defaut55 pour vous en raconter l’histoire56; Je vous diray toutefois en peu de mots, qu’Alexandrie n’est plus qu’un Theatre57 sanglant où l’Empereur fait representer aujourd’huy la tragedie de ses cruautez, par autant de bourreaux qu’il a choisi de victimes; & à voir les ruës toutes couvertes de sang, on diroit que le Nil qui en porte la couleur s’est débordé pour en tirer vangeance.

Ste CATHERINE

Ce funeste recit des tourmens* qu’ils ont soufferts blesse si vivement mon coeur par les oreilles, / {p. 19}/ qu’il en soûpire de douleur aussi bien que de compassion. Mais son ressentiment me paroist trop lâche, dans le peu de soin que je prens de les secourir: Allons arracher des mains des bourreaux ces innocentes victimes, ou les forcer à me mettre au nombre. Ma conscience & mon devoir me reprochent déja ma paresse. Je veux désarmer la colere du Tyran, ou l’animer* à ma propre ruine*.

CORVIN

Aurez-vous bien le courage de soutenir l’interest des Chrestiens58 devant l’Empereur qui est leur partie*.

Ste CATHERINE

On ne manque jamais de hardiesse à soustenir la verité; la perfection de la grace en ces rencontres*, suplée au deffaut de la nature. Il suffit de le desirer pour l’entreprendre, & c’est assez de commencer pour y reüssir.

CORVIN

Tous vos amis vous conseillent la fuite.

Ste CATHERINE

O pernicieux conseil! Et où fuiray-je pour estre à l’abry des / {p. 20}/ atteintes* de ma lascheté, puis que ses honteux reproches troubleront en tous lieux le repos de ma vie! Quand j’éviterois la colere du Tyran, celle du Ciel me poursuivroit toujours fuyant l’occasion de combattre pour sa gloire, il faut deffendre ses Autels.

EMILIE

Tous vos efforts seront inutiles

Ste CATHERINE

Mais le dessein en sera glorieux

EMILIE

Qui peut resister à une puissance absoluë

Ste CATHERINE

Un esprit resolu comme le mien

EMILIE

La tyrannie de l’Empereur est à craindre

Ste CATHERINE

{p. 21}

Et la gloire du Martyre à desirer

EMILIE

L'occasion de le souffrir se presente à tous momens

Ste CATHERINE

Et l’impatience en cette attente s’augmente à toute heure.

CORVIN

Pourquoy vous precipitez vous avec tant de violence dans un peril si aparent.

Ste CATHERINE

Parce qu’il y a plus d’honneur à l’encourir, que de contentement à l’évitter.

CORVIN

De quel charme* trompeur avez vous les sens offusquez*, faisant si peu de cas des conseils que mon affection* vous donne.

Ste CATHERINE

{p. 22}

Et de quel funeste sommeil avez vous l’esprit assoupi meprisant les raisons que Dieu seul me suggere

CORVIN

Tous ces sentiments sont des faiblesses de vostre humeur, que la prudence ne peut souffrir.

Ste CATHERINE

Et tous vos discours autant de temoins* de vostre aveuglement, que la Justice ne sçauroit approuver.

CORVIN

Vostre perte ne sauvera pas le reste des Chrestiens qui vivent encore.

Ste CATHERINE

Non, mais elle leur apprendra à mepriser les grandeurs de la terre, pour posseder les félicitez du Ciel.

elle s’en va

CORVIN seul

Il faut avouer qu’un zele indiscret* est aussi aveugle / {p. 23}/ qu’une amour passionnée. Cette jeune Princesse court avec trop de violence au devant du peril dont elle est menacée, par un excez* de charité que la nature ni la raison ne sçauroient approuver. La colere des Rois ne se peut adoucir que par la soumission; c’est un Torrent qui entraine tout ce qu’il trouve; Et comme il ne veut que passer, la prudence luy fait un chemin dont la pente precipite la courbe59. Je sens déjà par avance tous les malheurs qu’elle doit encourir60.

SCENE III §

L'EMPEREUR, L'IMPERATRICE, PORPHIRE, & toute leur suite

L'EMPEREUR

La feste des Sacrifices que je presente aux Dieux ne sçauroit estre dignement celebrée, si le dernier des Chrestiens n’en est aujourd’huy la victime sur les mesmes Autels qu’il aura profanez de son mespris. Je veux estouffer cette race dans son berceau, / {p. 24}/ en condemnant au feu tous les enfans qu’elle fait naistre61; & je prens encore à témoin62 les mesmes Dieux que j’adore, de n’epargner personne, & de faire eclatter le bruit de ma vengeance aussi loin que mes armes ont porté mon nom.

L'IMPERATRICE

Les cris & les plaintes de ces malheureux seront des objets de compassion qui modereront en quelque sorte63 nostre joye. Il est temps ce me semble de faire cognoistre vostre bonté, apres avoir fait ressentir vostre puissance.

L'EMPEREUR

Les plaintes des criminels sont autant de Cantiques64 de gloire pour les Dieux, puisqu’elles publient hautement leur Justice; que si nos sens sont effrayez des tourmens* qu’ils endurent, la force de la raison doit prevaloir sur cette foiblesse de la nature, pour rejouïr nos esprits de l’avantage qui nous en revient.

SCENE IV §

{p. 25}
[LEPIDE, L’EMPEREUR]

LEPIDE

Sire, la Princesse Catherine demande audience à vostre Majesté.

L'EMPEREUR

Qu'on la face entrer, pour sçavoir le sujet qui la meine: mais j’appréhende d’en estre trop tost esclaircy*, m’imaginant ce qu’elle a à me dire.

SCENE V §

SAINTE CATHERINE, [L'EMPEREUR]

L'EMPEREUR, parle le premier

Que desirez-vous de moi, ma Princesse.

Ste CATHERINE

{p. 26}

Un moment d’audience*

L'EMPEREUR

Parlez hardiment, vostre merite & vostre condition vous en donnent la liberté.

Ste CATHERINE

Je m’estonne que vostre Majesté jette les fondemens de son Empire sur les cendres des Chrestiens? comme si son repos dependoit de leur ruine*. Elle veut commencer65 son Regne par un deluge de sang, dont la cruauté de ses Edits va inonder toute la Grece66; mais le Ciel y prepare déja vostre cercueil, vous metant au nombre des victimes qu’on doit immoler sur vos Autels.

L'EMPEREUR

Qui vous rend si hardie de plaider la cause des Criminels d’Estat en ma presence.

Ste CATHERINE

Mon devoir

L'EMPEREUR

{p. 27}

Mais vous ne considerez pas qu’en demandant leur grace, vous vous rendez coupable.

Ste CATHERINE

Si leur Religion fait mon crime, je ne m’en justifieray jamais.

L'EMPEREUR

Quoy professer leur creance dans ma Cour & devant mes yeux, sans rougir de la honte de vostre impieté, ou sans pâlir de la crainte de ma vengeance.

Ste CATHERINE

En quelque lieu où je me treuve ma bouche ne dement* jamais mon coeur. Si je rougis de honte ce sera pour vostre aveuglement, & si je pâlis de crainte, ce ne peut estre que pour vostre perte.

L'EMPEREUR

Ne songez qu’à vostre salut, puis que vous respirez67 à la veille de vos funerailles.

Ste CATHERINE

{p. 28}

J'y songe aussi68 continuellement par le mespris que je fay de vos nouvelles loix.

L'EMPEREUR

Doutez vous de mon authorité dans la condition où je me treuve ?

Ste CATHERINE

Non, mais j’en mesprise la puissance dans la resolution où je suis.

L'EMPEREUR

Ne savez vous pas que mes volontez sont reverées par toute la terre, & que mon Sceptre est aussi redoutable que le foudre69 des Dieux ?

Ste CATHERINE

A quoy vous servent toutes ces marques de souveraineté, si vostre raison est au nombre de vos esclaves. Vostre Sceptre est de mesme matiere que la main qui le porte70: son authorité absoluë ne fait peur qu’aux meschans71, les ames innocentes en méprisent la tyrannie, ayant assez de constance* pour la souffrir, quand le pouvoir leur manque de l’éviter.

L'EMPEREUR

{p. 29}

Je sçay l’art de me faire craindre.

Ste CATHERINE

Apprenez donc maintenant celuy de vous faire aymer.

L'EMPEREUR

Je me feray plutost obéir, & si je trouve de la resistance, je me serviray des bourreaux & des supplices pour la domter.

Ste CATHERINE

Croyez vous que la force des tourmens* estonne* le courage des Martyrs: Ils souhaitent la mort dont vous les menassez; mais s’ils en portent72 la peine, vous en souffrirez la honte, puis que vostre seule Tyrannie les a declarez criminels.

L'EMPEREUR

Mes passions* ne s’interessent point dans ma Justice, & si73 je l’exerce aujourd’huy avec severité, mon devoir m’y contraint, & avec violence.

Ste CATHERINE

{p. 30}

Les Chrestiens ont toujours eu du respect & de la sousmission* pour vos commandemens, que s’ils preferent maintenant la mort à l’obéïssance74 de vostre nouvel Edict; j’envie la gloire d’un si beau trespas à ceux qui m’ont déja devancée! On doit subir les decrets du Ciel, plutost que les ordonnances des hommes.

L'EMPEREUR

Le Ciel a estably les fondemens de mon Empire ici bas.

Ste CATHERINE

Mais luy-mesme destruira bien tost ceux de vos Temples.

L'EMPEREUR

Il faut donc que les Dieux se destruisent eux-mesmes, puis que leur gloire n’a point de trosne plus éclatant que celuy de nos Autels.

Ste CATHERINE

Vos divinitez sont des chimeres de la fantaisie* à qui la reverie* des Gentils a donné des noms differens, & leur / {p. 31}/ industrie* des corps75 de toute sorte de matiere pour charmer* les esprits de ces fausses illusions76, & tromper les sens par leurs sensibles apparances; mais le Soleil de la Verité, qui dissipe à nos yeux toutes ces ombres, vous en laisse l’obscurité dans vostre aveuglement volontaire, & nous en donne la cognoissance pour en eviter le peril.

L'EMPEREUR

Ha! quelle impudence ? mais quels blasphemes, les cheveux me hérissent77 à l’ouye de ces discours, qui vous anime à* me tenir ce lengage?

Ste CATHERINE

La raison.

L'EMPEREUR

Et c’est elle-mesme qui se declare vostre partie*, puisqu’elle me contraint malgré les persuasions78 de vostre jeunesse, de punir vostre impieté.

Ste CATHERINE

Si vostre fureur* a fait des Martyrs dans le berceau, ma jeunesse ne doit point arrester le cours de ces violences. Laissez, laissez-là se desalterer dans mon sang, & épargnez / {p. 32}/ celuy de tant d’autres innocens que vos bourreaux traisnent au supplice.

L'EMPEREUR

Quel plaisir prenez vous d’avancer vostre perte pour retarder celle d’autruy ?

Ste CATHERINE

Et quel avantage vous sera-ce de ruiner vostre reputation pour assouvir vos cruautez ?

L'EMPEREUR

Appelez-vous cruauté de venger les Dieux, & punir des rebelles.

Ste CATHERINE

Est-ce une action de clemence79, de forcer les volontez, & violer les loix de la Nature.

L'EMPEREUR

Ha quelle arrogance! Elle contraint ma Justice à la punir, au lieu d’implorer ma bonté pour la pardonner.

Ste CATHERINE

Ha quel aveuglement! il met mon devoir au rang de mes / {p. 33}/ crimes, & condemne la Raison parce qu’elle tient mon party.

L'EMPEREUR

Vous avez beau courre80 à vostre ruine*, ma pitié s’interesse pour vostre salut: Qu'on l’arreste prisonniere dans mon Palais. Je vous donne le loisir81 de considerer vostre faute.

Ste CATHERINE

Dites plutost pour pleurer de la vostre.

L'EMPEREUR

Je veux depeupler la terre, & remplir les enfers de cette race de Demons, dont eux-mesme excitent la malice*, pour semer toujours la division parmy mes sujets, en leur persuadant la revolte. Je veux disje faire creuser un tombeau si profond pour les y ensevelir dedans tous ensemble, qu’on perde peu à peu jusques à la memoire de leur nom. Il faut regner absolument si l’on veut porter la qualité de Souverain, les Sceptres & les coronnes ne relevent que d’eux-mesmes82. Mais que dis-je ? cette inhumaine se rit de mes desseins, sçachant que le pouvoir de ses charmes* s’estend beaucoup plus loin que / {p. 34}/ celuy de mon authorité. Cette belle idolatre me persuade de le devenir83; Car à mesure que le feu de la cholere embrase mon coeur, je sens que celuy de l’amour s’allume dans mon ame. Quel party doisje prendre84? Fuiray je les sentimens de la Justice ou ceux de l’amour. Les Dieux veulent estre vangez, mais si je leur obéïs je me punis moy-mesme. En cette extremité mon esprit irresolu me suggere tout à la fois mille differentes pensées sans se pouvoir determiner au choix de l’une, ou de l’autre. Mais c’est trop long temps s’arrester dans un chemin où la raison & mon devoir me veulent servir de guide, courons à la vengeance, au mespris de l’amour, & s’il faut mourir de la blessure dont je suis atteint, sauvons l’honneur en perdant la vie, ce me sera toujours quelque sorte de consolation.

Fin du Second Acte

{p. 35}

ACTE III85 §

SCENE PREMIERE §

L'EMPEREUR, PORPHIRE

L'EMPEREUR

Ha Porphire, que mon sort est deplorable! J'ay fait prisonniere dans mon Palais celle-là mesme qui me tient esclave sous son Empire; ma tyrannie a commandé qu’on la mist aux fers, & sa beauté plus cruelle encore me donne à tous momens la gesne*. Je veux vanger les Dieux de son impieté, & elle me punit déja de la pensée que j’en ai euë; quel party dois-je prendre en l’estat où tu me vois reduit.

PORPHIRE

{p. 38}

Quoy, la Princesse Catherine seroit si heureuse dans son malheur d’enchesner son geolier, d’imposer des loix à son Souverain, & de se faire dresser des Autels par celuy-là mesme qui l’avoit desja destinée* pour victime: ce discours me surprend.

L'EMPEREUR

Pourquoy t’estonnes-tu de ces merveilles, puis que l’Amour en est l’ouvrier*: Ouy, cette belle criminelle & cette adorable impie me demande des Autels, au mesme temps que je dois exiger d’elle des Sacrifices; Je la veux forcer d’adorer nos Dieux, & elle me contraint de la mettre au nombre de nos Deesses. Comment l’accuseray-je d’idolatrie, si j’en fais aujourd’huy mon Idole.

PORPHIRE

C'est toujours servir les Dieux d’obeir à celuy qui s’en dit le maistre86; vostre Majesté se doit faire justice la premiere87, la colere & la vengeance ne sont plus de saison contre un ennemy qui se fait redouter dans sa foiblesse, & qui mene en triomphe son vainqueur.

L'EMPEREUR

{p. 39}

J'approuve ce conseil: Mais j’ay besoin de ton secours; Il faut que tu la persuades de changer de Religion, & d’agreer l’amour que j’ay pour elle. Que si la vertu prenant ses interests luy fait mépriser les miens; represente* luy pour la satisfaire*, que la justice autorise ma passion* dans le dessein que j’ay de partager mon autorité avec elle en qualité d’espouse.

PORPHIRE

Les honneurs dont vostre Majesté la veut combler aujourd’huy, me semblent si considerables, qu’il faudroit estre insensible pour refuser ce présent; & il seroit inutile d’employer d’autre éloquence que celle de tous ces avantages pour la persuader, puis qu’ils se font souhaiter eux-mesmes par les grandeurs qui les accompagnent.

L'EMPEREUR

Offre luy hardiment & mon sceptre & ma couronne, puis que le coeur qui anime la teste et la main qui les portent, ne connoist plus que ses loix.

PORPHIRE

{p. 40}

Si le succez des desseins de vostre Majesté ne depend que de mes services, elle sera bien tost satisfaite.

L'EMPEREUR

Va donc promptement consulter l’Oracle de ma bonne fortune*, j’ay déjà de l’impatience pour ton retour. Mais considere toujours la fin de ton message, je la veux posseder à quelque prix que ce soit. Si elle se met en colere, adoucis la par tes sousmissions*. Si elle mesprise tes offres, represente* luy sans t’émouvoir le tort qu’elle se fait. Enfin ménage discretement* le temps & l’occasion de l’entretenir, & ne hazarde* rien sur tout en cette affaire, puis qu’il y va de mon repos.

PORPHIRE

J'executeray fidelement les commandemens de vostre Majesté.

{p. 41}

SCENE II §

L'IMPERATRICE, & LEONOR

L'IMPERATRICE

J'ay decouvert à la fin* les artifices88 de l’empereur; il fait semblant de vanger les Dieux, en punissant les Chrestiens, & il protege Catherine dans son Palais, la fait traiter en Reine plustost qu’en esclave, & commande qu’on luy rende les honneurs qui ne sont deuz qu’à ma qualité, comme si elle occupoit déja la place de mon trosne. Il soûpire en secret de ses appas; Et pour cacher à mes yeux le feu de son amour, il fait semblant d’attiser celuy de sa colere89, croyant me decevoir*.

LEONOR

Quelle apparence*, Madame, que l’Empereur ait dessein de contracter alliance avec une Chrestienne au mespris des Dieux & de la foy qu’il a donnée à vostre Majesté. Je veux90 que Catherine soit la plus belle du / {p. 42}/ monde, le pouvoir de ses charmes* ne s’étend pas si loin que ses désirs.

L'IMPERATRICE

Il faut que j’apprenne de sa bouche les sentimens de son coeur, pour sçavoir au vray91 où tendent ses entreprises*; L'ambition n’a pas moins de charmes* pour la tenter, que son visage d’attraits pour me donner de la jalousie.

LEONOR

Ce n’est pas le moyen de moderer sa vanité, que de luy rendre visite jusques dans sa prison; vos sousmissions* esleveront si haut son arrogance, qu’elle portera sans doute ses desseins aussi loin que ses pensées.

L'IMPERATRICE

Je veux bien me satisfaire* dans l’inquietude où je me treuve, son entretien92 éclaircira* mon esprit de ses doutes; Suivez moy, ne vous opposez plus à mon contentement.

{p. 43}

SCENE III §

Ste CATHERINE, seule dans la chambre de sa prison93

"O Divin Redempteur de mon ame94, puis que vostre bonté toujours "infinie guide aujourd’huy mes pas dans le mesme chemin que vous avez "tenu pour acquerir vostre propre gloire, éclairez mon esprit de la lumiere de "vos "graces: Echaufez ma volonté du feu de vostre amour, & animez mon "courage de la force de vostre protection, afin que je connoisse la verité en "vous adorant, que je mesprise teutes choses en vous aymant, & que je "triomphe de tous mes ennemis en leur faisant confesser & vostre nom, & "leur erreur par la voix d’une humble repentance. Adjoutez Seigneur, à "toutes ces graces, celle de pouvoir mourir pour vous, n’estant plus capable "de passion* que pour en souhaiter la gloire. Mais d’un desir95 impatient*, puis "qu’il me fait sans cesse soûpirer* en cette attente. Voicy Porphire, que "desire t’il-de moi.

SCENE IV §

PORPHIRE, SAINTE CATHERINE

PORPHIRE

Madame, réjoüissez-vous, je viens rompre vos chesnes, & vous preter la main pour vous ayder à monter sur le trône qu’on vous a preparé, si vous étes resoluë à changer de creance.

Ste CATHERINE

Monsieur, les chesnes de ma servitude me sont plus agreables, que les nouvelles que vous m’aporter de les rompre; & je n’ay pas besoin de vostre appuy pour monter sur le trône où j’aspire, puis que la Religion que je professe, & la mort qu’elle me fait esperer y ont desja marqué la place.

PORPHIRE

Ne vous est-ce pas un grand honneur de voir assujetty sous vos loix par la seule force de vos appas le seul Monarque de la terre.

Ste CATHERINE

{p. 45}

La gloire est bien plus grande de se vaincre soy-mesme par le mespris de toutes ces vanitez.

PORPHIRE

Apellez-vous vanité la conqueste d’un Royaume.

Ste CATHERINE

Mettez-vous au rang des tresors les felicitez d’icy-bas.

PORPHIRE

Est-il rien de plus doux qu’un Empire absolu.

Ste CATHERINE

Non, pourveu que nos passions* en soient les sujetes.

PORPHIRE

Il faut regner à quelque prix que ce soit.

Ste CATHERINE

Quand je regnerois sur les mortels, je n’aurois de l’empire que sur des miserables qui courent sans cesse au tombeau en me suivant*; Je veux des grandeurs qui soient à / {p. 46}/ l’épreuve du temps, & hors des attaintes de son inconstance.

PORPHIRE

Qui vous peut disputer* la qualité d’Imperatrice que l’Empereur vous donne maintenant si vous quittez celle96 de Chrestienne.

Ste CATHERINE

Croyez-vous que pour une coronne que la Fortune m’offre aujourd’huy, & que la mort me peut oster demain, je change la qualité de Chrestienne avec celle d’Imperatrice: Non, non, Monsieur, le Dieu que j’adore est l’Epoux de mon ame, je luy ait donné ma foy, il possede mon coeur, je ne puis contracter icy bas des secondes nopces.

PORPHIRE

Considerez vostre jeunesse.

Ste CATHERINE

Elle vieillit à toute heure.

PORPHIRE

Songez aux grandeurs qui vous accompagnent97.

Ste CATHERINE

{p. 47}

Elles ne me suivront que jusques au tombeau.

PORPHIRE

Mépriserez-vous encore cette grande beauté dont la Nature vous a pourveuë.

Ste CATHERINE

Ma beauté est un éclair qui ne luit que pour disparestre.

PORPHIRE

Estes-vous insensible aux plaisirs de la Cour.

Ste CATHERINE

Les contentemens du monde sont des jeux d’enfant, puis que leur usage nous oste celuy de la raison: Je ne sçaurois avoir de l’amour que pour les delices eternelles.

PORPHIRE

Ne changerez-vous jamais d’humeur, vostre merite attire à vos pieds & les Sceptres & les Coronnes, pourquoy en méprisez-vous le present,

Ste CATHERINE

{p. 48}

Parce que je n’en sçaurois que faire.

PORPHIRE

Encore que* la Nature vous en ait enrichie de ses faveurs, celle de la Fortune ne sont point à refuser.

Ste CATHERINE

Les biens de la Nature sont aussi perissables que ceux de la Fortune; tous ensemble relevent du temps98 avec tant de souveraineté, que si un de ses momens nous en donne l’usage, celuy qui le suit a le pouvoir de nous l’oster; Je veux des felicitez qui durent toujours, puis que mon ame est immortelle.

PORPHIRE

Si les richesses ny les grandeurs ne vous peuvent toucher, considerez au moins l’interest* de vos parens, & celuy des Chrestiens, dans la protection que vous leur pouvez donner durant le temps de vostre regne.

Ste CATHERINE

Je ne considere que la gloire de Dieu, mes parens / {p. 49}/ seront heureux s’ils cherchent leur félicité dans sa crainte. Et les Chrestiens ne manqueront jamais de protection, puis que le Ciel s’interesse en leur deffence.

PORPHIRE

Mais n’aprehendez-vous pas que vos rigueurs changent à la fin* cette grande affection* que l’Empereur a pour vous, en un excez* de tyrannie.

Ste CATHERINE

Comment voulez-vous que j’apprehende ce que je souhaite: Je prefereray toujours sa haine à son amour, dans la resolution que j’ay prise de n’aymer rien au monde que Dieu seul.

PORPHIRE

Que dites-vous, Madame, de preferer aux caresses*, & aux respects d’un grand Monarque, ses mespris & ses vengeances.

Ste CATHERINE

Ouy, Porphire: Car ses respects & ses caresses ruineront ma reputation en retardant ma perte, & ses mespris & ses vengeances me combleront de joye en avançant ma mort.

PORPHIRE

{p. 50}

Pensez à ce que vous dites, Madame.

Ste CATHERINE

Songez à ce que vous faites, Porphire.

PORPHIRE

Je crains que la cholere de l’Empereur n’éclate sur vostre teste.

Ste CATHERINE

Et j’espere que la Bonté de Dieu fera bien-tost coronner99 la vostre.

PORPHIRE

(Il parle tout bas)

Fuyons promptement, je sens ma foiblesse comme si mon coeur tenoit déja son party100. Madame, je m’en vay rendre compte à l’Empereur de mon message.

Ste CATHERINE

Allez hardiment, le Ciel prépare vostre recompense. Mais voicy l’Imperatrice; Je sçay le dessein qui l’ameine, le succez* luy en sera favorable.

{p. 51}

SCENE V §

L'IMPERATRICE, parlant à Ste Catherine

L'IMPERATRICE

CHere Princesse, je suis fort ayse* que vostre vertu & vostre beauté obligent aujourd’huy l’Empereur à vous élever sur son trosne. Je n’envieray jamais vos felicitez, & moins encore vos grandeurs, sçachant que vostre naissance est aussi considerable101 que vostre merite.

Ste CATHERINE

Madame, vostre Majesté remplit* si dignement la place qu’elle occupe, que je n’ay pas sujet* d’y pretendre: Et quelque éclat qu’ayt ma naissance, & quelque loüange que la flaterie me donne, mon devoir me tiendra toujours rabaissée aux pieds de vostre Majesté, pour luy rendre les respects & les deferances d’une sujete.

L'IMPERATRICE

{p. 52}

Pourquoy me celez-vous le secret de vostre ambition; vostre naissance, vostre esprit, vostre beauté, & mille autres qualitez aymables qui vous rendent aujourd’huy si admirable aux yeux de toute la Cour, trahissent vos desseins, & me font voir jusques dans vostre coeur la verité que vos discours me cachent.

Ste CATHERINE

Madame, puis que la curiosité de sçavoir mes intentions, persuade vostre Majesté de me rendre l’honneur de sa visite, je luy diray hardiment qu’elle doit guerir son esprit de la crainte, & son ame de la jalousie, estant102 resoluë d’emporter dans le tombeau la seule qualité de Chrestienne.

L'IMPERATRICE

Ma naissance m’oste la crainte, & ma condition me deffend la jalousie: Je ne viens icy que pour me resjoüir avec vous des avantages que l’Empereur vous offre, avec la qualité de son Epouse.

Ste CATHERINE

Il est vray, Madame, que je suis vostre rivalle dans un / {p. 53}/ mesme dessein, puis que nous n’aurons toutes deux qu’un mesme Epoux.

L'IMPERATRICE

Vous m’étonnez sans vous faire entendre103.

Ste CATHERINE

Il n’est plus temps de feindre, Madame, vostre Majesté veut cognoistre mon coeur, je luy en veux dire les pensées. Elle apprehende que j’épouse l’Empereur pour partager avec elle104 l’authorité de son Sceptre & de sa Couronne; Le Ciel nous invite toutes deux à des plus grandes nopces; preparons-nous seulement d’en recevoir l’honneur105.

L'IMPERATRICE

Mais quel est cét Epoux.

Ste CATHERINE

C'est le Fils unique du Pere Eternel: Considerez sa puissance, le Ciel & la terre sont les ouvrages de sa parole106. Representez-vous sa beauté, le Soleil ne luit que de ses regards: Reverez sa Sagesse, toutes les choses qu’il a créees en portent les caracteres* dans l’ordre où elles agissent continuellement. Adorez son amour, il a epousé nostre condition107, s’est revestu de nos miseres, & est mort pour nous racheter / {p. 54}/ de son sang la mesme vie que sa Bonté nous avoit donnée, & que nostre malice* nous avoit fait perdre108; Luy peut-on refuser des Autels ?

L'IMPERATRICE

Ha Divine Catherine! vos paroles toutes de lumiere & de feu en illuminant mon esprit, enflamment tellement mon coeur de l’amour de ce celeste Epoux dont vous me faites esperer la joüissance, que je soûpireray* sans cesse du regret de son éloignement. Allons, allons donc au devant de la mort, je ne voy plus le jour qu’à regret en l’attente de ce beau Soleil qui doit éclairer nos ames d’une lumiere eternelle. Et toutes les grandeurs qui m’environnent me sont si fort à mépris, que je n’en sçaurois souffrir la pensée, bien loin d’en supporter l’éclat.

Ste CATHERINE

L'heure de nostre retraite109 sonnera bien-tost, Madame, mourons fidelles110 aujourd’huy, pour vivre eternellement heureuses.

L'IMPERATRICE

Mais si vous avez l’honneur de me devancer, faites que la / {p. 55}/ voix de vostre sang crie misericorde en ma faveur pour m’obtenir la grace de vostre constance*, ma foiblesse a besoin de vostre secours.

Ste CATHERINE

Il faut que vostre esperance surmonte vostre crainte, le Ciel n’abandonne jamais ceux qui combatent pour sa gloire: Je ne vous dy point adieu, Madame, nos ames se verront bien tost dans le Ciel.

L'IMPERATRICE

Cette esperance me console de nostre separation.

Fin du Troisiesme Acte

{p. 57}

ACTE IV §

SCENE PREMIERE §

L'EMPEREUR ET PORPHIRE avec sa suite

L'EMPEREUR

J'ay de la peine à croire ce que tu dis ? Quoy, elle méprise le present de mon Sceptre, & de ma couronne, je me sens contraint à démentir* tes yeux & tes oreilles. C'est en vain que tu t’eforces à me le persuader.

PORPHIRE

Je ne sçaurois flatter* vostre Majesté en une action si importante à son repos, elle a paru insensible à toutes les offres des grandeurs & des richesses, de mesmes qu’aux menasses des suplices, & de la mort.

L'EMPEREUR

{p. 58}

En quel état me voy-je reduit, à quoy me sert cette puissance absoluë que le destin, la fortune, & mes armes victorieuses m’ont fait acquerir sur toute la terre, si une fille aujourd’huy borne mon autorité de ses desirs, assujetit mon Sceptre sous ses loix, & porte sur ses levres, l’Empire de ma Couronne111? Où sont ces flatteurs112 maintenant qui disent que les Roys sont Tous-puissans icy bas, afin que ma foiblesse leur reproche cette imposture ? Fut-il jamais sujet* si miserable que moy ? je regne par tout fors que* dans le coeur de celle qui possede le mien; tout le monde me craint, & celle que j’ayme uniquement, méprise mon amour, & se rit de mes peines ? Ha Porphire ! puisque mon mal est sans remede, donne moy au moins quelque soulagement.

PORPHIRE

Si l’on ne luy fait connoistre* son erreur pour l’obliger à changer de creance, vostre Majesté n’en tirera jamais raison.

L'EMPEREUR

Il faut que je me serve de ce dernier moyen, j’ay commandé / {p. 59}/ qu’on fit assembler les plus sçavants Philosophes, ou113 que Lucius comme le plus fameux de tous preuve en ma presence la verité de nostre Religion & la fausseté de la sienne. Mais avant qu’on commance la dispute je veux me donner le contentement de luy parler, qu’on la face venir. Ha ! que j’ay mauvaise grace de faire le Souverain devant cette Reyne de mon ame, j’ay beau cacher dans mon sein le feu qui me devore, mes soûpirs sont autant d’estincelles qui en decelent le secret.

SCENE II §

SAINTE CATHERINE, [L’EMPEREUR]

L'EMPEREUR luy parle

Belle Princesse, l’Amour a beau me solliciter* de luy accorder la grace de vostre crime, je ne puis la donner qu’à vostre repentir.

Ste CATHERINE

L'innocence ne se repent jamais.

L'EMPEREUR

{p. 60}

Vous voyez le respect que j’ay pour vostre condition, que n’avez vous de la defference pour mes Edits.

Ste CATHERINE

Vostre Majesté cognoist la Justice qu’il y a dans mes plaintes, que n’a-t-elle de l’affection* pour mon soulagement.

L'EMPEREUR

N'est-ce pas aymer vostre repos de le preferer à celuy de ma vie.

Ste CATHERINE

Et n’est-ce pas estre jalouse* de vostre gloire de vous representer* les malheurs qui en peuvent offusquer* l’éclat.

L'EMPEREUR

Quel Demon vous anime* avec tant d’opiniatreté à creuser le tombeau où vous devez estre ensevelie.

Ste CATHERINE

{p. 61}

Et quelle fureur* vous transporte avec tant d’aveuglement de chercher vos plaisirs dans les miseres d’autrui

L'EMPEREUR

Je punis les rebelles.

Ste CATHERINE

Je protege les Innocens.

L'EMPEREUR

Moderez ce zelle indiscret* qui vous rend si ingenieuse à treuver les moyens de vous perdre.

Ste CATHERINE

Donnez quelque intervalle114 à cette passion* de vengence qui vous fait passer pour tyran en mille lieux.

L'EMPEREUR

Est-ce tyrannie de rompre vos fers, ou d’en partager la servitude115.

Ste CATHERINE

{p. 62}

Est-ce bonté de combatre des ennemis, apres que vostre puissance les a desarmez.

L'EMPEREUR

Je voy bien que vostre desespoir l’emporte sur ma raison. J'ay compassion toutesfois de vostre jeunesse, vous estes aveugle aussi bien que moy; Mais nos bandeaux116 sont differents, vous portez celuy de l’ignorance, & moi celuy de l’amour. Il faut que je fasse rompre le vostre, & que je vous donne la moitié du mien.

Ste CATHERINE

Il est vray que nous sommes aveugles tous deux, vous à la lumiere de la Verité que je vous represente*, & moy à l’éclat des richesses que vous m’offrez. Mais vostre aveuglement comme volontaire117, ne vous peut estre que funeste; & le mien comme necessaire me sera tousjours glorieux.

L'EMPEREUR

Le Philosophe que j’ay envoyé querir vous instruira en ma presence, pour vous faire connoistre* vostre erreur.

Ste CATHERINE

{p. 63}

J'espere que luy-mesme confessera bien tost la sienne à vostre confusion & à son avantage, puis que les larmes de son repentir, & le sang de son martyre en éteignant les foudres du Ciel, luy en feront acquerir la gloire.

L'EMPEREUR

Quelle apparence*, qu’un disciple instruise son maistre: deffendez-vous seulement, encore que* vous soyez vaincuë, la hardiesse que vous avez de vous presenter au combat, merite des couronnes.

SCENE III §

CORVIN

Le Philosophe Lucius choisi & deputé de tous ses compagnons*, est à la porte de la chambre; il demande à vostre Majesté la liberté d’entrer.

L'EMPEREUR

{p. 64}

Faites le venir, j’attends desja avec impatience le succez de son entreprise.

SCENE IV §

LUCIUS PHILOSOPHE [et tous les autres]

L'EMPEREUR luy parle.

Lucius, il faut que tu me donnes aujourd’huy ce contentement, d’instruire cette belle ignorante, & de luy faire connoistre* à force de raisons, l’erreur où elle a vescu, & la verité qu’elle doit suivre; sa jeunesse doit excuser la vanité qu’elle a, d’entrer en dispute avec un homme de ta reputation. Que si tu ne remportes pas beaucoup d’honneur à la vaincre, cét avantage te demeurera toujours de m’avoir obey.

LUCIUS

Il est vray que j’ay de la peine d’entrer dans une lice d’honneur, pour en disputer les couronnes à une fille / {p. 65}/ dont l’ignorance & le begayement rendront ma victoire aussi honteuse que ma deffaite118. Mais puis-qu’en cette action il s’agit de la gloire des Dieux, & du contentement de vostre Majesté, je trouve le mien particulier119 dans l’obeissance que je luy veux rendre.

L'EMPEREUR

Commencez la dispute; voicy l’Imperatrice. Madame, vous aurez le contentement de l’oüir.

L'IMPERATRICE

J'en espere plus de profit que de joye.

Ste CATHERINE

Seigneur, puis que ta providence me destine aujourd’huy à soustenir publiquement la gloire de ton Nom, fay que ton divin Esprit change ma langue de chair, en une de ces langues de feu, dont tes Apostres embrasoient de ton amour les coeurs les plus insensibles. Parle maintenant par ma bouche, Fay toy entendre par ma voix, il n’appartient qu’à toy seul de parler dignement de toy-mesme.

LUCIUS

Sire120, comment pourroit-elle preuver la verité de sa creance / {p. 66}/, si elle ne sçait ce que c’est que Religion.

Ste CATHERINE

C'est l’art de sauver l’homme en servant Dieu, & l’on peut s’élever à sa cognoissance par la lumiere de la Foy; l’adorant comme Createur, l’aimant comme Redempteur, & luy obeissant comme Souverain absolu en toutes choses.

LUCIUS

Qu'on l’aime comme Redempteur, peut-on aimer un Dieu crucifié ?

Ste CATHERINE

Escoutez l’Oracle de la Sibile121 Cumaine, Dieu aura pitié de sa Creature, & la rachetera par le bois.

LUCIUS

Mais parmy tant de peuples differens dont le monde est remply, qui sont ceux qui servent Dieu fidelement.

Ste CATHERINE

Les Chrestiens seuls, parce qu’ils ne cognoissent que le Dieu qui a fait l’homme. Tout au contraire de vous autres / {p. 67}/ Payens, qui adorez les Dieux que l’homme a faits. Vostre Saturne inhumain, vostre Jupiter adultere, & vostre Mercure trompeur122, sont autant de divinitez fantastiques123 qui ne subsistent icy bas que par la matiere de leurs Statuës.

LUCIUS

Quelle impieté, quelle imposture ? Il se cognoist bien que nos Dieux sont veritables & tous-puissans, puis qu’ils font le destin de tous les hommes. Et les Romains en adorant les Dieux de toutes les nations, se sont rendus Maistres de tous les peuples.

Ste CATHERINE

Le nombre124 des Dieux ne differe point de l’Atheisme, comme nous asseure la Sibile Persane, puis qu’en effet les Dieux ne sont que creatures, ou vanitez125. Et quand tous les mortels adoreroient vos Dieux, cette idolatrie n’en preuveroit pas la verité. Les Romains dans leurs conquestes nous ont laissé beaucoup plus de marques de leur folle ambition, que de temoins* de la puissance de leurs Dieux.

LUCIUS

{p. 68}

Quelle comparaison peut-on faire des Dieux des Gentils126, avec le Dieu des Chrestiens; Si ceux-là regnent glorieusement dans le Ciel, & si celuy-cy est mort honteusement sur la terre.

Ste CATHERINE

L'impieté a beau eriger des Trosnes au dessus des nuës à vos fausses divinitez, l’Enfer est maintenant leur Olympe. Et si mon Sauveur est mort icy bas, c’est pour nous faire voir dans l’excez* de son amour, les apparences127 de sa foiblesse, & la verité de son pouvoir, puis qu’entrant comme homme dans la sepulture, il en est sorty comme Dieu.

LUCIUS

Mais si vostre Dieu est Tout-puissant, donnez moy des preuves de sa puissance souveraine & independante.

Ste CATHERINE

En sçauriez vous souhaiter de plus grandes que de voir cette fille dont vous preschiez* si haut & l’ignorance & le begayement, vous rendre muet et confus128 avec toute vostre sagesse.

LUCIUS

[P.69]

Ce sont des merveilles129, je suis curieux de voir ses miracles.

Ste CATHERINE

Tu ressentiras bien-tost la Vertu du premier130 qu’il a fait, Lucius, puis que la boüe de ton corps detrempée avec les larmes de tes yeux, fera maintenant recouvrer la veüe à ton ame. Ecoute encore l’Oracle de la Sibile Cumaine, La Lumiere parlera pour instruire les aveugles. Il n’est plus temps de resister.

LUCIUS

Ha Seigneur, le jour131 de ta grace commence à luire dans mon ame ! Sa lumiere perce le bandeau de mon aveuglement: Je ressens ta Bonté, je recognois ta Puissance, je confesse ton Nom; J'adore le Dieu des Chrestiens. Sire, vostre Majesté peut voir son erreur dans la confession publique que je fais mienne, mon esprit humilié, & ma raison sousmise sous le doux joug de la Foy, me font cognoistre* mon ignorance. Le Dieu seul des Chrestiens doit estre adoré.

L'EMPEREUR

{p. 70}
L'Empereur se leve de sa chaise avec colere.

Quel subit changement ? Quoy Lucius ? une fille nouvellement instruite dans sa Religion vous imposera silence au mépris des Dieux & de mon autorité, c’est ce que je ne puis concevoir. Recommencez la dispute.

LUCIUS

La dispute est finie, puis que je n’ay plus rien à dire. J'ay esté attaqué par une fille; mais le Dieu de Verité m’a vaincu. Je sens également & son pouvoir & ma foiblesse: je voy mon neant devant sa grandeur,& ne suis plus capable de passion* que pour detester la folle religion que j’ay si long-temps professée.

L'EMPEREUR

Quelle manie* le transporte. Si vous ne changez de discours, je vous immoleray à mon juste ressentiment.

LUCIUS

O agreable Sacrifice ! que n’ay-je mille vies à vous offrir pour acquerir mille couronnes en souffrant autant de morts. Je ne cognois d’autre Dieu que celuy des Chrestiens.

L'IMPERATRICE

{p. 71}

Je luy ay dressé un autel dans mon ame, où elle-mesme luy a présenté tous ses voeux; & afin qu’on n’en puisse plus douter, je confesse hautement que je suis Chrestienne.

L'EMPEREUR

Que dites-vous, Madame, n’apprehendez-vous pas les foudres du Ciel.

L'IMPERATRICE

Je ne les apprehende que pour vous, puis que leurs flâmes vengeresses punissent les impies.

L'EMPEREUR

Changez de creance, Madame, ou vous ressentirez bien-tost les effets* de mon courroux.

L'IMPERATRICE

Je cherche la mort, pour treuver la vie. Alons, allons au martyre, où sont les bourreaux, il ne faut point de témoins pour me convaincre*, ny de Juge pour me condemner, j’adore le Dieu des Chrestiens.

PORPHIRE

{p. 72}

Je veux mourir pour sa gloire en confessant son Nom.

L'EMPEREUR

Quel changement effroyable? ô Dieux! prestez-moy vos foudres pour un moment, afin je vous venge, & que je me satisface. Que Lucius soit brulé tout vif, & Porphire devoré des Lyons: Qu'on trenche la teste à l’Impératrice, & qu’on mette en pieces cette enchanteresse*, dans les supplices des roües; mais tout maintenant132, de peur que ma justice trop tardive* ne me rende complice de leur impieté.

Ste CATHERINE seule

O adorable Redempteur! dont la parole toute-puissante s’est servie de ma bouche pour annoncer vos loüanges & soûtenir la verité, Je vous rends graces d’avoir exaucé mes voeux en illuminant ces aveugles, pour leur apprendre le chemin du Calvaire, où vostre misericorde infinie133 leur a preparé tout à la fois, & des autels & des couronnes. Agreez seulement le zele de toutes ces victimes; Et puis que vostre Bonté m’a mise du nombre, je vous offre par avance le coeur de ce corps qui vous doit étre immolé, pour achever le sacrifice à vôtre gloire.

Fin du Quatriesme Acte {p. 73}

{p. 75}

ACTE V §

SCENE PREMIERE §

Ste CATHERINE. L'EMPEREUR avec sa suite

L'EMPEREUR

Je veux eriger un Autel à la Justice des Dieux, où la mienne y portera en offrande les cendres de Lucius, les os de Porphire, la teste de l’Imperatrice,& le corps brisé de cette malheureuse Princesse, afin que ces objets d’horreur & d’effroy punissent par avance les rebelles à force de crainte & d’étonnement*. A t’on executé mes commandemens?

CORVIN

Lucius est expiré à la fin* dans les flâmes, & l’on eust dit qu’il / {p. 76}/ s’y baignoit de joye chantant des Hymnes, & des Cantiques à la gloire du Dieu des Chrestiens. J'ay retenu ces dernieres paroles, qui en esclatant dans l’air ont frappé mes oreilles. Seigneur, fay que le feu dont tu as embrasé mon ame, dure autant qu’elle, afin que je brusle eternellement sans me consommer* jamais dans les flammes de ton amour. Porphire s’est écrié tout haut se voyant sur le point d’estre precipité dans la fosse aux Lyons, Souverain Createur de toutes choses, puis que ta bonté infinie me destine aujourd’huy à servir de proye à ces bestes farouches, ne permets pas qu’en devorant mon coeur elles effacent les caracteres* de ta crainte, & de ton amour, que tu y as gravez de ta main propre. L'Imperatrice a fait sans y penser134 un trône de son eschaffaut, puis que toutes les graces & toutes les majestez qui estoient affectees à sa naissance, sont montees dessus avec elle, pour donner à sa mort le mesme éclat qu’avoit eu sa vie. La Princesse Catherine seule, vit encore, ayant brisé par le pouvoir de ses charmes*, & la rouë & les liens qui l’y tenoient enchaisnee;

L'EMPEREUR

Quoy ? les Demons à l’exemple des Geans135, declareront la guerre aux Dieux en s’opposant aux desseins de leur vengeance, c’est / {p. 77}/ ce que je ne puis me persuader. Mais voicy Lepide qui m’esclaircira de cette doute136.

LEPIDE

C'est en vain que vostre Majesté a condamné à la mort la Princesse Catherine, elle mesprise esgalement & les bourreaux & les supplices, paroissant insensible aux attaintes* de tous ensemble.

L'EMPEREUR

Seroit-elle immortelle pour me faire mourir eternellement, Je veux estre tesmoin de tous ces prodiges.

Bruits de tonnerre

LEPIDE

Vos oreilles le sont déja par le bruit effroyable qu’elles entendent.

L'EMPEREUR

Il faut que mes yeux le soient aussi, j’ay de la peine à le croire:

(On tire le rideau)

Quel estrange* spectacle, elle sort triomphante du milieu des tourmens*, comme si son corps estoit de pierre ou de bronze. Belle enchanteresse*, tous vos charmes* sont inutiles, puis que j’ay resisté à ceux de vos yeux. Vous avez beau appeller l’Enfer à vostre secours / {p. 78}/, le Ciel a conjuré* vostre ruine*, & vous ne sçauriez l’éviter qu’en portant de l’encens sur nos autels.

Ste CATHERINE

Le sang de mon Martyre sera l’encens que j’offriray au Dieu de mon ame, pour jouyr de la gloire eternelle qu’il me fait esperer, au lieu des honneurs perissables que vostre Majesté me presente.

L'EMPEREUR

Je vous offre l’Empire de toute la terre.

Ste CATHERINE

Je n’en prétends* que l’espace de mon tombeau

L'EMPEREUR

Refuserez-vous la couronne de l’Univers.

Ste CATHERINE

Toutes les couronnes du monde ne meritent pas seulement d’estre souhaitees, puisqu’à peine a t’on le loisir de les essayer en passant. Je ne voy rien icy bas digne de mon envie.

L'EMPEREUR

{p. 79}

Mais pourquoy voulez-vous mourir à la veille de posseder toutes les grandeurs de mon Empire.

Ste CATHERINE

Parce que le jour est venu que je dois acquerir toutes les felicitez du Paradis.

L'EMPEREUR

Ha chere Princesse! ouvrez les yeux à l’esclat des honneurs qui vous attendent sur mon trosne.

Ste CATHERINE

Ha grand Monarque! prestez l’oreille au bruit de ces foudres qui vous menassent dans vostre Palais.

L'EMPEREUR

Rendez-vous aux prieres de mon amour.

Ste CATHERINE

Ne resistez plus à celles de mon zele.

L'EMPEREUR

Considerez les richesses que vous mesprisez.

Ste CATHERINE

{p. 80}

Pensez aux tresors que vous pouvez acquerir.

L'EMPEREUR

Tous mes sujets vous attendent dans ma court pour vous rendre les premiers hommages de leur servitude.

Ste CATHERINE

Et tous les Anges vous appellent dans le Ciel pour vous faire partager la couronne de Gloire que vostre Epouse a remportee;

L'EMPEREUR

Partagez plustost avec moy les felicitez dont elle a fait si peu d’estime, & ne courez point aveuglement à la mort;

Ste CATHERINE

Les felicitez que je desire ne sont point des fruits d’icy bas, & si je cours à la mort qu’on me prepare, c’est pour treuver la vie que j’attends.

L'EMPEREUR

Sauvez-vous pour éviter ma perte, puis que l’amour que j’ay pour / {p. 81}/ vous, me fait prendre part à tous vos malheurs.

Ste CATHERINE

Perdez-vous plustost heureusement avec moy, si vous m’aimez comme vous dites, puis que la gloire de nostre commun trespas doit rendre nos felicitez égales.

L'EMPEREUR

Je ne sçaurois vous suivre dans vostre desespoir137.

Ste CATHERINE

Et je ne puis vous imiter en vostre idolatrie.

L'EMPEREUR

Mourez dans vostre Religion pour vous contenter: Mais vivez dans la mienne pour me satisfaire138.

Ste CATHERINE

La mort n’a point des Couronnes à donner, que celle-là mesmes que nous avons faites durant la vie139. Je veux suivre le chemin de la Verité, pour treuver celuy de la Gloire.

L'EMPEREUR[p.82]

Pourquoy me forcez-vous avec tant de violence, de vous abandonner à la rigueur de mes loix.

Ste CATHERINE

Parce que je ne sçaurois acquerir les felicitez que je desire, qu’en souffrant les nouveaux tourmens* dont vous me menacez.

L'EMPEREUR

Je voy bien que mes respects l’offencent140, & que ma douceur excite sa colere. Qu'on luy tranche la teste tout maintenant, il faut éprouver* si la force de ses charmes* resistera à celle du glaive. Je vous abandonne à vostre desespoir.

Ste CATHERINE

Et moy à vostre aveuglement.

L'EMPEREUR seul

Quel Demon jaloux de mon repos suscite aujourd’huy cette mal-heureuse Princesse, à preferer les horreurs de la mort aux delices de la vie. La jeunesse & la beauté, les richesses & les grandeurs, luy presentent à l’envy tout ce qu’elles ont de plus / {p. 83}/ precieux & de plus agreable, & d’un pas precipité elle court aveuglement au tombeau pour se couronner des épines141 de toutes ces roses. Amour qui dans ta petitesse veut estre reconnu pour le plus grand des Dieux, à quoy servent maintenant tes Autels, si tu animes* tes sujets à y sacrifier dessus les objets qu’ils adorent ? Tu m’avois rendu idolatre des beautez de cette Princesse; Et sans me faire changer de passion*, non plus qu’à celle de visage, tu te sers maintenant de ma puissance absoluë pour l’immoler à ma fureur. Ha cruel! ne porte plus ce nom d’Amour, que pour te faire haïr davantage de ceux qui te connoissent. Et tu as beau d’oresnavant te cacher sous le voile de ton bandeau; j’ay deschiré le mien pour descouvrir tes ruses. Mais de quelle manie* ay je l’esprit agité. J'ay commandé qu’on fist mourir cette belle Princesse, & un moment de son absence me fait ressentir mille morts. Faut-il que je sois absolu pour ma ruine, & que mon autorité souveraine ne me donne des sujets que pour m’affliger en m’obeïssant. Il me semble que je la voy la teste baissée sous l’effort* de ma tyrannie, attendant la derniere atteinte* de sa fureur*. O Dieux! pardonnez-moy si j’abandonne vos interests142 dans le repentir qui me demeure d’avoir vengé vostre querelle*. Il est vray, cette Princesse estoit coupable / {p. 84}/. Mais comment pouvois-je la contraindre à vous apporter de l’encens, si elle m’en demandoit à toute heure. Je l’accusois d’idolatrie, & sa beauté m’en avoit déja convaincu. Ha! quelle injustice, elle a porté seule la peine d’un crime qui nous estoit commun. Voicy Lepide qui vient m’en apprendre les funestes nouvelles. Et bien, est-elle morte ?

LEPIDE

C'en est fait, Sire: mais sans mentir, son trépas a esté tout remply de prodiges.

L'EMPEREUR

Parle hardiment, il n’est plus temps de feindre, le desespoir commence d’amortir* mes flammes dans son sang.

LEPIDE

Ses veines n’on versé que du laict. Et à ce miracle visible qui a frappé d’estonnement* tous les spectateurs, la Musique des Anges qui ont enlevé son corps a charmé si doucement mes oreilles, que mon esprit en est encore tout ravy.

L'EMPEREUR

{p. 85}

Puis-je adjoûter foy à tes paroles. Mais qu’est-ce que j’entends ?

LEPIDE

On ouvre la tapisserie.

Le nouveau* recit sans doute des veritez que je viens de raconter.

L'EMPEREUR

Il écoute la Musique des Anges qui paroissent sur la montagne de Sinay, où ils ensevelissent le corps de Sainte Catherine.

De quels miracles éclatans suis-je delicieusement éblouy ? de quels charmes* de joye sens-je mon ame comblée ? Je perds peu à peu l’usage de la voix dans mon ravissement.

Il demeure quelque temps sans parler.

L'EMPEREUR reprend la parole apres que la Musique a cessé;

Ha divine Catherine! pardonne mon erreur, excuse mon aveuglement: J'adore ta vertu en cessant d’aymer ta beauté, & confesse hautement que le Dieu de tes Autels doit avoir place dans nos Temples: Je reclame sa bonté, j’implore ton secours; Et pour en meriter la grace, je t’accorde celle des Chrestiens, & leur laisse la liberté de professer publiquement leur Religion, /p.86/ puis que la gloire de ta mort efface la honte de leur vie. Allons Lepide, allons renouveller ces voeux dans nos Temples, le Ciel s’est declaré protecteur des Chrestiens.

FIN.

Correspondance des scènes de Thomas Morus et du Martyre de sainte Catherine §

Nous avons choisi de reproduire certaines scènes de Thomas Morus (TM) qui ont un équivalent dans le Martyre de sainte Catherine (MSC), ainsi que quelques scènes absentes de notre pièce ou qui sont traitées différemment.

Scènes équivalentes

TM I, 2 = MSC III, 2

TM II, 2 = MSC III, 1

TM II, 4 = MSC III, 4

TM III, 1 = MSC II, 2 (monologue de Corvin)

TM III, 2 = MSC IV, 1

TM III, 5 = MSC III, 5

TM V, 3 = MSC III, 4

Scènes absentes de Sainte Catherine

II, 1 et III, 4 : deux tentatives d’Amélite pour convaincre sa fille Arthénice d’épouser le roi.

IV, 4 et V, 8 : les deux discussions entre Thomas Morus et sa fille Clorimène.

Scènes équivalentes §

ACTE I, SCENE 2 §

LA REYNE, ET CLEONICE sa parente.

LA REYNE: CHere Cousine, as-tu jamais veu une Princesse plus mal-heureuse que moy ? Que me sert il de commander à un nombre infini de sujets, si le plus misérable de tous est encore assez heureux pour me donner de l’enuie ? La Gloire de mo berceau, & la grandeur de ma Fortune, ne me servet qu’a mesurer la profondeur des abysmes, où je seray bien-tost precipitée. Le Roy me hayt avec excez, parce que je l’ayme extremement; & apres m’avoir osté son coeur, il l’a donné à une autre, avec cette esperance de porter bien-tost la qualité de Reyne. Mais quoy que son mespris me poursuive jusques à la mort, ma douleur sera tous-jours muette; puis que mon silence accourcira mes jours, sans troubler le repos des siens.

CLEONICE: Il n’y a point d’apparence, Madame, que le Roy se porte à une extremité où il y va de son honneur, aussi bien que de vostre dommage.

LA REYNE: De quoy n’est point capable un amoureux, durant le Regne de sa Passion, quand elle est accompagnée d’une Puissance absoluë! Tu ne le cognois pas: le feu qui le devore est son seul Element: il prevoit son mal-heur: il recognoit sa faute: mais son mal-heur luy plaist aussi bien que son crime & tous les deux ensemble preparent mon Tombeau.

CLEONICE: Voudroit-il se servir de son pouvoir absolu pour se ruyner soy-mesme?

LA REYNE: De l humeur qu’il est, tout luy est indifferent, pourveu qu’il se contente. ses passions regnent esgalement auvec luy: si le mal-heur qui panche sur sa teste n’y tombe à mesme temps, il n’en craint plus le coup, & se mocque de la menace.

CLEONICE: Quand il auroit le dessein de répudier V. M. sa puissance ne s’estend pas jusques là: il faut de necessité qu’il consulte l’Oracle de l’Eglise.

LA REYNE: Il l’a desja fait par compliment*; mais au reffus de le contenter, il se dispensera luy-mesme: ses volontez sont ses raisons.

CLEONICE: Il changera donc de religion ?

LA REYNE: Il n’aura pas beaucoup de peine, s’il ne recognoit maintenant autre Dieu, que l’Amour.

CLEONICE: Le Ciel ne laissera pas ses crimes impunis.

LA REYNE: Tu m’affliges, au lieu de me consoler, chere Cousine, en me tenant ce discours: ne sçays-tu pas que dans la condition où je suis, je dois partager avec luy toutes ses peines ?

CLEONICE: Je sçay bien, Madame, que V. M. l’ayme unicquement, & par devoir, & par inclination; mais la prevoyance que j’ay d son mal-heur me fait parler de la sorte.

L A REYNE: Il a beau estre coupable devant Dieu; il ne le sçauroit estre dans mon Ame, puis qu’il possede mon Coeur.

CLEONICE: Que cette passion est loüable, Madame, en V. M.!Je souhaiterois que le Roy en cogneust & la verité, & le merite.

LA REYNE: Cette cognoissance me seroit inutile dans l’aveuglement où il est. Athénice le tient enchainé avec des liens si forts, que la Mort seule les peut rompre.

CLEONICE: Veritablement, Madame, vostre Majesté a besoin de toute sa constance, pour souffrir sans murmurer un si sensible desplaisir.

LA REYNE: Ma constance seroit bien foible, si le Ciel ne l’appuyoit: nous ne pouvons de nous-mesmes que soupirer, & que nous plaindre; c’est à luy seul à nous consoler. Mais, Seigneur, si tes décrets éternels m’ont destinée aux tourmens dont mes pechez & ta Justice me menacent, aprends, aprends moy à t’aymer afin que cette amour m’aprene à souffir; en me faisant Reyne de cét Empire, tu m’as donné les Roses en partage: mais je suis fort aise que mes mal-heurs les aynt fait flestrir sur ma teste, & que les épines m’en demeurent; puis que tu en as esté couronné, ton exemple me servira de consolation.

ACTE II, SCENE 2 §

LE ROY: , avec POLEXANDRE: son Favory

LE ROY: Tes conseils sont ennemis de mon repos; dois-je refuser à moy-mesme le secours de mon pouvoir absolu dans le miserable estat où je me treuve ?

POLEXANDRE: Un Roy passe pour Tyran, quand il rend ses passions aussi absoluës que sa Puissance.

LE ROY: La Tyrannie & la cruauté sont les seules armes dont je me puis servir, pour vaincre mon mal-heur, &soulager mes peines.

POLEXANDRE: Quel soulagement peut trouver vostre Majesté dans les ruynes de son honneur ?

LE ROY: J'abandonne mon honneur, où il va de l’interest de ma vie.

POLEXANDRE: L'un et l’autre en cette rencontre* courent un mesme peril.

LE ROY: Que me peut-il arriver de plus insupportable que les tourments que j’endure ?

POLEXANDRE: Les reproches d’une vie honteuse sont beaucoup plus sensibles.

LE ROY: Ne sçais-tu pas que les traicts de la Calomnie tombent vainement aux pieds des Roys, tandis qu’ils portent la Couronne sur la teste ?

POLEXANDRE: Je sçay bien que leurs Majestez sont tellement eslevées au dessus du commun, que les coups de la medisance ne les peuvent atteindre. Mais quelques puissantes qu’elles soient sur la terre, elles ne sçauroient trouver un abry dans leurs crimes contre les foudres du Ciel.

LE ROY: Si le Ciel punissoit tous les crimes d’Amour, il auroit bien-tost depeuplé le monde par sa Justice.

POLEXANDRE: Peut-il faire grace à ceux qui veulent reduire en cendre ses Autels ?

LE ROY: Si je ne les detruis, j’en seray la Victime.

POLEXANDRE: Mais en les destruisant vostre Majesté en erige un tout nouveau, & à sa honte, & à sa confusion.

LE ROY: Que puis-je apprehender ?

POLEXANDRE: Toutes choses

LE ROY: Quels sont mes Ennemis ?

POLEXANDRE: Vos subjects.

LE ROY: Qui tiendra leur party* ?

POLEXANDRE: La Raison.

LE ROY: La Raison, mes Sujets, & toutes les choses du monde, ne sçauroient retarder d’un moment mes entreprises: je suistout-puissant, quand il me plaist.

POLEXANDRE: Arthenice est donc vaincuë ?

LE ROY: Je puis tout, Polexandre, fors que flechir cette Inhumaine.

POLEXANDRE: Ha! Sire, deschirez le bandeau qui vous aveugle.

LE ROY: Veux-tu que je m’arrache les yeux, pour recouvrer la veuë ? Il faut necessairement que je meure, ou de regret, ou d’Amour.

POLEXANDRE: Un Roy a de puissans appas, pour tenter les plus chastes.

LE ROY: Tu ne la cognois point: son Esprit esgale sa Beauté; & pour mon mal-heur sa Vertu est mille fois plus adorable encore.

POLEXANDRE: Il n’est point de Vertu à l’espreuve d’une longue perseverance. Que V. M. me permette de luy parler: je la mettray à la raison, si elle en a tant soit peu.

LE ROY: Si tu l’attaques par raison, je ne gaigneray jamais ma cause, puisque la Justice est pour elle.

POLEXANDRE: La Justice est aveugle, aussi bien que l’Amour; & si sa Balance ne pese vos interests, vostre Sceptre est plus redoutable que son Espée.

LE ROY: Je sçay bien que tu perdras ton temps: ton zele soulagera mes peines.

POLEXANDRE seul: Que je serois heureux, si par les charmes de mes discours je pouvois calmer l’orage qui me vient accueillir! Mais il faudroit que ma langue eust autant de vertu que le Trident de Neptune. J'entreprends d’amolir un Rocher, & d’enflammer d’Amour une Ame de glace. N'est-ce pas un dessein dont la temerité prepare mon supplice ? S'il faut franchir cette carriere*: mon credit, ou mon zele, m’en feront eviter le peril.

ACTE II, SCENE 4 §

POLEXANDRE: Madame, je viens me resjouïr avec vous de ce que le roy vous a choisie pour sa Maistresse.

ARTHENICE: Monsieur, je ne pretends point cette qualité: mon Ambition a de plus justes visées.

POLEXANDRE: Je veux croire que vous n’avez jamais desiré cét honneur, quoy que vous le meritiez. Mais puis que la Fortune vous le presente, vous avez l’esprit trop bon pour le refuser.

ARTHENICE: Je ne remercieray jamais la Fortune de cette sorte de presens.

POLEXANDRE: Ne seriez-vous pas heureuse de posseder les bonnes graces du plus grand Monarque du monde

ARTHENICE: Mon honneur n’est point à vendre, pour achepter un bien si cher.

POLEXANDRE: Ce n’est pas interesser vostre honneur, que de le mettre à l’abry d’un Sceptre & d’une Couronne.

ARTHENICE: Non, pourveu que je porte ce Sceptre à la main et cette Couronne sur la teste.

POLEXANDRE: Ne vous suffit-il pas de regner ?

ARTHENICE: Est-ce regner que d’estre Esclave ?

POLEXANDRE: Est-ce estre Esclave que de commander à un Souverain ?

ARTHENICE: J'aime mieux obeyr à la Raison.

POLEXANDRE: La Raison veut aussi que vous ne refusiez pas le present que LE ROY: vous faict de son coeur.

ARTHENICE: Son coeur n’est plus à luy: une autre le possede.

POLEXANDRE: Que vous importe cela, puis qu’il ne soûpire que pour vous ?

ARTHENICE: Mon Ambition ne se repaist pas de vent.

POLEXANDRE: LE ROY: ne peut vous espouser, pource que LA REYNE vit encore.

ARTHENICE: Et je ne sçaurois l’aymer, pource que mon honneur me le deffend.

POLEXANDRE: Voulez-vous qu’il perde ses Estats pour vous contenter ?

ARTHENICE: Voulez-vous que je ruyne ma reputation pour le satisfaire ?

POLEXANDRE: Vous estes bien delicate, de refuser un Roy pour Serviteur.

ARTHENICE: Je serois bien plus fole encore, si je l’acceptois pour Maistre.

POLEXANDRE: Quel plus grand advantage sçauriez vous souhaitter ?

ARTHENICE: Celuy de vivre & de mourir dans la condition d’honneur que je professe.

POLEXANDRE: La condition de sa Maistresse est fort honorable.

ARTHENICE: Celle de Fille de bien l’est encore plus.

POLEXANDRE: Si vous ne l’estiez le roy ne aymeroit point.

ARTHENICE: J'en veux conserver aussi la qualité, pour me rendre digne de ses bonnes graces.

POLEXANDRE: Vostre Beauté suffit, pour faire vostre Fortune.

ARTHENICE: Ma Fortune est faicte, puisque je suis contente.

POLEXANDRE: Où trouverez-vous du sentiment, hors de la condition souveraine qu’on vous présente ?

ARTHENICE: Je ne veux estre absoluë que sur mes passions.

POLEXANDRE: La vertu n’est point ennemie de la Fortune.

ARTHENICE: Celle qu’on me présente ne peut compatir avec mon honneur.

POLEXANDRE: L'honneur de vostre Sexe n’est qu’un Chimere.

ARTHENICE: La Fortune de la Cour n’est qu’un Fantosme.

POLEXANDRE: Ce Fantosme est l’Idole des coeurs ambitieux.

ARTHENICE: Dictes plutost que c’est l’Autel où le plus souvent ils servent de Victimes.

POLEXANDRE: Les Throsnes ont beaucoup d’appas, & de charmes.

ARTHENICE: Ils n’ont pas moins de soucis et d’espines.

POLEXANDRE: Vous estes d’humeur aujourd’huy à mespriser les grandeurs.

ARTHENICE: Je suis tousjours d’humeur à ne me laisser point tenter à leurs vaines apparences.

POLEXANDRE: Je vous trouve bien farouche.

ARTHENICE: Je vous trouve bien hardy.

POLEXANDRE: Je ne suis hardy que pour vostre interest.

ARTHENICE: Je ne suis farouche que pour luy-mesme.

POLEXANDRE: Vostre Beauté se passera, Arthenice.

ARTHENICE: Ma reputation durera tousjours, Polexandre.

POLEXANDRE: Une fille a beau estre vertueuse; tout le monde la fuit, quand la Pauvreté l’accompagne.

ARTHENICE: Une fille a beau estre riche; tout le monde la mesprise, quand la Vertu l’abandonne.

POLEXANDRE: Serez-vous tousjours de cette humeur ?

ARTHENICE: Me parlerez-vous tousjours de la sorte ?

POLEXANDRE: Je vous parle avec franchise.

ARTHENICE: Je vous respond avec raison.

POLEXANDRE: Est-ce vostre derniere volonté ?

ARTHENICE: Je ne suis point capable d’en avoir d’autre.

POLEXANDRE: Que deviendra le roy ?

ARTHENICE: Ce qu’il luy plaira.

POLEXANDRE: Que voulez-vous que je luy die ?

ARTHENICE: Ce que vous voudrez.

POLEXANDRE: Que doit-il esperer de ses poursuittes ?

ARTHENICE: Rien

POLEXANDRE: Encore un mot.

ARTHENICE: Adieu.

POLEXANDRE: Adieu donc.

ACTE III, SCENE 1 §

SCENE PREMIERE

POLEXANDRE: seul: Que la conqueste de cette Beauté coustera de soûpirs & de larmes ! Je prevoy que le feu de ses yeux reduira en cendre cét Empire; que ses traicts blesseront à mort mille coeurs innocens; & que ses charmes tous funestes, seront autant d’escueils à ceux qui auront le courage de resister à sa Tyrannie. O Ciel, juste Ciel! il n’appartient qu’à toy de donner de courtes limites à sa puissance, puis qu’elle menace de ruyne tes Autels. Allume donc tes flâmes vengeresses, pour esteindre les siennes impudiques, si tu en veux eviter l’embrasemens. Mais quelle responce feray-je au Roy ? j’apprehende son abord, & beaucoup plus encore ses reproches. Toutes-fois mon estonnement et mon silence donnant quelque sorte de complaisance à sa passion, il se satisfaira luy-mesme, & sera ravy de sçavoir que mes persuasions ont esté inutiles, dans un dessein où il croit reussir par la seule force de son Amour: le voicy venir.

ACTE III, SCENE 2 §

LE ROY: Et bien, Polexandre, n’est-elle pas inexorable ? parle hardiment: mais pourquoi veux je te faire parler, si ton silence exprime desja tout ce que tu as à me dire ? Il ne fut jamais de rigueur pareille à la sienne: mais comme sa Vertu esgale sa Cruauté; toutes les fois que je m’en plains, mon visage tougit de honte, pour me faire porter la peine de l’Injustice que je commets. Qu'est-ce donc qu’elle t’a dit ?

POLEXANDRE: Rien du tout: sa vertu m’a toujours respondu pour elle.

LE ROY: Tu m’en apprendras assez en peu de mots: la crainte me saisit: l’esperance m’abandonne: à qui dois-je avoir recours ?

POLEXANDRE: A vostre Puissance.

LE ROY: Que puis-je dans mon aveuglement ?

POLEXANDRE: Prendre par force ce que la raison vous refuse.

LE ROY: L'amour m’en oste le courage.

POLEXANDRE: Il suffit qu’il vous en donne le desir.

LE ROY: J'en aymerois mieux l’esperance.

POLEXANDRE: Et vostre authorité vous en peut donner la possession.

LE ROY: Dés que l’Amour me banda les yeux, il m’arracha la Couronne de la teste; & du mesme coup qu’il blessa mon coeur, il me feit tomber le Sceptre des mains. Je ne regne plus POLEXANDRE: ; Arthenice occupe ma place: je suis sujet aussi bien que toy.

POLEXANDRE: Je veux qu’elle ayt des qualitez dignes d’un Empire mais: avant que vostre Majesté change son Amour en Idolatrie, qu’elle considere que c’est une Idole qui luy demande desja en Sacrifice son Honeur, sa Femme, ses Enfans & un nombre infini de subjects, dont la fidelité n’aura jamais d’exemple.

LE ROY: Ha! Polexandre, tu ne sçay que c’est que d’aymer: je suis capable de toutes choses, fors que de Raison. Mon Empire, mon honneur, ma femme, mes enfans, & tous mes subjects ensemble; me sont un sujet de hayne devant cét Object de mon Amour.

POLEXANDRE: Je sçay bien qu’Amour est une maladie qui trouble esgalement l Esprit & les sens: mais à toute extremité la jouyssance en est le remede: sa conqueste ne coustera à V.M. qu’un peu de patience: le temps la luy livrera entre les mains.

LE ROY: (Il se lève) Oses-tu me prescher a patience, me voyant tout en feu ? Je brusle, mais d’une flame eternelle; comme si tout mon corps estoit desja l’Enfer dont mon Ame est menacée. Soulage seulement mon mal, puis qu’il est sans remede. Que dis-tu de la Beauté ?

POLEXANDRE: Elle est admirable

LE ROY: As-tu pris garde à ses yeux ?

POLEXANDRE: Ils sont charmans.

LE ROY: Que te semble de son teint ?

POLEXANDRE: Il est sans pareil.

LE ROY: Ha! Polexandre, tu me blesses de nouveau.

POLEXANDRE: C'est V.M. que se blesse elle-mesme: les traicts qu’elle m’eslance rejallisent sur elle.

LE ROY: je ne m’en plains pas: dy m’en davantage; mais ne me flatte point.

POLEXANDRE: Il faut donc que je change de discours.

LE ROY: N'est-il pas vray que ses regards ne sont que feu ?

POLEXANDRE: Je l’advoüe, mais son coeur n’est que glace.

LE ROY: Son Esprit n’eust jamais de pareil.

POLEXANDRE: Et sa Vertu aussi n’aura jamais d’exemple.

LE ROY: Pourquoy loües-tu si fort mon Ennemie ? Ne sçais-tu pas que sa Vertu a pris les armes contre moy; & que mon Destin a mis entre ses mains les Couronnes de la Victoire ? mon malheur dans son excez ne peut s’égaler qu’à mon Amour: mais voicy l’objet de ma hayne.

ACTE III, SCENE 5 §

LA REYNE: , suivie de CLEONICE: .

LA REINE: .Arthenice, on m’a dict que vous pretendiez à ma Couronne: vostre beauté trahira vostre Ambition: l’Amour faict plus d’Esclaves que de Reynes.

ARTHENICE: Madame, V.M. m’accuse d’un crime que mes pensées ne me reprocheront jamais: ma Beauté et mon ambition également moderées seront toûjours d’accord ensemble; & l’Amour a beau donner des Couronnes ou des Chaisnes; je ne pretens rien de luy.

LA REINE: Vous faites la fine; je sçay que le Roy vous a parlé fort long temps en secret.

ARTHENICE: Si le Roy m’a fait l’honneur de m’entretenir en particulier, ma vertu n’avoit pas besoin de tesmoings; l’authorité qu’il a & le respect que je luy dois, m’exempteront tousjours de reproche.

LA REINE: Une fille qui preste souvent l’oreille, donne à la fin son coeur

ARTHENICE: L'Amour a beau me parler à l’oreille; mon coeur n’entend que le langage de la Raison.

LA REINE: l’Amour des Rois est contagieuse: si on n’aime leur personne, on aime leur grandeur; & dans cette passion en cherchant un honneur imaginaire, on en perd un veritable.

ARTHENICE: Madame, je veux croire que l’amour du Roy peut avoir beaucoup plus de charmes que celle d’un autre: mais de l’humeur dont je suis, j’apprehende plus les efforts de son authorité que les pas de sa grandeur.

LA REINE: Vous devez craindre toutes choses. Ne doutez pas que le Roy n’employe tous ses artifices, pour vous decevoir. Il vous fera mesme une promesse de mariage si vous voulez. Mais representez vous qu’un Amoureux escrit tout ce qu’on veut, & que dans son aveuglement, il écrit si mal, qu’apres avoir recouvré la veuë, il ne reconnoist plus sa lettre.

ARTHENICE: Madame, dans la resolution où je suis, de conserver mon honneur avec plus de soin que ma vie, ma Mere me sert tousjours de conseil, & la vertu de guide. Les promesses de mariage ne sont plus à la mode: les petites filles s’en moquent: les grandes s’en offencent, & les plus sages aujourd’huy mesprisent l’Amour, & fuyent les amans.

LA REINE: Je ne sçay point à quoy vous estes destinée; mais si mon mal heur & vostre Fortune vous eslevent sur mon Trône, souvenez vous que vous occupez la place d’une Reine qui en a esté precipitée injustement; & que si l’Amour vous y a fait monter avec éclat, la Justice vous en peut fait descendre avec ignominie.

ARTHENICE: Madame, je prens le Ciel à tesmoin de l’innocence de mes desirs: l’heureuse condition où je suis, est mon Trône, mon Sceptre, & ma Couronne; Et quand la Fortune dans son aveuglement me voudroit eslever sur le plus haut de sa Roüe, son mouvement continuel m’en osteroit le desir: j’ay borné mon Ambition dans les felicitez que je possede.

LA REINE: Si la prudence ne marque le chemin que vous devez tenir dans la Fortune que vous courez; vostre perte est inevitable: Ne sçavez vous pas que je suis vostre Reine ?

ARTHENICE: Il faut bien que je le sçache, Madame, puis que je suis vostre subjette.

LA REINE: Conservez cherement cette qualité si vous ne voulez perdre tout à la fois l’honneur & la vie: si je ne vous punis, le Ciel me vangera.

ARTHENICE (Elle parle seule): je n’oublieray jamais le respect que je dois à V. M. Que la jalousie de cette Princesse est juste! que son mal-heur est grand! mais que mon imprudence est extréme, de suivre pas à pas ses traces dans un chemin qui me conduit au Tombeau; ô Dieux! pourquoy faut-il que la Fortune se serve des traits de mon visage, pour blesser mon coeur à mort? Mais ne voy pas celuy qui luy en a donné la premiere atteinte?

ACTE V, scène 3 §

Le Duc de Soffolc: Geolier, fais moy parler au Chancelier; je viens de la part du Roy. Je pleins le malheur de ce vieillard: Mais quoy qu’il soit digne d’envie, je ne suivray jamais son exemple. (il continue de parler, voyant Thomas Morus au travers de la grille de sa prison). Monsieur, le Roy m’a commandé de venir apprendre de vostre bouche vôtre derniere volonté, touchant l’Edict qu’il a fait, que tous ses subjets eussent à changer de Religion, sur peine de la vie

THOMAS MORUS: Monsieur, après avoir fait connoistre au Roy ma derniere resolution sur ce sujet, je n’ay plus rien à dire.

LE DUC: Sa majesté vous à voulu laisser le temps de considerer sa faute, pour en donner la grace à vôtre repentir.

THOMAS MORUS: Mon innocence n’a pas besoin de grace; je ne me sçaurois repentir d’avoir bien fait.

LE DUC: N'estes vous pas coupable du Crime de leze-Majesté, en desobeïssant à vostre Prince ?

THOMAS MORUS: Je ne suis son Subjet que jusques au pied de l’Autel.

LE DUC: Les regles de sa Puissance ne souffrent point d’exception.

THOMAS MORUS: Les Loix de la Religion ne peuvent jamais estre violées.

LE DUC: Les exemples des Rois sont des excuses legitimes.

THOMAS MORUS: Je ne faudray jamais par exemple.

LE DUC: Qu'esperez vous de vostre opiniâtreté ?

THOMAS MORUS: La gloire de mourir généreusement en faveur de ma conscience.

LE DUC: La mort d’un Subjet rebelle est accompagnée d’infamie.

THOMAS MORUS: Ma rebellion est digne de louange, plustost que de reproche;je ne combats que pour la Foy.

LE DUC: Mais vous en jugez pas qu’en ce combat vostre deffaite est infallible.

THOMAS MORUS: Et vous ne considerez point qu’estant vaincu de la sorte, je triomphe glorieusement.

LE DUC: Ce sont des maximes de cloistre: les sages Politiques en usent autrement.

THOMAS MORUS: le Ciel est mon escole plustost que la Terre: je ne changeray jamais de leçon.

LE DUC: Il ne s’agit en cette affaire que de vos interests; vous y devez songer, puis qu’il y va de vôtre vie.

THOMAS MORUS: Le dommage en est bien petit dans l’âge où je suis; si j’ay à craindre quelque chose, ce sont les jugements de Dieu, plustost que ceux des hommes.

LE DUC: La Nature nous a donné des sentiments d’amour pour nous mesmes, que la Raison ne sçauroit détruire.

THOMAS MORUS: Vous voyez aussi que je m’aime extrémement, puisque j’abandonne mon corps pour le salut de mon Ame.

LE DUC: Que pensez-vous faire, Monsieur ?

THOMAS MORUS: Mon devoir.

LE DUC: Quel chemin tenez -vous ?

THOMAS MORUS: le plus seur.

LE DUC: A quoy estes-vous resolu ?

THOMAS MORUS: A ce que Dieu voudra

LE DUC: Je pleins vôtre mal-heur.

THOMAS MORUS: Et moy vostre aveuglement; Adieu Monsieur.

(Il ferme la grille de la prison)

LE DUC: Je n’ay jamais vû ue constance pareille à celle-là. O que son crime fera de coupables! Si sa langue dement son coeur.

Scènes absentes de Sainte Catherine §

ACTE II, SCENE 1 §

AMELITE: Arthenice, que vous a dit le roy ?

ARTHENICE: Il ne m’a parlé que son Amour, Madame, & du dessein qu’il a de me choisir pour sa maistresse. Mais je luy ay tesmoigné que l’estant desja de mon Ambition, il ne me pouvoit faire rien esperer qui ne fût au dessous de ma Fortune.

AMELITE: Il vous a promis sans doute de vous faire la plus grande du monde.

ARTHENICE: Ses promesses ne m’ont point tenté: je mesprise les grandeurs, si la Justice n’en jette les fondemens. Il n’en veut qu’à mon honneur: mais je luy feray cognoistre que ma Vertu sçait donner des limites à une puissance absoluë.

AMELITE: J'approuve vos actions: je loüe vos desseins; mais il faut moderer vos rigueurs, si vous voulez qu’il y ayt de l’excez en vostre Fortune.

ARTHENICE: La Fortune ne me sçauroit rien donner aujourd’huy, qu’elle ne puisse oster demain. Que voulez-vous que je fasse de ses faveurs, Madame, si mesme en les possedant je n’oseray pas dire qu’elles m’appartiennent ?

AMELITE: Il se faut tousjours servir en passant des biens qu’elle vous donne, puis que nous ne faisons aussi que passer. Les presents d’un Sceptre & d’une Couronne ne sont pas à refuser.

ARTHENICE: C'est un petit advantage de recevoir un grand present d’un Aveugle; & puis, quel droit ay-je de pretendre à la Couronne ? Croyez-vous que ma Beauté passe pour tiltre ?

AMELITE: La Beauté fait des Esclaves par tout; & si le roy est de ce nombre, il vous rendra la plus heureuse de son Royaume.

ARTHENICE: Ma felicité ne consiste qu’à conserver mon Honneur: tout le reste m’est indifferent.

AMELITE: Mais en conservant vostre Honneur, il ne faut pas perdre l’occasion de vous agrandir.

ARTHENICE: Que dois-je faire ?

AMELITE: Tout ce qui vous sera possible, pour mesnager discrettement la bonne volonté que le roy tesmoigne avoir pour vous.

ARTHENICE: Ma discretion ne me donnera point de moyens legitimes pour y reüssir.

AMELITE: Vostre beauté parachevera ce que vostre prudence aura commencé.

ARTHENICE: Quelle confiance puis-je avoir en ma beauté, si elle prend congé de moy à toute heure ?

AMELITE: Encore qu’elle vous die Adieu a tous momens, elle vous peut faire Reyne avant que vous quitter.

ARTHENICE: Si je ne reçoy la Couronne que de ma Beauté, ce sera une Couronne de fleurs, qui se flestriront avec elle.

AMELITE: Il vaut mieux commander qu’obeyr.

ARTHENICE: L'obeyssance n’est point honteuse, quand elle est necessaire.

AMELITE: Elle est tousjours insupportable à une personne de condition.

ARTHENICE: J'ayme mieux la souffrir par Raison, que m’en exempter par Tyrannie.

AMELITE: L'occasion de Regner ne s’offre pas tousjours, Arthenice .

ARTHENICE: Je regne desja sur mes passions, Madame.

AMELITE: Quand vous joindrez à la Couronne de vos Vertus celle de ce Royaume, vous en seriez mieux parée: le Roy vous peut faire Reyne quand il voudra.

ARTHENICE: Sa puissance ne s’estend pas si loin que ses desirs; & quand il auroit ce dessein, je n’ay pas cette pensée.

AMELITE: Si apres avoir répudié la reyne, il vous espouse, que sçauriez vous souhaitter ?

ARTHENICE: Et si en m’espousant il ne me donne qu’une Foy violée, que ne dois-je pas craindre ?

AMELITE: Il faut hazarder quelque chose pour estre Reyne,

ARTHENICE: On ne met jamais au hazard ce qu’on ne peut perdre qu’une fois.

AMELITE: Le Temps vous fera changer de langage; allons faire une visite dans le Palais.

ARTHENICE: Je vous suivray Madame.

ACTE III, SCENE 4 §

ARTHENICE, ET AMELITE.

AMELITE: Ma fille, on tient que le Roy: vous veut espouser; c’est à vous d’y penser, si vous estes sage.

ARTHENICE: Madame, je croy que la vraye sagesse consiste à n’y penser jamais; Comment puis-je espouser un homme marié ?

AMELITE: Sa Majesté en cherchera les moyens: ce ne sont pas vos affaires.

ARTHENICE: Elle les peut chercher pour son contentement: mais je les doy trouver pour mon interest.

AMELITE: Que craignez-vous avec un Sceptre à la main, & une Couronne sur la teste ? un pouvoir absolu ne trouve jamais de resistance.

ARTHENICE: Si la Tyrannie me faict regner, croyez-vous que mes delices soient de la mesure de mes grandeurs ? Je veux que la Fortune du monde soit enchainée à mes pieds; les foudres du Ciel ne laisseront pas de gronder sur ma teste: estes vous jalouse de mon contentement ?

AMELITE: La qualité de Reyne faict reposer à leur aise les plus inquietées.

ARTHENICE: L'esclat d’un Throsne ne rejalit jamais dans un coeur affligé.

AMELITE: Vous ne sçavez pas encore, ma Fille, le plaisir qu’il y a de commander.

ARTHENICE: Je ne puis pas le sçavoir, Madame, si je n’ay jamais apris qu’à vous obeyr.

AMELITE: Obeïssez moy donc, en suivant le conseil que je vous donne: il faut estre Reyne à quelque prix que ce soit. Vous estes trop timide dans un dessein si glorieux. A quoy vous sert la beauté, si le courage vous manque ?

ARTHENICE: Et à quoy me sert la grandeur, si le repos me deffaut ?

AMELITE: Que vous faut-il pour estre heureuse ?

ARTHENICE: Une Fortune proportionnée à ma condition.

AMELITE: Et si la Fortune mesme vous offre une place sur son Throsne, refusez-vous cét honneur ?

ARTHENICE: Ouy, puis que je ne le merite pas.

AMELITE: Vous faictes un mauvais jugement de celuy du Roy.

ARTHENICE: le roy ne me considere qu’au travers de son bandeau.

AMELITE: Il vous estimera beaucoup, s’il partage avecque vous sa puissance absoluë.

ARTHENICE: J'aurois beau porter son Sceptre à la main: l’Authorité luy en demeurera tousjours, pour me l’oster à toute heure.

AMELITE: Il faut penser à l’acquerir, avant qu’aprehender de le perdre.

ARTHENICE: Mais la pensée en est inutile, & la crainte fort juste.

AMELITE: Voulez-vous demeurer au milieu de la carrière ?

ARTHENICE: Il faut bien que j’y demeure, si la Honte & le Repentir m’attendent au bout.

AMELITE: Serez-vous honteuse de porter une Couronne sur la teste ? Vous repentirez-vous d’avoir vaincu sans combat vos ennemis ?

ARTHENICE: Madame, je me sacrifieray pour vostre contentement: puis que vous le voulez, l’obeïssance que je vous dois me servira de consolation dans mon infortune.

AMELITE: Voicy le reyne qui vient; je ne veux pas qu’elle me voye.

ACTE IV, SCENE 4 §

CLORIMENE: Monsieur, je viens pour m’acquitter de ce que je vous dois; & pour vous tesmoigner la part que je prens à vostre infortune

THOMAS MORUS: Croyez-vous que je sois mal-heureux ?

CLORIMENE: Vostre prison est trop funeste, pour me persuader autre chose.

THOMAS MORUS: N'avez-vous jamais vû des Innocens captifs ?

CLORIMENE: Je ne doute point de vostre Innocence, mais vostre captivité m’afflige.

THOMAS MORUS: Pourquoy vous affligez vous de mon bonheur ? ma prison est digne d’envie.

CLORIMENE: Si faut-il en sortir, Monsieur, à quelque prix que ce soit. Le Roy y consent: vos amis le desirent, & vostre pauvre Fille que voicy abandonnée de tout le monde, vous en supplie très-humblement; mais d’une priere toute de soupirs & de larmes.

THOMAS MORUS: Que je sorte de prison, dites vous, ma fille, a quelque prix que ce soit ! Le Roy a beau le permettre: ma conscience me le deffend: si mes amis le desirent, mon devoir ne veut pas que je l’espere. En fin vous m’en priez, mais Dieu me commande de rejetter vos prieres, & d’estre sourd à vos plaintes, aussi bien qu’aveugle à vos larmes.

CLORIMENE: Monsieur, si vous considerez le déplorable estat où vostre infortune m’a desja redüite, vous aurez plus de pitié que de raison.

THOMAS MORUS: La Vertu n’est jamais mal-heureuse: que craignez vous avec elle ?

CLORIMENE: J'appréhende de vous perdre.

THOMAS MORUS: Dans le port où je suis, il n’y a point de peril de naufrage.

CLORIMENE: Si prevoy-je pourtant que la Mort sera vostre escueil.

THOMAS MORUS: Cett prevoyance me menace d’un bon-heur, qui me fait soupirer d’impatience en son attente.

CLORIMENE: Mais vous ne considerez pas, Monsieur, qu’en mourant vous m’entrainez dans la Sépulture.

THOMAS MORUS: Ne seriez vous pas heureuse de mourir pour la gloire du Ciel, avec celuy qui vous a fait naistre

CLORIMENE: Il y a plus d’infamie que de gloire à mourir de la main d’un Bourreau.

THOMAS MORUS: Mon Sauveur m’en a osté la honte; je n’en auray que l’honneur.

CLORIMENE: Mais pourquoy voulez vous conjurer avec vostre ruine celle de tout ce que vous aimez au monde ? Sauvez vostre fille comme Pere, puis que la Nature & la Raison vous y obligent également.

THOMAS MORUS: Je ne veux songer qu’à sauver mon Ame: Dieu aura soin de vous.

CLORIMENE: Ou est cette grande amour que vous m’avez tousjours tesmoignée ? Me voulez-vous pour héritage, les mal-heurs & les miseres qui vous suivront dans le Tombeau ?

THOMAS MORUS: Je vous aime plus que jamais; & pour une nouvelle preuve de mon amour, je vous laisse l’exemple de ma constance, mourant fidelle à Dieu: C'est le plus riche Tresor que je vous puis donner.

CLORIMENE: Ha ! Mon Pere, que voulez vous que je devienne ?

THOMAS MORUS: Ha ! Ma Fille, que voulez vous que je fasse ?

CLORIMENE: Laissez vous toucher à l’excès de mes infortunes.

THOMAS MORUS: Ouvez les yeux à l’esclat de mes felicitez

CLORIMENE: Je ne les sçaurois ouvrir qu’à mes larmes.

THOMAS MORUS: Pleurez donc de la joye de mon trépas.

CLORIMENE: J'en pleureray de regret; mais avec des larmes de sang, pour celebrer plus dignement vos funerailles.

THOMAS MORUS: Estes vous jalouse de ma gloire ?

CLORIMENE: Estes vous ennemy de mon bon-heur ?

THOMAS MORUS: Quel bon-heur esperez vous icy-bas, où tous les biens sont faux, & les maux veritables ?

CLORIMENE: Quel avantage attendez-vous de vostre mort, si la honte et l’infamie vous en preparent le supplice ?

THOMAS MORUS: Il faut vouloir ce que Dieu veut.

CLORIMENE: Que ne veut-il que je meure ?

THOMAS MORUS: Il n’est pas temps.

CLORIMENE: Les mal-heureux sont tousjours prests.

THOMAS MORUS: Vous n’estes pas de ce nombre.

CLORIMENE: Si je n’en suis pas aujourd’huy, vous en serez demain.

THOMAS MORUS: Et apres demain aussi Dieu peut sonner vostre retraite.

CLORIMENE: C'est vous mesme qui la faites sonner, puisque vous vous en allez.

THOMAS MORUS: le Ciel m’appelle

CLORIMENE: Le monde me chasse

THOMAS MORUS: Prenez patience

CLORIMENE: vous me l’ostez.

THOMAS MORUS: je souffre constamment nostre separation.

CLORIMENE: Dieu vous en donne la force, & la Nature m’en oste le courage.

THOMAS MORUS: Consolez vous, ma Fille.

CLORIMENE: ne m’affligez plus, mon Pere.

THOMAS MORUS: comment vous puis-je affliger dans l’heureuse condition où je suis?

CLORIMENE: Et Comment me puis-je consoler dans le miserable estat où je me treuve ?

THOMAS MORUS: Dieu ne vous abandonnera jamais; que poulez vous craindre ?

CLORIMENE: Et si vous m’abandonnez vous mesmes, que dois-je esperer ?

THOMAS MORUS: Je vous seray plus utile au Ciel qu’en la Terre: pourquoy ne voulez vous pas que je m’en aille ?

CLORIMENE: Vous m’estes necessaire en tous lieux; pourquoy me voulez vous quitter?

THOMAS MORUS: J'y suis forcé, ma Fille, adieu, vivez heureuse, puisque je meurs content.

CLORIMENE: Que je vive heureuse dans la presse de vos mal-heurs! que je vive heureuse à la veille de vos funerailles! Non, non, cher Pere, puisque mes veines ne sont remplies que de vostre sang; je le repandray glorieusement, afin que les rüisseaux se joignent à leur source.

ACTE V, scène 8 §

Clorimene en deüil, parlant au Roy:

Je viens maintenant demander justice contre moy mesme du mespris que je fay de vos Edits, estant resolüe à mourir dans le religion chrétienne & catholique de mes Peres. Desalterez vostre colere dans mon sang, voicy une nouvelle Victime.

LE ROY: Vostre jeunesse vous dispense de la rigueur de mes Edits, mais non pas du respect que vous me devez.

CLORIMENE: On doit du respect aux Rois, & non pas aux Persécuteurs de ceux qui observent la loy de leur createur, & de leur Souverain Maistre. En l’estat où je suis, je desire vostre rigueur, & méprise vostre clémence.

LE ROY: Il y a des chastiments proportionnez à vostre âge: puisque vous ne vous sçavez taire, on vous apprendra à parler.

CLORIMENE: Quand je serois müette, Dieu denoüeroit ma langue, pour publier le tort que vous vous faites, en faisant mourir vos plus fidelles subjets. Vos nouvelles amours, qui vous ont fait repudier la Reine, ont esté le seul motif qui vous a porté à vous separer de la vraye Religion, à la veüe du Ciel & de la terre. Mais l’un a des foudres pour se vanger, & l’autre des abymes, pour engloutir ceux qui la font rougir de honte, en rougissant du sang des Innocens.

LE ROY: Qu'on m’oste cette Importune, dont la Pitié naturelle excuse l’impudence.

CLORIMENE: Je ne doute point, Sire, que ma présence ne vous soit importune, parce que vous voyez sur mon visage, à l’image de celuy que vous venez d’immoler à vos passions. Mais quand mon obeïssance me fera retirer d’auprès de vous, l’Ombre de mon Pere vous suivra par tout, pour vous mettre incessament devant les yeux, & son innocence, & vostre crime.

LE ROY: Son innocence! vostre Pere estoit coupable.

CLORIMENE: Dequoy l’accusoit-on ?

LE ROY: De m’avoir desobeï.

CLORIMENE: Il en meritoit recompense, plutost que châtiment.

LE ROY: On ne recompense jamais les rebelles.

CLORIMENE: Il ne l’estoit que pour vostre gloire, & pour son salut.

LE ROY: Dittes plustost qu’il l’a esté, & pour vostre dommage, & pour sa perte.

CLORIMENE: Je sçay bien que vous l’avez fait perir: mais son trépas est digne d’envie, plustost que de reproche.

LE ROY: On luy reprochera tousjours d’avoir resisté à mes volontez.

CLORIMENE: Sa resistance fait toute sa Gloire: que ne luy commandiez vous des choses raisonnables, si vous vouliez estre obeï ?

LE ROY: Un Roy commande ce qu’il veut.

CLORIMENE: Un homme de bien fait ce qu’il doit.

LE ROY: Est-ce le devoir d’un Subjet, de s’opposer aux desseins de son Prince ?

CLORIMENE: Est-ce le devoir d’un Roy d’imposer des Loix pleines d’Impiété, & de Sacrilege ?

LE ROY: J'ay fait ce qui m’a plû .

CLORIMENE: Et luy ce qui estoit juste.

LE ROY: Il me suffit de luy avoir fait porté la peine de sa désobeïssance.

CLORIMENE: Mais vous ne considerez pas que ses maux sont passez, & que les vostres sont à venir. Vous avez beau vous baigner de joye, & dans son sang, & dans mes larmes; vous en respandrez bien tost d’inutiles, qui nous vangeront tous deux à la fois.

LE ROY: Qui vous fait parler de cette sorte?

CLORIMENE: Ma douleur.

LE ROY: Qui vous rend si hardie

CLORIMENE: Mon desespoir.

LE ROY: Ne me connoissez vous plus ?

CLORIMENE: non, vos crimes vous rendent meconnoissables.

LE ROY: Je vous feray connoistre ma Puissance.

CLORIMENE: Et que puis-je craindre en l’estat où vous m’avez rédüitte ? L'exil, la prison, la gesne, & la mort sont les objets de mes desirs, aussi bien que de vostre Tyrannie: Achevez, achevez le Sacrifice que vostre Cruauté à commencé. Vous avez immolé le Pere: n’espargnez pas la Fille: Vous n’en voulez qu’aux Innocens; je vous offre ma vie pour vous satisfaire.

LE ROY: Je suis assez satisfait, il luy faut laisser la liberté de se plaindre.

CLORIMENE: Je me plaindray aussi continüellement, & si mes plaintes sont éternelles, vos tourmens ne finiront jamais.

Mais vous, adorable Victime, unique objet de mon Amour, que vous voyez maintenant du Port où vous estes, la tourmente où je me treuve; joignez vos prieres à mes voeux, pour celebrer promptement vos funerailles de mes derniers soupirs. Ha! mon cher Pere, vos services meritoyent icy bas une autre recompense: Mais comme le Monde & la Fortune ne vous pouvoyent donner que des Couronnes de leur façon, dont la matiere se redüit en cendre avec les testes qui les portent, le Ciel vous en reservoit une autre qui fust à l’espreuve du Temps. Vivez, vivez donc heureux, apres tant de malheurs, dont je suis maintenant une nouvelle source: que si le bruit de mes regrets trouble vostre repos, souvenez vous que le mien git dans vostre sepulture. Mon coeur, qui fait encor une partie du vostre, soupire tousjours apres vous, se voyant separé de luy mesme: & mes yeux vous cherchant par tout; & ne vous pouvant trouver que dans la Sepulture, y veulent répandre aujourd’huy toutes leurs larmes,& y laisser leurs derniers regards, avec cette miserable vie qui m’y traisne! Mes enüis dans leur excés, me consolent: ma douleur dans son extremité me réjouit, puis qu’elle me fait voir au travers de mes larmes, le bout de ma penible carriere. O que la Mort est douce à celuy qui l’attend!

FIN

Bibliographie §

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