Céline ou Les Frères rivaux

Tragi-comédie

De Beys.
A PARIS, Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais dans la petite salle, sous la montée de la Cour des Aydes.
M.DC.XXXVII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Florence Fin dans le cadre d'un mémoire de maîtrise sous la direction de Georges Forestier (2002-2003).

Introduction §

Céline, ou les Frères rivaux, tragi-comédie de Charles Beys, auteur aujourd’hui oublié mais reconnu de son temps, fut publiée en 1637 chez Toussainct Quinet. Cette pièce, riche en rebondissements, présente toutes les caractéristiques du genre, ainsi que l’atteste la complexité de l’intrigue.

Deux jeunes inconnus arrivent mystérieusement au royaume de Danemark, un jeune berger et une jeune bergère : Lisanor et Céline. Lisanor sauve avec bravoure le roi de l’attaque d’une laie enragée. Le roi par gratitude, décide d’accueillir Lisanor à la Cour et confie par ailleurs Céline à sa fille Agante. Deux frères, Thersandre et Lisidas, fils du duc de Moscovie, sont venus prêter main forte au royaume de Danemark assailli par un tyran. Jusqu’alors, l’un et l’autre courtisaient les deux princesses, filles du roi, Agante et Caliste ; mais découvrant Céline, ils s’en éprennent l’un et l’autre. Par un jeu de chassé-croisé amoureux, les deux princesses tombent amoureuses quant à elles, de Lisanor… que Céline aime déjà depuis qu’il a participé à la sauver des pirates qui l’avaient enlevée. Lisanor ne veut rien entendre de ces trois femmes qui le poursuivent de leurs assiduités. Céline de même n’est guère sensible aux avances des deux jeunes ducs. Parallèlement dans les fratries, Lisidas et Caliste avouent respectivement leur amour à Thersandre et Agante. Ces derniers, tout en cachant leurs propres sentiments poussent leurs rivaux à se défaire de cette passion déraisonnable envers un (ou une) berger(ère) ! Cet emboîtement de deux relations amoureuses conflictuelles, mettant chacune en jeu trois personnages, semble inextricable ! Mais un double deus ex machina, double reconnaissance, révèle que Céline est en fait la fille du Duc de Moscovie, et que Lisanor n’est autre que le fils disparu du roi du Danemark. S’ensuivent donc trois mariages : Thersandre épouse Agante, Lisidas épouse Caliste et Lisanor épouse Céline.

L’auteur §

La vie §

La vie de Charles Beys, qui fut pourtant reconnu par ses contemporains, reste aujourd’hui un mystère. Mort à Paris le 26 septembre 1659, il semblerait qu’il y soit également né en 1610. Si rien ne permet de confirmer cette information, certains points de sa vie peuvent cependant être clarifiés.

Plusieurs éléments laissent d’abord penser que son nom est dissyllabique. En effet, le chroniqueur Loret dans sa Muze historique, (lettre du 4 octobre 1659, écrite en octosyllabes) ne manquant pas de mentionner la mort de Beys, fait rimer le nom de notre auteur avec pays : « A propos de rimeurs, Beys/ Qu’on estimoit partout pays,/ ». L’un de ses amis, Tristan l’Hermite, écrit par ailleurs dans l’un de ses poèmes en alexandrins : « Beys, tu ne saurais tomber dans ma disgrâce… ». Dans son recueil Délices de 1666, on peut également lire ces décasyllabes : « Cy-gist Beïs, qui sçavoit à merveille/ Faire des vers et vuider la bouteille… ». Un autre point mérite d’être souligné : Beys se voit souvent affublé d’une particule inattendue, or les textes de l’époque n’en font jamais mention ; la méprise semble apparaître en 1904 dans Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, par E. Stemplinger, qui cite les Odes d’Horace en vers burlesques par Charles de Beys. Il pourrait être le premier à anoblir ainsi notre poète.

Certains, comme Quérard dans Les Supercheries littéraires dévoilées1, font de Charles Beys un pseudonyme de Timothée de Chillac, mais aucun argument n’est avancé pour soutenir cette thèse. Or il s’avère que Timothée de Chillac était juge des gabelles du tribunal de Beaucaire2, alors que Beys vivait à Paris. D’autre part, la première parution des Œuvres de Chillac date de 1599, imprimées à Lyon par Thibaud Ancelin, imprimeur ordinaire du roi, in-12. Si Beys est effectivement né en 1610, cela peut poser un problème ! Toutefois nous ne sommes pas sûre non plus que le Chillac qui signe ces Œuvres Complètes soit le même que celui qui publie, en 1640, L’Ombre du comte de Gormas et la mort du Cid à Paris, chez C. Besongne (le prénom de l’auteur ne figure pas dans cette édition), texte parfois attribué à Beys qui pourrait ainsi signer par un simple pseudonyme dont on ne perçoit pas l’origine.

Si nous ne savons que peu de choses de la vie de Beys, il apparaît qu’il était l’ami de Scarron, des frères Colletet, de Tristan l’Hermite, Saint Amant, Gilbert, de Prade, le Vasseur, de Scudery, et quelques autres « libertins » qui le comblent de louanges. Leurs vers ont été réunis à la tête des Œuvres poétiques de Beys imprimées en 1651, in 4°, à Paris chez Toussaint Quinet. Scarron n’hésite pas à comparer Beys à Malherbe : « Ouy des Beys, ouy des Malherbes,/ Doivent mettrent leurs vers au jour… », il assure ne pas se lasser de la lecture de ses vers :

Quand à moy, Beys, je te jure,
Que mes yeux de lire goulus,
De tes vers desjà deux fois lus
Ne pouvoient quitter la lecture ;
Et je ne te sçaurois cacher,
(Ce n’est pas pour le reprocher)
Qu’au dépens de mes deux prunelles,
Ton livre, où l’on voit tant de feu,
Qui te couste à faire si peu,
Me couste à lire six chandelles ...

Si ses contemporains ne tarissent pas d’éloges, Beys, quant à lui, reconnaît modestement dans un avis au lecteur, que ses vers sont de valeur fort inégale, plusieurs ayant été écrits alors qu’il n’avait que quatorze ans. Il avoue n’écrire que pour le plaisir. Parmi ses petites pièces, on peut lire, dans quelques vers qu’il destine à Chapelle pour le remercier du présent d’une écritoire : « Moy qui n’aime pas trop le travail ni la gloire.[…] ». Loret et Colletet ont bien peint son génie et sa conduite dans les vers qu’ils ont composés à l’occasion de sa mort3. Voici ce que dit le premier dans sa Muze historique du 4 octobre 1659 :

A propos du rimeur, Beys
Qu’on estimoit partout pays,
Non pas pour son instinct bachique
Mais pour son talent poétique,
Depuis huit jours est décédé,
Dont Apollon a bien grondé,
Car il aimoit ce galant homme
Plus qu’un Normand n’aime la pomme,
D’autant qu’en son art studieux,
Il apollonnisoit des mieux ;
Ayant écrit plusieurs ouvrages
Capables de plaire aux gens sages,
Ouvrages beaux et bien sensés,
Qu’il a comme en dépôt laissés
A Monsieur Muret son intime
Qui sçait composer prose et rimes
Et qui par un heureux destin
Est auteur françois et latin.
Ce Beys donc qui faisoit gloire
De bien rimer et de bien boire,
Etant après tant de beaux vers
Présentement rongé de vers,
Je vais, comme à notre Confrère,
Un mot d’Epitaphe lui faire
Beys qui n’eut jamais vaillant un jacobus
Courtisa Bacchus et Phoebus,
Et leurs lois voulut toujours suivre
Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien :
Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien ;
Si l’un l’a fait mourir, l’autre l’a fait revivre.

Dans l’Elégie burlesque de François Colletet intitulée Beys au tombeau, et qu’on lit à la fin de sa Muze coquette, on peut encore lire que Beys :

Fût un poète sans souci
Qui pratiquait de bonne grâce
Le principe du bon Horace:
Bois, mange, aujourd’hui sain,
Et moque-toi du lendemain.
Les Muses furent ses délices
Et ses plus chers exercices.
Il sacrifia maints écus
Dessus les autels de Bacchus.
Il se plut tant à ce mystère
Qu’il en perdit un luminaire,
Perte qui, depuis, bien souvent,
Lui fit tomber le nez devant.

On comprend donc que Beys, écrivain reconnu, aimait « la dive bouteille » et qu’il y perdit un œil. Le comte de Puymaigre, dans Un Poète apologiste de Louis XIII, nous dit que, s’il fréquentait les cabarets, il se rendait apparemment assidûment dans une « espèce de restaurant », très populaire auprès des poètes. En effet, ce n’est pas un personnage imaginaire que ce pâtissier Ragueneau qu’Edmond Rostand a mis si comiquement en scène dans son drame Cyrano de Bergerac. La boutique de ce pâtissier-rôtisseur s’ouvrait rue Saint-Honoré, entre le Palais-Royal et la rue de l’Arbre sec. Ce Ragueneau se mêlait d’invoquer Apollon et, flattant sa manie, les poètes les plus affamés trouvaient chez lui un généreux crédit. Beys semble avoir été un de ses meilleurs amis et avoir favorisé ses goûts littéraires, tout en lui prêtant quelquefois sa plume. Il dut être payé d’un bon nombre de gâteaux et de pâtés en composant pour Ragueneau un sonnet adressé, au nom de celui-ci, à Adam Billaut, le menuisier de Nevers. Grâce à d’Assoucy, nous avons quelques renseignements sur Ragueneau : « Il était connu de tout le Parnasse, aimé de tous les poètes, chéri de tous les comédiens. » Qu’est-il devenu ? demande d’Assoucy, et à son sujet il interpelle vivement notre auteur :

C’est à vous, continue-t-il, c’est à vous, Beys, que je le demande, qui lui inspirâtes la folie de faire des vers ; vous, Beys, qui nous avez ravi le plus excellent pâtissier de Paris, pour en faire le plus méchant poète de l’univers. C’est vous, barbare, qui répondrez un jour dans la vallée de Josaphat, non seulement de toute l’encre et de tout le papier qu’il a gâté, mais encore de tous les pâtés que vous lui avez mangés à la gueule du four. Oui, Beys, vous rendrez compte un jour de ce pauvre innocent ; c’était le meilleur homme du monde : il faisait crédit à tout le Parnasse. Pour avoir seulement eu la patience d’écouter une de ses odes pindariques, il me fit crédit plus de trois mois sans me demander jamais un sol4.

On peut donc supposer que Beys aussi écouta plus d’une fois les odes du pâtissier.

La notoriété de Beys en son temps est encore confirmée par le fait qu’on ait fait appel à lui pour écrire Les Triomphes de Louis le Juste, XIIIe du nom. Un graveur liégeois de beaucoup de mérites, Jean Valdor, qui prenait le titre de chalcographe du roi et recevait sur sa cassette une subvention annuelle de quatre cents écus, composa une série de très belles planches, où sont représentés les principaux événements militaires de Louis XIII. Jean Valdor, n’aurait pas dessiné toutes ces très belles estampes, mais si l’on peut y reconnaître la main de divers artistes, on admire le goût qui a présidé à l’ensemble de ce superbe volume imprimé en 1649. Louis XIV, sous la régence de sa mère, fut si satisfait de ces belles épreuves, qu’il fit écrire à Beys : « Il ne manque qu’un poème héroïque pour exprimer ce qu’elles semblent vouloir dire et pour me satisfaire, et comme vous avez la réputation d’exceller en l’art de la poésie…, je vous fais cette lettre avec l’avis de la reine-régente, Madame ma mère, pour vous exhorter d’entreprendre l’explication de ce que signifie chacune des tables de cet abrégé. » En même temps que le petit Louis XIV s’adressait à Beys en des termes si flatteurs, il lui donnait pour collaborateur « Monsieur de Corneille », jugeant, par ce qu’il avait accoutumé de faire, qu’il suffisait à composer pour chaque gravure énigmatiques (allégoriques) une épigramme, une inscription, une légende se rapportant au sujet traité. D’autres collaborateurs de genres différents eurent encore part à la composition de ce bel ouvrage. Nicolaï, docteur en Sorbonne, traduisit en vers latins les vers français de Beys ; Remi Bary, conseiller du roi et historiographe de Sa Majesté, y joignit un abrégé de la vie de Louis XIII. Henry Estienne, sieur des Fossez, traita amplement des devises attribuées à chaque roi, prince et général, dont les portraits terminent le volume. Beys écrivit une vingtaine de pièces associées aux gravures de Valdor.

On peut noter encore que Molière5, à ses débuts a Paris, reprenait parfois de vieilles pièces françaises, comme L’Hôpital des fous de Beys. Avec cette pièce, Beys a ouvert la voie aux Visionnaires de Desmaretz et aux Fâcheux de Molière. Antoine Adam trouve Beys chez Piat Maucors, « près Sainte-Geneviève, dans la « petite académie autour de 1620 » ». L’enfant prodige se sera vite libéré de ce milieu « jésuite et ultramontain ». Adam signale également6 que le banquier Jean-André Lumagne, seigneur de Villiers (mort en 1637) aurait protégé le jeune Beys.

On sait également qu’il a été embastillé pendant six mois parce qu’on l’a soupçonné, vraisemblablement à tort, du moins Beys s’en défend-il, d’avoir composé La Milliade, ou le gouvernement présent, satire de mille vers dirigée contre Mazarin. Il fut libéré, après avoir démontré son innocence. En prison, il composa quelques poèmes sur ce sujet, pour se justifier ; mais il n’aura pas le temps de les finir avant d’être libéré.

Peut-être est-il intéressant de noter que Beys fut attaché à un grand personnage : le comte Josias de Rantzau, qui appartenait à une illustre famille danoise, venu en France avec le chancelier Oxenstiern. Ce comte plut à Louis XIII qui voulut se l’attacher, le nomma maréchal de camp, lui donna deux régiments et finit par lui remettre le bâton de maréchal, juste récompense de glorieux faits d’armes. Rantzau avait été tellement mutilé dans les batailles qu’il n’avait plus qu’un bras, qu’une jambe, qu’une oreille, qu’un œil, ce qui donna lieu à une sorte d’épitaphe souvent citée de notre poète :

Au tombeau de Monseigneur le maréchal de Rantzau.
Du corps du grand Rantzau tu n’as qu’une des parts,
L’autre moitié resta dans les plaines de Mars ;
Il dispersa partout ses membres et sa gloire.
Tout abattu qu’il fût, il demeura vainqueur.
Son sang fut en cent lieux le prix de la victoire
Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.

Bien qu’on ne connaisse pas la date de leur rencontre et que la pièce ne soit pas dédicacée, on peut émettre l’hypothèse d’un lien avec Céline, ou les Frères rivaux.

Beys fut également parmi les premiers à composer des sortes d’opéras avant la lettre. Le Triomphe de l’amour sur les bergers et les bergères, sa « comédie de chanson », partition de Michel La Guerre, chantée devant le Roi le 22 janvier 1655, jouée le 26 mars 1657, eut un vif succès. Musique et livret seraient « perdus ». Lully donne à son tour un Triomphe de l’Amour en 1681. Détruisit-il le précédent ? Absorba-t-il la partition ? Il pouvait tout, et l’un et l’autre.

Il n’y a apparemment pas de lien entre notre Charles et Denis Beys qui fut un des comédiens de la troupe de Molière à ses débuts.

On le voit, ce n’est donc que par bribes, et de façon fragmentée que s’esquisse une biographie de Charles Beys sur lequel il y aurait encore beaucoup à découvrir.

Les œuvres de Charles Beys §

Beys écrivit trois tragi-comédies : Le Jaloux sans sujet, Paris, Quinet, 1635 mais joué avant 1634 ; L’Hôpital des fous, Paris, Quinet , 1635, joué dans la deuxième moitié de 1634 ; Celine, ou les Frères rivaux, Paris, Quinet, 1637, jouée en 1633 ; rééditée en 1640 sous le titre Les Frères rivaux.

Il aurait de plus collaboré avec Guérin de Bouscal pour la tragi-comédie L’amant libéral Paris, Quinet, 1638.

Les Triomphes de Louis le Juste, 1649.

Œuvres poétiques, Paris, Quinet, 1652.

En 1653, il rebaptise L’Hôpital des fous en Comédie et l’appelle Les Illustres fous, Paris, Olivier de Varenne, 1653.

Les Odes d’Horace en vers Burlesques, P., Quinet, 1653.

Stances sur le départ de Mgr. Le premier ministre président, garde des Sceaux de France. P. 1652.

Le Triomphe de l’Amour sur les bergers et les bergèresop. cit.

A Madame la chancelière Tableau de la belle vue de sa maison d’Espinay. P. 1657.

Pour le mariage de M. de Mauroy et de Mme du Breuil sonnet.

On lui attribue souvent à tort La Milliade déjà citée plus haut, et les œuvres de Chillac.

La pièce §

Analyse de la pièce acte par acte §

Acte I : Céline, présentée à Agante, qui lui vante les joies de la vie à la Cour, raconte comment elle a été enlevée par des pirates lorsqu’elle était petite. Alcire gentilhomme du roi, raconte aux deux frères, Thersandre et Lisidas fils du duc de Moscovie, comment Lisanor a sauvé le roi qui l’a ensuite pris à son service, touché par quelque chose « de grand et de prodigieux » qu’il perçoit chez le jeune homme, grandeur qu’il perçoit aussi chez Céline qu’on lui présente au même moment. Les deux frères sont alors encore décidés à séduire les deux princesses. Céline retrouve dans le palais Lisanor qu’elle a suivi depuis leur départ commun de l’île d’Alsen ; elle essaye de lui exprimer son amour en le mettant en garde contre la vanité de l’ambition, mais lui ne veut rien entendre, étant attaché avant tout à l’affirmation de l’honneur.

Acte II : Thersandre dans un monologue reconnaît son amour pour Céline. Lisidas paraît à son tour et avoue ses sentiments à son frère qui, tout en taisant ses propres sentiments, essaie de le raisonner. Scène parallèle entre les deux sœurs : Caliste avoue à Agante ses sentiments pour Lisanor qui, quoiqu’elle éprouve cette même inclination, tente de lui démontrer l’erreur de cette passion déraisonnable pour un berger.

Acte III : Céline une fois encore vient trouver Lisanor et essaie de nouveau de le convaincre ; mais lui, insensible aux arguments de Céline, n’est intéressé que par la gloire des armes. Il laisse donc Céline seule et triste. Lisidas arrive et la trouve dans cet état d’esprit ; il essaie à son tour de convaincre l’élue de son cœur, mais elle lui oppose toujours les mêmes refus, et lui avance pour arguments les mêmes que ceux que Thersandre avait trouvés : elle est d’une condition trop inférieure pour un homme de son rang. Thersandre arrive à son tour et tente une nouvelle fois de dissuader son frère. Entre alors, seul en scène, Clarin, vieux berger qui raconte comment il a trouvé Lisanor dans un berceau sur la mer, comment il l’a recueilli et depuis élevé. Il explique aussi que depuis cet instant la chance lui souriait, mais qu’elle a tourné depuis que Lisanor est parti, et qu’il le cherche, espérant le faire revenir chez lui.

Acte IV : Agante propose à sa sœur Caliste de s’entremettre auprès de Lisanor pour défendre sa cause ; elle va donc trouver celui-ci, mais en réalité, elle se déclare elle même. Lisanor n’est pas plus touché et lui oppose les arguments de la raison (et de la condition sociale), ce qui éveille la colère d’Agante. Caliste arrive pendant cet entretien et prend l’emportement d’Agante contre Lisanor pour un excès de zèle ; elle décide de tenter une nouvelle fois de convaincre Lisanor en lui déclarant sa flamme dans une lettre. Agante qui doit remettre la lettre de Caliste avec pour mission d’observer les réactions de l’élu, la trouve à son goût pour la servir elle-même, et après l’avoir réécrite, elle la confie à Céline avec la même mission. Or celle-ci découvre également que cette lettre pourrait servir ses propres intérêts et décide de la signer et de la remettre en main propre au jeune homme : complexe mise en abyme d’un stratagème de séduction !

Acte V : Lisanor ne sait plus que faire pour échapper à ces femmes qui le harcèlent, pense-t-il, et à l’amour qui le pourchasse. Alors qu’il s’en plaint, Céline le retrouve et lui tend la lettre de Caliste réécrite de la main d’Agante et qu’elle a signée elle même, attendant une réponse. Survient Thersandre trouvant Lisanor et Céline ensemble. Il le prend pour un rival ; alors que Lisanor s’en défend, il voit la lettre et, offensé pour Céline, provoque Lisanor en duel. Lisidas arrive et voyant son frère aux prises avec Lisanor veut le défendre. C’est alors que Céline s’interposant explique le sujet de la querelle ; Lisidas comprend alors le double jeu de son frère. Thersandre, tout comme Lisanor, se dit prêt à laisser les faveurs de la belle à Lisidas. Les deux sœurs arrivent à ce moment et les supercheries des unes et des autres au sujet de la lettre sont découvertes. S’ensuit une querelle féminine interrompue par l’arrivée du roi. Le roi doit apprendre aux deux jeunes ducs que leur père veut les marier comme il l’annonce dans une lettre. Or l’ambassadeur qui apporte cette lettre de Moscovie est reconnu par Céline comme son propre père. Celui-ci explique alors comment Céline fut enlevée par des pirates lorsqu’elle était petite ; mais il avoue également qu’elle n’était autre que la fille du duc de Moscovie qu’on lui avait confiée enfant et qu’il a prétendue morte à la place de sa propre fille lors du décès de celle-ci. Une fleur tatouée sur le bras de Céline vient confirmer ses dires et Céline est alors reconnue par ses frères, ses anciens amants. Après cet heureux moment, le berger Clarin, arrêté par le prévôt, comparaît devant le roi. On a trouvé sur lui une chaîne appartenant au souverain ; il explique à son tour comment il a trouvé un enfant dans un berceau qui voguait sur la mer et l’a depuis élevé. Le roi reconnaît en cette histoire, et à cette description, son fils disparu. Et c’est alors grâce à cette chaîne et au témoignage de Clarin, la reconnaissance de Lisanor, qui est en fait le fils du roi. Le roi propose alors la main d’Agante à Thersandre et celle de Caliste à Lisidas ; tous acceptent. Thersandre propose à son tour la main de Céline à Lisanor qui, devenu prince, accepte à son tour. On prépare donc les festivités pour un triple mariage dans la joie et le respect des dieux.

Sources §

Comme le note H. C. Lancaster7, il n’y a pas de doute sur l’analogie d’inspiration de cette pièce avec les romans « romanesques ». Elle semble particulièrement proche de l’épisode de Rosiléon de L’Astrée, où un prince perdu dans l’enfance devient le favori du roi, après l’avoir sauvé des griffes d’un lion. Les seules différences résident en ce que le lion est devenu une laie et que Beys situe l’action, géographiquement, au Danemark. De plus, Rosiléon est aimé de la fille du roi et de sa belle-fille, tout comme Lisanor est aimé des deux filles du roi ; et il est reconnu par une fleur tatouée comme l’est Céline. La substitution d’enfants est un motif familier, qui peut provenir de l’histoire de Cyrus. Les Bergeries de Racan reprenaient le thème ancestral de l’enfant perdu dans un berceau sur les flots et recueilli et élevé par un berger. Pour ce qui est du jeu de lettres, le procédé a déjà été utilisé dans L’Hypocondriaque de Rotrou, La Mélite de Corneille, ou encore dans Le Capitan Matamore de Mareschal.

Conditions de représentation §

Date, décors §

La présence de la pièce dans Le Mémoire de Mahelot, Laurent et autres décorateurs de l’Hôtel de Bourgogne, publié par H. C. Lancaster chez Champion en 1920, nous indique que la pièce a dû être jouée entre l’hiver 1633 et février 1634 à l’Hôtel de Bourgogne. Mahelot indique, pour cette pièce qu’il appelle La Celine de Monsieur Bais :

Au milieu il faut un beau palais. A costé du palai, un beau cabinet, et dedans de beaux tableaux, de beaux chandeliers garny et un siège aussy. De l’autre costé du theatre, un bois de haute futaye, bien espaix. Une entré de ce costé là. Plus, des bourguinottez, des houlettes, des dards, des rudelles et des trompettes.

Selon H. C. Lancaster Michel Laurent en 1673 ajoute en commentaire au verso du folio 59 : « C’est probablement Céline, ou les frères rivaux de Charles Beys, impr. 37. Acte I, Agante dans son cabinet ; III, 1, 2, bois, Lisanor quitte la scène sans rencontrer Lisidas, qui entre au commencement de III, 2 ; V, 4, on est près de se battre ; il y a des bergers dans la pièce ; V, 6, on se sert de trompettes, probablement à l’arrivée de l’ambassadeur du duc de Moscovie. On omet, IV, 3, V, 6, lettres, V, 7, chaîne. »

Réception §

On ne dispose d’aucun élément sur la façon dont le public accueillit la pièce. Beys se moque dans une autre pièce, Les Illustres fous (IV, 4), des excès romanesques dont sa tragi-comédie était emplie :

Sur mer quelques Corsaires
L’avoient-ils autrefois enlevée à vos yeux ?
Le Roman sans cela, n’est pas prodigieux…
Apres que dans la cour elle aura bien souffert,
Il faut la transporter en quelque lieu desert,
Et l’y faire nourrir dans la troupe des fées ;
Un chevalier errant tout chargé de trophées,
A son premier aspect aura le cœur en feu…
Et vous pourrez apres y lascher un centaure.

Dans notre pièce elle-même, Beys fait dire à Lisidas au vers 110 : « Voit-on dans les Romans des choses plus étranges » et à Thersandre aux vers 341, 342 : « Si vous estes jamais de ces pauvres amans/ Vous ferez augmenter le nombre des Romans ».

Les frères Parfaict au XVIIIe siècle dans l’Histoire du théâtre français parlent en ces termes de notre pièce :

Ce poème est totalement mauvais ; je dis le plan, la conduite, la versification, et les personnages, qui tiennent des discours pitoyables. Au reste Beys auroit pu l’intituler aussi bien les sœurs rivales, puisque les deux princesses ressentent aussi pour Lisanor les mêmes sentiments que les Princes pour Celine, et qu’elles ont un aussi grand soin que les deux frères, de se les cacher l’une à l’autre.

La tragi-comédie §

On retrouve dans Céline, ou les Frères rivaux un certain nombre de traits caractéristiques de la tragi-comédie.

Il est vrai que la tragi-comédie a suscité et suscite toujours des débats. On ne s’accorde pas toujours sur une définition de ce genre littéraire ou même sur le fait qu’il s’agisse d’un genre littéraire. Nous pouvons tout de même dégager dans notre pièce un certain nombre de traits qui semblent caractéristiques de la tragi-comédie :

Tout d’abord les personnages : la tragi-comédie met en scène des personnages « illustres » qui peuvent côtoyer, à l’occasion, des personnages d’extraction plus modeste. Ainsi dans l’œuvre de Beys, les personnages les plus importants sont des nobles ; si Céline et Lisanor se croient l’un et l’autre berger et bergère, ils sont en fait respectivement fille de duc et prince. La pièce met également en scène deux princesses, deux jeunes ducs, le roi, et un berger Clarin, qui est finalement le seul véritable berger de la pièce.

La tragi-comédie est une fiction totale, sans aucune référence à un quelconque fait historique. Beys situe l’action précisément au royaume du Danemark, évoque des divinités latines et un temple (vers 331) mais nous n’avons aucune indication précise sur l’époque. L’intrigue est uniquement centrée sur des histoires de cœur qui rencontrent des obstacles de différentes natures et conduisent, comme c’est le cas traditionnellement, à de multiples mariages.

Comme le note Hélène Baby8, un autre trait caractérise la tragi-comédie : un ton « léger ». En effet ce ton, s’il n’est pas franchement comique – à savoir, burlesque ou du registre de la farce – contraste avec le ton sérieux, emphatique ou dramatique de la tragédie ou encore avec le ton que l’on rencontre dans la tragi-comédie elle même, quand elle décrit les affres du sentiment amoureux. Ainsi le ton de la tragi-comédie peut être ironique, sarcastique, traduire une certaine dérision ou auto-dérision. Dans notre pièce, par exemple à l’acte IV scène 2, Lisanor dans un monologue réagit aux diverses déclarations des jeunes filles : « Justes Dieux que d’ennuis m’arrivent à la fois », ce ton léger détonne par rapport à la traditionnelle emphase qui développe le sentiment amoureux, Hélène Baby remarque qu’ici Lisanor fait peu de cas de cette grande histoire qu’est l’amour. L’auteur lui-même fait parfois preuve d’auto-dérision, faisant dire à Lisanor au vers 110 : « Voit-on dans les Romans des choses plus estranges », puis à Thersandre aux vers 341-342 : « Si vous estes jamais de ces pauvres amans/ Vous ferez augmenter le nombre des Romans ». Or Beys s’est clairement inspiré de romans, en particulier de l’Astrée pour le sujet de sa pièce ; il fait ici, semble-t-il, au spectateur, un clin d’œil. Un autre exemple pourrait être le ton qu’utilise Agante lorsqu’elle vante à Céline les avantages de la vie à la cour, avec une assurance et une pédagogie qui peuvent paraître enjouées (Acte I, Sc. 1). A la scène suivante (Acte I, Sc. 3) Céline qui tente à son tour de raisonner Lisanor dans un véritable plaidoyer réutilise un peu le même ton qu’Agante prenait avec elle dans la scène précédente. Ces transferts de tonalité d’un personnage à l’autre contribuent à susciter chez le spectateur un intérêt amusé.

Nous retrouvons également dans cette pièce ce que l’on pourrait considérer comme des topoi de la tragi-comédie romanesque.

L’enlèvement à la naissance des deux personnages principaux Céline et Lisanor, considérés comme morts ou disparus par leurs proches, recueillis et élevés par des bergers : c’est là un véritable classique des tragi-comédies romanesques. On remarque qu’ici, les deux disparitions ont un certain nombre de points communs ; elles ont toutes deux lieu lors d’un orage, décidées par le sort qui réunit déjà ces deux êtres dans leur infortune. Céline par deux fois, échappe à ceux qui prenaient soin d’elle : ses parents qui l’avaient confiée à Chrisante la croient morte, car celui-ci, opérant la première usurpation d’identité à la suite du décès de sa propre fille, tuée par l’orage, fait passer Céline pour sa fille, miraculeusement épargnée. Puis elle échappe à Chrisante, vers l’âge de cinq ans, alors qu’il allait faire pour elle un sacrifice à une déesse. Elle est enlevée par des pirates, autre topos de la tragi-comédie romanesque. Délivrée, elle est enfin recueillie et élevée par des bergers, et elle se croit donc bergère. Lisanor, quant à lui est également enlevé à sa famille lors d’un sacrifice au dieu Mars ; la cause en est également l’orage qui emporte au large le berceau dans lequel il se trouvait. Dans les tragi-comédies romanesques, de nombreux berceaux disparaissent ainsi. Lui aussi est recueilli et élevé par un berger Clarin et se croit donc berger. Lisanor et Céline sont donc les jouets des mêmes coups du sort mais semblent malgré tout, l’un et l’autre protégés des dieux car ils sortent indemnes de toutes ces péripéties.

Le déguisement, le changement d’identité, est un autre classique du genre et figure souvent au nombre des aventures des héros romanesques. Ici, pour nos deux personnages, il s’agit de déguisements inconscients : tous deux ignorent qui ils sont réellement et se croient respectivement vraiment berger et bergère. C’est le sort qui change leur identité, faisant de personnes de noble naissance de simples bergers. Nous savons dès le début de la pièce par les allusions à la majesté de Céline, qui raconte qu’elle ignore sa naissance, et à la valeur de Lisanor qui est « inconnu de naissance » que le mystère plane autour d’eux. Ce mystère est vite évincé par la double rivalité amoureuse (les deux sœurs et Céline amoureuses de Lisanor et les deux frères amoureux de Céline). C’est peut-être ce qui pousse Beys à introduire ensuite, dans l’acte III, un personnage, Clarin, qui semble sortir de nulle part et repartir aussi soudainement qu’il est arrivé. Introduction un peu maladroite, qui ne paraît être là que pour donner quelques éléments de la vie de Lisanor et faire ressurgir, par ce monologue où Clarin raconte dans quelles circonstances il a trouvé et recueilli Lisanor, le mystère de l’identité de celui-ci9. Mais le mystère de l’identité, le déguisement, ne sont pas ici véritablement des moteurs d’action, un obstacle au but des personnages. La condition sociale des « héros » n’est pas ce qui empêche la réciprocité des sentiments ou encore les mariages. En effet, si c’est un argument qu’avancent tour à tour Thersandre à Lisidas ou Agante à Caliste, pour les ramener à la raison et les éliminer en tant que rivaux, les évincer ; ou encore que Céline oppose aux deux frères et que Lisanor oppose à Agante, ce n’est pas le véritable obstacle. Caliste fait fi de ce détail : aux vers 521-522 : « Sa bassesse ne peut desgager ma raison,/ Ses vertus ont trop bien estably ma prison. » ; au vers 533, Agante feint de poser la condition sociale comme un problème, pour raisonner sa sœur  : « Songez à vous ma sœur, et voyez ce qu’il est. », Caliste lui répond alors que « L’aymé nous est égal aussi-tost qu’il nous plaist, ». Aucune instance supérieure, telle que le roi, ne vient s’opposer aux unions sous ce prétexte.

L’identité réelle de Céline et Lisanor explique leurs qualités respectives et le fait que les princesses et les ducs puissent tomber amoureux de simples bergers ; les règles de la bienséance et de la vraisemblance sont ainsi respectées. Leur véritable naissance était en effet perceptible aux yeux des autres. Le roi pressentait en eux « quelque chose de grand et de prodigieux », Chrisante parle (vers 1265 1266) de « […] cette majesté qu’ils ont dès leur naissance,/ [qui] Se fait bien adorer sans sceptre et sans puissance ». Cette idée de la voix du sang qui dispose les personnages à de grandes choses, qui permet une reconnaissance intuitive des « grands » entre eux, est également un grand thème du théâtre de l’époque. Toutefois, si cette identité, cette condition sociale, n’est pas en elle même directement un obstacle pour la plupart des personnages, elle en est un sans doute, implicitement, pour Lisanor. En effet, ce n’est que lorsqu’il apprend qu’il est prince, qu’il regarde enfin Céline. Le véritable obstacle venait de lui, de son caractère propre, de sa quête de gloire. Son seul but était de conquérir l’honneur, il était comme obnubilé par cela, ce qui le rendait hermétique à tout autre chose. Or, cette quête de gloire elle-même, venait de sa réelle identité, de sa qualité de prince. Le fait d’être reconnu prince est pour lui comme une libération. Il n’a plus à prouver ses qualités et peut enfin s’ouvrir à l’amour.

L’ignorance de l’identité induit un autre trait caractéristique du genre : la reconnaissance. Elle a lieu traditionnellement à la fin de la pièce, provoquée par l’arrivée d’un personnage qui vient révéler des faits restés jusqu’alors secrets. Ce témoignage est en général confirmé, par une marque spécifique sur le corps ou par un objet. Dans notre pièce, la reconnaissance est double, l’auteur à donc recours à tous ces procédés. Deux personnages, Chrisante et Clarin, apparaissent dans l’acte V, pour révéler les véritables identités de Céline et de Lisanor. Pour Céline, c’est une fleur sur son bras qui vient confirmer les dires de Chrisante. Quand à Lisanor c’est la possession d’une chaîne qui finit par convaincre le roi qu’il s’agit de son fils.

Le changement d’identité permet encore l’évocation d’un autre thème récurrent chez les auteurs de tragi-comédies : l’inceste. Si ici l’inceste n’est pas vraiment un thème comme le démontre Georges Forestier10, puisqu’il n’est pas moteur d’action, et que le risque d’inceste est rétrospectif, il est néanmoins présent. Il est directement dû au déguisement inconscient des personnages. Thersandre et Lisidas tombent amoureux de Céline qui est en fait leur sœur et Agante et Caliste tombent amoureuses de celui qui s’avèrera être leur frère. Ce risque rétrospectif d’inceste développe le côté romanesque de la pièce, l’intensité dramatique du dernier acte.

La multiplication des reconnaissances, des coups du sort, des mariages, les nombreuses péripéties des personnages victimes de la fortune sont le propre de l’inventio romanesque de la tragi-comédie, qui se caractérise également par sa dispositio irrégulière.

Les traits plus particuliers de notre pièce §

Si notre pièce, comme nous l’avons vu, met en scène plusieurs topoi de la tragi-comédie, elle présente toutefois quelques traits plus particuliers qui en font plus qu’une pièce qui serait un cliché du genre et même au contraire une pièce originale.

Il est en effet très rare dans la tragi-comédie que toute violence soit exclue, or c’est le cas dans Céline, ou les frères rivaux. Ainsi souvent abondent, duels, ordres d’exil, combats sanglants, mise en prison, ce n’est pas le cas dans notre pièce. Si les hommes sont prêts à se battre et dégainent leurs épées dans les scènes 3 et 4 de l’acte V, le combat n’a finalement pas lieu. Le sang n’est jamais versé, personne n’est jeté en prison. Clarin qui rentre en scène dans le dernier acte, arrêté par des gardes et emmené par le prévôt, va se justifier devant le roi. Ce semblant de procès ne sera que l’occasion de la reconnaissance de Lisanor et Clarin ne sera pas jeté en prison. Les prouesses remarquables accomplies par Lisanor, ou encore les aventures de Céline, sont rapportées lors de nombreux récits. On peut donc avoir l’impression qu’il n’y a pas d’action à proprement parler dans la pièce, en dehors de celle qui est occasionnée par la lettre. Cette absence de violence est peut-être directement liée à cela : Beys privilégie les récits et l’action repose uniquement sur une menace, celle des rivaux. Or les rivaux eux-mêmes sont plutôt passifs. Cette passivité, Beys la compense par la multiplication des rivaux. Ainsi trois jeunes filles soupirent pour le même jeune homme et deux frères sont séduits par la même jeune fille qui elle, en aime un troisième. Trois personnages sont donc rivaux les uns en faces des autres. Cette disposition d’où l’action est apparemment exclue permet à Beys de centrer l’intérêt sur les mouvements internes des personnages. Le public, lors de longs monologues, sera essentiellement spectateur des différents états d’âme des personnages, des mouvements de la passion. Beys semble ainsi maintenir la tension et le plaisir des spectateurs en privilégiant les actions de l’âme des personnages.

Tout ceci s’explique probablement par l’origine pastorale du sujet : où l’on disserte plus volontiers sur l’amour que l’on ne se bat. Ainsi Thersandre, aux vers 383 à 398, se livre à des réflexions philosophiques sur l’amour.

Cette absence de violence vient peut-être également de l’importance des rôles féminins dans cette pièce. En effet l’héroïne, le personnage principal, est une jeune fille. C’est une femme qui est le « sujet » de l’amour, Céline, l’objet étant Lisanor, ce qui est assez rare dans la tragi-comédie, mais qui évoque encore la pastorale. Traditionnellement ce sont plutôt les hommes qui pourchassent les jeunes filles de leurs assiduités. Ici ce sont Céline et Agante qui, n’hésitant pas à se déclarer à Lisanor, tentant même de le convaincre de les aimer, se montrent les plus entreprenantes. De plus, ce sont les femmes qui sont à l’origine de la seule action, à proprement parler : c’est autour de la lettre de Caliste, réécrite de la main d’Agante, signée par Céline, véritable nœud de la pièce, que le duel est prêt à se déclencher. C’est elle qui révèle aux personnages leur rivalité, leurs supercheries respectives, provoquant ainsi un début de dispute.

Le vers 322 : « Je la fuis pour aymer une autre qui me fuit », formule clé de la pastorale, le goût du « naturel », sont autant d’éléments qui, si les berger et bergère ne s’avéraient pas être des prince et princesse, permettraient peut-être à notre pièce d’être qualifiée de tragi-comédie pastorale.

Un autre trait particulier de la pièce est que Beys, dans le discours que Céline tient à Lisanor (vers 203 à 234), passe insensiblement, à partir d’une dénonciation de l’éternité de la gloire à une dénonciation de « la vie éternelle » : discrètement intégré, il s’agit là d’un vrai discours libertin.

L’Amour en question §

Il est véritablement le thème central de la pièce : il en est le sujet et le moteur. Principale préoccupation des personnages, il revêt plusieurs formes. Il est passion tyrannique, tout puissant, il suscite des discours pathétiques, par exemple celui d’Agante aux vers 451 et suivants, ou encore celui de Céline aux vers 567 et suivants. Discours où règnent la plainte, les exclamations, les questions, la douleur. Il fait soupirer, pleurer, souffrir, il blesse le cœur (v. 486 à 489). Il est comparé à « un fer qui perce le sein » (v. 498). Céline au vers 569, l’appelle « une horrible fureur qui tyrannise [les] sens ». Il ôte toute liberté : « Et que seul il ravit toute liberté. » (v. 775). Caliste pour décrire ce qu’est son amour parle de « cruelles gesnes », ce qui évoque de véritables tortures. Elle compare le fait d’aimer au fait d’être jetée « dans les feux », dans « les chaînes ». La passion fait perdre l’esprit ; Agante le souligne aux vers 524 et suivants :

Ces vertus qu’à vos yeux la passion fait naistre,
Montrent bien qu’en aymant on ne sçauroit connaistre
Vostre raison captive ignore les défaux,

Au vers 480 elle parle de « furies » provoquées par l’amour. Caliste à son tour compare l’amour à « […] des ennuis languissans/ Qui font perdre l’esprit et l’usage des sens ». La toute puissance de cet amour tyrannique est développée par le fait qu’il va jusqu’à déstabiliser l’ordre social. Il fait préférer à Thersandre, qui est sous son emprise, « Une houlette au Sceptre, et des bois à la Cour » (v. 274). Agante, la princesse, éprise d’un berger, se languit au vers 466 : « Que ne suis-je Bergere ou bien que n’és-tu Roy ? ». Véritable tourbillon, son pouvoir tourmente tout le monde : « Tu tourmentes autant les Roys que les Bergers » (v. 1092). Si l’amour peut tout, il pousse Céline à quitter l’île où elle a grandi, lui donne le courage de parler à Lisanor. Il pousse à idéaliser l’être aimé, non seulement pour sa beauté physique mais encore, pour son esprit. Il justifie aux yeux des personnages la ruse et le mensonge (v. 797-798). Il est partout dans la pièce. Moteur d’action, il s’immisce également dans toutes les relations : Amour-passion de Céline, d’Agante et de Caliste pour Lisanor ; Amour-passion également de Thersandre et de Lisidas pour Céline ; mais également amour fraternel entre les deux frères ou entre les deux sœurs. Il préoccupe tous les personnages, qui aiment et cherchent à être aimés en retour. Mais il préoccupe également Lisanor qui, s’il ne l’éprouve pas, en subit les assauts. En quelque sorte, c’est l’amour, la fuite de l’amour et son refus, qui caractérisent Lisanor. L’opposition du personnage à l’amour, s’éclaire par l’opposition « amour- passion, folie » à la raison (v. 859). C’est également à la raison que Thersandre et Agante font appel lorsqu’ils tentent de détourner les sentiments de leurs frère et sœur respectifs.

De plus, l’amour devient presque un personnage à part entière de la pièce. Il est souvent interpellé en tant que tel (v. 251 et sq. ; 471 et sq. ; 797 et sq. ; 1086 et sq.). Il est personnifié, ou plutôt déifié, il impose ses lois aux personnages, qui deviennent ses sujets. C’est en effet au dieu Amour que ces discours s’adressent. Céline, ou les Frères rivaux est en fait la représentation d’une initiation à l’Amour chez de jeunes personnages.

Artifice et nature §

L’opposition Art, Artifice, Précieux / Nature, naturel est perceptible tout au long de la pièce. Dès la première scène, Agante les oppose explicitement, elle fait l’apologie de l’art aux dépens de la nature. Cette confrontation est sensible dans le chiasme « Vos fleurs sont elles pas moins belles qu’en peinture ?/ Et l’Art ne plaist-il pas bien plus que la Nature ? » (vers 33-34). « Peinture » est opposé à « fleurs », « Art » à « Nature », à la rime « Nature » à « Peinture ». La comparaison, « moins belles » et le superlatif « bien plus » en accentuent encore l’effet. Les personnages se définissent par opposition les uns aux autres. Ainsi à l’inverse d’Agante qui représente une jeune fille précieuse de la Cour, Céline incarne une beauté naturelle, comme le suggère Lisidas dans les vers : « Et que cette beauté qui méprise le fard,/ Fait voir que la Nature est au dessus de L’Art ». De même lorsqu’il s’agit de la Cour, Lisidas et Agante utilisent tous deux le mot « feinte ». S’il revêt pour Agante un caractère positif (v. 30) il est au contraire péjoratif pour Lisidas qui définit ainsi la Cour :

En ce lieu les esprits sont trop pleins d’artifices,
Leurs plus grandes vertus sont pour moy de grands vices,
Je ne voy rien que feinte en tous leurs complimens,

On retrouve encore l’opposition art/nature dans la nostalgie récurrente des personnages de l’âge d’or où les frontières n’existaient ni entre les pays ni entre les hommes, égaux, où l’amour était simple et réciproque. Thersandre, au début de l’acte II, évoque ce Siècle d’or où chacun se devait à la Nature, où il n’y avait ni sujets, ni princes, où « Les amitiés n’étaient ni feintes, ni forcées » (v. 280). Ainsi Céline regrette « le siècle innocent » (v. 570) où « l’amour mutuel enflammait les esprits » ; alors que, pour elle aujourd’hui : « Une horrible fureur tyrannise nos sens ! »

Céline, ou les Frères rivaux est certes une œuvre mineure, mais s’y arrêter, c’est se laisser prendre par son dynamisme enjoué, en reconnaître les finesses et les attraits sensibles qui nourrissent le débat sur les « questions d’amour ».

Les personnages §

Céline §

Elle est le personnage principal de la pièce à laquelle elle donne son nom. Présente dans treize scènes et dans quatre actes sur les cinq, c’est le personnage que l’on voit le plus souvent sur scène, même si ce n’est pas à elle que revient le plus grand nombre de vers11. Elle est la fille du duc de Moscovie, ce qu’elle ignore. Dès les premiers vers de la pièce, elle pose le mystère de ses origines. Malgré ses habits de bergère, le roi du Danemark, Agante puis les deux jeunes ducs sont sensibles à sa beauté. Thersandre par exemple, dit au vers 249 que « Sa beauté [lui] plaist mieux que la grandeur des Rois » ou encore au vers 255, que « ses attraits [sont] incroyables ». Lisidas évoque également sa beauté à de nombreuses reprises, notamment aux vers 366 et suivants. Le roi lui-même voit dans ses yeux (comme dans ceux de Lisanor) v. 104 : « Je ne sçay quoy de grand et de prodigieux » ; au vers 1199, il l’accuse, paternellement, de semer le trouble par ses attraits. Tous s’accordent donc à dire qu’elle est belle, naturelle, mais que de plus elle a de l’esprit : les arguments qu’elle avance à Lisanor pour tenter de le convaincre en témoignent. C’est une jeune fille courageuse et humble, qui n’hésite pas à suivre le jeune homme qu’elle aime, Lisanor, lorsque celui-ci quitte leur pays. Elle pressent chez Lisanor, sans le comprendre, une sorte de nœud, une souffrance, un paradoxe. Si dans un monologue elle confit au vers 596 que « sa voix fait mourir, [et que] ses yeux rendent la vie » ; devant lui et pour le convaincre, elle se montre « raisonnable », avançant des arguments critiques sur l’ambition de Lisanor qui cherche une gloire éternelle. Elle lui rappelle que les hommes sont mortels, qu’ils ont un corps (vers 202 et suivants), que les sens ont une puissance fugitive (v. 228). Aux vers 605 et suivants, elle explique qu’elle croit aux signes providentiels annonçant son union avec Lisanor, et elle tente de le lui démontrer. Céline sait ce qu’elle veut, elle poursuit son but, le même d’un bout à l’autre de la pièce ; elle est la seule à ne pas s’en détourner et fait preuve de persévérance dans son désir d’amener Lisanor, qui reste le seul objet de son amour, à l’aimer en retour. Elle est la seule à garder les mêmes sentiments tout au long de la pièce. Elle est cependant traversée par un moment de doute sur son destin, au vers 1012, et évoque à son tour la raison. Mais ce doute n’est que de courte durée. Céline est une jeune femme décidée, déterminée et entreprenante. Elle est véritablement le personnage le plus attachant de la pièce qui attire toute la sympathie du public.

Lisanor §

Il est le fils du roi du Danemark, lui-même l’ignore et se croit berger. Alcire dans le portrait qu’il fait de lui, aux vers 85 et suivants, évoque le mystère de sa naissance et souligne sa quête de gloire, d’honneur. Comme tout héros classique, il est jeune, beau et courageux. Il quitte vers vingt ans l’île où il a grandi, pour partir à la conquête de la gloire et de l’honneur. Il se montre valeureux et bon guerrier. Dans un premier temps, lorsqu’il était encore sur l’île d’Alsen, il a aidé à combattre les pirates qui avaient enlevé Céline. Il n’hésite pas à combattre une laie enragée et il la vainc, sauvant ainsi le roi. Il réussit à débarrasser le royaume du tyran qui l’assaillait. Dans la scène 3 de l’acte I, il explique à Céline qu’il n’est intéressé que par la grandeur de la gloire posthume, par l’honneur. L’obstination de Céline ne suscite que sa colère, car il estime qu’en le suivant en ces lieux, elle a méprisé son honneur et que « Ce mespris est un crime odieux » (v. 174). Selon le roi son courage est d’origine royale (v. 1418). Ses glorieux faits d’armes, son courage, sa beauté inspirent l’amour des princesses, bien qu’il ne soit que berger. Mais lui n’a que faire des histoires de cœur. Il est bâti sur le modèle des bergers de pastorale tous dévoués à la chasse et hostiles à l’amour. Fils de roi qui s’ignore, la chasse est remplacée pour lui par la gloire des armes. Il est irrité par toutes ces femmes qui tombent amoureuses de lui (v. 907). L’amour l’ « irrite » (v. 893), il se sent poursuivi par lui « Comment m’eschapperay-je, Amour, de ta poursuite ?/ » (v. 1086) ; il va jusqu’à le désigner comme son ennemi « Vous parlez du plus grand de tous mes ennemis, » (v. 855) ; il le considère comme une prison (v. 903), ne comprend pas que l’on puisse se battre pour lui (v. 1120). Il considère l’amour comme une trahison de la raison (v. 904), or la raison est son emblème (v. 142), son arme (v. 859) ; il dit ne pas vouloir se faire abuser par l’imagination (v. 621). Aux vers 935 et suivants, il se dit même né raisonnable. Au vers 950, il affirme que son cœur est de glace ; Agante le compare à un rocher. Il semble donc comme handicapé, infirme, incapable d’aimer ; ce qui donne une dimension pathétique et émouvante au personnage. Si à certains moments, son opposition à Céline, à l’amour, fait que le spectateur se sente éloigné de lui, il le fait finalement sourire. Lisanor, désintéressé par les richesses (v. 923), paraît être lié au bonheur et à la réussite de Clarin (v. 721-722), comme si une bonne étoile était au dessus de lui. Son obsession de la quête de gloire, elle-même, devait venir de son sang royal. Ce qui explique peut-être qu’une fois reconnu prince, il reconnaisse enfin la victoire de l’amour (v. 1448).

Les deux princesses, Agante et Caliste §

Elles sont les filles du roi du Danemark. Elles représentent donc deux jeunes filles, bien éduquées dans l’atmosphère de la Cour, « précieuses », pleines d’esprit, sachant apprécier les joies et raffinements de la vie et rompues aux mondanités. Elle sont toutes deux prises d’une véritable passion pour Lisanor qui se révélera être leur frère. Agante (qui a le plus grand nombre de vers dans la pièce), semble être l’aînée : c’est à elle que le roi confie Céline, c’est elle qui reçoit les confidences de sa sœur Caliste, qu’elle essaye dans un premier temps de raisonner ; cette position montre une jeune fille peut-être plus mûre. De plus, elle semble plus réfléchie et raisonne malgré son amour ; elle ne perd pas tout son esprit et garde un certain recul, ne serait-ce qu’un recul calculateur, puisqu’elle cache à sa sœur ses propres sentiments et lui fait croire qu’elle va l’aider alors qu’elle ne pense qu’à se servir elle-même. Elles se montrent toutes deux plutôt entreprenantes et tellement emportées par la passion qu’elles n’hésitent pas à défier les règles (sociales, de bienséance etc.) pour conquérir Lisanor. Une fois Lisanor reconnu comme étant leur frère, elles acceptent sans hésitation d’épouser les deux jeunes ducs de Moscovie.

Les deux ducs de Moscovie, Thersandre et Lisidas §

Ils sont frères. Le duc de Moscovie, leur père, les a envoyés prêter main forte au roi du Danemark qui lutte contre un tyran. Tous deux, au début de la pièce, sont séduits par les deux jeunes princesses, mais ils tombent amoureux de Céline dès qu’ils la rencontrent. Ce sont eux les « frères rivaux » du titre. Comme pour les deux princesses, on peut avoir l’impression que Thersandre est l’aîné. Il semble plus raisonnable, quoique lui aussi soit pris d’une véritable passion pour Céline. Comme Agante à l’égard de sa sœur, il tente dans un premier temps de ramener son frère à la raison et lui cache ses propres sentiments. Lorsque Chrisante, l’ambassadeur du duc de Moscovie, arrive, avec une lettre du duc où ce dernier propose au roi une alliance entre les deux royaumes, c’est à lui que le roi s’adresse afin de lui demander son accord pour les futures unions. De même, lorsque Céline est reconnue comme étant leur sœur, c’est lui qui offre sa main à Lisanor. Les deux frères sont donc rivaux dans la poursuite des faveurs de Céline ; mais ils ne sont pas auréolés de gloire comme l’est Lisanor. Le roi refuse qu’ils combattent. Ils s’opposent à Lisanor par leur préciosité : nobles, ils ont le temps de s’attarder à des histoires de cœur. Ils ne se montrent pas très entreprenants avec Céline et si tous deux éprouvent des sentiments identiques à son égard – ce qui les oppose – la rivalité n’est pas effective, dans le sens où elle ne se traduit pas par des actes, des combats…

Le roi du Danemark §

Il n’apparaît qu’à la fin de la pièce, dans le dernier acte. Par sa seule présence, il fait autorité. C’est en quelque sorte lui qui va arbitrer les dénouements ultimes, en demandant des explications à Céline puis à Chrisante. Il est le moteur de la reconnaissance de Céline, comme fille du duc ; c’est encore lui qui, dans la position de juge, permet la reconnaissance de Lisanor en interrogeant Clarin. Il apparaît comme une figure apaisante au milieu des tourments de la passion ; il calme les protagonistes par sa seule arrivée, lors de la dispute qui naît entre les jeunes filles quand leur trahison respective est dévoilée ; puis lors de la reconnaissance de Céline. Il freine également les débordements d’affection que ces retrouvailles suscitent. Il est juste, remercie les dieux, il ne veut pas « faire couler le sang de Moscovie », est sensible au courage et au dévouement de Lisanor. Avant de découvrir que celui-ci est son fils, il pressent chez lui « quelque chose de grand et de prodigieux », ce qui implique l’idée que les « grands » reconnaissent les « grands ». C’est lui qui scelle et célèbre les trois unions finales. Il représente en quelque sorte une espèce d’instance supérieure qui fait retrouver la voie de l’harmonie.

Clarin §

C’est le berger qui a recueilli Lisanor et l’a élevé. Il est simple, brave. C’est lui qui sauve Lisanor des eaux, enfant, mais également lui qui permet sa reconnaissance finale, après en avoir dans un monologue de l’acte III (scène 4) réactiver le mystère des origines12.

Chrisante §

Ambassadeur du duc de Moscovie, il est un peu le pendant de Clarin : il a élevé Céline, et c’est également lui qui permet sa reconnaissance finale.

Alcire §

Son rôle est de présenter Céline et Lisanor aux deux jeunes ducs. C’est lui qui effectue l’exposition de la situation pour les spectateurs en contribuant à auréoler Céline et Lisanor d’un destin mystérieux.

Note sur la présente édition §

Il existe deux éditions de Céline, ou les Frères rivaux, publiées l’une en 1637 et l’autre en 1640.

L’édition de Céline, ou les Frères rivaux sur laquelle nous avons travaillé à été exécutée en 1637 par Toussainct Quinet :

In-4°, 2 ff. non chiffrés, 88 pages.

[I] CELINE, / OU, / LES FRERES / RIVAUX / Tragi-Comedie De Beys. / [fleuron du libraire] / A PARIS, / Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais dans / la petite salle, sous la montee de la Cour des Aydes. / filet / M. DC. XXXVII. / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

[II] [verso blanc]

[III] Extraict du Privilege du Roy.

[IV] ACTEURS.

88 pages : le texte de la pièce, précédé d’un rappel du titre en haut de la première page.

Bibliothèque Nationale de France : RES-YF-554. Recueil de 5 pièces éditées chez Toussainct Quinet.

Établissement du texte §

En règle générale nous avons conservé l’orthographe de l’édition originale, à quelques réserves près :

– nous avons modernisé les «  » en « s ».

– nous avons modernisé les «  » en « ss ».

– nous avons distingué « i » et « u » voyelles de « j » et « v »

consonnes, conformément à l’usage moderne.

– nous avons décomposé les voyelles nasales surmontées d’un

tilde en un groupe voyelle-consonne.

– nous avons corrigé quelques erreurs manifestes (cf. liste de

rectification ci-dessous).

– nous avons respecté la ponctuation d’origine, sauf lorsqu’elle nous paraissait évidemment erronée (cf. liste des rectifications).

Corrections §

Nous avons apporté les modifications suivantes au texte :

Page des acteurs, Alcire : d’Annemarck  Dannemarck

v. 28 : A-elle  A-t-elle

v. 31 : rarerez  raretez

v. 110 : Romains  Romans

v. 125 : Et les  Et des

p. 14 de l’originale : Lisanos  Lisanor

v. 285 : Quelles  Qu’elle, à  a

p. 18 de l’originale :   didascalie v. 293 Lisidas paroist

v. 313 et 319 : n’aist  naist

v. 394 : charme  charmé

v. 398 : gens  sens

v. 406 : Et  A

v. 467 : causés  causez

v. 564 : t’on  ton

p. 36 de l’originale : Celine  Lisanor

v. 650 : a punis  punis

didascalie v. 810 : Lisanor parest  Lisanor paraist

v. 752 : nuit  nui

v. 753 : destein  destin

v. 793 : rival  rivale

v. 894 : deffenderay  deffendray

v. 1028 : ennu  ennuy

entre v. 1033 et 1034 :   Agante

v. 1078 : contraite  contrainte

v. 1113 : n  un

v. 1126 : Se  Si

didascalie dans originale v. 1129  v. 1126

v. 1165 : dans didascalie manquait le mot : « estoit »

p. 69 de l’originale entre v. 1178 et 1179 réplique de Caliste répétée en trop  

v. 1272 : L’a  La

v. 1430 : hureux  heureux

Nous avons également rectifié la ponctuation dans les vers

suivants :

[,.] – vers 323, 553, 686, 821, 949, 973, 1121, 1155, 1164, 1205

[,] – vers 286

[.,] – vers 960, 1223

[ ; .] – vers 183, 600

[.] – vers 377, 439

[ ?] – vers 768

[ ?  !] – vers 916

[ ? ] – vers 967

Dans notre texte les astérisques renvoient le lecteur au lexique ; les chiffres et lettres entre […] indiquent les pages et cahiers de l’originale. Dans les notes de bas de page les lettres entre (…) indiquent le dictionnaire d’où est tiré la définition du mot qui est traité à cette endroit car il n’y a qu’une occurrence dans le texte ; la correspondance entre les lettres et les dictionnaires est notée dans le lexique.

Comparaisons des différents exemplaires de notre pièce §

Exemplaire de la Bibliothèque de l’Arsenal : 4 BL 3487, même achevé d’imprimer du 13 Février 1637, on y remarque un certain nombre de variantes, essentiellement de ponctuation et d’orthographe, dont voici la liste :

v. 118 : [,.]

p. 14 : Lisanos  Lisanor

v. 285 : àa

v. 286 : separeseparé

v. 293 :   en didascalie devant, Lisidas paroist

v. 295 : [, !]

v. 296, à l’hémistiche : [,]

v. 296, en fin de vers : [. !]

v. 297, à l’acmé : [,]

v. 305 : [, :]

v. 306, à l’hémistiche : [,]

v. 312 : [ ;  !]

v. 319 : fuis  fuit

v. 319 : [. ?]

v. 323 : [,.]

v. 364 : [. !]

v. 377 : [.,]

v. 383 : [,.]

v. 394 : charme  charmé

v. 398 : gens  yeux

v. 399, à l’hémistiche : [,]

v. 402, à l’hémistiche : [,]

v. 403 : [,.]

v. 452 : [ !  ;]

v. 454 : [ ! .]

v. 455 : [ !  ;]

v. 458 : [ ! ,]

v. 465, à l’acmé : [ !  ]

v. 466 : [ ?  ;]

v. 471 : [ ? ,]

v. 472, après « pas » : [,]

v. 472 : [, ]

v. 474, à l’hémistiche : [, ]

v. 478 : [. ]

v. 479 : [, ]

v. 487 : [ ! ,]

v. 488 : [ ! ,]

v. 489 : [ ! ,]

v. 490 : [ ! .]

v. 492 : [ ! .]

v. 494 : [ ? ,]

v. 525 : [, ]

v. 527 : [. :]

v.533 : [.,]

v.534 : [, ]

v. 536 : [.,]

v. 538 : [ ?  ;]

v. 541 : à  a

v. 543, à l’acmé : [ !  :]

v. 544 : [ ? ,]

v. 546, à l’hémistiche : [, ]

v. 549 : à  a ; [ !  ]

v 550 : [ ! ,]

v.551 : [.,]

v. 552 : [. ]

v. 1027 : ennu  ennuy

v. 1072 : [ !  ]

p. 69 au dessus du v. 1176 les plombs de « à C » ne sont pas alignés.

Exemplaire de la Bibliothèque de l’Arsenal : RF 5496, même achevé d’imprimer, 1637 :

On y remarque les même variantes que dans l’exemplaire 4 BL 3487 sauf pour le vers 118, où la ponctuation est la même que dans notre exemplaire, la p. 14 où Lisanos est corrigé en Lisanor et la p. 69 où les plombs sont à leur place.

Exemplaire de la Bibliothèque de l’Arsenal : GD 40706, même achevé d’imprimer, 1637. Cet exemplaire est identique au nôtre, à l’exception de la page 69 où l’erreur est corrigée : les vers 1181 et 1182 ne sont pas répétés après le vers 1177.

Exemplaire de la Bibliothèque de la Sorbonne : RRA8 = 407, même achevé d’imprimer, 1637.

Extraict du Privilège du Roy : après « exposant » : [ ;,]

p. 14 : Lisanos  Lisanor

Exemplaire de la Bibliothèque Mazarine : 10 918 (2).

p. 14 : Lisanos  Lisanor

La deuxième édition :

La comparaison des différents exemplaires de l’édition de 1640 révèle qu’il s’agit en réalité d’un nouvel habillage de l’édition de 1637. Les seules différences portent sur le cahier A, le nombre de page est identique et quoique le titre soit Les Frères rivaux, on peut lire en entête : « Celine, ou, » sur toutes les pages paires.

Exemplaire de la Bibliothèque de l’Arsenal : GD 468, de 1640. Le privilège et l’achevé d’imprimer sont absents. On note des variantes sur la page de titre :

LES / FRERES / RIVAUX / TRAGI-COMEDIE / blason / A Paris, / Chez TOUSSAINCT QUINET, au / Palais, dans la petite salle, sous la / montée de la Cour des Aydes / filet / M.DC.XL

Page des acteurs : le motif de la frise varie, la ligne vierge entre Lisanor et Celine est absente.

CELINE, Fille du Duc de Moscovie amoureuse / de Lisanor.  CELINE. Fille du Duc de Moscovie / Amoureuse de Lisanor.

L’accolade qui relie Thersandre et Lisidas ainsi que celle reliant Agante et Caliste sont inversées.

LE ROY DE DANNEMARCK  LE ROY DE DANNEMARK

CHRISANTE, Ambassadeur du Duc de Moscovie.  CHRISANTE, Ambassadeur du Duc de / Moscovie.

CLARIN, Vieux Berger Nourricier de Lisanor.  CLARIN, Vieux Berger Nourricier de / Lisanor.

p I : La frise et le titre varient : CELINE, / OU, / LES FRERES / RIVAUX /  LES FRERES / RIVAUX /

ACTE PREMIER  ACTE I

v. 1 : violent  violẽt

v. 2 : apprẽdre ta bõne  apprendre ta bonne

Sur tout l’exemplaire on retrouve tout de même en entête : « Celine, ou, ».

v. 9 : [, :]

v. 12 : [, :]

v. 13, à l’acmé : [,.]

p. 3 à 6 l’entête est coupée.

p. 14 Lisanos  Lisanor

v. 244 didascalie Il sort mal coupée.

v. 285 au vers 496 les variantes sont identiques à celle de l’exemplaire 4 BL 3487.

Exemplaire de la Bibliothèque Nationale de France : RES-YF-2139, 1640.

Les pages de titre et d’acteurs, cahier [A] sont identiques à celles de l’exemplaire GD-468.

p. 14 : Lisanos reste Lisanos.

v. 285 à 406 : les corrections sont les mêmes que dans l’exemplaire 4 BL 3487.

p. 69 la correction est identique à celle de l’exemplaire GD 40706.

Exemplaire de la Bibliothèque Nationale de France : RES-P-YF-487(2), 1640.

Les pages de titre et d’acteurs, cahier [A] sont les mêmes que dans l’exemplaire GD-468.

v. 213 à 451 : les corrections sont les mêmes que dans l’exemplaire 4 BL 3487.

Exemplaire de la Bibliothèque Nationale de France : RES-YF-235, 1640. Identique à celui de GD 468. Sauf pour variantes de la page 69 qui sont corrigée comme dans l’exemplaire GD 40706.

Exemplaire de la Bibliothèque Nationale de France : RES-YF-295, 1640. Identique à l’exemplaire RES-P-YF-487(2).

Il existe un autre exemplaire de notre pièce datant de 1637 à la Médiathèque Jean Levy de Lille (code et fond 42 556) que nous n’avons pas consulté. Ainsi que deux exemplaires datant de 1640, l’un à la Bibliothèque municipale de Rouen (BM : 0.588), l’autre à la Bibliothèque du British Museum à Londres (BM : 85. a. 33.(4)) que nous n’avons pas consulté non plus.

Il est difficile d’établir une chronologie des différents exemplaires comme le révèle cette vue d’ensemble des différentes versions :

Exemplaires Cahier A B C D E F G H I K L
1637
RES-YF-554 X X X X X X X X X X X
4 BL 3487 Y Y Y Y X X X Y Y X X
RF 5496 Y (sauf v. 118=X) Y Y Y X X X Y X X X
GD 40 706 X X X X X X X X O X X
RRA8=40713 X mais Lisanos=Lisanor X X X X X X X X X X
10 918 (2) X mais Lisanos=Lisanor X X X X X X X X X X
1640
GD 468 Z X Y X X X X X X X X
RES-YF-2139 Z mais Lisanos X Y X X X X X O X X
RES-P-YF-487 (2) Z X Y X X X X X X X X
RES-YF-235 Z X Y X X X X X O X X
RES-YF-295 Z X Y X X X X X X X X

Légende :

X : notre exemplaire ou identique.

Y : version différente 1

O : version différente 2

Z : version différente 3

CELINE,
OU,
LES FRERES RIVAUX. §

Extraict du Privilege du Roy. §

Louis par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre, à nos amez et feaux Conseillers les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistre des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans ; et autres nos justiciers, et Officiers qu’il appartiendra, salut. Nostre bien amé Toussainct Quinet marchand Libraire, nous a fait remonstrer qu’il desiroit imprimer un livre, intitulé, Céline, ou les Freres Rivaux, ce qu’il ne peut faire sans avoir sur ce nos Lettres humblement requerant icelles : A ces causes, desirant favorablement traicter ledit exposant, Nous luy avons permis et permettons par ces presentes de faire imprimer, vendre et debiter lesdits livres en tous les lieux et terres de nostre obeyssance, par tels Imprimeurs, en telles marges et caracteres, et autant de fois qu’il voudra durant le temps et espace de neuf ans entiers et accomplis, à compter du jour qu’il sera achevé d’imprimer. Faisant deffences à tous Imprimeurs, Libraires et autres de quelques condition qu’ils soient d’imprimer, vendre ny distribuer ledit livre sans le consentement de l’exposant, ou de ceux qui auront droit de luy en vertu des presentes, ny mesme d’en prendre le titre ou les contrefaire en telles sortes et maniere que ce soit soubs couleur de fauce marge ou autre déguisement, sur peine aux contrevenans de trois mil livres d’amende, appliquable un tiers à nous, un tiers à l’Hostel-Dieu de Paris, et l’autre tiers à l’exposant ; de confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous les despens dommages et interests, ainsi qu’il est plus au long contenu à l’original du present Privilege. Donné à Paris le vingt-septiesme jour de Janvier, l’an de grace mil six cents trente sept. Et de nostre regne le vingt-septiesme. Par le Roy en son Conseil, Demonceaux. Et sellé du grand seau de cire jaune.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 13. Fevrier 1637.

Les exemplaires ont esté fournis.

ACTEURS14 §

  • LISANOR, Fils du Roy de Dannemarck.
  • CELINE, Fille du Duc de Moscovie amoureuse de Lisanor.
  • THERSANDRE,
  • LISIDAS, Fils du Duc de Moscovie.
  • AGANTE,
  • CALISTE, Filles du Roy de Dannemarck.
  • LE ROY DE DANNEMARCK.
  • ALCIRE, Gentilhomme chez le Roy de Dannemarck.
  • CHRISANTE, Ambassadeur du Duc de Moscovie.
  • CLARIN, Vieux Berger Nourricier de Lisanor.

ACTE PREMIER. §

SCENE PREMIERE. §

AGANTE, CELINE.

AGANTE dans son cabinet.

Un violent desir me presse* et m’importune, {p. 1-A}
Pour apprendre ta bonne ou mauvaise fortune*.
Tu portes, ce me semble, un habit emprunté,
Pour cacher à nos yeux beaucoup de majesté.
5 Je tire sans mentir des traits de ton visage, {p. 2}
D’une heureuse naissance un certain tesmoignage :
J’en voy dans ton maintien des signes apparens ;
Appren moy ton dessein, ton païs, tes parens.

CELINE.

Madame, le malheur m’en oste la puissance,
10 Je ne connois point ceux dont je tiens ma naissance :
Il m’en souvient bien peu, des voleurs inhumains
Me ravirent sur mer, jeune15 d’entre leurs mains.
Alsen16, est le pays, où je fus enlevée,
Où d’honnestes17 Bergers, m’ont depuis eslevée.

AGANTE.

15 Helas ! mais quel dessein te poussa dans ces lieux ?

CELINE.

Un vœu que j’avois fait au plus grand de nos Dieux.

AGANTE.

Celine, si tu veux contenter mon envie,
Ne songe qu’à regret à ta premiere vie ;
Le penible mestier que ce peuple t’apprit
20 Ne merita jamais d’occuper ton esprit,
Les Dieux à ce travail ne t’ont point destinée, {p. 3}
Suy l’inclination* d’une fille* bien née18,
Esleve ton espoir, tes pensers*, tes desirs,
Et pren d’oresnavant de plus nobles plaisirs.
25 Sans mentir les appas* dont tu me vois pourveuë,
Ne contentent-ils pas ton esprit et ta veuë ?
La Grace* ou la beauté des Dames de la Cour,
A-[t’]elle pas19 le don de causer de l’amour ?
Et quoy que tu sois fille*, en es-tu pas attainte20 ?
30 Vostre naïfveté21, vaut elle bien leur feinte ?
Prise ces raretez, admire ces pourtraits,
Dy moy, ta solitude a-t’elle tant d’attraits ?
Vos fleurs sont elles pas moins belles qu’en peinture ?
Et l’Art* ne plaist-il pas bien plus que la Nature ?
35 Nous trouvons à la Cour de quoy nous contenter,
Les plus charmans plaisirs nous peuvent arrester22,
Et nous doutons souvent parmy tant de merveilles*,
S’il nous faut employer nos yeux ou nos oreilles ;
Mille divers objets charment* en mesme temps,
40 Le nombre rend souvent nos desirs mal-contens,
Et pour les bien gouster il nous faut, ce nous semble,
Le mesme nombre d’yeux, et d’oreilles ensemble ;
Mais ne diras-tu pas que c’est trop nous loüer,
Et qu’un moindre discours t’auroit fait avoüer,
45 Que l’on passe à la Cour une si douce vie,
Qu’elle attire des Dieux et l’amour et l’envie ?

CELINE.

{p. 4}
Madame, si Celine en ce lieu ne vous plaist,
Elle fuira la cour toute heureuse qu’elle est.
Les plus charmans plaisirs luy seront des supplices,
50 Si vous n’y recevez ses tres-humbles services.
Mais si vous desirez me faire cét honneur*,
Vous pourrez d’un coup d’œil achever mon bon-heur.
Vostre contentement sera ma recompense.

AGANTE.

Obey moy tousjours avec cette esperance,
55 Et me suy maintenant.

CELINE tout bas.

Je la veux suivre exprés,
Afin d’entretenir Lisanor de plus prés .
Elles sortent.

SCENE DEUXIESME. §

THERSANDRE, ALCIRE, LISIDAS

THERSANDRE.

Quoy que Prince estranger, il faut que je soupire {p. 5}
Du mal-heur impreveu de ce puissant Empire.

ALCIRE.

Grands Princes, apprenez des destins conjurez23,
60 Que les plus puissans Roys sont les moins assurez*
Avoüez maintenant qu’il n’est que trop croyable
Que le lieu le plus haut est le plus effroyable.
L’Empire des Danois s’alloit borner des Cieux,
Mon Prince dessus luy ne voyoit que les Dieux ;
65 Apprenant le respect, on oublioit la guerre,
On ne le nommoit plus que le Roy de la terre,
Et je croy que les Dieux, craignans que son pouvoir
Ne chassast de nos cœurs* la crainte et le devoir,
Pour troubler son Estat ont troublé la Nature,
70 Faisans un monstre autheur* de sa triste avanture*.
Ce Tyran fait chez nous de furieux* efforts*,
Il gaigne des combats, il s’empare des forts ;
Et comme vous voyez son cœur* enflé de gloire*, {p. 6}
Veut que ses gens oysifs luy doivent la victoire ;
75 Il veut combattre seul.

LISIDAS.

Ce combat est l’objet*,
De la valeur* d’un Prince, et non pas d’un sujet ;
Nous avons depuis peu quitté nostre Province,
Pour monstrer nostre force en servant ce grand Prince,
Et luy mesme aujourd’huy nous ravit ce bon-heur.

ALCIRE.

80 Je sçay bien que le Roy cherit vostre valeur*,
Mais qu’il ne veut pas perdre une si belle vie,
Et tasche d’espargner le sang de Moscovie24.

THERSANDRE.

Brise là ce discours, Alcire, mais dy moy,
Quel est ce Lisanor tant estimé du Roy ?

ALCIRE.

85 C’est un jeune estranger, inconnu de naissance,
Qui fait de sa vertu* dépendre sa puissance,
Qui mesprise les biens, et qui cherit l’honneur*.

LISIDAS.

Cette vertu* n’est rien que beaucoup de bon-heur.
Cet estranger est grand, quoy qu’il vienne de naistre, {p. 7}
90 Mais quelle occasion l’a si bien fait connaistre ?

ALCIRE.

Il ne fut pas plustost arrivé dans le port,
Que passant la forest, par la faveur du sort,
Il vit contre mon Prince une Laye25 enragée,
Et sa Majesté seule au combat engagée ;
95 Je vins bien-tost apres, emmenant avec moy
Une jeune beaute que je fis voir au Roy ;
Mais luy me regardant l’ame d’ayse* ravie,
Vous voyez, me dit-il, à qui je dois la vie ;
Je contemplay ce Mars26 en habit de Berger,
100 Et le monstre abbatu m’assura* du danger*.
Mon Prince comparant ces deux rares merveilles*,
Pareilles en habits, en beauté sans pareilles ;
Alcire, me dit-il, je voy dedans leurs yeux,
Je ne sçay quoy de grand et de prodigieux :
105 Il ayma Lisanor d’une amitié puissante,
Et presenta la fille* à la Princesse Agante.

THERSANDRE.

Comment la nomme-t’on ?

ALCIRE.

Celine.

THERSANDRE.

Alcire, adieu ! {p. 8}
Nous te remercions, laisse-nous en ce lieu.

LISIDAS.

Et c’est ce Lisanor si digne de loüanges !
110 Voit-on dans les Romans des choses plus estranges* ?

THERSANDRE.

Ce puissant Fondateur de l’Empire Romain27
Fut conduit toutefois d’une pareille main.
La fortune* se plaist à ces metamorphoses,
D’une basse origine on voit de grandes choses.
115 Un heureux aveuglé souvent rencontre28 mieux,
Qu’un malheureux conduit avecque29 de bons yeux ;
Le hazard nous a mis dans le throsne où nous sommes,
La fortune* se rit de la raison des hommes,
L’un cherchant son bon-heur en destourne ses pas,
120 Et l’autre le rencontre en ne le cherchant pas.

LISIDAS.

Qu’il gaigne des combats sur la terre et sur l’onde*,
Et qu’il se rende enfin maistre de tout le monde.

THERSANDRE.

Je ne suis pas fasché qu’il soit dans cét estat,
S’il ne me privoit point de l’honneur* du combat,
125 Et des moyens de plaire à la Princesse Agante. {p. 9-B}

LISIDAS.

Moy de plaire à sa sœur.

THERSANDRE.

Mais perdons cette attente,
Et cherchons maintenant par des soins* curieux ,
Ce qui peut rendre un Prince agreable à leurs yeux.
Mon frere jettons nous aux rets30 qu’elles nous tendent,
130 Peu d’hommes dans le monde à bon droit y pretendent*,
On ne sçauroit trouver de partis plus égaux,
On ne voit point icy de troupes de Rivaux.
Tous les peuvent aymer, mais il faut qu’ils se taisent,
Et puis elles n’ont pas les Amans* qui leur plaisent.
135 Nous n’osons pas aymer toutes sortes d’objets*,
Et toujours nostre Hymen31 dépend de nos sujets.

LISIDAS.

Rendons nous donc, mon frere, et doux et necessaires,
Et dans leur entretien*, et parmy leurs affaires,
Et joignons s’il se peut pour les avoir un jour,
140 La faveur de ce peuple avecque leur amour.

SCENE TROISIESME. §

LISANOR. CELINE.

LISANOR.

Quoy peux-tu bien encor esperer du secours ? {p. 10}
Croy-tu que ma raison se rende à tes discours,
Et que passionné pour la gloire* des armes,
Je soumette ma force au pouvoir de tes larmes ?
145 J’ai repris ton amour avecque tant d’aigreur,
Et de tant de raisons combattu ton erreur.
Toy-mesme as deploré ton esperance vaine,
Et veu sans aucun fruit tes soupirs et ta peine ;
Apres tant de froideur, de refus, de mespris,
150 Pense-tu resister au dessein que j’ay pris ?
Dessein dont les effets tesmoignent la puissance,
Dessein qui m’a tiré du lieu de ma naissance.

CELINE.

Mon amour a produit de si rares effets,
Que ceux de ta valeur* me semblent imparfaits ;
155 J’ay quitté comme toy nos bois et nos campagnes,
J’ay perdu l’amitié de mes cheres compagnes.
J’ay mesprisé pour toy tant de biens apparens, {p. 11}
Et ceux qui me rendoient les devoirs de parens ;
Mais nous avons tous deux desdaigné ce partage :
160 Je te veux maintenant faire voir l’avantage,
Que ma fidelle* amour32 a dessus33 ta valeur*.
Dieux ! m’en puis-je vanter sans changer de couleur ?

LISANOR.

Si ta moindre action peut obliger* mon ame,
Je suis desja tout prest de ceder à ta flamme.

CELINE.

165 Ce qui seul est l’objet* des bonnes actions,
Qui seul nous fait forcer nos inclinations*,
Pour qui nous estouffons nostre amoureuse* plainte,
Et pour qui nostre esprit se forme plus de crainte.
Ce qui nous conduit mieux que l’exemple et les Loix,
170 Qui passe* la grandeur et le pouvoir des Roys,
Dont le penser* plus fort que l’horreur du supplice,
Met une ame en repos et la sauve du vice,
C’est ce que j’ay quitté pour te suivre en ces lieux.
C’est l’honneur*.

LISANOR.

Ce mespris est un crime* odieux,
175 Differente d’humeur* lors que tu me veux plaire,
Au lieu de mon amour tu gagnes ma colère,
L’honneur* sur ton esprit a bien peu de pouvoir, {p. 12}
Pour l’avoir je te fuy, tu le fuis pour m’avoir,
Ce que j’ayme est icy le sujet de ta fuitte.

CELINE.

180 Que dis-tu de l’objet* de ma longue poursuitte ?
Tu me dois confesser que tu l’aymes aussy ;
Car c’est toy seulement que je recherche icy ;
Au moins en cet endroit tu cheris ce que j’ayme.

LISANOR.

Certes si je pouvois, je me fuirois moy-mesme.

CELINE.

185 Quoy n’estime-tu pas un esprit genereux* ?

LISANOR.

Je blasme justement un esprit amoureux*.

CELINE.

Au moins si mon amour merite cet outrage,
Tu ne te deffends pas d’honnorer mon courage*.

LISANOR.

Ton courage* t’a fait mespriser ton honneur*.

CELINE.

190 Enfin si je ne puis luy devoir mon bon-heur,
Si ta temerité ma constance mesprise, {p. 13}
Que la peur du trespas rompe ton entreprise.
Maintenant tes discours sont faux ou superflus ;
Nostre plus grand malheur c’est de ne vivre plus.

LISANOR.

195 Quand apres le tombeau la gloire* nous doit suivre,
C’est un plus grand bon-heur de mourir que de vivre ;
Ce trespas qui nous vient d’un sujet glorieux*,
Nous doit rendre immortels aussi bien que les Dieux.
Ces honneurs* eternels où mon espoir se fonde,
200 Estoient l’unique prix des conquerans du monde,
Qui mesprisans leurs biens, cherchoient dans le trespas
Un bon-heur qu’en vivant ils ne possedoient pas.

CELINE.

Tu fais Ambition, des biens imaginaires,
Tu mets dessous34 les pieds les grandeurs ordinaires ;
205 Et laissant ce qu’on voit sur la terre de beau,
Tu cherches des plaisirs jusques dans le tombeau.
Tu nourris, Lisanor, une fausse esperance,
Tu cherches un bon-heur de bien peu d’apparence ;
Fuy, fuy, si tu me crois ces folles visions,
210 Les biens des trespassez sont des illusions,
Ne penses pas forcer les Loix de la Nature,
Et vivre encor heureux apres ta sepulture.
Cette gloire* immortelle, et ces champs eternels, {p. 14}
C’est dont on va flattant* les pauvres criminels.
215 Ce qui nous fait trouver la mort moins adversaire,
Et qui fait agréer un mal-heur necessaire.
Quand la mort approchant nous force à soupirer,
Et que l’on nous voit craindre, on nous fait esperer,
Contens de nous tromper, nous croyons des mensonges,
220 Et nous voulons changer nos biens avec des songes*.
N’esperes pas aussi ces honneurs* immortels,
Que l’on rend tous les jours sur ces riches autels.
Qu’au milieu de la ville on t’esleve une image,
Qu’en ce lieu tous les jours on aille rendre hommage,
225 Et qu’un Roy si puissant, te fasse à l’avenir
Revivre apres ta mort dedans son souvenir.
Mais quand cela seroit, comme avant ta naissance,
Tes sens ensevelis n’auront point de puissance.
Tes yeux ne verront pas ces marbres eslevez,
230 Et dessus un tombeau de vains tiltres gravez.
Tu n’auras pas le bien d’ouïr la voix commune,
Qui doit un jour loüer et plaindre ta fortune*,
Et jamais ton esprit ne sera satisfait,
De l’exploict genereux* que ton bras aura fait.
235 Helas ! que ton courage* abbaisse ta prudence* !

LISANOR.

Mon trespas seulement sera ma recompense.

CELINE.

{p. 15}
A ces mots, mon discours est en confusion,
Tu n’as pour me punir que trop d’occasion,
Tu ne peux en mourant m’empescher de te suivre,
240 Mais tu peux si tu veux, et me punir et vivre,
Tu vivras pour haïr et pour te faire aymer,
Et tu me pourras voir, et vivre et consommer35.

LISANOR.

Adieu, car voicy l’heure au combat assignée36,
Un meilleur entretien* doit finir la journée.
Il sort.

CELINE.

245 Puissant Dieu, juste autheur* de mon affection*37,
Empesche les effets de son ambition.

Fin du premier Acte.

ACTE II §

SCENE PREMIERE. §

THERSANDRE. LISIDAS.

THERSANDRE seul.

Celine sur Agante emporte la victoire, {p. 16}
Aupres de tant d’attraits le Sceptre perd sa gloire*,
Sa beaute me plaist mieux que la grandeur des Rois,
250 Et je prise bien moins leurs presens que ses Loix.
Amour seul ennemy de ma bonne fortune*,
Pourquoy m’as-tu rendu la Couronne importune,
D’où me vient ce refus de tant d’honneurs* offers,
Et qu’un Sceptre en mes mains pese plus que mes fers* ?
255 Celine me ravit, ses attraits incroyables
Rendent mes biens fascheux*, et mes maux agreables,
Et font sur mon esprit un effort* si puissant,
Qu’il semble que mon cœur* s’esleve en s’abbaissant.
Malgré tous les effets de son humeur* farouche, {p. 17-C}
260 J’adore* ses beaux yeux, j’idolatre sa bouche,
Et tous ces vains honneurs* rendus à sa beauté,
Luy changent sa couleur et non sa cruauté ;
Je l’appelle mon cœur*, et mon tout et ma Reine,
En blasmant sa rigueur*, je luy conte ma peine.
265 Mais l’inhumaine38 feint que ma soumission
Vient plustost du mespris que de l’affection* ;
Si je dis le pouvoir que ma grandeur me donne,
Si je conte les biens qui suivent ma couronne,
En m’estimant plus grand, elle me tient suspect,
270 Et les yeux abbaissez tesmoigne du respect.
Amour, aupres de toy les Rois n’ont rien d’auguste,
Nous sommes impuissans quand tu veux estre injuste,
Tu nous fais preferer des tenebres au jour,
Une houlette39 au Sceptre, et des bois à la Cour ?
275 Quoy tu tires encor tes traits* à l’avanture*,
Comme au Siecle où chacun cedoit à la Nature,
Où pour se gouverner* on n’avoit que ses Loix,
Où les hommes estoient leurs Juges et leurs Rois ;
On n’avoit point alors d’inutiles pensees,
280 Les amitiez n’estoient ny feintes, ny forcées.
Personne en ce temps-là ne te vouloit de mal,
Ton pouvoir estoit juste, où tout estoit égal ;
Mais puisque la fortune* a borné les Provinces,
Qu’elle a voulu créer des sujects et des Princes,
285 Qu’elle nous a rendus aux autres estrangers*, {p. 18}
Et separe les Roys d’avecque les bergers,
Pourquoy veux-tu mesler la nuit à la lumiere,
Et remettre le monde en sa forme premiere ?
Mutin40 tu ne veux-pas abolissant ta loy,
290 Ceder à la Fortune* aveugle comme toy ;
Mais comme ton pouvoir precede sa naissance,
Tu veux que sa grandeur revere ta puissance,
[Lisidas paroist]41
Je voy venir icy mon frere tout pensif
Son visage fait voir son tourment* excessif ;
295 Que ma douleur au prix42 devroit estre legere,
Il ayme une Princesse et j’ayme une bergere.
Thersandre ces souspirs ne sont plus de saison,
Qui les veut excuser, manque un peu de raison.
Je ne veux-pas du tout desaprouver ces larmes,
300 Qu’un bel œil dans l’abord43 attire par ses charmes*.
Je sçay que la raison ne peut rien sur ces pleurs,
Mesme44 qu’elle permet nos premieres douleurs ;
Qu’à ce commencement le respect et la crainte,
Obligent* à bon droict les amans* à la plainte.
305 Mais quand on est aymé, les pleurs sont superflus,
Lors que nous possedons nous ne souspirons plus.

LISIDAS.

Vous supposez, mon frere, une chose impossible,
Ah si cette beaute n’estoit pas insensible !
Si j’estois seulement flatté* d’un peu d’espoir, {p. 19}
310 Que mes pleurs quelque jour la peussent esmouvoir*,
Que vous verriez bien-tost mes actions changées,
Et dessous le pouvoir de mon ame rangées ;
Mais sa rigueur* à voir naist45 de mon amitié,
Et ma douleur me rend indigne de pitié ;
315 Elle hait mes discours, se rit de mon silence,
Et ne donne à mes vœux que le nom d’insolence*,
Enfin ce mesme amour qui fait aymer me nuit.

THERSANDRE.

Que me dittes vous là, quoy Caliste vous fuit ?

LISIDAS.

Non c’est moy qui la fuis.

THERSANDRE.

D’où naist donc vostre plainte.

LISIDAS.

320 Qu’à descouvrir* son mal on souffre de contrainte* !
Voicy le seul sujet du mal-heur qui me suit,
Je la fuis pour aymer une autre qui me fuit.

THERSANDRE.

Vous mesprisez, mon frere, une grande Princesse.

LISIDAS.

Devant un si grand Dieu, cette grandeur s’abbaisse,
325 L’amour ne connoist point les regles du devoir. {p. 20}

THERSANDRE tout bas.

L’amour d’une Bergere a sur moy ce pouvoir.

LISIDAS.

Enfin ne croyez pas ma bouche mensongere,
Quand elle vous dira que j’ayme une Bergere.

THERSANDRE.

O Dieux, qu’ay-je entendu ! Mais quel est cét objet*
330 Qui peut d’un si grand Prince, en faire son sujet ?

LISIDAS.

Celle qu’on vous monstroit aujourd’huy dans le temple ;
Celine, confessez qu’elle n’a point d’exemple,
Et que cette beauté qui mesprise le fard,
Fait voir que la Nature est au dessus de l’Art*.

THERSANDRE tout bas.

335 Faisons-luy mespriser ces attraits veritables.
Mon frere, sommes-nous dans le siecle des fables*,
Où tous les Dieux jaloux du bon-heur des humains,
Prenoient pour estre aymez la houlette en leurs mains,
Et parez seulement de graces* estrangeres*,
340 Venoient parmy les bois adorer* des Bergeres ?
Si vous estes jamais de ces pauvres amans*, {p. 21}
Vous ferez augmenter le nombre des Romans.

LISIDAS.

Pourveu que sa beauté ne passe point pour fable*,
Sans doute on jugera mon amour veritable.

THERSANDRE.

345 Je ne puis approuver ses traits*, ny vos liens,
Et je trouve vos yeux plus mauvais que les siens.
Ceste vaine beauté dont vostre ame est saisie,
N’est rien qu’un pur effet de vostre fantaisie46,
Et ces yeux impuissans qui vous donnent le jour,
350 Tirent tous leurs attraits de vostre seul amour.
Ainsi les amoureux* honnorent la Nature,
Des beautez que leur sens produit à l’avanture*.
Voulez-vous voir en elle un triste changement ?
Faites que l’amour cede à vostre jugement,
355 Et vos yeux desgagez* de cette erreur premiere,
Verront ce beau Soleil privé de sa lumiere.
La mesme erreur se voit en ces cœurs* enflammez,
De certains corps mouvans et non pas animez.
Leur beauté fait jetter des souspirs et des larmes ;
360 Mais on la voit bien-tost finir avec les charmes*,
Dont les Demons trompoient nos esprits et nos yeux,
Et comme ils sembloient beaux, ils nous sont odieux.

LISIDAS.

{p. 22}
Ah que ces vains discours font souffrir mes oreilles !
Que mon esprit ayt fait ces divines merveilles*.
365 Et que pour augmenter luy mesme sa douleur
Il donne à ces beaux yeux les traits* et la chaleur ?
Il ne pourroit avoir une si belle image,
Si mes yeux autrefois* n’avoient veu son visage,
Reservons seulement cette puissance aux Dieux,
370 Icy bas nostre esprit ne voit que par nos yeux,
Ce sens qui fait chez nous tant de metamorphoses,
Doit recevoir d’ailleurs les images des choses,
Et ne peut composer ces visages divers,
Que des traicts differens qu’on voit en l’univers ;
375 Il ne fait qu’un pourtraict de toutes les idées,
Des charmantes beautez que l’œil a regardées.
Comme un Peintre qui tire47 ou des eaux, ou des fleurs
Ne fait qu’une couleur de diverses couleurs.
Mais pour representer ses graces* nompareilles48,
380 Tout le monde n’a pas d’assez rares merveilles*.
Les Dieux devroient changer les roses et les lys,
Et les plus beaux objets* devroient estre embellis.

THERSANDRE.

De toutes ces raisons, mon esprit se deffie,
Mais donnons49 quelque chose à la Philosophie.
385 J’ay peu de passion* pour les graces* du corps : {p. 23}
Comme on n’a point d’amour pour la beauté des morts,
Je ne suis point charmé regardant une souche,
De la proportion des mains ny de la bouche,
Je voudrois qu’une fille, eust un esprit heureux ;
390 C’est la perfection qui me rend amoureux*.
Comme elle est par l’esprit eternellement belle,
Je tasche à luy porter une amour eternelle.
Jamais d’autre beauté mon ame ne surprit,
Mon esprit seulement est charmé* par l’esprit,
395 Voyant qu’elle n’a rien de beau que le visage,
Je l’ayme de l’amour dont j’ayme son image.
Je ne sçaurois jamais l’appeler mon vainqueur,
Elle retient mes sens, mais je retiens mon cœur*.

LISIDAS.

Aussi bien que son corps son esprit est aymable,
400 Je n’y reconnois rien qui ne soit admirable,
Tous deux sont accomplis, leur pouvoir est égal,
Si vous aymez l’esprit vous estes mon rival.

THERSANDRE tout bas.

Il n’est rien de plus vray que cette conjecture,
Dissimulons* pourtant. Je sçay que la nature,
405 De son seul mouvement accorde le pouvoir,
A nos yeux de charmer* aussi bien que de voir.
Que sans se faire ayder des forces de l’usage, {p. 24}
Elle fait aysément les beaux traits d’un visage,
Et sans tirer de l’Art* quelque ornement nouveau,
410 Elle compose un corps tout parfait et tout beau.
Mais elle ne peut faire un esprit sans estude,
Il ne se polit point dans une solitude,
Il faut pour l’achever un meilleur entretien*,
Elle auroit plus de peine à nous donner ce bien :
415 Si nous ne frequentions que des fleurs et des arbres ;
Qu’à faire discourir les rochers et les marbres :
L’Art* mesme fait du corps le maintien gracieux,
La majesté du front, et la douceur des yeux ;
Ce corps est comme l’or qu’on tire d’une mine,
420 La Nature l’a fait, mais l’estude l’affine ;
Et l’esprit de Celine a causé vostre amour ;
Cherissez, cherissez quelque objet* à la Cour.

LISIDAS.

En ce lieu les esprits sont trop pleins d’artifices*,
Leurs plus grandes vertu* sont pour moy de grands vices,
425 Je ne voy rien que feinte en tous leurs complimens,
Et le crime* tousjours succede à leur sermens.
Celine en sa froideur me fait voir sa franchise,
Je croy qu’en me fuyant elle me favorise,
J’estime ses desdains, je chery ma langueur,
430 Et trouve des appas* mesme dans sa rigueur* ;
Je voy dans ses mespris, sa bonté naturelle, {p. 25-D}
Et l’ayme également amoureuse* et cruelle*.

THERSANDRE.

Puisque de ses mespris vous estes si content,
Allez ; vous meritez d’estre appellé constant.
435 Et pour vous maintenir dans vostre patience ;
Je dis que j’ay parlé contre ma conscience ;
Celine a tous les yeux, et les cœurs* de la Cour,
C’est le plus bel objet* qui respire le jour ;
Les traits de son esprit, et ceux de son visage
440 Ont sur tous les mortels un pareil avantage,
Je voy dans sa froideur assez de quoy charmer*,
Sa hayne a le pouvoir de me la faire aymer ;
Enfin nous la devons admirer et nous taire.
Avez vous maintenant dequoy vous satisfaire ?
445 Ay-je assez là dessus contenté vos esprits ?

LISIDAS.

Gardez bien qu’en raillant vous n’en soyez espris,
Et qu’ayant dans le cœur* sa belle image emprainte,
Enfin la verité ne succede à la feinte.

THERSANDRE.

Je veux l’entretenir et paraistre discret*,
450 Et toujours mon rival me dira son secret.

SCENE DEUXIESME. §

AGANTE, CALISTE.

AGANTE.

{p. 26}
Helas nostre grandeur est bien mal assurée*,
Et nos plus grands plaisirs de bien peu de durée !
Bons Dieux ! que dans la Cour on esprouve50 d’ennuis*,
Et que les plus heureux ont de mauvaises nuits !
455 Ah ! que j’ay bien preveu cette inutile plainte !
Que mes premiers tourmens* me donnerent de crainte !
Et que je connus bien ce triste changement,
Aussi tost que j’eus vû Lisanor seulement !
Je sentis aussi-tost je ne sçay quelle flamme,
460 Qui presque sans effort* se glissa dans mon ame,
Et ces petits souspirs sans pleurs et sans douleur,
Furent les messagers de mon prochain mal-heur.
Mes yeux de tous costez suivoient son beau visage ;
Et ma voix ne pouvant recouvrer son usage,
465 Helas ! combien de fois ay-je dit apart-moy51
Que ne suis-je Bergere, ou bien que n’és-tu Roy ?
Ah ! respects importuns qui causez mon silence,
Et qui faites passer un mot pour insolence* ;
Pourquoy sans luy parler verray-je ses appas* ?
470 Je luy parlerois bien, si je ne l’aymois pas ;
Pourquoy puissant amour, me rens-tu si craintive ? {p. 27}
Ne retiens pas ma voix et mon ame captive,
Peut-estre qu’en parlant je le pourray charmer* ;
Tu ne veux pas qu’il ayme, et tu me fais aymer,
475 Tu mets devant mes yeux et la honte et le blasme,
De crainte que ma voix ne desgage* mon ame ;
Tu sçais qu’on souffre plus en souffrant lentement,
Et qu’esloignant les feux* on accroist le tourment*.
Mais je nomme cela de foibles resveries52,
480 Voyant ce qu’ont produit mes dernieres furies53.
J’avois au premier coup* de libres sentimens,
Et mes feux* sans mentir n’estoient pas des tourmens*.
Jamais en le voyant je ne versois de larmes,
Je trouvois dans ses yeux du remede et des charmes*.
485 Je n’y cherchois encor que de petits plaisirs,
Eux-mesmes ils causoient et bornoient mes desirs,
Que je souffre aujourd’huy de perte en sa victoire !
Qu’il augmente mes maux, en augmentant sa gloire* !
Ah ! que dans ce combat il m’a blessé le cœur* !
490 Que je dois justement l’appeller mon vainqueur !
Et qu’il faut à bon droit que sa vertu* se vante,
En tuant le tiran, de triompher d’Agante !
Le moyen qu’à present j’approuve son dessein,
Puisque du mesme fer* il m’a percé le sein ?
495 Mon chagrin suit icy l’allegresse commune,
J’ayme nos maux passez, et je hay sa fortune*,
Nostre ennemy donnoit de la crainte à la Cour, {p. 28}
Mais j’ayme encore mieux la crainte que l’amour :
Et puis ne dois-je pas donner un moindre blasme
500 Au tiran de mon bien qu’au tiran de mon ame ?
Mais qui me vient chercher en des lieux si secrets ;
Celuy m’oste beaucoup, qui m’oste mes regrets54.
C’est ma sœur qui s’approche.

CALISTE tout bas.

Il faut estre discrette*.
Quoy ma sœur vostre joye est elle si secrette ?

AGANTE.

505 Apres que tant d’objets* ont contenté mes sens,
Je donne à mon esprit des plaisirs innocens* :
J’ay veû de mille attraits toute la Cour pourveüe
Et tous également ont arresté ma veuë.

CALISTE.

Si vous eussiez pû voir ces objets* de mes yeux,
510 Tous leurs attraits ma sœur vous seroient odieux.

AGANTE.

Mais qui vous a donc plû ?

CALISTE.

Le plus digne de plaire.
N’achevons point le reste, il est temps de se taire. {p. 29}

AGANTE.

Dites donc ?

CALISTE, tout bas.

Mais pourquoy ne luy dirois-je pas ?
C’est Lisanor.

AGANTE, tout bas.

O Dieux ! il a quelques appas*.

CALISTE.

515 Qui me le font aymer.

AGANTE.

Mais comme le Roy l’ayme,
Le bien commun m’oblige* à le cherir de mesme.
Pour rompre tout d’un coup* ces discours superflus,
Vous aymez sa valeur* :

CALISTE.

Mais j’ayme encore plus.

AGANTE.

Ah ! n’entretenez point ces amours indiscrettes55,
520 Regardez ce qu’il est, voyez ce que vous estes.

CALISTE.

Sa bassesse* ne peut desgager* ma raison,
Ses vertus* ont trop bien estably56 ma prison.

AGANTE.

{p. 30}
Ces vertus* qu’à vos yeux la passion* fait naistre,
Montrent bien qu’en aymant on ne sçauroit connaistre,
525 Vostre raison captive ignore les defaux,
Ma sœur vostre pensée ou vos discours sont faux.

CALISTE.

Ils sont faux, si je perds une si belle envie.

AGANTE.

Je veux que sans l’amour on ayt perdu la vie,
Qu’aux amans* chaque jour des plaisirs soient offers,
530 Et que la liberté soit pire que les fers* ;
Mais il faut que l’aymé soit égal à l’amante*,
Afin que cette amour s’entretienne et s’augmente.
Songez à vous ma sœur, et voyez ce qu’il est.

CALISTE.

L’aymé nous est égal aussi-tost qu’il nous plaist,
535 L’amour d’un plus puissant me seroit importune,
Je ne l’aymerois pas, j’aymerois sa fortune*.
Et quels tourmens* apres nous seroient preparez,
Ayant nos biens unis, et nos cœurs* separez ?
Je ferois tous les jours des vœux pour son absence,
540 Je vivrois avec luy sans paix et sans licence57,
Il n’auroit à mes yeux que son sceptre de beau, {p. 31}
Et je fuirois plustost son lit que mon tombeau ;
Mais, Dieux ! de quels plaisirs ne voit on point comblées,
Deux ames que l’Amour a luy mesme assemblées ?
545 Quel sceptre est comparable au bien de deux amans* ;
Son poids est importun, leurs plaisirs sont charmans.

AGANTE.

Ah ! si c’estoit un Roy !

CALISTE.

Mon cœur* luy sert de throsne,
Et ses lauriers58 acquis luy servent de couronne.

AGANTE.

Que vous estes subtile à tromper la raison !

CALISTE.

550 Mais que vous estes foible à rompre ma prison !

AGANTE.

Je blasme vostre amour d’autant que je vous ayme.

CALISTE.

Si vous m’aymez, ma sœur, vous l’aymerez de mesme.

AGANTE.

Je perdray mes raisons à vous persuader.

CALISTE.

{p. 32}
Où l’amour est aussi, la raison doit ceder.
Elle sort.

AGANTE.

555 Que j’ay fait de discours contre ma conscience :
Qu’ils sont bien dementis par mon experience !
Je blasme en mesme temps et cheris ses appas*,
Et donne des raisons dont je ne me sers pas.
Pardonne, Lisanor, et croy pour ma deffence,
560 Qu’afin de t’aymer seule, aujourd’huy je t’offence.
Je consens que tu sois agreable à mes yeux,
Et que devant ma sœur tu sembles odieux.
Voulant parler d’amour, je veux qu’elle s’en taise,
Et si ton œil me plaist, je veux qu’il luy desplaise ;
565 Je m’en vais à ma sœur presenter du secours,
Pour assurer* mon bien et trahir ses amours.

Fin du 2ème. Acte.

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

CELINE, seule.

{p. 33-E}
Dieux que par une estrange* et funeste* avanture*,
Nous voyons pervertir l’ordre de la Nature !
Qu’une horrible fureur* tyrannise nos sens !
570 Et qu’on doit regretter les siecles innocens* !
On estoit autrefois* exempt de cette flamme,
On tiroit ses plaisirs du repos de son ame :
On ne connoissoit point la hayne et le mespris,
Mais l’amour mutuel enflammoit les esprits ;
575 Les pleurs et les soupirs n’estoient point en usage,
Quand on avoit depeint l’amour sur son visage,
L’aymé tout à l’instant se sentoit enflammer,
Et pour se faire aymer, il ne falloit qu’aymer.
Qu’aujourd’huy ce demon tient un cruel* Empire !
580 Et qu’inutillement tous les jours je souspire !
Que j’ay fait de desseins, que j’ay versé de pleurs ! {p. 34}
Helas ! combien de fois ay-je dit mes douleurs,
Dans la plus reculée et triste solitude,
Sans trouver de remede à mon inquietude* ?
585 Ah ! je voy bien qu’en vain je la viens implorer ;
Ce silence profond m’invite à souspirer,
Il semble que ces bois se plaisent à m’entendre,
Ces branches à les voir ont bien peur de s’estendre,
Le vent en s’approchant tasche de s’alentir59,
590 De peur que son doux bruit vienne me divertir,
Et l’eau qui va baignant cette aymable verdure,
Evite les cailloux de crainte du murmure,
Toy-mesme Lisanor que je viens rechercher,
Je ne t’esprouve60 pas moins dur que ce rocher .
595 Le voicy, je suis d’ayse*, et de crainte ravie,
Si sa voix fait mourir, ses yeux rendent la vie.
Lisanor paraist.

SCENE DEUXIESME. §

LISANOR, CELINE.

LISANOR.

Mon songe* du matin n’a pas esté trompeur,
Je voy cét ennemy qui m’a tant fait de peur,
Si mes justes raisons n’arrestent sa poursuitte,
600 Il faut d’oresnavant le vaincre par ma fuitte.

CELINE.

{p. 35}
Dieux comme il se retire ! attends encor un peu,
Je n’ay plus à pousser qu’un petit trait de feu.

LISANOR.

Helas ! j’ay tant blasmé vostre perseverance,
Ne me poursuivez plus, perdez vostre esperance.

CELINE.

605 Des presages certains me forcent d’esperer,
Songez qu’aucun mal-heur n’a pû nous separer,
La Mer en nous portant ne fut jamais esmeuë*,
Jamais je ne perdis vostre vaisseau de veuë ;
Il sembloit que Neptune61 applanissoit les eaux,
610 Et qu’un Pilote seul gouvernoit* deux vaisseaux,
Les rames aux Zephirs62 cederent leur usage,
Et ce triste element fit tousjours bon visage,
Vostre navire fut devant le nostre à bord,
Et dans cette forest qui va jusques au port,
615 M’esgarant je cherchois le chemin de la ville,
Et dans le mesme lieu je trouvay mon azile ;
Là le Roy nous connut, et dés le mesme jour,
Sa liberalité63 nous retint à la Cour.
Si l’onde*, l’air, le vent, si le Roy nous assemble,
620 Ne souffrirez* vous pas que nous soyons ensemble ?

LISANOR.

{p. 36}
On prend de la façon64 plaisir à s’abuser :
Un songe* quoy que faux, vous peut favoriser,
Et telle qui se croit de mille appas* pourveuë,
Pense en captiver cent qui ne l’ont jamais veuë,
625 Enfin vous pouvez bien vous abuser aussi,
Si je m’amuse encor à discourir icy.

CELINE.

Ah ! mes discours sont faux, et mes plaintes sont vaines,
Si j’appelle ses yeux les autheurs* de mes peines,
Comme pour me guerir, il cesse de me voir,
630 Et sa fuitte aussi-tost m’en oste le pouvoir.

SCENE TROISIESME. §

LISIDAS, CELINE, THERSANDRE.

LISIDAS.

Je vous y prends resveuse : Ah ce respect me tuë !
Et quel morne chagrin te cause icy ma veuë ?
Quite ces vains honneurs*, neglige tous ces soins*,
Tu me plairas bien plus en me respectant moins ;
635 Traicte de la façon ces glorieux* courages*,
Et croy que tes respects me sont autant d’outrages.
Montre pour m’obliger* un visage plus doux. {p. 37}

CELINE.

Je sçay ce que je dois aux Princes comme vous.

LISIDAS.

Tu les dois fuir, Celine ? Ah ! grandeur importune ?
640 En quoy different donc l’une et l’autre fortune*,
Si l’on doit fuir aussi ceux qui sont bien-heureux ?
Traitte moy, traitte moy comme un pauvre amoureux*.
Vois moy par où je puis te paraistre agreable,
Et non pas par l’endroit qui me rend effroyable :
645 Oste-moy si tu veux les rares qualitez,
Qui peuvent t’obliger* à ces civilitez,
Change dans ton esprit l’image de ce Prince,
Voy le sans majesté, sans sceptre, sans province,
Efface dessous luy les Royaumes unis,
650 Les tyrans abbatus, les rebelles punis ;
Que si tu ne peux pas le voir sans cette marque,
Considere le donc, comme un foible Monarque,
Laschement abbatu sous les pieds d’un enfant ;
Et qu’une chaisne attache à son char triomphant,
655 Voy-le dans ton esprit, despoüillé de ses armes,
Le visage abbatu, les yeux moüillez de larmes,
Pasle, foible, tremblant, et proche du trespas.

CELINE.

Sans mentir ce pourtrait ne ressembleroit pas,
Et puis j’ay tousjours eu l’impression bien forte, {p. 38}
660 Je ne pourrois jamais me tromper de la sorte ;
Vrayement si je croyois l’excez de vostre amour,
Vous auriez dequoy faire un bon conte à la Cour.

LISIDAS.

Tu ne le sçais que trop, injurieuse, ingratte,
Pour croire maintenant que mon discours te flatte* !
665 Mais tu feins de douter de cette verité
Pour te rendre excusable en ta severité ;
Pour me faire trouver ta rigueur* legitime,
Enfin pour m’empescher de t’accuser d’un crime* ;
Mais ton humilité se montre vainement,
670 Je sçay que mes soupirs t’ont parlé clairement,
Thersandre paraist.
Et que la passion* trop vivement me touche,
Pour ne paraistre pas en mes yeux, en ma bouche.

THERSANDRE tout bas.

Il la faut delivrer d’une importunité.

CELINE, appercevant Thersandre.

Excusez s’il vous plaist mon incivilité.
Elle sort.

LISIDAS.

675 Mon frere, l’on diroit qu’une jalouse envie
Vous porte à traverser le repos de ma vie :
Quel plaisir prenez vous à me chercher icy ? {p. 39}

THERSANDRE.

Pour moy je suis fasché que l’on vous traite ainsi.
Vous devriez avoir un peu de retenüe ;
680 Quel plaisir avez vous d’aymer une inconnüe
Qui vous traite en esclave, et commande en vainqueur ?
Quoy vous oubliez vous, n’avez vous plus de cœur* ?
Et ne sçavez vous pas maintenant qui vous estes ?

LISIDAS.

O Dieux si vous sçaviez le tort que vous me faittes !
685 Elle ne m’ayme pas ! Laissez-moy donc jouïr
Du bien de luy parler, de la voir, de l’ouïr.
Il sort.

THERSANDRE.

Il est vray Lisidas que ma poursuitte est vaine,
Je perds en te suivant et mon temps et ma peine,
Ton amour quoy que juste à ton frere desplaist,
690 J’estime ton dessein tout nuisible qu’il m’est ;
Encore as-tu le bien de luy parler sans craindre,
Et moy je suis contraint de me taire et de feindre,
Je n’ose descouvrir* ce que je t’ay celé65,
Et je te vange ainsi de ce dissimulé* ;
695 Essayons d’approcher de cette ame de roche ;
Je le destourneray si je voy qu’il s’approche.
{p. 40}

SCENE QUATRIESME. §

CLARIN, seul.

Quand le Ciel a conclu d’exercer sa fureur*,
Il a bien tost ravy l’espoir d’un laboureur ;
Ses biens où tous les ans sa famille se fonde,
700 Sont des thresors ouverts aux yeux de tout le monde ;
Il les avoit hier, il les perd aujourd’huy,
Comme ils viennent du temps, ils changent comme luy,
Qui les a sur les champs n’en a que l’esperance,
Ils sont en cét endroit des biens en apparence,
705 Le chaud gaste* les bleds, un petit vent leur nuit,
Pour perdre une moisson, il ne faut qu’une nuit :
Tel revenant des champs sur le clair de la Lune,
Est remply de l’espoir de sa bonne fortune* ;
Qui sur ses bons pensers* ayant fait son sommeil,
710 Ouvrant un peu les yeux ne voit point de Soleil,
Sautant nud de son lit, dans un espais nüage,
Il remarque en tremblant les signes de l’orage,
Et s’en allant aux champs, voit ses bleds renversez,
Des flots impetueux que le Ciel a versez ;
715 Confus, il croit que l’air est troublé par des charmes*,
Il moüille de nouveau ses guerets66 de ses larmes,
A cause qu’il les voit submergez par les eaux, {p. 41-F}
Et ses espics moüillez autant que ses roseaux.
Voilà des changemens que le Ciel m’a fait naistre,
720 Depuis que mon bon astre a cessé de paraistre ;
Lisanor, que chacun nommoit avec raison,
L’espoir et le bon-heur, de ma pauvre maison.
Depuis que je l’eus veu bien-loin des yeux du monde
Dans un riche berceau, tenant le bord de l’onde*
725 Que je l’eûs transporté chez moy secrettement,
Tous mes jours sont coulez à mon contentement ;
Mes voisins estonnez* de voir couvrir la plaine,
En moins de quinze mois de mes bestes à laine
Crûrent asseurément, et le croyent encor
730 Que mon sort m’avoit fait descouvrir un thresor.
J’acheptois aysément les maisons et les terres,
De ceux qui se sentoient du mal-heur de nos guerres,
Et le plus sec terroir dés le commencement
Au lieu de ses chardons me donnoit du froment.
735 Lors que je cultivois mes champs à l’avanture*
Sans chercher avec soin* les secrets de Nature,
Ils passoient* leurs voisins de la meilleure part ;
Les autres me suivans se mocquoient de leur art* :
Le decours67 n’estoit plus l’autheur* de leurs desastres,
740 Ils ne consultoient plus ny le temps, ny les astres,
Leur travail ne suivoit ny coustume ny loy,
Mais labourans leurs champs en mesme temps que moy,
Ils deffioient sans peur le Ciel et ses injures, {p. 42}
Et ne redoutoient plus ni chaleurs ni froidures :
745 Depuis qu’il est sorty de ma triste maison,
Je n’ay pas veû les fruits d’une bonne saison.
Il semble que le Ciel ne s’est pleû qu’à me nuire,
Mon troupeau s’est gasté*, mes champs n’ont pû produire,
La gresle a fait tomber mes fruits et mes raisins :
750 Le Soleil espargnant les champs de mes voisins,
A ramassé ses feux, pour en brusler mes terres,
Et deux jours de chaleur m’ont plus nui que les guerres.
O Dieux ! injustes Dieux ! ô mal-heureux destin !
Je n’ay plus que l’espoir d’un bon-heur incertain ;
755 C’est de mon Lisanor, l’appuy de ma vieillesse
Que je chercheray tant que68 la force me laisse :
Je ne me plaindray plus de mes malheurs passez,
Ils seront pour jamais de mon ame effacez ;
Pourveu qu’ayant couru quelque temps par le monde
760 Je rencontre celuy que je trouvay sur l’onde*.

Fin du 3 ème. Acte.

ACTE IV. §

SCENE PREMIERE. §

AGANTE, CALISTE.

AGANTE.

Puisque vous m’honorez de vostre confidence, {p. 43}
Je veux vous obliger* de toute la prudence*,
Que mes soins* curieux69 m’ont acquis à la Cour,
Laissez-moy seulement gouverner* vostre amour.
765 Accordez le repos à vos tristes pensées.
Que de la moindre crainte elles ne soient blessées :
Je toucheray son cœur* avec des traits* bien dous.

CALISTE.

Mais sans feindre, ma sœur, comment luy direz vous [?]

AGANTE.

{p. 44}
D’abord je tascheray de disposer son ame
770 A brusler sans sujet d’une amoureuse* flame.

CALISTE.

Le moyen de glisser cette amour dans son sein ?

AGANTE.

Je veux un peu parler de beauté sans dessein,
Puis je l’entretiendray* de quelqu’une qui l’ayme
Que comme sa beauté, son amour est extresme.
775 Et que seul il ravit toute sa liberté.

CALISTE.

Discourez un peu plus d’amour que de beauté.
Toute nostre beauté, peut tomber sous la veuë :
Mais jamais nostre amour ne sçauroit estre veuë.
C’est une passion* que l’on feint aysément,
780 Que vostre esprit conçoive un amoureux* tourment*,
Qu’il me fasse endurer les plus cruels* gesnes70,
Jettez moy dans les feux*, mettez moy dans les chaisnes,
Imaginez un peu ces ennuis* languissans,
Qui font perdre l’esprit et l’usage des sens,
785 Enfin descouvrez* luy des douleurs que j’ignore.

AGANTE.

Vous n’avez pas tout dit, j’en imagine encore.

CALISTE.

Que je vous importune avec ma passion* ! {p. 45}
Mais j’ay, ma chere sœur, trop de discretion*71,
Je feindrois pour un autre un amoureux* martyre :
790 Mais je ne puis avoir de l’amour et le dire.

AGANTE.

Je le diray pour vous, mais laissez moy resver.

CALISTE.

Dans une heure au plus tard je vous viens retreuver :

AGANTE.

Comment ! que je luy sois et rivale et fidelle* !
Que j’aye de l’amour, et la fasse pour elle !
795 Que j’offre en mesme temps et son ame et son cœur*,
J’ayme trop Lisanor, pour obliger* ma sœur :
Si cette ruse, Amour, te semble legitime,
Acheve-la : sinon, pardonne moy mon crime*,
Mais je pense qu’à tort tu me voudrois blasmer
800 D’un peché qui n’a point d’autre fin que d’aymer.
Alors que ton pouvoir nos volontez transporte*,
On oublie aysément l’amitié la plus forte,
Elle ne sçauroit plus captiver nostre foy*,
De Reyne elle est esclave et sujette à ta loy,
805 Si donc pour t’obeïr, ma trahison la blesse, {p. 46}
Accuse ton pouvoir, et non pas ma foiblesse :
Mais doit-on pas permettre à l’amoureux* tourment*
De tromper une sœur, pour servir un amant* ?
Le voicy ; voudrois-tu me vanger d’un outrage ?
810 Pourray-je disposer de ce puissant courage* ?
Lisanor paraist.

SCENE DEUXIESME. §

LISANOR, AGANTE.

LISANOR.

Madame, c’est à tort que vous me demandez,
Un bien que je n’ay plus, et que vous possedez.
Un jour vostre grandeur permit que je luy fisse
Le vœu particulier d’un eternel service.

AGANTE.

815 Mais il faudroit quitter cét aimable sejour72.

LISANOR.

Pour vous, je quitteray la lumiere du jour,
J’iray dans ces pays, que le Soleil abhore,
Pour vous promettre plus, que promettray-je encore ?
Vous ne pouvez pas moins dessus moy que les Dieux, {p. 47}
820 Et pour vous obeïr, je laisseray ces lieux,
Si mon bannissement, vous contente, il m’oblige*.

AGANTE.

Ton courage* me plaist, mais la crainte m’afflige,
J’apprehende sur tout de te mettre en danger*.

LISANOR.

C’est croistre le desir, que j’ay de vous vanger.
825 Je desdaigne pour vous les vents, et le tonnerre,
Les naufrages, les feux, les tremblemens de terre,
Enfin ce que le monde a de plus rigoureux,
En ce lieu n’a pour moy qu’un visage amoureux*.

AGANTE.

Ne croy pas mon dessein suivy de ces supplices,
830 Ne pense pas trouver ny feux ny precipices,
Ne te proposes point de monstres à dompter,
L’ennemy que l’on craint est facile à traitter,
Sans armes, et tout seul tu le pourras combatre,
On le veut appaiser, on ne veut pas l’abbatre.

LISANOR.

835 Madame, je ne puis vous servir qu’à demy.
Puisque vous me donnez un si foible ennemy,
Sans mentir j’attendois quelque chose de pire. {p. 48}

AGANTE.

Traitte le seulement, comme je le desire,
Et tu m’obligeras*, sans sortir de la Cour.

LISANOR.

840 Que je sçache son nom ?

AGANTE.

Je le veux : c’est l’amour.
Celle pour qui je parle, endure un mal estrange*,
Sous les cruelles* loix où ce tyran la range,
On voit à tous momens sa pauvre ame aux abois,
Tous les jours sans mourir elle meurt mille fois ;
845 D’elle mesme tantost je la croy separée,
Je voy sa bouche ouverte, et sa veuë esgarée,
Son visage deffait, ses membres languissans,
Tantost la passion* luy redonne les sens,
Pour luy faire souffrir un tourment* qui la brusle
850 Selon que sa fureur*, s’approche, ou se recule.
Qu’elle se rend plus forte, ou perd de sa rigueur*,
Je croy que son corps laisse, ou reçoit sa vigueur.
L’esprit suit la fureur*, ou bien plustost j’estime,
Au lieu de son espoir que sa fureur* l’anime.

LISANOR.

855 Vous parlez du plus grand de tous mes ennemis,
Mais que j’ay toutefois à mon pouvoir soumis :
Elle mesme73 qui brusle a ces puissantes armes, {p. 49-G}
Qui m’ont fait resister au pouvoir de ses charmes*.

AGANTE.

Quelles ?

LISANOR.

C’est la raison.

AGANTE.

Elle est bien foible ; joint74,
860 Qu’on ne se peut servir, de ce que l’on n’a point.
Croy-tu qu’avec l’amour, la raison se conserve ?
D’abord il la ravit, de peur qu’on ne s’en serve.

LISANOR.

Quoy qu’une ame s’esgare en ce fascheux* tourment*,
Elle jouyt parfois de quelque bon moment.
865 Une fureur* extresme a fort peu de durée,
Et l’esprit est rassis quand elle est moderée.
Lors donc que ses souspirs seroient moins irritez,
Son visage plus gay, ses sens plus arrestez,
Et que je penserois sa fureur* appaisée,
870 Ses esprits plus rassis, son ame plus posée,
Enfin qu’elle seroit capable de raison,
Alors je tascherois de rompre sa prison.
Et voulant ramener son esprit à luy mesme, {p. 50}
Je le destournerois de cet objet* qu’elle ayme.
875 Je luy descouvrirois* sa laideur, ses defaux,
Et s’il n’en avoit point j’en trouverois de faux,
Je ferois bien commun, ce qui seroit bien rare,
D’un esprit bien subtil, j’en ferois un barbare* :
Au plus beau je peindrois un visage odieux.

AGANTE.

880 Cela n’est pas mauvais pour ceux qui n’ont point d’yeux.
Mais poursuivez ?

LISANOR.

Apres je dirois la tristesse,
Qui punit les amans* ; la douleur qui les presse*.
Ces larmes, ces souspirs, ces craintes, ces transports,
Qui changent à la fois leurs ames, et leurs corps.
885 Que l’on voit leurs plaisirs troublez de jalousie ;
Que tousjours leur esprit est dans la frenesie,
Et qu’on ne souffre point de peines aux enfers,
Qui puissent égaler leurs flammes et leurs fers*.

AGANTE.

Ce n’est pas en ce lieu que l’on en fait accroire,
890 Ne pense pas ainsi remporter la victoire :
Je veux bien te montrer une autre invention75,
Mais sçache le sujet de cette affection*. {p. 51}
C’est toy qu’elle ayme.

LISANOR.

O Dieux ! que cette amour m’irrite :
Je m’en deffendray bien sur mon peu de merite.
895 Mais comment son effect se peut-il reprimer ?

AGANTE.

Le moyen d’appaiser cette amour c’est d’aymer,
Une amour mutüel cause de doux supplices,
Et convertit ces fers*, et ces feux* en delices.

LISANOR.

Mais je trouve pour moy que c’est estre imprudant,
900 Que de penser ainsi le vaincre en luy cedant ;
Madame, vos discours implorent mon courage*,
Pour me faire endurer un si sensible outrage ;
C’est me rendre vainqueur pour entrer en prison.
Et montrer ma valeur* pour trahir ma raison.

AGANTE.

905 Afin que ta raison à mes discours consente,
Je te veux descouvrir* qui t’ayme. C’est Agante.

LISANOR.

Justes Dieux, que d’ennuis* m’arrivent à la fois !

AGANTE.

Il perd dans ce transport* la couleur, et la vois.

LISANOR.

Je suis vostre sujet adorable Princesse, {p. 52}
910 Songez à vostre gloire* et voyez ma bassesse*.

AGANTE.

Ne pense pas icy relever76 mon bon-heur,
N’use point de ces noms de respect et d’honneur*,
Desdaigne si tu veux l’esclat qui m’environne,
Et songe que je n’ay ni sceptre ni couronne,
915 Appelle moy plustost ou ton ame, ou ton cœur* :
Et ne te nomme plus esclave, mais vainqueur !
Lors que sur tes esprits je seray souveraine,
Tu pourras m’appeller ta Princesse et ta Reyne.
Considére le bien, le rang, la qualité,
920 Sans cela ta valeur*, n’est qu’une lascheté.
La plus rare vertu* nous passe pour commune,
Quand elle n’est pas jointe avecque la fortune*.

LISANOR.

La fortune* jamais ne retint mes desirs,
Et jamais mon esprit n’y treuva ses plaisirs.

AGANTE.

925 Quoy-donc ? ne suis-je pas de grace* assez pourveuë ?
Ay-je quelque defaut qui desplaise a ta veuë ?

LISANOR.

Je ne puis discerner ce qui me plaist le mieux,
Des mains, du sein, du front, de la bouche ou des yeux :
Vos biens n’égalent point encore vos merites, {p. 53}
930 Et s’ils les égaloient ils seroient sans limites :
Mais ils n’ont point rendu mes esprits aveuglez,
J’ay pour vous seulement des mouvemens reglez :
Je ne suis point esmeu* de ces puissans orages,
Qui troublent des amans* les sens, et les courages*.
935 Non que j’aye jamais par un profond discours,
De cette passion* interrompu le cours :
La nature m’en a la puissance ravie,
Dés le jour mal-heureux que je receus la vie :
Mais je souhaitterois qu’elle-meme en ce jour,
940 M’eust arraché les yeux, ou donné de l’amour.

AGANTE.

Ne croy pas que les Dieux meritent ce reproche,
Et qu’en faisant un homme, ils fassent une roche,
Ils ont mesme permis aux plus lourds animaux,
De souhaitter les biens, et de craindre les maux.
945 Accuse les plustost avec juste colere,
De ce qu’ils m’ont osté les moyens de te plaire,
Qu’ils n’ont pas assez mis de flammes dans mes yeux,
Que leur hayne a rendu mon visage odieux.
Enfin, qu’ils m’ont privé, de merite et de grace*.

LISANOR.

950 Non, vos yeux sont de flamme, et mon cœur* est de glace,
Madame mon esprit ne peut dissimuler* ; {p. 54}
S’il vous plaist je diray que je me sens brusler,
Que l’excez de l’amour ma volonté transporte*,
Qu’on n’esprouva jamais de passion* plus forte.
955 Enfin que ces tourmens* vont causer mon trespas,
Mais je vous promettray ce qui ne sera pas.

AGANTE.

Quoy, celuy qui tantost en m’offrant son service,
Vouloit souffrir pour moy le plus cruel* supplice,
A qui les flots esmeus* ne faisoient point de peur :
960 A qui les feux* du Ciel n’estoient qu’une vapeur,
Qui desdaignant les maux de la terre et de l’onde*,
Promettoit d’en chercher dedans un autre monde
Ne veut pas endurer le moindre feu d’amour !
Quoy ! m’aymer estre pis que de perdre le jour !
965 M’aymer estre chercher une mort plus funeste*,
Que celle du poison, des feux*, et de la peste !
Voyant venir Caliste.
Que diray-je ?

SCENE TROISIESME. §

AGANTE, LISANOR, CALISTE.

AGANTE.

{p. 55}
Ma sœur, vous voyez un rocher
Que les meilleurs discours n’ont jamais peu toucher.
Jamais un beau dessein n’entra dans sa pensée.

LISANOR, tout bas.

970 O Dieux quel monstre c’est qu’une femme offencée !
Parlant à Agante.
Madame ?

AGANTE.

Va cruel* tu n’as que trop parlé.

LISANOR, sort.

Tout bas.
Il m’eust peu descouvrir* s’il ne s’en fut allé.
A sa sœur.
Ce barbare* jamais ne m’a voulu complaire.

CALISTE.

Dieux que ma passion* vous a mise en colere !
975 Ce n’estoit pas à vous à faire ces regrets,
Vous prenez trop de part dedans mes interests :
Laissez-moy detester cette ame rigoureuse, {p. 56}
Caliste seulement doit estre mal-heureuse.

AGANTE.

Ce Tigre, ce Tiran, d’un front audacieux,
980 A poussé, sans respect, des traits* injurieux
Le sang à ce penser* au visage me monte,
Et je rougis pour vous de colere, et de honte.

CALISTE.

Mais avez vous bien dit ma douleur, mon ennuy*,
Que je fondois en pleurs, que je bruslois pour luy,
985 Que luy seul maintenant occupoit ma memoire ?

AGANTE.

Ma sœur, j’en ay tant dit, qu’il n’en a pû rien croire.

CALISTE.

Tentez encore un coup* ce courage* inhumain,
Luy voulez-vous donner cet escrit de ma main ?

AGANTE.

Non j’y veux employer quelque autre aussi fidelle*.

CALISTE.

990 Mais qui ?

AGANTE.

Celine, on peut s’en reposer sur elle.

CALISTE.

{p. 57-H}
Je le veux.

AGANTE.

Laissez moy seulement ce papier :
Allez.

CALISTE.

Vous me ferez un plaisir singulier.
Caliste rentre.

AGANTE lit la lettre de Caliste.

Lisanor depuis cet instant,
Que tes vertu* me plûrent tant ;
995 Toujours le mesme feu me plaist et m’importune,
Je ne sçaurois aymer ni les champs ni la cour,
Mais combien que je voye accroistre ta fortune*,
Je ne ressens jamais accroistre mon amour.
Deslors par l’advis de mes yeux,
1000 Qui te virent si gracieux,
Je te voulus donner mon ame toute entiere :
Offre moy maintenant ta constance et ta foy* ;
Repens toy si tu veux de ta froideur premiere,
Tu n’as rien d’avantage 77à desirer de moy.
1005 Elle a dit sans mentir ce que je voulois dire,
Ces vers me serviront, je m’en vay les rescrire,
Je ne pouvois trouver de discours plus charmans : {p. 58}
J’ay le mesme dessein, les mesmes sentimens.

SCENE QUATRIESME. §

CELINE.

A la fin c’est trop vivre en ma perseverance,
1010 Le moyen que je puisse aymer sans esperance ?
Et quel juste sujet puis-je avoir d’esperer,
Un bien où la raison me deffend d’aspirer ?
Si quitter pour le voir le lieu de ma naissance,
Sur ce barbare* esprit n’a point eu de puissance :
1015 Si ce que j’ay souffert parmy des Estrangers ;
Si mes pertes, mes maux, mes craintes, mes dangers*,
Pour attirer son cœur* n’ont jamais eu de charmes*,
Que pourront maintenant mes soupirs, et mes larmes ?
Helas ! s’il s’est moqué de mon affection*,
1020 Lors que je l’esgalois en sa condition :
Luy doit-elle pas estre encor plus importune,
Depuis que sa valeur* esleve sa fortune*.
Dieux ! punissez un peu ses mespris rigoureux,
Que je sois plus aymée, et qu’il soit moins heureux.
1025 Il faut à ma douleur faire un peu de contrainte*, {p. 59}
J’ay peur que la Princesse ayt escouté ma plainte.

SCENE CINQUIESME. §

AGANTE, CELINE.

AGANTE.

Tu me semble, Celine, assez triste aujourd’huy,
Quelque accident nouveau te donne de l’ennu[y ?]

CELINE.

Puisque vostre grandeur approuve mon service,
1030 Je peus bien m’exempter de ce fascheux* supplice.
Madame, vostre esprit m’offre des fers* si dous ;
Que je promets icy de n’obeïr qu’à vous :
Si mes fidelles* soins vous peuvent satisfaire.

[AGANTE.]

Je les vay reprouver78 dans une bonne affaire :
1035 Presente à Lisanor cet escrit de ma part.
Mais je veux que d’un mot, d’un sousris, d’un regard,
Ta curiosité descouvre* sa pensée,
Et le secret tourment* dont son ame est blessée.
Du port, des actions, du front, de la couleur,
1040 On connoist aysément la joye ou la douleur.
Et si l’Amour sur nous exerce quelque empire, {p. 60}
Tu m’entends bien ? apres, qu’ay-je encor à te dire ?
Ah ! lors que tu verras ma sœur avecque moy,
Feins bien que Lisanor s’est fasché contre toy.
1045 Aussi-tost que la lettre en tes mains il a veuë,
Qu’il a passé dessus legerement la veuë,
Jettant à tous momens des regards furieux*,
Enfin que sa colere a paru dans ses yeux ;
Mais parle comme si cét escrit venoit d’elle,
1050 Et sur tout en ce point tasche à m’estre fidelle*.

CELINE.

Madame, vous pouvez vous fier sur ma foy*.

AGANTE.

Tu sçais quelles faveurs on peut avoir de moy.

CELINE.

L’honneur* de vous servir a borné mon envie,
Vous m’offrez des faveurs, et vous m’ostez la vie.
1055 En vain espoir trompeur tu me viens secourir ;
Agante a de l’amour, Celine doit mourir ;
Que me faut-il choisir du fer*, ou de la flamme ?
Helas ! le moindre mot me peut arracher l’ame.
Elle lit la lettre de Caliste, rescrite de la main d’Agante.
Lisanor depuis cet instant ;
1060 Que tes vertus* me plûrent tant,
Toujours le mesme feu me plaist et m’importune, {p. 61}
Je ne sçaurois aymer ni les champs, ni la Cour,
Mais combien que je voye accroistre ma fortune*,
Je ne ressens jamais accroistre mon amour.
1065 Cela suffit-il pas pour me priver du jour ?
Deslors par l’advis de mes yeux,
Qui te virent si gracieux,
Je te voulus donner mon ame toute entiere.
Offre moy maintenant ta constance et ta foy*,
1070 Repens-toy si tu veux de ta froideur premiere,
Tu n’as rien d’avantage à desirer de moy,
Ah sortons de ses fers*, puis qu’elle est sous sa loy !
Sçachons auparavant si cette amour le touche,
J’entendray mon arrest prononcé de sa bouche,
1075 Et j’auray ses beaux yeux pour tesmoins de ma mort !
Monstrons nostre douleur par un dernier effort*,
Chassons de nostre esprit le respect et la crainte,
Et ne retenons plus l’amour dans sa contrainte*.
Agante dans ces vers luy presente sa foy*,
1080 C’est le mesme present qu’il a receu de moy,
Elle dit que l’amour a causé son martyre,
Et ce puissant amour les mesmes traits* me tire,
Puisque nous nous plaignons de ce mesme demon,
Son billet doit porter et sa plainte et mon nom.

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

LISANOR, seul.

{p. 62}
1085 Quel pays servira de retraitte à ma fuite,
Comment m’eschapperay-je, Amour, de ta poursuite ?
En quel antre secret porteray-je ces yeux
Dont tu fais tous les jours quelque esprit furieux* ?
Iray-je derechef vivre en la solitude ?
1090 Mais j’y fus autrefois* en mesme inquietude*,
Que je suis maintenant en ces lieux estrangers :
Tu tourmentes autant les Roys que les Bergers,
Et qui seroit tout seul dans un pays sauvage,
Tu luy ferois aymer une fleur, un rivage.
1095 Une fontaine, un bois raviroit ses esprits ;
Et de son ombre mesme il se verroit espris :
Un tronc te serviroit, pour amollir79 les ames,
Avecque des glaçons, tu produirois des flammes,
Tu nous rendrois à nous d’adorables objets*, {p. 63}
1100 Et nous mesmes serions à nous mesmes sujets :
Je ne te vaincray donc jamais par mon absence ;
Je devray ma victoire à ma seule puissance.
Qu’Agante, que Celine entrent dans ta prison :
La pitié ne sçauroit esbranler ma raison.
Il voit Celine.
1105 Ne voicy pas encor un sujet de ma gloire* ?
Ta honte, foible amour, va suivre ma victoire.

SCENE DEUXIESME. §

CELINE.

Je ne vous tiendray point de discours superflus ;
Respondez un seul mot, et je ne parle plus :
Elle luy presente la lettre de Caliste rescrite de la main d’Agante, au bas de laquelle Celine avoit son nom.
Jettez un peu les yeux dessus cette escriture ;
1110 Ce qu’Agante vous dit, c’est mon cœur* qui l’endure.

SCENE TROISIESME. §

THERSANDRE, CELINE, LISANOR.

THERSANDRE.

Lisanor lit.
Ah ! voicy le rival qui trouble mon repos ; {p. 64}
Je romps peut-estre icy vos amoureux* propos.

LISANOR.

Jamais un tel dessein n’occupa ma pensee.

THERSANDRE.

Si vous n’estes menteur, Celine est offencee,
1115 Mais lisons : Est-ce à vous qu’elle donne son cœur* ?

LISANOR.

Oüy.

THERSANDRE.

Ce riche present sera pour le vainqueur,
Lisanor tu le dois acquerir par l’espee.

LISANOR.

La mienne en ces sujets ne peut estre occupee,
Ce dessein tient du lasche ou bien du furieux*. {p. 65-I}
1120 Vostre fer* n’a-t’il point d’objet* plus glorieux* ?

THERSANDRE, parlant à Celine.

Je veux vous tesmoigner que je vous suis fidelle*.
Il met la main à l’espée.

CELINE.

O Dieux !

SCENE QUATRIESME. §

CELINE, LISIDAS, THERSANDRE,
LISANOR.

CELINE, voyant venir Lisidas,

Qui met la main à l’espée pou secourir son frere.
Helas, sçachez l’autheur* de la querelle.
Faites un peu cesser ce combat hazardeux.
Elle se met entre Lisanor et les deux princes.
Quoy mon amour peut-il vous obliger* tous deux ?
1125 Que feray-je en ce lieu ? qui voulez vous que j’ayme ?
Si vous me poursuivez, il me poursuit de mesme.
Il commence à se plaindre alors que vous cessez.
Vous venez, il me laisse : il vient, vous me laissez.
En montrant Lisidas à Thersandre.
Qui recevra mes vœux ?

LISIDAS.

Dieux, cela peut-il estre ?
1130 Esprit dissimulé*, lasche, perfide, traistre, {p. 66}
Compare ma douceur avec ta cruauté,
Sois honteux de ta feinte, et de ma privauté80 :
N’as-tu pas par ma voix ma passion* connuë ?
Ne t’ay-je pas montré mon ame toute nuë ?
1135 Ay-je fait malgré toy quelque amoureux* dessein ?
Et n’as-tu pas receu mes larmes dans ton sein ?
Tu sçavois tous les jours mes secrettes visites,
Tu voyois dans mes vers mes passions* descrites.
Et les vœux que j’offois à ces divins appas* ;
1140 Enfin je te contois mes souspirs et mes pas ;
Tu desirois brusler d’une pareille flamme,
Et ton discours taschoit d’en retirer mon ame,
Tu mesprisois l’amour, en adorant* ses traits.

THERSANDRE.

Mon frere, condamnez ces aymables attraits,
1145 Cette bouche, ses yeux sont autheurs* de mes feintes.

LISIDAS.

Et puis elle n’a rien qui nous reduise aux plaintes,
Ce visage n’est pas un objet* precieux :
L’amour ne tire point de flammes par ses yeux.
On ne voit point d’appas* sur ce front qui nous touche,
1150 Sa neige manque au sein, le corail à la bouche,
Par ces termes un jour vouliez vous l’honorer ?

THERSANDRE.

{p. 67}
Je desdaignois un Dieu que j’allois adorer*.
Mon ame est innocente*, et ma bouche coupable.

CELINE.

Ah ! ne condamnez pas un discours veritable.

THERSANDRE.

1155 L’amour m’avoit reduit au point de vous blasmer.

CELINE.

Il ne me peut reduire au point de vous aymer.

THERSANDRE.

Mon frere pour loyer81 de vos peines passées,
Et puisque j’ay connu vos secrettes pensées,
Je vous fais un present de mes pretensions.

LISANOR.

1160 Et moy de cet objet* de vos affections*.

LISIDAS.

Parmi tant de refus tu recevras mon ame.

CELINE.

Parmi tant de froideur appaisez vostre flamme.

LISANOR, à Lisidas.

{p. 68}
Quelque jour vous verrez son courage* soumis :
Il rend la lettre à Celine.
Venez, je crain de faire encor des ennemis.

SCENE CINQUIESME. §

CELINE, AGANTE, CALISTE.

CELINE.

1165 O Dieux je suis perduë !
Pour ce qu’Agante arrive et luy voit recevoir la lettre des mains de Lisanor où le nom de Celine estoit.

AGANTE.

Ah ! je suis descouverte.
Pour ce que Caliste voit cette mesme lettre où [estoit] l’escriture d’Agante.

CALISTE.

J’attens de sa responce ou ma vie ou ma perte ;
Croit que c’est une responce à sa lettre.
De tant de vains soupçons delivrez mes esprits.
D’autant que Celine refusoit de luy donner.
J’ay disposé mon ame à souffrir* ses mespris :
Elle ouvre la lettre.
L’escriture d’Agante, et le nom de Celine !

AGANTE.

1170 Ma sœur que dites vous ?

CALISTE.

Ne faites plus la fine.
La feinte est reconnuë, et le mesme discours, {p. 69}
Qui descouvroit* mon mal, m’a fait voir vos amours :
Vous m’estes tout d’un coup* rivalle et confidente.

AGANTE, à Celine apres avoir veu. son nom au bas de sa lettre.

Que peux-tu maintenant me respondre impudente ?

CALISTE, à Agante.

1175 Et vous ne recherchez que les amours d’un Roy.

AGANTE, à Celine.

Et tu m’avois juré que tu n’aymois que moy.

CALISTE, à Agante.

Est-ce ainsi qu’on m’abuse ?

AGANTE, à Celine.

Est-ce ainsi qu’on m’affronte ?

CALISTE, à Agante.

Vous n’en rougissez point ?

AGANTE, à Celine.

Tu n’en as point de honte ?
Infame ! mais dis moy quel estoit ton dessein. {p. 70}

CELINE.

1180 Celuy que la fureur* peut mettre dans le sein.

CALISTE.

J’implorois tous les jours vos soins*, et ma franchise
Avoit entre vos mains, ma liberté remise.
Je ne vous cachois point mes souspirs ni mes pleurs :
Vos yeux estoient tesmoins de mes justes douleurs,
1185 Vostre feinte pitié suivoit mes tristes plaintes,
Et vostre ame sembloit se troubler de mes craintes :
Vous rompiez mes desseins en m’offrant du support :
Vous prolongiez ma vie, en conspirant ma mort :
Et vostre esprit jaloux desguisant sa souffrance,
1190 En ravissant mon bien, m’en laissoit l’esperance :
O detestable feinte !

AGANTE.

O dangereux appas* ?
Ma sœur que peut l’amour ?

CELINE.

Mais que ne peut-il pas ?

AGANTE.

Perfide tu sçauras, la presence d’un pere,
Empesche les effets de ma juste colere.
Le Roy paraist suivy de Lisidas et Lisanor.

SCENE SIXIESME. §

LE ROY, LISIDAS, CHRISANTE,
CELINE, LISANOR, THERSANDRE,
AGANTE, CALISTE.

LE ROY.

{p. 71}
1195 Vrayment je ne pouvois venir plus à propos,
Celine voulez-vous nous ravir le repos ?
Avez-vous resolu de nous faire la guerre ?
Nous n’avons plus que vous d’ennemis sur la terre.
Vos attraits sont autheurs* des troubles de la Cour :
1200 Redonnez-nous la paix, ayez un peu d’amour,
Et si vostre esperance en quelque objet* se fonde,
N’aymez que celuy-là, contentez tout le monde :
Que tous pensent vous vaincre, et qu’un seul soit vainqueur ;
Gardez les pleurs pour l’un, et pour l’autre le cœur*,
1205 Que luy seul le possede, et que chacun l’espere.

THERSANDRE.

Sire, c’est un courrier de la part de mon pere.
Thersandre fait approcher Chrisante.

LE ROY.

Que desire le Duc ?

CHRISANTE.

{p. 72}
Sire, il m’a deputé,
Pour porter cette lettre à vostre Majesté.
Le Roy lit la lettre.

LE ROY, parlant aux deux Princes.

Vostre pere craignant l’effort* des destinées,
1210 Qui menacent le cours de ses vieilles années,
Devant82 que son trespas ait rompu ses projets,
Il desire vous voir gouverner* ses sujets,
Et mourir satisfaict, asseuré qu’il leur donne
Des fils qu’il a rendus dignes de sa couronne.
1215 Un Prince comme luy qui cherit bien les siens,
Doit assurer* ainsi leur repos et leurs biens :
Doit craindre qu’avec luy leur paix ne soit ravie,
Qu’ils ne perdent leurs biens, alors qu’il perd sa vie.
Il les exemptera de regret et de peur.
1220 S’il laisse apres sa mort quelque bon successeur,
Il n’a point tant d’horreur de sa perte prochaine,
Il quitte sa couronne avecque moins de peine,
Et je ne doute point qu’abandonnant ces lieux,
Il n’en soit plus chery des hommes et des Dieux.
1225 Mais approuverez vous l’hymen qu’il vous conseille ?
Il tire apart83 Thersandre et Lisidas et leur montre la lettre.

CELINE, considerant Chrisante.

Je ne sentis jamais une froideur pareille :
Dans cét estonnement*, je ne sçay si je vis, {p. 73-K}
Mon esprit m’abandonne, et mes sens sont ravis :
Plus je voy ce vieillard84, plus je le considere ;
1230 Plus je me sens contrainte à l’appeller mon pere ;
Je ne puis resister à ce puissant transport ;
Oüy : c’est là son visage, et sa voix et son port :
Mon cher pere, est-ce vous que je revois encore ?
Ah ! que je vous embrasse ou que je vous adore* :
1235 Accordez ces faveurs à ma sainte amitié ;
Pleurez en me voyant, ou d’aise ou de pitié.
Je suis celle qui fut d’entre vos mains ravie,
Et c’est à vous Chrysante à qui je dois la vie.

CHRISANTE.

Chrysante c’est mon nom, mais j’ignore le sien.

CELINE.

1240 Vous ignorez mon nom, et je vous doy mon bien !

CHRISANTE.

Dieux ! que je suis surpris ?

LE ROY.

Contentons leur envie :
Quel est vostre pays ?

CHRISANTE.

Sire, c’est Moscovie.

LE ROY.

{p. 74}
Je ne sçay pas, Celine, où vous l’avez pû voir.

CELINE.

Sire, pour mon païs, je ne le puis sçavoir.
1245 Je n’en ay dans l’esprit qu’une image confuse,
L’âge auquel j’en sortis me doit servir d’excuse :
Mais je me ressouviens à peu prés du danger*,
Qui m’a poussé depuis chez un peuple estranger.
Je fremis quand je pense aux efforts* d’un Corsaire,
1250 Qui me prit sur la mer dans les bras de mon pere.
Pour lors je ne pouvois ressentir mes mal-heurs,
Mais les pleurs qu’il versa provoquerent mes pleurs
Ce danger* seulement me reste en la memoire.

CHRISANTE.

C’est elle asseurément ! Bons Dieux le dois-je croire ?
1255 Le penser seulement rend mon esprit confus.

LE ROY.

Vous pouvez, Lisanor, l’esclaircir là dessus :
Et nous faire sçavoir la suitte de l’histoire.

LISANOR.

Le jour qu’on emporta cette heureuse victoire,
Et que tant de voleurs perirent sur les eaux, {p. 75}
1260 Un soldat la treuva dans un de leurs vaisseaux,
Et l’a depuis ce temps fait nourrir dans nostre Isle.

CHRISANTE.

Sire, un plus long discours vous seroit inutile.
Ceux de qui le destin à son sort est pareil,
Ne se peuvent cacher non plus que le Soleil.
1265 Et cette majesté qu’ils ont dés leur naissance,
Se fait bien adorer* sans sceptre et sans puissance.
Grand Prince, s’il vous plaist d’excuser mon peché,
Je vous vay rendre un bien que je vous ay caché.
Escoutez seulement : le Duc de Moscovie,
1270 Dont aussi bien que vous elle a receu la vie,
Aussi-tost qu’elle pût appercevoir le jour
La fit nourrir chez nous assez prés de la Cour :
La plaisance du lieu, la vertu* de ma femme,
Qui devoit gouverner* cét objet* de son ame,
1275 Attira la Duchesse, et l’y fit consentir :
Mais elle en eut bien-tost un juste repentir :
De son âge en ce temps nous avions une fille,
Le bien le plus chery de toute ma famille.
Je diray pour loüer ce thresor precieux ;
1280 Qu’elle luy ressembloit de la bouche et des yeux :
Pour la voir seulement, je cherissois ma vie,
Et je croy que les Dieux m’en porterent envie.
Un jour comme elle estoit dans un profond sommeil, {p. 76}
L’air à coup85 se troublant obscurcit le Soleil :
1285 Les esclairs en son lieu chasserent les tenebres,
Pour estonner* nos yeux de mille objets funebres ;
Mais on connut apres, que ce dereglement
Avoit pronostiqué mon mal-heur seulement ;
Lors que chacun tremblant, les yeux fichez en terre,
1290 Taschoit par de saints vœux d’esloigner le tonnerre.
Le Ciel qui m’avoit fait l’objet de sa fureur*,
Retira par mon mal tout le monde d’horreur.
Un toit de mon logis fut bien-tost mis en poudre,
Et ma fille au berceau receut le coup de foudre.
1295 Apres mille regrets, voyant que mes vieux ans,
M’ostoient presque l’espoir d’avoir d’autres enfans.
J’aimois cette beauté d’une amitié si forte,
Que pour elle à la Cour je supposay86 la morte.
Le Duc en souspira ; la Cour en prit le düeil,
1300 Et comme une Princesse on la mit au cercueil.
Il me crût aysément, car l’effort* de l’orage
Avoit du tout87 changé les traits de son visage,
Et la compassion*, les larmes, la douleur
L’empeschoient bien de voir cét objet* de mal-heur.
1305 Cependant la Princesse à mon cœur* fut bien chere,
Ma femme luy rendit les devoirs d’une mere,
Et le monde ignorant de ma mauvaise foy*,
Venoit de mon bon-heur s’esjouïr88 avec moy.
Mais que l’on perd bien-tost, malgré son artifice*, {p. 77}
1310 Un bien que l’on possede avec tant d’injustice !
Une sainte coustume, oblige* les parens,
Lors qu’ils ont une fille à l’âge de cinq ans,
De la mener bien loin vers la chaste Deesse89,
Comme pere en ce temps j’y menois la Princesse.
1315 Mais un Pirate affreux l’arrachant de mon sein,
Destourna le succez de ce pieux dessein.
Elle se vit bien-tost de secours despourveuë,
Car presque en ce moment je la perdis de veuë.

THERSANDRE.

Elle avoit sur le bras la marque d’une fleur,
1320 C’est elle asseurément : ô merveille* !

LISIDAS.

O bon-heur !

AGANTE.

Ma sœur !

CALISTE.

Vit-on jamais des fortunes* pareilles ?

CELINE.

Me fieray-je à mes yeux ? croiray-je mes oreilles ?

THERSANDRE.

{p. 78}
Mais pourquoy differer tant de contentemens ?
Nous ne t’embrassons pas en qualité d’Amans*.

LE ROY.

1325 Moderez ces transports.

AGANTE.

J’ay des regrets extresmes,
De ne t’avoir traittée, autrement que nous mesmes.

CELINE.

Madame, obligez*-moy de laisser ce discours,
Je fais encore vœu de vous servir tousjours.

LE ROY.

Remercions le Ciel du bien qu’il nous envoye,
1330 Quelqu’un vient-il icy pour troubler nostre joye ?

SCENE SEPTIESME. §

LE ROY, LE PREVOST, CLARIN, LISANOR,
AGANTE,
CALISTE, CELINE, THERSANDRE, LISIDAS.

LE ROY.

{p. 79}
Quel crime* a-t’il commis ?

LE PREVOST.

Nous l’avons arresté,
Il presente une chaisne au Roy.
Sur un juste soupçon, et vostre Majesté
Verra des noms icy qui nous mettent en peine.
Sire, il l’avoit sur luy.

LE ROY.

Je connoy cette chaisne.
1335 Qu’en ce moment je souffre une vive douleur !
Voicy le vray tesmoin de mon plus grand mal-heur.
Ne dissimulez* point, où l’avez-vous treuvee ?

CLARIN.

Sire, voicy comment l’affaire est arrivee.

LISANOR, reconnoissant Clarin.

Il me reconnoistroit.

CLARIN.

{p. 80}
Grand Prince, si je ments,
1340 Qu’on invente pour moy de nouveaux chastimens.
Sire, me promenant un jour sur le rivage,
Aprés un fort long-temps de tonnerre, et d’orage,
J’apperçeus d’assez loing dessus le bord de l’eau,
Au gré d’un petit vent remuer un berceau,
1345 Où paroissoient en or des lettres enlassées,
Mais que l’eau de la mer avoit presque effacées.
J’y pouvois remarquer encore en quelques parts,
Les mesmes ornemens que l’on donne au Dieu Mars.
Les armes avec quoy l’on bastit un trophée,
1350 Et la rebellion sous leur poids estouffée,
Ayant veu de plus prés ce berceau precieux,
Un objet* au dedans y convia mes yeux.
C’estoit un jeune enfant, que je voyois sousrire,
Qui des yeux, de la bouche, et des mains sembloit dire,
1355 Qu’il estoit bien content apres un grand danger*,
De rencontrer quelqu’un qui le peust soulager,
J’estends bien loin mes bras, et n’y pouvant attaindre,
J’y porte mon baston : les ondes* sembloient craindre
De perdre ce thresor qu’elles tenoient bien cher,
1360 Et ne se vouloient plus du rivage approcher :
Je le retire enfin ; ses mains et son visage,
Estoient mouïllez de l’eau qu’avoit esmeu* l’orage.
Je l’essuye aussi-tost avecque mon mouchoir, {p. 81-L}
Et luy d’un doux souris m’invite à ce devoir.
1365 Dieux qu’en ce petit corps j’admiray de merveilles* !
Je n’ay point veu d’attraits ni de graces* pareilles,
Presque tout le matin je ne pûs me lasser,
A luy baiser les mains, le plaindre et l’embrasser.
Ses beautez à l’envy demandoient des loüanges
1370 Il avoit des cheveux comme on les peint aux Anges.
Le teint blanc et vermeil, et montroit dans ses yeux,
Cette vive couleur qui paraist dans les Cieux.
Alentour de son col90 cette admirable chaisne
Me fut de sa grandeur une marque certaine,
1375 Tout son accoustrement91 estoit digne d’un roy,
Je le prens sur mes bras, je le porte chez moy,
Où je l’ay gouverné* vingt ans mieux que moy-mesme,
Je croy qu’il fut autheur* de mon bon-heur extresme,
Car quand je l’eus porté dans ma pauvre maison,
1380 Les biens de tous costez me vinrent à foison,
Mais helas ! puissant Roy je vous parle sans feinte.

LE ROY.

Je suis en mesme temps esmeu* d’ayse* et de crainte.
Mon fils avoit ces yeux, ces cheveux, et ce teint,
Je pense encor le voir, comme il me l’a depeint.
1385 Pour rendre le Dieu Mars à ses armes propice,
Je l’envoyois sur mer luy faire un sacrifice.
Et depuis ce temps là j’ay vieilly de vingt ans {p. 82}
Mais en quelle saison ?

CLARIN.

Sire, vers le printemps,
Quand l’Aurore nous donne encor de la froidure,
1390 Et le Soleil levant voit blanchir la verdure.

LE ROY.

Vers la mesme saison je l’envoyois sur mer,
Que pour lors aucun vent n’empeschoit de calmer.
Et ne menassoit plus ses vaisseaux de naufrage.
Mais les flots par aprés grossirent de l’orage,
1395 Et furent attaquez d’un vent si furieux*,
Qu’ils sembloient s’eslever, et descendre des Cieux.
Le moindre vent au port me donnoit de la crainte,
Un murmure, un esclair, me tiroit une plainte.
Je pensois à tous coups* que la mer s’eslevant,
1400 En des gouffres profonds engloutist mon enfant.
Apres deux jours entiers de ce cruel* orage,
Un des miens retournant sans voile et sans cordage,
Me dit qu’il avoit veu mon fils dans un berceau,
Voguer assez long-temps à la mercy de l’eau,
1405 Mais que la mer enfin s’estant plus fort esmeuë*,
L’avoit en un instant destourne de sa veuë.

CLARIN.

Ne seroit-ce point luy que j’aurois eslevé ?

LE ROY.

Quel nom porte celuy que vous avez treuvé ? {p. 83}

CLARIN.

Le nom de Lisanor gravé dessus la chaisne.

LE ROY.

1410 Bons Dieux ! que ce discours met mon esprit en peine !
Lisanor c’est mon fils qui s’appelloit ainsi ?
Est-il encor chez vous ?

LISANOR.

Non, Sire, le voicy.

LE ROY.

Vous qui m’avez rendu ma gloire* et ma puissance.

LISANOR.

Vous devois-je grand Roy, le bien de ma naissance ?

AGANTE.

1415 C’est mon frere ?

CALISTE.

CLARIN.

{p. 84}
O Dieux ! c’est Lisanor.

LE ROY.

Oüy c’est toy mon cher fils, que je revois encor.
Tes exploits glorieux* sont tesmoins de ta race,
Ton courage* est Royal : vien çà que je t’embrasse.
Le reconnoissez-vous ?

CLARIN.

Helas, Sire, c’est luy.
1420 Ah ! Prince genereux* qui fustes mon appuy,
Si je vous ay rendu ma pauvreté commune,
Ne m’en accusez pas, accusez la fortune*.

LISANOR.

Esperez seulement.

AGANTE.

Mon cher frere.

LISANOR.

Ma sœur.
Que de biens à la fois !

CALISTE.

Mon frere, mon bon-heur.

AGANTE.

{p. 85}
1425 Oubliez s’il vous plaist nos actions passées.

CALISTE.

Nous avons maintenant de plus justes pensées.

LISANOR.

Oubliez mes desdains, oubliez mes refus.

CELINE.

Que fais-je ! où suis-je ? ô Dieux ! que j’ay l’esprit confus.

LE ROY.

Mais pour mieux celebrer cette insigne journée,
1430 Vous pouvez approuver un heureux Hymenée.
Qui plaist à vostre pere, et que j’approuve aussi,
Le Roy leur montre la lettre du Duc de Moscovie leur pere.
Approchez vous tous deux, vous le verrez icy.

THERSANDRE.

Grand Prince un tel bon-heur passe* nostre esperance,
Et je n’en puis avoir encore d’asseurance.

LE ROY.

1435 Je vous en veux donner, Agante, approchez vous,
Reconnoissez icy ce Prince pour espoux.

THERSANDRE.

{p. 86}
Madame le Roy seul vous force à luy complaire.

AGANTE.

Thersandre assurement peut autant que mon pere.

LE ROY.

Nous avons, Lisidas, de quoy vous contenter.
Le Roy presente Caliste à Lisidas.
1440 Je vous fais ce present, voulez-vous l’accepter ?

LISIDAS.

Grand Roy, je vous dois plus qu’à ceux qui m’ont fait naistre,
Et crains de ne pouvoir assez le reconnaistre.

THERSANDRE à Lisanor.

Monsieur, quoy que je tienne un bien si precieux,
Permettez que je sois encor ambitieux,
1445 Je ne suis point content, si Celine souspire,
Donnez luy s’il vous plaist le bien qu’elle desire.

LISANOR.

Monsieur, j’en reçois plus que je n’en puis donner.
Victorieux amour, il te faut couronner.
A Celine :
Beauté que je fuiois, et qu’aujourd’huy j’adore*,
1450 Dois-je pas estre honteux si tu m’aymes encore ?
Puis-je sans t’offencer pretendre* à tes amours, {p. 87}
Et dois-tu pas haïr ma veuë et mes discours ?
Appelle moy cruel*, traistre, perfide, lasche.

CELINE.

Mes delices, mon tout.

LISANOR.

Ton amitié me fasche92.
1455 Mon crime* et ta faveur me viennent affliger,
Mon cœur* en m’obligeant* c’est me desobliger.
Tu m’offres un bon-heur dont je suis incapable.

CELINE.

Cheris moy seulement, et tu n’es plus coupable.

LISANOR.

Songes que si l’amour que je porte en mon sein,
1460 A commencé bien tard, il n’aura point de fin.

LE ROY.

Il est vray, justes Dieux, que jamais vos Oracles
N’ont predit en ces lieux de semblables miracles,
Nous ne les tenons pas de la faveur du sort,
Mais de vostre pouvoir, et plus juste, et plus fort.
1465 Aussi comme tous seuls vous nous estes propices, {p. 88}
Vous recevrez tous seuls nos humbles sacrifices,
Faisons voir nostre joye au service des Dieux,
Et dans un long excez de festins et de jeux.

FIN.

Lexique §

Dictionnaire de l’Académie française, Paris, Loignard, 1694 : (A)
Furetière A., Dictionnaire universel, La Haye et Rotterdam, A. et R. Leers, 1690, 3 vol. [réed.], réimpr., Paris, SNL-Robert, 1978 : (F)
Richelet F., Dictionnaire français, Genève, Widerhold, 1680, 2 vol. : (R)
Sancier-Château A., Introduction à la langue du XVIIe siècle. I. Vocabulaire, Paris, Nathan, 1993 : (S)
Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Robert, 1995 : (DHLF)
Dubois J., Lagane R., Lerond A., Dictionnaire du français du XVIIe siècle, nouv. éd. Larousse, 1992 : (D)
Adorer
Se dit de l’amour, masculin et féminin, lorsqu’il est extrême (F)
V. 260 ; 340 ; 1143 ; 1152 ; 1234 ; 1266 ; 1449.
Affection
Passion de l’âme qui nous fait vouloir du bien à quelqu’un et qui se dit de l’amour, de la tendresse, de l’amitié (F)
V. 245 ; 266 ; 892 ; 1019 ; 1160.
Amans
Celui qui aime (F), celui, celle qui aime avec passion une personne d’un autre sexe (A)
V. 134 ; 304 ; 341 ; 529 ; 531 (au feminin) ; 545 ; 808 (avec un -t) ; 882 ; 934 ; 1324.
Amoureux
Adj. se dit des choses qui concernent l’amour
V. 167 ; 770 ; 780 ; 789 ; 807 ; 828 ; 1112 ; 1135
Nom masc. et fém., qui a de la passion pour quelque chose ou quelque personne
V. 186 ; 351 ; 390 ; 432
Qui aime sans être aimé (F).
V. 642
Appas
Attraits physiques (S), charme (D)
V. 25 ; 430 ; 469 ; 514 ; 557 ; 623 ; 1139 ; 1149 ; 1191.
Art
Science, savoir technique
V. 34
Métier
V. 738
Mais aussi adresse, subtilité
V. 417
Esprit, manière délicate et ingénieuse
V. 334 (R)
Méthode, règle ou science de bien faire les choses (F).
V. 409
Artifice
Adresse, industrie de faire les choses avec beaucoup de subtilité et de précaution (ici double sens)
V. 423
Fraude déguisement, mauvaise finesse (F)
V. 1309.
Assuré
Adj. certain, incontestable (D)
V. 60 ; 451.
(-er) Verbe, rendre certain, incontestable
V. 100 ; 566 ; 1216.
Autheur
Le premier qui a inventé quelque chose, qui est cause de quelque chose qui s’est fait (R)
V. 70 ; 245 ; 628 ; 739 ; 1122 ; 1145 ; 1199 ; 1378.
Autrefois
Adv. Anciennement
V. 571
Signifie aussi un autre temps (F).
V. 368 ; 1090
Avanture
Un événement au pouvoir du hasard et de la fortune
V. 275 ; 352 ; 735
Événement, accident qui arrive inopinément, accident surprenant et extraordinaire (F).
V. 70 ; 567
Ayse
Contentement, sentiment de joie, émotion douce et agréable, causée par la présence la possession d’un bien (A)
V. 97 ; 595 ; 1382.
Barbare
Sauvage, ignorant
V. 878
Cruel, qui n’écoute point la raison, ni la pitié, impitoyable (F).
V. 973 ; 1014
Bassesse
Il n’est en usage qu’au figuré pour désigné un état bas et obscur par opposition à un rang élevé, noble (F).
V. 521 ; 910
Charme
Enchantement, sortilège (F), puissance magique (D)
V. 360 ; 715
La beauté, les appâts, les arguments des femmes (F)
V. 300 ; 484 (pour un homme) ; 858 ; 1017.
Charmer
Soumettre à sa volonté, maîtriser en jetant un sort (D)
V. 39 ; 394 ; 406 ; 441 ; 473.
Cœur, Courage (on emploie indistinctement ces deux mots)
Cœur : siège des passions, âme (F)
V. 68 ; 73 ; 258 ; 263 ; 357 ; 398 ; 437 ; 447 ; 489 ; 538 ; 547 ; 767 ; 795 ; 915 ; 950 ; 1017 ; 1110 ; 1115 ; 1204 ; 1305 ; 1456
Courage dans ce sens
V. 934 ; 987 ; 1163.
Courage : vigueur, force, courage, intrépidité (F)
V. 188 ; 189 ; 235 ; 635 ; 810 ; 822 ; 901 ; 1163 ; 1418
Cœur dans ce sens
V. 682.
Contrainte
Violence, force majeure ; gêne, incommodité ; sentence, contrat ou ordonnance supérieure (D)
V. 320 ; 1025 ; 1078.
Coups
Se dit figurément de ces afflictions imprévues qui sont comme des traits qui nous percent le cœur, ou des blessures de l’amour ; se dit des actions qui se réitèrent et signifie fois (F)
V. 481 ; 517 ; 987 ; 1173 ; 1399.
Crime
Faute, action faite contre la prohibition de la loi soit naturelle soit civile ; se dit d’une faute qu’on commet ou dans la conduite ou contre le devoir, ou contre l’amitié (F)
V. 174 ; 426 ; 668 ; 798 ; 1331 ; 1455.
Cruel(le)
Inhumain ; rude ; insensible à l’amour (R)
V. 432 ; 579 ; 781 ; 842 ; 958 ; 971 ; 1401 ; 1453.
Danger
Péril, risque ; perte, dommage (F)
V. 100 ; 823 ; 1016 ; 1247 ; 1253 ; 1355.
Descouvrir
Trouver quelque chose de nouveau, de secret qui était auparavant caché (F)
V. 320 ; 693 ; 785 ; 875 ; 906 ; 972 ; 1037 ; 1172.
Desgager
Détacher, libérer d’une contrainte ou d’une séduction ; tenir ses engagements (F)
V. 355 ; 476 ; 521.
Discret
Qui est sage, retenu dans ses paroles et dans ses actions ; se dit plus particulièrement des gens qui savent conserver un secret (F)
V. 449 ; 503 ; 788.
Dissimuler
Déguiser adroitement, feindre ; cacher ce qu’on a dans l’âme (F)
V. 404 ; 694 ; 951 ; 1130 ; 1337.
Effort
Emploi violent de ses forces ; tentatives, mouvement de vigueur ; se dit aussi de tout ce qu’on fait avec violence (F)
V. 71 ; 257 ; 460 ; 1076 ; 1209 ; 1249 ; 1301.
Ennuis
Tourment violent (D), chagrin, déplaisir (F), fâcherie, tristesse (R)
V. 453 ; 783 ; 907 ; 983 (ennuy).
Entretien
Conversation courtoise (D)
V. 138 ; 244 ; 413 ; 773.
Esmouvoir
Ébranler mettre en mouvement ; en morale se dit des passions, troubler, exciter, remuer (F)
V. 310 ; 607 ; 933 ; 959 ; 1362 ; 1382 ; 1405.
Estonner
Surprendre, épouvanter (F) frapper d’une émotion violente (D)
V. 727 ; 1227 ; 1286.
Estrange
Extraordinaire, anormal, scandaleux (D) ; ce qui est surprenant, rare, fâcheux ou impertinent ; qui n’est pas dans l’ordre de l’usage commun (F)
V. 110 ; 567 ; 841.
Estranger
Choses hors de nous, qui ne nous sont pas naturelles (F)
V. 285 ; 339.
Fable
Récit mythologique ; nouvelle ou allégorie mensongère (D)
V. 336 ; 343.
Fascheux
Pénible, qui offre des difficultés ; dur à supporter ; peu traitable ; se dit d’une personne qui dérange, qui survient mal à propos (D)
V. 256 ; 863 ; 1030.
Fers
En poésie pour désigner une arme ; la servitude, l’esclavage ; particulièrement l’état de l’amoureux soumis à sa maîtresse ; torture morale, angoisse (F)
V. 254 ; 494 ; 530 ; 888 ; 898 ; 1031 ; 1057 ; 1072 ; 1120.
Feux
Passion, amour ; inspiration poétique surnaturelle, ardeur, enthousiasme ; colère, scandale (D)
V. 478 ; 482 ; 782 ; 888 ; 960 ; 966.
Fidelle
Probe, honnête ; véritable, authentique ; constant dans son attachement, régulier, conforme au modèle (D)
V. 161 ; 793 ; 989 ; 1033 ; 1050 ; 1121.
Fille
Jeune fille, pas mariée ; bonne, servante (D)
V. 22 ; 29 ; 106.
Flatter
Favoriser ; tromper, charmer, séduire (D)
V. 214 ; 309 ; 664.
Fortune
Divinité aveugle capricieuse, qui selon les païens présidait à tous les évènements et distribuait les biens et les maux selon son caprice ; bonheur ou malheur qui arrive par hasard ; bien, richesse honneur dignité et présent de la fortune (F)
V. 2 ; 113 ; 118 ; 232 ; 251 ; 283 ; 290 ; 496 ; 536 ; 640 ; 708 ; 922 ; 923 ; 997 ; 1022 ; 1063 ; 1321 ; 1422.
Foy
Fidélité à un engagement ; amour fidèle ; sincérité ; promesse, serment, parole donnée ; confiance (F)
V. 803 ; 1002 ; 1051 ; 1069 ; 1079 ; 1307.
Funeste
Mortel, fatal ; tragique, violent, en parlant de la mort (F)
V. 567 ; 965.
Fureur
Folie furieuse, égarement d’esprit ; passion ardeur (F)
V. 569 ; 697 ; 850 ; 853 ; 854 ; 865 ; 869 ; 1180 ; 1291.
Furieux
Fou, insensé, passionné ; prodigieux, extraordinaire (D)
V. 71 ; 1047 ; 1088 ; 1119 ; 1395.
Gasté
Anéantir, ravager, endommager ; mettre mal en point (F)
V. 705 ; 748.
Genereux
De race noble, brave ; magnanime, sans mesquinerie (D)
V. 185 ; 234 ; 1420.
Gloire
Honneur, considération ; amour-propre ; orgueil, vanité ; réputation intacte ; succès. (A) (F)
V. 73 ; 143 ; 195 ; 213 ; 248 ; 488 ; 910 ; 1105 ; 1413.
Glorieux
Orgueilleux, fier (F)
V. 197 ; 635 ; 1120 ; 1417.
Gouverner
Exercer une direction morale ou spirituelle sur… ; être précepteur de… ; conduire (D)
V. 277 ; 610 ; 764 ; 1212 ; 1274 ; 1377.
Grace
Attraits (D)
V. 27 ; 339 ; 379 ; 385 ; 925 ; 949 ; 1366.
Honneur
Réputation (A), (R), (F) ; respect (D)
V. 51 ; 87 ; 124 ; 174 ; 177 ; 189 ; 199 ; 221 ; 253 ; 261 ; 633 ; 912 ; 1053.
Humeur
Tempérament caractère (R)
V. 175 ; 259.
Inclination
Personne ou chose aimée ; penchant (D)
V. 22 ; 166.
Innocens
Inoffensif, sans malice (D)
V. 506 ; 570 ; 1153.
Inquietude
Agitation ; besoin d’agitation (D)
V. 584 ; 1090.
Insolence
Audace ; violence (D)
V. 316 ; 468.
Merveille
Admiration, surprise, étonnement ; chose extraordinaire (D)
V. 37 ; 101 ; 364 ; 380 ; 1320 ; 1365 ; 1415.
Objet
Chose où l’on arrête sa pensée, son cœur, son but ou son dessein (R) ; spectacle, image ; se dit aussi des belles personnes qui donnent de l’amour ; homme aimé ; femme aimée (F)
V. 75 ; 135 ; 165 ; 180 ; 329 ; 382 ; 422 ; 438 ; 505 ; 509 ; 874 ; 1099 ; 1120 ; 1147 ; 1160 ; 1201 ; 1274 ; 1304 ; 1352.
Obliger
Lier par un devoir, par un sentiment de reconnaissance (D)
V. 163 ; 304 ; 516 ; 637 ; 646 ; 762 ; 796 ; 821 ; 839 ; 1124 ; 1311 ; 1327 ; 1456.
Onde
L’eau, la mer
V. 121 ; 619 ; 724 ; 760 ; 961 ; 1358.
Passer
Dépasser, surpasser, excéder (D)
V. 170 ; 737 ; 1433.
Passion
Se dit des différentes agitations de l’âme selon les divers objets qui se présentent à ses sens (F) et donc par métonymie la seule passion amoureuse, amour, ardeur (R) sentiment, état affectif en général ; sensation physique ; puissante, vive inclination, attachement de quelqu’un vers ce qu’il désire de toutes ses forces, vers ce qu’il aime avec violence (D)
V. 385 ; 523 ; 671 ; 779 ; 787 ; 848 ; 936 ; 954 ; 974 ; 1133 ; 1138 ; 1303.
Penser(s)
Pensée(s)
V. 23 ; 171 ; 709 ; 981.
Presser
Pousser impérieusement (D)
V. 1 ; 882.
Pretendre
Revendiquer (D), espérer d’avoir (R)
V. 130 ; 1451.
Prudence
Sagesse, vigilance (D)
V. 235 ; 762.
Rigueur
Sévérité ; attitude sévère de l’aimé(e), destinée à éprouver ou à rebuter l’amant(e) (R)
V. 264 ; 313 ; 430 ; 667 ; 851.
Soins
Attention, intérêt, souci, (R) assiduité (D)
V. 127 ; 633 ; 736 ; 763 ; 1181.
Songe
Chimère, fiction, vision (D)
V. 220 ; 597 ; 622.
Souffrir
Accepter, tolérer (F)
V. 620 ; 1168.
Tourmen(t)
Violente douleur physique ou morale (F)
V. 294 ; 456 ; 478 ; 482 ; 437 ; 780 ; 807 ; 849 ; 863 ; 955 ; 1038.
Trait
Élan, ce qui touche, ce qui émeut (F)
V. 275 ; 345 ; 366 ; 767 ; 980 ; 1082.
Transporter
Émouvoir fortement, rendre fou (F)
V. 801 ; 908 ; 953.
Valeur
Hardiesse, bravoure ; courage ; ardeur belliqueuse ; qualité guerrière (F)
V. 76 ; 80 ; 154 ; 161 ; 518 ; 904 ; 920 ; 1022.
Vertu
Vigueur physique ou morale ; force ; courage, qualité ; puissance, efficacité (F), grandeur d’âme (D)
V. 86 ; 88 ; 424 ; 491 ; 522 ; 523 ; 921 ; 994 ; 1060 ; 1273.

Bibliographie §

Autour de Charles Beys §

Goujet, Bibliothèque françoise, Paris, 1754, t. XVI, p. 296 à 302.
Lebois André, Les Odes d’Horace en vers burlesque (1652), par Charles Beys, Avignon, Aubanel père, 1963.
Puymaigre (Comte de), Un Poète apologiste de Louis XIII, Extrait de la Revue des questions historiques, Paris, 1898.
Quérard Joseph-Marie, Les Supercheries littéraires dévoilées, t. I, Paris, Maisonneuve et Larose, 1964.

Ouvrages généraux sur le théâtre du XVIIe siècle §

[Lancaster Henry Carrington, éd.], Le Mémoire de Mahelot, Laurent et autres décorateurs de l’Hôtel de Bourgogne, Paris, Champion, 1920.
Adam Antoine, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, rééd. Paris, Del Duca, 1962.
Baby Hélène, Esthétique de la tragi-comédie, Paris, Klincksieck, 2000.
Forestier Georges, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680). Le déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.
Guichemerre Roger, La Tragi-comédie, Paris, PUF, 1981.
Lancaster Henry Carrington, A History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1929-1942 (5 part. en 9 vol.).
Lancaster Henry Carrington, The French Tragi-comedy. Its Origin and Development from 1552 to 1628, Baltimore, J. H. Furst Company, 1907.
Marsan Jules, La Pastorale dramatique en France à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1905.
Rousset Jean, La Littérature de l’âge baroque en France, Paris, Corti, 1954.
Scherer Jacques, La Dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, s.d. [1950].

Ouvrages généraux sur le théâtre §

Forestier Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Nathan (coll. 128) 1993.
Larthomas Pierre, Le langage dramatique, Paris, Armand Colin, 1972.
Ubersfeld Anne, Lire le théâtre, Paris, Editions Sociales, 1977.
Ubersfeld Anne, Lire le théâtre II, Paris, Belin, 1996.

Sur la langue §

Académie Française, Dictionnaire, Paris, J.-B. Coignard, 1694 (2 vol.).
Furetière Antoine, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers ; rééd. Paris, SNL-Le Robert, 1978, (3 Vol.).
Haase A., Syntaxe française du XVIIe siècle, Paris, Delagrave, 1935.
Richelet P., Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise… avec les termes les plus connus des arts et des sciences, Genève, J.-H. Widerhold, 1680 (2 vol.).
Sancier-Château Anne, Introduction à la langue française du XVIIe siècle, Paris, Nathan, 1993 (2 vol.).