LE BARON D'ALBIKRAC

COMÉDIE

Thomas Corneille
A PARIS,
Chez GABRIEL QUINET, au Palais, dans
la Gallerie des Prisonniers, à l’Ange Gabriel.
M. DC. LXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Aloys Clarke de Dromantin sous la direction de Georges Forestier (2006-2007)

Introduction §

En 1659, un jeune comédien-poète arrivé depuis peu à Paris donnait au théâtre une simple petite comédie en un acte intitulée Les Précieuses ridicules, et s’attirait, grâce à cette pièce, les louanges du public parisien. Un autre dramaturge était alors au sommet de sa gloire ; Thomas Corneille, qui n’est guère plus qu’un nom pour nous, venait de faire représenter quatre ans plus tôt la tragédie de Timocrate qui fut, avec ses quatre-vingt représentations consécutives, le plus grand succès dramatique du XVIIe siècle. Le petit frère de l’auteur du Cid était donc aussi connu que Pierre et même bien plus à la mode que celui-ci à la fin des années 1650. Face au succès de Molière, les deux frères, qui étaient très proches, déclarèrent que la troupe du farceur n’excellait que dans la « bagatelle »I. Le jugement était sévère, c’était aller contre l’avis du public galant. Les années suivantes furent marquées par ce même affrontement avec Molière : Thomas Corneille fut un adversaire zélé de L’École des femmes et continua de mépriser celui qui était désormais installé avec sa troupe au Palais-Royal et dont le succès allait grandissant. Dans le même temps, on n’avait pas vu « Corneille le Jeune » donner de comédie depuis précisément cette année 1659, alors qu’au cours des dix années qui avaient précédé, il en avait donné neuf. Étonnant retrait de la part d’un auteur qui avait su égaler et même dépasser Scarron avec son Geôlier de soy-mesme en 1655. Étonnant retrait aussi de la part d’un « bourguignon », lorsqu’en ces années 1660, l’Hôtel de Bourgogne, qui excellait dans la tragédie, avait justement besoin de succès comiques pour rivaliser avec Molière. Les petites farces de Poisson et les pièces de Montfleury ne suffisaient pas, et les Grands Comédiens étaient en train de voir leur public filer vers le Palais-Royal. Thomas Corneille avait-il peur d’affronter Molière sur le terrain de la comédie ? Lui qui avait montré qu’il savait se renouveler et s’adapter aux exigences du public, lui qui avait excellé dans la veine burlesque, était-il en panne d’inspiration comique ? Le fait est qu’en 1660, comme l’écrit La Fontaine, « Jodelet n’est plus à la mode »II. Or c’est précisément dans les pièces « à Jodelet », c’est-à-dire dans les pièces burlesques, que Thomas Corneille avait obtenu ses plus grands succès. C’est en 1667 qu’il sortit de son silence comique. Le Baron d’Albikrac venait à point, Molière connaissait quelques difficultés après le demi-échec du Misanthrope et la seconde interdiction du Tartuffe. Sans renoncer à ses caractéristiques propres, inspiration espagnole et valet bouffon au langage fantaisiste, le Normand innova quelque peu par rapport à ses anciennes comédies. Thomas Corneille, en effet, multiplie les sources de comique : il s’intéresse autant aux ruses du galant pour parvenir à ses fins qu’au caractère du personnage qui contrarie les amours des jeunes gens, sans oublier de mettre au centre de l’intrigue un personnage bouffon qui donne son nom à la pièce. Nous rions du personnage de la Tante, nous rions aussi des ruses d’Oronte, de Léandre et d’Angélique, et nous rions enfin de la fourbe et des fantaisies du valet la Montagne. La formule sembla fonctionner : sans toutefois déstabiliser aucunement Molière, Thomas Corneille séduisit le public et fit même rire MadameIII qui, sans s’en douter, vivait les derniers mois de sa courte existence. Il n’y avait plus qu’à recommencer : trois ans plus tard, en 1670, il donnait une pièce très similaire au Baron, La Comtesse d’Orgueil. Sur un modèle espagnol il ajoutait un valet déguisé en comtesse de Bretagne qui devait permettre au héros de se débarrasser de son rival. Mais cette fois le succès ne fut pas au rendez-vous.

Vie de Thomas Corneille §

Thomas Corneille naquit à Rouen en 1625 dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Son frère Pierre le précédait de dix-neuf ans et leur père mourut quand Thomas n’avait encore que quatorze ans. C’est alors Pierre qui fut son tuteur et qui remplaça la figure paternelle. Thomas suivit donc les traces de son frère au collège jésuite de Rouen et devint avocat en 1649. Il marcha sur les pas de Pierre jusqu’à épouser, un an plus tard, la sœur de sa femme, Marguerite de Lampérière, avec laquelle il eut au moins trois enfants. Sans doute pour se distinguer d’un frère déjà au sommet de sa gloire, Thomas se fit appeler « Corneille de l’Isle », et si ses prétentions nobiliaires étaient légitimes depuis l’anoblissement de son père en 1637 (au lendemain du Cid) elles lui valurent toute de même une moquerie de la part de Molière quelques années plus tard au début de L’École des femmesIV.

Il était courant au XVIIe siècle d’entreprendre des études de droit et d’obtenir le titre d’avocat sans pour autant embrasser la carrière juridique. C’est ce que fit Thomas. En 1647, à vingt-deux ans, il donnait déjà sa première pièce de théâtre, Les Engagements du hasard, jouée par les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne grâce à la bienveillance de l’acteur Floridor, ami intime de la famille Corneille. La pièce, inspirée d’une comedia de Calderón, fut le premier succès du jeune homme. La mode de l’imitation espagnole avait été lancée au début des années 1640 par d’Ouville et toute la première partie de la carrière de dramaturge de Thomas Corneille s’inscrit dans ce courantV. De 1647 à 1655, traversant la Fronde, Corneille le jeune, comme on l’appelait le plus souvent, donna sept comédies inspirées de modèles espagnols. Avec Dom Bertrand de Cigarral en 1651 il s’essaya avec succès à la comédie burlesque. Quatre ans plus tard il entrait en concurrence avec Scarron: les deux dramaturges donnèrent chacun une adaptation d’une pièce de Calderón, El Alcalde de si mismo, et c’est Le Geôlier de soy-mesme de Thomas qui l’emporta sur Le Gardien de soy-mesme de Scarron. L’élève l’avait emporté sur le maître.

En 1656 la carrière dramatique du jeune Corneille prit un premier virage. Il se détourna de l’Hôtel de Bourgogne, se rapprocha de la troupe du Marais et donna une tragédie d’un genre tout à fait nouveau. En effet, depuis la Fronde, les tragédies avaient disparu des scènes parisiennes et répéter les recettes du passé face à un public sortant tout juste de la guerre civile eut été un échec. Thomas Corneille su saisir l’esprit du temps et le goût du public puisque Timocrate fut, nous l’avons dit, un véritable triomphe. La pièce est centrée sur l’amour, l’intrigue en est chargée et le dénouement heureux : c’est ce qu’on appela par la suite la « tragédie romanesque ». Les pièces qui suivirent et qu’il continuait de donner au Marais, avant de retrouver l’Hôtel de Bourgogne en 1659, sont de la même veine mais obtinrent moins de succès, par exemple Stilicon en 1660 et Camma en 1661. Peu après l’arrestation de Fouquet qui leur versait une pension, les frères Corneille vinrent s’établir à Paris à la fin de l’année 1662 invités par le duc de Guise. Thomas, quant à lui, entretenait d’excellentes relations avec certaines grandes dames du pays comme la Comtesse de Noailles, la Comtesse de Fiesque ou la Duchesse de Montpensier et fréquentait régulièrement le salon de Madame Deshoulières.

La carrière dramatique de Thomas Corneille avait commencé depuis vingt ans lorsqu’il revint à la comédie en 1667 avec Le Baron d’Albikrac. À cette date, il était capable de manier avec aisance les différents genres dramatiques: ainsi, à peine quelques mois après le succès du Baron, donna-t-il une tragédie intitulée Laodice. Mais déjà les premiers succès de Jean Racine commençaient à faire de l’ombre aux tragédies des frères Corneille. C’est en 1670 que la Bérénice de Racine l’emporta sur celle de Pierre. Thomas, quant à lui, obtint encore un beau succès avec son Ariane en 1672, pièce écrite dans la veine des tragédies élégiaques de Racine,  mais une nouvelle tragédie intitulée Théodat et représentée seulement quelques mois plus tard, fut un échec. Écœuré par les succès de Racine, Thomas Corneille, à la différence de Boyer, n’abandonna pas pour autant la création théâtrale. Poussé par son ami Jean Donneau de Visé, il prit ses distances avec l’Hôtel de Bourgogne où Racine triomphait et collabora désormais avec le jeune théâtre Guénégaud. Cette nouvelle troupe rassemblait les comédiens de Molière, restés orphelins en 1673, ainsi que certains acteurs du théâtre du Marais. Après l’échec de La Mort d’Achille (janvier 1674), Thomas Corneille se détourna de la tragédie qu’il laissa à Racine et se lança dans la création de pièces à machines en collaboration avec Donneau de Visé. En 1675 Circé puis L’Inconnu furent d’importants succès. Trois ans plus tard, Racine ayant été nommé historiographe du roi, Thomas renoua avec la tragédie en donnant Le Comte d’Essex qui fut bien accueillie par le public. Il s’acheminait alors lentement vers la fin de sa carrière dramatique. Pourtant il réussit encore à se renouveler en collaborant avec Lully dans la création d’opéras, lors d’une courte disgrâce de Quinault. En 1678 il composa avec son neveu Fontenelle une version opératique de la Psyché de Molière et l’année d’après Bellérophon fut un triomphe. Après La Devineresse en 1679, comédie d’actualité écrite avec Donneau de Visé pendant l’affaire des poisons, Thomas Corneille ne connut plus le succès au théâtre. Mais il n’avait pas attendu d’être boudé par le public pour se lancer dans de nouvelles entreprises. En 1677 il s’était associé à Visé pour relancer le Mercure Galant. Cette gazette d’un genre nouveau, créée cinq ans plus tôt, donnait l’essentiel des nouvelles mondaines de Paris et de province ainsi que les nouvelles des théâtres dans un volume de deux cent pages qui paraissait à la fin de chaque mois. Donneau de Visé et Thomas Corneille collaborèrent ainsi pendant plus de vingt ans. Le Mercure, s’il était critiqué par certains, était lu par presque tous dans les milieux mondains.

À la mort de Pierre Corneille, en 1684, Thomas fut élu à l’Académie Française à l’unanimité au siège de son frère. De cette période d’académicien on retient son engagement en faveur des Modernes dans la Querelle déclenchée par un discours de Perrault en 1687. Il soutint ce dernier et vit son neveu Fontenelle élu à l’Académie en 1691 contre la Bruyère. Puis, à presque soixante-dix ans, « Corneille le Jeune » commença une nouvelle carrière : celle de savant. En effet, en 1694, l’Académie voulut concurrencer le très complet dictionnaire de Furetière. Thomas se chargea alors de rédiger un Dictionnaire des termes d’arts et de sciences qui devait s’ajouter en complément à la première édition du Dictionnaire de l’Académie. Il traduisit aussi Les Métamorphoses d’Ovide puis les Fables d’Esope. Enfin il donna un Dictionnaire universel géographique et historique. Ces volumes représentèrent des années de travail et contribuèrent sans doute à épuiser le vieillard : Thomas Corneille mourut aveugle le 8 décembre 1709.

Il semble que ce soit après sa mort que Thomas Corneille commença à souffrir de la gloire de son frère et que son théâtre fut progressivement oublié. Sans doute Nicolas Boileau ne fut-il pas pour rien dans cette faible postérité. Il disait par exemple du jeune Corneille : « C’est un homme […] emporté de l’enthousiasme d’autrui, et qui n’a jamais pu rien faire de raisonnable »VI. Et en effet Thomas cherchait le succès, l’obtint à de nombreuses reprises, laissa derrière lui une œuvre extrêmement variée comprenant plus de quarante pièces de théâtre, comédies, tragédies, pièces à machines, tragi-comédies, ou encore opéras, fut aussi journaliste, polémiste et savant, ami de Molière, puis brouillé et réconcilié, ennemi de La Bruyère et déjà un pied dans le dix-huitième siècle grâce à la fougue de son neveu et filleul Fontenelle. Boileau en un sens avait raison: est-il bien raisonnable de faire tant de choses en quatre-vingt quatre ans d’existence ?

On trouvera à la fin de ce volume la liste des œuvres de Thomas Corneille.

Conditions de représentation §

La date de la première représentation : petite question d’histoire littéraire §

Le Baron d’Albikrac a été créé sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne. Malheureusement, nous ne connaissons pas la date exacte de la première représentation. Cependant, le privilège du roi (c’est-à-dire l’autorisation royale de publier le texte) datant du 21 février 1668, nous pouvons faire l’hypothèse que la pièce fut créée vers la fin de 1667, sans doute à l’automne puisque la troupe fut occupée à la représentation d’Andromaque de Racine à compter du 17 novembre. Le plus souvent, une pièce était jouée avant que soit demandé un privilège pour son impression. C’est cette date de 1667 que proposa, dans les années 1930, le spécialiste du théâtre du XVIIe siècle, Henry Carrington Lancaster. Il venait ainsi corriger la date traditionnellement retenue de 1668. Les anciens commentateurs, des Frères ParfaictVII à Gustave ReynierVIII, s’appuyaient sur une mention d’une représentation du Baron d’Albikrac chez Madame dans une lettre de la gazette de Robinet datant du 29 décembre 1668IX. Mais rien n’indique que cette représentation fut la première et même tout laisse penser le contraire. En effet, Robinet qui n’était pas ce soir-là chez Henriette d’Angleterre commente la pièce qu’il avait donc vraisemblablement déjà vue jouer auparavant.

Voilà l’essentiel de ce qu’il est possible de déduire des informations dont nous disposons. Toutefois le problème a donné lieu à des discussions contradictoires intéressantes de la part des spécialistes. Étendons-nous un instant sur cette petite question d’histoire littéraire. Tout d’abord, comme le note A.-L. Chamoux dans un article paru en 1966 dans la Revue d’histoire littéraire de la FranceX, Lancaster commet une erreur : il confond la date de l’achevé d’imprimer avec celle de l’enregistrement du privilège par la communauté des libraires qui eut lieu le 5 mars 1668, date elle-même suspecte si l’on en croit Christopher Gossip qui a épluché le registre en question. Cette date précoce servait, dans l’argumentation de Lancaster, à renforcer son hypothèse d’une première représentation en 1667. L’achevé d’imprimer date en fait du 8 février 1669 et n’indique donc rien sur la date de la première. Par ailleurs Lancaster ajoutait l’argument suivant : la pièce daterait bien de 1667 car Thomas Corneille avait l’habitude de donner une pièce par an ; or si le Baron avait été joué en 1668 il n’aurait pas eu de pièce de théâtre à son actif en 1667. Cet argument est difficilement recevable pour deux raisons : premièrement, la chronologie des pièces de Thomas Corneille établie par Christopher GossipXI montre qu’il n’était pas aussi régulier dans sa production théâtrale qu’on avait pu le penser ; deuxièmement, il n’est pas établi qu’un auteur se sentait tenu de donner nécessairement une pièce par an aux comédiens. Chamoux, en contredisant Lancaster, voulait démontrer que Le Baron avait pu être représenté après Laodice, tragédie pour laquelle Thomas Corneille obtint un privilège le même jour que pour Le Baron mais qui fut imprimée dans la foulée, le 8 mars 1668, à la différence du Baron, qui, si l’on en croit la date de l’achevé, fut imprimé un an après l’obtention du privilège. Chamoux en déduisait que la pièce aurait donc bien pu être représentée à la fin de 1668 comme il avait été admis avant Lancaster. Mais elle semble par là ignorer que seul le privilège peut renseigner sur la date de la première représentation dans la mesure où l’on sait que, généralement, la représentation précédait l’autorisation accordée à l’imprimeur. C’est ce que relève Christopher Gossip dans une note parue en 1968 dans la revue italienne Studii FrancesiXII. Ce dernier va plus loin en démontrant qu’il n’était pas impossible, pour un même auteur, de mettre en scène plus d’une seule pièce par an. Le Baron aurait donc bien pu être joué en 1667, avant Laodice, et Laodice être imprimée avant le Baron. Gossip va jusqu’à émettre l’hypothèse d’une erreur dans la date de l’achevé et suggère que le « 1669 » de l’imprimeur signifie en fait 1668. La pièce aurait alors été achevée d’être imprimée avant qu’un privilège ne soit accordé ce qui effectivement se produisait de temps en temps. La question de la date de la première représentation reste donc ouverte et uniquement basée sur des hypothèses.

L’hôtel de Bourgogne en 1667 §

En 1667, l’Hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, demeurait la principale scène parisienne. C’était la compagnie la plus prestigieuse, appréciée surtout pour ses tragédies, la comédie étant devenue la spécialité du théâtre du Palais-Royal, c’est-à-dire de la troupe de Molière. Quant au théâtre du Marais, en mauvaise posture au début des années 1660XIII, il tire alors sa réputation des pièces à machines. Cette spécialisation croissante des différents théâtres dans les années 1660 n’empêche pas les comédiens de l’Hôtel de continuer à donner des comédies afin de concurrencer les succès de Molière au Palais-Royal. En particulier l’Hôtel multiplia la représentation de petites comédies en un acte fournies par Villiers, Montfleury, Boursault ou Poisson et qui devinrent très à la mode dans ces années 1660. Les « comédiens du roi », comme ils se faisaient appeler, étaient au nombre de douze sous la direction de Floridor. Nous connaissons deux des acteurs du Baron d’Albikrac : Villiers jouait Philipin et Poisson La Montagne. Ces deux comédiens étaient très célèbres à l’époque. Villiers d’abord, de son vrai nom Claude Deschamps, entré dans la troupe en 1642 après quelques années au Marais, s’était depuis longtemps spécialisé dans le rôle de Philipin (ou Filipin) créé pour concurrencer Jodelet qui, dans les années 1640 et 1650 régnait sur le Marais. En 1667, lorsqu’il joue le valet d’Oronte dans Le Baron d’Albikrac, Villiers approche de la fin de sa carrière puisqu’il prend sa retraite trois ans plus tard en 1670. C’est peut être la raison pour laquelle il n’a qu’un rôle secondaire dans Le Baron. Car dans le même temps un autre acteur s’était fait remarquer depuis plusieurs années dans les rôles de valets fourbes. Il s’agit de Raymond Poisson (1630-1690), alors étoile montante de la comédie. Arrivé à Paris en 1660 et entré à l’Hôtel de Bourgogne la même année, il s’illustra d’abord dans les petites comédies qui suivaient en général la représentation d’une tragédie. Il écrit aussi de ces comédies en un acte : par exemple Le Baron de la Crasse en 1662, où l’on se moque d’un noble de province. On remarque la proximité sonore entre le titre de cette pièce et Le Baron d’Albikrac, qui peut laisser penser que Thomas Corneille se serait souvenu de la pièce de Poisson pour trouver un nom à son baron. Enfin, Poisson est surtout celui qui incarna le rôle de Crispin dans ses propres comédies, dans celles de Montfleury mais surtout dans celles de Hauteroche au début des années 1670. On retiendra que ce personnage type de valet fourbe avait une réputation de laideur. Les autres acteurs du Baron nous sont inconnus. Toutefois quelques suppositions sont possibles : Floridor avait l’habitude de jouer les rôles de jeune premier et Montfleury, si la pièce fut effectivement jouée en 1667, n’était pas encore mort. Hauteroche faisait aussi parti de la troupe et une des deux actrices vedettes de l’Hôtel, la des Œillets et la d’Ennebaut, jouait sans doute le rôle d’Angélique. Par ailleurs il est fort probable que la Tante, selon l’usage de l’époque, ait été jouée par un homme.

Un beau succès §

Le Baron d’Albikrac connut un succès durable, comme en témoignent les nombreuses reprises de la pièce, les commentaires de Robinet ou plus tard ceux des frères Parfaict. Pour autant, au moment de sa création, le Baron fut-il vraiment un « énorme succès » comme l’affirme Gustave ReynierXIV ? Un élément permet d’en douter : il s’agit d’une phrase de la dédicace de la pièce à une certaine Madame M.B.E.C.S. Si Thomas Corneille y assure être « satisfait du succès » de sa comédie, il ajoute ceci : « Quand le public se serait entierement déclaré pour elle, son suffrage n’auroit point suffit à mon ambition, et la gloire de vous avoir plu est quelque chose de si considérable pour moi, qu’elle me console aisément de la sévérité de la censure ». Nous pouvons déduire de cette phrase que le public ne fit pas un accueil particulièrement chaleureux au Baron lors de sa création même s’il semble avoir été bien reçu à la cour et dans les cercles privés auxquels appartenait la dédicataire. En effet, en plus de la représentation chez Madame, Robinet rend compte d’une autre représentation, cette fois-ci à Saint-Germain-en-Laye, au mois d’août de la même annéeXV. Or nous savons que ces divertissements royaux étaient particulièrement fastueux et qu’ils constituaient donc un honneur pour l’auteur de la pièce. Ensuite Le Baron d’Albikrac semble avoir quitté l’affiche en 1670. Il n’a été repris qu’en 1682 par la toute récente Comédie-Française issue de la fusion entre la troupe de Molière et celle du théâtre GuénégaudXVI. Lundi 5 janvier 1682, premier soir de la reprise, nous savons, grâce au registre de Lagrange, que la recette atteignit 1329 livres, ce qui est tout à fait honorable. Ce fut d’ailleurs la meilleure recette du mois derrière Le Misanthrope de Molière. La pièce fut jouée dix-sept fois cette année-là dont une fois à Saint-Germain et une fois à Saint-Cloud ; elle a ensuite été jouée huit fois avant la fin de 1685, ce qui prouve que le public ne s’en lassait pas. Cinquante ans plus tard, les frères Parfaict affirmaient : « Cette Comédie eut un succès si marqué lorsqu’elle parut au Théatre, et ce succès s’est si bien soutenu depuis, qu’il est peu de personnes qui ne connoissent cette Pièce, soit par la lecture, soit par la représentationXVII ». Et en effet la Comédie-Française continua de jouer Le Baron d’Albikrac tout au long du XVIIIe siècle, en tout cent soixante huit fois, et la pièce fut rééditée à maintes reprisesXVIII. Son succès dépassa même les frontières nationales : Le Baron fut représenté au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 1753 et on en trouve une édition réduite à trois actes pour la cour de Vienne datant de 1764XIX. Puis peu à peu la pièce disparut du paysage théâtral. Si l’on en croit Reynier elle fut encore représentée en juin 1823 au théâtre de l’Odéon, encore une fois réduite à trois actes. Pour le XXe siècle notons que le deuxième acte du Baron fut représenté les 4 et 11 mars 1915 à la Comédie-Française, à l’occasion de soirées spéciales, et fut encore monté au festival de Barentin dans les années 1960 grâce au Cercle Pierre et Thomas Corneille. Le Baron d’Albikrac fut donc une des pièces de « Corneille le Jeune » qui résista le mieux au temps.

Réception critique §

La critique contemporaine de la création de la pièce se réduit à Robinet qui, dans sa gazette en vers rapporte les nouvelles mondaines et mentionne à deux reprises le Baron. Nous avons déjà dit qu’il annonçait une représentation chez Madame le 29 décembre 1668, ajoutons qu’il le fait en termes élogieux. Robinet insiste sur le comique de la pièce qui provoque un rire franc et sur la qualité du jeu de Raymond Poisson en valet La Montagne. Quelques jours plus tard, Robinet revient sur la représentation en introduisant une nuance à son éloge : il juge le « poëme (…) bon malgré tout mic-mac ». La pièce selon Robinet est donc comique mais un peu trop compliquée. Le Mercure Galant fait aussi mention du Baron lorsqu’il est repris douze ans après sa création par la troupe de la Comédie-Française. La référence est brève et le gazetier — Thomas Corneille lui-même ? — se contente de préciser que la pièce « a fort diverty de nombreuses assemblées ».

Au XVIIIe siècle ce sont les frères François et Claude Parfaict qui contribuèrent à fixer la critique d’un grand nombre de pièces du siècle précédent dans leur impressionnante Histoire du théâtre françois, depuis son origine jusqu’à présent, parue entre 1739 et 1745. Dans le paragraphe consacré au Baron d’Albikrac les frères Parfaict reconnaissent le succès qu’avait obtenu et que continuait d’obtenir la pièce de Thomas Corneille. Le début du jugement qu’ils proposent est élogieux :

La Comédie du Baron d’Albikrac est plaisamment imaginée, bien conduite et les personnages qui la composent ont tous leur mérite particulier.

Cependant le propos est rapidement nuancé. Pour les frère Parfaict, la pièce ne remplit qu’une des deux fonctions traditionnellement attribuées au théâtre, elle divertit mais manque à sa fonction principale qui devrait être, selon eux, d’instruire :

Aucuns caractères, et nulle correction pour les mœurs. On n’emporte de cet ouvrage que le plaisir d’avoir ri aux dépens d’une ridicule, et cette ridicule n’est pas assez singuliere pour présenter un tableau utile aux yeux du spectateur.

Quant aux quelques critiques modernes qui ont lu et commenté Le Baron d’Albikrac ils se contentent de reproduire un jugement assez similaire à celui des frères Parfaict. Gustave Reynier, le biographe de Thomas Corneille, s’étonne du succès qu’avait pu obtenir la pièce :

Le Baron d’Albikrac fit courir tout Paris. Le public, dont dix ouvrages de Molière n’avaient pas encore formé le goût, fit un énorme succès à cette médiocre comédie d’intrigue, qui n’avait pas le mérite d’être originale : et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que ce succès dura deux siècles.XX

On retrouve dans ce jugement deux lieux communs de la critique dix-neuviémiste de la comédie : la comparaison avec Molière qui, lui, corrige les mœurs, ainsi que l’adaptation de l’espagnol percue comme une absence d’originalité. Ces deux arguments manquent de profondeur critique : en effet Molière, malgré ses déclarations, avait-il véritablement pour but de « corriger les mœurs ».e ses contemporains ? On sait que les prétentions morales affichées par tous les auteurs étaient en fait assez convenues et ne sont pas à prendre à la lettre. Molière n’est pas plus un moraliste que Thomas Corneille. Quant au prétendu « manque d’originalité », il est à replacer dans le contexte général de la création théâtrale au XVIIe siècle : rien n’est absolument neuf et l’imitation est le point de départ de toute création.

Enfin notons la critique plus élogieuse que propose Victor FournelXXI, spécialiste du théâtre du XVIIe siècle et contemporain de Gustave Reynier: il voit dans la pièce de Thomas Corneille un « nouvel effort vers la comédie de caractère. La Tante, vieille au cœur inflammable, jalouse de sa nièce, coquette, minaudière, soupirant au seul nom de l’amour, et croyant tout le monde épris de ses appas, est tracée avec verve. La pièce est vraiment plaisante, bien imaginée, bien conduite, bien versifiée et elle resta longtemps au répertoire. »

Synopsis du Baron d’Albikrac §

L’intrigue de la pièce est à la fois simple et complexe. Simple dans la mesure où le schéma de base est celui de presque toutes les comédies : il s’agit d’un amour empêché entre deux jeunes gens. Oronte, arrivé d’Angleterre avec son ami Léandre, est venu chercher un appui auprès d’une veuve pour quelque procès dans lequel il est impliqué. La vieille garde sévèrement chez elle une jeune nièce nommée Angélique dont le jeune homme est tombé amoureux. Mais la Tante, vieille coquette en quête d’amour, n’acceptera pas que sa nièce se marie tant qu’elle même ne se sera pas remariée. À la suite d’une péripétie elle s’entiche d’Oronte et il faut alors faire intervenir le valet la Montagne déguisé en noble de province disposé au mariage pour la détourner de l’amant de sa nièce. L’intrigue est donc simple mais elle donne lieu à des développements et péripéties complexes, c’est pourquoi nous proposons ici un synopsis détaillé de la pièce.

Acte I §

Philipin est venu porter un billet à Angélique : son maître Oronte demande à la jeune fille un entretien secret. (1) Conversation entre Philipin et Lysette qui fait un portrait de la Tante. Nous apprenons que la veuve est obsédée par l’idée de se remarier, qu’elle s’imagine être jeune et belle, et qu’elle garde cachée sa nièce qui risquerait de lui faire de la concurrence. Un noble de province ruiné, ami d’Oronte (le baron d’Albikrac), et qui ne cherche qu’à se marier richement, doit venir faire sa cour à la vieille et ainsi permettre à Oronte de courtiser la nièce sans être dérangé par la Tante. Cependant il tarde à arriver. Enfin, déclaration d’amour de Philipin à Lysette. (3) La Tante entre, et Philipin lui annonce l’arrivée d’Oronte et de Léandre. En attendant, Lysette fait l’éloge du veuvage, essaie de convaincre la Tante de ne pas prétendre à un mari jeune, vante les qualités du Baron d’Albikrac, et désamorce les soupçons de la vieille sur la relation entre Oronte et Angélique. (5) Arrivent Oronte et Léandre : Léandre occupe la tante avec une conversation galante pendant qu’Oronte fait la cour à Angélique. La Tante cherche à faire avouer à Léandre qu’il la courtise et lui avoue qu’elle penche pour lui. (7) Le laquais Cascaret annonce une marquise, la Tante sort. Léandre déclare à son ami Oronte qu’il ne veut plus jouer le rôle d’amuseur et propose de combler le retard du baron en faisant passer son valet pour ce dernier. (9) Arrive le valet la Montagne à qui on annonce le rôle qu’il va devoir jouer.

Acte II §

Angélique exprime ses scrupules pour avoir accepté un entretien avec Oronte, Lysette la rassure. (1) Oronte arrive et déclare sa flamme à Angélique. (2) Au moment où la jeune fille cède, les deux amants sont surpris par la Tante. Pour se défendre, Angélique prétend qu’Oronte languit d’amour non pas pour elle-même mais pour la Tante et qu’il venait lui demander de parler en sa faveur auprès d’elle. (3) La tante congédie sa nièce et, seule avec Oronte, veut en savoir plus. Oronte, qui ne peut démentir les propos d’Angélique, tente d’expliquer auprès de la fausse prude qu’il se repent de l’aimer et qu’il renonce à ses prétentions. Mais la Tante lui fait comprendre qu’elle n’y est pas hostile. (4 et 6) Angélique, quant à elle, essaye par tous les moyens de venir perturber la conversation pour tirer Oronte d’affaire. (5 et 7) Puis Lysette annonce le baron. La valet la Montagne déguisé arrive enfin, fait semblant de confondre la Tante et la nièce, se répand en compliments grotesques, affirme qu’il est pressé de se marier mais qu’il veut d’abord visiter la maison. (9)

Acte III §

Léandre, à qui l’on a appris que les amants ont été surpris et qui a été mis au courant de la ruse d’Angélique, raconte à Lysette la visite de la maison avec la Montagne déguisé. La servante, quant à elle, annonce à Léandre que la Tante est tombée amoureuse de lui. (1) Arrivent Oronte et Angélique. Oronte décrit avec amusement l’attitude de la Montagne devant Angélique qui n’est pas au courant du stratagème. La conversation entre les amants reprend, et Oronte demande à la jeune fille une preuve d’amour. Elle lui accorde sa main. (2) À ce moment, la Tante arrive et Oronte fait semblant d’être en train de lire l’avenir dans la main d’Angélique. Léandre devant la Tante fait l’éloge du faux baron. (3) Restée seule avec Oronte, la veuve lui annonce qu’elle consent à l’épouser le soir même et qu’elle veut donner sa nièce au baron. Pour cela elle demande à Oronte de convaincre Angélique. Celui-ci essaie alors de trouver une excuse. Il commence par prétendre que Léandre aime aussi la Tante éperdument et que ce serait donc trahir son ami que d’épouser la Tante. (4) Le faux Baron arrive, se plaint d’avoir été abandonné et fait mine d’être jaloux d’Oronte. (5) Tous vont au jardin et laissent Léandre seul avec la Tante. Celle-ci veut lui faire avouer son amour pour elle. Mais Léandre nie en bloc et trouve une ruse : Oronte lui a fait croire cela parce qu’une raison plus importante l’empêche de l’épouser : il est son neveu, fils de son frère et d’une certaine comtesse d’Uspek. (6)

Acte IV §

La Tante revient du jardin pour faire parler Oronte sur ce qu’elle vient d’apprendre de Léandre ; Oronte ne sachant pas ce que Léandre a dit est embarrassé, et dès qu’il comprend, il soutient le stratagème et explique à la Tante que s’il ne lui a pas avouer dès le début qu’il était son neveu, c’est que son père ne voulait pas que cela se sache. La Tante considère alors qu’elle peut légitimement embrasser Oronte. (2) Arrive Angélique qui les surprend, feint d’être choquée et en profite à son tour pour embrasser son « cousin ». (3) Mais rapidement la tante annonce à Oronte que son frère n’est pas son vrai frère, que le mariage est donc possible et que le notaire peut venir le soir même ; Oronte, sans donner d’explication, lui affirme que cela est impossible pour une raison secrète. (4) La Tante exprime alors ses doutes sur la réalité de l’amour d’Oronte pour elle ; le jeune homme lui explique qu’il brûle pour elle mais que sa vie est en jeu dans l’affaire qu’il lui cache et qui est censée empêcher son mariage avec elle. Il presse alors Philipin de l’aider en inventant une histoire et se retire. (5) Philipin est pressé par la Tante d’expliquer l’attitude de son maître. Le valet invente qu’Oronte, sous le nom de La Rapière, se serait battu avec un ennemi en Bretagne, l’aurait tué, se serait réfugié dans un château d’un certain baron d’Albikrac pour échapper à la police. Ce baron étant alors en voyage, Oronte aurait été recueilli par la sœur du baron ; après l’avoir séduite puis surprise avec un autre amant il se serait enfuit en Angleterre. À son retour le baron l’aurait fait condamner à mort par contumace et depuis le ferait rechercher. (6) Arrive la Montagne ; la Tante, inquiète pour Oronte, veut faire abandonner au faux baron d’Albikrac son projet de tuer la Rapière. Or la Montagne n’est pas au courant de l’invention de Philipin. Heureusement celui-ci réussit à lui expliquer en deux mots l’affaire. Le faux baron saisit alors l’occasion pour proposer un marché à la Tante : il accepte de laisser la vie à la Rapière à condition que la veuve ne tarde plus à signer le contrat de mariage. La tante lui propose sa nièce. Il refuse, et l’on assiste alors à un échange d’insultes entre les deux personnages. (7) Lysette restée seule avec la Tante lui prédit que si elle continue, elle va perdre les deux. La Tante veut en parler avec Oronte. (8)

Acte V §

Angélique, qui maintenant est au courant du déguisement, annonce à Oronte que la Tante est décidée à épouser le baron pour le sauver. Oronte explique à Angélique que le vrai baron doit arriver et qu’il a reçu de lui une procuration pour signer le mariage à sa place. On apprend ensuite qu’une partie du récit de Philipin était vraie : Oronte s’est vraiment réfugié chez Albikrac après un règlement de compte et a fui à Londres sur son conseil. (1) Arrive la Tante, Oronte feint d’être au désespoir d’avoir appris qu’elle avait dessein d’épouser le baron. La tante lui reproche sa bêtise avec la sœur du baron, il raconte alors lui-même son aventure. La veuve lui propose comme moindre mal d’épouser sa nièce, Oronte n’accepte pas tout de suite pour ne pas être suspecté d’être heureux. (4) La Montagne arrive, qui vient presser la décision en brandissant la menace de faire pendre la Rapière si les choses ne sont pas réglées au plus vite car il doit partir pour un voyage. (5) Le valet déguisé annonce alors à Angélique qu’elle va se marier. Celle-ci feint de croire que c’est avec le baron et s’en montre ravie. Le faux baron rectifie la vérité et Angélique fait mine d’opposer une résistance puis accepte de donner sa main à Oronte. La montagne présente une bague pour la Tante. (6) Le notaire est annoncé, Philipin demande à la Montagne d’épouser Lysette : l’affaire est conclue. (7)

La source espagnole et la construction de l’action §

Introduction : l’imitation espagnole en France §

Le Baron d’Albikrac est tiré d’une comédie de l’auteur espagnol Agustín Moreto intitulée De fuera vendrá… (c’est le titre complet de l’édition originale), publiée pour la première fois en 1654, et elle-même sans doute inspirée de la comedia de Lope de Vega intitulée ¿ De cuándo acá nos vino ? À partir du XVIIIe siècle, De fuera vendrá… apparaît sous deux titres différents : De fuera vendrá quien de casa nos echara (De Dehors viendra qui de la maison nous chassera, allusion au fait que la nièce attend l’homme qui la libèrera du joug de sa tante) et La tía y la sobrina (La tante et la nièce). Il faut replacer cette imitation dans le contexte de la création théâtrale au XVIIe siècle. La littérature espagnole était très bien diffusée en France depuis le début du siècle et le théâtre espagnol faisait l’objet de l’admiration des auteurs français. Ces derniers commencèrent alors à adapter des pièces de Lope de Vega ou de Calderón. La première vague d’imitations de comedias concerne surtout des tragi-comédies : par exemple, à partir de 1629, Rotrou donne huit tragi-comédies adaptées de pièces espagnoles. Le Cid de Pierre Corneille (1637) est aussi tiré d’une pièce espagnole de Guillén de Castro. Mais c’est dans la veine comique que la Comedia constitua une source d’inspiration plus importante pour les dramaturges français. Une véritable mode de l’imitation espagnole débuta lorsqu’en 1638 François le Métel d’Ouville adapta La dama duende de Calderón sous le titre de L’Esprit follet. Le succès de la pièce incita des poètes concurrents à reprendre le même sujet puis à adapter toutes sortes de comédies espagnoles. Boisrobert, le frère de d’Ouville s’inspira aussi de Calderón ou de Tirso de Molina. Pierre Corneille lui aussi donna une comédie adaptée de l’espagnol : il s’agit du Menteur représenté en 1644. Au début de sa carrière de dramaturge Thomas Corneille s’inscrit en plein dans cette grande vague d’imitation avec Les Engagements du hasard, sa première pièce représentée sans doute en 1648 et adaptée de la comedia de Calderón intitulée Los empeños de un acaso. Cavaliers aux grands sentiments, intrigues mouvementées, péripéties romanesques, ou autres déguisements et quiproquos, voilà les caractéristiques principales de ces comédies.

Avec Jodelet ou le maître valet (1643) adapté d’une pièce de Rojas Zorilla, Scarron, quant à lui, créa un nouveau courant d’imitations à partir de comedias de figurón, c’est-à-dire de pièces qui mettent en scène un personnage ridicule. La nouveauté de Scarron consista à inverser les proportions entre l’intrigue romanesque et le comique de personnage. Les passages sentimentaux sont réduits et l’on s’attarde davantage sur les facéties du valet déguisé. Le valet bouffon, inspiré du gracioso espagnol, tient alors le rôle principal. Scarron s’illustra encore dans ce qu’on a appelé la « comédie burlesque » avec L’Héritier ridicule en 1650, adaptation d’une comédie de Castillo Solorzano, puis avec Dom Japhet d’Arménie un an plus tard. Nous avons vu que dès sa troisième pièce Thomas Corneille donna lui aussi une comédie burlesque avec Dom Bertrand de Cigarral en 1651 où le célèbre acteur Jodelet tenait le rôle principal comme dans Le Geôlier de soy-mesme quatre ans plus tard, autre comédie burlesque, adaptée cette fois de Calderón. La mode de la comedia se termina vers la fin des années 1650 mais les adaptations de pièces espagnoles n’avaient pas pour autant disparu et elles connurent même un certain regain de faveur au milieu des années 1660. Les comédiens italiens jouaient à partir de canevas tirés de pièces espagnoles. Montfleury, en 1668, donne La femme juge et partie adapté de La dama presidente de Fransisco de Leiva. C’est donc dans cette nouvelle petite vague d’imitations espagnoles que s’inscrit la représentation du Baron d’Albikrac en 1667 puis de La comtesse d’Orgueil en 1670 et enfin de Dom César d’Avalos en 1672.

Résumé de De fuera vendrá… (1654) §

Première journée §

Le capitan Lisardo, tout juste arrivé à Madrid après une campagne militaire en Flandre, et accompagné de son lieutenant Aguirre, n’a plus un sou en poche et envisage d’utiliser la lettre de recommandation que son supérieur lui a donnée à l’attention de sa sœur, une très riche veuve nommée Doña Cecilia Maldonado. Parallèlement le capitan apprend de son lieutenant qu’une vieille tante garde chez elle une jolie jeune fille déjà convoitée par trois personnages, que cette tante est folle, s’imaginant être une Vénus et désirant farouchement se remarier avant que sa nièce ne se marie. À ce moment apparaissent la tante et la nièce qui vont entrer dans une église. Le jeune homme tombe amoureux de la jeune fille malgré les précautions de sa tante et apprend peu après que cette vieille duègne est en fait la riche veuve, sœur de son supérieur. Il n’a plus qu’une idée en tête : s’introduire chez elle pour faire la cour à sa nièce. Son lieutenant lui suggère alors d’écrire une fausse lettre de recommandation où le frère demanderait à la vielle tante d’offrir l’hospitalité à Lisardo et à son ami, et d’imiter la signature du frère. Le stratagème fonctionne, et Lisardo s’empresse de se retrouver seul avec la jolie Doña Fransisca pour lui déclarer son amour.

Deuxième journée §

Au début de la deuxième journée, Lisardo raconte à son lieutenant qu’il a été surpris par la tante seul avec Fransisca, en train de lui dire des douceurs. Pour se défendre il a dit à la tante qu’il venait en fait la demander elle-même en mariage mais en passant par sa nièce. Fransisca n’a pas compris que c’était une ruse et pense que Lisardo est intéressé par l’argent de la tante. Elle ne veut donc plus lui adresser la parole. Pendant ce temps la vieille a pris très au sérieux la demande en mariage feinte du jeune homme et s’est éprise de lui. Lisardo, au désespoir, demande alors à son ami de venir à son secours en prétendant que lui-même est fou amoureux de la tante. Le lieutenant refuse tout net. Arrive la nièce Fransisca : Lisardo lui explique alors que sa demande en mariage à la Tante n’était qu’une ruse. Fransisca le croit et lui donne sa main. Sur ce arrive la Tante qui les surprend de nouveau : Lisardo fait mine d’être en train de lire l’avenir dans la main de Fransisca. La Tante propose alors à Lisardo un mariage secret. Celui-ci, affolé, cherche de bonnes raisons qui rendraient impossible une telle union. Il invente qu’il serait en fait le neveu de la tante, le fils de son frère. Mais la vieille lui assure que cela n’est pas un problème pour elle. Alors Lisardo prétend que son ami Aguirre est amoureux d’elle et qu’il ne peut pas le trahir. Mais le lieutenant nie en bloc. Entre alors Fransisca qui se méprend de nouveau sur les intentions de Lisardo et qui, se retrouvant seule avec sa Tante, lui reproche de lui voler ses amants.

Troisième journée §

Le coup de théâtre de la dernière jornada est le retour du frère de la vieille tante. Le problème pour Lisardo est qu’il s’est fait passer précisément pour le fils de cet homme qui est son supérieur hiérarchique dans l’armée. Le frère dément fortement avoir un fils et encore plus avoir envoyé Lisardo chez sa sœur. Maldonado s’explique alors avec Lisardo. Il considère que celui-ci l’a déshonoré en s’introduisant chez sa sœur. Pour autant, il ne veut pas se battre et propose à Lisardo de réparer l’offense en épousant Doña Fransisca. La pièce se termine par le mariage de Lisardo avec Fransisca, de la Tante avec un des trois autres soupirants de la nièce et du gracioso Chichon avec la servante de la Tante.

La structure de l’action : l’imitation et ses limites §

Thomas Corneille prend chez Moreto le thème général de sa pièce (la vieille tante amoureuse et ridicule qui entre en concurrence avec sa nièce) et, pour la conduite de l’intrigue, il s’appuie principalement sur la deuxième jornada de De fuera vendrá. En revanche il se débarrasse d’un certain nombre d’éléments des première et troisième jornadas et surtout remanie les personnages : il en supprime plusieurs et change notablement l’attitude de ceux qu’il garde. Le Baron d’Albikrac reste une comédie d’intrigue en cela qu’il s’agit bien des stratagèmes d’un galant pour approcher sa belle. Toutefois les ajouts que fait Thomas Corneille, et en particulier le personnage du faux baron, la tire vers la comédie burlesque.

Différences dans l’exposition §

Le premier acte est consacré à l’exposition d’une intrigue assez chargée. À la différence de la pièce de Moreto, l’histoire a commencé avant le début de l’action proprement dite. Léandre et Oronte fréquentent la tante et la nièce depuis déjà quelques semaines ou peut-être quelques mois. Lysette, toute acquise aux amants, travaille depuis longtemps pour eux : « mes soins en si bon train ont déjà mis l’affaire » (I, 3). Léandre, quant à lui, en a assez de faire le galant avec la Tante ayant « déjà dix fois joué ce personnage ». D’ailleurs la vieille est déjà amoureuse de lui avant le début de la pièce : « On l’aime icy déja plus qu’on ne fait paroistre ». Enfin, marier le baron d’Albikrac (le vrai) à la Tante est un coup prévu depuis longtemps par Oronte, et la veuve, qui « par lettres aussi-tost de luy s’est informée », est déjà toute disposée à l’accueillir favorablement. Chez Moreto c’est toute la première Journée qui était consacrée à la mise en place des relations entre les personnages et aux stratagèmes du capitan pour s’introduire chez la tante. Faire commencer l’histoire avant le début de la pièce permet à Thomas Corneille non seulement de supprimer les scènes en extérieur et ainsi d’assurer l’unité de lieu, mais aussi et surtout de concentrer l’action du Baron d’Albikrac sur une seule journée, et de ne retenir de la première partie de la pièce espagnole que le thème général et l’obstacle à l’amour des jeunes gens : une vieille tante amoureuse qui garde sévèrement une jolie nièce dont elle est jalouse et qu’il est difficile d’approcher. Il allège l’intrigue en supprimant les trois rivaux du héros qui occupaient une bonne partie de l’action de la première journée dans De fuera vendrá... Enfin il nous épargne les récits de victoires militaires du capitan. À la place, Thomas Corneille insiste davantage sur le personnage de la Tante : Lysette et Philipin en font un portrait complet (I, 2) et un peu plus loin nous la découvrons telle qu’ils nous l’avait décrite. Cette insistance sur la folie de la Tante a d’abord une fonction comique mais aussi une fonction dramaturgique : cela permet de justifier à l’avance, devant les spectateurs, tous les efforts qui seront déployés pour la tromper tout au long de la pièce. Autrement dit, la Tante nous est longuement présentée comme un monstre de sorte que nous ne nous étonnions pas qu’il faille cinq actes pour en venir à bout, c’est-à-dire pour que l’action de la pièce nous paraisse vraisemblable. Parallèlement l’auteur crée une attente autour du personnage du Baron, personnage qui n’a pas d’équivalent dans l’original espagnol. Il s’agit d’abord de l’attente du vrai baron qui est censé sauver les amants de la tyrannie de la Tante mais qui n’arrive pas et n’arrivera qu’après le dénouement. Lorsque Léandre propose, à la place, de travestir son valet, l’attente se reporte sur la Montagne déguisé en faux baron et qui n’interviendra qu’à la fin du deuxième acte.

Vers une plus grande unité d’action §

L’action se noue lorsque les amants sont surpris par la Tante. Cette péripétie est directement tirée de la pièce espagnole mais elle est traitée et exploitée d’une manière différente. Dans Le Baron d’Albikrac on assiste à la scène alors que dans De fuera vendrá il fallait se contenter d’un récit du capitan. Il existe une autre différence de taille : chez Moreto, c’est Lisardo qui se met lui-même dans l’embarras en prétendant aimer la Tante et non la nièce. À l’inverse, dans Le Baron, c’est Angélique qui se tire elle-même d’affaire et laisse son amant se débrouiller. La jeune fille est rusée, comme en témoignent ces vers (II, 3) :

ORONTE bas à Angelique.
Qu’allez-vous dire ?
ANGELIQUE haut.
Tout, et devant tout le monde ;
Voyez, il faut pour vous, Monsieur, que l’on me gronde.
Je vous l’avois bien dit renvoyant vos amours
Que ma Tante vouloit rester veusve toûjours.
Elle en a fait bon vœu.

Angélique joue ici son rôle à la perfection, elle sauve sa peau et n’hésite pas à laisser Oronte embarrassé. Elle est plus maligne que lui qui n’a pas su réagir et qui allait tout avouer, ce qui aurait gâté l’affaire. Cette différence dans le personnage de la jeune fille est importante car elle influe sur toute la pièce. Dans De fuera vendrá, la ruse, qui était une invention du capitan, était le point de départ d’un quiproquo qui s’étendait jusqu’au dénouement : malgré les explications de Lisardo, la jeune fille prenait au sérieux ce qui n’était qu’un stratagème et croyait que le jeune homme courtisait sa vieille tante pour son argentXXII. Plus loin dans Le Baron d’Albikrac cette différence est encore perceptible : à la scène 3 de l’acte IV Angélique surprend sa Tante dans les bras d’Oronte qui vient de prétendre qu’il était son neveu. Dans la pièce espagnole la jeune fille s’offusquait de ce geste et le quiproquo était relancé. Au contraire, ici, Angélique fait semblant d’être choquée car, en réalité, elle a eu connaissance de la ruse par Léandre. Elle en profite alors pour elle aussi embrasser Oronte. En fait, Thomas Corneille réduit au maximum l’intrigue sentimentale. Au tout début de la pièce, si Angélique s’était inquiétée des « douceurs » qu’avait parfois Oronte pour sa Tante, ses soupçons avaient été bien vite neutralisés par Philipin. L’union entre les amants, qui était souvent brisée dans la pièce espagnole, est ici parfaite, ce qui a pour effet d’isoler la tante ridicule. Plus globalement, là où chacun jouait pour soi chez Moreto, tous jouent contre la Tante dans la pièce de Thomas Corneille. Cela est vrai aussi pour le personnage de l’ami : Léandre refuse certes de jouer au galant avec la Tante mais il ne laisse pas pour autant Oronte se débrouiller seul. Il apporte une solution qui consiste dans le déguisement de son valet. Au lieu de cela, dans l’original espagnol, le lieutenant refuse toute aide au galant. Chaque personnage dans la pièce, Oronte, Léandre, Lysette, Philipin et surtout la Montagne, fait preuve d’ingéniosité pour tromper la Tante qui se retrouve ainsi totalement isolée : son ridicule s’en trouve exacerbé et surtout l’action est unifiée.

Avec la ruse d’Angélique, le problème pour Oronte s’est compliqué : désormais il s’agit de contenir les avances ardentes de la Tante, tout en tachant de conserver sa bienveillance dans la mesure où, pour épouser Angélique, il aura besoin de son consentement. Vexer la tante aurait pour conséquence désastreuse de ruiner ses espérances de mariage avec la nièce. L’entrée en scène fracassante du faux baron vient suspendre son supplice. (II, 9)

Le déguisement : fonction dramaturgique §

La création du personnage de faux baron par Thomas Corneille constitue l’originalité principale par rapport à la pièce d’Agustín Moreto, à tel point que c’est ce personnage qui donne son nom à la pièce. Corneille le Jeune n’est pas novice en matière de déguisements lorsqu’il écrit Le Baron : quasiment toutes ses comédies en contiennent un. Le type de déguisement, de valet en gentilhomme, est aussi le plus fréquent comme par exemple dans Le Geôlier de soy-mesme. Mais ici le déguisement est unique et isolé, il n’entraîne pas celui du maître en valet. Ceci a pour effet de concentrer un peu plus l’attention sur ce personnage grotesque. Enfin, comme dans la plupart des cas, la finalité du déguisement est la tromperie. Toutefois Le Baron d’Albikrac se distingue d’une comédie burlesque « classique ». le personnage du faux baron intervient somme toute assez peu avant le dénouement. Ainsi aux actes deux, trois et quatre il n’apparaît à chaque fois que dans une seule scène. Dans ces scènes, sa fonction n’est pas dramatique, mais dramaturgique : il ne s’agit pas de faire avancer l’histoire, mais d’être à l’origine de situations comiques. L’histoire n’avance pas en ceci que le stratagème imaginé par Léandre ne fonctionne pas : la Montagne déguisé en baron ne détourne aucunement la vieille tante de l’amant de sa nièce. Bien au contraire ses feux pour Oronte semblent avoir redoublé. Mais le faux baron n’est pas non plus un gracioso classique de la comedia espagnole puisqu’il est véritablement au cœur de l’action de la pièce. Ainsi le comique dont il est à l’origine n’est pas pur ornement, mais s’intègre à l’action principale qui consiste à tromper la Tante et à en tirer des situations burlesques. Lorsque le faux baron est sur scène, on en oublie presque l’histoire de l’amour contrarié d’Oronte et Angélique. Cette conception dramaturgique du déguisement était déjà celle de Scarron dans ses premières comédies burlesques.

Un enchaînement de situations comiques calquées sur la pièce espagnole §

S’il introduit un élément fondamentalement nouveau, Thomas Corneille n’abandonne pas pour autant ici la pièce de Moreto. La seconde péripétie, qui consiste une nouvelle fois en un flagrant délit des jeunes amants qui se tiennent la main, est directement tirée de la source. Cette partie de l’intrigue est calquée sur la deuxième journée de la pièce de Moreto. Il est ici intéressant de comparer les vers des deux pièces qui correspondent aux étapes successives de l’avancée de l’intrigue. C’est d’abord la ruse du jeune galant qui explique à la vieille tante que s’il tient dans sa main celle de la nièce c’est pour lire son avenir puisqu’il possède quelques bases de chiromancie. Lisardo prédit par exemple que Fransisca finira dans un couvent :

Convento
Significa aquesta raya ;
Que habeis de ser monja es cierto.

Thomas Corneille met quasiment les mêmes mots dans la bouche d’Oronte :

De ce bien vous ne joüirez guere,
Car cette ligne jointe à ce triangulaire
Est pour vous tost aprés la marque d’un Couvent.

C’est juste après ce passage que, dans les deux pièces, la vieille tante propose au jeune galant un mariage secret. Oronte s’imaginait sorti d’affaire : il n’en est rien. Le déguisement du valet en baron d’Albikrac n’a pas produit les effets escomptés, et la Tante estime le moment venu de déclarer sa flamme à Oronte :

Perdez donc ce chagrin que vostre front déploye,
Vous voulez m’épouser ? J’y consens avec joye,

L’affaire se complique donc un peu plus pour le jeune homme dans la mesure où la proposition de la Tante introduit un délai particulièrement bref : le notaire doit venir le soir même. Les évènements qui vont suivre seront dictés par cet impératif temporel. Il s’agit de trouver une solution au plus vite. La première excuse donnée par Oronte est déjà présente dans la pièce espagnole mais Thomas Corneille la développe davantage. Oronte prétend que son ami Léandre est fou amoureux de la Tante et qu’il ne peut donc le trahir. On trouve déjà le stratagème dans la pièce espagnole mais il échoue bien plus vite :

El me ha dicho que de ver
Vuestra gracia y vuestro aseo,
Se ha enamorado de vos.

Le lieutenant nie alors totalement être amoureux de la Tante (« Esta borracho Lisardo ? ». et l’on passe à une autre scène. Au contraire, dans Le Baron, la ruse d’Oronte donne lieu à un long entretien en tête à tête entre Léandre et la Tante. C’est à l’issue de cet entretien que Léandre, ayant aussi démenti les propos de son ami, relance l’action en inventant qu’Oronte serait le neveu de la vieille. Le procédé est encore tiré de la source espagnole où c’était Lisardo lui-même qui en avait trouvé l’idée :

Que los dos
Ser casados no podemos
(…)
Yo soy hijo de tu hermano.

Cela n’arrêtait pas la vieille dans ses intentions. Dans Le Baron la raison semble pourtant être la bonne cette fois-ci et l’acte III s’achève sur cette ruse de Léandre. Thomas Corneille n’a donc pas inventé cette succession d’excuses comiques d’Oronte. En revanche il développe bien plus que l’auteur espagnol. Ce qui ne représente que quelques vers dans De fuera vendrá… occupe plusieurs scènes dans Le Baron.

Originalité du dénouement §

À la fin du troisième acte, Oronte semble une nouvelle fois tiré d’affaire. Mais le spectateur a pris l’habitude d’une construction par rebondissements successifs. Le coup de théâtre a lieu au vers 1264 quand la Tante révèle à Oronte que son frère n’est pas son vrai frère. Thomas Corneille, à partir de ce moment, s’éloigne de l’original espagnol. La troisième journée de la pièce de Moreto s’ouvrait sur un coup de théâtre que n’utilise pas Thomas Corneille : le retour du frère de la Tante qui amenait assez vite au dénouement. Au contraire, dans Le Baron d’Albikrac l’action repart avec l’histoire de la Rapière inventée par Philipin à la scène 6 de l’acte IV. Cette nouvelle ruse a un avantage dramatique évident, en joignant l’histoire d’Oronte à celle du faux baron. Si Philipin arrive à informer la Montagne de sa ruse, comme cela est fait à la scène suivante à l’occasion d’un jeu de scène amusant, alors l’histoire de Philipin, de toute invraisemblable qu’elle paraît, devient vraisemblable aux yeux de la Tante. La Montagne devient alors le meneur de jeu en ayant l’idée de proposer à la Tante un échange de bons procédés :

LA TANTE
Signons sa grace, après entiere confidence.

LA MONTAGNE
Signons puisqu’il le faut, mais à condition
Que vous ne ferez point languir ma passion
Et que dés aujourd’hui par bon contrat en forme
J’auray droit de vous dire, attendez moy sous l’orme.

Le dénouement est commencé et tous les efforts de la Tante ne feront que le retarder. Le temps qui sépare l’acte IV de l’acte V permet à Lysette d’agir auprès de la Tante, ce qui rend vraisemblable la résignation de la Tante à un mariage avec le baron et non avec Oronte :

ANGELIQUE
Le bon est que de tout Lysette la console,
Et ne luy laisse voir rien d’égal au dessein
De vous sauver la vie en luy donnant la main.

Le mariage de la Tante est donc une affaire réglée, et le problème qui était apparu à l’acte III est résolu. Mais il reste cependant la question du sort d’Oronte et d’Angélique : le Baron a pensé à tout puisqu’il exige de la Tante qu’Oronte épouse sa nièce pour empêcher le jeune homme de pousser plus loin son prétendu amour pour la Tante. Ainsi ce qui constituait un obstacle pour Oronte tout au long de la pièce est retourné en stratagème pour un dénouement heureux par l’habile la Montagne. Tout cela est permis par le pouvoir donné à Oronte par le vrai baron d’Albikrac de signer son mariage. Il n’y aura donc pas de levée de déguisement et à la fin de la pièce il n’y a pas non plus d’évolution du personnage de la Tante qui reste trompée. Mais le dénouement n’est pas malheureux pour elle non plus. En effet le vrai baron, sur lequel elle avait pris des renseignements « par lettres », devrait lui plaire puisqu’il est « des mieux faits ».

En conclusion, nous pouvons dire que Thomas Corneille s’inspire grandement de Moreto tout en élaborant une construction dramatique originale. Le Baron d’Albikrac n’est pas une simple comédie d’intrigue ni une pure comédie burlesque. Ces deux types de comédies ne sont plus à la mode et notre auteur a su mêler des éléments de l’une et de l’autre tout en ayant soin d’unifier l’action. Notons toutefois que la pièce est longue et que sa construction par rebondissements successifs peut introduire une certaine monotonie. Ainsi, dès la deuxième édition Thomas Corneille supprime une scène (la scène 3 de l’acte V) qui ne faisait pas avancer l’action et plus tard certains réduisirent la pièce à trois actes de manière à concentrer davantage l’intrigue.

Le comique §

Le comique dans Le Baron d’Albikrac repose principalement sur l’attitude de deux personnages : d’un côté la Tante ridicule et de l’autre le valet déguisé en baron de Bretagne, personnage grotesque hérité de la comédie burlesque. Thomas Corneille ne retient pas les malentendus entre les amants qu’on trouvait dans la pièce de Moreto, ni les scènes comiques de dépit amoureux qui en découlaient. Il réduit l’intrigue sentimentale pour se concentrer sur les deux personnages ridicules et sur les situations comiques qu’il est possible d’en tirer.

La Tante : vieille coquette et visionnaire §

Le comique de la pièce provient d’abord du personnage de la Tante. Thomas Corneille semble le rappeler lui-même dans sa dédicace :

Dans l’âge le moins propre à s’attirer des douceurs, elle va au devant de ce que vous ne croyez pas qu’on doive souffrir dans le vostre, et comme elle n’est pas la seule de son caractere, il sera difficile que vous ne trouviez à vous divertir de plus d’une Copie d’un si ridicule Original.

Le personnage de la Tante est d’abord drôle parce qu’il s’écarte de la vraisemblance. La typologie des caractères héritée de l’antiquité voulait qu’un vieillard ne soit plus sujet à la passion amoureuse mais au contraire la condamne et condamne les jeunes gens qui s’y abandonnent. Une vieille amoureuse qui recherche les « douceurs » est donc automatiquement drôle. C’est un ressort très classique de la comédie que l’on trouve par exemple dans presque toutes les pièces de Plaute. La Tante n’est donc pas une ancienne coquette qui aurait vieilli et qui condamnerait l’amour parce qu’il ne serait plus de son âge et qu’elle serait ainsi frustrée  telle Orante dont Dorine fait le portrait dans Le Tartuffe de MolièreXXIII ; non, la Tante ici est une vieille coquette toujours animée de désirs ardentsXXIV et qui s’habille comme une coquette. Son accoutrement est censé provoquer le rire, une remarque de Philipin en témoigne :

Et l’on doit s’habiller sans tant de sots atours
A l’usage des Gens que l’on voit tous les jours.
De son deuil mitigé la mode est fort nouvelle.

On croirait ici entendre un vieux bourgeois de Molière qui condamne la garniture d’un jeune galant. La coquetterie de la Tante est déplacée et invraisemblable et c’est pourquoi elle est comique.

La Tante est coquette, elle est aussi jalouse de sa nièce, et c’est parce qu’elle est jalouse qu’elle affecte d’être prude devant Angélique. Cela lui sert à justifier le fait qu’elle n’ait pas d’amant, mais aussi à éviter que sa nièce n’en trouve un avant elle. Les fausses prudes qui « preschent contre l’amour qu’elles font en secret » (v. 1632) sont très courantes au théâtre. On peut citer ici un exemple célèbre de peu antérieur au Baron d’Albikrac. Arsinoé dans le Misanthrope de Molière (1666) fait l’objet d’un portrait de Célimène à la scène 3 de l’acte III qui pourrait être mis dans la bouche d’AngéliqueXXV. Comme Arsinoé la Tante est une hypocrite et dès lors tous les passages où elle fait mine de mépriser l’amour sont comiques. Cette hypocrisie permet aussi à Oronte ou Léandre d’essayer de la prendre à son propre piège, comme le fait ici Oronte à la scène 4 de l’acte II :

Quoy, pour me soulager vous pourriez vous contraindre
A souffrir ce qu’ailleurs on vous voit le plus craindre ?
Vous que l’amour offence, et dont l’aversion
Vient de paroistre encore pour cette passion,

Oronte tente de mettre face à ses contradictions la vieille coquette qui, en public, prétend être prude.

Enfin si la Tante fait rire c’est aussi et surtout parce qu’elle est folle. C’est parce que la veuve « Dans le premier venu croit voir un Protestant* » que son personnage est vraiment comique. Là s’arrête la comparaison avec l’Arsinoé du Misanthrope qui n’est pas folle mais simplement aigrie et frustrée. La folie de la Tante, qui consiste à croire que tous les hommes sont fous d’elle, est un ressort comique très efficace qui permet de donner lieu à de nombreuses situations cocasses par exemple à la scène 6 de l’acte II lorsqu’elle prétend qu’elle a eu nombre de soupirants depuis la mort de son mari :

Sans trop de vanité je pourrois me flater
Qu’il n’a tenu qu’à moy jusqu’ici d’écouter,
Cent fois le défunt mort, on m’a persécutée,
Officiers, gens de Cour mais rien ne m’a tenté.

Ce passage est d’autant plus drôle lorsqu’on se souvient de la description railleuse que faisait la Tante de son amie la marquise d’Amblesme à la scène 8 de l’acte I. On peut alors voir dans l’échange suivant le programme comique de Thomas Corneille :

ORONTE.
Elle vous fournit bien dequoy vous divertir ?
LA TANTE.
Et qui ne riroit pas de l’entendre mentir
Que pour elle en secret plus d’un Chevalier brûle,
Que Monsieur le Marquis s’en meurt.
LEANDRE.
La ridicule !

La folie de la Tante conduit à son isolement total dans le système des personnages de la pièce. Tous sont ligués contre elle, sorte de monstre à endormir. Dès lors sont comiques tous les stratagèmes des autres personnages pour la tromper et en particulier toutes les histoires invraisemblables que sa folie l’amène à croire sans douter un instant de leur réalitéXXVI. Enfin si la Tante est parfois un peu choquée par les manières extravagantes du faux baron, elle ne découvre pas son déguisement pour autant. Sa folie lui fait prendre l’apparence pour la réalité, le paraître pour l’être, et elle ne peut s’empêcher de laisser aller son imagination. Il en découle des situations burlesques. La scène 6 de l’acte III, où elle voudrait faire avouer à Léandre qu’il brûle pour elle, en est un bon exemple :

LA TANTE.
Quand d’Oronte aujourd’huy je n’aurois pas appris
Combien d’amour pour moy vous vous sentez épris,
Vous m’en avez tant dit ce matin mesme encore,
J’ay tant veu dans vos yeux que vostre cœur m’adore,
Que le mien de vos feux jamais ne doutera.
LEANDRE.
J’ay dit, vous avez veu tout ce qu’il vous plaira,
Mais je ne vous aimay cependant de ma vie.

La Tante « voit » des amants partout, elle vit dans ses visions. Au XVIIe siècle, un personnage de ce caractère est appelé un « visionnaire ». Trente ans avant Le Baron on trouve un personnage semblable à la Tante dans la comédie de Desmarets de Saint-Sorlin qui s’intitule précisément Les Visionnaires. Hespérie est atteinte de la même folie que notre vieille tante. Cependant, comme Hespérie, la Tante n’est folle que lorsqu’on lui parle d’amour. Car, pour le reste, elle n’est pas si facile à duper ; au contraire, elle est rusée et se montre un adversaire redoutable. Elle soupçonne les amours d’Oronte et Angélique et elle est habile à surprendre les amants. Elle sait aussi profiter des situations qui lui sont agréables : ainsi, au lieu de révéler tout de suite à Oronte que son frère n’est en fait que son demi-frère et qu’il n’y a donc pas d’impossibilité au mariage, c’est elle, avant même Angélique, qui en profite pour embrasser Oronte en prenant le prétexte qu’il est son neveu et qui fait durer le plaisir de l’entendre gémir et se lamenter (IV, 4).

La folie de la Tante et ses prétendues amours prennent une place très importante dans la pièce à tel point que l’histoire d’amour entre Oronte et Angélique est comme remplacée par une parodie d’intrigue sentimentale dont le personnage central est la Tante trompée à qui l’on fait croire tour à tour qu’Oronte, Léandre et la Montagne sont amoureux d’elle. Cela commence par le récit qu’invente Angélique de la prétendue déclaration d’amour que lui aurait faite Oronte en faveur de sa Tante :

Enfin donc il venoit vous chercher,
Et m’ayant apperceuë, il m’a fait la peinture
De je ne sçay quels maux que pour vous il endure ;
Que depuis qu’il vous voit il languit nuit et jour,
Et que si je n’avois pitié de son amour…

La scène est d’autant plus comique qu’Oronte y assiste et qu’il est contraint de laisser parler Angélique. Un peu plus loin c’est Oronte lui-même qui reproduit le stratagème aux dépens de son ami Léandre, et invente de toute pièce une scène de dépit amoureux :

Tantost à l’impourveu vous sçavez que Leandre
Dans vostre Cabinet nous est venu surprendre
Là voyant le Baron, plein d’un secret depit,
Est-ce-là quelque Amant, pour Madame, a-t’il dit ?
Ayant appris la chose, Ah malheureux, je l’aime,
A-t’il lors ajousté, cent fois plus que moy-mesme,
Et si mon triste espoir n’est par vous affermy,
Oronte, c’en est fait, vous n’avez plus d’amy.
Je vous cachois toûjours cette ardeur violente,
Mais plus j’approche d’elle et plus elle s’augmente ;
Où je ne la voy point je ne fais que languir.

Cette scène imaginaire est rendue particulièrement vivante, et donc comique, par l’utilisation du discours direct. Le mensonge d’Oronte prend une apparence de réalité qui trompe la Tante, à qui, il est vrai, il n’en faut pas beaucoup pour croire qu’elle est aimée. Léandre passe alors pour jaloux d’Oronte et, à la scène suivante, c’est la Montagne qui, à son tour et jusqu’à la fin de la pièce, fait le jaloux mais cette fois de manière grotesque.

La Montagne, un personnage burlesque §

Le valet La Montagne est directement hérité de la comédie burlesque. Ce type de comédie, créé par Scarron dans les années 1640, avait pour caractéristique principale de mettre en scène les fantaisies d’un personnage grotesque, rustre de province ou valet déguisé, à l’origine d’une succession de situations comiques. S’inspirant de la comedia de figurón, Scarron plaçait le personnage au centre de l’action et non en marge de celle-ci. Le comique du bouffon n’était plus un ornement gratuit mais s’intégrait parfaitement à l’action de la pièce. Ces grandes comédies pleines d’exubérance n’avaient pas laissé Thomas Corneille indifférent. Dès 1651 son Dom Bertrand de Cigarral est calqué sur le modèle des comédies de Scarron et, en 1655, il brilla avec une autre comédie burlesque intitulée Le Geôlier de soy-mesme. Thomas Corneille s’était donc fait une spécialité de ces personnages bouffons au langage fantaisiste et au bavardage intarissable. Le stratagème imaginé par Léandre à la fin de l’acte I et qui consiste à faire passer son valet pour le baron d’Albikrac est typiquement une ruse de comédie burlesque qui pose un personnage bouffon au centre de l’intrigue. Seulement, bien qu’il donne son titre à la pièceXXVII, le faux baron n’occupe qu’une place secondaire après la Tante et il intervient somme toute assez peu avant le dénouement. Le Baron d’Albikrac n’est donc pas à proprement parler une comédie burlesque d’autant que la Montagne se distingue quelque peu du valet bouffon que l’on trouvait chez Scarron ou dans les pièces antérieures de Thomas Corneille. En effet il n’est ni couard ni poltron mais au contraire fait preuve de vivacité et de hardiesse. C’est lui qui mène toute l’intrigue à la fin de la pièce et qui imagine le dénouement. Sa fourbe est plus proche de celle du valet des Italiens que de celle d’un Jodelet.

S’il est vif et hardi, la Montagne n’en demeure pas moins un personnage burlesque. Le burlesque repose en premier lieu sur le décalage entre d’un côté ses prétentions aristocratiques et de l’autre ses manières grossières et ridicules. Au XVIIe siècle, la valeur d’un individu dépend de sa naissance et un gentilhomme ne parle pas comme un valet ni un valet comme un gentilhomme, celui-ci fût-il de province. Or à chacune de ses interventions notre faux baron insiste lourdement sur sa prétendue noblesse comme en témoignent ces quelques exemples :

Aussi par tout le bruit de ma Noblesse craque (II, 9)
Mille barons et plus sont sortis de ma race. (IV, 7)
Je suis dans nos quartiers le Premier des Barons. (V, 5)

Cette insistance grotesque ne fait qu’agrandir le fossé antre la prétendue position sociale du faux baron et ses manières grotesques et en particulier sa grossièreté et son humour grivois. Les exemples sont nombreux d’allusions peu fines :

Ma mere
A pris aussi, dit-on, grand plaisir à me faire,
Et je m’en suis senty, car certain air gaillard
Que j’ay d’elle hérité me rend tout égrillard.
Je vous divertiray, belle Tante.

Ou plus loin avec Angélique :

Bouchonne, dés demain vous aurez l’avantage
De sçavoir quelle joye on trouve au mariage,
Pour réveiller les sens rien n’est plus souverain.

Cette dissonance entre l’attitude de la Montagne et le rôle qu’il prétend jouer est d’autant plus comique que le spectateur sait que ce rôle est fictif et que le valet s’amuse à exagérer son caractère grotesque. L’efficacité comique est plus grande que dans Dom Bertrand de Cigarral par exemple, où le personnage burlesque est vraiment issu de la noblesse. Le déguisement introduit un jeu sur l’apparence et la réalité aux dépens de la vieille Tante et en connivence avec le spectateur.

À la grossièreté comique de la Montagne s’ajoute la verve et le langage fantaisiste du valet déguisé. On note quelques verbes forgés à l’aide de préfixes simples comme « embarronner » (v. 1792), « dépendre » au sens de « retirer sa menace de pendaison » (v. 1832), ou encore « goguenarder » (v. 1765). On trouve aussi au vers 1785 le féminin insolite « bouchonne ». Ces exemples de jeu gratuit avec les mots relèvent de ce que Robert GaraponXXVIII a appelé la fantaisie verbale. Ici nous rions des mots eux-mêmes et non pas tant d’une quelconque signification. Ce n’est pas le sens des phrases qui provoque le rire mais les mots dans leur puissance comique autonome. Par ailleurs l’origine bretonne du personnage qu’est censé être la Montagne est un prétexte à des jeux amusants sur les sonorités :

Aussi par tout le bruit de ma Noblesse craque,
Mon Pere estoit Kerling, et ma Mere Albikraque,

Ce procédé comique n’est pas de l’invention de Thomas Corneille : on trouvait déjà des noms bretons aux sons rocailleux hérissés de K et de R dans La Belle Plaideuse de BoisrobertXXIX. Plus largement, le jeu sur les sonorités exotiques est assez fréquent dans les comédies burlesques comme en témoignent par exemple les indienneries de Scarron dans Dom Japhet d’Arménie. À cette fantaisie verbale s’ajoute le comique de mots à proprement parler, c’est-à-dire le comique qui joue cette fois sur le sens des mots. On note par exemple plusieurs oxymorons burlesques particulièrement heureux, non seulement dans la bouche du faux baron, comme « ma poupine veuve » (v. 1413), mais aussi dans celle de Philipin avec son « Ah, beauté bisayeule/ Si j’osois pour douceur te bien paumer la gueule » (v. 73 et 74).

La Tante et le faux baron §

Le comique burlesque repose non seulement sur le valet lui-même mais aussi et surtout sur sa relation avec la Tante. Les galanteries grotesques d’un personnage rustre sont la marque des comédies burlesques, mais elles sont en général adressées à une jeune fille horrifiée par le comportement de celui à qui on la destine en mariage. Il en est ainsi dans Dom Bertrand de Cigarral ou dans Le Geôlier de soy-mesme, les deux principales comédies burlesques de Thomas Corneille. Au contraire, ici, si la vieille Tante est parfois un peu choquée par les manières du faux baron, elle ne s’offusque jamais de son attitude. Cette configuration est assez proche de celle de L’Héritier ridicule de Scarron ou des Précieuses ridicules de Molière. Dans ces deux comédies on trouvait déjà des valets déguisés faisant la cour à des personnages antipathiques. Ces femmes, Hélène dans L’Héritier, Cathos et Magdelon dans Les Précieuses, étaient ridicules en ce qu’elles ne percevaient pas le caractère burlesque des galanteries qui leur étaient adressées. De même, la Tante, si elle ne succombe pas aux avances du faux baron, n’en demeure pas moins flattée d’avoir un admirateur de plus, tandis que nous rions aux galanteries ridicules qu’il lui adresse. Lysette lorsqu’elle annonce son arrivée nous prévient :

Ah, Madame, il n’est rien plus galant.

Dès lors le comique repose sur le décalage entre cette annonce et le comportement bouffon du valet déguisé. Cela commence par son entrée en scène grotesque où il fait mine de confondre la tante et la nièce (II, 9) : la veuve, malgré ses soixante ans, devient une « Poupon », une « Niepce encore à peine au monde ». Ces qualificatifs ridicules seront suivis de bien d’autres compliments cocasses tout au long de la pièce, par exemple à l’acte IV scène 5 :

Vos yeux ont je ne sçay quel faste,
Un certain aigre doux si savoureux pour moy,
Que je pasme d’amour si-tost que je vous voy.

Appliqué au regard de la Tante, l’« aigre doux » devient une oxymore burlesque qui s’interprète à double sens. En somme le faux baron laisse entendre que l’aigreur de la vieille tante frustrée et antipathique perce sous ses apparences d’amabilité exagérée. La pamoison évoquée au vers suivant n’en devient que plus comique. Surtout le faux baron accompagne ces propos ridicules de gestes grotesques :

LA MONTAGNE.
Sans cesse auprés de vous le cœur me fait tic tac.
Tâtez.
LA TANTE.
Ah !

Il est possible d’imaginer que la Montagne en profite pour choquer la Tante en ouvrant sa chemise ; c’est une hypothèse de mise en scène qui n’est pas interdite par le texte. Plus globalement, il est clair que l’exubérance du langage du baron devait s’accompagner d’une exubérance dans ses gestes. Alors la Montagne peut faire penser aux deux valets des Précieuses ridicules, Mascarille et Jodelet, qui n’hésitent pas à montrer leurs prétendues blessures de guerre aux deux jeunes filles. Pour autant, la comparaison s’arrête là entre les deux pièces. En effet, la Montagne, s’il se répand en galanteries ridicules n’en reste pas moins un rustre qui, en plus, joue le hobereau de province. Après quelques galanteries d’usage il en vient donc au fait :

Je suis un peu pressant.
Mais à voir tant d’appas qui feroit moins la presse !
Et puis, quand on va droit sans entendre finesse,
Et que l’un a peu prés est de l’autre le fait,
On dit que le plûtost vaut le mieux.

Au contraire dans Les Précieuses ridicules Mascarille joue au véritable galant parisien, capable de faire des vers et d’imiter le langage ampoulé de Cathos et Magdelon. Avec la Montagne nous restons dans un schéma classique de comédie burlesque à la Scarron : le héros est un rustre, un provincial, capable des bouffonneries les plus osées. Ainsi nous assistons à un échange d’insultes entre la Montagne et la Tante au moment où celle-ci voudrait lui faire épouser sa nièce (IV, 7). L’usage parodique des stichomythies augmente le burlesque de la scène qui se termine dans la bestialité :

LA TANTE.
Ah, le vilain magot qui refuse les gens.
LA MONTAGNE.
Ah, la laide Guenon qui jase à soixante ans.

Les noms d’animaux utilisés comme des appellatifs injurieux est en général le monopole des valets. Or ici c’est la Tante qui ouvre le feu ce qui donne à la Montagne tout loisir de surenchérir. Il touche le point sensible en lui rappelant son âge véritable et insiste par deux fois sur sa laideur grâce au pléonasme « laide guenon ». mais « guenon » peut aussi connoter la débauche ce qui permet à la Montagne de suggérer à la Tante que ses désirs ardents sont déplacés à son âge. L’insulte se transforme un peu plus loin en tendresse ridicule :

Si tost qu’il vous plaira nous entretutoyer,
Sans rancune et sans fiel, volontiers, va, Mignonne,
Je seray ton Magot, tu seras ma Guenonne,

Le féminin insolite de guenon est encore un exemple de fantaisie verbale dans la bouche de la Montagne. Mais le comique ici repose aussi sur la rime avec « mignonne » et sur le passage du vous au tu. Les bouffonneries du valet déguisé, ses « singeries » sommes-nous tenter de dire, ont pour but de provoquer un rire franc de farce.

Proposer une confrontation entre une vieille amoureuse ridicule et folle et un valet bouffon déguisé en gentilhomme de province était une idée originale de Thomas Corneille qui offre quelques effets et trouvailles comiques intéressants. Divertir et faire rire, tel est bien le but de l’auteur. Il serait exagéré et même erroné de voir dans Le Baron d’Albikrac une satire des fausses prudes ou des nobles de provinces. D’abord parce que ces deux éléments sont tout à fait convenus dans la comédie classique et très peu originaux, et ensuite parce que nos deux personnages sont trop peu vraisemblables.

Le Baron d’Albikrac a-t-il influencé Molière ? §

Pour conclure notre étude nous proposons un rapprochement entre Le Baron d’Albikrac et des éléments de pièces de Molière qui lui sont postérieures. L’intention n’est pas de prétendre que Molière devrait une partie de son talent à Thomas Corneille, loin de là. Il s’agit simplement de faire des hypothèses prudentes de manière à illustrer l’atmosphère de création théâtrale comique dans les années 1660. Les deux hommes faisaient leur métier de dramaturge de manière bien différente, Molière s’inspirant davantage de l’Italie que de la comedia espagnole. Les rapprochements que nous proposons ne concernent donc que des détails. Cependant nous savons que Molière n’était pas insensible aux talents d’auteur burlesque de Thomas Corneille puisque, par exemple, il fit souvent représenter Dom Bertrand de Cigarral et Le Geôlier de soy-mesme par sa troupe. Nous avons déjà rapproché l’entrée en scène du baron, où celui-ci fait mine de confondre la Tante et la nièce, avec le comportement de Thomas Diafoirus dans Le Malade imaginaire (1673) qui confond involontairement Bélise et Angélique. L’effet comique, dans les deux cas est efficace. Voici donc deux autres rapprochements possibles.

On peut proposer un premier parallèle avec L’Avare. Lancaster suggère que, si Le Baron d’Albikrac fut effectivement représenté en 1667, il serait possible d’imaginer que Molière s’en soit inspiré pour sa comédie qui fut représentée pour la première fois en septembre 1668. De même que la Tante dans Le Baron est amoureuse du galant de sa nièce, de même Harpagon dans L’Avare convoite la jeune fille qu’aime son fils Cléante. Dans les deux cas la figure parentale non seulement s’oppose à l’amour des jeunes gens mais en plus convoite l’être cher à un fils dans un cas et à une nièce dans l’autre. Mais ce genre de rivalité déjà largement présent dans le théâtre antique est fréquent au théâtre. En revanche la ressemblance entre les deux pièces se fait plus frappante sur un détail : au début de l’acte IV de L’Avare, Frosine est priée par Mariane d’inventer une ruse qui permette d’empêcher le mariage prévu entre elle et Harpagon. L’entremetteuse imagine alors un stratagème pour tromper le vieillard qui ressemble fort à celui qui est au cœur de l’intrigue du Baron :

ÉLISE.- Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

FROSINE.- Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n’est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourrait-on la gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu’elle veut faire au père. Mais le mal que j’y trouve, c’est que votre père est votre père.

CLÉANTE.- Cela s’entend.

FROSINE.- Je veux dire qu’il conservera du dépit, si l’on montre qu’on le refuse; et qu’il ne sera point d’humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudrait, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même; et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.

CLÉANTE.- Tu as raison.

FROSINE.- Oui, j’ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu’il faudrait; mais le diantre est d’en pouvoir trouver les moyens. Attendez; si nous avions quelque femme un peu sur l’âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d’un train fait à la hâte, et d’un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne; j’aurais assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu’elle serait éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme, jusqu’à lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je ne doute point qu’il ne prêtât l’oreille à la proposition; car enfin, il vous aime fort, je le sais: mais il aime un peu plus l’argent; et quand ébloui de ce leurre, il aurait une fois consenti à ce qui vous touche, il importerait peu ensuite qu’il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.

CLÉANTE.- Tout cela est fort bien pensé.

FROSINE.- Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d’une de mes amies, qui sera notre fait.XXX

Ce stratagème, Frosine ne le mettra pas en œuvre, et la ressemblance entre les deux pièces s’arrête donc là. Par ailleurs la situation est bien différente : la Tante est riche dans Le Baron et n’est pas du tout intéressée par l’argent. Mais l’objectif de la ruse est bien, comme dans Le Baron, de détourner Harpagon de Mariane par le biais d’un tiers déguisé.

Le personnage de la Tante dans Le Baron d’Albikrac a aussi pu inspirer Molière pour sa Bélise dans Les Femmes savantes, comédie représentée pour la première fois en mars 1672. Tout comme notre veuve, la sœur de Chrysale est une vieille tante amoureuse qui fait la fausse prude. Le quiproquo de la quatrième scène de l’acte I est bien connu : Clitandre vient demander à la tante d’Henriette qu’elle favorise son mariage avec la jeune fille. Mais Bélise est persuadée que le jeune homme est fou amoureux d’elle et que c’est le respect et la pudeur qui l’amène à prétendre qu’il est amoureux de sa nièce et non d’elle-même. Elle cherche alors lui faire avouer les feux dont elle imagine qu’il brûle pour elle. Le dialogue ressemble fort à celui auquel nous assistons entre Léandre et la Tante à la fin du troisième acte du Baron d’Albikrac. Voici par exemple une réplique représentative de la folie de Bélise :

BÉLISE.
Mon Dieu, point de façons; cessez de vous défendre
De ce que vos regards m’ont souvent fait entendre;
Il suffit que l’on est contente du détour
Dont s’est adroitement avisé votre amour,
Et que sous la figure où le respect l’engage,
On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,
Pourvu que ses transports par l’honneur éclairés
N'offrent à mes autels que des vœux épurés.

Bélise vit dans ses visions et ses imaginations comme la Tante dans Le Baron d’Albikrac mais aussi comme Hespérie dans Les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin (1637). On a souvent dit que Thomas Corneille n’était qu’un habile imitateur, un auteur qui se contentait de suivre la mode. Ces quelques exemples montrent qu’il a aussi pu donner des idées à d’autres ou du moins être un créateur à part entière.

Note sur la présente édition §

Le texte que nous publions est celui de l’édition originale. Le privilège du roi fut accordé le 21 février 1668 et le texte fut achevé d’imprimer par le rouennais Laurent Maurry le 8 février 1669. La pièce fut diffusée à Paris par deux libraires : Gabriel Quinet et Claude Barbin. Nous avons recensé sept exemplaires originaux. Du vivant de Thomas Corneille on ne retrouve Le Baron d’Albikrac que dans les volumes qui regroupent l’ensemble de ses pièces, mises à part deux éditions pirates, l’une chez Barbin sans date, et l’autre qui paraît en 1689 en Hollande. La pièce est ensuite rééditée à plusieurs reprises au XVIIIe siècle.

L’édition originale §

Chez Gabriel Quinet :

  • – un exemplaire est conservé à la Bibliothèque nationale (RF-2719 ou MC91-4355 en microforme).
  • – quatre exemplaires sont conservés dans des bibliothèques municipales de province à Bourg en Bresse, Strasbourg, Toulouse et Nantes.
  • – un exemplaire est conservé au Royaume-Uni, à la British Library (11736.b.10).

Chez Claude Barbin :

  • – un exemplaire est conservé à la bibliothèque Mazarine (Z1 831 B).

Description matérielle de l’ouvrage : les deux exemplaires de l’édition originale (Quinet et Barbin) sont identiques en tous points (hormis la page de titre) : in-12, volume de X-113 pages. Le volume se présente comme suit :

[I] : page de titre

[II] : verso blanc

[III-VII] : épître dédicatoire

[VIII] : liste des acteurs

1-113 : texte de la pièce

[IX-X] : extrait du privilège du roi et achevé d’imprimer

Voici la description des pages de titre de l’édition originale (Quinet et Barbin) :

LE BARON/D’ALBIKRAC, /COMEDIE./[fleuron du libraire représentant une coupe de fruits] /A PARIS, /Chez GABRIEL QUINET, au Palais, dans/la Gallerie des Prisonniers, à l’Ange Gabriel./[filet] / M. DC. LXIX./ AVEC PRIVILEGE DU ROY.

LE BARON/D’ALBIKRAC, /COMEDIE./[fleuron du libraire] /A PARIS, /Chez CLAUDE BARBIN, sur le second/Perron de la Sainte Chapelle./[filet] / M. DC. LXIX./ AVEC PRIVILEGE DU ROY.

Les autres éditions parues du vivant de l’auteur §

L’édition sans date §

Cette édition qui ne comporte aucune date a parue chez Claude Barbin. Il s’agit d’un in-12 de 112 pages. La dédicace a été supprimée et l’extrait du privilège est placé au début du volume. Le texte comporte les mêmes variantes que celui de l’édition collective de 1682. Ces éléments permettent de penser qu’il s’agit effectivement d’une nouvelle édition parue chez Barbin et corrigée par l’auteur et non d’une édition pirate de province (qui serait alors parue après 1682) comme l’absence de date pourrait le suggérer. Nous pouvons donc supposer que la date a simplement été omise et que cette édition a parue dans le courant des années 1670. Nous en avons recensé trois exemplaires :

  • – deux exemplaires sont conservés à la BNF Richelieu (RF-27-18 et Z. Rothschild-4077)
  • – un exemplaire est conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (GD-6053)

L’édition de 1689 §

Il s’agit d’une édition hollandaise qui attribue par erreur le texte à « P. Corneille ». C’est un in-12 de 96 pages qui porte la mention « suivant la copie imprimée à Paris ». Le texte est identique à celui de l’édition originale. Nous en avons recensé cinq exemplaires :

  • – deux exemplaires sont conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal (GD-6055 et GD-6052)
  • – trois exemplaires sont conservés dans des bibliothèques municipales de province à Caen, Nantes et Rouen.

Les recueils de pièces §

Thomas Corneille avait pris l’habitude, dès 1669, de faire éditer l’ensemble de son théâtre dans des recueils de « Poëmes dramatiques ». Les éditions que nous mentionnons sont toutes de véritables éditions revues et corrigées. Les principales corrections et variantes au texte du Baron d’Albikrac ont été apportées dès 1682. Cependant on trouve encore de nouvelles variantes dans l’édition de 1692. Nous les avons mentionnées en notes de bas de page.

  • – Paris, G. de Luyne, 1682
  • – Paris, G. de Luyne, 1692.
  • – Amsterdam, H. Desbordes, 1701.
  • – Paris, C. Osmont, 1706.
  • – Amsterdam, frères Chatelain, 1709.

Les éditions postérieures à la mort de l’auteur. §

Le Baron d’Albikrac a été réédité trois fois au XVIIIe siècle en pièce séparée. La plupart des éditions retiennent le texte de 1682 en modernisant toutefois l’orthographe et la ponctuation. Nous mentionnons aussi une édition réduite à trois actes.

  • – Paris, Compagnie des libraires, 1762.
  • – Paris, Compagnie des libraires, 1774.
  • – Paris, Petite bibliothèque des théâtres, 1786.

(– Le Baron d’Albikrac, comédie de T. Corneille, corrigée et réduite en 3 actes par M. Delaribadière, Imprimerie de Ghelen, 1764).

Enfin Le Baron d’Albikrac a été réédité dans la plupart des recueils de pièces de Thomas Corneille mais aussi dans les nombreux recueils de « chefs d’ouvres de Pierre et Thomas Corneille ». Notons la dernière édition du théâtre de Thomas Corneille dans laquelle figure Le Baron (cette édition est consultable à la Bibliothèque nationale) :

  • – Théâtre complet de T. Corneille. Nouvelle édition précédée d’une notice par M. Edouard Thierry. Paris, Laplace Sanchez & Cie, 1881.

Interventions sur le texte §

Nous avons corrigé les coquilles évidentes, unifié le nombre de points de suspension et remplacé les tildes par la consonne qui leur correspondait. Mises à part ces quelques modifications, le texte est totalement fidèle à celui de l’édition originale. Voici la liste des corrections que nous avons apportées :

  • – v. 335 : Peste, soit
  • – v. 565 : Oyez donc,
  • – v. 1050 : neccessaire
  • – v. 1285 : m’accable ?
  • – v. 1316 : Adieu. Monsieur

v. 1353 : Maistre.

v. 1379 : c’estoit

v. 1454 : guet à pend

v. 1498 : faire.

v. 1627 : droit

v. 1658 : vostre flame ?

v. 1780 : La Belle. Il faut

Par ailleurs, lorsque l’orthographe de certains mots variait d’un cahier à l’autre nous l’avons harmonisée. Ces variations s’expliquent sans doute par des changements de compositeur :

  • – v. 68 : stile
  • – v. 514 : envain.
  • – v. 942 : vesvage.

Les termes précédés d’un astérisque sont ceux dont le sens a varié depuis le XVIIe siècle ou qui sont archaïques. Ils font l’objet d’une définition dans le glossaire. On trouvera aussi en notes de bas de pages le sens des expressions variées utilisées par les personnages. Les définitions sont extraites, dans la mesure du possible, des dictionnaires de l’époque.

Abréviations :

  • – Ac. : Dictionnaire de l’Académie Française (1694)
  • – Fur. : Dictionnaire universel de Furetière (1690)
  • – Moreri : Le Grand dictionnaire historique (1674)
  • – Rich. : Dictionnaire françois de Richelet (1680)
  • – Vaugelas : Remarques sur la langue françoise de Vaugelas. (1647)

Nous donnons aussi quelques explications grammaticales qui s’appuient soit sur La syntaxe française du XVIIe siècle d’Alfons Haase (1898) soit sur l’ouvrage de Nathalie Fournier : Grammaire du français classique (1998).

Enfin, les lettres entre crochets correspondent aux changements de cahier dans l’édition originale et les chiffres aux numéros des pages.

LE BARON D’ALBIKRAC, COMÉDIE §

A M. B. E. C. SXXXI §

{p. III}

Madame,

J’ay bien lieu d’estre satisfait du succez de ma Comedie. Vous m’avez asseuré que sa représentation vous a divertie agreablement, et je n’avois rien de plus à souhaiter. Quand le Public se seroit entierement declaré pour elle, son suffrage n’auroit point suffit à mon ambition, et la gloire de vous avoir plû est quelque chose de si considerable pour moy, qu’elle me console aisément {p. IV}de la severité de la censure. C’est peut-estre dire beaucoup, mais ce n’est point encor dire assez pour la surprise où je me suis veu tant de fois de la force de vostre esprit, et de la delicatesse de vostre discernement.

A vous entendre discourir
D’une vivacité brillante
Sur tout ce qui se peut offrir,
On vous prendroit pour une Tante,
5 A qui dix ans adjoutez à cinquante
Auroient donné tout le temps de meurir.
Cependant à l’envy sur vostre beau visage
On voit les charmes du bel âge
Semer pompeusement ce qu’ils ont de plus doux.
10 Tous vos traits sont marquez au coin de la Jeunesse,
Et l’on ne trouve poit de Niepce
Qui ne soit moins Niepce que vous.

C’est à dire, Madame, que trois années de sacrement ne vous ostent point l’avantage sur toutes celles qui y prétendent, et que vous paroissez tellement ne faire qu’entrer à la vie, qu’on a peine à se persuader que vous ayez déjà fait un Heureux. Il est bien rare sans doute que d’aussi tendres années que les vostres soient soûtenuës d’autant de lumieres que vous en avez ; mais il l’est {p. V}beaucoup davantage qu’ayant de quoy vous attirer des vœux en foule par tout ce qu’une belle personne a d’engageant, vous sçachiez si bien regler les sentiments de ceux qui vous approchent, que vous ne leur inspiriez pas moins de respect pour vostre vertu, que d’admiration pour vostre beauté.

Ce n’est pas qu’à vous voir de mille attraits pourveuë
Les yeux aussi brillants que doux,
Il soit aisé de s’éloigner de vous
Sans songer que l’on vous a veuë
5 Il reste par ce souvenir
Assez dequoy se voir punir
Du plaisir où le cœur s’est trop laissé surprendre,
Mais c’est ce qu’on ne vous dit pas,
Et si d’en soûpirer on ne peut se défendre,
10 Il faut qu’au moins ce soit si bas
Que vous ne le puissiez entendre.

C’est, Madame, cette scrupuleuse severité qui vous a donné plus de lieu de vous réjoüir aux dépens de la Vieille Tante. Dans l’âge le moins propre à s’attirer des douceurs, elle va au devant de ce que {p. VI}vous ne croyez pas qu’on doive souffrir dans le vostre, et comme elle n’est pas la seule de son caractere, il sera difficile que vous ne trouviez à vous divertir de plus d’une Copie d’un si ridicule Original. Souffrez que pour vous aider à les mieux connoistre, je l’oblige à vous aller debiter une seconde fois ses folies jusques chez vousXXXII, et que par cette foible marque de ma reconnaissance, je tâche à m’acquiter d’une partie de ce que je vous dois pour l’obligeant Portrait que vous avez daigné faire de moy. Je sçay que vous vous estes assez laissée préoccuper en ma faveur pour en avoir adoucy les traits, et cherché plûtost à les rehausser par de vives couleurs, qu’à y faire trouver une exacte ressemblance : Mais, Madame, il est naturellement si doux d’estre flaté, et surtout par une personne faite comme vous, qu’il ne s’en faut guere que je ne tâche quelquefois à m’y reconnoistre. Du moins je puis vous asseurer avec beaucoup de verité que ce glorieux témoignage de vostre estime est un honneur que je préfere à tout ce que je pour- {p. VII}-rois souhaiter d’ailleurs. Aussi ne suis-je plus en estat de me contenter des remerciements particuliers que je vous en ay déja faits. Ma vanité aspire à les rendre publics autant qu’il vous a plû de me le permettre, et si en me faisant supprimer mille éloges qui vous sont deubs, vostre modestie ne m’avoit pas forcé en mesme temps à cacher vostre nom sous des lettres misterieuses, j’aurois eu la joye d’apprendre aujourd’huy plus ouvertement à tout le monde avec combien de respect et de passion je suis et je seray toute ma vie,

MADAME,

Vostre tres-humble, tres obeissant,

Et tres-obligé serviteur,

T. CORNEILLE.

ACTEURS. §

  • LA TANTE.
  • ANGELIQUE, Amante d’Oronte.
  • [PHILIPIN]
  • LEANDRE, Amy d’Oronte.
  • ORONTE, Amant d’Angelique.
  • LYSETTE, Servante de la Tante.
  • LA MONTAGNE, Valet d’Oronte.
  • CASCARET, Laquais de la Tante.
La scene est à Paris.
[A, 1]

ACTE I. §

SCENE PREMIERE. §

ANGELIQUE, PHILIPIN.

ANGELIQUE tenant une lettre.

Si j’en croy ce billet, Oronte est fort sincere,
Il met tout son bonheur à me voir, à me plaire,
Mais ce fut là toûjours le style des Amants.

PHILIPIN.

Madame, il meurt pour vous. Vous sçavez si je ments,
5 Je suis valet d’honneur, et quoy qu’il pûst écrire, {p. 2}
S’il n’estoit fou d’amour, voudrois-je vous le dire ?
Il pense à vous sans cesse, et s’il avoit cent cœurs…

ANGELIQUE.

Quand il peut me parler il me dit des douceurs*,
Mais son Sexe* par tout doit ce tribut au nostre.

PHILIPIN.

10 Mon Maistre, croyez-moy, n’est point fait comme un autre,
A moins qu’on ne luy plaise, et plaise tout de bon,
Jamais sur la fleurete* il ne regle son ton.

ANGELIQUE.

Jamais ? et quelquefois il en conte* à ma Tante.

PHILIPIN.

C’est là de son amour la preuve convaincante.
15 Il n’est pas de ces gens si fort abandonnez*
Qu’il doive estre réduit aux attraits surannez,
Et si par vostre Tante, aussi vieille que fole
Il se laisse arracher quelque douce parole,
S’y pourroit-il résoudre à moins que de sçavoirXXXIII
20 Qu’on n’obtient que par là le plaisir de vous voir ?
Mais que doit-il attendre enfin, que luy diray-je ?

ANGELIQUE.

Que j’ay leu son billet.

PHILIPIN.

Le rare privilege !
N’aurons-nous rien de plus ?

ANGELIQUE.

Quoy, tu n’es pas content ?

PHILIPIN.

La plus indifferente en feroit bien autant.
25 Ce n’est que sçavoir lire.

ANGELIQUE.

Un jour viendra peut-estre…

PHILIPIN.

Un peut-estre n’est point ce que cherche mon Maistre. {p. 3}

SCENE II. §

ANGELIQUE, LYSETTE, PHILIPIN.

LYSETTE.

Et vite.

ANGELIQUE.

Qu’est-ce ?

LYSETTE.

Et tost.

ANGELIQUE.

Ma Tante ?

LYSETTE.

Détalons,
La voila qui descend, elle est à mes talons.
Par le petit degré gagnez le haut.

PHILIPIN.

Lysette,
30 Obtiens nousXXXIV

LYSETTE.

Son Tailleur sur l’escalier l’arreste,
Sans cela…

PHILIPIN.

Mais au moins, en trois ou quatre mots
Qu’elle déclare…

ANGELIQUE.

Adieu.

SCENE III. §

{p. 4}
PHILIPIN, LYSETTE.

PHILIPIN.

C’est bien dit. Ah, les sots
Qui sans rien attraper avec un soin extrême
Sont un an à poursuivre un chetif, je vous aime !
35 Prétend-elle toûjours ainsi se défier ?

LYSETTE.

Faute d’experience elle se fait prier,
Elle est novice encor, mais enfin laisse faire ;
Mes soins en si bon train ont déja mis l’affaire,
Qu’en la pressant un peu, si ton maistre est discret,
40 Je luy répondrois bien d’XXXVun rendez-vous secret.
Luy peignant bien sa flame il l’obtiendra sans doute.

PHILIPIN.

Mais on ne luy dit rien que la Tante n’écoute,
Et montrer pour la NiepceXXXVI un cœur d’amour blessé
Ce seroit le secret d’être bien-tost chassé,
45 O le fâcheux dragon qu’une Tante éternelle !

LYSETTE.

Adjouste qui prétend estre encor jeune et belle,
Et qui laissant au coffre un peu plus de trente ans
Veut jusque dans l’hyver ramener le printemps.
A chaque occasionXXXVII parlant de son peu d’âge
50 Son radoucissementXXXVIII tire un piteux hommage,
Qui lent à s’avancerXXXIX

PHILIPIN.

Pour de si vieux appas* {p. 5}
Dy moy, quelle douceur* pourroit doubler le pasXL ?
A soixante et dix ans ! l’agreable mignonne !

LYSETTE.

Dy soixante.

PHILIPIN.

Et bien soit, la difference est bonne.
55 Comment diable à cet âge ose-t’on vivre encor ?

LYSETTE.

Sçais-tu pas qu’une femme en tout temps prend l’essorXLI ?

PHILIPIN.

Je le sçay, mais du moins on n’a point la figure
D’une OstrogoteXLII faite en dépit de NatureXLIII,
Et l’on doit s’habiller sans tant de sots atours
60 A l’usage des Gens que l’on voit tous les jours.
De son deuil mitigé la mode est fort nouvelle.

LYSETTE.

Elle croit du commun se distinguer par elle,
En estre plus galante, et plus propre à charmer.

PHILIPIN.

Elle a le diable au corps, croire se faire aimer !
65 Ne voir pas qu’on la raille alors qu’on s’humaniseXLIV !

LYSETTE.

Qu’on luy dise un mot tendre, elle est soudain éprise,
Croit tout, prend feu sur tout, et c’est là son destin.
Aussi sans le doux style on n’est point son Cousin.
On n’a chez elle accez qu’en luy contant fleuretes*,
70 Qu’en feignant un amour…

PHILIPIN.

Un amour à LunetesXLV.
Si bien que sans douceurs* et le tendre soûpir
Ce Dragon surveillant ne se peut assoupir ?

LYSETTE.

C’en est la seule voye. {p. 6}

PHILIPIN.

Ah, beauté bisayeule !
Si j’osois pour douceur* te bien paumer la gueuleXLVI,
75 Que je prendrois plaisir…

LYSETTE.

Tu te mets en courroux ?

PHILIPIN.

Mais quand avec la Niepce avoir ce rendez-vous ?
Où l’en presser ?

LYSETTE.

Leandre est amy de ton Maistre,
On l’aime icy déja plus qu’on ne fait paroistre.
Qu’il amuse la Tante, et l’endorme si bien
80 Qu’Oronte avec la Niepce ait un libre entretien.

PHILIPIN.

Ouy, mais tu ne dis pas que ce Leandre enrage
D’avoir déja dix fois joüé ce personnage ?
Il est saoul de la Tante, et n’en veut plus taster.

LYSETTE.

Voyez que c’est bien là dequoy se rebuter.
85 La pauvre Niepce et moy nous en souffrons bien d’autres
Et peut-estre il n’est point d’ennuis* pareils aux nostres.
Ma foy, c’est charité que de nous secourir.

PHILIPIN.

Mais avant qu’attraper il faut long-temps courir,
Et de l’air dont elle est par la Tante gardée…

LYSETTE.

90 La rageXLVII d’un mary l’a si fort possedée
Que comme elle en veut un, quoy qu’il puisse coûter,
La Niepce n’est jamais en pouvoir d’écouter.
Depuis neuf ou dix mois qu’est mort nostre bon homme, {p. 7}
La Vieille requinquée en desirs se consommeXLVIII,
95 Dans le premier venu croit voir un Protestant*,
S’en fait conter* par forceXLIX, et s’offre au mesme instant,
Ainsi point de quartierL tant qu’LIelle ait eu son compte.
Mais dy moy, cet Espoux que promettoit Oronte,
Ce Baron d’Albikrac est long-temps à venir.

PHILIPIN.

100 Quelque obstacle maudit l’aura pû retenir,
Nous le sçaurons bien tost ; un certain la Montagne
Chez nous, quand j’en sortois, arrivoit de Bretagne.
Il en rapportera ce que tu veux sçavoir.

LYSETTE.

A vanter ce Baron j’ay bien fait mon devoir.
105 Sur ce que j’en ay dit nostre Tante charmée
Par lettres aussi-tost de luy s’est informée.

PHILIPIN.

Tant pis, qu’a-t’elle sçeu ? car enfin il n’a rien.

LYSETTE.

Qu’il estoit de naissance* avec fort peu de bien,
Mais enjoüé, folastre, et toûjours prest à rire.

PHILIPIN.

110 Plus encor mille fois qu’on ne le sçauroit dire.
Mais d’où diable as-tu feint que tu sçavois son nom ?

LYSETTE.

J’ay dit que j’avois veu ce Monsieur le Baron
Qui plein d’amour pour elle, et pressé d’un voyage,
Devoit à son retour parler de mariage,
115 Qu’il n’avoit point voulu la voir pour un moment.
On croit ce qu’on souhaite assez facilement.

PHILIPIN.

Ah Baron, qu’à présent tu serois necessaire !

LYSETTE.

Qu’il vueille d’elle ou non, ce n’est point nostre affaire {p. 8}
Pourveu qu’en temps et lieu l’entretenant d’amour
120 A celuy de ton Maistre il donne quelque jour.

PHILIPIN.

Mais à propos d’amour, m’aimes-tu ?

LYSETTE.

Le beau doute !

PHILIPIN.

Tu m’en as asseuré bien des fois, mais écoute,
Il me le faut jurer plus authentiquement.

LYSETTE.

Philipin se défie* ?

PHILIPIN.

A parler franchement,
125 Je te trouve gaillardeLII autant qu’on le peut estre,
Et nostre la Montagne est un dangereux traistre
Qui toûjours goguenard, prend en goguenardant
Ce qu’on dit qu’on n’obtient jamais en demandantLIII,
Comme nouveau venu tu voudras qu’il t’en conte* ?

LYSETTE.

130 BadinLIV.

PHILIPIN.

J’ay de l’honneur, et l’autre a beu sa honteLV,
Plus effronté qu’un Page en vain on le retient.

LYSETTE.

Tay-toy, ne vois-tu pas que nostre Tante vient ?

SCENE IV. §

{p. 9}
LA TANTE, LYSETTE, PHILIPIN.

LA TANTE.

Que te dit Philipin ?

LYSETTE.

Que son Maistre l’envoye
S’informer s’il se peut que bien-tost il vous voye.

LA TANTE.

135 Dy-luy que je l’attens.

LYSETTE.

Retourne, Philipin.

PHILIPIN.

Il en faisoit scrupule à cause du matinLVI,
Leandre est avec luy.

LA TANTE.

Qu’ils viennent l’un et l’autre.

SCENE V. §

LA TANTE, LYSETTE.

LYSETTE.

Madame, vous voyez quel pouvoir est le vostre,
Tous deux ne sçauroient vivre un seul moment sans vous.

LA TANTE.

140 Que n’est-il vray ! mais non, ils ont besoin de nous,
Et venus à Paris pour quelque grande affaire {p. 10}
Je les dois regarder comme amys de mon Frere.
Tu sçais ce que pour eux d’Angleterre il m’écrit,
Qu’en leur faveur je tâche à trouver du credit*,
145 Et que les obliger c’est l’obliger luy-mesme.

LYSETTE.

Mais ne croyez-vous pas que l’un des deux vous aime ?

LA TANTE.

J’aurois lieu de le croire, et Leandre du moins
Semble pour me gagner ne manquer point de soins*,
Mais enfin je crains tant qu’il ne soit pas honneste
150 Qu’à me remarier je me montre si preste…

LYSETTE.

Le veusvage est un don qu’on m’a toûjours appris
Que le Ciel ne depart qu’à ses plus Favorys,
Et si dans ce qu’on sçait par mainte et mainte épreuve
Vous pouviez transporter vostre Office de Veusve,
155 Au lieu de le garder toûjours en enrageant
Il vous seroit aisé d’en trouver de l’argentLVII.
Malgré des blonds cheveux la mode avantageuse
Un BandeauLVIII sied au front mieux qu’une Paresseuse*.
Mais, Madame, chacun sçait ses necessitez.

LA TANTE.

160 Il est vray, le Veusvage a ses commoditez,
Mais s’il en est à qui le Mariage couste,
D’autres n’y trouvent pas…

LYSETTE.

Vous le sçavez sans doute,
Pendant plus de trente ans vous avez eu loisir
D’apprendre ce qu’il a qui touche le desir,
165 Le Défunt vous aimoit, et chacun sçait bien comme…

LA TANTE.

Au mal de Jaloux prés je le trouvois bon homme,
Mais il estoit si vieux…

LYSETTE.

{p. 11}
J’entens, pour reconfort
Vous en voulez un jeune.

LA TANTE.

Eh Lysette, ay-je tort ?

LYSETTE.

Non pas, et la jeunesse est d’un si grand usage
170 Qu’ayant à prendre Maistre il le faut du bel âge ;
Mais la difficulté c’est que vostre Barbon
A bien usé le vostre.

LA TANTE.

Eh mon Dieu, le voit-on ?
Mes ans aux yeux de tous sont-ils si manifestes ?

LYSETTE.

Avec un peu d’emprunt vous avez de beaux restes,
175 Et certain charme en vous saute encor tant aux yeux
Qu’il en est à vingt ans qui ne valent pas mieux.
Mais entre vous et moy qui connoy vos affaires,
Vous en avez du moins trente surnumeraires,
C’est quelque chose.

LA TANTE.

Ainsi tu me tiens hors d’estat
180 De plus faire divorce avec le Celibat ?

LYSETTE.

Non, un Mary pour vous est un point necessaire.

LA TANTE.

Les Gens ont sans cela tant de peine à se taire
Que pour oster tout lieu de médire de nous…

LYSETTE.

Eh, si l’une s’en plaint l’autre le trouve doux.
185 Dans la fleur de nos ans où tout aime à nous rire*,
C’est gloire* que de nous on s’attache à médire,
Et j’en sçay qu’on verroit pester au dernier point
Si de leurs Soûpirans on ne médisoit point.
Les Belles à l’envy* tirent de ce murmure {p. 12}
190 Du costé du merite* un favorable augure,
C’en est aussi la marque, et sans expliquer rien
Si l’on a leurs faveurs on les achepte bien;
Mais dans l’âge où pour nous manque la complaisance,
Malheur à qui ne sait taire la médisance,
195 Grand opprobre, MadameLIX.

LA TANTE.

Il est rude en tout temps.

LYSETTE.

Et beaucoup plus encor quand on a nombre d’ans.
Croyez-moy, sur ce point la médisance est vraye,
Estant jeune, on se vend, estant vieille, l’on payeLX,
Et je laisse à juger, la belle passion
200 Qui s’allume ou s’éteint selon la Pension ?

LA TANTE.

Ah, Lysette.

LYSETTE.

Excusez, je parle avec franchise.

LA TANTE.

En est-il…

LYSETTE.

Non, témoin nostre vieille Marquise
Qui ne pouvant trouver de galand tout entier
Se contente, dit-on, qu’on serve* par quartierLXI.
205 Pour quatre Pensions il faut bonne finance.

LA TANTE.

Et puis, je n’ayLXII pas lieu de fuïr la médisance ?

LYSETTE.

Ouy, sans doute, et de vous on en diroit autant.
Mais en fait d’un mary ne barguignez point tant,
Le vouloir jeune et riche…

LA TANTE.

Eh, pour le bien, Lysette,
210 Tu sçais que ce n’est pas…

LYSETTE.

[B, 13]
L’affaire vaut donc faite,
Le Baron d’Albikrac sera vostre vray fait.

LA TANTE.

S’il a si bonne mine…

LYSETTE.

Ah, Madame !

LA TANTE.

En effet,
J’y puis songer.

LYSETTE.

Sur tout suivez ma tablature,
Gardez toûjours la bourse, et donnez à mesure.
215 Quand on a comme vous force écus bien comptez,
On peut faire à propos ses liberalitez,
Il est d’heureux moments où l’on trouve son compte.

LA TANTE.

Si j’osois m’asseurer de Leandre ou d’Oronte,
J’aurois bientostLXIII choisy.

LYSETTE.

Le respect les retient,
220 Peut-estre ils parleront si nostre Baron vient.
Souvent la jalousie est ce qui nous enflame.

LA TANTE.

Mais il semble qu’Oronte et ma Niepce…

LYSETTE.

Madame.

LA TANTE.

Tout de bon, à l’oreille il aime à luy parler.

LYSETTE.

Croyez qu’il ne luy dit que des comptesLXIV en l’air.
225 Elle est si jeune encor…

LA TANTE.

Défions-nous* de l’âge, {p. 14}
Il en est dés douze ans que la fleurete* engage,
Et le cœur…

LYSETTE.

Il est vray, c’est un oiseau si fin
Qu’il faut pour l’attraper venir de bon matin,
Mais quant à vostre niepce, à moins d’en vouloir rire,
230 On ne peut…

LA TANTE.

La voicy, voyez ce qui l’attire,
Il faut que je l’éloigne.

LYSETTE.

Ah, gardez-vous-en bien.
Vous sçavez que Leandre aime vostre entretien,
Et s’il peut avec elle embarasser Oronte,
Je croy qu’auprés de vous il trouvera son compte.

LA TANTE.

235 Cela se pourroit bien, mais s’il falloit aussi
Que ma Niepce…

LYSETTE.

N’ayez pour elle aucun soucy.

SCENE VI. §

LA TANTE, ANGELIQUE, LYSETTE.

ANGELIQUE.

Vous plaist-il que quelqu’un aille pour ces Tabletes*,
Ma Tante ?

LA TANTE.

Non, tantost.

ANGELIQUE.

Je croy qu’elles sont faites. {p. 15}

LA TANTE.

N’importe, ce matin vos yeux sont mal ouverts.

ANGELIQUE.

240 Comment ?

LA TANTE.

Vostre coifure est toute de travers,
Bon Dieu ! cela fait peur.

ANGELIQUE.

Je me coife à ma mode,
Ma Tante.

LA TANTE.

En attendant qu’on vous la raccommode,
Cachez-la tout au moins d’une Coife.

ANGELIQUE.

Et pourquoy ?
Ay-je à plaire à quelqu’un ?

LA TANTE.

C’est qu’il me plaist à moy.

LYSETTE allant prendre une coife sur la table.

245 Avec vos cheveux blonds en coquete fiefféeLXV,
Vous vous imaginez estre fort bien coifée,
Rien n’est plus ridicule, et Madame a raison,
Mettez.

ANGELIQUE.

Mettre une Coife en gardant la maison !

LA TANTE.

Que de raisonnements ! approchez.

ANGELIQUE bas.

Je deteste.

LYSETTE.

250 Voila proprement l’air d’une fille modeste,
Mais Leandre…

SCENE VII. §

{p. 16}
LA TANTE, ANGELIQUE, LEANDRE, ORONTE, LYSETTE.

LEANDRE à la Tante.

Voyez si l’on se plaist chez vous,
Madame.

ORONTE.

C’est un bien dont chacun est jaloux.

LA TANTE.

Vous le dites, je sçay ce qu’il faut que j’en croye.

LEANDRE à Angelique.

Vous cacher de la sorte ! ah souffrez qu’on vous voye.
255 Est-ce pour inspirer des desirs plus ardents ?

LA TANTE.

Laissez, elle se plaint d’un si grand mal aux dents,
Qu’elle souffriroit trop…

ANGELIQUE.

Il se passe, ma Tante.

LEANDRE.

Ostez donc.

ANGELIQUE à la Tante.

L’osteray-je ?

LA TANTE.

Ostez. L’impertinente !
Vous prenez donc plaisir à montrer vostre nez ?
260 J’en suis fort aise.

LYSETTE à la Tante.

Ainsi les esprits sont tournez,
Plus on défend…

ORONTE à la Tante.

Madame, on poursuit mon affaire, {p. 17}
Vostre credit* bientost me sera necessaire,
J’ose en esperer tout.

LA TANTE.

Il me sera bien doux
D’avoir occasion de m’employer pour vous,
265 Mon frere m’en écrit d’une assez bonne sorte
Pour n’y rien negliger, et d’ailleurs, mais n’importe,
L’effet vous montrera si je sers mes amis.

LEANDRE à la Tante.

Ce titre est glorieux, vous me l’avez promis.

LA TANTE.

Vous y pretendez donc ?
Pendant que la Tante parle tout haut à Leandre, Oronte entretient la Niepce tout bas, et Lysette est au milieu qui tâche d’empescher la Tante de les observer.

LEANDRE.

Beaucoup plus que personne.

LA TANTE.

270 Si je ne suis pas belle, au moins suis-je assez bonne,
Et c’est toûjours dequoy réparer ce defaut.

LEANDRE.

Defaut, Madame ?

LA TANTE.

On sçait un peu ce que l’on vaut,
Et sans ce grand éclat d’une beauté brillante
Quelquefois une femme a l’heur d’estre touchante,
275 Il est mille agréements…

LEANDRE.

C’est ce qu’on voit en vous,
Et l’assemblage en est si charmant et si doux
Que j’admire souvent en vous voyant paroistre…

LA TANTE.

Vous avez assez l’air de vous y bien connoistre. {p. 18}

LEANDRE.

Par ce que je vous dis du moins vous l’éprouvez.

LA TANTE faisant signe de l’œil à Angelique.

280 Angelique.

ANGELIQUE.

Ma Tante.

ORONTE à Angelique feignant de continuer haut la conversation.

Enfin donc vous trouvez
Ma garniture* belle ?

ANGELIQUE.

Ouy belle, et des plus belles.

LYSETTE bas à la Tante.

J’écoute, il ne luy dit que pures bagatelles,
Et vous laisse par là Leandre à gouverner.

LA TANTE à Leandre.

Quel âge croyez-vous qu’on me puisse donner ?

LEANDRE.

285 Vous n’estes qu’une Fille, et sans vostre veusvage
Je vous croirois trop jeune encor pour le ménage.
Vingt et un an au plus.

LYSETTE bas.

Où les va-t’il chercher ?

LA TANTE.

Non, j’en puis avoir Trente, et n’en veut point cacher.

LEANDRE.

Quoy, trente, et dans cet âge un brillant de jeunesse…

LA TANTE.

290 J’ay pourtant eu souvent grand sujet de tristesse,    
Du vivant du bon homme, ah grands Dieux quels ennuis* !
C’estoient de tristes jours.

LYSETTE bas.

Et de plus tristes nuits. {p. 19}

LEANDRE.

Qu’un Vieillard ait eu l’heur d’obtenir… J’en soûpire.

LA TANTE.

Que j’ay versé de pleurs !

LEANDRE.

Au moins dans ce martyre
295 Grace à sa prompte mort peu de temps s’écoula ?

LA TANTE.

Quinze ans s’y sont passez.

LYSETTE bas.

Et quinze par de-là.

LEANDRE.

Quel supplice ! et vos yeux aprés quinze ans de larmes
Ont trouvé le secret de conserver leurs charmes ?
Que de jaloux debats vont causer vos attraits !

LA TANTE.

300 L’hymen n’a pas grand lieu de toucher mes souhaits,
Et quitte des ennuis* dont j’ay trop fait l’épreuve,
J’aime assez le repos qui suit l’état de Veusve.
Je vis tranquille, heureuse.

LEANDRE.

Et vous faites fort bien,
C’est en cela…

LA TANTE.

Pourtant je n’ay juré de rien,
305 Et selon…

LEANDRE l’interrompant d’un air chagrin.

D’ordinaire où sont vos promenades ?

LA TANTE.

Où l’on veut.

LEANDRE.

A Saint ClouLXVI les charmantes cascades !
Vous allez fort souvent en ces aimables lieux ? {p. 20}

LA TANTE.

Pas trop.

LEANDRE.

Dites le vray, VincennesLXVII vous plaist mieux.

LA TANTE.

On ne se divertit dans toutes ces Parties
310 Que selon qu’elles sont bien ou mal assortiesLXVIII,
Le goust dépend des lieux beaucoup moins que des gens,
Quand ils sont bien choisis…

LEANDRE.

C’est comme je l’entens.

LA TANTE.

Si bien que vous croiriez qu’une haine si forte
Contre le mariage en aveugle m’emporte,
315 Que seure qu’on m’aimast j’eusse assez de rigueur
Pour voir un vray merite* et défendre mon cœurLXIX ?

LEANDRE.

Qu’il en faudroit, Madame, et qu’il est difficile
Que vous ne rendiez pas ce merite* inutile !
En est-il qui ne céde, en voyant éclater…

LA TANTE.

320 Mon Dieu, ne perdez point le temps à me flater,
Je n’aime point l’encens.

LEANDRE.

Puisque c’est vous déplaire
Je le quitte, Madame, et change de matiere.
Croyez-vous qu’à la Cour Ariste ait du credit* ?

LA TANTE.

Vous n’expliquez pas bien ce que je vous ay dit.
325 Si j’ay quelque merite*, il n’est pas raisonnable
De prétendre qu’à peine* il s’en trouve un semblable,
Et quelqu’un que je sçay vaut tout ce que je vaux.

LYSETTE bas.

{p. 21}
Bon cela.

LEANDRE.

Ce quelqu’un n’a donc point de defauts ?

LA TANTE.

Vous le connoissez bien.

LEANDRE.

Moy, Madame ?

LA TANTE.

Vous mesme.

SCENE VIII. §

LA TANTE, ANGELIQUE, LEANDRE, ORONTE, LYSETTE, CASCARET.

CASCARET.

330 Madame.

LA TANTE.

Que veut-on ?

CASCARET.

La Marquise d’Amblesme…

LA TANTE.

Et bien, qu’est-ce ?

CASCARET.

Elle vient.

LA TANTE.

Qu’a-t’elle à me conter* ?

LYSETTE.

C’est peut-estre un galant qu’elle veut emprunter.

LA TANTE.

{p. 22}
Qu’on la reçoive ailleurs. L’incommode personne !
Ah !

LEANDRE bas en regardant la Tante.

Si tu m’y retiens, va, je te le pardonne.
335 Peste soit de la vieille !

LA TANTE à Angelique.

Allez l’entretenir,
Je vous suy.
à Oronte et Leandre.
Demeurez, je m’en vay revenir.

ORONTE.

Quelle est cette Marquise ?

LA TANTE.

Une Sempiternelle,
Qui passe soixante ans, et fait encor la belle.
Elle aime la fleurete*, et la moindre douceur*
340 Luy fait ouvrir l’oreille, et chatoüille le cœur.
C’est un Original.

LYSETTE bas.

L’impertinence extrême
De faire son portrait et se railler soy-mesme !

ORONTE.

Elle vous fournit bien dequoy vous divertir ?

LA TANTE.

Et qui ne riroit pas de l’entendre mentir
345 Que pour elle en secret plus d’un Chevalier brûle,
Que Monsieur le Marquis s’en meurt.

LEANDRE.

La ridicule !

LA TANTE.

Je l’aurois avec nous mise de l’entretien,
Mais vous n’en auriez pas esté quites pour rien,
Et nous n’eussions point veu la fin de la visite.
350 Adieu, pour un moment souffrez que je vous quitte,
Je sçauray m’en défaire, et perdray peu de temps.

SCENE IX. §

{p. 23}
LEANDRE, ORONTE, LYSETTE.

LEANDRE à Oronte.

Faites icy le sot, pour moy si je l’attens…

ORONTE.

Amy, songez de grace…

LEANDRE.

Il n’est amy qui tienne,
Pour couvrir vostre jeu cherchez qui l’entretienne,
355 J’ay paré de mon mieux les plus dangereux coups,
Mais tirer à la rame est un mestier plus doux.
Au moindre jour offert d’union conjugale,
Elle en fait seul à seul un fort joly régaleLXX.
J’en ay tremblé deux fois, et j’ay crû que tout net
360 J’allois pour l’épouser estre pris au colet.

LYSETTE.

C’est l’unique moyen de l’ébloüir*.

LEANDRE.

N’importe.

ORONTE.

M’abandonneriez-vous au besoin* de la sorte ?
Il y va de ma vie, et si vous faites cas…

LEANDRE.

Vivez, mais s’il vous plaist que je ne meure pas.
365 Encor un teste à teste, et le moins qui m’arrive
C’est de perdre l’esprit.

LYSETTE.

La défaite est naisve.
Mais nostre Niepce enfin ?

ORONTE.

{p. 24}
Qu’elle est aimable ! Ah Dieux !

LYSETTE.

Son entretien est-il aussi doux que ses yeux ?

ORONTE.

Qu’il est remply d’appas* ! j’en suis charmé, Lysette.

LYSETTE.

370 Vous a-t’elle promis audience secrete ?

ORONTE.

Ouy, si la Tante ailleurs se laissant engager
T’asseure les moyens de me la ménager,
Tout dépend de tes soins*.

LYSETTE.

Ou plûtost de Leandre,
Qu’il prenne un rendez-vous…

LEANDRE.

Bon soir.

ORONTE.

Vous en défendre,
375 Amy, quand il y va de tout l’heur de mes jours ?

LEANDRE.

Faut-il combatre icy des Lyons et des Ours,
Forcer quelque Chasteau, m’opposer seul à trente ?
A cela je suis prest, mais ma foy, pour la Tante…

LYSETTE.

Ah si vostre Breton estoit prest d’arriver !

ORONTE.

380 L’argent comptant le charmeLXXI, il viendra nous trouver,
Et craignant qu’on ne songe à presser les affaires,
Il m’envoye un Pouvoir passé devant Notaires,
Mais de plus de dix jours il ne sçauroit partir.

LYSETTE.

Et Leandre pour rien ne voudra consentir…

LEANDRE.

{p. C, 25}
385 Non, mais à mon defaut employez la Montagne,
Qu’il fasse quelques jours le Baron de Bretagne,
On ne le connoit point.

LYSETTE.

A-t’il un peu d’esprit ?

ORONTE.

Que trop ; quoy qu’il boufonne, il sçait bien ce qu’il dit,
Le voicy qu’à propos Philipin nous amene.

SCENE X. §

LEANDRE, ORONTE, LA MONTAGNE, LYSETTE, PHILIPIN.

LEANDRE à la Montagne.

390 As-tu veu le Marquis ?

LA MONTAGNE.

J’ay bien eu de la peine.

LEANDRE.

Viendra-t’il ?

LA MONTAGNE.

Ouy, Monsieur, où vous lui marquezLXXII.

LEANDRE.

Bon
Mais ici cependant il nous manque un Baron.
Peux-tu le devenir ?

LA MONTAGNE.

Moy, Baron ? et de resteLXXIII.

ORONTE.

{p. 26}
Tu connois Albikrac ?

LA MONTAGNE.

C’est un gaillard, la peste !

ORONTE.

395 Il faut passer pour luy.

LA MONTAGNE.

Je suis vostre homme, allez,
Vous me verrez Baron, et des plus signalezLXXIV.

LYSETTE.

Donc sans plus balancer, dés cette apresdinée
Qu’il s’en vienne nous faire un début d’hymenée,
La Tante l’attendra dans son appartement,
400 Et nous nous servirons de cet heureux moment.

ORONTE.

Mais pour voir en secret ton aimable Maistresse ?

LYSETTE.

Vous avez belle peur que je manque d’adresse.
Que Philipin au guet ait soin de se montrer,
Je viendray l’avertir quand vous pourrez entrer.

ORONTE.

405 Adieu donc, nous allons en Baron de Campagne
Travestir décemment Monsieur de la Montagne,
Si la Tante se plaint de ne nous trouver plus,
Dy que…

LYSETTE.

Vous me donnez des avis superflus,
Suffit que du Baron j’auray receu messageLXXV,
410 Au moins faites-luy bien jouër son personnage.

LA MONTAGNE.

Va, je sçay mon mestier, n’en sois point en soucy*.
As-tu plus de quinze ans ?

LYSETTE.

Environ, Dieu mercy.

ORONTE à la Montagne.

{p. 27}
Sors viste, s’il falloit qu’on te vist avec elle,
Tu perdrois tout.

LA MONTAGNE.

Adieu, tendre et jeune pucelle,
415 Jusqu’au revoir.

PHILIPIN.

Lysette, Ah !

LYSETTE.

Quel diantre de ton !
Tu gemis ?

PHILIPIN.

Que je crains la Montagne Baron.

Fin du premier Acte.

{p. 28}

ACTE II. §

SCENE PREMIERE. §

ANGELIQUE, LYSETTE.

LYSETTE.

Philipin m’attendoit par l’ordre de son Maistre,
Icy dans un moment vous l’allez voir paroistre,
L’avis luy sera doux.

ANGELIQUE.

Lysette, en vérité
420 Ce que tu me fais faire est bien précipité ;
Permettre qu’en secret un Galand m’entretienne.

LYSETTE.

Voulez-vous que je coure empescher qu’il ne vienne ?

ANGELIQUE.

Non, mais n’est-ce point trop…

LYSETTE.

Voilà bien des façons !
Eh, mon Dieu, hardiment prenez de mes leçons,
425 Vous m’en remercierez quelque jour.

ANGELIQUE.

Mais Lysette,
J’accorde une faveur peut-estre en indiscrete*,
Et si de moy par elle Oronte veut juger… {p. 29}

LYSETTE.

Quoy, la Tante aura droit de nous faire enrager,
Et vous craindrez…

ANGELIQUE.

Je crains d’affoiblir son estime.

LYSETTE.

430 Un entretien secret n’est pas un si grand crime,
Et d’un joug trop pressant pour fuir les durs apprests
Il n’y faut pas toûjours regarder de si prés.
Pour moy, de tous les maux où l’on s’impatiente,
Je n’en croy point d’affreux comme le mal de Tante,
435 Il suffoque, et jamais un moment de repos.

ANGELIQUE.

Toutes n’agissent pas du mesme air*.

LYSETTE.

En deux mots
La vostre est une Turque*, une Arabe*LXXVI, et le Diable
N’en fourniroit qu’à peine* encor une semblable,
Elle ne peut souffrir que vous leviez les yeux,
440 Il faut qu’on soit pour elle, obligeant, gracieux,
Qu’on louë à tous moments les beautez qu’elle achepte.

ANGELIQUE.

Mais si nous soupçonnant d’une intrigue secrete
Elle nous découvroit, tout seroit lors perdu.

LYSETTE.

Elle attend ce Baron si long-temps attendu,
445 De miroir en miroir se façonnant la bouche,
Elle oste, et puis remet dix fois la mesme mouche,
Dans ce soin d’agréements songera-t’elle à vous ?

ANGELIQUE.

Ainsi, c’est tout de bon qu’il luy vient un Espoux.
Est-il assez bien fait pour luy plaire ?

LYSETTE.

Peut-estre                 [30]
450 En ay-je un peu plus dit qu’on n’en verra paroistre,
Mais sur la bonne mine il faut nous récrier.
Dans la demangeaison de se remarier
Elle nous en croira.

ANGELIQUE.

Mais l’affaire estant faite,
Comme alors elle aura tout ce qu’elle souhaite,
455 Ce rendez-vous secret à quoy bon l’accorder ?
Oronte ouvertement pourra me demander.

LYSETTE.

Ouy, mais d’où pouvez-vous tirer un seur indice
Que pour ses durs appas* le Baron s’attendrisse ?
Qu’il vueille d’elle aprés qu’il en aura goûté ?
460 Servons-nous de ce temps pour plus de seureté,
Par quelques entretiens éprouvez-vous l’un l’autre,
Voyez si son humeur se rapporte à la vostre,
Si toûjours elle aura pour vous mesmes appas*,
Là, l’aimez-vous un peu ?

ANGELIQUE.

Je ne m’y connois pas,
465 Mais tantost prest d’entrer, le voyant dans la ruë
De ma Chambre icy bas je suis viste accouruë,
Et j’eusse eu grand dépit qu’on m’eust voulu chasser.

LYSETTE.

Continuez, cecy n’est point mal commencer.

ANGELIQUE.

D’ailleurs, quand on le nomme ou qu’il nous rend visite,
470 Certain je ne sçay quoy fait que mon cœur palpite,
J’aime à le regarder, et soûpirant tout bas
J’ay des troubles d’esprit que je ne comprens pas.
Si-tost qu’il est party, je resve*. Quand on aime,
Est-ce là comme on est, Lysette ?

LYSETTE.

Tout de mesme. {p. 31}
475 L’Amour en peu de temps vous en a bien appris,
Mais Oronte…

ANGELIQUE.

Il vient. Dieux !

LYSETTE.

Reprenez vos esprits.

ANGELIQUE.

Que luy pourray-je dire, et…

LYSETTE.

S’il faut ne rien taire,
Vous faites l’innocente, et vous ne l’estes guere.

SCENE II. §

ORONTE, ANGELIQUE, LYSETTE.

ORONTE.

Madame.

LYSETTE.

En liberté je vous laisse jaser*,
480 Nostre Tante est à craindre, et je cours l’amuser.

ORONTE.

Enfin mon heureux sort aprés tant de contraintes,
De mes tristes langueurs soulage les atteintes,
Et sans estre gesné* par des regards jaloux
Je puis vous dire icy ce que je sens pour vous.
485 Mais que sert que ma bouche à l’expliquer s’employe ?
Pour vous marquer ma flame il suffit de ma joye,
Et quand l’occasion rend le temps pretieux
Il faut dans ce moment laisser parler les yeux.
C’est là que sans reserve en voyant ce qu’on aime {p. 32}
490 Tout le secret du cœur se produit de luy mesme,
Et qui prend part au feu qui le fait éclater
N’a besoin que de voir, et non pas d’écouter.

ANGELIQUE.

J’ay trop peu de clartez pour pouvoir bien comprendre
Ce que de vos secrets je dois vouloir apprendre,
495 Mais je sçay qu’un motif que je croy genereux
M’oblige à souhaiter que vous soyez heureux,
Qu’à vous combler de gloire* à l’envy* tout conspire.

ORONTE.

Ce souhait est beaucoup, mais si j’ose le dire
Dans ce que vos appas* ont pour moy d’engageant,
500 S’il n’est que genereux, il n’est point obligeant.
A moins qu’il soit l’effet d’une estime empressée,
D’un tendre mouvement où vous soyez forcée,
D’une inquiete ardeur…

ANGELIQUE.

Ah, que vous me gênez* !
J’ay bien peur de sçavoir ce que vous m’apprenez,
505 Ne l’examinons point, et quoy qu’il en puisse estre…

ORONTE.

Craignez-vous de m’aimer ?

ANGELIQUE.

Je le fais mal paroistre,
Mais au moins je devrois malgré vos vœux soûmis
Craindre de vous aimer plus qu’il ne m’est permis.

ORONTE.

Helas ! le pouvez-vous quand ma flame est extréme,
510 Et que l’Amour n’a point d’autre prix que luy mesme ?
Non, quoy que vous fassiez, pour vaincre le soucy*

ANGELIQUE.

N’est-ce point déja trop que vous souffrir icy ?
J’en rougis, et s’il faut que ma Tante soupçonne…

ORONTE.

{p. 33}
A ce scrupule en vain vostre esprit s’abandonne*,
515 Lysette y met bon ordre, et seconde mon feu,
Il s’agit seulement d’obtenir vostre aveu,
Me l’accorderez-vous ?

ANGELIQUE.

Ce qu’icy je hazarde
Ne vous répond que trop de ce qui me regarde,
Mais songez que les loix d’un rigoureux devoir
520 Me forcent d’une Tante à craindre le pouvoir,
Que mon Pere en mourant me mit sous sa conduite,
Que par quelque interest elle m’aime à sa suite,
Et qu’avant que pour moi vous puissiez rien oser,
Il faut qu’elle ait trouvé qui la vueille épouser.
525 Il s’offre, m’a t’on dit, un Baron d’importance,
Si l’affaire se fait…

ORONTE.

Vivons en esperance,
Quelque obstacle qui tienne un esprit alarmé,
Pour vaincre tout, Madame, il suffit d’estre aimé.

ANGELIQUE.

J’aurois peut-estre deu m’en tenir à l’estime,
530 Mais puisque vous brûlez d’un feu si legitime,
Que depuis si long-temps que vous le contraignez
L’amour est tel en vous que vous me le peignez,
Je ne me defens plus.

SCENE III. §

{p. 34}
LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE.

LA TANTE aprés avoir écouté les trois derniers vers.

La peinture est jolie,
Le rouge vous sied bienLXXVII, vous estes embellie,
535 L’appetit au besoin vous viendroit en parlant,
Vrayement, j’en suis d’avis, il vous faut un Galant.

ANGELIQUE.

Moy, ma Tante ?

LA TANTE.

Voyez la petite effrontée.
Je ne vous ay donc pas tout à l’heure écoutée,
Quand sur ce bel amour qui le faisoit agir…

ORONTE.

540 Madame.

LA TANTE.

Allez, Monsieur, vous devriez rougir,
Et du moins ce n’est pas à d’honnestes familles
Qu’on se doit adresser pour corrompre des filles.

ORONTE.

L’hymen estant le but qui m’a fait la prier
D’entendre…

LA TANTE.

Il n’est icy personne à marier,
545 Parler d’amour chez moi ! vous estes fort mignonne.

ANGELIQUE.

Ne croyez pas…

LA TANTE.

{p. 35}
ComptezLXXVIII, je vous la garde bonneLXXIX,
Et si…

ANGELIQUE à Oronte.

Venez encor emprunter mon secours,
J’ay bien affaire, moy, de vos sotes amours.

LA TANTE.

Quoy, que veut-elle dire ?

ANGELIQUE.

Et bien, il me faut taire,
550 Cela ne serviroit qu’à vous mettre en colere
Mais si jamais il vient me demander appuy…

LA TANTE.

Comment ? est-ce qu’il veut que vous parliez pour luy ?

ORONTE bas à Angelique.

Qu’allez-vous dire ?

ANGELIQUE haut.

Tout, et devant tout le monde ;
Voyez, il faut pour vous, Monsieur, que l’on me gronde.
555 Je vous l’avois bien dit renvoyant vos amours
Que ma Tante vouloit rester veusve toûjours.
Elle en a fait bon vœu.

LA TANTE.

C’est mon dessein sans doute,
Et qui parle d’amour Dieu sçait si je l’écoute,
Je n’en veux point.

ORONTE.

Madame, il n’y faut plus penser ;
560 Et puisque je connoy que c’est vous offencer…

LA TANTE.

Laissez, par le recit que je veux qu’elle fasse
J’auray lieu de juger s’il faut lui faire grace.
Ce doit estre sa peine aprés ce qu’elle a fait.

ORONTE à la Tante.

{p. 36}
Vous haïssez la cause, épargnez-vous l’effetLXXX.

ANGELIQUE.

565 Oyez donc.

ORONTE bas à Angelique.

L’embarras où vous nous allez mettre.

ANGELIQUE.

Mais quand vous aurez sçeu ce qu’il m’a fait promettre,
Contre moy tout d’un coup je crains bien de vous voir…

ORONTE à la Tante.

Ah, ne l’apprenez point.

LA TANTE.

Non, je veux tout sçavoir.
Pourquoy seule avec luy ?

ANGELIQUE.

C’est qu’il m’a rencontrée,
570 Et qu’il entroit icy comme j’y suis entrée.
Il venoit…

ORONTE bas à Angelique.

Sans donner de plus forte raison
Dites que je venois pour voler la maison,
Je l’avoüeray plûtost que…

LA TANTE.

Qu’est-ce qu’il vous conte* ?

ANGELIQUE.

Qu’à vous expliquer tout il va mourir de honte,
575 Mais en vain il prétend que j’ose rien cacher.

ORONTE bas.

Je suis pris.

ANGELIQUE.

Enfin donc il venoit vous chercher,
Et m’ayant apperceuë, il m’a fait la peinture
De je ne sçay quels maux que pour vous il endure ;
Que depuis qu’il vous voit il languit nuit et jour, {p. D, 37}
580 Et que si je n’avois pitié de son amour…
A ce nom j’ai crié furieuse, en colere,
Ainsi que vous m’avez appris qu’il falloit faire.
Il m’a toûjours pressée, et moy j’ay toûjours dit
Que sans doute il falloit qu’il eust perdu l’esprit,
585 Que vous oser parler pour luy, ny pour personne,
C’estoit… Il vous dira si pour vous je raisonne.
Il m’a dit que sçachant vostre temperament
Il ne vous falloit pas presser ouvertement,
Mais qu’au moins on pouvoit de loin vous faire entendre
590 Que vous estiez encore dans un âge assez tendre,
Qu’aussi fraîches que vous peu se feroient prier
Pour choisir un brave homme, et se remarier,
Et que selon l’humeur où je vous verrois estre,
Je servirois* sa flame, et la ferois connoistre.
595 Alors, je l’avoüeray, c’est en quoy j’ay manqué.
Sensible à l’air touchant dont il s’est expliqué
J’ay promis, sans penser pourtant faire un grand crime,
Que puisque son amour estoit si legitime,
Qu’il m’en peignoit le feu si plein d’ardeur…

LA TANTE

Rentrez.

SCENE IV. §

{p. 38}
LA TANTE, ORONTE.

ORONTE.

600 Ma presence vous choque, et je vay…

LA TANTE.

Demeurez.

ORONTE.

Madame, le regret d’avoir pû vous déplaire…

LA TANTE.

J’aurois quelque sujet d’estre assez en colere.

ORONTE.

Vous l’avez. Je l’avouë, aussi je vous promets
Que de moy sur ce point vous n’en aurez jamais,
605 Je sçay trop pour l’amour jusqu’où va vostre hayne.

LA TANTE.

Pour le moins jusqu’icy je l’ay vaincu sans peine.

ORONTE.

Tout le monde en convient, et c’est estre indiscret
D’avoir à vostre Niepce expliqué mon secret,
Mais que ne fait-on point quand un mal est extréme ?

LA TANTE.

610 Et pourquoy ne vous pas adresser à moy-mesme ?

ORONTE.

A vous-mesme, Madame ? helas ! et de quel air* ?
Non, je mourrois plûtost que de vous en parler,
Mais si vous faites grace à l’ardeur de mon zele,
Souffrez que quelquefois j’en soûpire avec elle,
615 C’est tout ce que je veux pour prix d’un si beau feu.

LA TANTE.

{p. 39}
Il me paroist trop beau pour obtenir si peu.
Pour prix de vostre amour, si sa flame est constante,
Il vaut mieux que j’en sois la seule confidente,
A ma Niepce sur tout n’en témoignez plus rien,
620 Dans un si jeune esprit un secret n’est pas bien.

ORONTE.

Quoy, pour me soulager vous pourriez vous contraindre
A souffrir ce qu’ailleurs on vous voit le plus craindre ?
Vous que l’amour offence, et dont l’aversion
Vient de paroistre encore pour cette passion,
625 Vous qui loin d’excuser l’innocente peinture
Dont…

LA TANTE.

Il faut quelquefois garder quelque mesure,
Et devant une Fille il est bon de blâmer
Ce qui leur peut apprendre à se laisser aimer.
Ce sont tendres esprits qui sans leçon ny maistre
630 Ne sçavent que trop-tost d’où ce panchant peut naistre,
Et pour rendre l’amour à leur goust moins charmant
On leur en fait un Monstre, et l’on pense autrement.
Ce n’est pas qu’il ne soit des douceurs* au veusvage
Qui valent quelquefois celles du mariage.
635 Vivre comme on l’entend, ne répondre qu’à soy…

ORONTE.

Ah, n’apprehendez point de les perdre pour moy.
Vous me donnez l’exemple, et je dois sans m’en plaindre
Quand vous vous contraignez, apprendre à me contraindre,
Sur moy-mesme à mon tour prendre assez de pouvoir…

LA TANTE.

640 Je ne dis pas cela pour me faire valoir,
Au contraire, je veux…

SCENE V. §

{p. 40}
LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE.

ANGELIQUE.

Voicy, qu’on vous apporte
De ces petits Tableaux.

ORONTE bas.

Bon.

ANGELIQUE.

L’homme est à la porteLXXXI,
Le feray-je entrer ?

LA TANTE.

Non, qu’il revienne. Est-ce fait ?
L’étourdie, est-il temps…

ORONTE.

C’est pour un cabinet ?
645 Voyons-les.

ANGELIQUE.

Il en a des plus jolis du monde.

LA TANTE.

Quelle stupide ! encor ? l’espoir où je me fondeLXXXII
C’est que me connoissant…

ANGELIQUE revenant sur ses pas.

S’il les vouloit laisser ?
Il peut les vendre ailleurs.

LA TANTE.

Il s’en faudra passer,
Qu’il les vende, ce soin vous rend officieuse* ?
650 Si…

ORONTE bas.

{p. 41}
Le friand*ragoust* qu’une vieille amoureuse !

SCENE VI. §

LA TANTE, ORONTE.

LA TANTE.

Sans trop de vanité je pourrois me flater
Qu’il n’a tenu qu’à moy jusqu’icy d’écouter,
Cent fois, le défunt mortLXXXIII, on m’a persecutée,
Officiers, gens de Cour, mais rien ne m’a tentée.
655 J’ay mesme depuis peu receu de tous costez
Pour un certain Baron mille importunitez.
On m’en veut malgré moy donner la connoissance.

ORONTE.

Quel est-il ?

LA TANTE.

Un Breton de fort haute naissance*,
Albikrac. C’est un nom assez connu de tous.
660 Il vous donne à resver*, en estes-vous jaloux ?

ORONTE.

Pour m’oublier ainsi je sçay trop me connoistreLXXXIV.

LA TANTE.

Du moins vous n’aurez pas long-temps sujet de l’estre ;
Une visite ou deux puisque je l’ay promis,
Aprés, ne craignez rien, nous vivrons bons amis.

ORONTE.

665 Vous priver de sa veuë, et que rien m’autorise…

SCENE VII. §

{p. 42}
LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE.

ANGELIQUE.

Ah, ma Tante, voicy ce beau point de Venise.

LA TANTE.

A-t’on jamais…

ANGELIQUE.

Vos yeux en vont être ébloüis*.

ORONTE faisant semblant d’admirer le mouchoir.

Ah, Madame !

ANGELIQUE.

On l’aura peut-estre à vingt Loüis.
Voyez ce long branchage, et ces Fleurs qui se jettent.

ORONTE.

670 On surfait de moitié quand les hommes acheptent.
On m’en fit un quarante encor hier au matin
Qui n’est pas…

ANGELIQUE.

Le Tissu n’en peut être plus fin.

LA TANTE.

Il est assez passable, allez, qu’on me le garde,
Nous le verrons tantost.

ORONTE d’un ton chagrin.

Dieux !

ANGELIQUE.

Plus je le regarde,
675 Plus je l’aime. Voyez de l’un à l’autre bout,
L’ouvrage saute aux yeux, il est égal par tout.

LA TANTE.

Ne finirez-vous point ? que veut encor Lysette ?

SCENE VIII. §

{p. 43}
LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE, LYSETTE.

LYSETTE.

Le Baron d’Albikrac…

ORONTE bas.

Enfin ma tâche est faite,
Respirons.

LYSETTE.

Ah, Madame, il n’est rien plus galant.

ORONTE.

680 Ces Messieurs les Barons font valoir le talentLXXXV,
Ce sont gens du bel air*.

LA TANTE.

Vous avez de l’ombrage*.

ORONTE.

Madame.

LA TANTE.

Il ne faut pas m’en dire davantage,
J’y pourvoirayLXXXVI. Qu’il entre, il faut le recevoir.
à Angelique.
Demeurez. Vous, Lysette, ayez soin du mouchoir.
685 Nous laisser seul à seul surprendre en confidenceLXXXVII
Seroit sans aucun fruit choquer la bienseance.

ORONTE.

Madame.

LA TANTE.

Sans cela j’aurois sceu prendre soin
De n’avoir pas ma Niepce avec nous pour témoin.
Du moins tenez vous seur, quand je le pourray faire, {p. 44}
690 Que vous n’aurez jamais ce chagrin.

ORONTE.

Pour vous plaire
Je l’essuyeray sans peine, et consens que par là…

SCENE IX. §

LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE, LA MONTAGNE, LYSETTE.

LA MONTAGNE s’adressant à Angelique, 
et feignant de la prendre pour la Tante.

Qui des deux est la Tante ? à l’âge, la voila.LXXXVIII
Pardonnez, je sçay bien que ce vilain mot d’âge
Aux Belles comme vous tient toûjours lieu d’outrage,
695 Mais il ne vous en fait aucun, et tout de bon
Vous chercher à deux fois auprès d’une Poupon,
Auprés de cette Niepce à peine* encor au monde
C’est une gloire* en vous qui n’a point de feconde.
On m’en avoit bien dit, et j’en trouve encor plus.

ANGELIQUE.

700 Que diray-je, ma Tante ?

LA MONTAGNE.

A d’autres cet abus*,
Ma Tante !

LA TANTE.

Je la suis.

LA MONTAGNE.

Et celle-cy, la Niepce ?

LA TANTE.

Elle s’est déclarée.

LA MONTAGNE.

{p. 45}
Ouy, pour me faire piece*,
Comme Provincial vous voulez me sonder,
Mais ce n’est pas à moy qu’on en baille* à garder.

LA TANTE.

705 On ne vous trompe point.

LA MONTAGNE.

Quoy, vous seriez la Tante ?

LA TANTE.

Moy-mesme.

LA MONTAGNE.

Je ne sçay si le Diable me tente,
Mais je sçay qu’il me fait vouloir que cela fust.
Ah, quel plaisir alors de s’aimer but à butLXXXIX,
Car ne pouvant causer qu’un mal de cœur extréme
710 Tel qu’on l’auroit pour vous, vous l’auriez tout de mesme,
Mal de cœur en amour est un drôle de mal.
Mais qui de notre Tante est donc l’Original ?
Sans railler est-ce vous ?

LA TANTE.

Je ne suis point surprise
De vous voir affecter exprés cette méprise,
715 Vous estes obligeant, et me voulez flater.

LA MONTAGNE.

Non, ma foy ; j’enrageois d’avoir lieu de douter,
Et déja je songeois à trouver quelque adresse
Pour planter là la Tante, et donner sur la Niepce.

LA TANTE.

Ma Niepce est-elle si…

LA MONTAGNE.

Chacun vaut son prix,
720 Mais enfin.

ANGELIQUE bas à Lysette.

Est-il fou de s’estre ainsi mépris ?

LYSETTE.

{p. 46}
Le beau jeune Seigneur ! qu’il est bien fait !

LA MONTAGNE.

Ma mere
A pris aussi, dit-on, grand plaisir à me faire,
Et je m’en suis senty, car certain air* gaillard
Que j’ay d’elle hérité me rend tout égrillard.
725 Je vous divertiray, belle Tante. Ah, ma Niepce,
Il faut ceder, la Tante est la mesme jeunesseXC,
Certains traits enfantins, doux, mignons, delicats…

LA TANTE.

Ne me loüez point tant.

LA MONTAGNE.

Je ne vous loüerois pas
Vous que je voy briller comme fleur Printaniere ?
730 Dieu me sauve, il n’est point… montrez-vous par derriere,
Vous estes encor mieux, et si propre à charmer
Qu’il ne faut point vous voir afin de vous aimer,
Le port beau, l’air poupin. J’en tiensXCI et sans remede.
Quelle taille !

LA TANTE.

Il en est qui l’ont un peu plus laide.

LA MONTAGNE.

735 Comment Diable ! et de plus de cinquante caratsXCII.

LYSETTE.

Qu’il a d’esprit, Madame !

LA MONTAGNE.

Ah, l’on n’en doute pas.

LA TANTE à Oronte.

Vous estes tout resveur.

LA MONTAGNE.

J’eusse eu peine à m’en taire
Si vous ne l’eussiez dit. Resve*-t’il d’ordinaire ?
C’est un mal de chagrin dont je crains les accez. {p. 47}

LA TANTE.

740 Il est à pardonner quand on a des procez.

LA MONTAGNE.

Monsieur en a ? tant pis. Monsieur est de Province ?

ORONTE.

AuvergnacXCIII.

LA MONTAGNE.

On pretend vostre Noblesse mince,
Et vous venez icy la rehabiliter ?

ORONTE.

Je crains peu que l’on songe à m’en inquieter.

LA MONTAGNE.

745 J’en connoy soy disans issus de haute race
Nobles comme le Roy qu’on remet dans la crasseXCIV.
Parmy de vieux papiers abandonnez aux Rats
Ils ont beau la pluspart dénicher des Contracts,
Leur Gentilhommerie estant toute en paroles
750 Ne se trouve de poids qu’à celuy des pistoles ;
A nous autres Barons qu’on voit hors du commun
On n’a pas dit un mot, moins à moy qu’à pas un.
Aussi par tout le bruit de ma Noblesse craque,
Mon Pere estoit Kerling, et ma Mere Albikraque,
755 Deux Familles, pensez, d’éclat et de renom.
Qu’on s’informe, on verra si quelqu’un dira, non.

LA TANTE bas à Oronte.

Vous n’avez pas sujet…

LA MONTAGNE.

Je vous trouve inquiete,
Est-ce que vous craignez de me sembler mal faite ?
Ma foy, quand tout exprés pour me rostir d’amour
760 L’Ouvrier qui vous fit vous auroit faite au tourXCV,
Qu’il auroit compasséXCVI pour me rendre tout vostre
Chaque connexité d’un membre avecqueXCVII l’autre,
Vous ne me plairiez pas davantage, et déja {p. 48}
J’enrage d’estre au point dont mon Pere enragea ;
765 Car on tient que deux jours aprés son mariage
Il s’en mordit les doigtsXCVIII.

ANGELIQUE.

Lysette, il n’est pas sage.

LYSETTE.

C’est un homme enjoüé. Qu’il est divertissant !

LA TANTE à la Montagne qui luy avoit parlé bas.

Rien ne nous presse encor.

LA MONTAGNE.

Je suis un peu pressant.
Mais à voir tant d’appas* qui feroit moins la presse !
770 Et puis, quand on va droit sans entendre finesse,
Et que l’un a peu prés est de l’autre le fait*,
On dit que le plûtost vaut le mieux.

LYSETTE.

En effet.

LA TANTE.

On y doit un peu plus songer que vous ne faites.

LA MONTAGNE

Gay comme je le suis, vous, dans l’âge où vous estes,
775 Selon que je me sens fortement dans vos laqsXCIX,
Nous aurons quantité de petits Albikracs,
Ma Tante.

LA TANTE.

Pour le moins épargnez une fille,
Vous la faites rougir.

LA MONTAGNE.

Elle en est plus gentille.
Quant à moy, j’aime à voir ce vermillon subit
780 Dont en baissant les yeux la Friponne soûrit.
Il faut les faire à tout, mais, mon aimable Tante, [E, 49]
Voyons vostre Maison, sa propreté m’enchante,
Et si j’en puis juger par cet appartement…

LA TANTE.

Vous n’y trouverez pas ce que…

LA MONTAGNE.

Sans compliment,
785 Agréez que je sois vostre EscuyerC.

LYSETTE.

Madame
A dans son Cabinet ce qui peut ravir l’ame,
Il vous faut tout au moins deux heures pour le voir.

LA TANTE.

Quelque autre jour.

LA MONTAGNE.

Ah, non.

LA TANTE bas à Oronte.

Je suis au desespoir,
Ne vous chagrinez point, mon Cher, je vous en prie,
790 Si je donne la main…

LYSETTE ouvrant une porte.

Par cette galerie.

LA TANTE à Oronte.

Suivez-nous.

ORONTE à Angelique.

En suivant éloignons-nous un peu.

LYSETTE à Oronte.

Profitez du moment, on vous donne beau jeuCI.

Fin du Second Acte.

{p. 50}

ACTE III. §

SCENE PREMIERE. §

LEANDRE, LYSETTE.

LEANDRE.

Nos Amants à leurs feux vont trouver peu d’obstacles,
Nostre nouveau Baron fait pour eux des miracles,
795 Et de ce cabinet qu’il appelle enchanté
Je suis exprés sorty pour rire en liberté.
La Tante a beau vouloir faire un pas vers Oronte,
Il a pour l’arrester toûjours un nouveau conte,
Et sur chaque Tableau la faisant haranguer
800 Il la force à loüer, ensuite extravaguer,
Ainsi pour nos Amants point de Tante importune.

LYSETTE.

Ce n’est pas là pour elle une grande infortune,
S’il la prive d’Oronte, au moins d’une douceur*
De moment en moment il luy flate le cœur ;
805 Mais quand elle vous tient à l’écart l’un ou l’autre
Il n’est point de plaisir qui soit égal au vostre,
Vous passez vostre temps à ravir* ?

LEANDRE.

Justement,
Oronte en a tâté.

LYSETTE.

{p. 51}
Tres copieusement.
Jamais on ne souffrit de si longue torture.

LEANDRE.

810 Il m’a dit en deux mots toute son avanture.

LYSETTE.

Quand dans le Cabinet il vous a parlé bas
J’ay bien crû qu’avec vous il ne s’en taisoit pas.

LEANDRE.

Tu fais le guet pour eux, et les laisses surprendre ?

LYSETTE.

Quand le malheur en veut on a beau s’en défendre.
815 Oronte estant entré, j’ay couru promptement
Pour rejoindre la Tante en son appartement,
Mais par sa défiance elle a trompé la nostre,
J’ay pris un Escalier, elle venoit par l’autre.

LEANDRE.

Oronte cependant tombe en de bonnes mainsCII ?

LYSETTE.

820 Qu’il s’en tire, s’il veutCIII.

LEANDRE.

C’est comme tu le plains ?

LYSETTE.

Si tant de charité pour luy vous inquiete,
Faites le tour d’amyCIV, son affaire vaut faite,
La Tante vous adore et vous préferera.

LEANDRE.

Elle m’aime ?

LYSETTE.

Hier encor son cœur en soûpira,
825 Et dans ce que de vous sans cesse elle me conte*,
Vous l’emportez en tout de bien loin sur Oronte,
Jamais homme à ses yeux ne parut si parfait.
Vous resvez* ?

LEANDRE.

{p. 52}
Je cherchois quel grand crime j’ay fait,
Pour se trouver aimé d’une vieille et luy plaire,
830 Il faut avoir du moins assassiné son Pere.
Si la Tante avec moy s’expliquoit sur ce ton,
Je la divertirois de la bonne façon.

SCENE II. §

ANGELIQUE, LEANDRE, ORONTE, LYSETTE.

LEANDRE.

Vous vous estes enfin échapez ?

ORONTE.

La peinture
Nous preste ce bonheurCV, fort grand, pourveu qu’il dure,
835 Mais Monsieur le Baron nous le fait esperer,
Il paroist n’estre point encor las d’admirer,
Dix ou douze portraits qu’il voit l’un aprés l’autre
Faisant son entretien ont asseuré le nostre,
Ils sont tous de la Tante, et vous pouvez juger
840 Si le bien qu’il en dit a dequoy l’engager,
Les loüant trait pour trait il luy chatoüille l’ame,
Elle peut à son gré favoriser sa flame,
Nous l’en avons laissée en pleine liberté.

ANGELIQUE.

J’en seray querellée.

LYSETTE.

Et moy de mon costé,
845 Mais n’importe. {p. 53}

LEANDRE.

Il est vray qu’il luy doit estre rude
Qu’on luy donne si-tost sujet d’inquietude.
Puisqu’Oronte est pour elle un Amant declaré
C’est mal faire sa cour que s’estre retiré,
Elle en murmurera.

ANGELIQUE.

Je le voy fort à craindre.

ORONTE.

850 Mon malheur est fort grand, mais je n’ose m’en plaindre,
Il me vient d’une part qui m’est trop à cherir
Pour craindre d’essuyer ce qu’il faudra souffrir.

ANGELIQUE.

Que faire, oùCVI la rencontre estoit si surprenante ?

LEANDRE.

Soûtenir qu’il vouloit cajoler la servante,
855 Et qu’accouruë au bruit vous luy faisiez leçon.

ANGELIQUE.

Mais je ne querellois en aucune façon,
Et mesmeCVII elle m’avoit en entrant écoutée.

LEANDRE.

Qu’il soit donc Chevalier de la Dame enchantée,
Car c’est enchantement* qu’aimer à soixante ans.

ORONTE.

860 Vous me raillez, chacun peut-estre aura son temps,
Que sçait-on ?

LYSETTE à Oronte.

Pour le moins il a cet avantage
Que si pour nostre Tante il sucroit le breuvage,
Ma foy, vous tireriez vostre poudre aux MoineauxCVIII,
Il vous suplanteroit.

LEANDRE.

Voyez ce que je vaux,
865 Mon Estoile est heureuseCIX, et c’en est une marque. {p. 54}

ORONTE.

C’est une rude mer que celle où je m’embarque,
Mais je ne compte à rien tout ce que je prévoy
Pourveu que cette Belle ait du panchant pour moy,
Qu’elle daigne à mon feu permettre l’esperance.

ANGELIQUE.

870 J’y voy beaucoup d’ardeur, mais je crains sa constance,
S’il ose m’en promettre il peut tout espererCX.

ORONTE.

C’est dequoy cet Amy pourroit vous asseurer,
C’est un autre moy-mesme, il voit toute mon ame ;
Pour plus de seureté d’une eternelle flame
875 Souffrez que devant luy je vous donne ma foy*,
Qu’il en soit le garand.

LYSETTE à Angélique.

Donnez.

ANGELIQUE donnant la main à Oronte.

Je la recoy,
Et pourveu que toûjours et sincere et constante
Elle soûtienne en vous…

LEANDRE.

Prenez garde, la Tante…

ANGELIQUE.

Ah Dieux !

ORONTE.

Ne craignez rien, et me laissez parler.
880 Avant qu’un an ou deux se puissent écoulerCXI,
Vous aurez une grande et longue maladie.

ANGELIQUE.

Quel présage !

ORONTE.

S’il faut encor que je le die,
Cet Angle qui se ferme à traits presque tirez {p. 55}
Est la mort d’un Parent dont vous heriterez.

ANGELIQUE.

885 Bon cela.

ORONTE.

De ce bien vous ne joüirez guere,
Car cette ligne jointe à ce triangulaire
Est pour vous tost aprés la marque d’un Couvent.

ANGELIQUE.

Ma Tante pour le moins m’en parle fort souvent,
Je le croirois, selon que j’aime peu le monde.

LEANDRE.

890 Pensez-vous qu’au Couvent cette ligne réponde ?

ORONTE.

Celle-cy qui s’étend le dénote encor mieux.

SCENE III. §

LA TANTE, ANGELIQUE, LEANDRE, ORONTE, LYSETTE.

LA TANTE.

Que luy prédisiez-vous icy de curieux ?
Du destin qui l’attend veut-elle estre éclaircie ?

ORONTE.

J’ay pris jadis leçon sur la ChiromancieCXII,
895 Et je la debitois sans doute en écolier.

LA TANTE.

Mais que luy trouviez-vous de plus particulier ?

ORONTE.

{p. 56}
Qu’elle court grand hazard d’estre Religieuse,
Je voy de certains traits…

LA TANTE.

Qu’elle seroit heureuse ?
Si j’estois en son âge, il est seur…

LYSETTE.

Escoutez.

LA TANTE.

900 On a dans le Couvent la paix de tous costez,
Au lieu que dans le monde inquiete, jalouse,
Souvent prendre un Espoux c’est la mort qu’on épouse.

ANGELIQUE.

Il en est donc beaucoup qui cherchent à mourirCXIII ?

LA TANTE.

Depuis quand sur l’hymen sçavez-vous discourir ?
905 Vous m’apprendrez bien-tost comme il faut qu’on le nomme.

LEANDRE.

Ce Monsieur le Baron paroist bien honneste homme.

LA TANTE.

Toûjours quelque enjouëment à son discours est joint.

LEANDRE.

Son humeur me plaist fort.

LA TANTE.

Il ne se contraint point,
Il dit tout ce qu’il pense.

ORONTE.

Il vous a tost quitée ?

LA TANTE.

910 Je croy que de Tableaux il a l’ame enchantée,
Il ne s’en peut saouler.

LEANDRE.

Il est encor là-haut ?

LA TANTE.

{p. 57}
Je vay l’y retrouver.

LEANDRE.

Ah, sans doute il le faut.

LA TANTE.

Seulement un quart-d’heure allez tenir ma place.
Bas à Oronte.
Pour resterCXIV avec vous voyez que je les chasse,
Haut à Leandre.
915 Je vous iray rejoindre.

ORONTE.

Ah, Madame, songez…    

LEANDRE.

Mais le Baron dira que vous le négligez ?

LA TANTE.

La franchise jamais n’aura rien qui le blesse.
Bas à Oronte.
Dites à vostre amy qu’il emmene ma Niepce.

LEANDRE bas à Oronte.

Vous avez de l’esprit, tirez-vous d’embarras.
920 Pour moy…

ORONTE.

De grace, amy, ne m’abandonnez pas.

LEANDRE.

Je me rendrois suspect à m’en vouloir defendre.
Il faut…

LA TANTE à Angelique.

Faites pour moy compagnie à Leandre.

ANGELIQUE.

Si l’on peut le sçavoir qu’est-ce qu’on en dira ?
Aller seule avec luy !

LA TANTE.

Lysette vous suivra,
925 Vous estes scrupuleuse.

ORONTE.

{p. 58}
Ah detestable Tante !

SCENE IV. §

LA TANTE, ORONTE.

LA TANTE.

Je croy que vous devez avoir l’ame contente,
Du moins pour vous marquer une tendre amitié,
Je fais assez pour vous.

ORONTE.

C’est trop de la moitié,
Que dira le Baron ? que croira vostre Niepce ?

LA TANTE.

930 La bonne Creature est simple et sans finesse,
Pour l’autre, le ménage offre assez d’embarras
Pour m’avoir donné lieu de faire ce faux pas.
J’ay supposé quelque ordre oublié par mégarde,
Et prié le Baron de n’y prendre point garde,
935 Que je ne le quittois que pour un seul moment ;
Il est libre et veut bien voir agir librement.
Et puis, quand cette faute iroit jusqu’à l’extréme
On se pardonne tout manquant pour ce qu’on aime.

ORONTE.

Madame.

LA TANTE.

Tout de bon, s’il faut ouvrir mon cœur,
940 Dans vostre procedéCXV je voy tant de candeur,
Tant d’honnesteté jointe à l’ardeur la plus sage
Que pour quelque repos que m’offre le veusvage,
Je ne me croirois pas estre digne du jourCXVI {p. 59}
Si je desesperois plus long-temps vostre amour.
945 Perdez donc ce chagrin que vostre front déploye,
Vous voulez m’épouser ? J’y consens avec joye,
Vostre peine par là trouve une heureuse fin.

ORONTE.

Madame, à tant de gloire* élever mon destin !
Mais que dis-je, insensé ? c’est bien mal me connoistre,
950 Vous estes genereuse, et je dois aussi l’estre,
Le Baron d’Albikrac charmé de vos appas*
Vous mettra dans un rang où je ne vous mets pas,
Vous en puis-je sans crime envier l’avantage ?

LA TANTE.

Je vous l’ay déja dit, vous avez de l’ombrage* ;
955 Mais pour vous en guerir, il nous faut sans façon
Faire épouser ma Niepce à Monsieur le Baron.
Dequoy se plaindra-t’il ? elle est jeune, assez belle.

ORONTE.

Ce n’est point mal pensé, mais répondez-vous d’elle ?
Vous luy faites sans cesse un Monstre de l’amour,
960 Et je crains…

LA TANTE.

Agissons chacun à nostre tour.
Tirez-la quelquefois à l’écart, et luy dites
Que le baron me choque avecque ses visites,
Et que s’il luy plaisoit vous pourriez m’obliger
A souffrir que pour elle il voulust s’engager.
965 Je favoriseray toutes vos confidences.

ORONTE.

C’est agreablement flater mes esperancesCXVII,
Je n’épargneray rien afin de la toucher,
Mais il ne faudra pas d’abord* l’effaroucher,
Comme sans interestCXVIII je luy feray connoistre {p. 60}
970 Qu’une Fille se perd à vouloir toûjours l’estre,
Le temps fera le reste, et prenant toûjours soin…

LA TANTE.

Donnez-vous tout le temps dont vous aurez besoin,
Prenez la plus commode et la plus seure voye,
Vous ne m’en verrez point retarder vostre joye ;
975 Je vous aime, et pour prix d’un zele si discret
Je vous puis aisément épouser en secret.

ORONTE bas.

M’épouser en secret ! me voila bien, courage.

LA TANTE.

Ce soir nous signerons, demain, le mariage,
Chez moy je suis maistresse, et l’hymen contracté,
980 Lysette estant pour nous, tout est en seureté :
Quoy, vous en soûpirez ?

ORONTE.

Ah, douceurs* imparfaites !
Que ne me parliez vous tantost comme vous faites !
Mon amour n’eust alors fait scrupule de rien,
Et Leandre jamais ne m’eust parlé du sien.

LA TANTE.

985 Leandre m’aimeroit ?

ORONTE.

D’une amourCXIX éperduë.

LA TANTE.

Cet aveu me surprend.

ORONTE.

Ah, Madame, il me tuë.

LA TANTE

Depuis quand sçavez-vous que j’ay touché son cœur.

ORONTE.

Trop tard pour mon repos, trop tost pour mon malheur. [F, 61]
Tantost à l’impourveu* vous sçavez que Leandre
990 Dans vostre Cabinet nous est venu surprendre.
Là voyant le Baron, plein d’un secret depit,
Est-ce-là quelque Amant, pour Madame, a-t’il dit ?
Ayant appris la chose, Ah malheureux, je l’aime,
A-t’il lors ajoustéCXX, cent fois plus que moy-mesme,
995 Et si mon triste espoir n’est par vous affermy,
Oronte, c’en est fait, vous n’avez plus d’amy.
Je vous cachois toûjours cette ardeur violente,
Mais plus j’approche d’elle et plus elle s’augmente ;
Où je ne la voy point je ne fais que languir.
1000 A ces mots je n’ay pû retenir un soûpir,
Ny m’empescher de dire en faveur de ma flame,
Que vous sçaviez déja le secret de mon ame.
Vous m’avez prevenu, Soyez Amant heureux,
M’a-t’il dit, c’est à moy de ceder à vos feux.
1005 Quels qu’en soient mes ennuis*, vous n’avez rien à craindre,
Je mourrois mille fois plûtost que de m’en plaindre,
Plûtost que d’avoüer ce que je souffre. Alors
Faisant sur sa douleur de violents efforts
Il a couru vers vous, et parlé de peinture.

LA TANTE.

1010 Vous craignez plus pour luy peut-estre qu’il n’endure,
Je sçauray son secret.

ORONTE.

Il voudra le cacher,
Je le connois, en vain vous croirez l’arracher.
Tandis qu’il languira d’ennuy*, d’inquietude,
A dementir sa peine il mettra son étude ;
1015 Feignant d’estre content….

LA TANTE.

Nous croirons qu’il le soitCXXI.

ORONTE.

Le puis-je avec honneur ? Madame, il en mourroit.
Comme on ne m’a jamais imputé de bassesse… {p. 62}

LA TANTE.

Soit pour vous, soit pour luy, voyez toûjours ma Niepce,
A l’hymen du Baron, mais le voicy.

ORONTE bas.

J’en tiensCXXII
1020 Si Leandre…

SCENE V. §

LA MONTAGNE, LA TANTE, ANGELIQUE, LEANDRE, ORONTE, LYSETTE.

LA MONTAGNE bas à Leandre.

Suffit, je vay rompre les chiensCXXIII.
Quoy tous deux teste à teste ?

LA TANTE.

Est-ce un sujet de blâme ?

ORONTE.

Dans ce lieu par hazard j’ay rencontré Madame,
Qui parloit pour affaire à quelqu’un de ses gens.

LA MONTAGNE.

Diable, que vous sçavez prendre bien vostre temps !
1025 Ces tristes songe-creuxCXXIV valent pis que les autres.
N’importe, vous avez vos desseins, nous les nostres,
Et chacun a les siens en son particulier,
Courage, rira bien qui rira le dernier.

LA TANTE à la Montagne.

En desesperez vous ?
bas à Lysette.
Si tu sçavois, Lysette…

LA MONTAGNE.

{p. 63}
1030 J’ay toûjours bon espoir, et connoy ma Planete,
Sans rien dire pourtant je voy ce que je voy,
Mais patience.

LA TANTE.

Enfin vous vous plaignez de moy.

LA MONTAGNE.

Eh, non pas tout à fait, mais il faut laisser faire,
Tout vient avec le temps.

LA TANTE bas à Lysette.

Voy Leandre se taire,
1035 Qu’il est chagrin !

LA MONTAGNE.

Toûjours quelque mot en passant
A vostre Confidente.

LA TANTE.

Il est fort innocent.

LA MONTAGNE.

Au diable qui s’y fie ; entre vous autres Belles
Mille cœurs friponnez* passent pour bagatelles,
Et de vos yeux malins si j’en croy le fracas
1040 La multiplicité ne vous en déplaist pas.
Sur Monsieur l’Auvergnac vous faites fondsCXXV, mais basteCXXVI.

LA TANTE.

C’est à tort que…

LA MONTAGNE.

Vos yeux ont je ne sçay quel faste,
Un certain aigre doux si savoureux pour moy,
Que je pasme d’amour si-tost que je vous voy.
1045 Quand nous marierons-nous, ma Reyne ? sur mon ame
Je n’en puis plus.

LA TANTE.

Il faut moderer vostre flame.

LA MONTAGNE.

{p. 64}
Sans cesse auprés de vous le cœur me fait tic tac.
Tâtez.

LA TANTE.

Ah !

LA MONTAGNE.

Vous craignez ce diable d’Auvergnac.

LA TANTE.

Mais s’il vous entendoit ?

LA MONTAGNE.

Et bien, ay-je à luy plaire ?
1050 Je m’en ris.

ANGELIQUE à Oronte qui l’avoit entretenuë tout bas.

Non, Monsieur, il n’est pas necessaire.

LA TANTE à Angelique.

Qu’est-ce qu’il vous propose ?

ORONTE.

Un seul tour de jardin,
Mais elle en fait scrupule.

LA MONTAGNE.

Ah, c’est joüer au fin.

LA TANTE à Angelique.

Vous y pouvez aller.

LA MONTAGNE.

Je découvre la piece*,
Ce qu’il sent pour la Tante, il le dit à la Niepce,
1055 Et ne pouvant icy parler comme il l’entend,
La confidence marche.

LA TANTE.

Il est persecutant.
Quoy, toûjours soupçonner ?

LA MONTAGNE.

Bon pied, bon œilCXXVII, ma Tante,
Je ne sçaurois avoir l’ame trop surveillante,
Et comme sans dessein il ne peut s’éloigner {p. 65}
1060 Au jardin tout exprés je vay l’accompagner,
S’il raisonne, du moins je sçauray qu’il raisonne.

ORONTE.

Je ne l’entretiendray que de vostre personne,
De ce que vous valez.

LA MONTAGNE.

Sans vanité, je croy
Qu’il est quelques Barons plus mal taillez que moy
1065 Ce port, cette action ? Ah ma Tante tres chere,
Si vous connoissiez bien tout ce que je sçay faire :
Mais ils sortent ma foy, je veux suivre leurs pas.

LA TANTE à Lysette.

Allez avec ma Niepce, et ne la quitez pas.

SCENE VI. §

LA TANTE, LEANDRE.

LA TANTECXXVIII.

Leandre me laisser pour une promenade ?

LEANDRE.

1070 J’admirois du Baron la plaisante boutade,
Et voulois voir la fin de tout ce different.

LA TANTE.

Vous estes bien secret.

LEANDRE.

Moy !

LA TANTE.

Cela vous surprend.

LEANDRE.

J’écoute le reproche et n’en sçay point la cause.

LA TANTE.

{p. 66}
Eh, j’en avois déja soupçonné quelque chose,
1075 Mais mon Sexe*

LEANDRE.

Dequoy me voulez-vous parler ?

LA TANTE.

Un homme quand il veut sçait bien dissimuler !
Vous ne m’aimez donc pas ?

LEANDRE.

Moy, Madame ?

LA TANTE.

Vous mesme.

LEANDRE.

Si sans en rien sçavoir il se peut que l’on aime…

LA TANTE.

Que vous estes injuste ! on me l’avoit bien dit
1080 Qu’à feindre on n’eut jamais tant d’adresse et d’esprit.

LEANDRE.

Mais qui donc vous a fait ce rapport de ma flame ?

LA TANTE.

Celuy qui comme vous voit au fonds de vostre ame,
Vostre amy.

LEANDRE.

Quoy, ces feux, ces amours prétendus,
Vous les sçavez d’Oronte ?

LA TANTE.

Ouy de luy, mais bien plus.
1085 Il m’a dit qu’ayant sceu combien je luy suis chere,
Vous prétendiez pour luy renoncer à me plaire,
Mourir plûtost cent fois d’un desespoir jaloux…

LEANDRE.

Madame, Dieu me damneCXXIX, il se moque de vous,
Je n’y pensay jamais.

LA TANTE.

{p. 67}
Vous le voulez bien dire,
1090 Mais…

LEANDRE.

Où donc en pourroit estre le mot pour rire ?
Je dis ce qu’il faut croire.

LA TANTE.

A quoy bon affecter
De nier un amour dont je ne puis douter ?

LEANDRE.

Vous le devez pourtant.

LA TANTE.

C’est vous trahir vous-mesme,
Ne vous obstinez point…

LEANDRE.

Enfin donc je vous aime ?

LA TANTE.

1095 Quand d’Oronte aujourd’huy je n’aurois pas appris
Combien d’amour pour moy vous vous sentez épris,
Vous m’en avez tant dit ce matin mesme encore,
J’ay tant veu dans vos yeux que vostre cœur m’adore,
Que le mien de vos feux jamais ne doutera.

LEANDRE.

1100 J’ay dit, vous avez veu tout ce qu’il vous plairaCXXX,
Mais je ne vous aimay cependant de ma vie.

LA TANTE.

Vous ne m’aimez pas ?

LEANDRE.

Non, et n’en ay point d’envie.

LA TANTE.

Le terme est un peu fier, et mesme injurieux,
Mais j’en sçay le motif, et vous en aime mieux.
1105 Qui peut à son amy sacrifier sa flame,
S’il estoit marié cheriroit bien sa femme.
Peut-on assez loüer cet effort de vertu ? {p. 68}

LEANDRE.

Mais je vous parle net.

LA TANTE.

Vous vous estes trop teu,
C’est d’où vient tout le mal, mais j’y voy du remede.
1110 Sans trop en murmurer ce cher amy vous cede,
Et mesme s’il vous faut dire tout aujourd’huy,
J’ay du panchant pour vous beaucoup plus que pour luy.

LEANDRE.

Est-ce en dépit des gens que selon son envie…

LA TANTE.

Non, mais en dépit d’eux on prend soin de leur vie,
1115 Et souffrir vostre mort pouvant vous secourir…

LEANDRE.

Eh, faites-moy l’honneur de me laisser mourir.

LA TANTE.

Si quelques jours encor vostre amour se veut taire,
Differons, j’y consents, mais vous aurez beau faire,
Il faudra malgré vous enfin le declarer.

LEANDRE bas.

1120 Si quelque adroit détour ne m’aide à m’en tirer,
Elle m’accablera. Madame, quand Oronte
De mon amour pour vous vous a fait le beau conte,
Ne luy parliez-vous point d’épouser ?

LA TANTE.

Dés demain,
S’il l’eust pû consentirCXXXI.

LEANDRE.

Vous l’offriez en vain,
1125 Je ne m’étonne plus s’il a joüé d’adresse.

LA TANTE.

Seroit-il marié ?

LEANDRE.

{p. 69}
Non pas, mais…

LA TANTE.

Et bien, qu’est-ce ?

LEANDRE.

Ce seroit le trahir que vous en dire plus.

LA TANTE.

De grace.

LEANDRE.

Je ne puis m’expliquer là-dessus,
Il romproit avec moy s’il avoit pû l’apprendre.

LA TANTE.

1130 Je n’en parleray point.

LEANDRE.

Je crains trop…

LA TANTE.

Non, Leandre,
Croyez-moy.

LEANDRE.

Vous vouliez recompenser son feu ?
Jugez s’il le peut estreCXXXII, il est vostre Neveu.

LA TANTE.

Mon…

LEANDRE.

Il m’a fait cent fois jurer de vous le taire.

LA TANTE.

Quoy, vous dites…

LEANDRE.

Qu’Oronte est fils de vostre Frere,
1135 Qui laissant ce Païs pour l’Angleterre, aima
La comtesse d’Uspek qu’à son tour il charma.
De leurs amours secrets ce fruit serra la chaîne,
Mais au moins songez bien…

LA TANTE.

{p. 70}
N’en soyez point en peine,
Allons les retrouver, mais si vous m’aimiez ?

LEANDRE.

Non,
1140 Madame, vous sçavez que j’agis sans façon.

Fin du troisiéme Acte.

{p. 71}

ACTE IV §

SCENE PREMIERE. §

ORONTE, LYSETTE.

ORONTE.

Puisqu’il faut essuyer encor cette corvée,
Sois témoin de quel air* ma flame est éprouvée,
Ne quitte point, Lysette, et demeure avec nous.

LYSETTE.

Vous ne vous sentez pas d’un si cher rendez-vous ?
1145 Vos yeux brillent de joye.

ORONTE.

Elle est étincelante.
Mais n’as-tu point appris ce que me veut la Tante ?

LYSETTE.

Non, je sçay seulement qu’elle m’a dit tout bas
Qu’à vous prendre à quartierCXXXIII je ne manquasse pas,
Qu’avec vous du jardin icy je me rendisse.

ORONTE.

1150 De ses jaloux soupçons il faut fuir la malice.
Le refus d’y venir eust pûCXXXIV les éveiller.

LYSETTE.

Ma foy, nous n’avons pas trop sujet de railler,
Dans la rage d’amour où son panchant l’engage, {p. 72}
Quoy que pour l’ébloüir* vous mettiez en usage,
1155 Elle vous va serrer le boutonCXXXV de bien prés.

ORONTE.

Mais ayant fait Leandre épris de ses attraits,
Cette amorce jettée au moins sçaura suspendre…

LYSETTE.

C’est vous estre fort mal adressé qu’à Leandre,
Ce jeu déja luy semble un ennuyeux party.

ORONTE.

1160 Je ne sçay pas encor comme il en est sorty,
Seulement tout riant, sans marque de querelle,
Il est venu nous joindre au jardin avec elle,
Et m’a dit en passant que je l’avois joüé.

LYSETTE.

Croyez qu’il vous aura tout franc desavoüé.

ORONTE.

1165 Qu’importe ? j’auray droit de soûtenir sans cesse
Qu’il immole à mon feu la douleur qui le presse,
Et qu’ainsi je serois et sans cœur et sans foy*
Si je faisois pour luy moins qu’il ne fait pour moy ;
Mais la voicy.

SCENE II. §

LA TANTE, ORONTE, LYSETTE.

LA TANTE.

Jugez si ma joye est la vostre
1170 Quand je fausse pour vous compagnie à tout autre,
Du jardin tout exprés j’ay sçeu me dérober.

ORONTE.

[G, 73]
Aussi Lysette sçait…

LA TANTE.

Que vous sçavez fourber.

ORONTE.

Moy ?

LA TANTE.

Ne craignez rien d’elle, elle est ma confidente.

ORONTE.

Leandre aura nié l’ennuy* qui le tourmente ?

LA TANTE.

1175 A quoy bon avec moy faire trop le discret ?
De tout vostre artifice il m’a dit le secret,
Un obstacle importun dont vostre amour s’étonne*
Vous faisoit m’abuser*, et je vous le pardonne,
Pourveu que l’amitié dont le nœud vous unit
1180 Ne s’aigrisse de rien de tout ce qu’il m’a dit.

ORONTE.

Madame, je ne sçay ce qu’il vous a pû dire,
Mais je sçay seurement que pour vous il soûpire,
Et qu’il mourroit plûtost que vous l’avoir appris.

LA TANTE.

On fait l’amourCXXXVI à Londre aussi bien qu’à Paris.

ORONTE.

1185 Qu’il s’y fasse, qu’aura cet amour qui me toucheCXXXVII ?

LA TANTE.

Je ne veux qu’un seul mot pour vous fermer la bouche,
La Comtesse d’Uspek… Vous estes interditCXXXVIII.

ORONTE bas.

Leandre m’a joüé. Qu’est-ce qu’il aura dit ?
N’estant instruit de rien je ne sçay que répondre.

LA TANTE.

1190 Et bien, sçay-je la carteCXXXIX, et ce qu’on fait à Londre ?

ORONTE.

{p. 74}
Madame…

LA TANTE.

Elle estoit belle ?

ORONTE.

Il ne m’est pas permis…

LA TANTE.

Parlez, cela sied bien dans la bouche d’un Fils.

ORONTE bas à Lysette.

D’un Fils !

LYSETTE haut.

Quoy, jusqu’icy nous avoir fait finesse,
Monsieur, que vous estiez le Fils d’une Comtesse !
1195 Madame, il est donc vray ?

LA TANTE.

Tu vois qu’il en rougit,
Mon frere en fut épris aussi-tost qu’il la vit,
Juge du reste.

LYSETTE.

Oronte est Fils de vostre Frere ?

LA TANTE.

A l’air dont il m’avoit écrit pour son affaire,
Je pouvois deviner qu’il luy touchoit de prés,
1200 Mais ce qui le fait taire et cause ses regrets,
C’est qu’étant mon Neveu, quelque amour qui l’engage,
L’impossibilité se trouve au mariage.

ORONTE bas.

Le tour est d’habile homme, il le faut appuyer.
haut.
Puisque vous sçavez tout je n’ay rien à nier,
1205 Pour vous cacher mon sort, j’avois feint que Leandre…

LA TANTE.

Je le sçay, mais d’aimer doit-on pas se défendre
Quand on voit que le sang nous en fait une loy ?

ORONTE.

{p. 75}
Helas ! combien de fois aime-t’on malgré soy ?
Quand je m’en apperceus, si vous sçaviez, Madame,
1210 Les efforts que je fis pour éteindre ma flame,
Mais toûjours mon panchant plus fort que ma raison
De mes sens contre moy soûtint la trahison.
Jugez de mon malheur par l’expresse défence
De vous oser jamais découvrir ma naissance*,
1215 Mon Pere par serment en avoit pris ma foy*.

LA TANTE.

Ce m’est quelque chagrin qu’il se cache de moy,
Mais comme jusqu’à vous il ne faut pas qu’il passeCXL,
Devant aimer son Fils, venez que je l’embrasse,
La tendresse du sang eut toûjours droit d’agir.

SCENE III. §

LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE, LYSETTE.

ANGELIQUE.

1220 Quoy, ma Tante, embrasser un homme sans rougir,
Vous qui condamniez tant toute ardeur indecente.

LYSETTE.

Voyez le bel Oyson qui remontreCXLI à la Tante.
Vous nous épiez donc ?

ANGELIQUE.

J’entrois sans y penser.

LYSETTE.

Quand on a des Neveux on peut les embrasser.

ANGELIQUE.

{p. 76}
1225 Oronte est le Neveu de ma Tante ?

LYSETTE.

Ouy, sans doute.

LA TANTE.

La seule ardeur du sang est celle que j’écoute,
C’est le fils de mon Frere, il m’en a fait l’aveu.

ANGELIQUE.

Il est donc mon Cousin s’il est vostre Neveu,
Et je dois comme vous l’embrasser.

ORONTE l’embrassant.

Ma Cousine.

LA TANTE.

1230 Vous l’embrassez bien fort.

ANGELIQUE.

C’est que je m’imagine
Qu’il faut quand on le voit régaler un Cousin.

LA TANTE.

Vous vous estes bientost ennuyée au jardin ?

ANGELIQUE.

Comme on médit de tout dans le siècle où nous sommes
J’ay craint qu’on ne m’y vist moy seule avec deux hommes,
1235 Pratiquer vos leçons est mon plus grand soucy*.

LA TANTE.

Allez dans vostre chambre et nous laissez icy.
Mon Neveu m’entretient d’une affaire importante.

ANGELIQUE.

Adieu donc, mon Cousin.

ORONTE.

Adieu, belle Parente.

LYSETTE bas à Angelique.

Le Cousinage n’est…

ANGELIQUE.

Leandre m’a tout dit.

SCENE IV §

{p. 77}
LA TANTE, ORONTE, LYSETTE.

LA TANTE.

1240 Sans mentir, vous joüez à luy gaster l’esprit,
C’est pour le renverser ; la flater d’estre belle !

ORONTE.

Est-ce qu’elle s’émeut pour une bagatelle ?

LA TANTE.

Elle a déja pour soyCXLII des soins* si complaisants…

ORONTE.

Ah, qu’une Fille est sote à l’âge de quinze ans !

LA TANTE.

1245 Elle en a prés de vingt, et siCXLIII, quoy que je fasse,
Vous voyez ce que c’est.

ORONTE.

Vingt ?

LYSETTE bas.

Qu’elle a bonne grace
D’en donner à sa Niepce et de s’en dérober !

LA TANTE.

Ostez-moy d’un scrupule où je viens de tomber.
D’où vient qu’en luy parlant tantost de vostre flame
1250 Vous vouliez qu’elle sceust le secret de mon ame,
Puisque vous étiez seur que, quoy qu’on fist pour vous,
Le sang rendoit l’hymen impossible entre nous ?

ORONTE.

Quoy, vous prétendriez, quand l’amour est extrémeCXLIV
Qu’un cœur pour raisonner fust maistre de luy mesme ?
1255 Le mien trop vivement charmé de vos appas* {p. 78}
Vouloit en mesme temps ce qu’il ne vouloit pas,
Il parloit malgré luy de ce qu’il croyoit taire ;
Ah, pourquoy suis-je né le Fils de vostre Frere !
Qu’il m’en couste à la fois de gloire* et de bonheur !

LA TANTE.

1260 Vous vous en faites donc un sensible malheur ?

ORONTE.

Tel qu’il passe du ciel tout ce que peut la hayneCXLV.

LA TANTE.

C’est trop, je ne vous puis plus long-temps voir en peine,
Consolez-vous.

ORONTE.

Dequoy ?

LA TANTE.

Ce frere prétendu…

ORONTE bas.

Je tremble.

LA TANTE.

Il ne m’est rien.

ORONTE à Lysette.

Ah, me voicy perdu.

LYSETTECXLVI.

1265 Vostre Frere l’Anglois n’est pas vostre vray frere ?

LA TANTE.

Non, quand l’hymen joignit et son pere et ma mere,
Nous estions déja nez chacun d’un premier lict,
Dés l’enfance par là l’amitié nous unit.
Les noms de Frere et sœur l’ont depuis confirmée.

ORONTE.

1270 Lysette.

LYSETTE bas à Oronte.

M’en voilà pour vous toute alarmée,
Vous l’échaperez belle en parant celuy-cy.

LA TANTE.

{p. 79}
Donc pour la parenté n’ayez aucun soucy,
Lysette ira ce soir nous chercher un Notaire,
Et demain en secret… mais quoy c’est vous déplaire,
1275 Le chagrin qui vous prend me le fait assez voir.

ORONTE.

Que ne vous montre-t’il où va mon desespoir !
Vous y seriez sensible et forcée à me plaindre.

LA TANTE.

Sçachons donc le motif qui m’y pourroit contraindre,
Pour le Fils de mon Frere il n’est point d’embarras…

ORONTE.

1280 Ne parlons plus d’un nom qui ne m’appartient pas,
Pour me faire son Fils c’est trop user d’adresse,
Jamais il n’eut d’intrigue avec une Comtesse,
Leandre ne l’a feint que pour vous déguiser
Qu’Oronte, quoy qu’amant, ne vous peut épouser.

LA TANTE.

1285 Qui l’en empescheroit ?

ORONTE.

Le malheur qui m’accable.

LA TANTE.

C’est ne rien dire.

ORONTE.

Helas, que je suis miserable* !

LA TANTE.

Mais…

ORONTE.

Contre un temeraire armez vostre couroux.

SCENE V. §

{p. 80}
LA TANTE, ORONTE, PHILIPIN, LYSETTE.

PHILIPIN.

Monsieur, vostre Advocat vient d’envoyerCXLVII chez vous,
Il dit qu’on se prepare à vuider* vostre affaire.

ORONTE.

1290 Laisse-moy, son succez ne m’inquiete guere,
J’ay bien d’autres soucis.

LA TANTE.

Dites donc ce que c’est.

ORONTE.

Je sçay qu’en mon destin vous prenez interest,
Mais de grace, épargnez à l’ennuy* qui me presse
Ce qu’à taire toûjours ma gloire* s’interesseCXLVIII,
1295 Il suffit que le Ciel de mon bonheur jaloux
Ne veut pas consentir que je sois vostre Espoux.

LA TANTE.

Non, non, c’est trop vouloir m’ebloüir de vos ruses,
Sur les ordres du Ciel ne cherchez point d’excuses,
Et sans tant de détours, pour fuir ce mauvais pas,
1300 Avoüez franchement que vous ne m’aimez pas.

ORONTE.

Je ne vous aime pas ! que dites-vous, Madame ?
Philipin vous dira ce qu’il sçait de ma flame ;
Combien m’a-t’il oüy tant de nuict que de jour
Me plaindre en vous nommant et soûpirer d’amour ?
1305 Il a voulu cent fois en avertir Lysette.

PHILIPIN.

{p. 81}
Vostre nom prononcé, nostre nuict estoit faite.
Mille doux souvenirs pour le mieux embraser
Luy peignoient…

LA TANTE.

Pourquoy donc ne me pas épouser ?

ORONTE.

Par un sort si cruel qu’à peine* j’en respire.

LA TANTE.

1310 Mais enfin quel est-il ?

ORONTE.

Je ne puis vous le dire.

LA TANTE.

Vous ne le pouvez ?

ORONTE.

Non.

LA TANTE.

Ce sont là ces beaux feux ?
De grace…

ORONTE bas à Philipin.

Ah, Philipin, secours-moy si tu peux,
Suppose, invente, ments.

PHILIPIN bas à Oronte.

Moy, Monsieur, que diray-je ?

LA TANTE.

Si bien que le silence est vostre privilege ?
1315 Il vous faut bonnement croire sur vostre foy*.

ORONTE.

Madame.

LA TANTE.

Adieu, Monsieur, vous vous moquez de moy,
Vos secrets sont à vous, et je vous en tiens quite,
Mais je vous prie aussi, plus aucune visite.

ORONTE.

Ah Dieux !

LA TANTE.

{p. 82}
Jamais de vous je n’en veux recevoir.

ORONTE.

1320 Quoy, vous me priveriez pour toûjours de vous voir,
Il faut donc que je meure ; est-ce là vostre envie ?

LA TANTE.

Non, je veux seulement…

ORONTE.

Il y va de ma vie.

LA TANTE.

Vous ouvrant avec moy vous ne hazardez rien.
Je vous aime.

ORONTE.

Il est vray, je le connoy trop bien,
1325 Mais il m’est si honteux que vous sçachiez l’affaire.

LA TANTE.

Honteux ou non, enfin ce choix seul est à faire,
Il faut me dire tout, ou ne me voir jamais.

ORONTE.

Parlez donc à Leandre, il sçait tous mes secrets.
S’il se taist, s’il craint trop pour un amy qu’il aime,
1330 Je pourray m’enhardir à m’expliquer moy-mesme,
J’en chercheray la voye, et sorts pour y resver*.

PHILIPIN bas.

La fourbe est commencée, il la faut achever.

SCENE VI. §

{p. 83}
LA TANTE, PHILIPIN, LYSETTE.

LA TANTE.

A-t’on rien veu d’égal au procédé d’Oronte ?

PHILIPIN.

Quelquefois on a peine à surmonter la honte.

LA TANTE.

1335 Ah Philipin, dy nous…

PHILIPIN.

Leandre sçait le tout.

LYSETTE.

Penses-tu qu’aisément nous en venions à bout ?
Il s’entendent l’un l’autre.

PHILIPIN.

Et si je vay trop dire,
Quand mon dos patira, vous n’en ferez que rire.

LA TANTE.

Va, je prens tout sur moy.

LYSETTE.

Mais enfin tu sçais bien
1340 Que ton Maistre consent qu’on ne nous cache rien.

PHILIPIN.

Il est vray ; vous sçaurez en tout cas me défendre.

LA TANTE.

Ne crains rien.

PHILIPIN.

Oyez donc ce qu’il vous plaist d’apprendre,
Un voyage Breton fait tres-mal à propos
Aujourd’huy de mon Maistre est le trouble repos.
1345 Pour joindre un Ennemy qui tiroit en arriere, {p. 84}
Il s’y fit appeller Monsieur de la Rapiere,
Et sous ce nom d’emprunt sçeut si bien se cacher
Qu’en six jours il trouva ce qu’il venoit chercher,
Il vit son Ennemy, le força de se batre,
1350 Receut un coup d’épée, et le perça de quatre,
Et craignant les Prevosts il fuit, et sans façon
Fut demander azyle au Chasteau d’un Baron.
Le baron, et ce fut le malheur de mon Maistre…

LA TANTE.

On l’appelle ?

PHILIPIN.

Et par où le pourriez-vous connoistre ?
1355 Au fonds de la Bretagne avez-vous des Agents ?

LA TANTE.

La naissance* en tous lieux fait connoistre les gens.

PHILIPIN.

D’Albikrac. On le tient un des plus galants hommes…

LA TANTE.

Lysette.

LYSETTE à Philipin.

Parle bas, ce Baron que tu nommes…

PHILIPIN.

Et bien ?

LYSETTE.

Avec Leandre il est dans le jardin.

PHILIPIN.

1360 Ah, c’est fait de mon Maistre, et j’en crains bien la fin.

LA TANTE.

Tu connois à quel point son interest m’engage,
Acheve.

PHILIPIN.

Le Baron estoit lors enCXLIX voyage.
Une Sœur qu’il avoit le receut au Chasteau, [H, 85]
Fit penser la blesseure, et puis, c’est là le beau.
1365 En se communiquantCL tous deux ils s’enflammerent,
Se virent en secret, en secret se parlerent,
L’occasion rioit*, le diable s’en mesla,
Mon Maistre fit le fou, la Dame pullula,
La voila grosse enfin de qui que ce put estre.

LA TANTE.

1370 Quoy, ne nous dis-tu pas que ce fut de ton Maistre ?

PHILIPIN.

Je croy qu’à sa grossesse il peut n’avoir pas nuy,
Mais la Belle estoit douce à bien d’autres qu’à luy,
Et sur quelques soupçons ayant fait sentinelle,
Il entrevit de nuict un Galant avec elle,
1375 Et lors ne voulant plus en entendre parler
Jusques en Angleterre il alla prendre l’air.
D’autre part le Baron dont l’ame est assez fiere
Jura d’exterminer le pauvre la Rapiere,
Et sçachant au retour ce qui s’estoit passé,
1380 Voila contre son nom un procez commencé.
Ainsi qu’un vagabond sans feu ny lieu ny race
La Rapiere est pendu soudain par Contumace.
Jugez si quand de tout il nous faut défier,
Mon Maistre en cet estat s’oseroit marier.

LA TANTE.

1385 Je le blâmois d’abord* d’abuser* une fille
Dont la gloire* interesse* une illustre famille,
Mais qui peut écouter deux Galants tour à tour
Merite la disgrace où la plonge l’amour.
L’honneur sur un seul choix fixe les feux pudiques.

PHILIPIN.

1390 On se moque aujourd’huy de ces honneurs uniques,
Et chacun comme il peut vivant sur le communCLI
C’est n’avoir point d’amant que de n’en avoir qu’un ;
Mais, Madame, cela ne fait point nostre affaire. {p. 86}

LA TANTE.

Il faudroit par amis…

PHILIPIN.

L’a-t’on pas voulu faire,
1395 Autant de temps perdu. Ce diable de Baron,
Quoy qu’on puisse alleguer, ne change point de ton,
Toûjours parle de pendre, et rien à l’amiable.

LA TANTE.

Le voicy, je veux voir s’il est si peu traitable.

PHILIPIN.

Ah, Madame, gardez de luy rien declarer
1400 Que mon Maistre avec vous n’en ait pû conferer.

LA TANTE.

Va, n’apprehende point que je luy puisse nuire.

PHILIPIN bas.

Il s’en va tout gaster, comment l’oser instruire ?

SCENE VII. §

LA TANTE, LA MONTAGNE, LYSETTE, PHILIPIN.

LA TANTE.

Qu’est devenu Leandre ? il n’est point avec vous.

LA MONTAGNE.

Il entretient tout bas vostre futur Espoux,
1405 D’intention, s’entend, car quoy qu’il se figure,
La consommation n’est pas encor trop seure,
Jamais on n’a tenu contre les Albikracs.

LA TANTE.

Je le croy.

LA MONTAGNE.

{p. 87}
Pas trop fou qui suit mes Almanachs.

LA TANTE.

Ils doivent estre bons, mais avant que d’en prendreCLII,
1410 Baron, quand vous aimez avez-vous le cœur tendre ?

LA MONTAGNE.

Comment tendre ?

LA TANTE.

Il m’en faut une preuve aujourd’huy.

PHILIPIN à la Montagne bas sans faire semblant de luy parler.

La Rapiere pendu, ta sœur grosse de luy.

LA TANTE.

Et quoy, vous hesitez ?

LA MONTAGNE.

Non, ma poupine veuve,
Ordonnez, j’ay pour vous un cœur à toute épreuve.

LA TANTE.

1415 Un certain la Rapiere…

LA MONTAGNE.

Il fut un peu pendu
Pour avoir…

LYSETTE l’interrompant.

C’est le moins qui luy pust estre dû.
Affronter un Baron !

LA TANTE.

Sans doute il est coupable.

LA MONTAGNE.

Aussi je vous le fis brancherCLIII comme un beau diable,
Vous l’eussiez veu…

LYSETTE.

Ce fut devant vostre Chasteau
1420 Que vous fistes dresser sa Figure en tableau ?
Si jamais il est pris vous luy ferez grand chereCLIV.

PHILIPIN bas.

{p. 88}
Pour peu qu’il parle encor adieu tout le mystere.

LA MONTAGNE bas.

Que diable a-t’il fait croire, et que dit celle-cy ?

PHILIPIN à la Tante.

Voir que vous sçachiez tout luy donne du soucy*.

LA TANTE à la Montagne.

1425 D’un affront si cruel le souvenir vous fâche,
Mais les fautes d’autruy ne sont pas…

LA MONTAGNE.

Ah le lâche !
La douleur dont m’accable un si dur souvenir…
Amy, pour un moment daigne me soûtenir,
Je n’en puis plus.
Il fait semblant de se trouver mal et s’appuye sur Philipin qui luy conte tout à l’oreille.

LA TANTE.

Lysette, il faudroit…

LA MONTAGNE.

Non, Madame,
1430 Ce n’est rien.

LYSETTE à la Tante.

Ces malheurs abatent bien une ame,
Plus la naissance* est haute, et plus on les ressent.

LA TANTE.

Qu’une Fille est par tout un meuble embarassant !

LYSETTE.

Si j’estois que de vousCLV, et que j’eusse une Niepce,
Je sçaurois m’en défaire aussi-tost.

LA TANTE.

Rien ne presse,
1435 Voyons auparavant quel sera mon destin.

LYSETTE.

Oronte a sceu toucher vostre cœur, mais enfin
Le Baron sans reserve aspirant à vous plaire {p. 89}
Je prendrois le plus seur.

LA MONTAGNE bas à Philipin.

J’entens, laisse-moy faire.

PHILIPIN bas à la Montagne.

Dy qu’il sera pendu tout au moins.

LA MONTAGNE à la Tante.

Pardonnez
1440 Le desordre où mes sens se sont abandonnez*.
La douleur m’a d’abord* suffoqué la paroleCLVI.

LA TANTE.

L’accident est de ceux dont rien ne nous console,
Et j’avouë…

LA MONTAGNE.

Il est vray, je sçay qu’il seroit mieux
Que de honte et d’ennuy* j’en mourusse à vos yeux,
1445 Mais ma Sœur dont le sexe* est moins fort que le nostre
A fait une folie, et j’en ferois une autre.
Vivons donc s’il vous plaist nonobstantCLVII son delit,
C’est son affaire.

LA TANTE.

Il faut vous en guerir l’esprit,
Et pour faire finir les ennuis* qu’il vous cause
1450 Avecque la Rapiere accommoder* la chose.

LA MONTAGNE.

Moy, j’accommoderois* ? vous ne songez donc pas
Que de tous cas vilains c’est le plus vilain cas ?
Comment ? dans un Chasteau dont l’antiquité brille
Venir de guet à pensCLVIII déhonterCLIX une fille,
1455 Duper sa prud’hommieCLX à force de douceurs*,
De ma sœur qu’elle estoit la faire de nos sœursCLXI,
Et quand il en est saoul luy tourner le derriere !
Ah, vous serez pendu, Monsieur de la Rapiere.

LA TANTE.

{p. 90}
Je sçay qu’il est coupable, et je l’ay dit d’abord*,
1460 Mais il est des moments où l’amour est bien fort,
Et pour un peu d’empire* usurpé sur son ame
Le malheureux qu’il est sera…

LA MONTAGNE.

Pendu, Madame.
A la sœur d’un Baron apprendre à provigner* !

LA TANTE.

Quoy, ne pouvoir souffrir qu’on tâche à vous gagner,
1465 Et contre un Gentilhomme avoir l’ame si fiere.

LA MONTAGNE.

Ouy, pendu luy, vous dis-je, et sa gentilhommiere.
Ne tient-il qu’à venir affronter des Barons ?
Par son cou, sans ressource.

LA TANTE.

Et bien, nous le verrons.
M’aimez-vous ?

LA MONTAGNE.

Les transports* dont ma flame est suivie,
1470 Ne vous font que trop voir…

LA TANTE.

Donnez-moy donc sa vie,
Sans cela, point de foy*.

LA MONTAGNE.

Qui diable en demy jour
Vous est déja pour luy venu faire la Cour ?
Vous en a-t’on appris le païs, la naissance* ?

LA TANTE.

Signons sa grace, après entiere confidence.

LA MONTAGNE.

1475 Signons puis qu’il le faut, mais à condition
Que vous ne ferez point languir ma passion,
Et que dés aujourd’huy par bon contract en forme {p. 91}
J’auray droit de vous dire, attendez moy sous l’ormeCLXII.
Sans cela point d’accord.

LA TANTE.

Vous prendre pour époux
1480 Ne seroit pas sans doute assez faire pour vous.
Ma Niepce est jeune et riche, allez je vous la donne.

LA MONTAGNE.

Et moy, je vous la rends, vous me la baillez* bonne.
Je hay ces yeux fripons dont la malignité
Est, dit-on, fort sujette à la fragilitéCLXIII.
1485 Par la moindre douceur* leur friandiseCLXIV émeuë    
Laisse égarer soudain leurs regards vers la ruë,
Et pour peu qu’un Galant prenne la bale au bond…

LA TANTE.

Ma Niepce ne vit pas comme les autres font,
J’ay pris soin de l’instruire, et je répondray d’elle.

LA MONTAGNE.

1490 D’accord, mais…

LA TANTE.

Elle est riche, et de plus…

LA MONTAGNE.

Bagatelle,
C’est à vous que j’en veux.

LA TANTE.

Mes beaux ans sont passez,
J’enlaidis tous les jours.

LA MONTAGNE.

Plaisez-moy, c’est assez.

LA TANTE.

Vous ne voulez pas voir que j’avance dans l’âge,
Que je n’ay plus…

LA MONTAGNE.

Tant mieux vous en serez plus sage.

LA TANTE.

{p. 92}
1495 On m’a parlé de vous, je ne le puis nier,
Mais si-tost que je songe à me remarier,
Les soins* que le Defunt prit toûjours de me plaire,
Ce que pour m’attendrir il s’efforçoit de faire,
Tout cela me ramene un souvenir si doux,
1500 Qu’à faire choix d’un autre en vain je me resous.
Je ne suis plus moy-mesme aussi-tost qu’il me frapeCLXV.

LA MONTAGNE.

Vous l’avez bien trouvé, c’est par là qu’on m’attrape.

LA TANTE.

Que Lysette…

LA MONTAGNE.

Employez et le verd et le secCLXVI
Pour me faire passer la plume par le becCLXVII,
1505 Nous verrons qui de nous y trouvera son compte.

LA TANTE.

Quoy donc…

LA MONTAGNE.

Vous mitonnez* le taciturne Oronte,
Et si jamais l’hymen le met entre vos bras
Vous prendrez patience, et n’en pleurerez pas.

LA TANTE.

Mais si je ne sens point pour vous grande tendresse ?

LA MONTAGNE.

1510 Si je n’en sens non plus pour vostre sote Niepce ?

LA TANTE.

Qu’a-t’elle de si sot pour vous en dégouster ?

LA MONTAGNE.

Et qu’ay-je de si laid pour me tant rebuter.

LA TANTE.

Vingt mille escusCLXVIII pour elle ont entré dans la masseCLXIX.

LA MONTAGNE.

Mille Barons et plus sont sortis de ma race.

LA TANTE.

{p. 93}
1515 Mon bien en l’épousant vous est seur quelque jour.

LA MONTAGNE.

Vous devenez Baronne en payant mon amour.

LA TANTE.

Mais quand ce ne seroit que cet hymen m’importe.

LA MONTAGNE.

ServiteurCLXX.

LA TANTE.

A la fin la colere m’emporte.
Ah, le vilain magotCLXXI qui refuse les gens.

LA MONTAGNE.

1520 Ah, la laide Guenon qui jase* à soixante ans.

LA TANTE.

Quoy joindre impudemment le mensonge à l’injure,
Soixante ans !

LA MONTAGNE.

Ouy, soixante, à fort bonne mesure,
Et je le maintiendray devant vostre Mignon*,
Je le connoy.

LYSETTE.

Voyez le joly Compagnon
1525 Qui nous donne des ans, elle n’en a pas trente.

LA MONTAGNE.

Le blondinageCLXXII a l’art de m’excroquerCLXXIII la Tante,
Et chacun pour soy mesme agissant comme il peut
Je laisse heureux Oronte à qui seul on en veut.
Pour vous garder à luy vous m’avez fait la piece*
1530 De vouloir sotement m’endosser de la Niepce.
L’affront pour un Baron est un outrage indeu,
Mais la Rapiere aussi, net, il sera pendu.
Adieu, Tante.

SCENE VIII. §

{p. 94}
LA TANTE, LYSETTE.

LYSETTE.

Il s’en va bien outré.

LA TANTE.

Mais, Lysette,
Par où sortir du trouble où son refus me jette.

LYSETTE.

1535 Moy, je ne vous dis rien.

LA TANTE.

Qu’Oronte est malheureux !

LYSETTE.

Vous courez grand hazard de les perdre tous deux,
Craignant d’estre surpris, et que quelque lumiere
Ne découvre au Baron qu’Oronte est la Rapiere,
Il va gagner païsCLXXIV.

LA TANTE.

Pour fuir ce dur ennuy*,
1540 Lysette, allons de tout conferer avec luy.

Fin du quatriéme Acte.

{p. 95}

ACTE V. §

SCENE PREMIERE. §

ANGELIQUE, ORONTE, PHILIPIN.

ANGELIQUE.

Quoy ? par un faux Baron avoir dupé ma Tante ?
La piece* est un peu forte.

ORONTE.

Elle estoit importante,
Et sans son entremise il s’offroit peu de jour
A vous pouvoir montrer l’excez de mon amour.
1545 C’est luy qui m’a tiré de l’embarras extréme
Où vous m’avez réduit en feignant que je l’aime,
Et Philipin eust vu sa fourbe sans effet
S’il n’eust pas confirmé le conte qu’il a fait.
La Montagne est adroit et joüera bien son role.

ANGELIQUE.

1550 Le bon est que de tout Lysette la console,
Et ne luy laisse voir rien d’égal au dessein
De vous sauver la vie en luy donnant la main.
Elle a si bien tourné son ame irrésoluë
Que par elle ou par moy vostre affaire est concluë,
1555 On a fait revenir le Baron tout exprés. {p. 96}

PHILIPIN.

Ils sont à disputer encor sur nouveaux fraisCLXXV.
J’écoutois tout à l’heure, et d’une ardeur semblable
L’un nommoit la Rapiere et juroit comme un diable,
Et l’autre soûtenoit que quoy qu’il fust Baron,
1560 Sa Niepce valoit bien qu’il signast le pardon.
Leandre feint entr’eux d’avoir l’ame incertaine.

ORONTE.

Il travaille pour nous, n’en soyons point en peine.

ANGELIQUE.

Mais pouvez-vous penser, quand ma Tante aprendra
Qu’un Baron supposé…

ORONTE.

Le vray Baron viendra.
1565 Je vous ay déja dit qu’arreté pour affaire
Il n’avoit sceu partir comme il le croyoit faire,
Et que par un Pouvoir que j’avois d’aujourd’huy
Il me donne plein droit de tout signer pour luy.
Le voicy, dans vos mains il sera l’asseurance
1570 De l’hymen dont on a flaté son esperance ;
Le Baron d’Albikrac se trouvant des mieux faits
N’aura pas grande peine à faire nostre paix.
Il luy faut jusques là cacher le stratagème.

ANGELIQUE.

Mais quand il l’aura veuë, estes vous seur qu’il l’aime ?

ORONTE.

1575 Qu’importe ? elle est fort riche, et luy fort endeté,
C’est son bien qu’il épouse, et non pas sa beauté.
Pourveu qu’il trouve l’un il la quite de l’autreCLXXVI.

PHILIPIN.

Que j’aye aussi mon compte en vous donnant le vôtre,
J’aime Lysette.

ANGELIQUE.

{p. I, 97}
Va, nous songerons à toy.

PHILIPIN.

1580 Aprés tout, vostre amour ne tenoit rien sans moy,
Avoüez que pour vous la Rapiere a fait rage.

ANGELIQUE.

J’entens, tu n’en és pas à ton apprentissage.

ORONTE.

Le nom de la Rapiere et la Sœur du Baron,
Grace à son bel esprit, sont traits d’invention.
1585 Le reste est effectif, et regarde l’affaire
Où de tous vos amis l’appuy m’est necessaire.
D’un Breton laissé mort redoutant les Parents
Au Chasteau du Baron aussi-tost je me rends,
La nuict par son conseil je quitte la Bretagne,
1590 Jusqu’à Londre en secret luy-mesme il m’accompagne,
Et luy devant beaucoup, il m’est doux aujourd’huy
De trouver quelque voye à m’acquiter vers luy.
Par son grand bien la Tante est pour luy des plus belles,
Et sur ce qu’il m’écrit…

SCENE II. §

ANGELIQUE, ORONTE, LYSETTE, PHILIPIN.

LYSETTE.

Voicy bien des nouvelles
1595 Armez-vous de constance et faites l’esprit fort,
On va vous prononcer la sentence de mort,
Le Baron pour cela se fait tenir à quatreCLXXVII, {p. 98}
De ses emportements il ne veut rien rabatre,
Et la Tante ne peut y mettre le hola
1600 Qu’en mettant dans vos bras la Belle que voila.
Voyez si vous pourrez souffrir ce coup de foudre.

PHILIPIN.

Va querir un Docteur afin de l’y resoudre,
Tu vois comme il en a l’esprit tout consterné.

LYSETTE.

Pour en amener un l’ordre est déja donné,
1605 Cascaret est couruCLXXVIII d’abord* chez le Notaire.

ORONTE.

En croiray-je vos yeux ?

ANGELIQUE.

Ils ne peuvent se taire,
Et vous marquent assez ce que mon cœur ressent.

LYSETTE.

Au lieu d’une douceur* vous vous en direz cent,
Mais bouche close icy, renfermez vostre joye,
1610 J’ay peur que nostre Tante avec luy ne vous voye,
Elle est preste à venir, et le moindre soupçon
Nous feroit avorter la fourbe du BaronCLXXIX.
Rentrez, future épouse, attendant qu’on vous mande.

ORONTE.

M’aimez-vous ?

ANGELIQUE.

Jugez-en.

ORONTE.

Parlez.

ANGELIQUE.

Quelle demande !
1615 Combien de fois déja…

ORONTE.

Daignez le repeter.

ANGELIQUE.

{p. 99}
Adieu, j’en dirois trop si j’osois écouter.

SCENE III. §

ORONTE, LYSETTE, PHILIPIN.

LYSETTE.

Et bien ?

ORONTE.

Je te doy tout, si son cœur est sensible
C’est par toy…

LYSETTE.

Vous doutiez qu’il pust estre flexible,
Croyez-moy, s’il en est qu’on voit s’en affranchir,
1620 C’est faute de trouver qu’il les vueille flechir.
On vient à bout de tout avec un peu d’étude,
Je n’en excepte pas la venerable Prude,
Qui fuyant moins l’amour qu’elle ne fuit l’éclat*,
Exprés pour n’en point faire est la dupe d’un fat.
1625 A la voir ne souffrir Blondin* ny galant homme
C’est la mesme vertuCLXXX, cependant, c’est tout comme.

ORONTE.

Ton sexe* te doit trop.

LYSETTE.

Je hay les sots détours,
Et j’enrage de voir ce qu’on voit tous les jours,
De ces Sages du temps, de ces demy-BeatesCLXXXI
1630 Qui sur le point d’honneur faisant les delicates,
En tous lieux par un zele aussi faux qu’indiscret*
Preschent contre l’amour qu’elles font en secretCLXXXII.
Sur leurs levres toûjours la vertu se déploye, {p. 100}
Beau dehors par la langue, et du reste, à cœur joye.
1635 Quant à moy je dis fy de ces contrefaçons,
Point de déguisement, point de…

PHILIPIN.

Bonnes leçons !
Donc si je t’épousois, et qu’il te prist envie
De me faire augmenter la grande ConfrairieCLXXXIII,
Tu viendrois franchement me le dire à mon nez ?

LYSETTE.

1640 Le grand mal !

PHILIPIN.

Il s’étend jusqu’aux plus rafinez,
Mais si pour s’en sauver un Mary ne voit goute,
Du moins sans qu’il le sçache, il suffit qu’il s’en doute,
Si nous en venons là, dissimulons tous deuxCLXXXIV,
Autrement…

LYSETTE à Oronte.

Faites bien le plaintif, le piteux,
1645 La Tante vient.

SCENE IV. §

ORONTE, LA TANTE, LYSETTE, PHILIPIN.

ORONTE.

La perdre ! Ah douleur qui me tuë !

LYSETTE.

Tâchez d’en avoir l’ame un peu moins abatuë.
Si l’on trompe vos feux c’est pour vous secourir.

ORONTE.

{p. 101}
Ah, qu’il vaudroit bien mieux qu’on me laissast périr !
Tu dis que cet Hymen luy tient lieu de supplice,
1650 Qu’elle fait en tremblant ce triste sacrifice,
Qu’au Baron à regret elle donne la main ?

LA TANTE.

Plaignez-moy, mon malheur, Oronte, est trop certain.
Vous le sçavez, pour moy l’hymen est une peine,
Par pitié de vos feux j’étoufois cette haine,
1655 Et pour vous garantir d’un infame trépas
Il me faut épouser ce que je n’aime pas,
Me livrer au Baron.

ORONTE.

Au Baron ! Ah, Madame !

LA TANTE.

Que de douceurs, helas ! va perdre vostre flame !
La mienne chaque jour, si l’hymen nous eust joints,
1660 Eust charmé vostre cœur par mille tendres soins*,
Je vous aurois chery, témoigné…

ORONTE.

Quelle rage !

PHILIPINCLXXXV.

La bonne ameCLXXXVI !

LA TANTE.

Ah, pourquoy n’étiez-vous pas plus sage ?
Pour la sœur du Baron, quoy qu’elle eust de charmant,
Falloit-il de vos feux croire l’emportement ?
1665 S’y trop abandonner*, n’en prévoir pas la suite ?

ORONTE.

Personne ne veilloit dessus nostre conduiteCLXXXVII,
Hors une vieille Tante à tous moments au lict
Rien ne mettoit obstacle au feu qui nous surprit,
La Belle d’un coup d’œil forçoit tout à se rendre,
1670 Je n’étois pas de marbre, elle avoit le cœur tendre,
Cent faveurs m’asseuroient d’un amour mutuel. {p. 102}
Madame, estoit-ce à moy de faire le cruel ?
Sans ce Galand surpris elle m’estoit si chere,
Qu’afin de l’épouser j’eusse attendu son Frere,
1675 Mais plûtost…

LA TANTE.

Par argent si nous tâchions…

ORONTE.

J’ay fait offrir six fois jusqu’à dix mille écus,
Mais à moins d’épouser…

LA TANTE.

Il faut donc me resoudre
A devenir sa femme afin de vous absoudre,
Un veusvage éternel me seroit bien plus doux.

ORONTE.

1680 Et bien demeurez Veusve.

LA TANTE.

Et que deviendrez-vous ?
Le Baron a juré vostre ruïne entiere.
Ah, que si vous pouviez n’estre point la Rapiere.

PHILIPIN.

Sa Rapiere a fait rageCLXXXVIII, il en a pris le nomCLXXXIX,
Voila queCXC c’est d’occireCXCI.

ORONTE.

Evitant le Baron
1685 Que craindray-je ? Candie est un poste honorable,
J’iray contre le Turc…CXCII

PHILIPIN.

J’iray contre le Diable ?
Le Turc, Madame !

LA TANTE.

Non, si le Ciel ne veut pas
Qu’un doux et chaste nœud me mette entre vos bras,
Du moins pour m’empescher de vivre infortunée {p. 103}
1690 Attachez-vous à moy par un autre hymenée.
Ma Niepce…

LYSETTE.

Elle est pour luy toûjours à dédaigner,
C’est pis qu’un heretique, on n’y peut rien gagner.
Hors vous rien ne luy plaist.

LA TANTE.

Mais on la trouve aimable.

ORONTE.

Madame, si l’on veut elle est incomparable,
1695 Mais je mourrois d’ennuy* si j’étois son époux,
Chacun voit par ses yeux.

PHILIPINCXCIII.

Comme il le baille* doux,
L’entend-il ?

LA TANTE.

Cependant quoy que nous puissions faire
Le Baron sans cela refuse vostre affaire,
Point d’accommodement.

ORONTE.

Et par quel interest ?

LA TANTE.

1700 Il croit que vostre hymen est tout ce qui me plaist,
Que je me garde à vous, et pour son asseurance
Il vous veut voir tous deux mariez par avance.

ORONTE.

Et ne vous peut-il pas épouser dés demain ?

LA TANTE.

Non, une grande affaire en suspend le dessein,
1705 Il faut qu’auparavant il retourne en Bretagne.

ORONTE.

Et moy, je me dispose à faire une campagne,
Ce que je souffrirois par l’hymen chaque jour {p. 104}
Rend la guerre pour moy préferable à l’amour,
J’y vay prendre party.

PHILIPIN.

C’est afin qu’on nous tuë,
1710 Il a la rage au cœur de vous avoir perduë,
Madame, ayez pitié du maistre et du valet.

SCENE V. §

LA TANTE, ORONTE, LEANDRE, PHILIPIN, LA MONTAGNE, LYSETTE.

LA MONTAGNE.

Nous nous sommes lassez de garder le muletCXCIV.
Pour pouvoir si long-temps nous laisser en attente,
Il faut que vous ayez l’ame bien contestante.
1715 Est-ce fait ? quant à moy dire et faire n’est qu’un.

ORONTE.

Vous avez grande haste.

LA MONTAGNE.

Ouy, j’en suis importun,
Mais c’est mon naturel d’estre presteCXCV à tout faire.
Signerons-nous ? c’est là ma plus pressante affaire.

LA TANTE.

Vous aurez le bonheur que vostre amour attend.

LA MONTAGNE.

1720 Nous n’avons point parlé combien d’argent comptant,
Il m’en faut quelque peu, ne fust-ce que pour faire
Un train* digne du rang de défunte ma Mere,
Je suis dans nos quartiersCXCVI le Premier des Barons. {p. 105}

LEANDRE.

Le Notaire venu, nous le stipulerons,
1725 Madame est raisonnable.

LA MONTAGNE.

Il le faudra superbe.
à Oronte.
Vous pensiez sous le pied me pouvoir couper l’herbe,
Blondin*, mais s’il vous plaist rengainez vos amours,
La Tante…

ORONTE.

Ouy je l’aimois, et l’aimeray toûjours,
Et quand vous me l’ostez plein d’une fiere audace,
1730 Ce trait de raillerie est de méchanteCXCVII grace.
Si pour vous contre moy ses propres interests…

LA MONTAGNE.

Quoy diable, en un besoin il feroit le mauvaisCXCVIII ?
Allez, je vous accepte avec joye infinie
Pour tres-digne Neveu de nostre Baronnie.
1735 Je vous donne la Niepce, et vous fais son époux.

ORONTE.

Non pas, quand il faudroit…

LA MONTAGNE.

Comment l’entendez-vous,
Ma Tante ?

ORONTE.

Mais comment l’entendez-vous vous mesme ?
Ne vous suffit-il pas de m’oster ce que j’aime ?
Faut-il…

LA MONTAGNE.

Criez, pestez autant qu’il vous plaira.
1740 Sçavez-vous de cecy ce qui resultera ?
La Rapiere… autant vaut.

LA TANTE à Oronte.

Mon cher Monsieur.

ORONTE.

{p. 106}
Madame.

LA MONTAGNE.

On me le doit livrer.

LA TANTE.

Que je touche vostre ame.
Sauvez un malheureux dont je prens l’interest.

ORONTE.

Autant que je le puis je veux ce qui vous plaist,
1745 Mais vous perdre, et penser qu’une autre me fust chere !

LEANDRE.

Madame vous en prie. Il faut la satisfaire.

ORONTE.

Mais sa Niepce jamais ne voudra…

LA TANTE.

Vueille ou non,
J’en répons.

ORONTE.

Elle espere épouser le Baron,
Le rang qu’il tient la charme, elle en est entestée,
1750 Et l’en ayant tantost par vostre ordre flatée…

LA MONTAGNE.

Lors que par les Parents un Hymen est réglé,
Je voudrois devant moy qu’une Fille eust soufflé*,
Comme je vous… hola, qu’on m’appelle Angelique.
Pour Niepce de par vous me sera-t’elle unique ?
1755 Pour moy, j’ay quantité de jeunes Baronneaux
Que je vous vay donner pour Neveux tout nouveaux,
Sans le petit RapiereCXCIX, il n’entre point en compte.

LA TANTE.

Epousez-là de grace, et me laissez Oronte.
Epargnez-luy l’ennuy* de me voir dans vos bras,
1760 Il m’aime tant.

LA MONTAGNE.

{p. 107}
Et moy, ne vous aimay-je pas ?

LA TANTE.

Je ne sçay.

LA MONTAGNE.

Quoy, dix fois on m’a pour la Rapiere,
Avec dix mille écus fait tres-humble priere,
Je le dépensCC gratis dés que vous m’en priez,
Et malgré tout cela vous vous en défiez* ?

LA TANTE.

1765 Mais vous dites que j’ay…

LA MONTAGNE.

C’est que je goguenarde.

LA TANTE.

Vous me trouvez si laide ?

LA MONTAGNE.

Y faut-il prendre garde ?

LA TANTE.

L’affront me tient au cœur.

LA MONTAGNE.

Et moy, fort à l’esprit.
Avez-vous oublié ce que vous m’avez dit ?

LA TANTE.

Il faut qu’un galant homme endure tout des femmes,
1770 Et se vanger du sexe* est desCCI petites ames.

LA MONTAGNE.

Quoy, vous aurez le droit de m’appeler Magot,
Il sera des Guenons, et je ne diray mot ?
Je suis mutinCCII en diable alors qu’on m’injurieCCIII,
Je ris quand on veut rire, et j’entens raillerrie,
1775 Et pour vous faire voir qu’on ne me peut payerCCIV,
Si tost qu’il vous plaira nous entretutoyer,
Sans rancune et sans fiel, volontiers, va, Mignonne,
Je seray ton Magot, tu seras ma Guenonne,
Nous choisirons ainsi cent jolis petits noms.

SCENE VI. §

{p. 108}
LA TANTE, ANGELIQUE, ORONTE, LEANDRE, LA MONTAGNE, LYSETTE, PHILIPIN.

LA MONTAGNE.

1780 La Belle, il faut vouloir ce que nous ordonnons,
C’est sans aucun appel ; en fille obeïssante
Oyez ce qu’avec nous a résolu la Tante.

LA TANTE.

On vous donne un Epoux, Monsieur prend ce soucy.

LA MONTAGNE.

Faites la réverence, et dites grand mercy,
1785 BouchonneCCV, dés demain vous aurez l’avantage
De sçavoir quelle joye on trouve au mariage,
Pour réveiller les sens rien n’est plus souverain.

ANGELIQUE.

Oronte dés tantost m’a dit vostre dessein,
J’avois pour le Couvent l’intention fort bonne,
1790 Mais pour m’oüir nommer Madame la Baronne,
Me voir grand équipage*

LA MONTAGNE.

Ah friand*CCVI petit nez,
De vostre chef ainsi vous vous embaronnez ?
En fait de ce qui flate, et doit donner à rire,
La chateCCVII a le goust bon, et ne prend pas le pire.

ANGELIQUE.

1795 Ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez…

LA MONTAGNE.

[K, 109]
Toux doux,
Un Baron tel que moy n’est pas viande pour vous.
Un mets si delicat n’est que pour une Tante.

ANGELIQUE.

Ma Tante sans mary vit heureuse et contente,
Et plûtost qu’à l’hymen on la pust disposer,
1800 Elle seroit…

LA TANTE.

Il faut vous entendre jaser*,
Où va-t’elle ?

ANGELIQUE.

Je sorts de peur de vous déplaire.

LA MONTAGNE.

Vous ne vous sçauriez donc marier et vous taire ?
Venez, voila le beau qu’on vous a destiné.

ANGELIQUE.

Oronte !

LA MONTAGNE.

Il est dispos, alaigre, bien tourné.

ANGELIQUE.

N’importe.

LA TANTE.

1805 Vous voulez, je pense, estre priée.

ANGELIQUE.

Je suis trop jeune encor pour estre mariée.

LYSETTE.

Voyez, elle en mourroit.

LA MONTAGNE.

Que d’importuns debats !
Finissons en deux mots, veut-on ? ne veut-on pas ?

ORONTE.

Mais en quoy mon Hymen importe-t’il au vostre
1810 Pour vouloir que…

LA MONTAGNE.

{p. 110}
C’est là me prendre pour un autre,
Il me faut faire un tour en Bretagne, et tandisCCVIII
Vous auriez tout loisir de vous estre ébaudisCCIX.
Moy party, la Rapiere absous, la chere Tante
Vous prenant pour Mary croiroit vivre contente,
1815 Il n’est contract signé qui m’en pust garantir.

ORONTE.

Et bien, mariez-vous avant que de partir.
Un jour plus, un jour moins ne vous importe gueres,
Et…

LA MONTAGNE.

Mon futur Neveu chacun sçait ses affaires.
Donnez la main.

ANGELIQUE.

Moy ?

LA MONTAGNE.

Viste, et sans plus raisonner.

LA TANTE.

1820 La Sote !

LYSETTE.

Donnez-la puisqu’il la faut donner,
Vous fâchez vostre Tante.

ANGELIQUE.

Elle en parle à son aise,
Quand on a des Barons…

LA MONTAGNE.

Vous plaist-il qu’il vous plaise ?

ANGELIQUE.

Il faut bien obeïr, mais je ne répons pas
Qu’à vaincre mon dégoust jamais Oronte…

LA MONTAGNE.

Helas,
1825 On s’accoustume à tout. Demain donc sans remise,
Dans les bras de l’Epoux l’Epouse sera mise.
Cela fait je déloge, et parts en seureté. {p. 111}

ORONTE.

Mais Madame en a-t’elle autant de son costé ?
Si pour vous de la foy* mon hymen est le gageCCX
1830 Il luy faut contre vous un pareil avantage,
Qu’aprés vostre interest vous asseuriez le sien.

LA MONTAGNE.

Dépendre la Rapiere est donc compté pour rien ?
Sans l’honneur de ma Sœur, qui ne vaut pas grand’chose,
Ce sont dix mille escus dont ma Tante dispose,
1835 Et pour vous faire voir que j’agis franchement,
J’y veux bien adjouster encor ce Diamant,
Il n’est pas des plus laids.

LYSETTE.

Madame, comme il brille !

LEANDRE.

Il est de prix.

LA MONTAGNE.

C’est presque un tître de famille,
Des Seigneurs Albikracs il vient de Pere en Fils,
1840 L’an est gravé dessous, mil deux cent trente six.
Si l’on ne m’en croit pas, en rompant…

LA TANTE.

Non, de grace,
On ne peut mieux prouver une ancienne race.

LA MONTAGNE.

Nous la montrerons telle, et vous ramenerons
Pour nous voir marier quinze ou trente Barons.
1845 Si la Noblesse a droit de chatoüiller vostre ame,
Je vous en garantis satisfaite.

SCENE VII. §

{p. 112}
LA TANTE, LEANDRE, ORONTE, ANGELIQUE, LA MONTAGNE, LYSETTE, CASCARET, PHILIPIN.

CASCARET.

Madame,
Le Notaire est venu.

LA MONTAGNE.

Bon, allons tous signer.
Ma Sœur en l’apprenant voudra se mutiner,
Mais elle a fait la faute, il faut qu’elle la boiveCCXI.

LEANDRE.

1850 A son propre reposCCXII il n’est rien qu’on ne doiveCCXIII,
Goûtez-le sans chagrin.

PHILIPIN.

Par la permission
De tres-haut, tres-puissant Monseigneur le Baron,
Que j’épouse Lysette.

LA MONTAGNE.

Elle n’est pas novice,
Tu choisis bien.

PHILIPIN.

Monsieur, je la croy de service,
1855 C’est bien mon fait* par là.

LA MONTAGNE.

T’aime-t’elle ?

PHILIPIN.

A peu prés. {p. 113}

LA MONTAGNE.

Viens signer avec nous, tu danseras après.

FIN.

Extrait du privilege du Roy. §

Par grace et Privilege du Roy donné à S. Germain en Laye le 21 de Février 1668. Signé DE MALON, il est permis au sieur T. CORNEILLE de faire imprimer, vendre et debiter par tel Imprimeur et Libraire qu’il voudra choisir, une pièce de Theatre de sa composition, intitulée Le Baron d’Albikrac, pendant le temps et espace de cinq ans entiers et accomplis, à compter du jour que ladite Piece de Theatre sera achevée d’imprimer ; et défences sont faites à tous autres de quelque qualité et condition qu’ils soient de faire imprimer ladite Piece sur peine de trois mille livres d’amende, et de tous dépens, dommages et interests, ainsi qu’il est plus amplement porté par lesdites lettres.

Registré sur le Livre de la Communauté le cinquième de Mars 1668.

Signé THIERRY Adjoint.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 8 Février 1669. à Roüen, par L. MAURRY, aux dépens de l’Autheur, lequel a traité de la presente impression et du Privilege avec CLAUDE BARBIN, et GABRIEL QUINET Marchands Libraires à Paris, pour en joüir suivant l’accord fait entr’eux.

Les exemplaires ont esté fournis.

Glossaire §

On trouvera ici la signification des mots signalés dans le texte par un astérisque. Quand cela n’est pas précisé la définition est extraite du Dictionnaire universel de Furetière (1690). Dans les autres cas la source est indiquée : « Ac. » pour le Dictionnaire de l’Académie Française (édition de 1694) et « Rich. » Pour le Dictionnaire françois de Richelet (1679).

Abandonner
Laisser à l’abandon. Cet homme s’abandonne à ses passions, à la colère, à l’amour, à la desbauche. Il a abandonné le soin de son honneur. On dit aussi absolument au substantif, C’est un abandonné, pour dire, un homme perdu et desbauché, qui ne donne point d’esperance de conversion.
V. 15, 514, 1440, 1665
Abord (d’)
Du commencement, de la première vue, c’est-à-dire aussitôt, de prime abord.
Abus
Signifie aussi erreur, tromperie.
V. 700, 1675
Abuser
Signifie aussi, Tromper, seduire. Signifie plus particulierement, Suborner une femme, une fille.
Accommoder
Signifie aussi, Terminer un procès, une querelle à l’amiable.
V. 1450 et 1451
Air
Signifie aussi, Une certaine maniere que l’on a dans les exercices du corps, dans la façon d’agir. Le bel air, les gens du bel air. (Ac.)
V. 681
Appas
Se dit figurément en choses morales de ce qui sert à attraper les hommes, à les inviter à faire quelque chose.
V. 51, 369, 458, 463, 499, 769, 951, 1255
Arabe
Avare, cruel, tyran.
V. 437
Bailler
Donner. On dit proverbialement, En bailler d’une, en bailler à garder, pour dire, en faire accroire à quelqu’un. On luy a baillé belle, pour dire, On luy a dit une bourde.
Besoin (au)
Manque de quelque chose. Le ciel n’abandonne pas ses amis au besoin. On connaît les amis au besoin.
V. 362
Blondin
On appelle, Blondins, les jeunes galans qui font les beaux, parce qu’ils portent d’ordinaire des perruques blondes.
V. 1625 et 1727
Conter
Faire une narration, une claire deduction d’un fait, d’une histoire.
Conter, signifie tout simplement, Faire un conte, reciter quelque trait plaisant, soit qu’il soit vray ou faux.
V. 331, 573 et 825
Conter signifie aussi, En faire accroire, donner pour vrayes des choses fausses.
V. 546
On dit aussi, Conter fleurettes, pour dire, Cageoller une femme : et absolument, Il luy en conte, pour dire, Il luy en veut, il en est amoureux.
V. 13, 96 et 129
Credit 
Croyance, estime qu’on s’acquiert dans le public par sa vertu, sa probité, sa bonne foy, et son merite.
V. 144, 323
Se dit aussi de la puissance, de l’autorité, des richesses qu’on s’acquiert par le moyen de cette reputation qu’on a acquise.
V. 262
Douceur
On dit, Conter des douceurs à une femme, luy dire quelque douceur, pour dire, la flatter, luy faire l’amour.
V. 8, 52, 71, 74, 339, 633, 803, 981, 1455, 1485, 1608
Eblouïr
Empescher l’usage de la veüe par une trop grande lumiere. On dit figurement la beauté esblouit.
V. 667
Surprendre l’esprit. Il m’a allegué tant de raisons qu’il m’a esbloui. (Ac.)
V. 361 et 1154
Éclat
On dit aussi, qu’une affaire a fait beaucoup d’éclat, qu’elle a excité beaucoup de murmure. Cette fille s’est délivrée secrettement, son péché n’a point fait d’éclat, de scandale.
V. 1623
Empire
Se dit figurément en morale, de la domination, du pouvoir qu’on a sur quelque chose. Il a beaucoup d’empire sur soy, sur ses passions, sur l’esprit de sa maîtresse.
V. 1461
Enchantement
Charme, effet merveilleux procédant d’une puissance magique, d’un art diabolique.
V. 859
Ennuy
Chagrin.
Envy (à l’)
Par émulation et pour voir qui réussira le mieux. (Rich.)
V. 189, 497
Equipage
Tout le meuble d’un particulier, état, habit. (Rich.)
V. 1791
Fait
Se dit aussi de ce qui est propre, convenable. Voilà vostre vray fait, ce qu’il vous faut. Cette fille n’est pas vostre fait pour l’épouser.
V. 771 et 1855
Fleurete
Qui ne se dit qu’au figuré de certains petits ornements du langage, et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajeoller les femmes.
V. 12, 69, 226, 339
Foy
Signifie encore serment, parole qu’on donne de faire quelque chose, et qu’on promet d’exécuter.
Friand
Qui aime les morceaux délicats et bien assaisonnez. Il se dit tant des personnes, que du goust et de la chose goustée. Friand, se dit aussi figurément d’une chose rare qui est d’un grand prix, d’un grand merite. Voilà une fort belle femme, c’est un morceau bien friand.
V. 650 et 1791
Friponner
Voler, tromper, escroquer.
V. 1038
Garniture
Se dit particulierement d’une certaine touffe ou quantité de rubans qu’on met sur les habits, ou à la coëffure pour les orner, qu’on applique en divers lieux, qui changent selon les modes.
V. 281
Gêner
Tenir en contrainte, mettre quelqu’un dans un estat violent en l’obligeant de faire ce qu’il ne veut pas, ou en l’empeschant de faire ce qu’il veut. (Ac.)
Sens fort au V. 503 qui équivaut à « faire souffrir », sens plus faible au V. 483
Gloire
Se dit par emprunt et par participation, de l’honneur mondain, de la loüange qu’on donne au merite*, au sçavoir et à la vertu des hommes.
Impourveu (à l’)
Avec surprise.
V. 989
Indiscret
Celuy qui agit par passion, sans considérer ce qu’il dit ni ce qu’il fait.
V. 426 et 1631
Jaser
Parler beaucoup et sans necessité de choses frivoles. On le dit aussi des oiseaux babillards, commes les pies, sansonnets, etc.
Mérite
Signifie aussi, Vertu, qualité excellente, ou l’assemblage de plusieurs bonnes qualitez.
V. 190, 316, 318, 325
Mignon
Signifie aussi, favory, soit en matiere d’amitié, soit d’amour. Beaucoup de dames ont des mignons de couchette.
V. 1523
Misérable
Qui est dans la douleur, dans l’affliction, dans l’oppression.
V. 1286
Mitonner
Se dit figurément en Morale, pour dire, Caresser, choyer une personne, la traiter favorablement, pour gagner ou pour conserver ses bonnes graces.
V. 1506
Naissance
Action de naistre, sortie de l’enfant ou de l’animal hors du ventre de la mere.
Il signifie aussi extraction. Il est de bonne naissance, de petite naissance, de peu de naissance.
Naissance, Mis absolument signifie quelquefois, Noblesse. (Ac.)
V. 108, 1356
Officieux
Prompt à rendre service.
V. 649
Ombrage
Signifie figurément, deffiance, soupçon. Les fréquentes visites d’un cavalier donnent de l’ombrage aux jaloux.
V. 681 et 954
Paresseuse
On appelle une paresseuse, une certaine coeffure de femme qui s’applique sur la tête comme une perruque, et qui fait qu’une femme qui se leve tard est coeffée en un moment.
V. 158
Peine (à) 
Difficilement.
V. 326, 438, 1309
Presque.
V. 697
Piece
On dit Jouër piece à quelqu’un, pour dire, lui faire quelque supercherie, quelque affront, lui causer quelque dommage ou raillerie.
Protestant
Amant qui fait à une Dame des offres de service et d’amour, et qui luy promet fidélité.
V. 95
Provigner
Se dit figurément en Morale, de ce qui se multiplie.
V. 1463
Ragoust
Se dit aussi des choses qui renouvellent d’autres désirs que ceux de l’estomach. Une jeune femme est un ragoust qui renouvelle la vigueur d’un vieillard.
V. 650
Ravir
Se dit des passions violentes qui troublent agreablement l’esprit.
V. 807
Resver
Faire des songes extravagans.
Estre distrait, entretenir ses pensées.
V. 473 et 738
Appliquer serieusement son esprit à raisonner sur quelque chose, à trouver quelque moyen, quelque invention
V. 660, 828 et 1331
Rire
Se dit figurément des choses inanimées, et en morale, en parlant de ce qui plaist, de ce qui est agréable.
V. 185
Servir
Se dit aussi de l’attachement d’un homme auprès d’une Dame, dont il tasche d’acquérir les bonnes graces.
V. 594
Sexe
Absolument parlant, se dit des femmes. C’est un homme qui aime le sexe, c’est-à-dire les femmes.
Soin
Application d’esprit à faire quelque chose.
On dit, Rendre des soins à quelqu’un, pour dire, Le voir avec assiduité, et luy faire sa cour. (Ac.)
V. 148, 1243, 1497, 1660
Soucy
Chagrin, inquietude d’esprit.
Souffler
Se dit figurément en choses morales. Ce Prince tient tellement ses sujets en crainte, en sujettion, qu’ils n’oseroient pas seulement souffler, dire le moindre mot.
V. 1752
Tablette
Se dit aussi d’un petit meuble qu’on met pour ornement dans des ruelles. Il est composé de deux petits ais qui sont liez ensemble par quatre colomnes. Ils sont dorez ou vernissez. C’est sur cela qu’on met quelques vases ou bijoux.
V. 237
Train
Se dit de l’equipage ou de la suite d’un chef de famille, d’un Seigneur. Ce bourgeois n’a pour tout train qu’un petit laquais et une servante.
V. 1722
Transport
Se dit aussi figurément en choses morales, du trouble ou de l’agitation de l’ame par la violence des passions.
V. 1469
Turc
On dit aussi en voulant injurier un homme, le taxer de barbarie, de cruauté, d’irreligion, que c’est un Turc.
V. 437
Vuider
Vuider, se dit figurément en choses morales, et signifie terminer, finir une affaire, un differend.
V. 1289

Annexe 1 : témoignage de représentations du Baron d’Albikrac du vivant de l’auteur §

Mémoire de Mahelot §

Le mémoire de Mahelot nous donne quelques informations sur la disposition de la scène :

Le Baron D’Albicrak. Theatre est une chambre. Il faut un table, un tapis, des flambeaux sur la table, un fauteuille, une bague, un lestre pour le 5 acte.

La table doit en effet servir pour l’acte I, scène 6, la bague pour l’acte V, scène 5 et la lettre pour la première scène de la pièce.

Robinet, Lettre du 29 décembre 1668, annonce d’une représentation du Baron d’Albikrac chez Madame. §

Ce soir ou demain chez Madame
…………………………………….
On doit, au jour de force lustres
……………………………………
Voir le cher baron d’Albikrac 
C’est de l’habile Sieur de l’Ile
Une comédie en beau stile,
Où mille jolis incidents
Font sans cesse montrer les Dents,
C’est à dire sans cesse rire,
À se tenir les deux côtez,
Comme, sans contre-véritez,
Que Poisson dans son Personnage
Se surpasse et fait, ma foy, rage,
Et que tous les autres Acteurs,
Y sont de parfaits Enchanteurs.

Robinet, Lettre du 5 janvier 1669 §

Compte rendu de la représentation annoncée dans la lettre du 29 décembre 1668 et donnée par les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne lors d’une fête donnée pour le roi au Palais-Royal chez Monsieur et Madame.

Les Comediens de l’Hostel,
Par ce Poëme non tel quel,
Dont je fis un petit chapitre
Dans ma fine dernière Epitre,
Sçavoir bon, malgré tout mic-mac,
Firent le prélude et la Teste
De toute la joyeuse Feste,
Dans le premier des susdits lieux,
Où chacun d’Eux joua des mieux
Et, mieux que tous les Hypocrates
Désopilla les belles Rates
Du beau monde illec assamblé.

Robinet, lettre du 3 août 1669 §

Compte rendu d’une représentation lors d’une fête donnée par le roi à Saint-Germain.

Mais à propos de grand Régale,
On en a fait, à la Royale
Un merveilleux à Saint Germain,
………………………………….
L’Albikrac, par un doux Destin,
Précéda l’opulant Festin,
Joué par l’Hostel, à merveille,
Et l’Auteur, le Cadet Corneille,
En receut de nôtre Héros
Un glorieux et charmant los.

Mercure galant, janvier 1682 §

P. 284, reprise du Baron d’Albikrac à la Comédie-Française

Le tarquin, Pièce nouvelle de M. Pradon, a paru sur le Théatre François ; et le Baron d’Albykrac qu’on y a remis, sans qu’on l’eust joüé depuis douze ans, a fort diverty de nombreuses assemblées.

Annexe 2 : œuvres de Thomas Corneille §

1647 Les Engagements du hasard, comédie

1648 Le Feint astrologue, comédie

1651 Don Bertrand de Cigarral, comédie

1651 L’Amour à la mode, comédie

1652 Le Berger extravagant, comédie

1654 Les Illustres ennemis, comédie

1655 Le Geôlier de soy-mesme, ou Jodelet Prince, comédie

1656 Timocrate, tragédie

1657 Le Charme de la voix, comédie

1657 La Mort de l’empereur Commode, tragédie

1658 Bérénice, tragédie

1658 Darius, tragédie

1659 Le Galant doublé, comédie

1660 Stilicon, tragédie

1661 Camma, reine de Galatie, tragédie

1662 Maximian, tragédie

1663 Persée et Démétrius, tragédie

1663 Pyrrhus, roi d’Epire, tragédie

1666 Antiochus, tragi-comédie

1667 Le Baron d’Albikrac, comédie

1668 Laodice, tragédie

1669 La Mort d’Annibal, tragédie

1670 La Comtesse d’Orgueil, comédie

1672 Ariane, tragédie

1672 Théodat, tragédie

1672 Traduction des Métamorphoses d’Ovide (première partie)

1673 Le Comédien poète, comédie (en collaboration avec Montfleury)

1673 La Mort d’Achille, tragédie

1674 Don César d’Avalos, comédie

1675 Circé, tragédie lyrique, jouée au théâtre de Guénégaud malgré le monopole de Lully

1675L’Inconnu, comédie mêlée de spectacle (en collaboration avec Donneau de Visé)

1676 Le Triomphe des dames, comédie à machines (avec Donneau de Visé) (seul le livret est imprimé)

1677 Le Festin de pierre, comédie, adaptation édulcorée du Festin de Pierre (Dom Juan) de Molière

1678 Le Comte d’Essex, tragédie

1678 Psyché, opéra (musique de Lully), à l’Académie de Musique cette fois

1679 Bellérophon, opéra (avec Fontenelle et Boileau, musique de Lully)

1679 La Devineresse, comédie en prose mêlée de spectacle (avec Donneau de Visé)

1681 La Pierre philosophale, comédie à machines (avec Donneau de Visé) (seul le livret est imprimé)

1682 Le Deuil, comédie (avec Hauteroche)

1683 Orion, tragédie lyrique refusée par la Comédie-Française, et perdue

1685 L’Usurier, comédie en prose (avec Donneau de Visé) (non imprimée)

1686 Le Baron des Fondrières, comédie (non imprimée, une seule représentation)

1687 Édition commentée des Remarques de Vaugelas

1693 Médée, opéra (musique de Charpentier)

1694 Dictionnaire des Termes d’Arts et de Sciences

1695 Les Dames vengées, comédie en prose (avec Donneau de Visé)

1695 Bradamante, tragédie

1697 Traduction des Métamorphoses d’Ovide (dernière partie)

1704 Observations de l’Académie Française sur les Remarques de Vaugelas

1708 Dictionnaire Géographique et Historique.

Bibliographie §

Source §

MORETO Y CABANA Agustín, De fuera vendrá…, comedia, primera parte de comedias de Don Agustín Moreto y Cabana, Madrid, D. Diaz de la Carrera, 1654, in-4°.

Ouvrages du XVIIe et du XVIIIe siècle §

LA FONTAINE Jean de, Relation d’une fête donnée à Vaux, in Œuvres complètes, Bilbliothèque de la pléiade, Paris, Gallimard, 1999.
MORERI Louis, Le grand dictionnaire historique ou Le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, Paris, libraires associés, 1674.
PARFAICT François et Claude, Histoire du théâtre françois, depuis son origine jusqu’à présent, Paris, Le Mercier et Saillant, 1735-1749.
PARFAICT François et Claude, Dictionnaire des théâtres de Paris, Paris, Rozet, 1767.
[PASQUIER Pierre éd.] , Le mémoire de Mahelot, Paris, Champion, 2005.
[YOUNG Bert Edward éd.] , Le registre de La Grange (1659-1685), Paris, Droz, 1947.

Ouvrages sur Thomas Corneille et son théâtre §

COLLINS David A., Thomas Corneille : protean dramatist, Kalamazoo College, La Haye, Mouton & Co., 1966.
LE CHEVALIER Gaël, Stratégie des regards. Voir et être vu dans le théâtre de Thomas Corneille (1647-1695), Université Paris X Nanterre, 2007.
REYNIER Gustave, Thomas Corneille, sa vie et son théâtre, Paris, Hachette, 1892.

Ouvrages généraux §

FORESTIER Georges, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Nathan, coll. 128, 1993 (rééd. Armand Colin 2005).
LARTHOMAS Pierre, Le langage dramatique, Paris, Armand Colin, 1972.
VOLTZ Pierre, La comédie, coll « U », Paris, Armand Colin, 1964.

Ouvrages sur le théâtre du XVIIe siècle §

ADAM Antoine, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, Paris, Domat, 1948-1952.
BÉNICHOU Paul, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1948.
CIORANESCU Alexandre, Le masque et le visage. Du baroque espagnol au classicisme français, Genève, Droz, 1983.
CONESA Gabriel, La Comédie de l’âge classique, 1630-1715, Paris, Le Seuil, 1995.
COUDERC Christophe, Le théâtre espagnol du Siècle d’Or, Paris, PUF, 2007.
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Ouvrages sur la langue du XVIIe siècle §

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Articles §

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GARAPON Robert, « Du Baroque au classicisme. Le théâtre comique », XVIIe siècle, 1953.
GOSSIP Christopher James, « Composition et représentation chez Thomas Corneille », Studii Francesi, Turin, Societa Editrice Internazionale, 1968, n°35 (p. 471-476).
GOSSIP Christopher James, « Vers une chronologie des pièces de Thomas Corneille », Revue d’histoire littéraire de la France, Armand Colin, 1974, n°4 (p. 665-678) et n°6 (p. 1038-1058).

Éditions de textes §

[COSNIER Colette éd.], L’Amour à la mode de Thomas Corneille, Paris, Nizet, 1973.
[MONTET Élizabeth éd.], Le Gardien de soy-mesme de Paul Scarron et Le Geôlier de soy-mesme de Thomas CORNEILLE, préface de Georges FORESTIER, Toulouse, Société de littératures classiques, diff. Klincksieck, 1995.
[MAZOUER Charles éd.], Le Baron de la Crasse suivi de L’Après-soupé des auberges de Raymond POISSON, Paris, Société des textes français modernes, 1987.