LA COIFEUSE A LA MODE

COMEDIE

À PARIS,
Chez Toussainct Quinet, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes.
M. DC. XLVII
AVEC PRIVILÈGE DU ROI
Édition critique établie par Pauline du Chayla dans le cadre d'un mémoire de maîtrise sous la direction de Georges Forestier (2002-2003)

Introduction §

La Coifeuse à la mode a été créée en 1647, à une époque où la production théâtrale française était en pleine évolution. Jusque dans les années 1620 n’existe pratiquement sur la scène théâtrale que la farce, pièce courte en vers, caractérisée par des situations standards, des personnages stéréotypés, la bouffonnerie et l’importance du jeu des comédiens. L’émergence d’un public plus cultivé a pour effet l’apparition d’un nouveau comique, et d’un nouveau type de comédie. En 1629 Corneille crée la comédie sociale et morale avec Mélite. Puis il est suivi d’écrivains comme Du Ryer ou Desmarets de Saint-Sorlin. Rotrou travaille quant à lui à faire le lien entre comédie et tragi-comédie.

Entre 1620 et 1640, on assiste à une nette évolution du théâtre en France, avec l’apparition du théâtre baroque espagnol. La langue et la littérature espagnoles deviennent alors très à la mode en France. Beaucoup de pièces françaises sont soit des traductions soit des imitations des pièces espagnoles. En 1629, Rotrou, le premier, adapte une pièce de Lope de Vega intitulée Sortija del Olvido qui devient La bague de l’oubli. Cette comédie renouvelle le genre en France, en empruntant ses ressorts aux comedias espagnoles, qui se démarquent des procédés comiques habituels de la farce. C'est ensuite Le Metel d’Ouville qui introduit véritablement le théâtre espagnol en France. Connaissant bien l’Espagne pour y avoir vécu sept ans, il monte, pour la scène française, des pièces de Calderòn, Lope de Vega et Montalvàn. Son frère, l’abbé de Boisrobert, lui emboîte le pas puisant dans les comedias des mêmes auteurs auxquels s’ajoute Tirso de Molina et Rojas. De nombreux auteurs utilisent alors déguisements, intrigues rigoureuses et complexes, jeux de scène animés et surtout un personnage essentiel, le gracioso, valet couard et suffisant. La comedia espagnole devient ainsi fort en vogue, le public aime ce monde attachant et humain que les auteurs français tentent de faire revivre, et il apprécie dans ces pièces le côté romanesque, l’effort de vérité et de sincérité. Mais qu’appelle-t-on véritablement une comedia espagnole ?

La comedia est un genre théâtral particulier qui naît à Madrid lorsque cette petite bourgade devient la capitale de l’Espagne. Elle s’épanouit ensuite dans tout le pays durant le XVIIe siècle, servie par des auteurs de talent et un public pour qui l’amour du théâtre est proche de l’idolâtrie. La comedia est structurée en trois actes, appelés des « journées », et chacune d’elle est longue d’un millier de vers. Elle n’est pas tenue au respect de l’unité de lieu ou d’action, à l’inverse des règles de la comédie classique française : cette rigueur serait contraire à l’esprit baroque. De même, ce genre théâtral conjugue tragédie et comédie sans jamais être tout à fait l’un ou l’autre. Pour être en parfait accord avec le tempérament de ses contemporains, la comedia s’appuie sur trois ressorts moraux que le public reconnaît bien : l’intervention de la Grâce divine, tout d’abord, parce qu’il n’y a point de fatalité inexorable dans la vie, l’honneur ensuite car il est indissociable du caractère national, et l’amour enfin, moteur de l’histoire et porteur de chimères et d’excès. De plus, les Espagnols ont un goût affirmé pour la théâtralité et le fantastique allant jusqu’au miracle, qui peut toujours sauver les protagonistes des comedias. De ce fait, on n’a jamais pu qualifier ces pièces de tragiques, même si elles sont parfois dramatiques. Rien n’y est désespéré ni perdu d’avance, car au-dessus de la mort se situe toujours la possibilité du miracle prodigué par la générosité divine. Mais cette description générique ne veut pas dire que la comedia est un genre homogène. Elle revêt des formes diverses, traite de sujets différents. Mais celle qui remporte tous les succès est la comedia d’intrigue, adroite combinaison entre la comédie de mœurs et celle d’amour, dans laquelle les femmes et les valets ont des rôles fondamentaux. Ces comedias ont une influence déterminante sur le théâtre italien et sur le théâtre français du XVIIe siècle. Leurs sujets deviennent des sources inépuisables d’inspiration pour les dramaturges de ces autres pays qui y découvrent aussi des procédés scéniques nouveaux, tels que l’usurpation d’identité, le déguisement, les doubles personnalités, le repentir et la confession, les actes de jalousie ou d’honneur et la valeur théâtrale du dénouement heureux. S'il est vrai que le dramaturge espagnol est  l’interprète des idées, des sentiments, de la sensibilité du public, et donc de la nation espagnole, voulant seulement être de cette société la plus haute conscience possible, il a un talent tout particulier pour produire des œuvres universelles alors qu’elles sont viscéralement ancrées dans le sol de son pays.

Voilà donc un aperçu du contexte dans lequel d’Ouville écrit La Coifeuse à la Mode. La seconde moitié du XVIIe siècle en France est une période de transition aussi rapide que décisive. Avant, le théâtre était réservé à quelques isolés, c’était une occupation qui n’avait pas su trouver un public. À partir des années 1650, le théâtre devient peu à peu un phénomène social de premier plan. La richesse des pièces se discipline, des lois et des doctrines émergent, et l’action doit se plier à des principes de composition esthétique. Quant à la comédie, elle occupait, dans l’estime du public, un rang inférieur. De 1642 à 1648, on ne comptait guère qu’une vingtaine de comédies1. Mais l’originalité des comédies des années 1640-1660 résidait dans cette fantaisie d’imagination, qui inventait les intrigues les plus extraordinaires et campait les personnages les plus invraisemblables, au mépris de toute logique et de tout réalisme. Cette comédie de la fantaisie et du jeu avait alors pour principal objectif de séduire, de distraire et d’amuser le public. Et d’Ouville l’a bien compris. La Coifeuse à la Mode est une des comédies de d’Ouville les plus distrayantes et les plus amusantes. Elle est sans doute aussi l’une des plus originales.

L’auteur §

La biographie de d’Ouville est difficile à établir, nous possédons peu de renseignements précis. Les documents sont plutôt rares, et parfois contradictoires. Antoine Le Métel d’Ouville serait né vers 1590 à Caen, ou entre 1587 et 1589 à Rouen, et il serait mort à Paris en 1657. Fils de Jérémie Le Métel, avocat au parlement de Rouen, et de Jeanne de Lion, il fut attaché au Comte du Dognon, et c’est à ce titre qu’il vécut sept ans en Espagne. Là, il apprit la langue et se maria. À son retour, il contribua à la vogue du théâtre espagnol en publiant des comédies adaptées ou traduites des auteurs qu’il avait le plus appréciés. On peut citer, entre autres, L’Esprit Folet, en 1639, Les Fausses Vérités en 1641 et Jodelet Astrologue en 1646, adaptées de Calderòn ; ainsi que L’absent chez Soy (1643) adaptée de El Ausente en el lugar de Lope de Vega et La Dame Suivante, adaptée la même année de La Doncella de labor, de Juan Perez de Montalvàn. Sa première tragédie, en 1637, est de source inconnue : elle s’intitule Les trahisons d’Arbiran. On lui doit aussi une héroïco-comédie, Les soupçons sur les apparences, en 1650, une tragi-comédie, Les Morts vivants, en 1646 ainsi que les Contes aux heures perdues, parus en 1644. Ces contes se placent dans la tradition des contes populaires, et connaissent de nombreuses rééditions comprenant à chaque fois de nouveaux contes.

D’après son frère cadet, le célèbre abbé François Le Métel de Boisrobert, confident du cardinal de Richelieu, d’Ouville « faisait et écrivait en beaux caractères une comédie en treize jours ». D’autre part, « il savait la geographie le plus exactement du monde, et avait une mémoire prodigieuse2 ». En 1622, il devint ingénieur, hydrographe et géographe du roi ; la littérature n’était donc pour lui qu’un passe-temps : il n’était pas écrivain par métier, seulement par plaisir. Célèbre par son exceptionnelle connaissance des langues étrangères (toujours d’après son frère, il était « l’homme de toute la France qui parlait le mieux Espagnol »), il avait beaucoup voyagé. Il vécut quatorze ans à Rome, et adapta une comédie italienne, l’Hortensio, de Piccolomini pour créer en 1646 Aimer sans savoir qui. En 1654, d’Ouville se retira au Mans, chez le fils de sa sœur Charlotte, Pierre Leprince, chanoine de la cathédrale du Mans. Il finit ses jours dans une grande pauvreté, et mourut vers 1657.

Le Métel d’Ouville n’envisageait pas de passer à la postérité, et portait un jugement modeste sur ses propres pièces, comme le montre cet extrait de L’esprit folet (1638). Il s’agit des vers 224 à 235, à la scène six du premier acte :

Pour entendre le fait il faut que je vous die
Que j’ai voulu tanstot ouir la comedie
Pour voir un beau sujet dont on a tant parlé
Dont l’excellent intrigue est tres bien démeslé
Les fourbes d’ARBIRAN, c’est ainsi qu’on l’appelle,
Cette pièce en effet n’est pas beaucoup nouvelle,
Les vers n’en sont pas forts, je ne suis pas flatteur
Quoy que je sois pourtant grand amy de l’autheur,
Mais dans l’oeconomie, il faut que je confesse,
Qu’il conduit un sujet avecque tant d’adresse,
Le remplit d’incidents si beaux et si divers,
Qu’on escuse aisément la foiblesse des vers.

L’écrivain souligne comme on le voit le contraste entre la pauvreté de ses vers, et l’intelligence avec laquelle il construit son intrigue. Il est vrai qu’on lui a souvent reproché son manque de connaissances des affaires du théâtre, dû au fait qu’il ne soit qu’un amateur. Les frères Parfaict écrivent, à propos de La Coifeuse à la mode :

Cette comédie peut avoir eu quelque succès, mais elle en auroit eu davantage si cette idée avoit été exécutée par un Poëte qui eût mieux connu le Théâtre que Monsieur d’Ouville3.

Pourtant, ils ajoutent que l’auteur versifiait encore plus mal que son frère, mais qu’il « entendoit mieux la marche du Théâtre, et répandoit plus de comique dans son dialogue4. » Ainsi, souvent plus considéré comme un copieur que comme un créateur et peu soucieux de moralité, d’Ouville est un écrivain très peu connu, oublié. En lisant ses pièces, on remarque qu’il sait tout de même faire preuve d’originalité et d’inventivité.

La Coifeuse à la Mode sur la scène française §

Dans cette partie, nous tenterons de replacer la pièce dans le contexte théâtral de l’époque, en trois étapes. Nous nous intéresserons tout d’abord à la mise en scène, ainsi qu’aux conditions dans lesquelles la pièce était jouée. Ensuite, nous analyserons les quelques témoignages relatant la réception de l’œuvre de d‘Ouville afin de souligner les raisons pour lesquelles l’auteur est si peu connu aujourd’hui. Enfin, nous évoquerons l’influence qu’a pu avoir d’Ouville sur Le Misanthrope, de Molière.

Conditions de représentation §

Comment se passaient les représentations à l’époque, et quels étaient les problèmes rencontrés ? Comme le précise Antoine Adam dans son Histoire de la littérature française au XVIIe siècle5, les représentations des années 1640-1650 avaient lieu le dimanche, le mardi et le vendredi. Elles devaient commencer à trois heures, mais étaient très souvent en retard. De plus, il était habituel de jouer après la représentation d’une comédie ou d’une tragédie, une petite farce en trois actes, ce qui rallongeait nettement la durée totale des représentations. Quand aux salles de théâtre, il faut rappeler qu’il s’agissait le plus souvent d’anciennes salles de jeu de paume transformées pour l’occasion ; c’est pourquoi elles étaient peu nombreuses et peu confortables. De même, de nombreux détails techniques n’étaient pas du tout au point : toutes les salles ne possédaient pas de rideau, et celui-ci n’était pas baissé à la fin de chaque acte. Pourtant, Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer affirme que l’Hôtel de Bourgogne possédait en 1647 un rideau, qui masquait toute la scène et qui était levé avant le commencement du spectacle6. La manœuvre était délicate et compliquée, on se contentait habituellement de l’effectuer au début et à la fin de la représentation, et l’on comprend alors mieux pourquoi le décor n’était pas changé. Dans la plupart des comédies, le décor représentait  un carrefour où se trouvaient les maisons des principaux acteurs, figurées par des toiles peintes au fond et sur les côtés. Les entractes étaient habituellement marqués par des violons, la salle était trop éclairée par rapport à la scène, sur laquelle on avait même installé des spectateurs. Au parterre ou dans les loges régnait un bruit de fond permanent, si bien que les acteurs devaient souvent crier pour se faire entendre. Tout ceci contribuait à créer des conditions de représentations très médiocres et l’on imagine aisément les difficultés rencontrées par les acteurs pour attirer l’attention du public.

Comment parvenaient-ils donc à susciter l’intérêt du public pour la pièce ? Nous n’avons que très peu d’informations concernant la mise en scène de l’époque, pour plusieurs raisons. Le métier de metteur en scène n’existait pas encore, et le système de la déclamation implique que les acteurs jouaient toujours face au public, ce qui réduit nettement les possibilités de mise en scène. Comme les indications scéniques sont très rares dans la pièce, il faut se contenter des indices fournis par le texte lui-même. L’exemple de la dernière scène est assez intéressant : les paroles d’Acaste supposent un élément de mise en scène important. En effet, après avoir enfin reconnu la véritable Dorotée, Acaste veut faire part de sa joie à Arimant et lui dit au vers 1806 :

Escoutez Arimant, quittez vostre entretien,
Venez participer à l’excez de la joye,
Que l’Amour me procure, et que le Ciel m’envoye,
Amy je suis ravy*.

Cela signifie qu’Arimant parlait avec Flore au moment où Acaste découvrait la véritable identité de Dorotée, il y avait donc sur scène deux actions qui se déroulaient simultanément, et seul ce vers prononcé par Acaste nous permet de le deviner. Il est vrai que les personnages sont souvent très nombreux dans une même scène, alors que certains ne disent parfois que quelques mots. De semblables situations, dans lesquelles le spectateur assiste à plusieurs actions en même temps, pouvaient alors se multiplier au cours de la pièce, et elles représentaient des sources évidentes de comique qui s’ajoutaient à celles que la pièce contient déjà.

La Coifeuse à la Mode n’est donc pas une pièce destinée à la lecture silencieuse. En effet, le texte de la pièce est rempli de nombreux jeux de scène comiques pouvant servir le jeu de bons acteurs, et créer ainsi une comédie divertissante et appréciée du public. D’autre part, le découpage en scènes et en actes paraît assez arbitraire, il n’est pas toujours très logique. Le passage par exemple de l’acte III à l’acte IV est curieux. Voici quelle est la situation. Acaste et Philipin viennent d’être rejetés par Pamphile, qui leur assure que ce logis n’est pas celui de la Coiffeuse, mais celui d’une femme mariée. Pamphile sort de scène, et l’on retrouve Acaste et Philipin au même endroit, prêts à pénétrer de nouveau dans la maison. À la scène suivante, Dorotée-Angélique surgira de chez elle. Il n’y a donc aucun changement, ni de lieu ni de situation entre les deux actes, et on comprend difficilement pourquoi l’acte III se termine à cet endroit. Ces maladresses de construction de la pièce sont une fois de plus dues au fait que d’Ouville n’est pas un écrivain de métier, mais seulement un amateur écrivant par plaisir.

La réception de la pièce §

Ce dernier élément rejoint la deuxième étape de notre étude de la pièce dans le contexte théâtral de l’époque : la réception de l’œuvre de d’Ouville. Pourquoi notre auteur, malgré son relatif succès auprès de ses contemporains, a-t-il été oublié, pourquoi est-il resté dans l’ombre durant tant d’années ? On peut évoquer plusieurs raisons, mais la principale est bien sûr le succès d’autres auteurs nettement plus connu. En effet, les années 1630 à 1650, pendant lesquelles d’Ouville écrit ses pièces, correspondent aux grands succès de Corneille qui publie La Place Royale en 1634, L’illusion Comique en 1639, Le Menteur en 1644, Rodogune en 1647. Après la création de l’Illustre Théâtre en 1643, Molière ne rentrera à Paris qu’en 1658, date à laquelle d’Ouville est déjà mort, ses pièces ne sont donc pas créées en même temps que celle de notre auteur. Pourtant, Molière connaissait ces pièces et a pu d’en inspirer, comme nous le verrons par la suite. Quand à Racine, il est encore trop jeune pour écrire, puisqu’il n’a en 1647 que huit ans ! Pourtant, la postérité ne retiendra du XVIIe siècle que ces trois grands noms, Corneille, Molière, Racine… D’ailleurs, le théâtre de d’Ouville a été fortement critiqué, on lui faisait principalement deux reproches. Le premier concerne les ressemblances frappantes qui se voient dans ses pièces et les frères Parfaict écrivent à ce sujet dans la description de la pièce l’Absent chez soy7, publiée en 1643 :

Lorsqu’on a lû une Piece de d’Ouville, on connoît presque tous les sujets de ses Comédies. Ce sont toujours des rencontres inopinées, de trompeuses apparences, des brouilleries, et des raccommodements : des personnes qui se retrouvent les unes chez les autres, sans trop sçavoir pourquoi.

Que dire de ce jugement ? Il est vrai que la lecture des pièces de d’Ouville révèle des thèmes assez voisins, et que ses comédies ont des intrigues souvent compliquées, avec de nombreux revirements de situation. Mais chaque pièce garde tout de même son originalité, avec à chaque fois un élément comique différent, et des personnages attachants, humains. Le deuxième reproche que l’on retrouve chez les critiques de d’Ouville est son manque d’imagination : il se serait contenté dans la plupart de ses pièces de recopier ses modèles en les traduisant. Cette opinion est reprise par les frères Parfaict à propos de La Coiffeuse à la Mode8 :

Donner le titre d’une Comédie de M. D’Ouville, c’est annoncer une Pièce dont l’intrigue est extrêmement embrouillée, pleine de travestissements, de suppositions, d’enlévemens, et où les Dames font toutes les avances aux cavaliers ; de pareils ouvrages semblent faire croire que l’Auteur est doué d’une imagination prodigieuse, et que les plans de ses Poëmes lui ont beaucoup coûté: mais M. D’ouville étoit bien plus habile, puisqu’il les trouvoit tous faits dans les Auteurs Espagnols ou Italiens, et qu’il n’avoit d’autre peine que de les traduire, et souvent de les défigurer en voulant les rendre à sa manière.

Pourtant, nous avons étudié la manière dont d’Ouville adaptait ses sources pour la Coifeuse à la Mode, et nous avons vu que son travail était plus qu’une simple traduction. Il a modifié certains éléments, en a supprimé d’autres, il a ajouté des scènes, changé la répartition des personnages… Même s’il est vrai que la pièce ne vient pas directement de son imagination, la mise en forme du texte français nécessite un long travail d’adaptation, de recomposition, qui n’est pas négligeable.

E. Martinenche9 fera à son tour le même reproche que les frères Parfaict :

Antoine Le Métel, sieur d’Ouville, n’a pas écrit une ligne qui ne fût traduite de l’espagnol. […] Son théâtre est une copie terne et froide de Lope de Vega, de Montalvàn, et surtout de Calderòn. […] S’il est vrai qu’il ait obtenu quelque succès, il ne pouvait pas en jouir très longtemps sur notre théâtre. On s’amuse un moment des « extrêmes » complications, mais elles finissent vite par lasser quand elles ne soulèvent que la plus vulgaire curiosité.

Enfin, un troisième reproche souvent adressé à d’Ouville était la maladresse de son style et de sa prosodie. En ce qui concerne la versification, on remarque effectivement qu’il y a quelques fautes… Les rimes sont le plus souvent pauvres, la prosodie est loin d’être parfaite. Le vers 72 par exemple comporte treize syllabes, tandis que les vers 355, et 1705 n’en comporte que onze. Le vers 221, « Puis que son amour est si fort precipitée », est mal équilibré puisque le verbe être devrait être dans le second hémistiche, avec le groupe attributif « si fort précipitée ». Or ce verbe se situe dans le premier hémistiche, juste avant la césure, ce qui oblige à marquer une pause entre le verbe et son complément. Ces quelques exemples soulignent une fois de plus la maladresse de l’écrivain français, qui était connu pour ses mauvais vers ! D’autre part, le style de l’écrivain est souvent lourd et maladroit. La syntaxe des phrases, en particulier, est complexe et il est quelquefois difficile de parvenir à démêler ces vers pour retrouver le sens du texte. Les vers 555 à 566 sont un exemple des nombreuses phrases de la pièce dans lesquelles les propositions subordonnées s’accumulent les unes à la suite des autres et créent ainsi un effet de confusion certain :

Acaste ne peut pas sçavoir que sa Maitresse
Soit ailleurs qu’à Lion, que s’il est arresté
Esclave sous les loix de quelque autre beauté,
Je puis en peu de jours descouvrir la Geoliere.
Parlant à Leonor, fameuse perruquiere,
Qui hante* en mille lieux, que je vis l’autre jour,
Et qui coiffe par tout les Dames de la Cour.
Elle m’a conseillé d’user de cette ruse,
Pour surprendre l’ingrat s’il est vray qu’il m’abuse,
Et qu’il en ayme une autre, et de me desguiser[35]
Dessous ce feint habit qui pourra l’abuser.

On remarquera ici les propositions subordonnées complétives, puis les relatives, qui s’enchevêtrent les unes dans les autres. Le style de d’Ouville représente en fait une des limites de l’écrivain, et un autre passage pourrait illustrer encore ces propos. Il s’agit de la scène dans laquelle Dorotée expose à Pauline et Leonor son plan d’action, et les vers 1289 à 1301 sont particulièrement significatifs :

On attend de Lyon un extraordinaire
Qui doit venir tantost, je veux du Monastere
Qu’il reçoive par luy de ma part un escrit,
Qui luy va plus que tout encor troubler l’esprit :
Car je luy manderay que j’ay sujet de craindre
Que mon oncle à la fin ne me vueille contraindre
D’espouser un rival dont il me presse fort,
Etque pour l’empescher il fasse son effort,
Etqu’il vienne à Lyon en toute diligence*,
Lucille par delà qui passe en la croyance
De tous pour Dorotée ayant sceu mon dessein
A donné cét advis par un mot de ma main,
A Clite, à qui sur tous mon Acaste se fie.

On remarque dans ces vers les maladresses de construction, dans les tournures soulignées, les accumulations de propositions (en gras) et de conjonctions de coordinations (en italique). La syntaxe est compliquée et lourde, et l’on sent que l’auteur n’est pas très à l’aise lorsqu’il s’agit d’écrire en vers.

Pourtant, malgré toutes les diverses critiques qui ont été faites à d’Ouville, il faut reconnaître que le public français, qui ne parlait pas toujours espagnol à cette époque, a ainsi eu la possibilité de découvrir à travers ses pièces l’univers baroque du Siècle d’Or, et des œuvres espagnoles inconnues jusque là. Son talent d’écrivain et ses vers ne sont peut-être pas exceptionnels, mais il a introduit en France la vogue du théâtre espagnol, et a séduit le public français grâce à ses comédies joyeuses et divertissantes.

L’influence de d’Ouville §

La jalouse d’elle-même, pièce adaptée de La celosa de si misma en 1650 par François Le Métel de Boisrobert, présente quelques ressemblances avec La Coifeuse à la Mode. Le héros, Léandre, vient de Lyon à Paris pour se marier avec Angélique. Or il tombe amoureux d’une femme masquée, une marquise, qui n’est autre qu’Angélique. Cette dernière, jalouse d’elle-même, continue à le voir, toujours masquée, afin de tester son amour pour elle. Après de nombreuses péripéties, Léandre découvre la véritable identité de sa prétendue marquise, et l’épouse. Outre les jeux de dédoublements, les thèmes de la jalousie et de la tromperie, il y a aussi un valet nommé Filipin, qui ressemble fortement au Filipin de d’Ouville. S’il est certain que Boisrobert connaissait la Coifeuse à la Mode, écrite par son frère quelques années auparavant, on constate qu’elle ne peut pourtant pas être considérée comme une source : les analogies sont présentes mais l’intrigue n’est pas la même. Les deux pièces sont proches l’une de l’autre parce qu’elles ont été adaptées de deux pièces espagnoles, à quelques années d’écart, par les deux frères.

En outre, lorsque l’on relit certaines pièces de Molière, on remarque que les ressemblances avec le théâtre de d’Ouville sont assez frappantes. Lancaster a déjà relevé quelques répliques de d’Ouville qui aurait pu inspirer Molière, notamment dans L’absent chez soi, dans La Dame Suivante, ou encore dans Aimer sans savoir qui. R. Guichemerre10, partant de ces rapprochements, ajoute d’autres parallèles entre les deux auteurs, et certifie, d’après sa lecture attentive du théâtre de d’Ouville, que ce dernier peut être considéré comme une source non négligeable du théâtre de Molière. En ce qui concerne La Coiffeuse à la Mode, il constate que le personnage de Flore a pu inspirée Molière pour le personnage d’Alceste, dans Le Misanthrope. En effet Flore et Alceste ont une égale intransigeance et une haine sans pareille vis-à-vis de tous les hommes, considérés comme des menteurs et des volages. Lorsque l’on essaye de les faire revenir à la raison, ils répondent de la même manière. À la scène 2 de l’acte I, Béatrix réagit face au jugement injuste de sa maîtresse :

BEATRIX.
Ouy ceux-là doivent estre en ennemis traittez
Qui l’ont peu meriter par leurs legeretez:
Mais tout homme n’est pas de ce crime coupable.
FLORE.
Moy je les traitte tous d’une façon semblable,
Et si tout ce maudit sexe estoit en mon pouvoir
Je les chastierois tous, le meschant pour avoir
Des-ja commis le mal, et je serois severe
Envers le bon aussi, par ce qu’il le peut faire.

De même, dans la pièce de Molière (V. 115 à 120) Philinte tente de raisonner son ami, et de lui montrer que tous les hommes ne méritent pas cette haine, mais Alceste condamne tout le monde :

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants…

On constate que les propos d’Alceste et de Flore classe le genre humain en deux catégories, les méchants, et les autres, et que les deux catégories sont également rejetées par les protagonistes. De plus, Alceste, qui a tant de haine pour le monde, par une contradiction bien humaine et plaisante, en vient à aimer une coquette. De la même manière, Flore qui éprouve une si grande aversion pour les hommes, s’éprend de l’un d’eux et souhaiterait le rendre infidèle, ce qui contredit ses principes, comme elle l’explique aux vers 737 à 740. Si la misanthropie de Flore n’a pas la portée de celle du héros de Molière, qui implique une critique sociale cinglante, Alceste possède tout de même certains traits du personnage de d’Ouville. Ils ont le même orgueil et la même intransigeance, une hostilité excessive contre des mœurs courantes, une incompréhension un peu brutale à l’égard de façons de parler usuelles, et ils parviennent tous deux à tomber amoureux de ce qu’ils détestent le plus. On peut pourtant émettre quelques nuances. En effet, l’amour de Flore pour Acaste naît au début du troisième acte, tandis qu’Alceste est déjà amoureux de Célimène depuis le début de la pièce. D’autre part, Flore change radicalement de position au cours de la pièce lorsqu’elle devient amoureuse d’Acaste puis d’Arimant. Au contraire, Alceste conserve sa position des premiers vers aux derniers, et la fin de la pièce le montre seul et amer, se retirant de la société, alors que l’héroïne de d’Ouville se marie avec l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Le Misanthrope raconte l’échec d’un amour, La coifeuse à la Mode la victoire de l’amour sur un cœur hostile et orgueilleux.

Toujours d’après R. Guichemerre, une autre situation aurait pu inspirer l’auteur du Misanthrope. Il s’agit de la visite de Dorotée, déguisée en Hélène de Peralte, à Flore, afin de la détourner d’Acaste, en l’informant des multiples liaisons de ce dernier. Après un échange de compliments, elle lui annonce qu’elle est venue pour lui rendre un service important (V. 1392 à 1395) :

Je viens pour vous servir, et pour vous réciter
Un estrange discours, et sçay que ma venuë
(Encor que je n’ay pas l’honneur d’estre conneuë
D’un objet* si charmant) ne vous déplaira pas.

Puis, feignant de prendre la défense de sa rivale, elle lui rapporte des propos que l’infidèle a, selon elle, tenus sur son compte (v. 1397 à 1399) :

Et je ne puis souffrir qu’un traistre et qu’un volage
Ait la gloire d’avoir sur vous quelque advantage,
Comme il l’ose par tout vainement publier.

On croirait entendre Arsinoé, qui, elle aussi, voudrait enlever Alceste à sa rivale, et qui, au nom de l’amitié, vient lui rapporter des médisances de salons, à la scène 4 de l’acte III (v. 883 à 886) :

Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l’amitié que pour vous a mon cœur.
Hier j’étais chez des gens de vertu singulière,
Où sur vous du discours on tourna la matière…

Ensuite, les confidences de Dorotée sur l’inconduite du nouvel « Hylas » et surtout ses insinuations perfides irritent Flore, blessée dans ses sentiments, et qui s’indigne qu’on ait pu croire une liaison avec ce volage aux vers 1455 et 1456 :

Ce discours me surprend, et je ne sais pourquoi
Vous osez faire ici tel jugement de moi.

Vers qui ressemblent beaucoup à ceux que prononcent Célimène, lassée des aigres critiques d’Arsinoé (v. 991 et 992) :

Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi
On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.

Et comme Arsinoé se dit surprise de la riposte cinglante qu’elle s’est attirée par ses attaques perfides (v. 961 à 964) :

A quoi qu’en reprenant on soit assujettie,
Je ne m’attendais pas à cette repartie,
Madame ; et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur,
Que mon sincère avis vous a touché au cœur,

Dorotée feint de s’étonner de l’accueil fait par Flore à ses confidences, aux vers 1467 et 1468 :

Madame, excusez-moi d’avoir si mal jugé…
Je pensais vous servir, et je vous mécontente.

Et l’entretien se termine dans les deux pièces avec la même froide politesse. Il faut tout de même souligner que les deux femmes ne parlent pas d’Alceste dans cette scène, puisque le principal reproche d’Arsinoé à Célimène concerne son accueil trop favorable aux nombreux amants qui lui font la cour. À l’inverse, Dorotée peint Acaste comme un homme volage, inconstant et infidèle, et ces propos représentent l’essentiel de l’entretien entre les deux protagonistes.

Ainsi, la ressemblance des caractères et des propos de Flore et d’Alceste, ainsi que l’analogie des relations entre les deux rivales et le développement parallèle des scènes sont des indices permettant d’émettre l’hypothèse selon laquelle Molière se serait quelque peu inspiré du théâtre de d’Ouville, qu’il connaissait sûrement. L’oubli relatif dans lequel est tombé ce dernier pourrait expliquer qu’on n’ait pas mentionné de possibles rapprochements entre les auteurs. Mais ces indices ne sont pas non plus suffisants pour affirmer une parenté indéniable entre eux. En outre, il est évident que Molière a su donner aux situations qu’il a peut-être empruntés un mouvement dramatique et une profondeur humaine qui manquaient chez d’Ouville. Cela explique que la postérité ait oublié un auteur et non pas l’autre…

Résumé de la pièce §

Acte I §

L’action se situe à Paris, en 1646. Dans la scène d’exposition, deux amis, Acaste et Arimant, se confient leurs malheurs respectifs. Le premier est séparé de celle qu’il aime et dont il est aimé, Dorotée. En effet, celle-ci a été enfermée dans un couvent à Lyon. Quant à Arimant, il est amoureux de Flore, une jeune beauté qui repousse tous ses prétendants par crainte de la perfidie des hommes. Après avoir tenté une fois encore de déclarer sa flamme à Flore mais en vain (scène 2), Arimant se plaint à son ami de ce nouvel échec (scène 3). En effet la jeune femme, choquée par son audace, lui a même interdit de la revoir. Acaste promet à son ami de l’aider puis, apprenant par Philipin qu’il vient de recevoir une lettre de Lyon, se hâte d’aller la lire (scène 4).

Acte II §

Le deuxième acte s’ouvre, comme le premier, sur une discussion entre les deux héros. Acaste annonce qu’il s’est rendu chez Flore afin de plaider la cause de son ami. À la demande d’Arimant, ils décident de retourner ensemble chez elle. L’héroïne de la pièce, Dorotée, apparaît enfin, entourée de ses deux fidèles serviteurs, Pauline et Pamphile. Elle expose au vieillard Pamphile la raison de sa présence à Paris ainsi que le pourquoi de son déguisement (scène 2). La perruquière Leonor explique ensuite rapidement à Dorotée en quoi va consister son rôle, celui de « Coifeuse à la Mode » (scène 3). Elle lui promet que par ce moyen elle ne manquera pas de découvrir si son amant courtise une autre femme.

Acte III §

L’acte suivant nous fait découvrir une Flore amoureuse, qui, dans un long monologue, nous apprend son amour pour Acaste (scène 1). Après avoir tenté vainement de cacher à sa servante Beatrix ce tout nouveau sentiment (scène 2), elle reçoit chez elle les deux amis (scène 3). Acaste est plus que jamais préoccupé par le sort de sa bien-aimée, et son discours d’amoureux éveille la jalousie de Flore. À ce moment, Philippin entre avec des lettres de Dorotée pour Acaste, qui s’empresse de les lire (scène 4). Dorotée fait alors son entrée, déguisée en Isabelle, coiffeuse à la mode (scène 5). En apercevant Acaste, elle cache difficilement son trouble… Acaste, de son côté, persuadé de reconnaître Dorotée sous les traits d’Isabelle, s’intéresse à son sort et décide de la suivre. Arimant, resté seul avec Flore, découvre aussitôt son amour secret, mais il sait que son ami aime trop Dorotée pour devenir son rival (scène 6). Pendant ce temps, Acaste et Philipin sont devant le logis de la coiffeuse à la mode, et veulent entrer (scène 7). Mais Pamphile surgit, et leur assure que cette maison appartient à Angélique, une jeune femme mariée à un Maître d’hôtel du roi (scène 8).

Acte IV §

Dans la première scène, Acaste essaye de convaincre Philipin qu’il faut à tout prix pénétrer dans cette maison. Apparaît alors Dorotée-Angélique, en habit de Dame (scène 2). D’abord offensée par les questions d’Acaste, elle semble ensuite confondre ce dernier avec un homme qui lui fait la cour de manière bruyante, et elle l’encourage à manifester sa flamme avec plus de retenue…En partant, elle laisse Acaste plus que jamais perturbé, et décidé à faire la cour à Angélique et à Isabelle en même temps. À la scène trois, Dorotée se plaint des infidélités de son amant qui aime trois femmes à la fois, puis elle expose à Leonor comment elle compte poursuivre son action. Arimant surprend Acaste et Philipin devant sa porte, il apprend alors à son ami que Flore l’aime, et lui demande de se rendre avec lui chez elle (scène 5). Pendant ce temps, Flore reçoit la visite de Dorotée déguisée cette fois en Hélène de Péralte. Cette dernière invente pour Acaste un passé amoureux mouvementé, se plaint d’avoir été abandonné par lui et affirme à Flore qu’il se vante partout d’avoir réussi à la conquérir. Flore, interdite, tente de se défendre et Dorotée la quitte (scène 6).

Acte V §

Le dernier acte de la pièce commence, comme le troisième, par un monologue de Flore mais qui porte cette fois sur l’infidélité d’Acaste (scène 1). Lorsque les deux amis arrivent, Flore interroge Acaste sur ce qu’elle vient d’entendre. Pressé par Arimant, il se voit obligé de confirmer le discours d’Hélène de Péralte, et avoue aimer trois femmes en même temps (scène 2). Les deux héros, seuls, essayent de comprendre ce qui leur échappe (scène 3), et sont interrompus par l’arrivée de Philipin avec des lettres. L’une apprend à Acaste que l’oncle de Dorotée veut la marier rapidement avec un parent, l’autre, de Dorotée, conjure Acaste de revenir à Lyon au plus vite. Acaste ordonne alors à Philipin de préparer son départ pour le lendemain matin (scène 4). Leonor tient sa promesse envers Acaste en lui amenant Dorotée-Isabelle. Celle-ci semble douter de la sincérité de l’amour d’Acaste, elle sait qu’il courtise aussi Angélique… (scène 5) Philipin prévient son maître qu’il peut partir le lendemain (scène 6), puis Pamphile vient annoncer à Acaste qu’il est attendu chez Angélique, son mari étant absent. Dorotée-Isabelle lui répond qu’Acaste se rend à Lyon pour épouser Dorotée (scène 7). Flore apparaît à la dernière scène, annonçant à Arimant qu’elle l’aime ; celui-ci se déclare le plus heureux des hommes. C’est alors que Dorotée dévoile sa véritable identité à Acaste, qui a du mal à la croire. Finalement, chacun trouve son bonheur, même Philipin, à qui l’on assure que Pauline lui est restée fidèle.

Quels modèles ? §

Afin d’étudier les sources dont d’Ouville s’est inspiré pour écrire sa pièce, nous avons suivi les indications de Lancaster11 qui évoque une source possible pour notre pièce : Las tres mujeres en una de Alonso Remon, puis celles de C. Couderc, qui cite     dans sa thèse La Toquera Vizcaina, de Ivan Perez de Montalvàn. Mais avant d’aborder le problème de l’adaptation de ces deux pièces espagnoles, il est nécessaire d’évoquer rapidement les modèles français.

Il n’y a pas de pièce française qui puisse être véritablement à l’origine de La Coifeuse à la Mode. Mais il est évident que d’Ouville est resté dans la droite ligne de ses propres pièces, et, entre autre, de La Dame Suivante, écrite en 1643, quatre années avant notre pièce. Qu’ont en commun ces deux comédies ? Pour commencer, les deux pièces ont le même auteur espagnol comme source. En effet, La Dame Suivante a été adaptée de La Doncella de Labor, pièce espagnole de Juan Perez de Montalvàn. Or cet écrivain est aussi l’auteur de La Toquera Vizcaina, dont nous allons parler comme source essentielle de La Coifeuse à la Mode. D’Ouville a donc repris quelques années plus tard une pièce d’un auteur qu’il connaissait bien pour l’avoir déjà utilisé comme source. La pièce française met en scène les efforts faits par Isabelle pour conquérir Climante, amant de Leonor. Cette jeune héroïne ne recule devant rien pour arriver à ses fins : elle se déguise d’abord en grande Dame poursuivie par son mari jaloux, puis en suivante, et elle se fait engager au service de Leonor. Ainsi, elle parvient à séparer les deux amants et à se faire aimer de Climante. Tout comme dans La Coifeuse à la Mode, la pièce se termine donc par un double mariage. Mais les ressemblances sont encore plus frappantes. Isabelle, lorsqu’elle se déguise en suivante, prend le nom de Dorotée, tandis que dans notre pièce il s’agit de Dorotée qui se déguise en Isabelle. En outre, il y a dans La Dame Suivante deux personnages qui se nomment Pamphile et Leonor, tout comme dans La Coifeuse à la Mode. Pamphile joue presque le même rôle dans les deux pièces, mais les deux personnages appelés Leonor n’ont en commun que leur prénom. Le thème du déguisement est utilisé de la même manière, bien que l’absence de morale soit plus importante dans la première pièce puisque Isabelle sépare deux amants tandis que Dorotée veut seulement s’assurer que son amant ne la trompe pas.

Spécialiste de l’adaptation des pièces qu’il a particulièrement appréciées chez les dramaturges espagnols de l’époque, l’écrivain français reste donc fidèle à un style de comédies, et cela se remarque nettement dans toute son œuvre. Comment d’Ouville construit-il ses pièces à partir de ses modèles ? Dans quelle mesure peut-on parler d’imitation, de copie ? Et quelle a été l’importance de chaque modèle dans l’écriture de la pièce française ? Nous allons tenter de retracer la genèse de la pièce, en s’intéressant aux deux comédies espagnoles que nous avons citées comme sources d’inspiration. Pour cela, nous allons donc examiner successivement ces deux pièces et voir comment d’Ouville les a adaptées et modifiées afin d’obtenir La Coifeuse à la Mode.

La Toquera Vizcaína §

Dans sa thèse12, Christophe Couderc cite comme source utilisée par D’Ouville pour écrire sa pièce, La Toquera Vizcaina, de Ivan Perez de Montalvàn. L’édition la plus ancienne que nous ayons trouvée de cette pièce date de 1635, bien qu’elle ait été écrite, selon Couderc, vers 1629. Voici le résumé rapide de l’intrigue ainsi que la liste des personnages. On trouvera aussi les références à la pièce de d’Ouville afin de dresser plus facilement le parallèle entre les deux intrigues.

Personnages : Don Diego / Don Ivan / Lizardo / Octavio / Fabio, Luquete (valets) / Feliciano (vieillard) / Fineo / Doña Elena / Beatriz / Flora / Ivana, Isabel, Madalena. (Servantes)

Primera jornada §

D. Diego courtise Elena, qui aime et est aimé de D. Ivan. Ce dernier surprend D.Diego faisant la cour à Elena.

Lizardo confie à son ami Octavio sa rencontre avec Flora, dont il est tombé amoureux. Mais cette jeune femme refuse d’être courtisée ; en effet, elle est persuadée que tous les hommes sont des menteurs. Elle permet pourtant à Lizardo de lui rendre visite, à condition qu’il ne lui parle jamais d’amour (scène 1, acte I)

Flora, Isabel, et Ivana sont sur scène. Flora ne veut pas de servante qui ait été amoureuse. Elle montre à Lizardo six billets d’amour, et lui demande de les lire à haute voix. Elle affirme qu’ils mentent tous. Lizardo ose déclarer sa flamme avec le stratagème d’un faux billet qu’il invente au fur et à mesure. (Scène 2, acte I)

Elena et Beatriz interrompent la conversation de Lizardo et d’Octavio. Luquete entre sur scène, en annonçant la mort de D.Diego, tué en duel par D.Ivan. Ce dernier apparaît à son tour, et explique qu’il doit quitter Zamora.

Segunda jornada §

D. Ivan part donc pour Madrid, accompagné de Luquete. C’est là qu’il retrouvera son ami Lizardo. Elena reste seule et décide de se retirer dans un monastère.

Lizardo et D. Ivan se rendent chez Flora. D. Elena, Beatriz et Madalena (des coiffeuses biscaïennes) apparaissent sur scène, ainsi que Feliciano. (scène 3, acte I) Elena explique à Feliciano pourquoi elle est venue à Madrid déguisée (scène 2, acte II)

Flora est seule (scène 1, acte III). Lizardo et D. Ivan lui rendent visite. Ce dernier reçoit des lettres d’Elena et se hâte d’aller les lire. Lorsque Elena, déguisée en Luisa, reconnaît D. Ivan, elle ne peut cacher son trouble, et rompt une coiffe. Pour se justifier, elle invente qu’on lui a volé une pièce de tissu à laquelle elle tenait beaucoup. Elle dit vouloir se venger, et elle sort. D. Ivan, charmé, part à sa suite (scène 5, acte III)Lizardo, resté seul avec Flora, lui affirme que dorénavant il viendra toujours avec D. Ivan pour être bien reçu d’elle… (scène 6, acte III)

Luquete et D. Ivan sont devant la maison de Luisa, qu’ils ont suivi (scène 8, acte III et scène 1, acte IV). Elena, déguisée en Doña Antonia, ainsi que Feliciano, sortent de ce logis. On apprend que la jeune femme est mariée depuis dix ans. Mais elle semble confondre D. Ivan avec un homme qui lui fait la cour et, au grand étonnement de ce dernier, elle l’encourage.

D. Ivan et Luquete tentent de résoudre le problème des trois femmes en une. D. Ivan, abasourdi, ne sait plus quoi penser (scène 2, acte IV).

Tercera jornada §

Elena se plaint de l’infidélité de D. Ivan, qui aime trois femmes à la fois (scène 3, acte IV). Puis elle détaille la suite de son plan à Beatrix et à Madalena (scène 3, acte IV).

D. Ivan et Luquete se trouvent devant le logis de Lizardo, ce dernier les surprend et leur demande pourquoi ils n’entrent pas. Lizardo fait alors part à D. Ivan de sa découverte : Flore aime D. Ivan (scène 5, acte IV).

Elena, déguisée en Dona Elena de Peralta, rend visite à Flore et retrace pour D. Ivan un passé mouvementé, en le peignant comme un Don Juan amoureux de trois femmes en même temps (scène 6, acte IV).

D. Ivan et Lizardo, ayant entendu la scène précédente, s’étonnent du fait qu’Elena de Peralta en sache autant, et se demandent si Elena n’aurait pu se déguiser pour venir secrètement à Paris (scène 3, acte V).

D. Ivan reçoit deux lettres, l’une de son frère lui disant que l’oncle d’Elena veut la marier avec un de ses parents, la seconde d’Elena elle-même lui demandant de revenir le plus vite possible. D. Ivan décide donc de repartir le lendemain dès l’aube (scène 4, acte V).

Madalena introduit Luisa, et celle-ci part avec Lizardo afin de chercher Elena de Peralta, soi-disant cachée quelque part dans la maison.

Octavio prévient D. Ivan que tout est prêt pour son départ, Luisa s’indigne. D. Ivan lui explique alors qu’il part épouser la femme qu’il aime (scène 5, acte V). À ce moment, Feliciano, le serviteur d’Antonia, propose que D. Ivan se rende chez sa maîtresse le lendemain. Luisa est de plus en plus indignée (scène 6 et 7, acte V).

Flora fait son entrée, proclamant son amour pour Lizardo, le seul vrai amant fidèle. Elena dévoile alors sa vraie identité, et D. Ivan, après quelques difficultés, finit par la croire. Chacun trouve son bonheur (scène 8, acte V).

Ainsi, on peut constater que l’écrivain suit cette comédie espagnole de très près, aussi bien dans les lignes générales de l’intrigue de cape et d’épée, que dans les multiples transformations de l’héroïne. Les ressemblances avec la pièce de d’Ouville sont frappantes, ce dernier va même jusqu’à reprendre des répliques entières de Montalvàn. D’ailleurs, le titre de la comedia, La Toquera Vizcaina, a aussi fortement influencé l’auteur puisque toquera signifie bien en espagnol coiffeuse. L’adjectif vizcaina fait référence à la région du Pays Basque espagnol, d’où est originaire la prétendue coiffeuse, Luisa. Mais il ne fait aucun doute que l’idée de déguiser son héroïne en coiffeuse à la mode vient directement de Montalvàn. Les modifications effectuées par l’écrivain sont peu nombreuses mais significatives. Elles concernent principalement les changements de lieux ainsi que la gestion du temps dans les deux intrigues, et puis la distribution des personnages.

Le changement de lieu se fait chez Montalván au début de la deuxième jornada, puisque D. Ivan quitte Zamora pour Madrid. En revanche, il a lieu avant le début de la pièce chez d’Ouville : en effet, Acaste a déjà quitté Lyon pour Paris dès la première scène de l’acte I. En outre, en ce qui concerne la gestion du temps, Montalvàn débute son action par la jalousie de D. Ivan vis-à-vis de D. Diego, et par le duel entre ces deux soupirants d’Elena ; D. Ivan tue finalement D. Diego et doit quitter la ville. Dans la pièce de d’Ouville, la cause de la séparation des deux amants n’est qu’évoquée (v. 34 à 40, v. 479 à 486) et l’intrigue de la pièce commence alors que la séparation est déjà bien entamée. Ainsi, si l’on superposait les deux pièces, on s’apercevrait que l’acte un de d’Ouville correspond chronologiquement à la deuxième jornada de Montalvàn…Et pourtant, comme on a pu le voir dans le résumé qui précède, certaines scènes de la première jornada peuvent se retrouver dans le premier acte de d’Ouville.

Une conséquence de cette modification est la suppression de deux personnages qui ne peuvent apparaître chez d’Ouville :

– Tout d’abord D.Diego, tué en duel dès la première jornada, et qui a pour équivalent dans la pièce française Octave, personnage évoqué mais jamais présent sur scène.

– Ensuite Octavio, un autre ami de Lizardo, qui a un rôle assez secondaire.

On remarque aussi que le personnage de Philippin possède un caractère plus marqué dans la pièce française, par rapport à son homologue espagnol Luquete qui reste très discret dans la pièce espagnole. D’autre part, certains épisodes ont aussi été enlevés par l’écrivain français, notamment la scène où la maison de Lizardo est fouillée pour chercher Doña Elena de Peralta.

Le Metel d’Ouville reste donc dans l’ensemble assez fidèle à la version espagnole de Montalvàn. Les quelques extraits de la pièce espagnole, traduits et présentés en appendice face au texte de d’Ouville, permettent de mesurer à quel point les répliques, les mots même de Montalvàn ont été repris par le Français dans sa comédie. La traduction de d’Ouville est libre, elle s’écarte parfois de l’original en supprimant, modifiant ou ajoutant des mots et des expressions. En effet, il ne s’agit pas de reproduire la pièce espagnole, mais seulement de l’adapter pour en faire une autre pièce, une pièce française avant tout. D’Ouville a quelque peu retravaillé quelques scènes, et a « francisé » la pièce dans son ensemble. C’est-à-dire que les personnages, les lieux et les décors ont perdu leur caractère espagnol d’origine, et ont hérité des traits français des pièces du XVIIe siècle. Les noms des personnages et des villes ont changé, il n’y a plus que neuf personnages au lieu de quatorze, l’intrigue est simplifiée, resserrée, et elle obéit aux règles du classicisme français, comme nous le verrons plus tard.

D’ailleurs, la plupart du temps, les auteurs français se contentaient de remanier les comedias originales, supprimant certaines scènes, écartant ce qui leur paraissait trop extrême mais conservant les rencontres inopinées, les quiproquos plaisants, les personnages et les situations piquantes. Ils souhaitaient avant tout plaire au public. Ceci était d’autant plus facile que le romanesque et le pittoresque qui rendaient ces comedias si différentes répondaient précisément à la sensibilité du moment. Les principales modifications concernaient surtout la simplification et la concentration de l’action, pour lui donner plus de cohérence. Mais malgré les changements effectués par les auteurs pour mettre au goût français leurs pièces, les pièces françaises inspirées des comédies espagnoles du Siècle d’Or gardent toujours quelques indices de leur origine espagnole, quelques traces de la comedia. Une certaine forme de comique, une rapidité et une légèreté dans l’action et dans les propos, un ton hardi et vif…

Las Tres Mujeres en Una §

La première source donnée par Lancaster pour la pièce de d’Ouville est Las Tres Mujeres en Una, de Remòn. On ne conaît pas la date exacte de publication de cette pièce, mais elle aurait été écrite entre 1608 et 1611, probablement en 1610. En étudiant de plus près les rapports entre les deux pièces, on s’aperçoit que les différences sont bien plus nombreuses que les ressemblances. Cette pièce peut-elle être vraiment considérée comme une source ? Quelle a été son importance dans l’édification de l’intrigue, par rapport à la pièce précédente ? Avant d’essayer de répondre à ces questions, nous allons présenter rapidement les personnages et le déroulement de l’action de la pièce espagnole.

Personnages : Don Beltràn, amant de Teodora / Cascabel, valet de D.Beltràn, amant de Dorotea / Marcelo, amant de Dorotea / Ortensio, amant de Dorotea / Dorotea, veuve / Pedrosa, son écuyer / Teodora, soeur d’Ortensio / Fabio, écuyer / Rolando et Lobatón, amis de Marcelo / deux serviteurs de la chaise de Dorotea

Jornada primera §

Présentation des personnages principaux (D. Beltràn et Cascabel) ainsi que des deux amis de Don Beltràn, Marcelo et Ortensio et des rôles féminins : Teodora voilée et Dorotea. On assiste à une déclaration d’amour entre D. Beltràn et Teodora voilée, et cette dernière lui offre deux bagues comme preuve de leur amour.

Marcelo reproche à Dorotea sa légèreté. Puis il propose à Ortensio de marier sa sœur Teodora à D. Beltràn, mais Ortensio refuse.

Rencontre entre D. Beltràn et Teodora non voilée. Ebloui par sa beauté et ne sachant pas qu’il s’agit de la même personne que Teodora voilée, D. Beltràn lui déclare son amour et lui promet le mariage en lui donnant comme preuve les bagues offertes par Teodora voilée.

Teodora se plaint de l’infidélité de D. Beltràn, et oppose la constante féminine à l’inconstance masculine.

Jornada segunda §

D. Beltràn discute avec Cascabel. Apparaît Teodora, voilée. Elle demande à voir les bagues qu’elle avait offertes, mais D. Beltràn affirme ne pas pouvoir les lui montrer. Par contre, il aimerait que Teodora dévoile son visage, ce qu’elle refuse à plusieurs reprises.

Marcelo envoie deux amis tuer D. Beltràn, parce que celui-ci lui apparaît comme un rival, amoureux de Dorotea. Cette dernière se plaint de Marcelo, et décide de se marier avec Cascabel.

Ortensio, caché sur scène, a tout entendu. Pour défendre D. Beltràn et parce qu’il aime Dorotea, il attaque Marcelo et ses deux amis. D. Beltràn surprend Marcelo et Ortensio les épées à la main. Pour remercier ce dernier de sa fidélité, il lui demande la main de sa sœur sans savoir qu’il s’agit de Teodora ; celui-ci consent.

Cascabel raconte à son maître la proposition de mariage que lui a faite Dorotea, et il lui demande conseil.

Jornada tercera §

Marcelo vient demander pardon à D. Beltràn pour l’avoir trahi, ce dernier lui pardonne à condition qu’il abandonne Dorotea, et qu’il épouse au choix Teodora voilée ou Teodora non voilée.

Dorotea, regrettant son amour pour Marcelo, décide de revenir vers lui. Elle lui fait part de cette décision, mais celui-ci lui annonce qu’il est sur le point de se marier avec une autre. Dorotea se tourne alors de nouveau vers Cascabel.

Teodora reçoit et rejette le mariage proposé par son frère Ortensio, disant qu’elle est engagée avec un autre homme. Cascabel lit des vers burlesques proclamant son amour pour Dorotea, et lui propose le mariage.

D. Beltràn explique à Teodora voilée qu’il a promis le mariage à une autre femme. Il lui propose de lui rendre les bagues de fiançailles, et lui offre comme mari Cascabel, puis Marcelo. Teodora refuse. Marcelo demande à D. Beltràn une des deux femmes qu’il lui avait promises. Le cortège de mariage de Teodora entre sur scène. C’est alors que D. Beltràn se rend compte que Teodora n’est qu’une seule et même femme, et qu’elle est la sœur d’Ortensio, avec laquelle il doit se marier. La pièce se termine par un double mariage, celui de D. Beltràn avec Teodora, et celui de Cascabel avec Dorotea. Marcelo quant à lui se retrouve seul.

Dans quelle mesure Las Tres Mujeres en Una a-t-elle été utilisée par l’écrivain français, qui a déjà suivi de très près la comédie de Montalvàn ? Quels sont les éléments précis qui ont pu inspirer d’Ouville ? On peut d’abord noter qu’il a repris les principaux personnages de Remòn, ainsi que le schéma général de la pièce. En effet l’héroïne, Teodora chez Remòn, Dorotée chez d’Ouville, incarne plusieurs femmes dans les deux comédies. Le thème du déguisement servant à tester la fidélité amoureuse de l’amant en semant le trouble dans son esprit a donc été repris par le Français dans sa pièce. Mais si l’héroïne de Remòn ne joue que deux rôles : Teodora voilée, et Teodora non voilée, celle de d’Ouville se déguise tour à tour en Isabelle, Angélique et Hélène de Peralte. Quant aux héros, Don Beltràn et Acaste, ils courtisent plusieurs femmes à la fois, sans savoir qu’il s’agit de la même personne déguisée. L’écrivain français s’est sans doute aussi inspiré de l’embarras de D. Beltran lorsqu’il promet à Ortensio d’épouser sa sœur, alors qu’il s’est déjà engagé à épouser Teodora voilée et Teodora non voilée. Acaste se retrouve dans la même situation (acte V, scène 8) lorsqu’il est avec Isabelle : il doit partir épouser Dorotée, Angélique lui propose de venir la voir, et Isabelle lui reproche alors son insincérité. En outre, le héros voyage de Leòn à Madrid dans la pièce espagnole, de Lyon à Paris dans la pièce française. Et il a dans les deux cas un fidèle ami et confident (Ortensio, Arimant) auquel il raconte ses malheurs. De ce fait, les thèmes traités dans la pièce espagnole se retrouvent chez d’Ouville : l’amitié, la fidélité et l’infidélité amoureuse, le déguisement, le contraste entre l’apparence et la réalité…

Les divergences entre les deux pièces, bien plus nombreuses, nous amènent à dire que d’Ouville a simplement puisé les quelques éléments dont nous venons de parler afin d’écrire sa comédie. Evoquons les personnages, qui ont subi des modifications notables. Il y avait treize personnages chez Remòn, d’Ouville n’en garde que neuf. L’auteur a supprimé le personnage de Marcelo, ami infidèle de Don Beltràn, créé pour marquer un contraste avec Ortensio, ami fidèle. Ont aussi été supprimé Rolando et Lobaton, deux amis de Marcelo chargés d’attaquer D. Beltràn. D’autre part, il n’y a pas d’équivalent direct d’Arimant, puisque trois hommes sont amoureux de Dorotea (Ortensio, Cascabel et Marcelo) et qu’elle épousera finalement Cascabel. Or ce dernier a plutôt pour équivalent français Philipin, et son rôle semble plus développé que celui de Philipin. Il est plus souvent présent sur scène et se marie avec une héroïne alors que cela paraîtrait impossible dans la France du XVIIe siècle, à cause du décalage social qui sépare les deux personnages. En outre, on constate que les quatre personnages féminins Dorotea, Teodora, Dorotée et Flore, forment un réseau d’influences et de correspondances.

En effet, Teodora est le premier personnage féminin de la pièce mais son caractère ressemble davantage à celui de Flore. Elle tient plus ou moins les même propos, notamment en ce qui concerne sa condamnation du comportement des hommes. Quand à Dorotea, elle n’est pas la Dorotée de La Coifeuse à la Mode puisque ce n’est pas elle qui est trois femmes à la fois… Elle porte le même prénom que Dorotée mais elle a un caractère et un rôle très différent d’elle ; par certains traits elle nous rappelle Flore sans toutefois lui ressembler totalement. Elle est marquée chez Remòn par une légèreté et une frivolité notables, puisqu’elle change trois fois d’amants au cours de la pièce ! Au contraire, la Dorotée de d’Ouville, prête à tout par amour, est un modèle de fidélité. En outre, l’intrigue paraît plus complexe chez Remòn, elle est moins concentrée et traite plus de thèmes avec une plus grande liberté.

Pour conclure, d’Ouville s’est inspiré de la pièce de Remòn pour certains éléments, mais il semble surtout avoir utilisé celle de Montalvàn puisque les ressemblances sont bien plus évidentes. Ainsi, les deux pièces ont sans doute joué un rôle complémentaire dans l’édification de l’intrigue, la première fournissant le plan de l’intrigue, le titre de la pièce, certaines situations, et même des répliques entières qui ont été traduites par l’auteur français, la deuxième inspirant à l’auteur quelques idées, des traits de caractères, une ambiance, des noms de personnages.

Étude dramaturgique §

La transposition du théâtre baroque espagnol dans la pièce de d’Ouville, et le respect des règles classiques françaises §

Les sources espagnoles, citées au chapitre précédent, s’inscrivent dans la droite ligne du mouvement baroque appartenant au Siècle d’Or espagnol. Revenons d’abord sur la notion de théâtre baroque, qui a déjà été utilisée plusieurs fois et mérite un éclaircissement. Comment caractériser cette forme de théâtre particulière, si diversifiée ? L’origine du mot « baroque » vient du portugais barocco et désigne une perle irrégulière, comme l’indique la définition de Furetière : « terme de joaillerie qui ne se dit que de perles qui ne sont pas parfaitement rondes. » C’est pourquoi on qualifie souvent de « baroque » toute œuvre irrégulière, échappant aux normes. Ainsi, dans les pièces espagnoles dites « baroques », l’action est longue, riche, généreuse et sans contraintes. L’abondance est plus importante que la rigueur, les personnages sont nombreux. Le théâtre baroque prône une plus grande liberté dans les lieux, dans le temps, et dans l’expression ; il aime les contrastes, les oppositions, les mélanges. Les personnages peuvent être à la fois sérieux et comiques, des situations terribles côtoient des situations comiques, voire burlesques. Il serait intéressant de voir ce que devient cette notion en France, et comment elle peut être à la fois intégrée et modifiée dans une pièce française. Quant aux principes de ce que l’on appelle l’esthétique classique, ils ont été élaborés en France à partir de 1623 par divers théoriciens, et ont été progressivement adoptés par de plus en plus d’écrivains. Corneille lui-même participe à l’élaboration de certains de ces principes, et les intègre peu à peu dans ses créations littéraires. Ces règles sont principalement la règle des trois unités, temps, lieu et action, la vraisemblance et les bienséances. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, et notre pièce se situe à ce moment, ces règles sont si bien acceptées qu’aucun dramaturge ne songe même à en discuter les fondements. Dans quelle mesure d’Ouville a-t-il respecté ces principes et peut-on qualifier La Coifeuse à la Mode de pièce classique ? Et surtout, en quoi d’Ouville s’est-il éloigné du baroque espagnol en cherchant à respecter les règles de la dramaturgie classique ? Comment a-t-il transposé le baroque espagnol dans sa pièce, tout en restant fidèle aux exigences théâtrales de son temps ? Trois éléments essentiels dans une pièce de théâtre peuvent être étudiés pour répondre à ces questions : l’action, le temps et le lieu. Pour chacun d’eux, nous verrons rapidement comment ils étaient traités dans les sources espagnoles, puis quelles modifications d’Ouville a apporté en écrivant sa pièce.

La dramaturgie baroque n’est en rien concernée par l’unité d’action puisqu’elle développe plusieurs « fils » narratifs, qui ne se rassemblent et ne s’éclairent que tardivement. Cela est vrai pour la pièce de Montalvàn, qui met sur le même plan les amours d’Elena et de D. Ivan et celles de Lizardo et de Flora. Mais on le voit surtout chez Remòn, puisque sa pièce présente une intrigue complexe et multiple. D’Ouville a resserré et simplifié les intrigues espagnoles, afin de se conformer au principe de l’unité d’action. En effet, l’action principale concerne Dorotée et Acaste, qui prononcent respectivement 507 et 385 vers dans toute la pièce. Cela confirme leurs rôles de héros, ainsi que la place prépondérante qu’occupe Dorotée dans le déroulement de l’intrigue, alors qu’elle n’est présente que dans les quatre derniers actes. Quant aux amours de Flore et d’Arimant, ils occupent clairement le second plan puisque les deux personnages ne prononcent respectivement que 349 et 309 vers dans la pièce. Ici encore, on remarque que la jeune femme, absente de l’acte II, parle plus qu’Arimant, présent dans tous les actes. Ainsi, comme le titre de la pièce nous l’indique, l’action porte avant tout sur les stratagèmes utilisés par Dorotée pour surveiller Acaste. Les personnages secondaires ne servent que d’adjuvants ou d’opposants, mais l’intrigue est véritablement centrée sur le couple Acaste-Dorotée.

En ce qui concerne l’unité de temps, les dramaturges espagnols ne la suivent pas, on peut en juger par la division de leurs pièces en trois jornadas, trois journées. Pour eux, le temps suit les besoins de l’action, sans contraintes et sans limitations. En revanche, d’Ouville a suivi le principe suivant lequel la durée totale de l’intrigue ne doit pas excéder vingt-quatre heures, et il a du réduire l’intrigue originale, en supprimant par exemple une partie du premier acte de Montalvàn. Dans la pièce française, les indications temporelles, rares et peu précises, permettent tout de même de vérifier que la durée totale de l’action s’étend sur une journée, c’est à dire environ douze heures. Retraçons rapidement le déroulement du temps dans la pièce. Au V.343, Philipin annonce à son maître qu’il vient de recevoir un paquet de Lion, et il ajoute : « Un autre arrivera dans ce soir. » On peut donc supposer que tout ce qui précède a lieu le matin. Les paroles de Leonor, au V.678, confirment cette idée :

Madame il faudra envoyer au Palais
Pour avoir ce qu’il faut dans cette matinée.

Ensuite, lorsque Dorotée met en œuvre son plan pour berner Acaste, elle dit à Leonor (v. 1289 et 1290) :

Vous me menerez en son logis (d’Isabelle) ce soir.
On attend de Lion un extraordinaire qui doit venir tantost.

Nous sommes donc en milieu d’après midi. Lorsque Acaste reçoit les deux lettres de Clite et de Dorotée, il décide de partir le plus vite possible : « Vois-tu je veux partir dés la pointe du jour », par conséquent, la scène se déroule en fin de soirée. D’ailleurs, Arimant le souligne au vers 1820 avec ces mots : « Ah ! l’heureuse journée. » Le respect de l’unité de temps contribue au ton vif et rapide de la pièce puisque le stratagème de Dorotée se doit de fonctionner en quelques heures, et c’est pour cela qu’elle invente le prétexte du mariage avec un de ses parents. Ainsi, Acaste est contraint de réagir au plus vite et le spectateur assiste, amusé, à sa poursuite de trois femmes à la fois. Dans la dernière scène, tout se précipite et le dénouement semble un peu brutal ; la dimension temporelle prend alors une importance capitale, il y a une accélération notable du rythme de la pièce. En effet, au moment où Acaste tente de convaincre Isabelle qu’il est bien amoureux d’elle, il est interrompu une première fois par Philippin lui annonçant son départ pour le lendemain, puis par le serviteur d’Angélique, qui propose un rendez-vous avec sa maîtresse pour le lendemain aussi. Or il doit partir à l’aube pour épouser Dorotée… Acaste semble pris à son propre piège : il ne peut courtiser les trois femmes à la fois, en même temps : les évènements ne sont pas superposables. Mais finalement, il n’y a qu’une seule femme en trois, et Acaste triomphe sur le temps.

Quant à l’unité de lieu, elle n’est pas non plus respectée dans les deux modèles de d’Ouville, puisque l’action se déroule dans plusieurs endroits, et même dans plusieurs villes chez Montalvàn. D’Ouville, afin de s’adapter aux exigences de la dramaturgie classique, a commencé son action plus tard que celle de l’auteur espagnol, comme nous l’avons vu précédemment. Et il a ainsi évité le changement de lieu en le plaçant avant le début de sa pièce. Le principe d’unité d’action est respecté, puisque l’intrigue de la Coifeuse à la mode se déroule dans une seule et même ville, à Paris. Pourtant, il n’est pas évident d’étudier les différents endroits qui servent de cadre à l’intrigue, car les indications de l’auteur sont quasi inexistantes. Il n’y a aucune didascalie, aucune description de décor, et les personnages eux-mêmes n’évoquent presque jamais les lieux dans lesquels ils se trouvent. En s’appuyant sur la logique et l’apparition des personnages, nous pouvons distinguer trois lieux principaux, trois maisons parisiennes entre lesquelles les personnages évoluent. Il s’agit de la maison de Flore, où sont jouées douze scènes ; de la maison d’Arimant, où sont jouées dix scènes ; et enfin de celle de Dorotée, qui est sans doute aussi celle d’Angélique bien que cela ne soit pas précisé et où sont jouées sept scènes. La délimitation en actes et en scènes n’a le plus souvent aucun rapport avec les changements de lieu, puisque les trois maisons parisiennes servent de décor tour à tour, sans suivre d’ordre précis, suivant les besoins de l’intrigue. Il y donc de très nombreux changements de lieux, les personnages ne cessent de se rendre d’un endroit à l’autre, sauf Flore qui reste chez elle, et ne va chez Arimant qu’à la dernière scène. D’autre part, on voit surgir parfois certains personnages de manière inattendue, comme Flore dans la dernière scène, ou Dorotée-Angélique devant chez elle. C’est ainsi que l’utilisation des lieux donne une impression de mouvement, de précipitation, elle permet d’accroître l’effet de comique dans la pièce, en provoquant accélérations et rebondissements.

Ainsi, la pièce de d’Ouville est conforme à ce que l’on peut attendre d’une comédie française du XVIIe siècle. Mais peut-on dire pour autant que cette pièce appartient à l’esthétique classique ? Elle se situe plutôt à la frontière entre deux mouvements, deux époques. Elle a été adaptée d’une comedia espagnole baroque, et a gardé de nombreux aspects de cet univers, même si elle a subi des transformations afin de suivre les principes de la dramaturgie classique. Pourtant, elle a été créée en France en 1647, à l’époque où les règles du classicisme sont respectées par la plupart des écrivains. La Coifeuse à la mode n’est donc ni tout à fait baroque, ni tout à fait classique. D’ailleurs, sa particularité, son originalité, pourrait résider en partie dans cette tension entre l’atmosphère baroque espagnole et la rigueur classique française. En quoi les personnages peuvent-ils être révélateurs de cette tension, et quelles sont leurs autres caractéristiques essentielles ?

Les personnages §

Dans La Coifeuse à la Mode, il y neuf personnages, quatre hommes et cinq femmes. Il s’agit principalement d’une pièce de femmes, celles-ci ont des rôles plus conséquents et c’est d’ailleurs une femme qui prend l’initiative des actions. Les hommes restent plus passifs et sont soumis au bon vouloir de leurs amantes, qu’il s’agisse de Dorotée, de Flore, ou même de Pauline. Le système des personnages repose sur un parallèle entre deux hommes et deux femmes, et c’est pourquoi on a une double intrigue, qui aboutit finalement à deux mariages : Dorotée/Acaste, et Flore/Arimant. Mais si l’on peut parler de parallélisme en ce qui concerne Acaste et Arimant, les deux jeunes femmes forment un contraste frappant. Ce sont deux types de femmes très différents, l’une est une amante audacieuse et courageuse, prête à tout par amour, qui brave les interdits de son époque, et l’autre une femme vertueuse qui ne veut pas tomber amoureuse par peur. Les deux couples de protagonistes sont accompagnés par cinq personnages secondaires, que nous analyserons ensuite.

Acaste §

C’est un homme de condition, il est bien né, relativement riche (il donne dix pistoles à Leonor pour qu’elle le recommande à Isabelle). Héros de la pièce, il représente en quelque sorte la « victime. » En effet, c’est un personnage nettement présenté comme passif, contrairement à Dorotée et pourtant il se débat pour essayer de comprendre ce qui lui arrive, pour se justifier… Il semble souvent troublé, perdu ou impuissant, et cela non seulement face à certaines situations, mais aussi face à ses propres sentiments. Cependant, il sait prendre des décisions rapides et efficaces, notamment lorsqu’il s’agit de sauver son amour pour Dorotée. Aux yeux du spectateur et du lecteur, il est innocent et ne peut être accusé de trahison envers celle qu’il aime. Enfin, il a un sens de l’amitié très fort, et serait prêt à tout pour son ami : il se rend même chez Flore pour plaider la cause d’Arimant. Acaste attire donc notre sympathie et l’on s’identifie facilement à lui, du fait de son rôle de victime et à travers son amour pour Dorotée, qu’il manifeste avec tant d’ardeur dans toute la pièce. Malgré cela, certains critiques regrettent le manque de profondeur psychologique d’Acaste. Par exemple, R. Guichemerre déplore la rapidité et la superficialité avec lesquelles sont traités les différents sentiments d’Acaste au cours de la pièce13 :

Cette instabilité, ces changements aussi soudains qu’étrangement motivés, peuvent amuser. Mais, combien il eût été plus intéressant de nous peindre l’étonnement du jeune homme devant cette ressemblance étrange, ses débats intérieurs lorsqu’il est partagé entre sa fidélité à Dorotée et l’attirance inexplicable qu’il ressent pour ses deux jeunes femmes, l’effort qu’il fait sur lui-même pour s’arracher à Isabelle et partir rejoindre sa maîtresse à Lyon ! D’Ouville, trop préoccupé d’agencer les péripéties d’une intrigue romanesque, a négligé l’occasion d’écrire quelques jolies scènes de comique psychologique. 

Arimant §

C’est le meilleur ami d’Acaste, le deuxième personnage masculin de la pièce. Amant fidèle et patient, il continue à courtiser Flore malgré tous les obstacles qui se présentent à lui. Intelligent, il a très vite compris son caractère et sa manière de réagir, comme on le voit aux vers 824 et suivants :

Mais cela ne provient que de la vanité
De vouloir plus qu’aucune estre considerée,
Et de vouloir de plus par tout estre adorée;
Ce n’est point par amour sans doute je le croy 
Connoissant son humeur comme je la connoy. 

Si cette fois il se trompe, et n’a pas encore perçu l’amour secret de Flore, quelques vers plus loin il lui fait comprendre par ironie qu’il sait tout (v. 962 à 965) :

Sçachez que desormais, Madame, je m’oblige
Pour ne pas exciter à ce point vostre ennuy,
De ne venir jamais vous visiter sans luy.
Afin de recevoir de vous meilleur visage.

Sa constance et sa fidélité seront enfin reconnues par Flore dans la dernière scène, et il sera finalement récompensé par l’amour de la jeune femme. Acaste et Arimant sont des personnages attachants, qui se ressemblent quelque peu mais les deux jeunes femmes qu’ils aiment se distinguent par leur originalité et les différences qu’il y a entre elles.

Dorothée §

Héroïne de la pièce, elle provoque un effet de suspens chez le spectateur puisqu’elle n’entre sur scène qu’à la scène 1 de l’acte II. C’est une jeune femme au caractère fort, qui sait ce qu’elle veut. Elle mène à bien l’intrigue, prend les initiatives et décide. Elle est d’ailleurs autoritaire et directive avec les autres personnages, mais sans pour autant se rendre antipathique. Elle a vraiment hérité des qualités de ses homologues espagnoles, et représente le type même de la jeune fille espagnole entreprenante et passionnée. Elle est trois femmes en même temps, tout en restant Dorotée : Isabelle la coiffeuse à la mode, Angélique la femme mariée et Hélène de Peralte. Ne reculant devant rien, elle brave la morale pour feindre d’être dans un couvent tout en se rendant secrètement à Paris. Motivée dans toute la pièce par son amour pour Acaste, c’est une amoureuse fidèle et facilement jalouse mais qui finalement n’est jalouse que d’elle-même… Elle est prête à tout pour espionner son amant, elle ira même jusqu’à suborner le facteur ! Vive et spontanée, elle parvient à ses fins et obtient le mariage avec l’homme qu’elle aime.

Flore §

Deuxième personnage féminin de la pièce, elle est fière et très orgueilleuse, elle dédaigne tous les hommes qu’elle prend pour des menteurs et des infidèles. Elle aime être admirée pour sa beauté et ne supporte pas d’avoir des rivales. Flore est un personnage qui connaît une forte évolution au cours de la pièce. En effet, Arimant, Acaste et Dorotée aiment la même personne du début à la fin, et Flore semble être de ce point de vue un caractère à part. Son coup de foudre pour Acaste du début de l’acte III est très inattendu et brutal, ce qui est accentué par le fait qu’elle n’apparaisse pas sur scène à l’acte II. Mais cet amour soudain est nécessaire pour faire avancer l’intrigue, tout comme son deuxième revirement : lorsqu’elle se révèle finalement amoureuse d’Arimant. Ce type de personnage est assez intéressant parce qu’il est plutôt rare, et son attitude provoque chez le lecteur et le spectateur diverses impressions. Même si on peut être agacé par son comportement à l’égard d’Arimant au début de la pièce, son amour pour Acaste puis pour Arimant la rend plus faible, plus humaine et donc plus sympathique. Ainsi, le contraste dressé entre Flore et Dorotée met en exergue les caractéristiques plutôt espagnoles de Dorotée, et celles, plutôt françaises, de Flore.

Les serviteurs sont au nombre de cinq, bien que Leonor ne puisse pas vraiment être considérée comme une servante étant donné son métier de perruquière. Ces personnages ont le plus souvent dans la pièce un rôle de confidents, ils servent de prétexte pour nous faire saisir les sentiments de leurs maîtres et maîtresses, ainsi que pour transmettre des messages de l’un à l’autre…

Leonor §

Fameuse perruquière, elle initie Dorotée à son faux métier de coiffeuse à la mode. Après les deux couples de héros, elle est le premier personnage secondaire féminin, ce qui signifie qu’elle est souvent présente sur scène. Intelligente et raisonnable, elle agit moins passionnément que Dorotée et semble plus froide et calculatrice. Dans l’intrigue, elle sert d’entremetteuse pour les amours d’Acaste avec Isabelle, et rend le déguisement choisi par Dorotée plus concret et plus réaliste. Le choix de ce déguisement est essentiel et prend véritablement son sens grâce au personnage de Leonor. En effet, les coiffeuses à cette époque se déplaçaient à domicile, elles avaient ainsi accès aux maisons les plus en vue de Paris. C’est donc pour Dorotée une occasion idéale, elle peut grâce à ce métier pénétrer à l’intérieur des logis des plus grandes dames, et être au courant d’une intrigue entre l’une d’elles et son amant.

Pamphile §

Vieux serviteur de Dorotée, il la connaît depuis très longtemps. Il sert de prétexte à d’Ouville pour présenter le motif du déguisement de Dorotée (scène 2, acte II) Fidèle et prêt à tout pour sa maîtresse, il seconde ses projets, bien qu’il ne les comprenne pas tous immédiatement. Il est le seul personnage avec Philippin à souligner le manque de moralité des stratagèmes utilisés par Dorotée, et en particulier du déguisement. Mais c’est un personnage fort sympathique, qui joue son rôle à merveille lorsqu’il doit être le féroce serviteur d’Angélique qui ne veut pas qu’Acaste pénètre dans la maison.

Béatrix §

Suivante de Flore, elle devine les sentiments de sa maîtresse. En effet, elle a tout de suite remarqué que Flore était amoureuse d’Acaste, et elle le lui dit immédiatement. Plus indulgente que Flore envers les hommes, elle tente de lui faire entendre raison (v. 159 à 161) :

Ouy ceux-là doivent ester en ennemis traittez
Qui l’ont peu meriter par leurs legeretez:
Mais tout homme n’est pas de ce crime coupable.

Elle éprouve en outre de la pitié pour Arimant lorsqu’il est chassé par Flore et s’exclame au vers 304 : « O le pauvre jeune homme, ah ! qu’il me fais pitié ! » Très peu présente sur scène, elle ne prononce que 18 vers dans la pièce, son rôle est donc assez limité.

Pauline §

Fidèle suivante de Dorotée, elle l’a accompagnée à Paris avec Pamphile. Elle aime et est aimée de Philippin. Elle joue aussi le rôle de confidente afin de révéler aux spectateurs les sentiments de Dorotée. Elle exprime en quelques mots l’essentiel de la pièce, lorsqu’elle dit à Dorotée au V.1245 :

Ainsi dans ce mal-heur que vous nommez extresme,
Vous estes seulement jalouse de vous mesme,
Et n’avez pas raison de vous plaindre si fort.

Par ces mots, elle montre qu’elle a très bien compris le personnage de Dorotée, et elle est en quelque sorte la voix de sa conscience. Pourtant, elle est peu présente sur scène, et ne prononce que vingt-sept vers.

Philipin §

Fidèle serviteur d’Acaste, il est par certains côtés l’héritier du gracioso espagnol : superstitieux et peureux, il n’ose pas affronter Pamphile. Personnage comique, son rôle est loin d’être limité à celui d’un bouffon. En effet, c’est lui qui énonce la « morale » de l’histoire avec les derniers mots de la pièce :

Est-il possible, ô Dieux ! Le ciel te favorise
Tout rit à tes desseins, trop heureux Philipin.
Je m’en vay de bon cœur donner ordre au festin. 

En outre, il sait parfaitement adapter son discours à la situation. Il affirme à son maître qu’il n’avait jamais pensé que Dorotée eut pu venir à Paris déguisée (v. 1619 à 1622) puis, lorsque celle-ci se dévoile, il soutient qu’il le savait depuis le début et que son maître ne voulait pas l’écouter (v. 1798 et 1799) :

En doutiez-vous Monsieur ? cent fois je vous l’ay dit,
Mais que sert de jurer à qui ne veut pas croire.

Constituant le lien entre le monde de l’intérieur, cercle fermé des personnages, et le monde de l’extérieur, il apporte les lettres de Dorotée, va préparer les chevaux pour le départ… Personnage actif et bavard, il attire la sympathie et le rire du lecteur et du spectateur par son insouciance et sa gaieté.

La satire des excès du discours galant §

D’Ouville exploite dans cette comédie toutes les ressources du langage galant qui sont à sa portée, mais comment parvient-il à faire la satire de ce langage alors qu’il l’utilise tout au long de sa pièce ? On ne peut nier que le discours galant est très présent chez notre auteur : on remarque de nombreuses métaphores galantes, ainsi que des lieux communs pour évoquer l’amour. En effet, les mots se rapportant au langage amoureux, comme flamme, feux, fers, esclave, tourment ou peine reviennent très souvent dans le texte. En outre, le champ lexical de la mort, lié à l’amour, est aussi un thème récurrent, l’excès d’amour provoquant la mort de l’amant qui n’est pas aimé en retour. Mais si le discours galant est beaucoup utilisé par d’Ouville, on peut aussi discerner dans certains passages une satire des excès de ce discours. On assiste alors à un décalage entre l’utilisation de ce style galant par l’auteur dans sa pièce, et la critique de ce style dans la même pièce. Afin d’illustrer ce décalage, nous allons citer un exemple plus concret, il s’agit du personnage de Flore, qui présente à ce sujet un comportement curieux, mais significatif. Une des scènes les plus caractéristiques de satire des excès du discours galant est la scène 2 de l’acte I, dans laquelle Arimant lit à Flore des billets doux qu’elle a reçus de ses soupirants. Flore, à chaque fois, démontre en quelques mots que chaque métaphore galante est fausse, et que celui qui l’a écrit est donc un menteur. Cela tend à prouver sa théorie selon laquelle les hommes sont tous des menteurs, surtout lorsqu’ils parlent d’amour… Avant de citer un exemple de la manière dont d’Ouville construit sa satire, il faut rappeler que cette scène a été directement puisée chez Montalvàn, comme on peut le voir dans le tableau présenté en annexe (troisième tableau). Mais alors l’auteur s’est-il contenté de reprendre mot à mot la satire espagnole, ou bien fait-il preuve ici de plus d’originalité ? En étudiant les deux extraits face à face, on constate que le texte espagnol est plus bref et moins détaillé, mais qu’il comporte la même ironie dans la satire, la même habileté pour anéantir le discours galant en quelques mots. D’Ouville a donc repris l’essentiel de la satire du discours amoureux, déjà présente chez l’auteur espagnol, et il a développé certains passages, sans jamais s’éloigner complètement de son modèle. La construction de cette scène a sans doute été plutôt un travail d’amplification de la satire, un travail de réécriture et non une véritable création originale. Etudions les moyens utilisés pour mettre l’accent sur cette critique du discours galant (v. 224-234) :

ARIMANT. Lit.

Le soleil de vos yeux.

FLORE.

Que veut dire ce fat?

ARIMANT.

Hé quoy divine Flore,
Estimez-vous qu’il ment et qu’il s’esgare encore?
Sont-ce pas des Soleils qui brillent dans vos yeux?

FLORE.

Il ment, car le soleil est là haut dans les Cieux.[15]
Encor si le soleil n’est couvert d’une nuë,
Le peut-on regarder sans s’ebloüir la veuë?
Comment donc cét Amant pourroit-il concevoir
Tant de feux dans son coeur comme il dit sans me voir?
Ce discours seulement me choque quand j’y pense,
A-t’on jamais parlé de telle extravagance?

Ainsi, la métaphore qui compare le soleil aux yeux de la femme aimée est prise par la jeune femme dans son sens propre, alors qu’elle est faite pour être utilisée au sens figuré. Flore sépare le comparant du comparé et se rend compte qu’ils ne peuvent être semblables, puisque ses yeux n’ont rien à voir avec des soleils. Or le propre du discours littéraire, et particulièrement du langage amoureux, à travers l’utilisation d’images poétiques et de figures de style est justement l’exagération. La métaphore par exemple est un procédé par lequel on transporte la signification propre d’un mot à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une analogie, d’une comparaison sous-entendue. Et s’il est vrai que le soleil éblouit et ne peut pas être regardé en face, tandis que les yeux de Flore peuvent être contemplés sans risque, le discours galant cherche par cette image à flatter l’orgueil de la jeune femme en soulignant l’éclat et la beauté de ses yeux. Dans toute la scène 2, on retrouve cette même condamnation du langage amoureux chez Flore, qui semble fustiger tout ce qui se rapporte à l’amour. Elle démontre ainsi que le discours galant est source de mensonge, puisqu’il se sert d’images basées sur l’amplification, l’exagération, l’effet poétique, et non sur la raison ou la logique. La satire des excès du discours galant dans cette scène tourne en ridicule une certaine forme de discours, un certain comportement amoureux. On pourrait même y voir une réflexion plus profonde sur le mensonge de toute écriture littéraire, qui par définition embellit, modifie et transforme la vérité, la nature, pour en faire une œuvre d’art… Toujours est-il que Flore, quelques scènes plus loin, utilise elle aussi ce discours galant lorsqu’elle devient amoureuse d’Acaste. Dans son monologue de la scène 1 de l’acte III, elle se sert à son tour des métaphores galantes et du langage amoureux des autres personnages de la pièce (v. 697-708) :

Je vy dans la tempeste où j’estois dans le calme,
Dessus ce Coeur altier vous remportez la palme
Amour, et je confesse à present devant tous
Que tous plaisirs sont morts en ce monde sans vous:
En vivant sans amour on vit dans l’innocence,
Si c’est une vertu ce n’est qu’en apparence,
Mais ce n’est en effet que folie, et je croye
Qu’un qui peut s’exempter d’une si douce loy
Vit à l’abry des maux que le Ciel nous envoye,
Mais comme un qui n’est plus, il est mort pour la joye

Dans cet extrait, dès le premier vers où l’amour est comparé à une tempête, jusqu’au dernier vers où celui qui n’aime pas est comme mort, Flore tombe dans les excès de langage qu’elle critiquait auparavant. L’apostrophe à l’amour, ainsi que le caractère universel et solennel de ces quelques vers et l’aveu tout entier de la jeune femme démontre qu’elle a été transformée et qu’elle est maintenant victime de ce qu’elle haïssait plus que tout au monde. Que dire donc de cette métamorphose du personnage qui était à lui seul une satire du comportement galant ? Que peut-on tirer comme leçon de cette évolution au cours de la pièce ? À cet égard, le personnage de Flore est un symbole de la manière dont il faut comprendre la pièce. L’essentiel semble être justement la possibilité d’un changement, d’une évolution, qui prend ici la forme d’un passage de la satire à l’utilisation du discours galant.

Le rôle de la correspondance par lettres §

Une lettre est un texte manuscrit que l’on envoie par la poste, servant à délivrer un message d’une manière rapide et efficace. Il s’agit le plus souvent d’un message venant de l’extérieur, et habituellement de loin. Dans la pièce, le courrier tient une place importante puisque c’est le seul moyen de communication de l’époque. Les nouvelles dépendaient des deux principaux courriers existants, l’ordinaire et l’extraordinaire. En examinant les différentes lettres dont il est question au cours du texte, on réalise qu’elles transmettent des messages essentiels pour l’intrigue.

Tout d’abord, Dorotée utilise principalement ce moyen, outre ses divers déguisements, pour tromper son Amant. En effet, elle prévoit toute une mise en scène sans rien laisser de côté. À la scène 2 de l’acte II, des V.550 à 555, la jeune femme explique à Pamphile comment elle utilise la Poste pour mener à bien ses projets :

Le Facteur soudain
Suborné par argent met les lettres en main
De celuy que je veux, usant de cette adresse,
Acaste ne peut pas sçavoir que sa Maitresse
Soit ailleurs qu’à Lion.

Puis, à la scène 3 de l’acte IV, des V.1282 à 1301, elle dresse son plan pour confondre Acaste, et prévoit d’utiliser encore le courrier pour le persuader de revenir à Lyon. En ce qui concerne Acaste, il reçoit par trois fois des nouvelles de son amante par courrier. Cela souligne une fois de plus sa passivité, il dépend de ces lettres et ne peut agir qu’en fonction de leur contenu. À la scène 4 de l’acte I, V.343 à 347, Acaste reçoit par l’extraordinaire un courrier de Lyon, nous ne savons pas de quoi il s’agit et Philipin lui annonce qu’il en recevra un autre le soir même. Puis, à la scène 4 de l’acte III, V.829 à 833, Acaste reçoit une lettre de Dorotée dont nous ignorons le contenu, une seule phrase est lue par Acaste au V.835 : « Je ne sçaurois mon coeur vivre un moment sans toy. » Enfin, à la scène 4 de l’acte V, V.1585 à 1642, Philipin apporte à son maître une lettre de Clite, et une lettre de Dorotée, et Acaste lit à haute voix les deux lettres, afin que le spectateur sache leur contenu. Celle de Clite est véritable, mais celle de Dorotée est fausse.

On a donc vu que l’utilisation des lettres par les personnages était significative, mais il y a une grande différence entre les lettres évoquées et celles que l’on lit sur scène. Dans cette dernière catégorie, les billets envoyés à Flore, et lus par Arimant à la scène 2 de l’acte I, aux vers 186 à 240, constituent un élément intéressant. En effet, ils permettent non seulement de faire parler des amants de Flore, et de démontrer que tous les hommes sont des menteurs mais aussi de retourner entièrement la situation puisque Arimant les utilise à son tour pour déclarer sa flamme à sa bien-aimée. En fait, il profite de son simple rôle de lecteur d’un texte déjà écrit pour inventer un faux billet, en feignant de le lire. Cette scène détourne donc la lettre de sa signification première, et devient par là une belle scène de théâtre, nécessitant la mise en œuvre d’outils théâtraux. L’acteur doit jouer le rôle de quelqu’un qui lit un papier devant Flore, tout en faisant entendre aux spectateurs qu’il est réellement en train d’inventer le texte qu’il connaît en fait par cœur, en tant qu’acteur. Si la première partie de la scène ne donne raison ni à Flore ni à Arimant, puisqu’elle est surtout un morceau de rhétorique, une bataille de mots, la deuxième partie se termine par l’exclusion d’Arimant, sa ruse étant très mal acceptée par la jeune femme.

Enfin, à la scène 8 de l’acte V, les lettres de Dorotée servent de preuve ultime pour certifier sa véritable identité, v. 1785 à 1796 :

DOROTEE luy montrant ses lettres.

Et si ce n’est assez lisez tous ces escrits,
Et dans cette action admirez mon adresse,
J’ay sçeu tromper vos yeux, et par cette finesse
Je me suis déguisée en cét habit icy.
Pour venir apres vous.

Et c’est seulement après avoir vu ces lettres qu’Acaste acceptera de croire qu’il est devant la vraie Dorotée. Elles jouent donc ici un rôle déterminant puisqu’elles permettent l’identification de l’héroïne, en créant ainsi la fin de la comédie, dans tous les sens du terme… Les lettres permettent de créer sur scène un monde dans lequel les personnages peuvent communiquer entre eux par d’autres moyens que la voix, et ils utilisent alors toutes les ressources de ce moyen pour réaliser leurs objectifs. Cela offre une autre dimension à la pièce, et ajoute des éléments pour le jeu théâtral des acteurs, tout en élargissant les possibilités d’effets comiques.

La comédie et le comique §

Quelle est la place du comique dans La Coifeuse à la mode ? Si la fonction essentielle de cette pièce est en effet de d’amuser et de divertir le spectateur, on remarque pourtant que le sérieux est loin d’être exclu. Il faut d’ailleurs rappeler que le mélange du comique et du sérieux est une caractéristique du mouvement baroque, et on la retrouve chez d’Ouville. En effet, les quatre héros de La Coifeuse à la Mode sont souvent sérieux, en particulier lorsqu’il s’agit de leurs amours. Il n’est bien sûr pas possible de parler de situation tragique ou dramatique, mais le vocabulaire et les images utilisés sont parfois très éloignés du comique. Evoquons par exemple le personnage d’Arimant, et citons quelques vers dans lesquels il décrit son état, lorsqu’il aime Flore et n’est pas aimé :

Je suis mort autant vaut si cette humeur ne change. (V. 138)
Mourir, s’il faut mourir, ou souffrir, et me taire. (V. 318)
Mon mal est incapable à present de remede,
Je n’en espere point, si ce n’est en la mort. (V. 338 et 339)

L’évocation de la mort est au centre des propos d’Arimant, et ces passages ne peuvent être comiques, ils pourraient presque prendre place dans une tragédie… De même, le personnage de Flore n’est pas conçu pour provoquer le rire du spectateur. R. Guichemerre, en remarquant que toutes les jeunes filles des comédies inspirées des comedias se ressemblent, par leur caractère romanesque, hardi, passionné et facilement jalouse, met à part le personnage de Flore14. Si Dorotée possède les caractéristiques d’un caractère conventionnel, Flore au contraire fait l’objet d’une étude à part, elle représente un cas original et intéressant. Après avoir retracé l’évolution des sentiments de la jeune fille, R. Guichemerre ajoute :

Ce caractère original, cette peinture à la fois sobre et pathétique des sentiments d’une jeune femme qui lutte inutilement contre l’amour, tente vainement de le cacher aux autres, et découvre avec désespoir qu’elle n’est pas aimée, sont autrement intéressants que les stratagèmes invraisemblables par lesquels Dorotée s’assure de la fidélité de son amant.

Ainsi, il perçoit même du pathétique dans les sentiments de Flore, ce qui confirme le fait que Flore n’est en aucun cas un personnage comique ; les ressorts du comique résident donc ailleurs…

Les comédies écrites par d’Ouville et adaptées des pièces espagnoles utilisent des procédés comiques venus directement des comedias fantaisistes et burlesques, dans lesquelles les rebondissements et les quiproquos se multiplient. Le comique pourrait être la caractéristique essentielle de cette pièce, c’est pourquoi il est nécessaire d’étudier son fonctionnement et les formes qu’il prend dans l’œuvre de d’Ouville. On distingue plusieurs procédés provoquant le rire chez le spectateur. Tout d’abord, le comique peut naître de l’opposition entre deux caractères, et il s’agit dans notre pièce du couple espagnol gracioso/Caballero, ou bouffon/maître. Comme le souligne R. Guichemerre, le comique du dialogue résulte du contraste créé entre les propos distingués du maître, et les paroles railleuses d’un valet réaliste et borné15. Celui que l’on peut considérer comme l’équivalent du gracioso est Philipin, même si son rôle ne se limite pas à cela. Avec Acaste, ils forment un duo comique qui donne lieu aux scènes les plus amusantes de la pièce. On pense surtout aux scènes 7 et 8 de l’acte III, et à la première scène de l’acte IV. Voici quelques extraits des échanges entre les deux personnages (v. 996 à 1004) :

Vous avez je croy perdu le sens.
Parlez vous tout de bon, Monsieur ?

ACASTE.

Frappe, te dis-je.
Je parle tout de bon.

PHILIPIN.

Encor qui vous oblige
A cette extravagance ? Ah Monsieur avons-nous
Le moyen de pouvoir resister à leurs coups ?
Quelle force avons-nous pour oser l’entreprendre ?
Si vous les attaquez ils se voudront deffendre,
Et nous assommerons, Monsieur, pensez-y bien.

ACASTE.

Va tu n’es qu’un maraut*, je ne redoute rien.

Philipin reprend ensuite, refusant toujours de frapper une seconde fois à la même porte, et après avoir vu Pamphile, V. 1056 à 1059 :

Gardons-nous, ce Vieillard est un mauvais garçon,
Il nous lorgnoit tanstot d’une estrange posture,
Et nous mangeoit des yeux, c’est une chose seure,
Qu’il bande son fuzil, et s’arme là dedans. 

Ainsi ces répliques, grâce au jeu d’opposition entre les deux caractères, l’un peureux et l’autre courageux, et au vocabulaire familier et imagé utilisé, produisent un effet de comique certain. Les dialogues sont construits avec des vers qui s’étendent souvent d’un personnage à l’autre, et ceci accentue la vivacité de la scène.

Une deuxième sorte de comique vient de la situation du héros de la pièce. De fait, la situation d’Acaste dans la pièce peut paraître comique, parce qu’il est un jouet entre les mains de Dorotée. Le comique naît alors de la manipulation d’un personnage par les autres, du fossé entre les personnages ignorants (Acaste, d’Arimant et Philipin), et les autres qui savent que Dorotée s’est déguisée. Le spectateur se sent supérieur au héros parce qu’il en sait plus que lui, et il rie en observant les réactions du héros qui va de surprise en surprise sans bien comprendre ce qui lui arrive.

Il faut en outre évoquer la comédie dans la comédie, puisque Dorotée est une véritable comédienne à l’intérieur même de la pièce. En effet, elle se déguise en trois femmes différentes et elle est parfaite dans ces trois rôles. Elle joue à être tour à tour ces trois femmes, tout comme une actrice jouerait dans la même pièce trois rôles différents. Elle adopte les déguisements appropriés, prononce des discours adaptés aux personnes qu’elle doit représenter, et se fait passer aux yeux de tous pour Angélique, Isabelle et Hélène de Peralte. L’actrice qui joue le personnage de Flore doit jouer aussi jouer les trois personnages imaginaires inventés par Flore. De fait, le personnage de Flore joue à être une actrice, c’est-à-dire à feindre d’être quelqu’un qu’elle n’est pas, et on a un procédé théâtral intéressant, le théâtre dans le théâtre. Comme nous l’avons vu, le comique revêt dans cette pièce une importance particulière, et les procédés utilisés se complètent afin de donner une impression de variété et de diversité. L’effet comique est aussi intimement lié au stratagème du déguisement. Comment aborder cet élément et quelles sont les analyses que l’on peut en faire ?

Mensonge et déguisement, apparence et réalité §

Avant d’étudier la manière dont d’Ouville met en place ces quelques notions capitales dans sa pièce, il est nécessaire de rappeler que l’utilisation de déguisements est particulièrement chère à l’auteur. On les retrouve dans nombre de ses pièces, comme par exemple Les Morts vivants, ou La Dame Suivante, dans laquelle l’héroïne se déguise en suivante afin de conquérir l’homme qu’elle aime et de le séparer de celle qui est déjà son amante… Outre le déguisement, il y a bien souvent dans ses pièces des jeux sur l’apparence et la réalité, comme dans Les Soupçons sur les Apparences, ou L’Esprit Folet. Dans notre pièce, Dorotée se déguise tour à tour en Isabelle, Angélique, et Hélène de Peralte, elle suit les besoins de son plan et passe d’un déguisement à l’autre pour ensuite revenir au premier. Dans sept scènes, elle est Isabelle, la coiffeuse à la mode, qui a donné son nom à la pièce ; à la scène 2 de l’acte IV, elle est Angélique, une femme mariée à un officier du roi, et à la scène 6 de l’acte IV elle joue à être Hélène de Peralte. Quelle est la signification de ces différents déguisements ?

Le déguisement est par essence un dédoublement, c’est-à-dire le passage d’une personnalité dans une autre, ou la création, à partir de sa propre individualité, d’un autre soi-même. Les jeux de dédoublements sont essentiels dans la pièce, puisque l’on assiste à trois dédoublements concernant Dorotée seulement. Chaque déguisement utilisé est un dédoublement de l’héroïne en une autre femme qu’elle-même. Quelle est la finalité de ces jeux de dédoublement, et quelle est leur portée à l’intérieur de l’intrigue ? On remarque que les déguisements de Dorotée sont conscients, et qu’ils ont une finalité unique : savoir si son amant aime une autre femme. Ils peuvent donc se classer dans la catégorie appelée par G. Forestier la reconquête. Cette catégorie représente une finalité exclusivement féminine, elle est une motivation très fréquente dans les déguisements des personnages de l’époque16. Nous avons vu qu’il y avait dans la pièce trois sortes de dédoublements, il convient donc de les analyser en les comparant. Le premier et le plus important est celui d’Isabelle, la coiffeuse à la mode, qui comporte un changement d’identité et un changement de condition (vers une condition inférieure), avec un costume différent. Le second, celui d’Angélique, et le troisième, celui d’Hélène de Peralte sont des changements d’identité avec des costumes différents, (Dorotée paraît pour jouer le rôle d’Angélique, « en habit de Dame superbement parée. ») mais sans modification de condition. Cette combinaison de trois dédoublements obéit à un plan précis de Dorotée, et revêt une grande importance dans l’action de la pièce. Dans l’ensemble, la fonction dramaturgique de ces trois déguisements consiste à créer la confusion et le doute dans tous les esprits, afin d’ajouter à la pièce une note comique, un divertissement supplémentaire. Les deux premiers déguisements de l’héroïne lui permettent de savoir si Acaste serait capable de braver les interdits de son époque pour suivre la femme qu’il aime. En effet, Isabelle est de condition inférieure, et Angélique est une femme mariée. Pourtant, cela n’empêche pas Acaste de leur faire la cour, et Dorotée a donc la preuve de l’amour véritable de son amant ; d’autant plus que celui-ci est prêt à partir la rejoindre sur une simple demande de sa part. Le troisième déguisement a une autre fonction dans l’intrigue : introduisant la confusion dans l’esprit de Flore, il provoque son revirement final, son amour soudain pour Arimant, et rend possible le dénouement heureux. L’étude de la fonction des déguisements permet donc de mieux appréhender l’intrigue dans son ensemble.

On retient en outre deux leçons caractéristiques des pièces adaptées de comedias et utilisant le thème du déguisement. La première est que ce qui paraît n’est presque jamais la vérité ; la seconde que l’on s’attache à suivre ce qui paraît sans même chercher à savoir ce qu’il y a derrière. Concernant la première leçon, elle équivaut à comparer le déguisement à un mensonge. Lorsque l’on se déguise, on cache la vérité de son être sous de fausses apparences, et lorsque l’on ment, on cache la vérité d’un fait, d’un discours, sous de fausses paroles. Ainsi, l’apparence est pour les autres une fausse réalité. Dans la pièce de d’Ouville, l’héroïne utilise à la fois le mensonge (elle invente un passé à Acaste quand elle est Hélène de Peralte, elle s’invente une autre vie quand elle est Angélique) et le déguisement (elle se transforme tour à tour en trois femmes différentes) pour arriver à ses fins. Et elle apprend qu’Acaste lui est resté fidèle, qu’il n’aime qu’elle. Il est donc indéniable qu’elle ment pour apprendre la vérité, ce qui peut paraître étrange.

Le comportement d’Acaste dans notre pièce vient confirmer la deuxième leçon évoquée précédemment, à savoir que l’on s’attache à suivre ce qui paraît sans même chercher à savoir ce qu’il y a derrière. En effet, le héros suit Isabelle, et décide d’aimer Angélique, alors qu’il ne sait rien d’elles, il est pris au piège des apparences. Cependant, il faut souligner qu’Acaste courtise les deux femmes alors qu’il est persuadé qu’il ne peut pas s’agir de Dorotée. Il s’étonne de leur ressemblance, envisage une seconde que son amante ait pu se déguiser mais n’y croit pas. Ici, il se trouve que les apparences (la ressemblance du visage des jeunes femmes avec celui de Dorotée) cachent en fait une réalité ignorée par Acaste (le fait qu’il s’agisse réellement de Dorotée déguisée). Le héros se laisse manipuler par Dorotée, et il a même du mal à la reconnaître dans la scène finale, ce qui prouve le véritable succès des trois déguisements. On remarque d’ailleurs que le déguisement est lié dans la majorité des comédies au succès : « À la racine même de l’idée de déguisement, il y a le concept de réussite17 » et les différents déguisements de l’héroïne ne prennent leur véritable sens que lors du dénouement final, c’est-à-dire lorsque Dorotée a obtenu ce qu’elle attendait : l’aveu de l’amour qu’Acaste lui porte. Ainsi, toute l’intrigue de la pièce repose sur le stratagème du déguisement qui est au cœur de l’action.

Notes sur la présente édition §

Il n’existe qu’une seule édition de la Coifeuse à la Mode, publiée à Paris en 1647 par Toussainct Quinet. L’achevé d’imprimer est daté du 6 novembre 1646, et la première représentation est attestée pour l’année 1646, à l’Hôtel de Bourgogne. La présence de l’acteur Philippin à l’Hôtel de Bourgogne, ainsi que la mention de cette pièce dans l’édition de Lancaster du Mémoire de Mahelot, célèbre décorateur de l’époque, p. 55, nous permettent de confirmer cette date. En effet, notre pièce figure à la fin de la liste de la deuxième partie du Mémoire. Cette partie serait, d’après Lancaster, l’œuvre d’un second décorateur, resté anonyme, qui ajouta les titres de certaines pièces à la liste existant déjà. Ces pièces n’ont aucune notice qui leur correspondrait, contrairement aux pièces de la première liste. Nous n’avons donc aucune information autre que la date d’impression et l’année de la représentation. Pour établir cette édition, nous avons suivi l’exemplaire de la réserve de la BNF, Res. YF 312 (microfilm M16837). La pièce fait partie d’un recueil comprenant dans l’ordre : La Coifeuse à la Mode, L’Esprit Folet, La Dame Suivante, L’Absent chez soi, Les Fausses Véritez. Il existe trois autres exemplaires à la BNF dans lesquels La Coifeuse à la Mode fait partie d’un recueil de comédies de d’Ouville : Res. YF 543, Res. YF 1342 et S YS 683. Enfin, l’exemplaire de l’Arsenal a pour cote RF 6610 (microfilm R62946) et il s’agit là aussi d’un recueil intitulé Comédies du Sieur d’Ouville, et contenant dans l’ordre : L’esprit Folet, Les Fausses Véritez, L’absent chez soi, La Dame Suivante, et La Coifeuse à la Mode. Tous ces exemplaires sont identiques, les coquilles n’ont pas été corrigées.

Dans la présente édition, nous nous sommes contentée de moderniser l’orthographe en distinguant les voyelles u et j des consonnes v et j, en supprimant le tildé de la nasalisation d’une voyelle et en remplaçant la ligature & par la conjonction « et ». En ce qui concerne la ponctuation, il faut rappeler que la ponctuation du XVIIe siècle était une ponctuation orale, qui jouait un rôle essentiel dans la déclamation des vers. C’est pourquoi nous avons conservé la ponctuation originale. D’autre part, afin de faciliter la lecture et de ne pas créer de difficultés de compréhension, à chaque fois qu’un point virgule ou que les deux points sont suivis d’une majuscule, nous avons supprimé la majuscule. Toutes les corrections ou modifications effectuées sont signalées dans la liste présentée ci-dessous, dans laquelle on trouvera d’abord la version originale, puis la version corrigée. D’autre part, la graphie des mots n’était pas fixée à cette époque, et un même mot peut parfois présenter plusieurs graphies dans la même pièce, voire dans la même scène ou sur la même page. Il y a en outre une erreur de pagination, puisque l’on passe directement de la page 40 à la page 81, et les numéros se suivent ensuite normalement. Nous avons donc rétabli la numérotation à partir de cette page. Enfin, l’astérisque renvoie le lecteur au lexique, où il trouvera une définition du mot en usage au XVIIe siècle, et dont le sens diffère de celui d’aujourd’hui.

Liste des coquilles corrigées §

Extrait du privilège : a / à l.5, 9, 11 et 19.

APPOSTROPHE :

V.18 et 306 qu’elle / quelle        V.29 Daymer / D’aymer      V.321 d’esabuse / desabuse      V.333 qu’il l’a face / qu’il la face     V.1185 tu las / tu l’as

V.1271 (fin)  qu’il / qui        V.1391 Doser / D’oser             V.1782 Quelle / Qu’elle      V.1726 et 1777 ny / n’y

ACCENTS :

V.46 còme vous / comme vous       V.57, 75, et 1781 ou / où       V.99, 205, 212, 258, 297, 1694, 1762, des / dès         V.611 et 787 deux fois où / ou          V.1599 a / à

GRAMMAIRE :

V.85 choisi / choisit       V.304 fais / fait      V.355 dites Monsieur / dites-vous     V.380. portez-je / portè-je      V.670 tu cherche / tu cherches     V.878 tien / tiens    V.898 que dije / que dis-je        V.973 je pren / je prends        V.1191 je vous doi / je vous dois    V.1243 void-il ?/ voit-il ?     V.1272 elle croid / elle croit     V.1286 meure / meurt      V.1362 qu’on void / on voit      V.853 mettre en colere / me mettre en colere      V.1003 assomerons / assomeront

ORTHOGRAPHE :

Extrait du Privilège  distribner / distribuer et ameude / amende       V.34 et / en    V.120 murmnrer / murmurer      V.124 de peur de l’imiter / de l’irriter      V.293 crantive / craintive       V.294 un autrefois / une autrefois       V.378 que Flore / de Flore       V.416 rioal / rival      V.443 poinct / point       V.507 sçarhant / sçachant      V.511 et 577 apprehention / apprehension    V.718 provenu / provenait (absence de verbe dans la phrase)      V.732 infilité / infidélité       V.764 encore / encor     V.815 agreément / agréement V.817 Madame / Ma Dame       V.839 se / ce     V.940 : Acaste au lieu de Arimant   V.1201 un autre / une autre      V.1244 portaict / portrait         V.1537 ne l’adore pas / ne l’adorer pas            V.1561 encor / encore

PONCTUATION :

V.80 point / point      V.107 soupirs brusler / soupirs, brusler      V.140 de jouyr / De jouyr     V.525 lise / Lise       V.555 veux, / veux ;      V.559 Geoliere / Geoliere.    V.673 ; Va / ; va             V.746 possible / possible ;         V/756 puis que / puis, que     V.783 pensers. / pensers,      V.995 ravoir / ravoir,      V.1004 rien, / rien.       V.1096 moy. / moy,    V.1108 raison / raison.       V.1121 entendre / entendre,     V.1191 faveur. / faveur,    V.1194 paroles. / paroles,     V.1239 repos? / repos.     V.1326 Madame. aujourd’huy / Madame, aujourd’huy          V.1337 frivoles / frivoles,

V.1509 : Mais / : mais          V.1801 heureux ; n’est / heureux n’est

TILDE :

V.46 come / comme      V.709 mostré-je / monstré-je      V.710 : amat / amant     V.1036 home / homme      V.1088 tropé / trompé       V.1454 home / homme et augmeter / augmente

Mots ayant des graphies différentes §

soubçon (V.917, 955, 1054, 1200, 1257, 1412, 1460) soupçon (V.520 532)

mistère (V.41, 550, 568, 1772) mystère (V.901)

se picquer (V.509, 1306)     se piquer (V.212, 1073, 1221)

appas (V.20, 819, 1536) apas (V.1420)

coifeuse dans toute la pièce, et coiffeuse dans l’extrait du privilège, et aux vers 1145 et 1580.

LA
COIFEUSE
A
LA MODE
COMEDIE §

Extraict du Privilège. §

Par grace et Privilège du Roy donné a Fontainebleau le dix-septiesme jour de Septembre mil six cents quarante-six, signé, Par le Roy en son conseil, Le Brun. Il est permis a TOUSSAINCT QUINET Marchand libraire à Paris, d’imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer une piece de Theatre intitulée, La Coiffeuse à la mode, Comédie, durant le temps de cinq années, à commencer du jour qu’elle sera achevée d’imprimer. Et défenses sont faîtes à tous Libraires et Imprimeurs de contrefaire ladite piece, ny en vendre ou exposer en vente, à peine de trois mil livres d’amende, de tous despens, domages et interests : ainsi qu’il est plus amplement porté par lesdites Lettres, qui sont en vertu du present extraict tenuës pour bien et deuëment signifiées, à ce qu’aucun n’en pretende cause d’ignorance.

Achevé d’imprimer le 6, Novembre 1646.

Les exemplaires ont esté fournis.

Ledit QUINET a fait part du present Privilege à ANTOINE DE SOMMAVILLE, Marchand Libraire, pour en jouyr pendant le temps et conditions portées par iceluy : ainsi qu’il a esté accordé entre eux.

ACTEURS §

  • ACASTE, Gentil homme Lyonnois, Amoureux de Dorothee, Amy d’Arimant.
  • ARIMANT, Gentil homme Parisien, amy d’Acaste, et Amoureux de Flore.
  • FLORE, Damoiselle Parisienne, Maistresse d’Arimant.
  • BEATRIX, Servante de Flore.
  • DOROTHEE, Damoiselle Lyonnoise, Amoureuse d’Acaste.
  • PAMPHILE, Vieillard, serviteur de Dorothee.
  • PAULINE, Servante de Dorothee, Amoureuse de Philipin.
  • LEONOR, Perruquier.
  • PHILIPIN, Serviteur d’Acaste, Amoureux de Pauline.
La Scene est à Paris.

ACTE I. §

Scène première §

ACASTE, ARIMANT.

ACASTE.

[A, 1]
Certainement amy je commence à connestre18
Que je suis moins aymé que je ne pensois l’estre,
Puisque j’ignore encor ce qui vous trouble ainsi.

ARIMANT.

Mais suis-je si troublé pour vous mettre en soucy, {p. 2}
5 Je voy bien en effect quelque metamorphose
De ma premiere humeur dont j’ignore la cause:
Mais si vous n’estes pas plus resjoüy que moi,
Me pouvez-vous blasmer?

ACASTE.

Vous scavez bien pourquoi;
Vous cognoissez assez l’excez de mes miseres,
10 Je ne vous ay point teu l’estat de mes affaires19,
Vous en pouvez vous plaindre? et devez vous juger
Qu’au trouble* où je me voy j’ai tort de m’affliger?

ARIMANT.

Si j’estois comme vous qui n’avez rien à craindre,
J’aurois certainement quelque tort de me plaindre.

ACASTE.

15 Je l’advouë, il est vray, qu’estant logé chez vous.
Aupres d’un tel Amy mon sort ne m’est que doux,
Je n’aurois pas raison de regretter l’absence
De mes plus chers parents: mais Dieux quelle aparence20!
De n’estre pas chagrin, lors que je ne voy pas
20 L’objet* de qui mon ame adore les appas?
Cette rare beaute de qui je suis esclave?
Vous ai-je pas comté que pour la mort d’Octave
J’ai quitté ma maitresse, et mon pays aussi.

ARIMANT.

Hé bien, qui vous oblige estant fort esclaircy21,
25 Comme vous m’avez dit, de cette jalousie
Qui vous avoit à tort troublé la fantasie*
De vous plaindre du sort? vous scavez, de certain
Que vous vous estes plaint de Dorotée en vain,
D’aymer vostre rival, et vous scavez encore
30 Qu’autant que vous l’aymez cet objet* vous adore,
Estant vray, cher Amy, vous estes trop heureux.

ACASTE.

Je suis autant aymé que je suis amoureux,
Cher amy je l’advouë, il est tres-veritable
Et qu’elle n’est en rien de cette mort coupable,
35 Que ce fut un caprice, et qu’en effect j’eus tort
En cette occasion de m’emporter si fort :
Car puis qu’Octave avoit des yeux et des oreilles?
Devois-je le blasmer d’aymer tant de merveilles?
Mais la jalouse humeur d’un veritable Amant
40 Ne se laisse pas vaincre à ce raisonnement,
On est aveugle et sourd parmy de tels misteres.

ARIMANT.

On vous escrit souvent. {p. 4}

ACASTE.

Par tous les ordinaires22,
Et j’espere tantost d’en recevoir.

ARIMANT.

O Dieux!
Comment! vous plaignez vous de la rigueur des Cieux?
45 Ils vous obligent* trop, que ne m’est-il posible
D’estre heureux comme vous? Mais j’aime une insensible,
Une vaine, une ingrate, une glace, un rocher
Que mes pleurs ny mes soins n’ont jamais pû toucher.

ACASTE.

Comment la nommez-vous?

ARIMANT.

Elle s’appelle Flore,
50 Plus elle me rebute, et plus mon Coeur l’adore,
Vous scaurez cette histoire, et ma ferme amitié*
Qu’on paye avec mespris vous va faire pitié.

ACASTE.

Vous m’obligerez* fort.

ARIMANT.

Apprenez donc que j’ayme {p. 5}
Depuis un an entier Flore plus que moy-mesme.
55 Elle parut d’abord avec tant de beauté
Que vous excuseriez la dure extremité
Où je suis à present reduit pour la cruelle,
Si vous pouviez avoir jetté les yeux sur elle.
Ce fut dans un Jardin que je peûs obtenir
60 Le bon-heur de la voir et de l´entretenir,
Et si l’on ne s’abuse en l’amour de soy-mesme23,
Mon abord pleust sans doute à la beauté que j’ayme.
Voulant s’en retourner chez elle, je m’offris
De la conduire enfin jusques à son logis,
65 Ce qu’elle m’accorda, mais de fort bonne grace,
Dans tout notre discours je n’eus jamais l’audace
D’oser luy descouvrir l’excez de mon amour,
Ce que six mois apres je fis un certain jour,
Que j’eus l’heur* de la voir en une promenade,
70 Où je fus enhardy par une douce oeillade,
Quand je parlay d’amour à cét objet* charmant,
Je vy qu’elle m’escoutoit fort attentivement24.
Mais sa response apres trompa mon esperance,
Me prononçant soudain cette rude sentence25,
75 Cause de la tristesse où maintenant je vis.
Arimant, me dit-elle avec un faux sousris,
Adoucissant par là l’aigreur de sa response, {p. 6}
Escoutez cét arrest26 qu’icy je vous prononce;
Vous m’aymez dites vous, et certes en ce point,
80 Vous m’obligez* beaucoup, mais moy je n’ayme point.
Voyant presque aujourd’hui tout mon sexe se plaindre
Des hommes de ce temps, j’ay grand sujet de craindre.
Ouy j’apprends en tous lieux que tout homme est leger,
Et que le plus constant est sujet à changer.
85 Il faut donc bien choisir quand on choisit un maistre,
Aucun ne m’a trompée et je crain trop de l’estre;
Mais pour ne monstrer pas que je veux rebuter
Tout à fait cét amour qu’il vous plaist me porter,
Et que je ne suis pas jusqu’à ce point ingrate,
90 Loing de vouloir icy que ma colere esclate
Je promets de souffrir vos visites chez moy
Quand vous voudrez me voir, mais avec cette loy
Tant je crains que l’amour ne se coule27 en mon ame,
Que vous ne parlerez ny de fers28 ny de flame*,
95 Car on m’asseure au vray29 qu’outre qu’un serviteur
Est tousjours inconstant, il est aussi menteur.
Peut-estre qu’en ce point à faux je vous accuse,
Mais cent que je connoy me serviront d’excuse,
Enfin vous me perdrez dès le mesme moment
100 Que vous me parlerez d’amour ou de tourment*;
Moy pour gagner du temps, ne pouvant autre chose30
J’accepte librement la loy qu’elle m’impose,
Et depuis ce temps là, six mois se sont passez, {p. 7}
Que mes plus chauds desirs ont paru tout glacez,
105 Car puisque le discours jusqu’à ce point l’offence,
Il me faut devant elle observer le silence,
Devorer mes soupirs, brusler à petit feu,
En fin souffrir beaucoup, et le tesmoigner peu,
Si j’accuse à part moy31 sa rigueur sans pareille,
110 Ma plainte n’ose aller jusques à son oreille,
Je suis en sa presence interdit, et confus,
Tant qu’il semble quasi que je ne l’ayme plus,
Je parois pour tascher de plaire à l’inhumaine
Ingrat à mon amour, et muet à ma peine*,
115 Je desments de tout point mon inclination,
Combatant laschement ma propre passion.
Lors que je veux parler, je suis comme une souche32,
Les mots demy fomez se meurent en ma bouche;
J’en lasche quelques fois d’assez intelligents
120 Qu’elle entend murmurer souvent entre mes dents,
Mais de me declarer d’autre facon je n’ose
Et fay tousjours semblant de parler d’autre chose.
Si mon mal paroist tant qu’elle en puisse douter,
Je le desguise alors de peur de l’irriter,
125 Mais mes yeux clairement luy descouvrent ma flame*,
S’ils sont comme l’on dit les vrais miroirs de l’ame,
Et puis que je l’estime33 une divinité,
Elle lit dans mon coeur, connoit ma volonté,
Sçait que tous mes desirs ne tendent qu’à luy plaire, {p. 8}
130 Et que je puis pour elle et brûler, et me taire.
Je croy qu’elle n’est née avec tant de rigueurs
Que pour estre la gesne34 et le tourment* des coeurs.
Quelle Enigme est-ce icy? grands Dieux cette inhumaine
Me met dedans le Ciel, et si35 je suis en peine*.
135 Car je voy quand je veux son visage charmant,
Sans sortir pour cela de peine* et de tourment*,

ACASTE.

Cette fille sans doute est d’une humeure estrange.

ARIMANT.

Je suis mort autant vaut si cette humeur ne change36
Mais voicy son logis, vous me permettrez bien
140 De jouyr un moment de son doux entretien,
Voyez avec quel charme elle sort de chez elle.

ACASTE.

Amy je vous pardonne, il est vray elle est belle.

ARIMANT.

Je vay voir si le Ciel vaincra mes desplaisirs.

ACASTE.

Qu’il vueille de tout point seconder vos desirs.

Scène 2 §

FLORE Superbement vestuë.
BEATRIX. ARIMANT.

BEATRIX.

145 Il faut peu de suject pour vous mettre en colere37. {p. 9}

FLORE.

Qu’on ne m’en parle point, je ne le veux pas faire.
Que sert de contester plus long-temps sur ce point?
Jacinte absoluëment38 ne me servira point.
Je ne veux point chez moy de servante amoureuse.

BEATRIX.

150 Vous estes sans mentir un peu trop scrupuleuse,150
Autre-fois elle ayma, mais elle n’ayme plus
Depuis qu’elle vous sert.

FLORE.

Non, non, c’est un abus,
Si Jacinte a conceu quelque amoureuse flâme*,
Ne croy pas que le temps en guerisse son ame,
155 Enfin qui se resout de vivre avecque moy
Sans s’enquerir de rien doit subir cette loy, [B, 10]
Et doit en m’imitant dans le siecle où nous sommes,
Comme ennemis mortels regarder tous les hommes.

BEATRIX.

Ouy ceux-là doivent estre en ennemis traittez
160 Qui l’ont peu39 meriter par leurs legeretez:
Mais tout homme n’est pas de ce crime coupable.

FLORE.

Moy je les traitte tous d’une façon semblable,
Et si [tout] ce maudit sexe estoit en mon pouvoir40
Je les chastierois tous, le meschant pour avoir
165 Des-ja commis le mal, et je serois severe 165
Envers le bon aussi, par ce qu’il le peut faire.
Est-ce vous Arimant?

ARIMANT Bas41.

Ouy Madame. (Hà j’entens
Un rigoureux arrest42 qui trouble tous mes sens)
Comment va vostre amour? Je veux dire, Madame,
170 Vostre hayne, envers ceux qui vivent dans la flame*,
Lors qu’ils sont esclairez du feu de vos beaux yeux?

FLORE.

Pour moy je suis toujours d’esgale humeur pour eux.
Ainsi que mon desgoust, ma rigueur est extresme. {p. 11}

ARIMANT. bas43

Et pour vous mon amour en tout temps est le mesme.
175 Encor pour quel sujet?

FLORE.

Est-il homme icy bas
Qui nous puisse parler, et ne nous mentir pas?

ARIMANT.

Vous concevez, Madame, à tort cette croyance.

FLORE.

Si pas un en parlant ne nous dit ce qu’il pense,
Cette preuve suffit: ces lettres en font foy,
180 Regardez ces poulets* qui s’adressent à moy,
Que je viens de trouver par hazard sur ma table,
Qui me parlent d’amour. Hà c’est chose admirable,
Je les ay voulu voir par curiosité,
Et n’ay pas leu dedans un mot de verité.

ARIMANT.

185 Un mot de verité?

FLORE.

Voulez-vous pas me croire44? {p. 12}
Les voila, lisez lez.

ARIMANT bas. Il lit45.

Je veux avoir la gloire
De la vaincre par là. Voyons quels sont icy
Ces mensonges si grands: le premier dit ainsi.
Il lit.
Depuis le premier jour que j’eu cét advantage,
190 D’admirer les attraits d’un si parfait visage,
J’ay senty les effets d’un violent trespas.

FLORE.

Arrestez Arimant, toubeau46, n’achevez pas.
Cét Amant a menti, car auroit-il envie
D’adorer mes beautez s’il n’estoit plus en vie?
195 Fut-il jamais au monde un plus sot entretien?
Pourroit-il estant mort sentir ny mal ny bien.

ARIMANT.

On appelle une mort les peynes* qu’on endure
Pour un object charmant.

FLORE.

Une mort en peinture,
S’il dit plus qu’il ne souffre, est-il pas vray qu’il ment? {p. 13}
200 Il suffit, passez donc au second, Arimant.

ARIMANT. Il lit.

Je me senty brusler aussi-tost qu’à ma veuë
Vous parustes hier de tant d’attraits pourveuë.

FLORE.

Voyez l’impertinent! Dieux qu’il est sot et vain,
Il ne luy reste rien à faire pour demain,
205 Si dès le premier jour son coeur est tout de flâme*.

ARIMANT.

Pourquoi l’en blasmez vous? Sçavez vous pas Madame
Que les astres reglants nos inclinations
Agissent tout à coup sur nos elections47,
Nous portants à l’amour aussi bien qu’à la hayne?

FLORE.

210 Ils nous inclinent bien, c’est chose tres-certaine
Mais ils ne forcent point nostre choix en amour
Pour nous piquer* si fort, et dès le premier jour.
La taille, la beauté, le teint, la bonne mine
Nous peut48 plaire à l’abord, tout cela nous incline,
215 Mais vous confesserez aussi que pour avoir
Un amour tres-parfait, il faut bien plus que voir.
La conversation, l’esprit, la gentillesse,
Nous font avec le temps aymer une maitresse,
Plus que la beauté mesme, et puis que cet Amant
220 Ne m’a que fort peu veuë, il est certain qu’il ment.
Puis que son amour est si fort precipitée49,
Et brusle mesme avant que de de m’avoir hantée*50.

ARIMANT bas.

Quelle humeur! et qu’en puis-je esperer justes Dieux!

FLORE.

Lisez l’autre, Arimant.

ARIMANT. Lit.

Le soleil de vos yeux.

FLORE.

225 Que veut dire ce fat?

ARIMANT.

Hé quoy divine Flore !
Estimez-vous qu’il ment et qu’il s’esgare encore?
Sont-ce pas des Soleils qui brillent dans vos yeux?

FLORE.

Il ment, car le soleil est là haut dans les Cieux. {p. 15}
Encor si le soleil n’est couvert d’une nuë51,
230 Le peut-on regarder sans s’ebloüir la veuë?
Comment donc cét Amant pourroit-il concevoir
Tant de feux52 dans son coeur comme il dit sans me voir?
Ce discours seulement me choque quand j’y pense53,
A-t’on jamais parlé de telle extravagance?
235 Mais de plus dites-moy quelle proportion
D’une femme au soleil?

ARIMANT.

C’est que sa passion
Vous donne par ce mot la plus grande loüange
Qu’on vous puisse donner, quand vous seriez un Ange54,
Et si cela vous choque, ah! c’est un grand hazard
240 Si toute chose n’est mensonge à votre esgard55.

FLORE.

Pourquoy donc voulez-vous que je croye une chose
Que je tiens pour mensonge?

ARIMANT. bas.

Il faut que je suppose56
Quelque lettre qui m’ayde et qui sans declarer
Luy puisse adroittement mon amour declarer57. {p. 16}

FLORE.

245 Lisez l’autre, Arimant.

ARIMANT. bas, il fait semblant de lire.

Sus58 donc prenons courage,
Depuis un an entier Flore j’ay l’advantage
D’adorer en vos yeux une divinité
Avecque tant d’amour et de fidelité,
Avec tant de secret et tant de retenuë,
250 Que je n’ose aborder ce bel oeil qui me tuë,
Ny vous dire, de peur de vous mettre en courroux,
Les tourments* excessifs que j’endure pour vous.
J’estouffe dans mon coeur vos rigueurs et mes peynes*,
Je chery mon servage, et j’adore mes chaines59.
255 Je ne me suis pas plaint des rigueurs de mon sort,
Je ne vous ay jamais tesmoigné d’estre mort,
Encor que vous soyez de mille attraits pourveuë,
Je ne vous ayme point dès la premiere veuë.
Et bien que mon amour soit rare, et sans pareil,
260 Je ne vous ay jamais comparée au soleil,
Puis donc que je parois en tout si veritable,
Jugez si quelque amour est au mien comparable?

FLORE.

Si j’ay bonne memoire il ne me souvient pas
D’avoir leu cét escrit: le nom est-il au bas? {p. 17}

ARIMANT.

265 Ouy Madame.

FLORE.

Comment?

ARIMANT.

Arimant.

FLORE.

Temeraire!
Ne vous avois-je pas commandé de vous taire?
Comment osez-vous donc parler si librement?

ARIMANT.

Si je meurs sans oser declarer mon tourment*,
S’il ne m’est pas permis de soûpirer60, Madame,
270 Celà doit-il causer des troubles* en vostre ame?
Celà doit-il si fort alterer vostre esprit?
Suis-je si criminel d’avoir leu cét escrit,
Quand vous avez ouy ceux que je viens de lire
De trois de mes rivaux?

FLORE.

Est-il permis de dire
275 Tout ce que l’on escrit Arimant? aprenez
Que la parole offence, et que vous profanez {p. C, 18}
Le respect qui m’est deu par cette hardiesse,
Un Amant peut bien mieux escrire à sa maitresse
Qu’il ne luy peut parler, le crime en est plus doux,
280 Les autres ne sont pas si coupables que vous.
Ils sont absents, et vous, vous avez l’asseurance
De discourir d’amour estans en ma presence?
De plus je ne l’ay pas aux autres deffendu,
Mais voulant tout gagner vous avez tout perdu.
285 Les fautes de ces trois ont attiré les vostres,
Et vous mentez sans doute aussi bien que les autres.

ARIMANT.

Moy, Madame, je ments?

FLORE.

Ouy certes vous mentez,
Si vous ne tenez pas ce que vous prometez,
Cognoissant mon humeur deviez vous temeraire
290 Avoir dit à mes yeux61 ce qui me peut desplaire?
Vous manquez au respect, vous manquez à la loy
Que je vous ay prescrite, et pechez contre moy:
Mais pour vous faire avoir une humeur plus craintive
Afin qu’une autrefois telle chose n’arrive,
295 Et pour vous empescher un si libre entretien62,
Je vous declare icy, quoi que je sçache bien
Que vous ne m’avez point dès l’abord adorée, {p. 19}
Que vous ne m’avez point au soleil comparée,
Que vous avez pourtant excité mon couroux,
300 Et pour vous le marquer je me bannis de vous63.
Elle s’en va.

ARIMANT.

Hà! Madame arrestez, escoutez moy de grace,
Et souffrez pour le moins que je vous satisface.
Beatrix, je consents d’en estre chastié.

BEATRIX.

O le pauvre jeune homme, ah! qu’il me fait pitié!

Scène 3 §

ARIMANT, ACASTE

ARIMANT.

305 Voy cruelle! Est-ce là toute la recompense
Que je devois attendre, ô Dieux quelle arrogance!
Acaste, cher amy, vous venez à propos
Acaste paroist
Pour dissiper l’ennuy* qui trouble mon repos.

ACASTE.

D’où vous vient depuis peu cette extresme tristesse?

ARIMANT.

310 Je suis mort autant vaut64; cette ingrate maitresse {p. 20}
Me vient d’assassiner. Helas tout est perdu!

ACASTE.

Que vous a-t-elle fait?

ARIMANT.

Elle m’a deffendu
De la voir de ma vie. Ah rigoureux martire65!

ACASTE.

Encor, pour quel suject?

ARIMANT.

Je ne vous le puis dire,
315 Triste et desesperé dans ce trouble* d’ennuis*
Je ne sçaurois parler en l’estat où je suis

ACASTE.

Mais encor, cher amy, que pretendez-vous faire?

ARIMANT.

Mourir, s’il faut mourir, ou souffrir, et me taire,
Ne laissez pas d’aymer66 cette fière beauté,
320 Toute ingrate qu’elle est à ma fidélité, {p. 21}
Jusqu’à ce qu’à loisir elle se desabuse
Et qu’elle advouë en fin qu’à tort elle m’accuse.
Qu’un bon Demon l’inspire, et luy face sentir,
De ses severitez un juste repentir.
325 Qu’elle se mire67 un jour l’arrogante, et cognoisse
Qu’elle est femme en effect, et non une Deesse
Comme elle s’imagine, et sçache qu’Arimant
Est de tous ses captifs, le plus fidèlle Amant.
Qu’il ne merite point un traittement si rude,
330 Ny qu’on le paye à tort de tant d’ingratitude,
Ou pour vanger l’affront fait à ma passion,
S’il faut faire contr’elle une imprecation,
Je conjure l’amour quelque jour qu’il la face
Brusler pour un qui soit pour elle tout de glace68.
335 Adieu fidelle Acaste, il nous faut separer,
Pour me donner moyen de pouvoir respirer.

ACASTE.

Je vous suy.

ARIMANT.

Laissez moy.

ACASTE.

Refusez vous mon aide?

ARIMANT.

Mon mal est incapable à present de remede, {p. 22}
Je n’en espere point, si ce n’est en la mort.

Scène 4 §

ACASTE, PHILIPIN

ACASTE.

340 Il le faut laisser seul, je deplore son sort,
Mais je voy Philipin, d’où vien-tu qui t’ameine69?

PHILIPIN.

Je viens expres icy pour vous tirer de peyne*,
Je viens presentement*, Monsieur, de recevoir,
Ce pacquet de Lion, mais je vous fay sçavoir,
345 Qu’il est venu tantost par l’extraordinaire70,
Un autre arrivera dans ce soir71, et j’espere
Que vous aurez encor des nouvelles par luy.

ACASTE.

Pourrois-je recevoir tant de grace72 aujourd’huy?
Hà! qui doute à present, ma chere Dorotée,
350 Que tu ne sois des tiens assez persecutée,
Qu’on veut forcer ton coeur, et pour l’amour de moy,
Mais croy moy que je suis plus à plaindre que toy.

PHILIPIN.

Puis-je me contenir et m’empescher de rire? {p. 23}
De ce plaisant discours?

ACASTE.

Maraut*, que veux-tu dire?

PHILIPIN.

355 Moins à plaindre que vous! que dites-vous Monsieur?
Vous estes maintenant dans Paris en lieu seur
Dans les plaisirs parfaits73, mesme dans l’abondance,
Où vostre Dorotée est dedans l’abstinence,
Enfermée à Lion et dedans un Convent74,
360 On fait grand chere75 icy, là l’on jeusne souvent,
Elle craint tout, icy vous n’avez rien à craindre,
Dites qui de vous deux, Monsieur, est plus à plaindre?

ACASTE.

Mais quel contentement en ce lieu puis-je avoir?
Ay-je d’autre plaisir icy qu’à recevoir
365 Des lettres de sa part?

PHILIPIN.

En peut-elle avoir d’autres
Aux lieux où l’on la tient qu’y recevoir des vostres?
Vous allez pour le moins par tout où vous voulez {p. 24}
Où l’humeur vous en dit, vous hantez* et parlez,
Elle n’est pas de mesme, et vous logez encore,
370 Chez un parfait amy, qui certes vous adore,
Et qui ne pense à rien, qu’à vous bien resjouyr.

ACASTE.

Tu ne sçais que tu dis76, je ne puis plus t’oüir,
Comment me pourroit-il resjouyr, si luy mesme
Est reduit à present dans un chagrin extresme?
375 Qui luy fera je croy bouleverser77 l’esprit.
Allons le consoler, et lire cét escrit
Qui me vient de la part de celle que j’adore
Pleust au Ciel qu’Arimant en eust autant de Flore.

Fin du premier Acte.

ACTE II §

Scène première §

ACASTE ARIMANT PHILIPIN

ACASTE.

Et bien, qu’en dites-vous? lors que pour un Amy {p. 25}
380 Je me veux employer, m’y portè-je78 à demy?

ARIMANT.

Vous m’avez, cher amy, remis dedans la gloire79,
Vous avez beaucoup fait, et j’eusse eu peine à croire
Qu’aucun mortel eust eu le pouvoir de toucher
Par aucun compliment cette ame de rocher,
385 Je vous suis sans mentir obligé de la vie80.

ACASTE.

Je suis ravy* d’avoir contenté vostre envie81, {p. 26}
Mais que vous semble encor de mon invention,
Ne l’ay-je pas conduite à sa perfection?
Croyez que je la trouve extremement civile82.

ARIMANT.

390 Elle n’est pas à tous si douce et si facile,
Envers vous elle l’est, il le faut advoüer,
Mais pour moy je n’ai pas sujet de m’en loüer,
Vous estes trop heureux, cher Acaste, je meure83.

ACASTE.

Elle a voulu sçavoir mon nom, et ma demeure,
395 Et sur le champ elle a moderé son courroux,
Ayant appris de moy que je logeois chez vous.
Elle n’a fait paraistre aversion aucune
De ce que vous m’ayez conté vostre infortune,
Elle s’est plainte à moy qu’avecque liberté,
400 Vous aviez abusé tantost de sa bonté.
Je voy, quoy qu’elle feigne estre fort courroucée,
Que cette liberté ne l’a point offencée.
En faut-il davantage? avez-vous pas bien veu
Tantost de quel visage elle vous a receu?

ARIMANT.

405 Mais je ne tenois rien sans vous je vous proteste84 {p. 27}

ACASTE.

Laissons ces compliments, vous estes trop modeste,
Ce n’estoit qu’un pretexte, et tenez pour certain,
Si vous avez eu peur que c’estoit bien en vain.

ARIMANT.

S’il vous plaist de tout point que je me satisface,
410 Si vous aimez ma vie obligez*-moy de grace
Que nous passions chez elle encor une heure ou deux.

ACASTE.

Si vous le desirez, cher amy, je le veux.

PHILIPIN, à Acaste.

Vous la retournez voir? bien soyez en cervelle*,
Je crains que vous n’ayez un peu d’amour pour elle.

ACASTE.

415 Je vais accompagner mon Amy seulement,
Serois-je son rival?

PHILIPPIN.

Je croy asseurément {p. 28}
Que Dorotée, au moins j’y voy grande apparence,
Se sentira85 bien-tost de cette connoissance.

Scène 2 §

PAMPHILE. DOROTEE. PAULINE.

PAMPHILE.

Madame excusez moy, je ne puis nullement
420 Comprendre le suject de ce déguisement,
Certes je concoy moins, plus j’y resve, et j’y pense,
Qui vous peut obliger à si grande licence.
Est-ce pour ce subject que vous avez ainsi
Quitté votre pays et vos parens aussi?
425 Que diront-ils, Madame, en sçachant cette histoire?
Je la voy de mes yeux, et j’ay peine* à la croire.

DOROTEE, vestuë en chaperon*.

A quoy bon ce discours? mon amy que veux-tu?
Que cette action soit ou folie ou vertu,
Le sort en est jetté, je ne m’en puis desdire.

PAMPHILE.

430 C’est de moy seulement que chacun se doit rire,
D’avoir esté si fol* en l’aage86 où je me voy, {p. 29}
De vous accompagner sans m’informer pourquoy,
Une fille d’honneur, et d’illustre naissance
Se desguiser ainsi? Dieux! quelle extravagance,
435 Que dira-t-on de vous?

DOROTEE.

Tout ce que l’on voudra.
Laissons causer le monde, apres il se taira,
Mais ne t’estonne* point de cecy je te prie,
Croy que cette action m’importe de la vie87.
Tu n’as point de raison de te plaindre de moy,
440 Je t’ay pris comme sage, et je me fie à toy.

PAMPHILE.

Tout mon mal-heur provient de cette confiance.

DOROTEE.

Tu juges de l’effet par la seule apparence,
Mais lors que tu sçauras le tout de poinct en point,
Tu ne me blasmeras, ny ne te plaindras point.
445 Cognoissant le mal-heur où je me voy reduite
Mon peu de prevoyance, et mon peu de conduite.
Et pour ce que tu dis que mes parens un jour
Me pourront reprocher l’effet de mon Amour.
Pamphile tu sçauras qu’il n’est en la puissance88 {p. 30}
450 D’aucun de mes parens d’avoir la cognoissance
Du pays où je suis, ny mesme de sçavoir
Si j’ay jamais rien fait qui choque mon devoir.
Parle que dirois-tu si cet Amant que j’ayme,
Si mes proches parents, et si mon oncle mesme
455 Par une tres-subtile et rare invention,
Croyoient tous que je fusse encore dans Lyon?
Croy que par ce moyen l’ame la plus rusee
Indubitablement y seroit abusee.

PAMPHILE.

Cela ne se peut pas, Madame asseurément.

DOROTEE.

460 Va je te le veux dire, escoute seulement,
Et tu verras comment une fille amoureuse
Est dans ses interests assez industrieuse89.
Apren que mon Amant est un homme accomply,
Qu’il est autant d’honneur que de grace remply,
465 Et quoy que je confesse estre d’amour esprise,
Ne croy pas que jamais il fasse une sottise.
Il suit asseurement ce que je suy tousjours,
L’honneur jusqu’à la mort reglera mes amours.

PAMHILE.

Madame, au nom des Dieux faites que je le sçache {p. 31}

DOROTEE.

470 Ne t’imagine pas que de toy je me cache,
Escoute, et tu sçauras le tout de point en point,
Tu sçais bien que j’aymois, mais qui ne le sçait point?
Car cette affection estoit si bien cogneuë
Que tous à haute voix en parloient dans la ruë90,
475 Que je commence bien à conter mes malheurs,
Si l’amour est la fin de toutes les douleurs,
Et qu’en lui tous les maux comme au centre s’unissent,
J’ay droict de commencer par où d’autres finissent.
Tu sçais qu’Acaste estoit l’objet de mon Amour,
480 Et qu’Octave pour lors qui me faisoit la cour,
Par cette liberté troubla sa fantasie*.

PAMPHILE.

Ouy je le sçay, Madame, et que la jalousie
L’obligea de le voir les armes à la main,
Il tua son rival en duel, et soudain
485 Il sortit de Lyon et vint en cette ville,
Croyant y rencontrer un favorable asile;
Vous l’y venez chercher mais encor dites moy
Quel est vostre dessein? et dites-moy pourquoy
Vous déguisant ainsi vous pensez le surprendre? {p. 32}
490 C’est chose en verité que je ne puis comprendre.

DOROTEE.

Donne-toy patience, et m’escoute à loisir91,
Et je contenteray sur ce point ton desir,
Estant de ce mal-heur extrémement touchée,
Craignant que cette mort ne me fust reprochée,
495 Car chacun cognoissant mon inclination,
Jugeoit bien que c’estoit à mon occasion92:
Je sortis du logis redoutant l’infamie,
Et me refugié93 chez une mienne amie:
Là je fus quelques jours sans qu’on s’en apperceust,
500 Car j’apprehendois fort que mon oncle le sceust,
Qui picqué de colere en ses impatiences,
Faisoit pour me trouver toutes ses diligences*,
Moy ne sçachant que faire en cette extremité,
Et me voyant reduite à la necessïté:
505 Le meilleur eust esté, quand je le considere,
De me refugier dans quelque Monastere:
Mais sçachant que Paris est un lieu si charmant,
Et remply de beautez, j’eus peur que mon Amant,
Quoy qu’il se picque* d’estre et constant et fidelle,
510 Ne s’esprit en ce lieu de quelque Amour nouvelle
Se voyant loing de moy ; cette apprehension
A changé tout à coup ma resolution,
Pour venir apres luy94, j’entreprends ce voyage, {p. 33}
Mais afin qu’il n’ait pas sur moy cet advantage
515 De se vanter partout, d’avoir eu le pouvoir
De me faire courir apres luy pour le voir;
Outre qu’il se pourroit refroidir en luy mesme,
Sçachant jusqu’à tel point une Maitresse l’ayme.
Je n’ay point eu dessein en aucune façon
520 Que de mon arrivée il peust prendre soupçon,
Je veux faire un effort afin de le surprendre,
Voilà ce qu’en effect tu ne pouvois comprendre.
Il m’escrit fort souvent, je reçoy chaque jour
Des lettres de sa part qui marquent son amour,
525 Et Lise95 sous mon nom dans un Convent receué
Et qui se tient au lit pour ne pas estre veuë,
Trompant par son adresse Acaste et mes parens
Fait croire absolument que je suis là dedans.
J’ay voulu pour guerir la crainte qui me tuë
530 Voir Acaste à Paris, mais sans en estre veuë,
Et sans qu’en mon pays en aucune façon
De ce voyage icy l’on puisse avoir soupçon,
Qui semblent96 en effect choses incompatibles,
Et pour dire le vray qui sont presque impossibles.
535 Pour y parvenir donc, Pauline a dans Lion
Une cadette à qui j’ay fait prendre mon nom,
Sous ce nom supposé j’ay fait qu’on l’a receuë97
Dedans un Monastere, apres l’avoir vestuë. [E,34]
D’un de mes beaux habits chacun croit en effect
540 Que c’est moy dont Acaste est bien fort satisfait.
A qui j’ay fait sçavoir par un escrit sur l’heure
Que ce Couvent estoit le lieu de ma demeure,
Où je m’estois expres retirée à dessein
De me mettre à couvert des faux bruits, et soudain
545 J’en advertis mon oncle en toute diligence*,
Luy mandant que j’estois en un lieu d’asseurance
Pour le mettre en repos, mesme pour l’empescher,
De faire aucun effort pour me faire chercher,
Et de peur que quelqu’un dedans ce Monastere,
550 Me demandant ne vint descouvrir ce mistere.
Cette soeur de Pauline, ainsi tenant ma place,
M’advertit en ce lieu de tout ce qui se passe.
J’y respons par la Poste, et le Facteur soudain
Suborné par argent met les lettres en main
555 De celuy que je veux ; usant de cette adresse,
Acaste ne peut pas sçavoir que sa Maitresse
Soit ailleurs qu’à Lion, que s’il est arresté
Esclave sous les loix de quelque autre beauté,
Je puis en peu de jours descouvrir la Geoliere98.
560 Parlant à Leonor, fameuse perruquiere,
Qui hante* en mille lieux, que je vis l’autre jour,
Et qui coiffe par tout les Dames de la Cour.
Elle m’a conseillé d’user de cette ruse,
Pour surprendre l’ingrat s’il est vray qu’il m’abuse,
565 Et qu’il en ayme une autre, et de me desguiser {p. 35}
Dessous ce feint habit qui pourra l’abuser.
Elle me doit mener en tous lieux avec elle,
Je diray que je Coiffe à la Mode nouvelle.
Ainsi je pourray bien descouvrir aisement,
570 Si quelque Dame icy recelle99 mon Amant.
Elle me nommera par tout son alliée,
Chez moy je passeray pour femme mariée
Sous le nom d’Angelique, et j’ay nom à present
La Coifeuse à la Mode, Isabelle autrement.
575 Considere Pamphile à present je te prie,
Par cet exemple icy que c’est que jalousie100.

PAMPHILE.

Mais vous ne m’ostez pas mon apprehension,
Par la subtilité de vostre invention.
Pensez y meurement, vous vous flatez peut-estre.

DOROTEE.

580 En cet habit icy qui me pourroit connoistre?
Và ne redoute rien. Pauline va sçavoir
Si Leonor est là, si je la pourray voir?
Mais la voicy qui sort, arreste-toy Pauline.

Scène 3 §

DOROTEE, LEONOR, PAULINE, PAMPHILE.
{p. 36}

DOROTEE.

Et bien que vous en semble? ay-je pas bonne mine?
585 Suis-je bien desguisêe?

LEONOR.

Ouy tres-excellemment,
Vous ne pourriez jamais estre plus proprement101,
Vous avez sans mentir encor meilleure grace
Qu’avec vostre autre habit.

DOROTEE.

Que faut-il que je face?

LEONOR.

Il vous faudra fournir de cordons et de noeuds102,
590 De coiffes, de rubans, de tresses de cheveux,
Les ayant ajustez dedans une cassette103
Vous les debiterez104 d’une facon adrette105,
Je pourray vous conduire en cent endroits divers
Dans les bonnes maisons des Dames que je sers,
595 Il vous faudra choisir l’heure la plus commode, {p. 37}
Je vous feray passer pour Coifeuse à la Mode.
Je vanteray par tout vostre dexterité,
Vostre adresse à Coifer, et vostre propreté.
Pour vos nippes106 il faut que je vous fasse entendre,
600 Le prix au dernier mot que vous les devrez vendre,
Je vous diray les mots, et les termes de l’art,
Et si de quelque Dame il faut que par hazard
Vostre Amant soit espris, il est bien difficile
Que vous ne le trouviez s’il est en cette Ville.

DOROTEE.

605 S’il est en cette Ville? il n’en faut point douter,
Et ne manquera pas sans doute de hanter*
Où se rencontrera quelque beauté notable.

LEONOR.

J’en cognois une icy parfaitement aymable
Chez qui j’ay ce matin rencontré deux Amants
610 De fort bonne façon, tous couverts de galands*,
Et je croy que l’un d’eux, ou je me l’imagine,
N’est pas de ce pays: car il en a la mine.

DOROTEE.

Ce sera luy sans doute, allons y promptement
Leonor, je vous prie. Ah! le perfide Amant,
615 Sans doute il me trahit. {p. 38}

LEONOR.

N’entrez point en cervelle*
De cette Dame là, car je vous respons d’elle,
Si c’est pour cét objet* qu’il a quelque dessein,
Croyez-moi qu’il s’abuse, et qu’il travaille en vain,
Je ne cognu jamais fille plus orgueilleuse,
620 Plus vaine, plus revesche, et plus capricieuse;
Qui hait plus que la mort qu’on luy face la cour,
Que de prez ou de loing on luy parle d’amour.
Elle a jusqu’à tel point la cervelle107 blessée
Qu’elle s’offenceroit de la seule pensée,
625 A cause qu’elle croit (sotte credulité)
Qu’il n’est homme qui die un mot de verité.

DOROTEE.

Puis qu’elle les hait tous, ainsi comme vous dites,
Pourquoy les recevoir, et souffrir leurs visites?

LEONOR.

Par curiosité, Madame, seulement:
630 Mais si vous y trouvez par hazard vostre aman.
Je crois asseurement, quoy que bien desguisée108,
Qu’il vous reconnoistroit.

DOROTEE.

Je suis assez rusée {p. 39}
Pour surprendre ses sens par mes subtilitez
Et pour venir à bout d’autres difficultez,
635 Je ne veux seulement que le mettre en cervelle*,
Et le rendre amoureux d’une beauté nouvelle
En despit qu’il en aye109, et tascher aujourd’hui
D’avoir quelque advantage en ce point-là sur luy.
Il n’est rien impossible à mon amour extresme,
640 Une femme peut tout, si tost qu’elle dit j’ayme.

PAMPHILE.

Vostre esprit seul Madame est capable de tout
Il n’est rien icy bas dont il ne vienne à bout,
Mais il ne laisse pas110, pardonnez moy Madame,
De me rester encor quelque scrupule en l’ame,
645 Que tout n’arrive pas comme vous l’esperez.

DOROTEE.

Pamphile en ce point-là tes sens sont esgarez
Va je ne manque point ny d’esprit ny d’adresse.

LEONOR.

Flore m’a commandé d’aporter une tresse111
Nous l’irons voir tanstot, allons montons là-haut.
650 Nous trouverons chez moy les hardes* qu’il nous faut. {p. 40}

DOROTEE.

Va, retourne au logis, et me laisse Pauline,
Il n’est pas à propos comme je m’imagine112
Que tu sois avec moy, si Philipin te voit
Il est tres-asseuré qu’il te recognoistroit,
655 Acaste me voyant sans suitte et desguisée,
Si bien comme je suis, ce sera chose aisée
De luy persuader qu’une autre dans ces lieux
Dessous ma ressemblance ait peu tromper ses yeux.
Persistant à luy dire, il croira qu’il s’abuse.

PAULINE.

660 Mais Madame je croy quelque subtile ruse,
Dont vous puissiez user qu’il n’est pas fort aisé,
De decevoir* Acaste, il est par trop rusé.

DOROTEE.

Laisse-m’en le souci113 ; pour toy tu peux, Pamphile,
M’accompagner par tout allant par cette Ville,
665 Tu ne cours point de risque il ne te cognoit pas.

PAMPHILE.

Mais pour qui passerais-je?

DOROTEE.

Escoute, tu diras, {p. 41}
A qui t’en enquerra114, que tu seras mon pere,
Et pour encore mieux couvrir nostre mistere,
Qu’estant necessiteux, avec passion
670 Tu cherches pour ta fille une condition
Chez quelque honneste Dame, où dessous sa conduite
De mille cajoleurs esvitant la poursuite
Je vive115 avec honneur ; va, va, tu m’entens bien,
J’ay tort sur ce sujet de te prescrire rien.

PAMPHILE.

675 Mais pourquoy voulez-vous aussi que je m’engage?

DOROTEE.

Ah! c’est trop raisonner, fay bien ton personage,
Et je feray le mien. C’est bien à des valets116.

LEONOR.

Madame il faudra donc envoyer au Palais
Pour avoir ce qu’il faut dans cette matinée117.

DOROTEE.

680 Ouy, la commission en est desja donnée. [F]

Fin du second Acte.

ACTE III §

Scène première §

FLORE seule

Quel changement mon Coeur? et quelle frenaisie {p. 42}
Me vient presentement* troubler la fantasie*?
D’où vous vient ce caprice, et cette nouveauté?
Quoy vous aymez mon coeur? dites la verité
685 Pourquoy pour ce sujet vous voulez vous contraindre?
Parlez-moy franchement, et l’advoüez sans craindre.
Mais ne le faites pas, non gardez-vous en bien,
Ne me faites jamais un si sot entretien,
Ne me l’advoüez point: car si depuis que j’ayme
690 J’ay pris un nouvel estre, et ne suis plus la mesme
Que j’estois cy-devant118 ainsi que je cognoy,
Comme si je parlois à quelque autre qu’à moy
En discourant d’amour s’il faut que je m’escoute,
De honte que j’auray, je rougiray sans doute119. {p. 43}
695 J’auray peur de moy-mesme advoüant que mon Coeur
S’asservit sous les loix de ce nouveau vainqueur.
Je vy dans la tempeste où120 j’estois dans le calme,
Dessus ce Coeur altier vous remportez la palme
Amour, et je confesse à present devant tous
700 Que tous plaisirs sont morts en ce monde sans vous:
En vivant sans amour on vit dans l’innocence,
Si c’est une vertu ce n’est qu’en apparence,
Mais ce n’est en effet que folie, et je croy
Qu’un qui peut s’exempter d’une si douce loy
705 Vit à l’abry des maux que le Ciel nous envoye,
Mais comme un qui n’est plus121, il est mort pour la joye
Et pour tout passe-temps, comme pour le tourment*
Et renonce des-lors à tout contentement.
Mais Dieux jusqu’à quel point montré-je ma foiblesse?
710 J’ayme un amant qui meurt pour une autre maistresse,
J’ayme Acaste, et je sçay qu’Acaste a dans Lyon
Pour objet de sa flame* et de sa passion,
La belle Dorotée, et qu’en effet il l’ayme
D’un coeur ferme et constant et d’une ardeur extréme,
715 Et j’apprens par son zele* et sa sincerité
Qu’il se trouve icy bas de la fidelité
Qu’un homme en est capable et que ma repugnance
A l’amour provenait d’une fausse croyance
Que j’avois, qu’il n’estoit aucun homme icy bas
720 En nous parlant d’amour qui ne nous mentist pas122. {p. 44}
Mais helas! je voy bien à present le contraire,
Je me relasche aussi de cette humeur sevère
Et confesse que j’ayme aujourd’hui ce qu’à tort
Je haïssois hier à l’esgal de la mort.
725 Je m’admire moy-mesme en ma metamorphose,
Car bien que j’eusse peu croire la mesme chose
Qu’Arimant qui m’adore, et depuis si long-temps123,
L’amour la plus parfaite est entre les absens124.
Acaste est dans Paris, il voit et considere
730 Mille rares beautez capables de luy plaire,
Et son coeur toutefois n’a point encore esté
Accusé d’inconstance et d’infidélité :
Mais dans mon nouveau mal il se trouve un obstacle
Que je ne puis lever si ce n’est par miracle,
735 Mais un obstacle grand; car dans ma passion
Il se rencontre trop de contradiction.
J’ayme Acaste, et s’il faut qu’Acaste se declare
En ma faveur il perd cette constance rare
Qui m’oblige à l’aymer, et par cette action
740 Il deviendra l’objet de mon adversion.
Mais d’un autre costé, quoy! pourroy-je luy dire
Qu’il est cause à present de mon nouveau martyre?
Non, je ne le dois pas estant ce que je suis,
Quel est donc, justes Dieux! l’amour que je poursuis?
745 Où tendent vos desseins125? car il est infaillible,
Que j’ayme, et d’estre aymée il ne m’est pas possible {p. 45}
J’ayme sans esperance, il faut qu’un mesme jour
Ensemble voye et naistre, et mourir mon amour.
Chassons ce fol* desir qui ma raison emporte126.

Scène 2 §

BEATRIX. FLORE.

FLORE.

750 Que veux-tu?

BEATRIX.

Vostre Amant est là bas à la porte,
Madame, entrera-t’il?

FLORE.

Que dis-tu? quel Amant?

BEATRIX.

Moy je n’en cognois qu’un, je parle d’Arimant.

FLORE. bas

Quelle peine* grands Dieux est pareille à la mienne?
Il ne peut à present, va dy luy qu’il revienne {p. 46}
755 Une autrefois icy, cet abord127 m’est fatal.
Dy luy que je ne puis, que je me trouve mal,
Il viendra seul icy me parler de sa flame*,
Et me rompra la teste128.

BEATRIX.

Il n’est pas seul Madame,
Acaste est avec luy.

FLORE.

Va descend promptement,
760 Beatrix, et luy dy qu’il entre librement,
Que je me porte bien, qu’il a toute puissance129.

BEATRIX.

Si je n’avais Madame une ample connoissance
De vostre humeur Modeste, et de vostre vertu,
Je dirois.

FLORE.

Et quoy?

BEATRIX.

Rien.

FLORE.

Encor que dirois-tu?

BEATRIX

765 Que ce contentement que vous faites paroistre
Proviendroit. {p. 47}

FLORE.

Quoy d’amour?

BEATRIX.

Ne pourroit-il pas estre?

FLORE.

Vois-tu pas que ce n’est qu’un simple compliment?
Et que je ne puis pas refuser justement
Que par galanterie un homme me frequente.
770 Autre chose est d’aimer ou d’estre complaisante130.

Scène 3 §

BEATRIX. ARIMANT. ACASTE. FLORE.

BEATRIX.

Entrez, Messieurs, entrez131.

ARIMANT.

Madame, nous venons
En ce lieu. {p. 48}

FLORE.

Soyons-nous, et puis nous parlerons.
De quels divers combats mon ame est assaillie132.

ARIMANT.

Vous nous obligez* trop.

ACASTE.

Et moy je vous supplie
775 De m’excuser si j’entre icy si librement.

FLORE bas.

Vous me faites honneur. Sçachons adroitement
Ce que ces deux amans ont dans le fonds de l’ame133.
Comme vous portez-vous Arimant?

ARIMANT.

Moy Madame?
Je suis icy en vous voyant au bout de mes souhaits.

FLORE.

780 Vous Acaste?

ACASTE.

Ignorant ainsi comme je fais
En quel estat se trouve à present Dorotée, {p. 49}
Ayant les sens troublez et l’ame inquietée*
De cent divers pensers, Madame je ne puis
Vous dire asseurement en quel estat je suis:
785 Car puis que Dorotée est l’ame de mon ame,
Et qu’en elle je vy, puis-je savoir, Madame,
Si je suis vif ou mort? si malade ou bien sain?
Estant de sa santé doncques si peu certain,
Vous puis-je de la mienne apprendre la nouvelle?
790 Je ne sçay rien de moy, si je sçay si peu d’elle.

FLORE.

Un homme dans Paris qui voit tant de beautez
Qui peuvent à chacun ravir les libertez,
Ne peut-il rien trouver capable de luy plaire?

ACASTE.

Nulle jusqu’à present ne m’a peu satisfaire.
795 Il est vray que je voy des beautez chaque jour
Capables de charmer, de donner de l’amour.
Mais quoy qu’un autre objet* puisse plaire à ma veuë,
La seule Dorotée est celuy qui me tuë134.

FLORE, bas

Cét obligeant discours flate ma vanité,
800 Et je dois esperer beaucoup de ma beauté, [G, 50]
Vous vous trompez, Monsieur, car il pourroit bien estre
haut
Qu’à Lyon quelque objet* vous aura peu paroistre
Avec ces qualitez; mais avez vous raison
D’en vouloir à Paris faire comparaison?
805 Paris cét abregé des merveilles du monde,
Où l’Art, où la Nature en miracles abonde,
Où l’on void des beautez dignes de plaire aux Dieux,
Dont l’éclat obscurcit tous les Astres des Cieux.

ACASTE.

Vous avez bien raison, Madame, je confesse
810 Que je puis avoir tort disant que ma maistresse
L’emporte par dessus les beautez de Paris,
On sçait que sous ce nom tout sans doute est compris,
Dans cette erreur pourtant il faut que je persiste,
S’il est vray, comme on dit, que la beauté consiste
815 Dans un je ne sçay quoy, qu’on appelle agréement,
Ce qui nous plaist nous semble estre beau seulement135.
Aussi quoy que Ma dame en effet fust moins belle
Que celles de la Cour, rien ne me plaist comme elle,
Car quand il seroit vray que parmy ses appas
820 Elle eust quelques defauts, je ne les verrois pas.

FLORE, bas.

Dieux! quel impertinent.

ARIMANT, bas.

{p. 51}
Flore n’est pas contente
A ce que je puis voir d’entendre que l’on vante,
De Dorotée ainsi la grace et la beauté:
Mais cela ne provient que de la vanité
825 De vouloir plus qu’aucune estre considerée,
Et de vouloir de plus par tout estre adorée;
Ce n’est point par amour sans doute je le croy
Connoissant son humeur comme je la connoy.

Scène 4 §

PHILIPPIN. ACASTE. FLORE.
ARIMANT. BEATRIX.

PHILIPPIN.

Que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle?

ACASTE.

830 As-tu des lettres?

PHILIPPIN.

Ouy.

ACASTE.

De Dorotée?

PHILIPPIN.

Ouy d’elle.

ACASTE.

{p. 52}
Donne-les promptement. Vous m’excuserez bien
Madame, si je quitte un si doux entretien.
Pardonnez s’il vous plaist à mon impatience.

FLORE bas

Justes Dieux! c’est bien pis, je perds toute esperance.

ACASTE lit

835 Je ne sçaurois mon coeur vivre un moment sans toy136.

FLORE bas

Dieux! qu’est-ce que j’entends? Dieux! qu’est-ce que je voy?
Ne suffisoit-il point d’avoir l’ame saisie
De ce nouvel amour, sans que la jalousie
Me vint livrer encor ce furieux combat?
840 Acaste sans mentir n’est nullement ingrat
A l’amour qu’on luy porte, il le fait bien paroistre137.

ARIMANT.

Et moy je suis pour vous bien éloigné de l’estre138
En l’estat où pour vous m’a mis ma passion.
Bas

FLORE.

Pourquoy?

ARIMANT.

{p. 53}
Ne vous ayant nulle obligation,
845 Madame usant vers139 moy d’un traitement si rude
Pourriez-vous m’accuser jamais d’ingratitude?

FLORE.

Vous vous emancipez un peu trop, Arimant.

ARIMANT.

Je peche, si l’on peut pecher en vous aymant.

FLORE.

Arimant, osez-vous me parler de la sorte?

ARIMANT.

850 Madame pardonnez.

FLORE.

Voy qui frape à la porte.
Va viste Beatrix.

BEATRIX.

Bien Madame j’y cours.

FLORE.

Ne me tenez jamais de semblables discours. {p. 54}
Si vous n’avez dessein de me mettre en colere.

ARIMANT.

Madame excusez-moy.

Scène 5 §

BEATRIX, FLORE, DOROTEE, ACASTE,
ARIMANT, PHILIPPIN.

BEATRIX.

C’est cette Perruquiere
855 Qui vient pour vous coiffer.

FLORE.

Ah! Beatrix, dy luy,
Que je ne sçaurois pas140 me coiffer aujourd’hui.
Est-ce pas Leonor141?

BEATRIX.

Ouy, Madame, c’est elle.

DOROTEE.

Entre avec la quaissette.
{p. 55}
Madame vous plaist-il d’une façon nouvelle
Voir des coiffes, des noeuds, des tresses, des rubans,
860 Des bracelets brodez, et de forts beaux galands*?

FLORE.

Je le veux bien, voyons, approche toy ma fille.

DOROTEE.

J’en ay de toute sorte.

FLORE.

O Dieux qu’elle est gentille,
Vostre nom.

DOROTEE.

Isabelle.

LEONOR.

Elle cherche à servir,
Madame, et vous sçavez qu’elle coiffe à ravir.

FLORE.

865 Emmenez la demain Leonor, je vous prie.

LEONOR.

Je n’y manqueray pas.

DOROTEE à Leonor, bas.

{p. 56}
Je ne vis en ma vie
Une plus agreable et plus rare beauté.

ACASTE serrant sa lettre.

Vous excuserez bien mon incivilité,
Madame, s’il vous plaist.

DOROTEE bas à Leonor.

Dieux! j’aperçoy ce traistre.
870 Ah Leonor! c’est luy.

LEONOR bas à Dorotée.

Ne faites pas paroistre
Que vous le connoissez.

DOROTEE bas, à Leonor.

Leonor, je ne puis
Contenir mon esprit dans le trouble* où je suis.

LEONOR.

Ne vous emportez pas.

DOROTEE.

Que je suis agitée!

FLORE.

Cette lettre, Monsieur, vient donc de Dorotée?

ACASTE.

875 Ouy, Madame, excusez j’ai desiré la voir. {p. 57}

DOROTEE.

Bas.
Que voye-je? justes Dieux! je suis au desespoir.

ACASTE.

Et vous avez raison de m’en faire un reproche.

FLORE.

Pour quel sujet, Monsieur?

ACASTE bas, à Philippin.

Tiens, Philipin approche.

PHILIPIN bas, à Acaste.

Je vous entends fort bien.

ACASTE bas, à Philipin.

Escoute, parle à moy142.
880 N’est-ce pas Dorotée à present que je voy.

PHILIPIN.

Ce ne l’est pas, Monsieur, mais ce la devroit estre.

DOROTEE ouvrant la quaissette.

[H,58]
Je perds l’esprit grands Dieux! voyez un peu le traistre,
Le tour que m’a joüé cét insigne affronteur,
Maudit soit le mestier, je le dy de bon cœur,
Elle rompt une coiffe.
885 Si jamais je m’en mesle143.

FLORE.

Ah Dieux! estes-vous fole* ?
Que faites-vous mamie144?

DOROTEE, bas.

Ah ! je perds la parole.
Qui ne la seroit pas voyant ce que je voy145.
haut.

FLORE.

Etes-vous en colere.

DOROTEE.

Ouy j’y suis.

FLORE.

Mais pourquoi ?

DOROTEE.

J’en ay trop de sujet.

FLORE.

{p. 59}
Dites-le, je vous prie.

DOROTEE, bas.

890 Il faut dissimuler. Voyez l’effronterie,
Et si je n’ay pas lieu de me deseperer.
En certaine maison où je n’ay fait qu’entrer,
Madame, l’on m’a pris une piece à ma veüe146,
Et tout presentement* je m’en suis apperceuë,
895 Et c’est celle en effect que j’estimois147 le plus.

ACASTE, bas à Philipin.

O Dieux vit-on jamais un homme plus confus!
Si je ne connoissois fort bien cette escriture,
Mais que dis-je, c’est elle ?

PHILIPIN.

Elle ?

ACASTE

Ouy, je te le jure.

PHILIPIN.

Ne jurez point, Monsieur, pourquoy vous obstiner ?
900 Vous pechez seulement de vous l’imaginer.

ACASTE.

Je ne sçaurois du tout comprendre ce mystere,
Je sçais que Dorotée est dans un Monastere
Que sert de contester plus long-temps sur ce point ?

DOROTEE.

Je veux r’avoir mon bien, je ne le perdray point. {p. 60}

FLORE.

905 Vous estes sans mentir un peu trop violente.

DOROTEE.

Ah! Madame, c’estoit une piece excellente,
Si vous la connoissiez comme je la connois148.

ACASTE.

Regarde, Philipin, jusqu’au ton de la voix
N’est-ce pas elle-mesme ? ah! c’est chose admirable.

PHILIPIN.

910 Il est vray qu’on ne peut rien voir de plus semblable.

DOROTEE.

Je feray pour l’avoir tout ce que je pourray
Quand je devrois perir149.

ACASTE.

Je vous la payeray
Dites ce qu’elle vaut la belle150, je vous prie.

DOROTEE.

Je me plains seulement de la fripponnerie, {p. 61}
915 Et non pas de l’argent, je n’en fay point de cas151 :
Mais deussé-je mourir, je ne m’en tairay pas152.
Le voleur n’est pas loing, au moins je le soubçonne
Je me vangeray bien de certaine personne
Que j’ay pris jusqu’icy pour un homme d’honneur,
920 Quoy qu’il paroisse tel, ce n’est qu’un affronteur,
Il estoit dans la chambre aupres de moy, ce traistre,
Qui m’a joüé ce tour, je luy feray paroistre153,
Quelle femme je suis, il n’en doit pas douter,
Et si je luy pardonne il s’en pourra vanter.

ACASTE bas.

925 Voyant qu’elle est si fort semblable à ma maistresse
Comme elle sans mentir je ressens la tristesse,
Pour si peu de sujet faut-il crier si fort ?154

DOROTEE.

Si c’est tout mon vaillant155, Monsieur, ai-je grand tort
De sentir cette perte.

ACASTE.

Ah! la pierre est jettée,
930 Si cette fille icy ressemble à Dorotée {p. 62}
Quelle qu’elle puisse estre il faut absolument
Quoy qu’il puisse arriver, que je sois son amant.

PHILIPPIN.

Vous mocquez-vous, Monsieur, estes-vous en vous-mesme156 ?

ACASTE.

Il faut absolument, Philipin, que je l’ayme
935 Il n’est rien icy bas qui m’en puisse empescher.

DOROTEE, s’en allant.

Adieu, Madame, adieu, je m’en vay le chercher.

ACASTE.

Suivons-la, Philipin, et courons apres elle,
Pardonnez moy, Madame, une affaire m’appelle,
Qui m’importe beaucoup, je prens congé de vous.

FLORE.

940 Adieu, Monsieur.

ACASTE, à Arimant.

Adieu.

ARIMANT.

Pour moi je me resous
De vous accompagner. {p. 63}

ACASTE.

Demeurez je vous prie,
Il faut que je sois seul, je vous en remercie.

Scène 6 §

FLORE, ARIMANT, BEATRIX.

FLORE.

Comment, vous le laissez aller seul Arimant ?
Vous ne le devez pas, je croy qu’asseurement
945 Il a quelque querelle, et vous auriez du blasme
De le quitter ainsi.

ARIMANT.

Je croy qu’il va, Madame,
Respondre à ce pacquet qu’il vient de recevoir,
Vous n’avez pas sujet d’ainsi vous esmouvoir,
Sur une foible peur peut-estre mal fondée.

FLORE.

950 Moy si pour ce sujet je suis intimidée,
Et si vous m’en voyez le visage blemy
C’est parce que je sçay qu’Acaste est vostre amy.

ARIMANT.

Mais à quoy bon, Madame, envers moy cette excuse ? {p. 64}
Celuy qui satisfait avant que l’on l’accuse157
955 Donne lieu de douter, et d’entrer en soubçon.

FLORE.

Ah ! vous vous emportez d’une estrange façon,
Quel sujet avez vous d’entrer en frenaisie ?

ARIMANT.

Vous donnez lieu vous-mesme à cette jalousie,
Par ces soins superflus, et ces precautions,
960 Je ne me repais point d’imaginations158.
Mais puis que le mal-heur d’Acaste vous afflige,
Sçachez que desormais, Madame, je m’oblige
Pour ne pas exciter à ce point vostre ennuy*,
De ne venir jamais vous visiter sans luy.
965 Afin de recevoir de vous meilleur visage.

FLORE.

Osez-vous, Arimant, me tenir ce langage ?
N’avez-vous pas esté de moy fort bien receu,
Devant qu’il m’eust connuë159, et que je l’eusse veu ?
Je tasche à le cacher, mais il est impossible
bas.
970 Dans mes yeux seulement mon amour est visible, {p. 65}
Arimant le cognoist, il s’en apperçoit bien.

ARIMANT.

Je vay vous delivrer d’un fascheux entretien.
Je prends congé de vous.

FLORE en s’en allant,

Je suis vostre servante.

ARIMANT bas.

Elle brusle d’amour la chose est evidente,
975 Je cognois160 bien qu’Acaste est maistre de son cœur,
Mais il est mon amy je n’en ay point de peur
Et puis il ayme trop sa chere Dorotée.
Il s’en va.

Scène 7 §

ACASTE. PHILIPIN.

ACASTE.

Je l’ay toujours suivie, et ne l’ay point quittée
C’est dans ce logis-là que je l’ay veuë entrer.

PHILIPIN.

980 Il est certain, Monsieur, qu’on ne peut rencontrer
Dans l’univers entier un object* si semblable. {p. I, 66}

ACASTE.

Il est vray, je le jure, et c’est chose admirable.
Et je croy peu s’en faut, en un fait si douteux.
Qu’en effet ce ne soit qu’une seule des deux161.

PHILIPIN.

985 Mais que voulez-vous faire ?

ACASTE.

Attendre à cette porte,
Car enfin tost ou tard il faudra qu’elle sorte.
Mais je croy qu’il vaut mieux entrer dans la maison
Pour obliger cét homme à luy faire raison162
Du larcin qu’il a fait, car c’est chose certaine,
990 Voyant de la façon qu’elle en estoit en peine*,
Que c’est-là son logis, je crains les accidents,
Car on luy pourroit faire un affront là-dedans.

PHILIPIN.

Quel est vostre dessein, je ne le puis comprendre.

ACASTE.

De force ou d’amitié* je lui veut faire rendre
995 Ce qu’elle veut ravoir, ne perdons point de temps,
Va frappe. {p. 67}

PHILIPIN.

Vous avez je croy perdu le sens163.
Parlez vous tout de bon164, Monsieur ?

ACASTE.

Frappe, te dis-je.
Je parle tout de bon.

PHILIPIN.

Encor qui vous oblige
A cette extravagance ? Ah Monsieur avons-nous
1000 Le moyen de pouvoir resister à leurs coups ?
Quelle force avons-nous pour oser l’entreprendre ?
Si vous les attaquez ils se voudront deffendre,
Et nous assommeront, Monsieur, pensez-y bien.

ACASTE.

Va tu n’es qu’un maraut*, je ne redoute rien.

Scène 8 §

PAMPHILE. ACASTE. PHILIPIN.
{p. 68}

PAMPHILE.

1005 Que voulez-vous, Monsieur ?

ACASTE.

Tout à l’heure mon pere165
Vient d’entrer là dedans certaine perruquiere
Qui va coiffer en ville, et qui vend que je croy
Quelques hardes* d’atour166, de grace obligez* moy
De me la faire voir, et de luy faire rendre
1010 Des hardes* que tanstot elle m’a fait entendre
Qu’on luy retient ceans*. Autrement

PHILIPIN.

Autrement
Nous nous retirerons Monsieur asseurément.

PAMPHILE.

Celle dont vous parlez n’est point icy venuê.

ACASTE.

Je ne me trompe point mon amy, je l’ay veuë.
1015 Mes yeux ne peuvent pas s’abuser que je croy. {p. 69}

PAMPHILE.

Mais vous me devez croire et vous fier à moy,
S’il est vray toutesfois que cette perruquiere
Soit entrée au logis, la porte de derriere167
Aura peu luy donner moyen de s’eschaper.

PHILIPIN.

1020 Monsieur ne voudroit pas que je croy168 vous tromper,
Et ne le diroit pas s’il n’estoit veritable169.

PAMPHILE.

Ah ! c’est icy Monsieur un logis honorable,
Où l’on ne commet point une telle action,
La Dame qui l’habite est de condition,
1025 Femme depuis trois ans d’un brave et galand homme
Maistre d’hostel du Roy.

ACASTE.

Comment est-ce qu’on la nomme ?

PAMPHILE.

Son nom est Angelique.

ACASTE.

Ah ! j’ay les sens confus.
Et je suis interdit si jamais je le fus170. {p. 70}

PAMPHILE.

Il est tres-vray, Monsieur,

ACASTE.

Encor que je vous croye171,
1030 Je sçais qu’elle est ceans*, faites que je la voye
Mon amy je vous prie, ou bien je me resous172.

PAMPHILE.

Ne me croyez-vous point ?

PHILIPIN.

Pourquoy contestez-vous ?
Monsieur le voudroit-il soustenir de la sorte.

ACASTE.

Entrons et visitons un peu cette autre porte.

Fin du troisième Acte

ACTE IV §

Scène première §

ACASTE. PHILIPIN.
{p. 71}

PHIPIPIN.

1035 Quel est vostre dessein ? pourquoy revenez-vous
Encor de ce bon homme exciter le couroux ?
Je crains plus que la mort que ce Vieillard ne sorte,
Il ne viendra point seul, il aura de l’escorte,
Ils nous pourront frotter173 asseurément, Monsieur,
1040 Il est fort résolu.

ACASTE.

Quoy maraut*, as-tu peur ?

PHILIPIN.

Non je n’ay point de peur, mais cette diligence*
Me paroist inutile, encor quelle apparence,
Que cette fille icy soit encor là dedans174. {p. 72}
C’est perdre icy, Monsieur, et sa peine* et son temps.
1045 Leonor vous a dit maintenant qu’Isabelle
N’estoit plus en ces lieux, et qu’elle estoit chez elle,
Elle vous a promis de faire son pouvoir175
Dans deux heures au plus de vous la faire voir.

ACASTE.

C’est une invention peut-estre dont elle use
1050 Pour s’eschaper de moy, je croy qu’elle m’abuse,
Et qu’elle ne veut pas que je la trouve icy,
Mais tout presentement* j’en veux estre éclaircy,
Sçachons si Leonor est en cecy coupable.
Si mon soubçon est faux, ou s’il est veritable.
1055 Va frappe à cette porte.

PHILIPIN.

Ah Monsieur tout de bon ?
Gardons-nous176, ce Vieillard est un mauvais garçon,
Il nous lorgnoit177 tanstot d’une estrange posture,
Et nous mangeoit178 des yeux, c’est une chose seure,
Qu’il bande179 son fuzil, et s’arme là dedans

Scène 2 §

DOROTEE en habit de Dame superbement parée.
ACASTE. PHILIPIN. PAMPHILE.
{p. 73}

DOROTEE.

1060 Que voulez-vous, Monsieur ? que cherchez-vous ceans* ?

ACASTE bas à Philipin.

Madame je cherchois. Ah Philipin regarde,
Que voi-je que vois-tu ? justes Dieux pren bien garde
Si cette Dame icy te paroist comme à moy ?

PHILIPIN.

Nous sommes fols* tous deux, ouy Monsieur je le croy,
1065 Que diable voi-je icy ce miracle m’effroye.

ACASTE.

Me trompez-vous mes yeux ? que faut-il que je voye ?

PHILIPIN.

Nous avons la berluë180, et nous n’avons rien veu.

DOROTEE.

Vous ne respondez point ?

PAMPHILE.

[K, 74]
Ce Cavalier a creu
Qu’il est entré chez vous une certaine fille
1070 Qui coiffe proprement, et qu’il trouve gentille181.
Il faudroit bien nous mettre au rang des innocens182,
Si l’on trompoit ainsi le plus clair de nos sens.
J’ay dit la verité, mais Madame il s’en pique*.

ACASTE.

Madame est-il bien vray qu’on vous nomme Angelique,
1075 Et que depuis trois ans vous avez pour espoux
Un officier du Roy ?

DOROTEE.

De quoy vous meslez-vous ?
Et qui vous fait, Monsieur, informer de ma vie ?
D’où vous vient cette humeur ? d’où vous naist cette envie ?

ACASTE.

Ha ! je perdrois icy cent fois le jugement183.

PHILIPIN.

1080 N’en doütez point Monsieur, c’est un enchantement*.

ACASTE.

Si je vous croy, madame, il faut croire un miracle,
Je vous croy toutesfois, quoy qu’un puissant obstacle {p. 75}
S’oppose à ma croyance, et par là je voy bien
Que je ne dois apres jamais douter de rien.
1085 Pour ne pas dementir une bouche si belle,
Je croy ce qu’elle dit, et je me fie en elle,
Plus qu’à mes propres yeux ; Ouy, madame je croy
Que mes yeux m’ont trompé, qu’ils se mocquent de moy,
Que sans les consulter cette maison est vostre,
1090 Et que je prens sans doute un logis pour un autre.

DOROTEE.

Je vous entends, je voy vostre cœur dans vos yeux,
Le mien m’en dit assez, mais il vaudroit bien mieux
Que dans ces actions qu’on doit tenir secrettes,
Je vous visse autrement agir que vous ne faites,
1095 Car s’il est vray, Monsieur, ainsi que je le croy,
Que vous ayez du zele* et de l’amour pour moy,
Si comme il est certain vous estes celuy mesme
Qui depuis quelque jours fait paroistre qu’il m’ayme,
Qui par mille concerts me resveille la nuict,
1100 Qu’est-il besoin, monsieur, de faire tant de bruit ?
Vous pouvez autrement tesmoigner vostre flame*,
Que par ces actions publiques.

ACASTE.

Moy, Madame ?

PHILIPIN.

{p. 76}
C’est à ce coup grands Dieux que je perds tous les sens.

DOROTEE.

Vous devez mieux, monsieur, employer vostre temps,
1105 Quoy que je vous en sois en effet obligée,
Ma reputation y peut estre engagée184,
Cette galanterie est bien hors de saison,
N’y revenez donc plus, vous n’avez pas raison.
Jugez que mon mary, comme il est homme d’aage,
1110 De bien moindres subjets peut prendre de l’ombrage.
Il est homme d’honneur qui hait les vanitez,
Et qui ne souffre point toutes ces libertez.
Pourquoy desirez-vous vous mettre je vous prie
A chaque heure du jour au peril de la vie ?
1115 Il est d’autres moyens, on gaigne185 des valets
On peut secrettement envoyer des poulets*,
Sans faire tant de bruits, et sans se mettre en peine*,
Je ne suis point, monsieur, tout à fait inhumaine,
Declarez-vous de jour, sans emprunter186 les nuicts,
1120 Car j’ayme autant l’honneur que je hay les sots bruits.
Si vous estes discret vous pouvez bien m’entendre,187
Ce que je dis n’est pas difficile à comprendre,
Adieu, je suis troublée, et je crains mesme aussi
Que mon mary ne vienne, et ne vous trouve icy.
1125 Cecy vous doit suffire.

ACASTE.

{p. 77}
Hé quoy ! ma chere Dame,
Elle part, et me laisse un grand trouble* dans l’ame,

DOROTEE, en s’en allant.

Je l’embarrace bien, qu’il doit estre confus.

ACASTE.

Je suis tout hors de moy si jamais je le fus188,
Quelle confusion à la mienne est pareille ?
1130 Respons moy Philipin, est-il vray que je veille ?

PHILIPIN.

O la belle demande, il faut certainement
Que nous dormions tous deux par quelque enchantement*,
Quelque démon sans doute, ou bien quelque sorciere
Qui revient du sabat, nous trouble la visiere189.

ACASTE.

1135 Je ne puis que juger190 en cette occasion,
Je sçais que Dorotée est sans doute à Lyon,
Elle est dans un couvent mes amis me l’escrivent,
Je n’en sçaurois douter, et mes lettres arrivent
Tous les jours en ses mains, elle reçoit aussi
1140 Celles que je luy mande191 : Ah ! Philipin, icy
Je perds le jugement et l’esprit tout ensemble, {p. 78}
Car cette Dame icy tellement luy ressemble,
Que tout autre en ma place y seroit attrapé192,
Mais voy comme d’ailleurs je suis encor trompé.
1145 La Coiffeuse de Cour, la petite Isabelle,
Luy ressemble si fort qu’on la prendrait pour elle,
Et je suis tres-certain qu’aucune toutesfois
De ces deux là ne l’est.

PHILIPIN.

Ainsi c’en sont donc trois
Pour une Dorotée.

ACASTE.

Ouy Philipin, et semble193
1150 Que pour troubler mes sens le destin les assemble.

PHILIPIN.

Que pretendez-vous faire en cette occasion ?

ACASTE.

Je ne sçay Philipin, la forte passion
Que j’ay pour Dorotée, a fait pour l’amour d’elle,
Que j’ay tantost suivy la petite Isabelle,
1155 A cause du rapport194 de son visage au sien,
Si cette Dame icy, comme je le voy bien
Avecque Dorotée est une mesme chose195, {p. 79}
Pour elle à tout peril desormais je m’expose,
Ouy, je la veux servir ayant sceu d’aujourd’huy,
1160 Qu’un galand la courtise, et qu’on me prend pour luy.

PHILIPIN.

Que dira Leonor, qui vous a fait promesse
De vous faire parler à vostre autre maistresse,
J’entens196 à la Coifeuse ? elle vous descrira197
Aupres d’elle sans doute, et s’imaginera,
1165 Mesme elle aura raison que vous vous mocquez d’elle.

ACASTE.

Ah ! j’adore Angelique , aussi bien qu’Isabelle,
Toutes deux sur mes sens ont un esgal pouvoir,
Car j’ayme Dorotée, et je la pense voir
Comme dans une glace en ces deux beaux visages,
1170 Ouy, le Ciel a formé ces trois parfaits ouvrages,
Dessus un mesme moule, et je croy qu’en effet
Des trois l’une de l’autre est le vivant portrait
Leonor m’a parlé je croy par raillerie,
Isabelle me fuit, Angelique me prie,
1175 Oüi c’est bien me prier m’indiquant la façon
Dont je la doy servir, et m’en faisant leçon198,
Et quand bien199 ma poursuite en ce cas seroit vaine,
Du moins durant ce temps j’entretiendray ma peine :
Et j’auray le plaisir de flater mon tourment* {p. 80}
1180 Tandis que je vivray dans cét enchantement*

PHILIPIN.

Le Ciel vueille à bon port conduire cette affaire,
Et vous inspire200 bien ce que vous devez faire.

ACASTE.

M’en blasme qui voudra le sort en est jetté,
Adorons cette rare et charmante beauté.

Scène 3 §

DOROTEE. LEONOR. PAULINE.

DOROTEE.

1185 Tu l’as veu, Leonor ?

LEONOR.

Je ne vous sçaurois dire
Combien pour vos beautez ce pauvre amant souspire,
J’ay veu dedans ses yeux plus à clair que le jour,
Que pour vostre sujet il brusle et meurt d’amour,
Et pour vous faire voir que cette ressemblance
1190 L’a picqué jusqu’au vif, sur la seule esperance
Qu’il a que je vous dois parler en sa faveur,
J’ay veu qu’il reprenoit sa belle et gaye humeur, {p. 81}
Et m’a mis dans la main malgré moy dix pistoles*,
Disant qu’il ne vouloit qu’autant de mes paroles201,
1195 Pour marquer ses transports et sa ferme amitié*,
Certes cette franchise a touché ma pitié,
Mais en voyant d’abord son ame inquietée*,
Doutant que vous fussiez la mesme Dorotée202,
J’ay sceu luy déguiser la chose de façon203
1200 Que j’ay facilement effacé ce soubçon.
Il vous prend pour une autre, et pour luy faire croire,
J’ay commençé sur l’heure à luy faire une histoire :
Tellement intriguée, et pleine d’embarras204
Qu’il vous croit en effet ce que vous n’estes pas.

DOROTEE.

1205 Et bien qu’en dites-vous ? ô folles* que nous sommes,
De nous vouloir fier aux paroles des hommes.

PAULINE.

Ah ! Madame, il est vray, ce sont tous affronteurs205,
Infidelles, legers, perfides, imposteurs,
Qui pourroit se fier jamais à leur parole,
1210 Je veux gager aussi que Philipin cajole
La servante de Flore, il n’en faut point douter.

DOROTEE.

Il fait comme son maistre, il le doit imiter.
De façon donc qu’Acaste en tient pour206 Isabelle ? [L, 82]

LEONOR.

Madame il est certain, il meurt d’amour pour elle.

DOROTEE.

1215 Dieux ! je croyois plutost que le Ciel deust changer,
Que de croire qu’Acaste eust esté si leger,
Cét Acaste, grands Dieux ! que mon cœur idolatre,
Sans celles que j’ignore est amoureux de quatre,
Et puis faictes estat de son affection207.
1220 Il ayme Dorotée, il la croit à Lyon,
Et dans un mesme temps cét inconstant se pique*
D’Isabelle à Paris, de Flore, et d’Angelique.
Il faut bien qu’il adore Isabelle en son cœur
Puis qu’il vous a prié d’agir en sa faveur,
1225 Et de luy tesmoigner l’amour qu’il a pour elle,
Pour Flore tout de mesme, il se met en cervelle*.
Durant que nous estions tanstot dans sa maison208,
Il m’a fait assez voir sa lasche trahison.
Dois-je douter de plus d’Angelique ? il l’adore
1230 Autant il est certain, qu’Isabelle, et que Flore :
Car si vous eussiez veu, Leonor, à quel point
Il estoit interdit vous n’en douteriez point.
Il me faisoit chez moi209 de l’œil mille carresses,
Ainsi sans Dorotée Acaste a trois maistresses,
1235 Si donc le plus fidelle et le plus constant d’eux {p. 83}
Est tel, que dirons-nous des autres amoureux ?

PAULINE.

Mais, madame, je suis bien plus que vous à plaindre,
Vous n’avez ce me semble aucun sujet de craindre,
Rien ne doit aujourd’huy troubler vostre repos.
1240 Vous vous embarracez l’esprit mal à propos,
Il ayme en mesme temps ses objets* adorables,
Parce qu’ils sont de vous les vivantes images,
Mais Philipin voit-il en Beatrix un traict
Qu’on puisse de Pauline apeller le portrait.
1245 Ainsi dans ce mal-heur que vous nommez extresme,
Vous estes seulement jalouse de vous mesme210,
Et n’avez pas raison de vous plaindre si fort.

DOROTEE.

Croy moy si je me plains que ce n’est point à tort,
Cette Flore qu’il ayme, et qui m’a supplantée
1250 Est-elle donc semblable encor à Dorotée ?

PAULINE.

Mais cét amour n’est pas encor bien averé,
Peut-estre avez-vous tort tout bien consideré.

LEONOR.

Pour l’avoir rencontré dans la maison de Flore.
Madame est-ce un sujet pour dire qu’il l’adore ? {p. 84}

DOROTEE.

1255 Je le sçaurais bien-tost, je n’espargneray rien,
Quand je devrois perir, j’esclairciray fort bien
Ce soubçon aujourd’hui.

LEONOR.

Que pretendez-vous faire ?

DOROTEE.

Ma fille, absolument je me veux satisfaire,
Je veux si je le puis garder mes interests,
1260 Ouy je luy rogneray les ongles de si pres211
Que je l’empescheray desormais qu’il ne puisse
Entreprendre en amour rien à mon prejudice,
Et si de m’offenser il a quelque dessein
Je pareray le coup, et je le rendray vain.
1265 Je veux aller voir Flore, et je veux sçavoir d’elle
S’ils bruslent d’une flame* égale et mutuelle
Quelques subtils qu’ils soient, ils auront que je croy
Tous deux bien de la peine*à se cacher de moy.
Leonor me l’a peint d’une humeur dédaigneuse,
1270 Si farouche, si sotte, et si capricieuse,
Qu’il n’est homme icy bas qui ne luy fasse peur,
A cause qu’elle croit que tout homme est trompeur.

LEONOR.

{p. 85}
Ce remede est certain.

DOROTEE.

Pour croistre son ombrage,
Je luy veux peindre Acaste et menteur et volage.
1275 Je connoistray par là s’il est vray qu’elle en tient,
Et verray si l’on butte212 à ce qui m’appartient.
Je me veux déguiser sous le feint nom d’Helene,
J’yray visiter Flore, et c’est chose certaine,
Que je donneray droit au but où je pretens213,
1280 Cependant Leonor, ne perdons point de temps,
Taschons de mesnager adroittement l’affaire.
Il faut que vous alliez promptement contrefaire
Un escrit d’Isabelle, et dedans ce moment214
Vous la mettrez aux mains de ce volage amant :
1285 Ce billet contiendra qu’Isabelle l’adore,
Qu’elle se meurt d’amour, et faut qu’il dise encore215
Qu’elle brusle d’envie aujourd’hui de le voir,
Et vous me menerez en son logis ce soir.
On attend de Lyon un extraordinaire216
1290 Qui doit venir tantost, je veux du Monastere
Qu’il reçoive par luy de ma part un escrit,
Qui luy va plus que tout encor troubler l’esprit :
Car je luy manderay que j’ay sujet de craindre
Que mon oncle à la fin ne me vueille contraindre
1295 D’espouser un rival dont il me presse fort,
Et que pour l’empescher il fasse son effort,
Et qu’il vienne à Lyon en toute diligence*,
Lucille par delà qui passe en la croyance
De tous pour Dorotée217 ayant sceu mon dessein
1300 A donné cét advis par un mot de ma main,
A Clite, à qui sur tous mon Acaste se fie218.
Or je n’ay pas de peur qu’un confident oublie
A luy faire sçavoir cét advis important219,
Acaste recevra mes lettres en mesme instant,
1305 Pamphile ira le voir de la part d’Angelique,
Luy portant un billet nous verrons s’il s’en picque*,
Ce billet chantera220 que son mary soudain
Part pour aller aux champs, et que s’il a dessein
De la voir librement, il peut aller chez elle,
1310 Je cognoitray par là son amitié* nouvelle,
Et s’il preferera cette inclination
Qu’il a dedans Paris à celle de Lyon.
Par cette invention que je trouve admirable,
Je verray si sa flame* est feinte ou veritable,
1315 Et je me vangeray par là de tout l’ennuy*,
Et de tous les tourmens* que j’endure pour luy.
Dans la confusion de cét amour extresme,
Il en aymera trois sans sçavoir ce qu’il ayme :
Et puis que par moy-mesme il m’offense aujourd’huy221,
1320 J’en pretens faire autant, et me vanger par luy. {p. 87}

PAULINE.

Cette subtilité me semble une merveille,
A-t-on jamais parlé d’une fourbe222 pareille ?
Quel autre esprit pourroit en telle occasion
Trouver une plus belle et rare invention ?

DOROTEE.

1325 Des finesses l’Amour est le pere et le maistre.

PAULINE.

Vous le faictes, Madame, aujourd’hui bien paroistre.

DOROTEE.

Tu le verras tanstot, et c’est ce que l’Amour
M’a depuis que j’y suis apris en cette Cour223.

Scène 4 §

ACASTE. PHILIPIN.

ACASTE.

Quelle confusion est pareille à la mienne ?

PHILIPIN.

1330 Cette femme est je croy quelque magicienne, {p. 88}
Ou plutost quelque Diable. Ah ! monsieur, il faut bien
Que cét enchantement* où je ne comprens rien
Vienne d’un rare esprit224, voicy des coups de maistre.
Car dites-moy comment un seul objet* peut estre
1335 Angelique, Isabelle, et Dorotée encor,
Mais vous attendez-vous, Monsieur, que Leonor
Vous revienne trouver ? Ce ne sont que frivoles,225
Croyez qu’apres avoir attrapé226 vos pistoles*
Elle se mocquera de vous asseurément.

ACASTE.

1340 Nous le verrons.

PHILIPIN.

Que trop.

ACASTE.

Mais je vois Arimant.

Scène 5 §

ARIMANT. ACASTE. PHILIPIN.
{p. 89}

ARIMANT.

Quoy si pres du logis je vous trouve en la ruë ?
Sans entrer ?

ACASTE.

J’attendois icy vostre venuë.

ARIMANT.

Pourquoi ?

ACASTE.

Je ne doy pas, et n’aurois pas raison
D’entrer seul et sans vous dedans cette maison,
1345 Car cette liberté vous feroit prejudice,
Croyez que si j’y viens c’est pour vostre service227.

ARIMANT.

Tresve de compliments je vous prie entre nous,
Vous pouvez plus icy sans moi, que moy sans vous.

ACASTE.

Je ne vous entends point, cette enigme m’estonne*.

ARIMANT.

{p. M, 90}
1350 Je ne veux, cher Acaste, estre obscur à personne,
Je me veux expliquer, sçachez donc que je croy
Que Flore a de l’amour pour vous, et peu pour moy.

ACASTE.

Je vous quitte Arimant, vous me faittes outrage,
Et je ne puis souffrir ce discours davantage.

ARIMANT.

1355 Ne vous offensez point, je vous tiens innocent228,
Celuy seul est coupable en amour qui consent.
Cher Acaste on vous ayme, il est indubitable,
Mais vostre cœur n’est point de trahison capable,
Je le sçay, je le voy sans en estre jaloux,
1360 Enfin je ne crains rien d’un tel amy que vous.
Voyons ensemblement229 cette belle orgueilleuse
Qui mesprisoit l’amour, et qu’on voit amoureuse.
Souffrez puisque son cœur de vos yeux est espris
Que par vous je me vange en fin de ses mespris,

ACASTE.

1365 Puis que vous le voulez, je n’ose contredire,
Entrons, je le veux bien, mais je voudrois escrire
Un mot auparavant, le courrier va partir
Dans une heure au plus tard, on m’en vient d’avertir.
Puis donc que ma presence en ce lieu vous console,
1370 Entrez je vous rejoins, j’en donne ma parole.

ARIMANT.

Je n’ose, allez escrire, Acaste, et cependant230
Je me promeneray seul en vous attendant.

Scène 6 §

FLORE. BEATRIX. DOROTEE.
PAMPHILE. PAULINE.

FLORE.

Je n’ay jamais ouy parler de cette femme.
Helene, me dis-tu de Peralte ?

BEATRIX

Ouy, Madame,
1375 A ce que dit son homme elle s’appelle ainsi.

FLORE.

Je ne la cognoy point, et je suis en soucy231
Beatrix, quelle elle est232.

BEATRIX.

{p. 92}
Madame elle est tres-belle.

FLORE.

Enfin, dy luy qu’elle entre, allons au devant d’elle.

DOROTEE.

Madame excusez-moy, ma curiosité
1380 M’a fait venir icy pour voir vostre beauté,
Ce n’est point sans sujet que par tout on l’estime.

FLORE.

La loüange pour vous seroit plus legitime,
N’ayant rien qui ne charme, et l’on doit advoüer,
Madame, qu’apres elle il ne faut rien loüer.

DOROTEE.

1385 Quoy cette belle bouche a de la flatterie,
Mais que regardez-vous Madame je vous prie.

FLORE.

Ou mon œil m’a trompée, ou sans mentir je croy
Vous avoir veüe ailleurs.

DOROTEE.

Madame excusez-moy,
Cela ne peut pas estre. Il faut que je vous die {p. 93}
1390 Le sujet qui me fait paroistre si hardie,
D’oser si librement venir vous visiter,
Je viens pour vous servir, et pour vous réciter
Un estrange discours, et sçay que ma venuë233
(Encor que je n’ay pas l’honneur d’estre conneuë
1395 D’un objet* si charmant) ne vous déplaira pas.
Je hay les innocens, j’abhorre les ingrats,
Et je ne puis souffrir qu’un traistre et qu’un volage
Ait la gloire d’avoir sur vous quelque advantage,
Comme il l’ose par tout vainement publier.
1400 Vous devez donc sçavoir qu’un brave Cavalier
Bien fait, vaillant, et noble autant qu’on le peut estre,
Mais volage, inconstant, vanteur perfide et traistre,
Abuse tout le monde, et fait profession
D’avoir en mille lieux de l’inclination.
1405 A certaine beauté cét Hylas234 par caprice
A fait depuis un an offre de son service235,
Et la pauvre abusee aymant ce suborneur,
Enfin abandonna jusques à son honneur.
Un peu de temps apres sans faire nul cas d’elle
1410 Ce volage brusla pour une Amour nouvelle,
Et ce nouvel amour l’emporta de façon
Qu’il luy troubla les sens, car pour certain soubçon
D’un rival qui d’abord troubla sa fantasie*,
L’appelant en duël, il le priva de vie236.
1415 Il fut soudain forcé pour ce meurtre commis {p. 94}
Pour se mettre à couvert de quitter son pays.
Icy je meurs de honte, et le courroux m’emporte,
Madame escoutez moy, ce discours vous importe
Plus que vous ne pensez : Cét inconstant Hylas
1420 Depuis qu’il est en Cour237 adore les apas
D’une rare beauté, d’une humeur dédaigneuse,
Mais d’un merite extresme, et si fort scrupuleuse
En matiere d’honneur, qu’elle avoit fait serment
De n’accepter jamais les vœux d’aucun amant :
1425 Mais cette modestie et cette retenuë,
A ce que l’on m’a dit, à present est vaincuë,
Je ne sçay s’il a pû d’elle venir à bout,
Mais je sçay bien au moins qu’il s’en vante partout.
Or tout presentement* quelqu’un m’a fait entendre
1430 Que depuis ce matin son cœur s’est laissé prendre
Aux attraits amoureux d’une jeune beauté,
D’un petit chaperon*, d’un visage affetté238
Qui hante* en mille lieux, et qui sçait la metode
De coiffer proprement les Dames à la mode.
1435 Ce n’est pas tout, Madame, il est dedans Paris
Depuis une heure ou deux, esperduëment espris
D’une femme d’honneur qu’on appelle Angelique,
Ce discours est obscur, il faut que je m’explique,
Et que presentement* je vous declare icy
1440 Le nom de ce Galand, et des Dames aussi.
Cèt Hylas est Acaste, et la premiere Dame {p. 95}
Pour qui son cœur conceut une si prompte flame*,
C’est moy qui ne crains point de dire franchement
Que j’ay donné mon cœur à ce perfide Amant,
1445 Que je l’ay dés Lyon suivi dans cette ville,
Et que chez Arimant, comme dans un asile,
Il me tient enfermée, et n’ay pû jusqu’icy
Me faire voir d’aucun, ny voir aucun aussi239.
L’autre apres qu’il ayma s’appelle Dorotée
1450 Qui se tient à Lyon, fille qu’il a quittée
Pour cét objet* charmant que je vous ay conté,
Qui hait tous les Amans pour leur legereté.
S’il est vray que c’est vous estant ce que vous estes,
Voudrez vous d’un tel homme augmenter les conquestes ?

FLORE.

1455 Ce discours me surprend, et je ne sçay pourquoy
Vous osez faire icy tel jugement de moy.
Madame, si je n’ay l’honneur de vous connoistre
Par ce libre discours, vous faites bien paroistre
Ne me cognoistre point en aucune façon,
1460 Et pour vous effacer de l’esprit ce soubçon,
Tenez pour asseuré que celui que vous dites,
Et dont injustement vous vantez les merites
M’a veuë, et me cognoist seulement d’aujourd’huy,
S’il n’a pas plus d’amour pour moy, que moy pour luy240.
1465 Vous l’accusez à tort, et m’accusez moy-mesme, {p. 96}
Aussi mal à propos en disant que je l’ayme.

DOROTEE.

Madame excusez-moy d’avoir si mal jugé

FLORE.

Ah ! le lasche.

DOROTEE.

Je sors et prens de vous congé,
Je pensois vous servir, et je vous mescontente.

FLORE.

1470 Madame excusez-moy je suis vostre servante.

Fin du quatriesme acte.

ACTE V §

Scène première §

FLORE seule.

{p. 97}
Resvez-je point icy ? suis-je bien éveillée ?
Ma paupiere, grands Dieux ! est-elle dessillée ?
Quoy respiray-je encor ? quels charmes si puissans
M’empeschent de joüir de l’usage des sens ?
1475 Quelle confusion à la mienne est pareille ?
Vous abusez-vous point en cecy mon aureille ?
Avez-vous entendu ce discours clairement ?
Est-ce une chose vraye, ou quelque enchantement* ?
Acaste est infidelle, et j’en ay tenu conte ?
1480 Je l’aymois, justes Dieux ! Ah j’aurois trop de honte
Que cét indigne amour peust m’estre reproché,
J’ay fait ce que j’ay pû pour le tenir caché.
Mais mes yeux ont trahy les secrets de ma flame*, [N, 98]
Sors de mon cœur perfide, abandonne mon ame.
1485 Acaste est infidelle, ah Dieux ils le sont tous !
Le meilleur ne vaut rien, enfin je me resous
De n’en croire pas un, mais je le voy paroistre
Le volage, l’ingrat, le perfide, le traistre,
Dissimulons mon cœur, mais non je ne le puis,
1490 Faisons voir quel il est241, et montrons qui je suis.

Scène 2 §

FLORE. ACASTE. ARIMANT. BEATRIX.

FLORE.

Acaste est-il bien vray ce que je viens d’entendre ?

ACASTE.

Quoy, Madame ?

FLORE.

Je viens presentement* d’apprendre
Vos rares qualitez, s’il est vray ce qu’on dit
Vous avez pres de moy perdu vostre credit.
1495 Ne vous montrez jamais à mes yeux je vous prie.

ACASTE.

Encor pour quel sujet ?

FLORE.

Dieux quelle effronterie {p. 99}
Le diray-je en un mot, il pretend vous oster
Tout sujet desormais de vous pouvoir vanter242,
Comme vous avez fait publiquement que Flore
1500 Ne voit que par vos yeux et qu’elle vous adore.

ACASTE.

Dieux qui peut exciter ainsi vostre courroux !
Que dites-vous Madame ?

FLORE.

Acaste taisez-vous,
Ce que je dis est vray j’en suis bien informée,
Et c’est avec raison que je suis animée243.

ACASTE.

1505 Encor qui vous a fait de moy ce faux rapport ?

FLORE.

Ce rapport n’est point faux, non, non vous auriez tort
De vouloir démentir l’objet de vostre flame*,
Dites, cognoissez-vous une certaine Dame
Qui se nomme : mais quoy, je sçay qu’asseurément {p. 100}
1510 Vous direz qu’il est faux, Acaste, et qu’elle ment,
Et mesme vous feindrez de ne la pas cognoistre.

ACASTE.

Nommez-la s’il vous plaist, qui pourroit-ce bien estre244 ?

FLORE.

Helene de Peralte, elle s’appelle ainsi,
La cognoissez-vous pas ?

ACASTE.

Ah Dieux ! qu’entens-je icy ?
1515 Madame asseurez-vous que c’est une imposture,
Et que je ne cognois245.

ARIMANT

Bas à Acaste.
Amy je vous conjure
D’admirer246 franchement tout ce que Flore dit,
Que vous importe-t’il de perdre tout credit,
Si vous ne l’aymez point247 ? que vous importe encore
1520 D’estre d’oresnavant bien ou mal avec Flore,
Vous me donnez la vie, advoüant en ce point
Que vous la cognoissez, et qu’elle ne ment point.

ACASTEbas à Arimant.

Quoy pour l’amour de vous, faut-il que je confesse,
Que j’ay le cœur si bas. {p. 101}

ARIMANT.

Ce n’est que gentillesse.
1525 Je ferois plus pour vous et n’espargnerois rien.

FLORE.

Il est confus de voir que je la cognoy bien.
Que dit-il Arimant ? Car je suis asseurée
Par la fidelité que vous m’avez jurée
Que vous me direz vray.

ARIMANT à Acaste.

Craignez-vous de parler
1530 Que vous sert, cher amy, je me voulois contraindre,
Mais si vous sçavez tout, que serviroit de feindre ?
Quoy qu’en le confessant je demeure interdit.
Il n’est rien de plus vray que ce qu’on vous a dit.

FLORE.

Vous confessez d’aimer la petite Isabelle,
1535 La Coifeuse à la Mode ?

ACASTE.

Ouy je brusle pour elle.
Elle a tant de beauté, tant de grace, et d’appas,
Que je ne sçaurois vivre, et ne l’adorer pas. {p. 102}

FLORE.

Vous aymez Angelique aussi.

ACASTE.

Je le confesse

FLORE.

Mais quel cas faites-vous de cette autre maistresse
1540 Qui se tient à Lyon, qu’on nomme, que je croy248,
La belle Dorotée ?

ACASTE.

Autant que je le doy.
J’estime249 Dorotée.

FLORE.

Et bien, que vous en semble ?
Vous me confessez donc d’en aymer trois ensemble ?

ACASTE.

Ouy, Madame, il est vray.

FLORE.

J’admire en verité
1545 Ces marques de confiance et de fidelité.
Vous aymez l’autre aussi que je vous ay nommée {p. 103}
Helene De Peralte ; ah ! c’est la mieux aymée,
Je n’en sçaurois douter, puis que secretement
Vous la tenez cachée au logis d’Arimant.

ACASTE.

1550 Ce point là n’est pas vray, Madame, je proteste
Que je vous l’advoürois aussi bien que le reste.
Arimant luy fait signe d’advoüer tout.

FLORE.

Pourquoy le celez vous, puis qu’elle me l’a dit ?
Bas
Voyez un peu l’ingrat comme il est interdit,
Ce sont des procedez estranges que les vostres,
1555 Acaste est inconstant aussi bien que les autres.
Mon cœur ouvre la porte et laisse desormais
Sortir cét inconstant sans qu’il rentre jamais.
Haut
Je me treuve un peu mal, messieurs soufrez de grace
Que je vous quitte, adieu, je vous cede la place.
Elle s’en va.

ACASTEs’en allant.

1560 Nous n’avons pas dessein de vous incommoder.

Scène 3 §

ACASTE. ARIMANT.
{p. 104}

ACASTE.

Mais encore sur quoy se veut-elle fonder ?
Je jure que jamais je ne fus tant en peine* !
Que me veut-elle dire, et quelle est cette Helene,
Qui cognoist tellement mes inclinations,
1565 Et qui glose250 si fort dessus mes actions ?

ARIMANT.

Ce qu’elle vient de dire est-il bien veritable ?

ACASTE.

Il n’est rien de plus vray, ce n’est point une fable,
Et je croy sans mentir que je suis enchanté,
Sçachez qu’elle m’a dit la pure verité
1570 En tout fors251 en un point, mais je suis bien en peine*252
Qui luy fait ces rapports, et quelle est cette Helene
Qui s’informe de moy, qui sçait tous mes secrets,
Qui lit dedans mon cœur, et sçait ce que je fais.
Je croy que Dorotée, ouy si je ne m’abuse,
1575 Pour decevoir* mes sens employe icy sa ruse,
Paroissant à mes yeux en habit déguisé253, {p. 105}
Et qu’elle parle à moy sous un nom supposé
Je croy que Dorotée est la mesme sans doute
Qui s’appelle Angelique, ou bien je ne voy goutte ;
1580 Et la Coiffeuse mesme Arimant en effet
Est de ma Dorotée un si vivant portrait,
Qu’il me semble la voir elle-mesme, et soubçonne254
Que toutes trois ne sont qu’une mesme personne.
Ouy les trois ne sont qu’une, ou j’ay perdu l’esprit.

Scène 4 §

PHILIPIN. ACASTE. ARIMANT.

PHILIPIN.

1585 J’ay des lettres, Monsieur,

ACASTE.

Quoy Dorotée escrit ?

PHILIPIN.

Ouy voilà deux pacquets.

ACASTE.

Ah ! l’heureuse nouvelle,
Je me trompe Arimant, non, non, ce n’est point elle.
Dieux ! quelle vision avois-je !

ARIMANT.

[O, 106]
Encor pourquoi ?

ACASTE.

Il n’est rien de plus clair Arimant, car je voy
1590 Que je reçoy souvent lettres de Dorotée255,
Celle-cy de trois jours seulement est dattée,
Que punctuellement respond à mes escrits256,
Estant dedans Lyon peut-elle estre à Paris ?

ARIMANT.

Cette raison sans doute est pressante et bien claire.

ACASTE.

1595 Et de plus sa lettre est escrite au Monastere.

PHILIPIN.

Cette lettre est de Clite, ou je la mescognois.

ACASTE.

De Clite ? ah justes Dieux ! comme je m’abusois.

LETTRE.

Vous apprendrez deux nouvelles par cette lettre ;la
premiere que le pere d’Octave à la solicitation de
1600 vos proches, remet sa vengeance entre les mains de ses
amis, et se veut accomoder avec vous. Ayant apris
que vous avez tué son fils en homme d’honneur. La
seconde que l’oncle de Dorotée traitte257 de la faire espou {p. 107}
ser avec un sien parent qui depuis peu est venu de la
1605 Rochelle, afin que le bien ne sorte point hors de sa fa-
mille, Dorotée m’en a donné advis, et vous le fait sça-
voir, voyez maintenant ce que vous avez à resoudre
là-dessus ; et vous asseurez que vous me trouverez
prompt à tout ce que vous desirerez de mon service.
1610 Vostre tres-humble et fidelle serviteur, CLITE.

ARIMANT.

Et bien qu’en dites-vous ?

ACASTE.

Amy je le confesse,
J’ay creu bien follement d’avoir veu ma maistresse.

ARIMANT.

Voyez comme on se trompe en son opinion,
Si son oncle la veut marier dans Lion,
1615 Où vous sçavez qu’elle est et dans un monastere
Si Clite vous l’escrit, comment se peut-il faire
Comme vous sousteniez, qu’elle soit dans Paris,
Sous des noms desguisez.

PHILIPIN.

Ah ! Monsieur, je m’en ris.
On ne peut sans avoir la cervelle blessée, {p. 108}
1620 Loger dans son esprit cette sale258 pensée
Qu’une fille d’honneur, et de condition
Voulust jamais commettre une telle action.
Car quoy que par effet il soit bien veritable
Que nostre Dorotée à ces deux fort semblable,
1625 Ce penser n’a jamais tombé dans mon esprit259.

ACASTE.

Tay toy, n’en parlons plus, et lisons son escrit.

LETTRE.

Mon malheur augmente tous les jours, Cher Aca-
ste, car outre le mauvais traittement que je re-
çoy de mon Oncle, comme vous sçavez, pour comble
1630 de mes disgraces, il me veut forcer d’espouzer un hom-
me que je ne cognoy point, et me contraindre à rompre
la foy que je vous ay donnée. C’est pourquoy si vous
avez soing de ma vie, et si vous m’aymez au point
que vous me le voulez persuader260 ne manquez pas si
1635 tost que vous aurez reçeu cette lettre de partir de Paris
et venir icy en diligence*, puis que sans risque vous le
pouvez à faire present261, afin de nous marier prompte-
ment avant que la force me contraigne de mettre les
choses en un estat desesperé, qui ne soufriroit plus aucun
1640 remede. Dieu vous vueille preserver, et vous rame-
ner en santé262. Vostre tres-humble et fidelle servante.
DOROTEE. Du Couvent de S.Pierre, et c. {p. 109}

ACASTE.

Et bien apres cela puis-je estre plus en doute ?
Il n’en faut plus parler, toy Philipin escoute
1645 Va t’en droit à la poste, et retien pour demain
Trois Cheveaux entens-tu ?

ARIMANT.

Vous avez donc dessein
De nous quitter si tost ?

ACASTE.

Cher amy je vous prie
Ne me retenez pas, il y va de ma vie,
Puisque l’on veut ainsi destruire mon amour.
1650 Vois-tu je veux partir dés la pointe du jour,

PHILIPIN.

Bien j’y cours de ce pas.

Scène 5 §

ACASTE. PHILIPIN. ARIMANT.
DOROTEE. LEONOR.
{p. 110}

PHILIPPIN.

Monsieur bonne nouvelle,
Leonor est icy.

ACASTE.

Que dit mon Isabelle,
Leonor respons-moy.

LEONOR.

Je vous l’ameine icy.
Tiens-je pas ma parole ?

DOROTEE en chaperon*.

Ouy, Monsieur, la voicy.

ACASTE.

1655 Je vous suis obligé d’une faveur si grande.

LEONOR.

Je donne encore plus que l’on ne me demande,
Vous voyez bien, Monsieur, que je ne ments jamais, {p. 111}
Tiens-je pas en effet plus que je ne promets ?

ACASTE.

Ouy, chere Leonor, j’en suis ton redevable263.

DOROTEE.

1660 Mais dites-moy, Monsieur, seroit-il vray-semblable
Qu’un homme si bien né sentit son cœur espris
D’une fille si simple et de si peu de pris.

ACASTE.

Va, tu vaux un thresor ; ma fille je t’estime,
Et t’ayme beaucoup mieux que l’on ne te l’exprime264.
1665 Arimant peut-on voir un visage plus doux ?

DOROTEE.

Ce cœur que vous m’offrez, Monsieur, est il à vous ?
En pouvez-vous ainsi disposer ? Ah je gage
Que vous estes espris de quelque autre visage,
Vous ne songez à rien qu’à passer vostre temps,
1670 Monsieur vous voulez rire, et rire à mes despens
Si vous voulez railler cherchez je vous en prie
Avec qui pratiquer ailleurs la raillerie,
Les hommes d’aujourd’huy sont de vrais cajolleurs265
Et mesme on ne doit pas se fier aux meilleurs.

ACASTE.

{p. 112}
1675 Arimant, cette fille est de l’humeur de Flore.

ARIMANT.

Pleust au Ciel qu’il fust vray.

ACASTE.

Ma fille je t’adore,
Je meurs d’amour pour toy, n’en doute nullement.

DOROTEE.

Leonor qu’en est-il ? je gageray qu’il ment.
Je sçay que vous avez en main une pratique
1680 D’une Dame de Cour, qu’on appelle Angelique
Femme depuis trois ans d’un officier du Roy.
N’est-il pas vray, Monsieur ?

ACASTE.

Que je suis hors de moy.
Qui t’a fait ce discours ?

DOROTEE.

La chose est tres certaine
Je le sçay d’une Dame.

ACASTE.

Et qui s’appelle Helene
1685 De Peralte sans doute. {p. 113}

DOROTEE.

Ouy, l’on la nomme ainsi.

ACASTE.

Quoy justes Dieux, faut-il que l’on me jouë icy266,
Mais quelle est cette Helene, et d’où luy naist l’envie
D’aller en chaque lieu s’informer de ma vie ?
Si je la cognoissois je luy ferois sentir,

DOROTEE.

Quoy ?

ACASTE.

1690 Que qui me jourra s’en pourra repentir.
En fin c’est un peu trop la colere m’emporte.

DOROTEE.

Vrayment elle a grand tort d’en user de la sorte.

Scène 6 §

PHILIPIN entre

Les cheveaux seront prests, et vous pourrez sortir
Dès la pointe du jour.

DOROTEE

[P, 114]
Qui veut doncques partir ?
1695 Sit tost de cette ville ?

ARIMANT.

Acaste.

DOROTEE.

Ah je vous prie
Espargnez-moy Monsieur, tresve de raillerie ;
Cela ne peut pas estre.

ACASTE.

Ah ma fille, il est vray,
Je ne puis exprimer le regret que j’en ay,
Croy que j’y suis forcé, la chose est importante,

DOROTEE.

1700 Vostre amitié* pour moy paroist trop obligeante
Et quoy vous me quittez, ah certes je veux voir
Si j’ay sur vostre esprit quelque peu de pouvoir,
Ne quittez point Paris, enfin je vous en prie,
Ou bien n’esperez plus me voir de vostre vie.

ACASTE.

1705 Ma belle il te faut dire la verité267,
Je suis en mon pays espris d’une beauté, {p. 115}
Que je perds pour jamais s’il faut que je differe
D’un moment à partir, c’est un mal necessaire,
Je reviendray bien tost, va croy moy qu’en effet,
1710 Que la beauté que j’ayme est ton vivant pourtraict,
Ce n’est pas sans regret enfin que je te quitte.

DOROTEE.

Je ne sçaurois souffrir ce discours hypocrite,
Quel regret, allant voir ainsi que je le voy,
Celle que vous aymez mille fois mieux que moy.

ACASTE.

1715 Je l’ayme il est certain, mais croy moy qu’il me semble
La perdre en te perdant, tant elle te ressemble.

DOROTEE bas.

Courage, tout va bien.

Scène 7 §

PHILIPIN ACASTE.

PHILIPPIN.

Un certain homme en bas
Vous demande.

ACASTE.

{p. 116}
Son nom.

PHILIPPIN.

Je ne le cognoy pas,
Mais je pense pourtant avoir veu son visage,
1720 Il vient à ce qu’il dit vous porter un message
D’une Dame qu’il sert.

ACASTE.

Qu’il entre promptement.

Scène 8 §

PAMPHILE, DOROTEE, LEONOR, ACASTE,
PHILIPIN, ARIMANT.

PAMPHILE.

Monsieur, je viens icy par le commandement
De Madame Angelique.

DOROTEE.

Achevez, que dit-elle ?

PAMPHILE.

Que son mary s’en va demain à la Rochelle.

DOROTEE.

{p. 117}
1725 Que nous importe-t’il ?

PAMPHILE.

Et vous pourrez avoir,
Monsieur, n’y estant plus le moyen de la voir,
Si vous le desirez,

DOROTEE.

Dites-luy je vous prie
Qu’estant avecque moy, c’est une raillerie
De penser qu’il me quitte, et luy dites aussi,
1730 Que demain au matin Acaste part d’icy
Pour aller à Lyon voir un certain visage268
Dont il est amoureux.

PAMPHILE.

Je feray le message,
Adieu Monsieur.

ACASTE.

Atten Isabelle croy moy
Que cette Angelique est toute telle que toy :
1735 Et que ma Dorotée.

DOROTEE.

{p. 118}
Oh la plaisante histoire,
Vous imaginez-vous que je vous aille croire ?

PHILIPIN.

Flore entre, Monsieur,

ACASTE.

Flore ?

PHILIPIN.

Ouy Flore asseurément.

DOROTEE.

Encor une autre ?

ACASTE.

Elle est maistresse d’Arimant.

Scène 9 et dernière §

FLORE. ARIMANT. BEATRIX. LEONOR.
ACASTE. PHILIPIN. PAMPHILE.269

ARIMANT.

Flore icy, justes Dieux! cela ne peut pas estre.

FLORE bas.

{p. 119}
1740 La coiffeuse est icy ? voyez un peu le traistre,
Cette Helene sans doute a dit la verité.

ARIMANT.

Je me sens tout esmeu quand je voy sa beauté.

FLORE.

Escoutez Arimant le sujet qui m’emmeine270,
Injuste en mon estime aussi bien qu’en ma hayne.
1745 Je viens vous descouvrir un cœur desabusé,
Qui vous croyant leger vous avoit mesprisé,
Et qui jugeant Acaste un miroir de constance,
Avoit conceu pour luy beaucoup de bienveillance271 :
Mais enfin j’ay connu cét infidelle amant,
1750 Et la fidelité que conserve Arimant,
Ainsi que sa vertu sa flame* estant extresme
Je ne rougiray point de dire que je l’ayme,
Et confesser aussi que je prefere à tous272,
Ce veritable Amant pour estre mon espoux.

ARIMANT.

1755 Ah Madame ! s’il faut que ce bon-heur m’advienne
Est-il felicité comparable à la mienne ?
Quel homme assez heureux me pourroit égaler.

ACASTE.

{p. 120}
Permettez-moy, Madame, à present de parler,
La vengeance sans doute est juste, et legitime :
1760 Mais encor que je sois si mal dans vostre estime,
Croyez que j’ayme bien puis qu’un billet d’amour,
Dès demain au matin me chasse de la Cour.

FLORE.

Encor, pour quel sujet ?

ACASTE.

Une Dame fort belle
M’attend dedans Lyon.

FLORE.

Comment se nomme-t-elle ?

ACASTE.

1765 Son nom est Dorotée.

FLORE.

Encor pour quel suject ?

ACASTE.

Pour aller espouzer ce ravissant object.

DOROTEE.

{p. 121}
Ce n’est pas le moyen d’appaiser vostre flame*,
Que de partir.

ACASTE.

Pourquoy ?

DOROTEE.

Parce que cette Dame
N’est plus dans le Convent, ny mesme dans Lyon.

ACASTE.

1770 Encor qui te l’a dit ?

DOROTEE.

Que vostre passion
Vous aveugle l’esprit, comment se peut-il faire
Que vous ne puissiez pas comprendre ce mistere ?
Ouvrez les yeux Acaste, et voyez qui je suis.
Vous desabusez-vous ?

ACASTE.

Helas je ne le puis.

DOROTEE.

1775 Quoy voyant Dorotée ?

ACASTE.

[Q, 122]
Ah ! je crains ta malice !
Si tu crois m’arrester avec cét artifice,
Tu n’y feras que perdre, et ta peine*, et ton temps,
Penses-tu m’ébloüir et surprendre mes sens ?
Je sçay bien qu’en effet cela ne sçauroit estre,
1780 Car je viens maintenant de recevoir sa lettre
Escrite du Convent où je puis m’asseurer
Qu’elle demeure encor.

DOROTEE.

En voudriez273 vous jurer?
Pour vous desabuser en faut-il davantage 
Que de vous faire voir les traits de mon visage ?

ACASTE.

1785 Ce visage me charme, et trouble mes esprits,

DOROTEE luy montrant ses lettres.

Et si ce n’est assez lisez tous ces escrits,
Et dans cette action admirez mon adresse,
J’ay sçeu tromper vos yeux, et par cette finesse
Je me suis déguisée en cét habit icy.
1790 Pour venir apres vous274, et pour sçavoir aussi
Si vous estiez espris des yeux de quelque belle,
J’ay feint en mesme temps que j’estois Isabelle, {p. 123}
Que j’estois Angelique, et mesme que j’estois,
Helene de Peralte aussi tout à la fois,
1795 Mais afin d’asseurer vostre ame inquietée*
Je vous dy franchement que je suis Dorotée.

ACASTE.

Pour moy je n’eu jamais l’esprit plus interdit.

PHILIPIN.

En doutiez-vous Monsieur ? cent fois je vous l’ay dit,
Mais que sert de jurer à qui ne veut pas croire,

ACASTE.

1800 Dieux pouvois-je jamais esperer cette gloire ?
Ah l’heur* des bien-heureux n’est point égal au mien275.
Escoutez Arimant, quittez vostre entretien,
Venez participer à l’excez de la joye,
Que l’Amour me procure, et que le Ciel m’envoye,
1805 Amy je suis ravy*.

ARIMANT.

Encor pour quel suject ?

ACASTE.

Cher Amy, vous voyez, en ce charmant object,
Où toute la beauté de la terre s’assemble, {p. 124}
Isabelle, Angelique, et Dorotée ensemble.
Voilà le beau sujet dont mon cœur est espris.
1810 Et pourquoy je voulois m’absenter de Paris.
En un mot, cher Amy, voilà ma Dorothée.

ARIMANT.

Est-il possible ô Dieux !

ACASTE.

J’ay l’ame transportée
D’un plaisir si parfait, et d’un heur* si charmant
Que je crains de mourir dans ce ravissement*.

ARIMANT.

1815 Cet heur* inesperé surpassoit notre attente.

FLORE.

Madame excusez-moy.

DOROTEE.

Je suis vostre servante.

ACASTE.

Tresve de compliments puis que je reconnoy
Que vous estes contente aussi bien comme moy.
Madame mettons fin276 à ce double Hymenée277. {p. 125}

FLORE.

1820 C’est ce que je souhaite.

ARIMANT.

Ah ! l’heureuse journée.

PHILIPIN.

Et moy m’oublie-t’on ?

DOROTEE.

Non, Pauline est à toy,
Je la feray venir tanstot, elle est chez moy,
Qui te garde la foy qu’elle t’avoit promise.

PHILIPIN.

Est-il possible, ô Dieux ! le Ciel te favorise,
1825 Tout rit à tes desseins, trop heureux Philipin.
Je m’en vay de bon cœur donner ordre au festin.

FIN.

Lexique §

Amitié
Amour.
V. 51, 994, 1195, 1310, 1700
Ceans
Terme démonstratif du lieu où l’on est, équivaut à ici.
Cervelle
Employé dans les expressions suivantes, se mettre en cervelle, être en cervelle, entrer en cervelle, le mot désigne l’esprit, le jugement des hommes. Mettre quelqu’un en cervelle, le tenir en cervelle signifie lui donner de l’inquiétude, du souci, lui faire espérer quelque chose dont il attend avec impatience le succès. (Furetière)
V. 413, 615, 635, 1226
Chaperon
Ancien habillement de tête, tant pour les hommes que pour les femmes. Pour les femmes, il s’agissait d’une bande de velours portée sur leurs bonnets.
V. 426, 1432, 1654
Decevoir
Tromper adroitement. Il ne faut pas se laisser décevoir par les belles apparences. (Furetière)
V. 662, 1575
Diligence
Activité qui nous fait exécuter notre devoir, nos desseins avec promptitude et exactitude. Rapidité. Au vers 502, « faisoit […] toutes ses diligences » signifie « faisait tout ce qu’il pouvait, tout son possible ».
V. 502, 545, 1041, 1297, 1636
Enchantement
Charme, effet merveilleux procédant d’une puissance magique, d’un art diabolique. Se dit aussi d’un effet surprenant dont on ne connaît pas la cause, et que l’on rapporte à quelque chose d’extraordinaire.
Ennuy
Chagrin, fâcherie que donne quelque discours ou quelque accident déplaisant, ou trop long.
V. 308, 315, 963, 1315
Estonner
Causer de l’émotion à l’âme, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte. On s’étonne des accidents extraordinaires qui arrivent dans le monde. (Furetière)
V. 437, 1349
Fantaisie
Imagination, détermination de l’esprit à croire ou à vouloir les choses selon les impressions des sens. Désigne ce qui s’oppose à la raison.
V. 26, 481, 682, 1413
Flame
Se dit communément pour qualifier l’amour profane, métaphore classique au XVIIe siècle.
Fol, folle
Se dit de quelqu’un qui a perdu l’esprit; le jugement.
V. 431, 749, 885, 1064, 1205
Galands
Rubans noués qui servent pour orner les habits ou la tête tant des femmes que des hommes.
V. 610, 860
Hanter
Être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes. Se dit aussi des lieux où l’on va habituellement. On dirait aujourd’hui, fréquenter.
V. 222, 368, 561, 606, 1433
Harde
Habits ou petits objets qui servent à vêtir ou à orner une personne ou une chambre. On en fait des paquets lorsque l’on voyage.
V. 650, 1008, 1010
Heur
Rencontre avantageuse, on dirait aujourd’hui bonheur, fortune, ou chance. Utilisé pour former les mots bonheur et malheur.
V. 69, 1801, 1813, 1815
Inquieté, ée
Ayant du chagrin, de la peine. Une âme inquiétée a de l’ennui, un trouble ou une affliction de l’esprit.
V. 782, 1197, 1795
Maraut
Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n’ont ni bien ni honneur, et sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. (Furetière)
V. 354, 1004, 1040
Objet
Se dit poétiquement des belles personnes, qui donnent de l’amour.
V. 20, 30, 71, 617, 797, 802, 981, 1241, 1334, 1395, 1451
Obliger
Faire quelque faveur, civilité ou courtoisie.
V. 45, 53, 80, 410, 774, 1008
Peyne, ou peine
Châtiment que l’on fait souffrir à ceux qui ont fait quelque faute. Peut aussi désigner une inquiétude d’esprit, une douleur, un tourment. Terme souvent utilisé pour qualifier ce que ressentent les Amants.
Picquer ou piquer, se
Se piquer d’honneur et de probité, avoir la prétention d’être honorable et probe. Se dit aussi de choses qui nous flattent ou nous choquent. Aux vers 1073 et 1308, équivaut à prendre de l’ombrage, se mettre en colère. Au vers 1221, a pour sens s’enticher de.
V. 212, 509, 1073, 1221, 1306
Pistole 
Monnaie d’or étrangère battue en Espagne et dans quelques endroits d’Italie, a une valeur de 10 livres ou d’un Louis.
V. 1193, 1338
Poulet
Petit billet amoureux qu’on envoie aux Dames, ainsi nommé parce qu’en le pliant on y faisait deux pointes qui représentaient les ailes d’un poulet.
V. 180, 1116
Presentement 
Peut avoir pour sens maintenant, tout à l’heure, tout de suite ou sans tarder. Exprime la proximité dans le temps, que ce soit dans le passé ou dans le futur.
Ravy
Être ravi signifie être en proie à une violente passion (joie, étonnement, admiration) qui trouble agréablement l’esprit et suspend les fonctions des sens. Un ravissement est une sorte d’extase due à cette passion.
V. 386, 1805, 1814
Tourment
Peines et chagrins que l’on se donne soi-même ou les uns aux autres. Les amoureux se plaignent sans cesse qu’ils souffrent mille tourments.
V. 100, 132, 136, 252, 268, 707, 1179, 1316
Trouble
Désordre, confusion de l’âme causée par des passions, ici il s’agit le plus souvent de l’amour.
V. 12, 270, 315, 872, 1126
Zèle
Ardeur, passion que l’on ressent pour quelque chose ou pour quelqu’un.
V. 715, 1096

Appendice : extraits traduits de La Toquera Vizcaina §

Voici quelques extraits traduits de la pièce de Montalvàn, afin de montrer à quel point d’Ouville s’est inspiré de cet auteur. Nous avons sélectionné les passages les plus significatifs et les avons classé en suivant l’ordre de La Coifeuse à la Mode. On trouvera à chaque fois, dans la collone de droite, le texte de d’Ouville qui correspond aux passages de la pièce espagnole.

Discours de Flore sur les hommes, première journée, et vers 81 à 94 :
Flora :
J’ai résolu, bien que mon âge avance, de ne jamais aimer aucun homme. De plus, pour que vous n’imaginiez pas que je suis ingrate à tout l’amour que vous me portez, je vous permets de me voir à l’intérieur de ma maison. Par contre, puisque mon cœur se refuse à aimer alors même qu’il est aimé, cela ne sera qu’à la condition que, pour m’obliger, vous ne me parliez pas d’amour. Je tiens pour une certitude absolue (même si cela peut être une erreur) qu’aucun homme ne dit jamais la vérité à une femme en rien, parce que pour mentir, ils n’ont besoin que de s’appeler hommes. Et tant que je ne suis pas détrompée, je ne veux rien entendre qui touche à l’amour. 
FLORE 
Voyant presque aujourd’hui tout mon sexe se
plaindre
Des hommes de ce temps, j’ay grand sujet de
craindre.
Ouy j’apprends en tous lieux que tout homme
est leger,
Et que le plus confiant est sujet à changer.
Il faut donc bien choisir quand on choisi un maistre,
Aucun ne m’a trompée et je crain trop de l’estre;
Mais pour ne monstrer pas que je veux rebuter
Tout à fair cet amour qu’il vous plaist me porter,
Et que je ne suis pas jusqu’à ce point ingrate,
Loing de vouloir icy que ma colere esclate
Je promets de souffrir vos visites chez moy
Quand vous voudrez me voir, mais avec cette loy
Tant je crains que l’amour ne se coule en mon ame,
Que vous ne parlerez ny de fers ni de flame*,
Effet de ces mots sur Lizardo, et Arimant, première journée, vers 106 à 120 :
Lizardo :
Finalement je la vois, avec un tel silence et un tel respect, qu’il semble que je ne la désire plus : muet à ma peine, ingrat à mon amour, pour ne pas la fâcher, et je l’aime en me taisant, si un galant homme peut, étant amoureux, tenir sa langue. Les mots à peine articulés restent tus, leurs significations sont modifiées, même si certains mots sortent tellement formés que l’on entend leur écho entre les dents…
ARIMANT
Il me faut devant elle observer le silence,
Devorer mes soupirs brusler à petit feu,
En fin souffrir beaucoup, et le tesmoigner peu,
Si j’accuse à part moy sa rigueur sans pareille,
Ma plainte n’ose aller jusques à son oreille,
Je suis en sa presence interdit, et confus,
Tant qu’il semble quasi que je ne l’ayme plus,
Je parois pour tascher de plaire à l’inhumaine
Ingrat à mon amour, et muet à ma peine,
Je desments de tout point mon inclination,
Combatant laschement ma propre passion.
Lors que je veux parler, je suis comme une souche,
Les mots demy fomez se meurent en ma bouche;
J’en lasche quelques fois d’assez intelligents
Qu’elle entend murmurer souvent entre mes dents
Flore et Beatrix, Ivana et Flora, puis la scène des billets, première journée, vers 145 à 238 :
Ivana :
Tu t’es fâchée sans raison. 
Flora :
 Ne me le demandez pas davantage, Laura ne me servira pas, je ne veux pas de servante qui ait été amoureuse, elle doit aujourd’hui quitter ma maison.
Ivana :  
Justement elle n’est plus amoureuse depuis qu’elle est sous vos ordres. 
Flora :
Oui, mais celui qui a aimé aimera, et la capacité d’aimer me déplaît déjà. Ceux qui doivent vivre avec moi (et je le dis moi-même) doivent traiter tous les hommes d’une manière aussi sévère que s’ils étaient leur ennemi mortel.
Ivana :
On ne doit prendre cela en compte que pour quelques hommes.
Flora :
Non, pour tous. Mon cœur veut punir le mauvais parce qu’il a été perfide, et le bon parce qu’il le sera.
Lizardo :
Et comment va votre amour, je veux dire votre haine pour ceux qui vous aiment ?
Flora :
Mon mépris est toujours le même à leur égard.
Lizardo :
Et ma peine aussi est toujours la même.
Flora :
Pourquoi pas, s’ils mentent tous ?
Lizardo :
Cela n’est qu’une présomption.
Flora :
S’ils ne ressentent pas ce qu’ils disent, peut-on avoir une meilleure preuve ? J’ai retrouvé ces six billets audacieux, remplis de plaintes et d’amour, et, plus par curiosité que par désir, je les ai tous lu. Je n’ai pas trouvé là…
Lizardo :
Que n’avez-vous pas trouvé ?
Flora :
Je n’ai pas trouvé un seul mot de vérité.
Lizardo :
Grâce à ces billets j’espère pouvoir la vaincre. Voici le premier billet.
Flora :
Je vous écoute.
Lizardo, lit :
Après avoir aimé sans retour, après avoir adoré la pure clarté de vos yeux, je suis comme mort…
Flora :Arrêtes-toi, et ne va pas plus loin, parce que cet amant a déjà menti : s’il était mort, il ne pourrait pas ressentir ce qu’il dit.
Lizardo :On appelle mourir, Flore, une telle peine. L’homme s’éteint à l’intérieur de lui-même.
Flora :Cela s’appelle ainsi, mais cela ne l’est pas. Ensuite, c’est mentir que de l’écrire. Passes au second billet.
Lizardo :
Ha, tyrane ! Il lit : Je vous vis hier à une fenêtre et aujourd’hui pour vous je me sens brûler.
Flora :
Quant à celui-ci, il ne lui reste plus rien à faire pour le lendemain, s’il brûle tellement dès le premier jour.
Lizardo :Oui, mais ce sont les astres qui inclinent nos cœurs et souvent décident pour nous…
Flora :Cela s’appelle incliner, Lizardo, non rendre amoureux. La vue suffit pour avoir une folle inclination mais pour aimer avec fondement et raison, il faut plus que voir, parce que les manières, le bon-sens, la douceur, la condition, l’élégance et l’esprit rendent habituellement un homme amoureux, plus que la beauté seule. Et si l’on suppose qu’il n’est pas passé par les étapes de la fréquentation, de l’agrément, de l’amour et du plaisir, alors cet homme aussi a menti puisqu’il dit m’avoir conquise avant de m’avoir fait la Cour. Lisez l’autre, Lizardo.
Lizardo :Si les rayons de votre divin soleil donnent la mort…
Flora : Il est venu si rapidement se heurter au soleil ? Cela aussi est un mensonge.
Lizardo :Pourquoi ?
Flora :
Parce qu’il est clair que si j’étais le soleil, puisqu’il me compare au soleil, personne n’aimerait, ni ne pourrait me regarder dans les yeux. Et outre que cela soit un compliment aussi commun que l’amour, dites-moi ce qu’une femme a de commun avec le soleil.
Lizardo :
C’est la plus belle louange. »
BEATRIX
Il faut peu de suject pour vous mettre en colere. [9]
FLORE.
Qu’on ne m’en parle point, je ne le veux pas faire.
Que sert de contester plus long-temps sur ce point?
Jacinte absoluëment ne me servira point.
Je ne veux point chez moy de servante
amoureuse.
BEATRIX.
Vous estes sans mentir un peu trop scrupuleuse,
Autre-fois elle ayma, mais elle n’ayme plus
Depuis qu’elle vous sert.
FLORE
Non, non, c’est un abus,
Si Jacinte a conceu quelque amoureuse flâme*,
Ne croy pas que le temps en guerisse son ame,
Enfin qui se resout de vivre avecque moy
Sans s’enquerir de rien doit subir cette loy,
Et doit en m’imitant dans le siecle où nous sommes,
Comme ennemis mortels regarder tous les
hommes.
BEATRIX.
Ouy ceux-là doivent ester en ennemis traittez
Qui l’ont peu meriter par leurs legeretez:
Mais tout homme n’est pas de ce crime coupable.
FLORE.
Moy je les traitte tous d’une façon semblable,
Et si tout ce maudit sexe estoit en mon pouvoir
Je les chastierois tous, le meschant pour avoir
Des-ja commis le mal, et je serois severe

Envers le bon aussi, par ce qu’il le peut faire.
ARIMANT
Comment va vostre amour? Je veux dire, Madame,
Vostre hayne, envers ceux qui vivent dans la flame*,
Lors qu’ils sont esclairez du feu de vos beaux yeux?
FLORE.
Pour moy je suis toujours d’esgale humeur pour
eux.
Ainsi que mon desgoust, ma rigueur est extresme. [11]
ARIMANT. bas
Et pour vous mon amour en tout temps est le
mesme.
Encor pour quel sujet?
FLORE.
Est-il homme icy bas
Qui nous puisse parler, et ne nous mentir pas?
ARIMANT.
Vous concevez, Madame, à tort cette croyance.
FLORE.
Si pas un en parlant ne nous dit ce qu’il pense,
Cette preuve suffit: ces lettres en font foy,
Regardez ces poulets* qui s’adressent à moy,
Que je viens de trouver par hazard sur ma table,
Qui me parlent d’amour. Hà c’est chose admirable,
Je les ay voulu voir par curiosité,
Et n’ay pas leu dedans un mot de verité.
ARIMANT.
Un mot de vértité ?
FLORE.
Voulez-vous pas me croire?
Les voila, lisez lez.
ARIMANT.
Je veux avoir la gloire
De la vaincre par là. Voyons quels sont icy
Ces mensonges si grands
le premier dit ainsi :
Depuis le premier jour que j’eu cét advantage,
D’admirer les attraits d’un si parfait visage,
J’ay senty les effets d’un violent trespas.
FLORE.
Arrestez Arimant, toubeau, n’achevez pas.
Cét Amant a menti, car auroit-il envie
D’adorer mes beautez s’il n’estoit plus en vie?
Fut-il jamais au monde un plus sot entretien?
Pourroit-il estant mort sentir ny mal ny bien.
ARIMANT.
On appelle une mort les peynes* qu’on endure
Pour un object charmant.
FLORE.
Une mort en peinture,
S’il dit plus qu’il ne souffre, est-il pas vray qu’il
ment? [13]
Il suffit, passez donc au second, Arimant.
ARIMANT. Il lit.
Je me senty brusler aussi-tost qu’à ma veuë
Vous parustes hier de tant d’attraits pourveuë.
FLORE.
Voyez l’impertinent! Dieux qu’il est sot et vain,
Il ne luy reste rien à faire pour demain,
Si des le premier jour son coeur est tout de

flâme*.
ARIMANT.
Pourquoi l’en blasmez vous?
Sçavez vous pas Madame
Que les astres reglants nos inclinations
Agissent tout à coup sur elections,
Nous portants à l’amour aussi bien qu’à la hayne?
FLORE.
Ils nous inclinent bien, c’est chose tres-certaine
Mais ils ne forcent point nostre choix en amour
Pour nous piquer* si fort, et des le premier jour.
La taille, la beauté, le teint, la bonne mine
Nous peut plaire à l’abord, tout cela nous incline,
Mais vous confesserez aussi que pour avoir
Un amour tres-parfait, il faut bien plus que voir.
La conversation, l’esprit, la gentillesse,
Nous font avec le temps aymer une maitresse,
Plus que la beauté mesme, et puis que cet Amant
Ne m’a que fort peu veuë, il est certain qu’il ment.
Puis que son amour est si fort precipitée,
Et brusle mesme avant que de de m’avoir hantée*.
ARIMANT bas.
Quelle humeur! et qu’en puis-je esperer justes
Dieux!
FLORE.
Lisez l’autre, Arimant.
ARIMANT. Lit.
Le soleil de vos yeux.
FLORE.
Que veut dire ce fat?
ARIMANT
Hé quoy divine Flore,
Estimez-vous qu’il ment et qu’il s’esgare encore?
Sont-ce pas des Soleils qui brillent dans vos yeux?
FLORE.
Il ment, car le soleil est là haut dans les Cieux. [15]
Encor si le soleil n’est couvert d’une nuë,
Le peut-on regarder sans s’ebloüir la veuë?
Comment donc cét Amant pourroit-il concevoir
Tant de feux dans son cœur comme il dit sans me
voir?
Ce discours seulement me choque quand j’y pense,
A-t’on jamais parlé de telle extravagance?
Mais de plus dites-moy quelle proportion
D’une femme au soleil?
ARIMANT
C’est que sa passion
Vous donne par ce mot la plus grande loüange.
Dorotée explique à Pamphile pourquoi elle s’est déguisée, deuxième journée, vers 442 à 468 :
Elena :
Tu ne juges, Feliciano, que par l’apparence. Tu m’accuses de mon peu de prudence et de ma légèreté d’esprit, mais si je te disais que, bien que je sois à Madrid, Valladolild ne sait pas que je suis ici, ni que je suis partie de là-bas, alors que je n’y suis plus depuis tant de jours, que dirais-tu ?
Feliciano :
Cela est impossible.
DOROTEE
Tu juges de l’effet par la seule apparence,
Mais lors que tu sçauras le tout de poinct en point,
Tu ne me blasmeras, ny ne te plaindras point.
Cognoissant le mal-heur où je me voy reduite
Mon peu de prevoyance, et mon peu de conduite.
Et pour ce que tu dis que mes parens un jour
Me pourront reprocher l’effet de mon Amour.
Pamphile tu sçauras qu’il n’est en la puissance [30]
D’aucun de mes parens d’avoir la cognoissance
Du pays où je suis, ny mesme de sçavoir
Si j’ay jamais rien fait qui choque mon devoir.
Parle que dirois-tu si cet Amant que j’ayme,
Si mes proches parents, et si mon oncle mesme
Par une tres subtile et rare invention,
Croyoient tous que je fusse encore dans Lyon?
Croy que par ce moyen l’ame la plus rusee
Indubitablement y seroit abusee.
PAMPHILE.
Cela ne se peut pas, Madame asseurément.
Flore est amoureuse d’Acaste, deuxième journée, vers 681 à 708 :
Flora, seule :
Mon cœur, quelle nouveauté faîtes-vous avec moi ? A quoi pensez-vous, qu’avez-vous ? Dites, dites la vérité. Ou plutôt ne la dites pas, taisez-vous, je ne suis plus celle que j’étais, j’ai un autre être, un autre visage, comme si je parlais à une autre. J’ai honte de moi. Tu as gagné, Amour, tu as remporté la palme, parce que vivre sans amour, même si cela semble être vertueux, c’est négliger son âme.
FLORE
Quel changement mon coeur? et quelle frenaisie
Me vient presentement* troubler la fantaisie*?
D’où vous vient ce caprice, et cette nouveauté?
Quoy vous aymez mon coeur? dites la verité […]
Car si depuis que j’ayme
J’ay pris un nouvel estre, et ne suis plus la mesme
Que j’estois cy-devant ainsi que je cognoy,
Comme si je parlois à quelque autre qu’à moy
En discourant d’amour s’il faut que je m’escoute,
De honte que j’auray, je rougiray sans doute. […]
Dessus ce Coeur altier vous remportez la palme
Amour, et je confesse à present devant tous
Que tous plaisirs sont morts en ce monde

sans vous:
En vivant sans amour on vit dans l’innocence,
Si c’est une vertu ce n’est qu’en apparence,
Mais ce n’est en effet que folie, et je croy
Qu’un qui peut s’exempter d’une si douce loy
Vit à l’abry des maux que le Ciel nous envoye,
Mais comme un qui n’est plus, il est mort pour la
joye.
Lettre de Clite et de Don Alonso, frère de Don Ivan ; troisième journée, V.1598 à 1618 :
Vous apprendrez deux nouveautés avec ce courrier. La première que le père de Don Diego, persuadé de l’honnêteté de l’affaire, veut transformer la vengeance en un simple arrangement. La deuxième est que l’oncle d’Elena (bien que je ne lui ai pas parlé, et que je ne l’ai pas vue) veut la marier avec un de ses parents venu de Panana, pour qu’elle ne soit pas en dehors de sa maison, et qu’elle garde ses biens. Faites attention maintenant à ce que vous décidez, et pour toujours vous me trouverez prêt à vous servir comme un frère. Don Antonio de Luna.
Luquete :
Et maintenant, que dîtes-vous ?
Don Ivan :
Que j’étais fou quand je pensais cela d’Elena.
Luquete :
Vous voyez qu’elle ne peut pas être déguisée, en terre étrangère alors que son oncle est en train de la marier là-bas. 
Vous apprendrez deux nouvelles par cette lettre ; la
premiere que le pere d’Octave à la solicitation de
vos proches, remet sa vengeance entre les mains
de ses amis, et se veut accomoder avec vous.
Ayant appris que vous avez tué son fils en
homme d’honneur. La seconde que l’oncle de
Dorotée traitte de la faire espou- [107]
ser avec un sien parent qui depuis peu est venu
de la Rochelle, afin que le bien ne sorte point hors
de sa fa-mille, Dorotée m’en a donné advis, et
vous le fait sça-voir, voyez maintenant ce que vous
avez à resoudre là-dessus ; et vous asseurez que
vous me trouverez prompt à tout ce que vous
desirerez de mon service.
Vostre tres-humble et fidelle serviteur, CLITE.
ARIMANT.
Et bien qu’en dites-vous ?
ACASTE
Amy je le confesse,
J’ay creu bien follement d’avoir veu ma maistresse.
ARIMANT.
Voyez comme on se trompe en son opinion,
Si son oncle la veut marier dans Lion,
Où vous sçavez qu’elle est et dans un monastere,
Si Clite vous l’escrit, comment se peut-il faire
Comme vous sousteniez, qu’elle soit dans paris,
Sous des noms desguisez.
Confession de Flore, troisième journée, vers 1743 à 1754 :
Flora :
Oui, Lizardo. Ecoutez tous pourquoi. Moi, en matière d’amour, j’ai été si folle et si vaine que je n’ai jamais aimé personne, par peur du mensonge des hommes. Quand Don Ivan est arrivé à la Cour, il montrait en actions et en paroles tant de fidélité à la femme qu’il aimait, que j’ai commencé à l’aimer, non pour sa beauté, mais pour sa grande constance. Mais aujourd’hui, je sais qu’il n’a pas moins de quatre soupirantes, et qu’il n’en rejette aucune ; par chance, je l’ai haï, je ne supporte même plus son nom, et ainsi donc seul Lizardo dans Madrid peut mériter le nom de fidèle amant. J’affirme que j’aime Lizardo. 
FLORE.
Escoutez Arimant le sujet qui m’emmeine,
Injuste en mon estime aussi bien qu’en ma hayne.
Je viens vous descouvrir un cœur desabusé,
Qui vous croyant leger vous avoit mesprisé,
Et qui jugeant Acaste un miroir de constance,
Avoit conceu pour luy beaucoup de bienveillance :
Mais enfin j’ay connu cét infidelle amant,
Et la fidelité que conserve Arimant,
Ainsi que sa vertu sa flame* estant extresme
Je ne rougiray point de dire que je l’ayme,
Et confesser aussi que je prefere à tous,
Ce veritable Amant pour estre mon espoux.

Bibliographie §

Sources §

La Toquera vizcaina, Ivan Perez de Montalvàn, Madrid, 1635.
El Teatro de Alonso Remon : Tres Mujeres en Una, Ven Serna Lopez, 1983.
Gédéon Tallemant des Reaux, Historiettes, Paris, Gallimard (coll. Bibliothèque de La Pléiade), 1960, t. 1.

Études critiques §

Sur le théâtre du XVIIe siècle §

H.C. Lancaster, A History of French dramatic Litterature in the XVIIth century, Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1929-1942. (5 part. en 9 vol.)
Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1996, t. 2, chapitre VI.
Michel Corvin, Dictionnaire encyclopédique du théâtre, Paris, Bordas, 1990.
Georges Forestier, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Nathan (coll. 128) 1993.
Scherer J. et Truchet J, Théâtre du XVIIe siècle, vol. 1, Paris, Gallimard (coll. Bibliothèque de La Pléiade), 1975.
Anne Ubersfeld, Lire le théâtre, Paris, Éditions Sociales, 1977.
Georges Forestier, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1650-1680). Le déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.

Sur la comédie §

Michel Corvin, Lire la comédie, Paris, Dunod, 1994.
Roger Guichemerre, La Comédie avant Molière, 1640-1660, Paris, A. Colin, 1972.

Sur la comedia espagnole §

E. Martinenche, La Comedia en France de Hardy à Racine, Genève, Slatkine Reprints, 1970. Ch. V « La décadence de la comedia en France ».
C. Couderc, Le Système des personnages de la « comedia » espagnole, 1594-1630. Contribution à l’aide d’une dramaturgie, thèse sous la direction de J. Canavallio, 1997.

Sur d’Ouville §

Fr. et C. Parfaict, Histoire du théâtre françois, 1734-1749, vol. 1 et 2, Genève, Slatkine reprints, 1967.
Roger Guichemerre, Visages du théâtre français au XVIIe siècle, Paris, Klincksiek, 1994. Ch. IX « Une source peu connue de Molière, le théâtre de Le Métel d’Ouville », p. 115 à 127.

Sur les décors et la mise en scène §

Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer, Le Théâtre de l’hôtel de Bourgogne, Paris, Nizet, 1968-1970.
Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer, L’Histoire de la mise en scène dans le théâtre français à Paris de 16OO à 1673, Paris, A. Nizet, 1960.
Henry Carrington Lancaster (éd), Le Mémoire de Mahelot, Laurent et autres décorateurs de l’hôtel de Bourgogne et de la Comédie française au XVIIe siècle, Paris, E. Champion, 1920.

Sur la langue du XVIIe siècle §

Antoine Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les sciences et les arts, La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers ; rééd. Paris, SNL-Le Robert, 1978.
Académie Française, Dictionnaire, Paris, J. B. Coignard, 1694.
Haase, Syntaxe française du XVIIe siècle, Paris, Delagrave, 1935.