Le Fils supposé

Comédie

PAR
Monsieur de SCUDERY.
A PARIS,
Chez Augustin Courbé, Libraire et Im-
primeur de Monseigneur frere du Roy, à la
petite gallerie au Palais, à la Palme.
M. DC. XXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Édition critique établie par Alexandra Dias Vieira dans le cadre d'un mémoire de master 1 sous la direction de Georges Forestier (2012)

Introduction §

Georges de Scudéry est un auteur raillé pour sa plume féconde, pourtant son théâtre est bien reçu par le public du XVIIe siècle. Aujourd’hui, le théâtre, qui est la majeure partie de son œuvre, est peu connu voire inconnu. Seul son nom est resté dans les mémoires et cela grâce à sa collaboration avec sa sœur.

Scudéry a écrit seize pièces, dont Le Fils supposé. Elle est la seconde concession de Scudéry à la comédie1. Selon Ch. Mazouer, Scudéry aurait un style certes « doux-coulant » mais celui-ci est un « peu plat »2. Bien au contraire pour nous ce style est représentatif du théâtre des années 1630.

Georges de Scudéry §

La vie du dramaturge §

Georges de Scudéry est né au Havre de Grâce, le 11 avril 1601 . Selon ses dires, sa famille serait d’origine italienne, noble mais désargentée. Il est le deuxième d’une famille cinq enfants dont trois moururent en bas âge. Madeleine naquit en 1607. Il perdit ses parents en 1613, à l’âge de 13 ans, et il fut accueillit avec sa sœur chez leur oncle qui les éduqua. Selon Eveline Dutertre3, il aurait fréquenté le collège. Ainsi, il paraîtrait que Scudéry ne fut pas élevé par son oncle. Cependant, cette partie de son enfance reste tout de même floue.

Il embrassa très tôt une carrière militaire, comme son père qui accompagna Villars au Havre de Grâce où il devint capitaine à la fin du XVIe siècle. Ainsi, tout le destinait à s’engager dans une carrière militaire d’après Les Frères Parfaict4. On n’est pas sûr de la durée de la carrière militaire de Georges de Scudéry, mais l’on pense qu’elle a duré entre 13 et 14 ans. Donc à l’âge de 28 ans, Scudéry troqua son épée pour la plume. Selon Éveline Dutertre5, si Scudéry a choisit la carrière des lettres ce fut par nécessité. Certes, sa famille était noble mais elle était pauvre.

En 1629, il s’installa à Paris, rue Vieille du Temple, dans le quartier du Marais. Madeleine rejoindra son frère à Paris après la mort de leur oncle. Un an après, en 1630, fut représenté sa première pièce de théâtre à l’Hôtel de Bourgogne, Ligdamon et Lidias6. Il fréquentait le salon le plus en vogue à cette période: celui de Mme de Rambouillet. Il participa donc à la vie des salons sous le surnom de Sarraïdes7. Il se lia d’amitié avec de grands noms comme Chapelain, Sarazin, Corneille mais cette amitié avec ce dernier se termina avec le Cid. En effet, en 1637, Scudéry écrivit les Observations du Cid, critique virulente du chef-d’œuvre de Corneille. Scudéry gagna la protection de Richelieu lors de la représentation en 1631 du Trompeur puni. Pour le remercier de sa protection, Scudéry lui écrivit une série de poèmes. Fort du succès de sa première pièce, il écrira seize pièces de théâtre mais également des textes théoriques (dont L'Apologie du théâtre publié en 1639) de 1629 à 1642. En 1641, il participa à l’écriture du roman de Madeleine, Ibrahim ou l’illustre Bassa, en composant la préface.

En 1642, Scudéry cessa toute activité dramaturgique de manière brusque. Serait-il possible que l’arrêt de cette activité ait un lien direct avec la mort de Richelieu la même année ? À moins que comme Mairet, il ait renoncé devant l’enchaînement irrésistible du succès de Corneille.

De 1642 à 1667 fut une période marquée par une alternance de voyages entre la capitale et la province. Tout d’abord, de 1643 à 1647 il devint gouverneur à Notre Dame de la Garde à Marseille mais c’est en 1644 que Georges et sa sœur s’y installèrent. À Notre Dame de la Garde, les Scudéry s’ennuyèrent. Comme le souligne Ch. Clerc « Ce fut leur thébaïde, leur désert, leur exil »8. Cependant, cet ennui est bénéfique car Scudéry écrivit en 1646, Le Cabinet de M. de Scudéry et en 1647, il publia Les Discours politique des Rois.

En 1647, les Scudéry retournèrent dans la capitale. Lors de ce séjour, qui dura sept ans, Georges de Scudéry fut élu à l’Académie Française en 1649, et il publia la même année Les Poésies Diverses. Après avoir écrit des pièces de théâtre, des poèmes, des ouvrages théoriques et participé à l’écriture des romans de sa sœur (Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653 ; La Clélie, 1654-1660 ; etc.), il publia une épopée en 1654 : Alaric ou Rome vaincue.

À la fin de la Fronde, Scudéry dut s’exiler en Normandie du fait de son amitié avec le prince de Condé. Ainsi en 1654 Scudéry partit en Normandie. Pendant son exil (1654-1660), Scudéry épouse Marie Madeleine du Moncel de Martinvast en 1655. De leur union naquit un fils en 1658.

En 1660 Scudéry revint à Paris et il s’installa avec sa famille dans le quartier du Marais, rue de Berry. Sa famille vécut de manière sobre. De 1661 à 1663, il publia un roman mauresque de 6533 pages, Almahide ou l’esclave reine, qu’il écrivit avec la participation de sa femme. Cette plume si féconde fut raillé par ses contemporains. Ainsi, Boileau écrivit :

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume,
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens,
Mais ils trouvent pourtant, quoiqu’on puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.9

Ce fut son dernier ouvrage. Georges de Scudéry mourut à Paris le 14 mai 1667 d’une attaque. Il fut enterré à l’église de Saint-Nicolas-des-Champs.

Ses écrits §

Georges de Scudéry est connu par ses contemporains pour sa fécondité. Ainsi il a écrit de nombreux ouvrages, tout genre confondu, entre 1629 et 1663. Nous les citerons par genre et dans l’ordre de leur date de publication.

Le Théâtre §

Ligdamon et Lidias, tragi-comédie, 1631.

Le Trompeur puni, tragi-comédie, 1633.

La comédie des comédiens, comédie, 1635 (comporte une pastorale : L'Amour caché par l’amour).

Le Vassal généreux, tragi-comédie, 1635.

Orante, tragi-comédie, 1635.

Le Prince déguisé, tragi-comédie, 1635.

La mort de César, tragédie, 1636.

Le Fils supposé, comédie, 1636.

Didon, tragédie, 1637.

L'Amant Libéral, tragi-comédie, 1638.

L'Amour Tyrannique, tragi-comédie, 1639.

Eudoxe, tragi-comédie, 1641.

Andromire, tragi-comédie, 1641.

Ibrahim ou l’illustre Bassa, tragi-comédie, 1643.

Arminius ou les Frères ennemis, tragi-comédie, 1643.

Axiane, tragi-comédie en prose, 1643.

Les romans §

Ibrahim ou l’illustre Bassa, 1641 (en collaboration avec sa sœur Madeleine).

Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653 (en collaboration avec sa sœur Madeleine, en 10 vol.).

Clélie, 1654-1660 (en collaboration avec sa sœur Madeleine).

Almahide ou l’Esclave reine, 1660-1668 (en collaboration avec sa femme Marie Madeleine, en 8 vol.)

Ouvrages divers (théoriques, poème épique, poésies, etc.) §

Édition des Œuvres de Théophile, 1632

Le Temple, poème à la gloire du Roi et de M. le Cardinal […], 1634.

Observation sur le Cid, 1637.

L'Apologie du théâtre, 1639.

Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques, 1643.

Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques, deuxième partie, 1644.

Le Cabinet de M. de Scudéry, 1646.

Discours politiques des Rois, 1648.

Poésies diverses, 1649.

Salomon instruisant le Roi, 1651.

Alaric ou Rome vaincue, poème héroïque, 1654.

Poésies nouvelles, 1661.

L'œuvre §

Réception §

Selon les dires de Georges de Scudéry, la pièce connut un grand succès, « Le Fils supposé vint ensuite qui, par ses fréquentes représentations, fit voir qu’il avait part à la gloire aussi bien que les poèmes qui l’avaient devancé »10. C'est le seul témoignage du succès de la pièce. On sait également que Le Fils supposé fut écrit après Orante (1634-1635) et avant Le Prince déguisé (1635) mais la date de représentation est incertaine. Pour Lancaster11, la pièce fut représentée dans la première moitié de 1634 mais pour Éveline Dutertre12, elle fut représentée en 1635. Dans les deux cas ils ne donnent pas de réelles explications pour ces dates.

Résumé de la pièce §

Cette comédie tourne autour de deux histoires d’amour : Luciane-Oronte et Bélise-Philante

Tout d’abord, dans l’Acte I, Rosandre dit à sa fille Luciane qu’il souhaite la marier avec Philante, le fils de son vieil ami Almédor. Mais cette dernière refuse car elle aime et est aimée par Oronte. Rosandre donne l’ordre à Oronte de renoncer à Luciane mais Oronte refuse et va la voir (Scène 1 et 2). On découvre grâce au récit d’Almédor à son ami Rosandre que celui-ci ne connait pas son fils car il a été enlevé par les Turques. Son fils a été élevé par son Oncle Osmin en Bretagne (Scène 3). En Bretagne, Philante reçoit le serviteur de son père, Doriste. Celui-ci est chargé de conduire Philante auprès de son père à Paris. Il demande à son amante Bélise de le suivre jusqu’à Paris. Celle-ci accepte même si son frère, Clorian, est contre cette union mais après avoir hésité (Scène 4, 5, 6, 7).

À l’Acte II, Luciane désespérée face à ce dilemme (père ou l’amour) décide de se suicider (Scène 1). Cependant elle entreprit, avec Oronte, de décourager Philante et si cela ne fonctionne pas, Oronte le défiera en duel (Scène 2). À Blois, Bélise et Doriste attendent Philante qui devait les rejoindre mais ce dernier ne vient pas. Sur le conseil de Doriste, Bélise se déguise en homme et se fait passer pour Philante. Elle se rendra donc à Paris (Scène 3). Pendant ce temps là, en Bretagne, Clorian le frère de Bélise, après avoir apprit que sa sœur était partie avec Philante, le jette en prison (Scène 4, 5). Cependant pour une raison inconnue Clorian le relâche et ils deviennent amis (Scène 6).

Dans l’acte suivant, à Blois, Philante ne trouvant pas Bélise se met à la chercher avec l’aide de Clorian (Scène 1). Ils apprennent qu’elle est partie avec Doriste à Paris et décident de s’y rendre (Scène 2). À Paris, Bélise se présente comme étant le fils d’Almédor. Ce dernier est heureux de revoir son fils et lui annonce qu’il souhaite le marier avec Luciane (Scène 3). Oronte décide d’aller chez Rosandre pour voir Luciane décourager Philante (Scène 4). Bélise déguisée en Philante est alors présentée à Luciane (Scène 5). Bélise profite d’un moment seul avec Luciane pour lui révéler qu’elle est une fille et qu’elle aime et est aimée de Philante. Luciane la rassure en lui révélant à son tour qu’elle aime Oronte (Scène 6). Oronte apparaît. Luciane, souhaitant se divertir, décide de le rendre jaloux. Celui-ci, convaincu que Luciane l’a délaissé, souhaite alors se battre en duel avec Philante (Scène 7).

À l’Acte IV, Bélise n’est pas en accord avec le choix de Luciane de rendre jaloux Oronte et redoute les conséquences à venir (Scène 1). Oronte voulant se venger demande à Braside de remettre une provocation en duel à Philante, qui n’est autre que Bélise (Scène 2). Pendant ce temps là, Doriste fait part de ses inquiétudes (Scène 3). Philante et Clorian arrivent devant la maison d’Almedor. À ce moment Braside arrive et entend Clorian appeler son ami Philante. Braside croyant avoir trouvé le bon Philante lui remet alors la provocation en duel. Philante et Clorian acceptent le duel (Scène 4). Rosandre et Almédor, croyant que leurs enfants sont amoureux, sont heureux de les unir (Scène 5). Dans une stance, Oronte clame sa colère face à la situation tout en attendant Braside, Philante et Clorian à la Porte Saint Antoine (Scène 6). Oronte aperçoit son ami arriver mais il est surpris de voir un homme qu’il ne connait pas. Cet homme déclare être Philante et affirme ne pas vouloir épouser Luciane car son cœur est déjà épris d’une autre femme. Face à cette révélation, ils décident d’aller chez Rosandre démasquer le faux Philante (Scène 7).

Au dernier Acte, dans de très belles stances, Bélise se désespère de ne pas voir Philante arriver (Scène 1). Luciane annonce à Bélise que son père ne veut point renoncer au mariage et décide même de l’avancer. Doriste lui, redoute le châtiment de Philante pour avoir aidé Bélise (Scène 2). Rosandre et Almédor s’obstinent à marier Luciane et le faux Philante, bien qu’ils soient rebutés à cette idée (Scène 3). Oronte, Braside, Clorian et Philante se présentent chez Almédor. Philante lui déclare qu’il est son fils mais Almédor ne le croit pas et demande à Bélise, déguisé en Philante, et à Luciane de venir (Scène 4). Philante et Clorian sont étonnés de voir Bélise. Elle décide de donner la main de Luciane, qu’elle avait reçu de Rosandre, à Oronte. Clorian explique la situation et les circonstances du déguisement de Bélise. Almédor est heureux de retrouver son vrai fils et les deux pères consentent aux deux mariages (Scène 5). Comme dans toutes les comédies, la pièce se termine bien, Bélise épousera Philante et Luciane Oronte.

La Source §

La source précise du Fils supposé nous est inconnue.

Certes, nous connaissons les sources de la plupart de ses pièces. Mais pour un petit nombre d’entre elle nous sommes réduite à des hypothèses. C'est le cas de L'Amour caché par l’amour, du Fils supposé et La Mort de César.13.

Il y a plusieurs suppositions concernant la source de la pièce. Selon Éveline Dutertre, le modèle utilisé par Scudéry pour Le Fils supposé pourrait être romanesque. Comme le soulignent les Frères Parfaict, cette pièce aurait pu constituer un « roman complet ». Cependant, ce modèle n’a pas été trouvé à l’heure actuelle. Après cela, elle suppose que la source pourrait être antique mais là encore c’est une impasse.

L'option la plus probable est la source espagnole comme le suggère Puibusque14, or elle fut rejetée par Batereau. Que ce soit pour Lancaster ou Éveline Dutertre, Le Fils supposé présente une intrigue similaire à la pièce de Rotrou, La Diane. Ainsi, dans les deux pièces, nous avons affaire à une jeune fille amoureuse (Bélise pour Le Fils supposé et Diane pour La Diane) qui se déguise en homme et va à Paris. Là, la jeune fille, qui a usurpé l’identité d’un homme (l’une de son amant et l’autre de son frère), se trouve alors confrontée à un aporie : demander la main d’une jeune fille. Dans Le Fils supposé, Almédor se retrouve avec deux fils et dans La Diane, le père de Rosinde se retrouve, lui, avec deux gendres. Pour terminer elle révélera son sexe et son frère établira sa noblesse. Du fait de ces similitudes, cette pièce peut bien être la source de celle de Scudéry. Dutertre propose deux hypothèses; soit Scudéry connaissait la pièce de Rotrou qui a été représenté en 1633, publié en 1635 et l’a pris comme modèle, soit Scudéry connaissait le modèle espagnol (Villana de Xetafe de Lope de Vega) dont Rotrou s’était inspiré pour écrire sa pièce. La première hypothèse semble la plus probable pour Éveline Dutertre. Ainsi, elle explique que Rotrou avait déjà modifié quelques éléments de l’histoire de Lope de Vega. Scudéry a apporté également des modifications mais ces dernières vont dans le même sens que celles de Rotrou. Nous sommes en accord avec l’hypothèse et l’explication de E. Dutertre mais cependant cette dernière n’est qu’une supposition. Ce qui est sûr, c’est que la source du Fils supposé reste encore inconnue.

La Dramaturgie §

La question du genre §

Le Fils supposé est intitulé « comédie » par Scudéry. À première vue, on peut se dire que la question du genre ne se pose pas mais plusieurs critiques remettent en cause de manière implicite cette nomination. Ainsi Éveline Dutertre dans Scudéry dramaturge souligne que

Le Fils supposé est intitulé comédie, mais, malgré la dénomination différente, elle ne diffère nullement des tragi-comédies, si ce n’est par la présence d’éléments comiques un peu plus nombreux.15

La comédie a été fortement influencée par la pastorale et la tragi-comédie comme le souligne Mazouer « Ce faisant, elle [la comédie] répudie les univers imaginaires et parfaitement fantaisistes de la pastorale et de la tragi-comédie, qui l’ont si fort influencé »16. Ainsi nous comprenons mieux la remise en cause de la nomination de la pièce par les historiens du théâtre et pourquoi l’on retrouve des passages et des procédés typiques de la tragi-comédie et de la pastorale dans cette comédie. Nous citerons quelques-uns de ces procédés pour démontrer que Le Fils supposé est une pièce d’influences diverses et qu’il est ainsi difficile de savoir à quel genre elle appartient.

La scène 1 de l’acte IV comporte un procédé typique de la pastorale. En effet, la villanelle est une chanson pastorale chantée par des bergers et des bergères (mais nous verrons cela plus en détail dans notre partie intitulée Lyrisme, La villanelle).

Mais Le Fils supposé fait partie également des comédies romanesques par le fait qu’il cumule des péripéties romanesques. Cependant c’est avant tout une comédie d’intrigue. Roger Guichemerre dans La Comédie classique en France expose la structure d’une comédie d’intrigue. Généralement, on a un jeune premier qui veut séduire une jeune fille ou les deux jeunes gens sont déjà amoureux l’un de l’autre, mais avant d’être réunis, ils doivent affronter plusieurs obstacles de natures diverses. Dans notre comédie l’obstacle est de type parental. On retrouve aussi la méprise d’un amant croyant que sa bien aimée s’est éprise d’un autre homme qui n’est autre qu’une femme déguisée. Cela entraîne de nouvelles péripéties comme le duel. Mais, au final tout se termine bien et finit soit par un mariage, soit par une promesse de mariage. Tous ces procédés sont également utilisés dans la tragi-comédie. Par ailleurs, dans notre comédie figure deux thèmes caractéristiques de la tragi-comédie : L'emprisonnement et le duel. En effet, Nous retrouvons, à scène 5 de l’acte II, le personnage de Philante en prison et à la scène VII de l’acte IV un duel entre Philante, Oronte, Braside et Clorian.

Cependant Mazouer argue que « Le Fils supposé de Scudéry est presque une tragi-comédie »17. Intéressons nous à ce « presque ». Par ce terme, Mazouer indique qu’il manque quelque chose pour que Le Fils supposé soit une tragi-comédie. Certes, elle réunit bien des aspects de ce genre mais ces aspects correspondent aussi à deux sous genres en vogue de la comédie dans les années 1630 : la comédie romanesque et la comédie d’intrigue.

Le Fils supposé reste très donc proche du genre de la tragi-comédie même si c’est une comédie. Rappelons que Scudéry a écrit douze tragi-comédies et qu’il a commencé sa carrière par la tragi-comédie, ce qui a sûrement du l’influencer cette comédie.

Après avoir vu de manière, certes, rapide les différents genres qui composent notre comédie nous étudierons sa structure.

Ce qui caractérise la comédie c’est le mariage final selon Georges Forestier18. Ainsi pour qu’une comédie soit complète, il faut qu’elle se termine par le mariage d’un des personnages principaux. Cependant, l’action ne peut être complète que s’il y a un commencement, un milieu et une fin d’après Aristote. Dans ses discours, Corneille nous donne la structure de la comédie :

[…] deux amants séparés par quelques fourbes qu’on leur a faite, ou par quelque pouvoir dominant, se réunissent par l’éclaircissement de cette fourbe, ou par le consentement de ceux qui y mettait obstacle; ce qui arrive presque toujours dans les nôtres [nos comédies], qui n’ont que très rarement une autre fin que des mariages19.

De cela Georges Forestier a déduit « que le genre de la comédie relève d’une méthode de composition qui est celle de la ‘déduction’ »20, c’est-à-dire, que le dramaturge pour écrire sa comédie part de la fin (le mariage) puis remonte jusqu’au début de l’intrigue. Ainsi la comédie repose sur une structure en trois temps : l’union, la désunion ou la séparation, et la réunion. Vu que la comédie est écrite de manière à rebours cela donnerait : la réunion, la désunion ou la séparation et l’union. De ce fait pour écrire sa comédie Scudéry serait parti de la situation finale qui est le mariage de Philante-Bélise et le mariage d’Oronte-Luciane puis il aurait construit divers obstacles (quiproquo, duel, déguisement de Bélise, désaccord parental) pour que les amants soient séparés pour enfin arriver à la situation initiale qui est l’union des amants.

Cette construction à rebours en trois temps est typique de la comédie et notre comédie ne déroge pas à cette structure, qui est généralement utilisée dans la plupart des comédies du XVIIe siècle.

L'action et le cadre spatio-temporel §

Lorsque Scudéry compose Le Fils supposé, la tragi-comédie et l’irrégularité dominent le monde théâtral. Lui-même dans la préface de Ligdamon et Lidias « A qui lit » (1631) faisait ainsi l’éloge de l’irrégularité :

Je ne suis pas si peu versé dans les regles des anciens Poëtes Grecs et Latins, et dans celles des modernes Espagnols et Italiens, que je ne sçache bien qu’elles obligent celuy qui compose un Poëme Epique à le reduire au terme d’un an, et le Dramatique en un jour naturel de vingt-quatre heures, et dans l’unité d’action et de lieu; mais j’ay voulu me dispenser de ces bornes trop estroites faisant changer aussi souvent de face à mon Theatre que les Acteurs y changent de lieux; chose qui selon mon sentiment a plus d’esclat que la vieille Comedie.21

Ainsi l’on remarque que le non respect des règles est un choix délibéré de la part de Scudéry.

L'action §

L'action est liée directement au nœud de l’histoire. Elle doit avoir un début, un milieu et une fin. Dans une comédie, les relations entre les amoureux constituent généralement l’action principale (ou le fil principal) de l’intrigue mais celle-ci peut se compliquer en présence de plusieurs couples d’amoureux. Selon Hélène Baby :

La relation étant la pierre de touche dans l’organisation de l’action, de nombreuses amours sont dignes du même intérêt, et forment autant d’ « actions principales ».22

Dans Le Fils supposé, il y a deux couples Bélise-Philante et Luciane-Oronte. Donc nous avons deux « actions principales ». Pour déterminer lequel de ces deux couplets est le fil principal, H. Baby nous propose deux critères : le titre et l’ordre d’entrée en scène. Si on se référent au premier critère, l’action principale serait le couple Bélise-Philante. En effet, le titre Le Fils supposé désigne Bélise déguisée en Philante. Cependant, nous pensons que ces deux couples sont aussi intéressants l’un que l’autre.

Ces couples forment les deux fils principaux. Ils sont dépendants l’un de l’autre, dans le sens où si l’un des deux fils était supprimé, l’intrigue disparaîtrait.

Ainsi l’intrigue est formée de deux actions principales. Le premier fil est le couple Bélise-Philante et le second fil est celui de Luciane-Oronte.

Le temps §

Le Fils supposé dure plus de vingt-quatre heures. Nous avons repéré deux indications de temps. Dans l’Acte II scène 3 Bélise mentionne que cela fait trois jours qu’elle attend le retour de Philante (v.537-538). La deuxième indication est toujours faite par Bélise dans la même scène. Elle évoque son départ avec Doriste pour Paris et ce départ se ferait la nuit « Partons pour n’estre veus au coucher du soleil » (v. 604). Selon Éveline Dutertre, l’action de notre comédie « doit durer une grande semaine ou deux petites »23 du fait des nombreux voyages que font les personnages entre les différents lieux cités dans la pièce.

Les divers lieux §

Dans Le Fils supposé, l’action se développe dans trois lieux différents : Rennes, près des murailles de Blois (acte II, sc. 3) et Paris. En effet, dans le premier acte, Luciane, Oronte, Almédor et Rosandre sont à Paris mais Philante, Bélise, Clorian et Doriste sont à Rennes. Au deuxième acte, un troisième lieu est mentionné la ville de Blois où Bélise et Doriste attendent Philante. Pour la ville de Paris, dans la pièce, elle se trouve subdivisée en plusieurs lieux différents, c’est-à-dire, que quand la pièce se déroule à Paris on peut être soit chez Rosandre, soit devant la maison d’Almédor, soit à la porte de Saint Antoine. Ce qui rend la représentation scénique bien plus compliquée.

La représentation scénique §

Ce qui caractérise le théâtre de Scudéry, c’est le mouvement. Ce mouvement, selon Dutertre, est composé de trois procédés. Tout d’abord, il y a l’enchaînement d’actions qui se fait de manière rapide et le mouvement des personnages qui se déplacent d’un lieu à un autre. Ensuite, le mouvement peut être créé par les scènes de combat ou de duel qui sont assez fréquentes dans les pièces de Scudéry. Pour terminer, il crée du mouvement en alternant les divers lieux de la pièce. Ces trois procédés figurent dans notre pièce. Certains d’entre eux, comme l’alternance de lieux, rendent la compréhension et la représentation de la pièce plus compliquées. Scudéry mentionne six fois l’expression : « La scene change de face »24 mais il ne la mentionne que quand cela concerne les villes tels que Paris, Rennes et Blois. Il ne mentionne pas les changements de lieux qui se font dans la ville même. Dans notre pièce c’est le cas pour Paris.

Nous allons nous intéresser à ce mouvement et voir comment il aurait pu être représenté sur scène. Nous nous baserons sur le Mémoire de Mahelot pour donner une hypothèse sur le décor. Nous supposons que pour représenter une telle comédie les décorateurs devaient utiliser une décoration simultanée.

Dans un premier lieu, nous savons que Le Fils supposé fut joué en 1634 ou en 1635 sur la scène de l’Hôtel de Bourgogne où se produisait la troupe Royale. Le plateau mesurait 10 m 70 en profondeur et 13 m 60 en largeur environ et domine le parterre d’un mètre environ. Cependant nous ne connaissons pas la répartition des rôles pour notre comédie. En ce qui concerne les costumes des acteurs, Scudéry ne nous a laissé aucune information mais nous pouvons déduire, grâce au rang social des personnages, leurs costumes. Ainsi Doriste et Polidon portaient des costumes de valet. Les autres personnages étaient vêtus de costumes aristocratiques mais seuls les jeunes premiers portaient en plus une épée au côté (Philante, Braside, Oronte et Clorian). Bélise est le seul personnage à avoir deux costumes. En effet, au début de la pièce elle est vêtue d’une tenue aristocratique mais à partir de la scène 3 de l’acte II elle porte le costume d’un jeune premier.

Pour le décor, on sait qu’ils se servaient de toiles peintes et selon Pierre Pasquier25, elles étaient collées sur des bâtis de bois. Ce décor est ensuite disposé soit parallèlement au bord du plateau, soit parallèlement aux lignes de fuite sur des châssis brisés ou droits. Le procédé le plus utilisé au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne était échelonné en profondeur sur trois plans avec un châssis au fond de la scène planté parallèlement au bord du plateau. C'est sur cette disposition que nous allons fonder notre hypothèse de représentation scénique.

Le décor ainsi planté, formait au milieu de la scène un espace vide. Autour de celui-ci étaient placés des compartiments ou des « chambres ». Cet espace vide est un espace neutre qui permet de prolonger le lieu d’un compartiment désigné.

L'espace subsistant entre le bord du théâtre et les cinq chambres perdait alors sa neutralité et s’actualisait en l’espace jouxtant ou prolongeant le lieu fictionnel que le compartiment désigné était censé figurer.26

Ainsi l’espace vide peut représenter plusieurs lieux fictionnels. Nous supposons que les décorateurs utilisaient pour notre pièce des chambres à un seul niveau. Chacune des chambres possédait des rideaux sur lesquels étaient peints les façades des bâtiments. Certaines chambres restaient closes et pour d’autres le rideau s’ouvrait pendant la représentation puis se refermait. Pour cette comédie nous supposons que toutes les chambres restaient closes, à par celles du compartiment que nous nommerons Rennes et du compartiment de la maison de Rosandre. Pour Rennes, le rideau s’ouvrait pour laisser entrevoir sûrement une prison où Philante sera enfermé à l’acte II scène 5 et 6. Nous supposons également que lorsque le rideau de ce compartiment s’ouvre on peut apercevoir des barreaux. Dans le second compartiment, on pouvait peut-être apercevoir une galerie et un petit salon. Ces rideaux s’ouvraient de l’intérieur par les acteurs qui allaient jouer la scène. Nous pensons également qu’il y avait cinq chambres sur scène. La chambre centrale (chambre qui se trouve au fond de la scène parallèlement au bord du plateau) serait peut-être la maison Rosandre. Si nous la plaçons ici, c’est tout simplement parce que nous savons que cette chambre est celle que les spectateurs voyaient le mieux. Ce qui permettrait à tous les spectateurs de voir une grande partie de l’action du Fils supposé. Au second plan, côté jardin nous supposons qu’il y avait le compartiment qui représentait la porte Saint Antoine. Côté cours, se trouvait semblablement la maison d’Almédor. Et enfin au premier plan, on pouvait probablement trouver d’un côté ce qu’on nommera la chambre de Blois et de l’autre côté le compartiment Rennes où nous supposons qu’à l’ouverture du rideau se trouve une prison.

En ce qui concerne les issues nous pensons qu’il y avait une porte dérobée dans le compartiment Rennes pour permettre à l’acteur qui joue Philante d’entrer dans la prison et d’y rester (acte II, sc. 5). Il y avait également dans le compartiment maison de Rosandre une porte dérobée pour permettre là encore aux acteurs d’entrer et de sortir du compartiment (acte III, sc. 5 à l’acte IV sc. 1) . Il y avait sûrement une porte sur les barreaux, qui permettait à Clorian de fait sortir Philante de prison à la scène 6 de l’acte II.

Nous ne savons pas comment était éclairée la pièce. Pasquier émet plusieurs hypothèses. La plus probable serait que l’avant-scène soit éclairée par des chandeliers garnis de bougies et qu’il y eut en coulisse des sources lumineuses pour éclairer la scène. Selon Pasquier, ces sources de lumières étaient placées côté jardin. Il y avait également des lumières dans les compartiments pour éclairer ce qui s’y passait.

Cependant ce que nous venons d’exposer n’est qu’une simple hypothèse car nous avons aucune information sur le décor utilisé et de son agencement sur scène pour notre comédie.

Les personnages §

Tous les personnages de la pièce ont la même consistance. Comme le souligne Éveline Dutertre :

La faiblesse du trait dans le dessin des caractères est telle que les personnages des premières pièces de Scudéry se réduisent à quelques marionnettes sans épaisseurs humaines. Les caractères sont tout à la fois trop peu variés, trop interchangeable, trop fades et trop peu tracés.27

Dans les dix personnages présents sur scène, tous les personnages utilisent le même langage, même le domestique Doriste, ce qui confirme l’affirmation de Dutertre. Si ne connaissions pas le rang social de ce personnage, on n’aurait pas pu le distinguer des autres personnages. Ainsi, Philante aurait pu être le domestique et Doriste le gentilhomme.

Nous rappelons que l’intrigue de notre pièce est typique de la comédie d’intrigue. Ici l’histoire tourne autour de deux couples d’amoureux.

Les amoureux §

Les amoureux sont les personnages principaux de l’action. Toute l’action de la pièce tourne autour d’eux, comme le précise Dutertre :

Le personnage autour duquel tout s’organise est toujours l’amoureux. Scudéry à cette époque, n’écrit d’ailleurs que pour un seul sentiment, l’amour. Cet amour est toujours nécessaire à l’action des premières pièces, est présenté de la même façon à quelques variantes près. Tous les personnages sont amoureux, et tous les amoureux se ressemblent.28

Comme dans toute la littérature du XVIIe siècle, les quatre héros sont jeunes, beaux et courageux comme le démontre le portrait de Philante fait par Rosandre à sa fille Luciane lors de la scène 1 de l’acte I (v.52-59). Il est le jeune premier idéal que décrit Jacques Scherer dans La Dramaturgie classique en France « Le héros classique est jeune ; il est beau, cela va sans dire [...]. D'autres prestiges s’ajoutent à ceux-là : comme le courtisan qui l’applaudit, le héros de théâtre doit briller par son courage et par sa noblesse. La valeur militaire est aussi nécessaire au héros classique qu’à son ancêtre, le preux du Moyen Age »29. Mais nos héros appartiennent également à la noblesse. Ainsi nous apprenons à la fin de la pièce que Belise et son frère, Clorian, font partie de l’une des familles les plus nobles de Bretagne :

Que si vous redoutez quelque desavantage;/
Et la naissance illustre, et le riche partage, /
D'agreer leurs desirs, pour ma sœur vous semond;/
Puis qu’elle est comme moy de la Maison d’Armont:/
Maison assez connuë, et qui dans la Province, /
Ne voir rien dessus soy que le pouvoir du Prince. (Acte V, scène 5, v.1443- 1449)

Pour les trois autres héros, il n’est fait allusion à leur noblesse que dans la liste des acteurs. Toutefois pour Philante, on peut le relier à son rang social par les propos de son père « Je cachay ma naissance, et fus pris aisément, / Pour un simple Soldat, à mon habillement »30.

Ce qui caractérise le mieux les amoureux, c’est leur caractère passionné mais aussi leur langage empreint de stéréotype et d’hyperbole. Ainsi nous pouvons ressentir l’influence du roman d’Honoré d’Urfé, L'Astrée, sur les personnages de Scudéry. Ils sont des amoureux parfaits, fidèles et peuvent s’il le faut mourir pour leur amour.

Ce qui est intéressant, c’est que les héros dépendent d’une autorité supérieure telle que le père ou le frère dans le cas de Bélise qui n’approuvent pas le choix de leurs enfants et ainsi devient un obstacle.

Les quatre personnages principaux sont présents à tous les actes de la pièce. Ainsi chaque protagoniste apparaisse au moins une fois dans chaque acte. À eux quatre ils occupent 28 scènes sur 33. Bélise est le héros qui apparaît le plus dans la pièce par rapport aux personnages principaux (12 scènes pour Bélise; 10 scènes pour Philante et Luciane et 8 scènes pour Oronte). On peut remarquer que les personnages principaux sont présents sur scène de manière à peu près équivalente «  Les pièces du début du siècle sont […] caractérisées par un assez nombre de héros qui se partagent la scène à peu près équitablement. »31. On remarque également que se sont les personnages féminins qui sont le plus présent dans la pièce. On peut donc supposé que Scudéry apporte plus d’importance aux personnages féminins. Selon Éveline Dutertre,

Les figures féminines échappent à cette mollesse généralisée chez « les jeunes premiers », au point que l’on serait tenté de dire que les caractères les plus virils du théâtre de Scudéry se trouvent chez les femmes.32

Ainsi Bélise prend la décision de se déguiser en homme, d’aller à Paris et de passer pour Philante même si cela lui a été suggéré par le domestique Doriste (acte II, sc. 3, v. 575-606). De même pour Luciane, c’est elle qui choisit de rendre jaloux Oronte, certes, cette décision est un peu puérile mais cela va entraîner de grandes conséquences (acte III, sc. 6, v.881-882). À cause de cela Oronte va souhaiter provoquer en duel le faux Philante, mais par l’intermédiaire de Braside il va provoquer le vrai Philante. Certes, Oronte a prit la décision de remettre une provocation en duel à Philante, mais cette décision découle de celle de Luciane. C'est donc la décision de Luciane qui engendre celle d’Oronte et non le contraire. Ce qui prouve ainsi que les personnages féminins ont un caractère plus ferme.

Ainsi les amoureux du Fils supposé ressemblent à tous les amoureux des comédies des années 1630.

Les pères §

Les pères représentent au XVIIe siècle l’autorité supérieure. Ces derniers en s’opposant aux désirs des amoureux deviennent alors l’obstacle.

Parmi les personnages importants dont les décisions risquent de s’opposer aux volontés du héros, les principaux sont le roi et le père. Le pouvoir paternel et le pouvoir royal sont en effet, selon les idées du XVIIe siècle, absolus et généralement indiscutés33.

Ils sont un obstacle classique de la comédie. Les pères sont incarnés par Rosandre (qui est le père de Luciane), Almédor (qui est le père de Philante) et enfin Clorian (qui est le frère de Bélise). Ces figures paternelles s’opposent aux desseins des héros, c’est-à-dire, le mariage34. La motivation la plus fréquente à cette opposition est la fortune. Ainsi Oronte reproche l’avarice du père de Luciane (Acte I, sc II, v.171-178). Rosandre ne veut pas que sa fille épouse Oronte et, selon Oronte, cette opposition est due au fait qu’il n’a pas d’argent. À l’acte V scène 5, Clorian évoque aussi cette opposition35. Pour aider sa sœur et Philante à se marier, il dévoile à Almédor que Bélise et lui sont de « naissance illustre » et qu’Almédor ne doit pas redouter « quelque desavantage ». Cependant, l’opposition peut ne reposer sur aucun motif36. C'est le cas du frère de Bélise. Ce dernier s’oppose au bonheur de sa sœur sans aucune raison. Ce serait seulement un « caprice » (acte I, sc 7).

La réversibilité des pères §

Il y a un obstacle dans la pièce : le refus des pères face soit au mariage de leur fille, soit face au mariage de leur fils. Or, pour aboutir au dénouement, il faut que l’obstacle disparaisse. Selon Hélène Baby37, la réversibilité parentale n’a lieu qu’à la fin de la pièce, lors du dénouement. Certes, Almédor et Rosandre acceptent le mariage de leurs enfants au dénouement, ce qui permet à Scudéry de terminer sa pièce et d’arriver à la situation finale où les deux mariages sont possibles. Cependant dans notre pièce, le frère de Bélise, après avoir refusé le mariage de Bélise et Philante et avoir mis ce dernier en prison, décide de relâcher Philante (acte II, sc. VI). Dans l’intrigue, ce revirement n’a aucune explication convaincante. Or, au niveau dramaturgique ce revirement permet un nouveau rebondissement dans l’action et permet également à Scudéry de créer un confident pour Philante et un futur compagnon d’arme pour le duel qu’il y aura entre Oronte et Philante.

Ces deux revirements permettent à Scudéry d’abolir l’obstacle principal et ainsi d’arriver au dénouement de la pièce.

Les personnages secondaires §

Nous avons peu de personnages secondaires. Ils sont présents que dans un petit nombre de scènes mais ils ont quand un même un rôle important celui de confident. Le seul personnage secondaire ayant un « rôle muet »38 est le page Polidon qui n’apparaît que dans une seule scène (acte V, scène 4).

Le confident §

Dans les pièces du XVIIe siècle le confident est un personnage très important. Pour Hélène Baby, le confident proviendrait soit du parasite ou soit de l’esclave de la comédie latine. Le confident n’a pas de rang social fixe. Il peut-être un domestique ou bien un noble. Cela importe peu. Elle distingue deux types de confident : il y a le confident passif et le confident actif. Dans notre pièce, les deux confidents sont des personnages actifs.

Doriste est le personnage qui se rapproche le plus du type du confident du fait qu’il est une sorte de valet de comédie latine nuancé. Confident-conseillé, il donne des conseils à Bélise (acte II sc. 3), Philante (acte I, sc. 6) mais aussi à Luciane (acte V sc. 2). Cependant, n’est pas qu’un simple confident-conseiller, il se lamente sur son sort car en conseillant Bélise, il a trahi son maître Almédor (acte IV sc. 3). Ainsi son rôle de conseiller entre en contradiction avec son rôle de domestique dévoué. Il en vient à dire qu’il n’est pas un conseiller et qu’il aurait besoin des conseils d’une autre personne (acte V sc. 2). Cette scène donne un peu plus d’épaisseur au personnage du confident, ainsi il ne fait pas qu’écouter, il donne la réplique quand il le faut.

Le personnage de Braside est un personnage confident : il va aider Oronte pour son duel contre Philante. Comme le souligne Jacques Scherer,

Ainsi, à l’origine, on n’est pas d’emblée confident, on le devient. Le mot est un adjectif, il n’est pas encore un nom. Il vient d’ailleurs, selon M. Fermaud, de l’italien confidente qui, au XV siècle, désignait l’ami à qui l’on demandait de vous servir de second dans un duel.39

Le cas de Clorian est similaire : ce dernier devient l’ami, le confident et le compagnon d’arme de Philante après l’avoir jeté en prison.

Le confident sert avant tout à « écouter, donner la réplique, poser quelque question, transmettre une information, avertir ou consoler. »40. Mais Scudéry donne une épaisseur supplémentaire à leur caractère en leur attribuant une double fonction. Ainsi, dans la pièce, Clorian est l’un des obstacles et également un confident. Doriste, quant à lui, sert le comique en étant un valet nuancé. Seul Braside n’est qu’un simple confident.

Déguisement de Bélise §

Le déguisement est un thème très important dans la littérature de l’époque de Louis XIII. Entre 1630 et 1639, le déguisement touche presque une pièce sur deux41. Il est assimilé à un rôle, on a donc une représentation du théâtre dans le théâtre. Le Fils supposé fait partie des 24 comédies de cette décennie à avoir un déguisement et Scudéry est l’un des spécialistes de ce phénomène.

Nous rappelons que Bélise se déguise en homme et se fait passer pour Philante auprès du père de ce dernier. Ce déguisement est fondamental car c’est autour de cela que l’action se forme. De plus, il est totalement conscient : Bélise se déguise en homme et affirme être le fils d’Almédor. Ainsi, selon Georges Forestier,

À la base de tout déguisement conscient, quelle que soit sa forme, il y a un déguisement verbal, qu’il s’agisse de dire qui l’on prétend être ou ce que l’on prétend ne pas être.42

Cependant le déguisement de Bélise n’est pas que verbal. En effet, cette dernier change également d’apparence et en changeant d’apparence elle change aussi de sexe. Le but de ce travestissement est la fuite. D'après G. Forestier, il y a trois types de travestissement de fuite. Celui de Bélise correspond au second type : « En second lieu, le déguisement permet à la jeune fille d’éviter le mariage auquel on la destine en s’esquivant, avec ou sans son amant »43. Il donne deux exemples dont l’un concerne notre pièce : Bélise déguisée en homme attend Philante à Blois, cependant, ce dernier ne peut la rejoindre car Clorian, le frère de Bélise, le retient prisonnier. Bélise ne voyant pas revenir son amant décide de se rendre à Paris avec Doriste, le domestique, et de se faire passer pour Philante auprès d’Almédor qui n’a pas vu son fils depuis une vingtaine d’année.

Comme nous l’avons mentionné plus tôt le déguisement est un rôle. En effet, le personnage joue un rôle en plus de son rôle. Ainsi comme le souligne Georges Forestier, le personnage joue un autre rôle devant un autre personnage qui se trouve alors en position de spectateur. Il peut soit être dupé par le déguisement, soit il devient le complice du personnage déguisé et dupe ainsi les autres personnages.

Pour que le travestissement de Bélise soit parfaitement réussi, il faut qu’il respecte deux critères : « les signes statiques » et « les signes dynamique »44. Les signes statiques réunissent le physique, la voix, le maintien et ce qui confirme l’identité fictive. Les signes dynamiques sont composés du discours et de l’action.

Georges Forestier nous fait remarquer que

Un travestissement, de femme en homme ou d’homme en femme, implique un changement d’apparence physique, une modification de la voix et une adaptation progressive du geste de l’action, qu’il appartient à l’acteur qui assume physiquement le rôle de mettre en œuvre.45

Cependant nous n’avons aucune information sur ce critère. Nous savons seulement que Bélise revêt un costume d’homme. Dans la scène 3 de l’acte II, Doriste nous fait part du déguisement de Bélise dans son plan mais c’est tout ce que l’on sait. On remarque ainsi que le déguisement se suffit à lui-même.

Mais cette identité fictive est-elle en adéquation avec l’identité réelle du personnage ? Dans notre pièce c’est le cas, il y a une adéquation entre l’identité fictive et la véritable identité du personnage.

Tout ce qui est dit par le personnage déguisé est accepté par les autres personnages, ce qui engendre de l’ironie.

Le travestissement de Bélise sert à compliquer l’action de la comédie en créant un quiproquo : elle joue avec Luciane une scène d’attirance, ce qui provoque la jalousie et la fureur d’Oronte. Cela aura pour conséquence la provocation en duel du faux Philante par Oronte. Or, ce n’est pas Bélise (déguisée en Philante) qui reçoit la provocation en duel mais le vrai Philante qui vient d’arriver à Paris. Il accepte le combat, qui n’aura pas lieu car Oronte se rend compte que ce n’est pas le Philante qu’il recherche. Une fois la situation éclaircie, ils décident d’aller démasquer l’imposteur. Ce n’est qu’à la dernière scène du dernier acte qu’Oronte se rendra compte de son erreur. Ce genre de complication est double : elle réunit la complication de la comédie à l’espagnole et la complication de la comédie à l’italienne. Ainsi le déguisement de Bélise entraîne d’abord une confusion volontaire mais celle-ci va entraine plusieurs confusions involontaires.

Ce travestissement débouche sur une sorte de réussite-échec. En effet, le déguisement de Bélise est une réussite car elle se fait passer pour Philante sans aucun problème. Mais, c’est également un double échec car elle est obligée d’épouser une jeune fille, et sa supercherie est découverte. Ainsi, à la fin de la pièce (Acte V, sc 4 et 5) Philante et Clorian font leur apparition et reconnaissent Bélise derrière le déguisement. Ces deux apparitions mettent fin au déguisement et rétablissent l’ordre.

La thématique baroque §

Le baroque, notion dont l’origine étymologique est incertaine comme le souligne Didier Souiller46 dans son livre. Cette esthétique est avant tout un mouvement européen. Si nous avons choisi d’étudier quelques thématiques de l’esthétique baroque, cela est dû au fait que notre pièce en est empreinte. Nous l’avons déjà remarqué par le mélange de genres employés dans la pièce mais nous le verrons encore par l’utilisation des ornementations lyriques ainsi que par les thématiques présente dans cette comédie que sont « Protée », le change et le rêve éveillé.

« Protée » (ou les fausse apparences) §

Nous appelons cette première partie « Protée » en référence à deux parties de l’ouvrage de Jean Rousset47 dont la première se nomme « Protée » et la seconde « Où Protée réapparaît »

Nous retrouvons cette référence explicite à Protée dans notre pièce à l’acte IV, scène VI, lors des stances d’Oronte.

Commençons tout d’abord par définir qui est Protée. Protée est un dieu marin, il doit faire paître les animaux marins de Poséidon. Il y a plusieurs versions de l’histoire de Protée. Cependant, il est connu par les poètes comme un être qui peut prendre n’importe quelle forme.

Les poëtes disent que Protee prenoit toutes sortes de formes, qu’il se changeoit tantôt en animal, tantôt en arbre, tantôt en feu, en eau et en rocher. Il avoit le don de predir l’avenir, et ne s’expliquoit ordinairement que lorsqu’il y étoit contraint par la force.48

C'est cet aspect de la métamorphose qui nous intéresse. La métamorphose est une des thématiques les plus importantes de l’esthétique baroque. Jean Rousset dans son livre associe Protée à Circé (nous rappelons que Circé est une magicienne). Cette association, selon Rousset, crée un mythe celui de « l’homme multiforme dans un monde en métamorphose »49. Ainsi il nous présente Protée comme un être qui n’est qu’une succession de métamorphose, de visage, de forme. Il est la figure de la tromperie, du masque, dans le sens où il n’est pas ce qu’il paraît être.

Dans notre passage la figure de Protée est là pour évoquer la métamorphose des sentiments de Luciane en vers Oronte « Et dans ses passions veritable Protee ». Cette fin de stance démontre que Luciane est un Protée qui trompe les gens avec des faux sentiments. De plus, avec les vers suivants « Estre une isle flottante en la mer agitée;/ Roseau fresle, desbile, et qui tourne à tout vent;/ Monstre plein d’inconstance, et vray sable mouvant : » ne font qu’affirmer l’inconstance de Luciane et ainsi prouver que ces sentiments n’étaient que chimère. Luciane devient l’image du mensonge comme l’est Protée. Toutefois, on retrouve aussi dans la pièce ce thème des fausses apparences et du mensonge de manière explicite également lors de la tirade d’Oronte à l’acte I scène 2. Pour la première fois dans le texte, Oronte évoque Luciane comme un être avec une fausse apparence « O comme on est deçeu par la belle apparence ».

Mais cette thématique apparaît implicitement dans toute la pièce avec le déguisement de Bélise en Philante. En effet, en se déguisant en Philante elle paraît ce qu’elle n’est pas. Ainsi comme Protée elle s’est métamorphosée.

Les personnages féminins sont des Protée dans notre pièce, elles métamorphosent soit leurs sentiments ou soit leur sexe et leur apparence.

Le change et l’inconstance §

Selon Didier Souiller, la thématique du change fut introduite « dans le cours de la nature » par Théophile. Ainsi,

Tout au long de son œuvre, la métamorphose représente non seulement un monde animé de vie, mais devient la métaphore des propres changements de l’homme.50

Cette thématique du change, que l’homme change, que tout change, est exploité par Scudéry dans cette pièce. Elle est représentée par la Fortune qui est aveugle, changeante et capricieuse et cela aux vers 135, 445 et 1038. Cependant ce monde en mutation est également représenté par la nature. En effet, Oronte en parlant de Luciane dit :

Roseau fresle, desbile, et qui tourne à tout vent;
Monstre plein d’inconstance, et vray sable mouvant: (v.1167-1168)

Dans ces deux vers nous est représentée l’inconstance de Luciane. Cette inconstance est exposée par la nature, ce qui nous fait penser à Théophile de Viau et nous fait dire que Scudéry a été fortement influencé par lui (rappelons que Scudéry édite les poèmes de Théophile de Viau en 1632). Nous pensons qu’ici le « sable mouvant » représente deux aspects : celui de l’inconstance de Luciane mais également le temps qui passe (le sable est la figure par excellence du temps qui passe avec le sablier) et qui nous amène à la mort. Certes, comme le souligne D. Souiller cette thématique du temps qui passe et de la mort n’est pas spécifiquement baroque. Pour le XVIIe siècle le temps fragilise l’homme et le laisse seul. Ici Oronte est fragilisé et par l’inconstance de Luciane et par le temps qui passe et qui réduit ses espoirs à néant. Cette figure de la fragilité est également exposée par le thème du vent. Ce thème fait allusion à la métamorphose continuelle de Luciane, à son inconstance, à son changement perpétuel. Cependant selon Didier Souiller

Il est une figure qui en vient à symboliser tout à la fois la variabilité, l’inconstance et la fragilité humaine livrée au temps : il s’agit de la femme.51

Dans notre pièce la figure de la femme symbolise l’inconstance surtout. Ainsi comme le souligne Oronte dans sa tirade sur l’inconstance de Luciane,

Changer et rechanger, aimer tout, n’aimer rien; (V.1164)

Ces deux polyptotes évoquent bien la variabilité des sentiments et le changement. Or cette inconstance, et la mutation du monde seront opposées à la constance. Dans sa tirade Oronte oppose l’inconstance de Luciane et sa constance.

Le rêve éveillé et le doute §

Le rêve éveillé et le doute sont des thématiques importantes du théâtre des années 1630. Selon Souiller, celle du rêve éveillé est fortement utilisée par le théâtre baroque pour « représenter un personnage réduit à ne comprendre ce qu’il a vécu que comme un rêve trompeur ». En effet, l’homme doutant de ce qu’il voit, ne sait plus s’il est dans un rêve ou dans la réalité. Ce topos se retrouve dans la bouche d’Oronte au vers 129 mais également dans l’acte III scène 8. Ainsi Oronte après avoir discuté avec Luciane, ne comprend pas pourquoi cette dernière a défendu son prétendu rival. Oronte se croit alors dans un mauvais rêve.

N'est-ce point un Demon qui forme en ma pensee,
Le tragique pourtraict de l’histoire passee ?
Suy-je point endormy ? peut-estre ay-je songé,
L'abisme des mal-heurs où je me crois plongé ! (v. 909-912)

Le démon du développement d’Oronte nous rappelle le « mauvais génie » de Descartes. Ce démon induit en erreur Oronte, et de ce fait Oronte se met à douter. Il ne sait plus discerner le réel du songe. Ce doute est exprimé par les phrases interrogatives et le verbe croire. Le terme « abisme » marque bien le manque de repère que permettrait à Oronte de faire la différence entre le rêve et le réel. Comme Descartes le souligne dans la première méditation « il n’y a point d’indices concluants ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil ». Cette citation résume la situation d’Oronte à ce moment là. Les trois thématiques baroques que l’on retrouve dans notre pièce sont liées, elles caractérisent l’homme et sa vie par fragilité mais également l’étique qui domine de la fin du XVIe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle.

Le lyrisme et la rhétorique amoureuse §

Les poèmes insérés §

On peut trouver dans les pièces de Georges de Scudéry des monologues dont la forme est poétique. Ces monologues lyriques sont présents dans notre pièce sous différentes formes et ont différentes fonctions. On peut trouver deux types de développement lyrique : les Stances et la Villanelle. Ces monologues peuvent exprimer les conflits intérieurs des personnages mais ils peuvent servir aussi de simple ornement. Selon le graphique proposé par Évelyne Dutertre52, Le Fils supposé est la pièce qui contient le plus de stances dans toutes les pièces de la carrière dramatique de Scudéry. Elle contient en tout trois stances et une villanelle.

Les stances §

Ces monologues lyriques sont au nombre de trois dans cette comédie : Acte II, scène 1; Acte IV, scène 6 et Acte V, Scène 1.

Tout d’abord le terme de stance vient de l’italien stanza qui vient lui même du verbe latin stare qui signifie demeurer. Le premier à définir la stance en France fut Pierre de Laudun dans son ouvrage Art poétique français en 1597 :

J'estime que le mot Stance est tiré du verbe sto, stas, stare, qui signifie demeurer ou poser pour ce que à la fin de chaque couplet il y a pose, et fin de sens.53

D'après Marie-France Hilgar54 le mot stance est apparu en France au XVIe siècle. On l’utilise pour nommer des poèmes plus modestes que les odes. La stance, selon Laudun, est formée de

couplets ou bâton pareils les uns aux autres en ordre, genre et rimes; chaque bâton ou couplet contient 4, 6, 8, 10 et 12 vers; le plus souvent, ils ont 6 vers en rime intercroisée. Les stances se font coutumièrement en vers de 10 et de 12 syllabes et plus souvent 12 que 1055.

À partir de cette définition nous allons voir la structure des stances présentes dans Le Fils supposé.

Notre première stance (acte II, sc 1) est composée de six quatrains. Chaque quatrain comprend trois vers de douze syllabes encadré par un vers de huit syllabes. Notre octosyllabe met en relief le premier et le troisième vers de chaque strophe. De plus, il se termine par une rime masculine « Le devoir, et la volonté ».

Les stances d’Oronte (acte IV, sc. 6) sont composées de six strophes contenant chacune cinq octosyllabes et un alexandrin. Par contre les stances de Bélise (acte V, sc. 1) comportent cinq strophes contenant trois octosyllabes, un alexandrin et deux hexasyllabes qui, lorsqu’on les entend, forment à eux deux un alexandrin à rime interne et également le refrain de la stance « On verra mon trespas/ Philante ne vient pas ». Les rimes sont embrassées pour le quatrain et plates pour le distique, dans les deux cas. Hilgar dit que « la plupart des sixains que l’on trouve dans les stances des tragédies et des tragi-comédies au XVIIe siècle sont construits sur trois rimes » comme nos deux stances. Nous nous permettons de rappeler que notre pièce par la variété des genres dont elle est composée, nous permet de prendre comme référence le propos de Marie-France Hilgar pour expliquer la structure de nos stances.

Les stances d’Oronte sont donc composées de sixains mais se sont des sixains à cinq vers courts. D'après Hilgar :

Scudéry et Rotrou ont mis quelquefois un alexandrin en quatrième place c’est-à-dire en tête du second tercet. Placé ainsi, l’alexandrin peut rompre agréablement la monotonie que pourraient offrir des stances isométrique d’octosyllabes56.

Ici c’est le cas de nos deux stances, l’alexandrin est à la quatrième place dans les strophes. Il permet une variété dans le vers de la stance.

Pour le cas des stances de Bélise nous sommes certes dans le cas du sixains à cinq vers courts mais ce sixains a trois mesures différentes. Cette forme de sixains selon Martinon cette combinaison est complexe et peut-être difficile à suivre pour les auditeurs.

Nos deux poèmes sont donc hétérométriques : le premier est formé d’un quatrain composé de trois octosyllabes et d’un alexandrin et d’un distique de deux octosyllabes. On peut penser que Scudéry a choisi d’incorporer un alexandrin en quatrième place pour mettre en relief le distique.

Le second est formé d’un quatrain de trois octosyllabes et d’un alexandrin et d’un distique formé de deux hexasyllabes qui sont le refrain de la stance. Après avoir étudié la partie structurelle de nos stances nous allons étudier leurs thèmes et leurs fonctions dans la pièce.

Comme le souligne Magali Brunel dans son article sur les stances57 le thème généralement évoqué dans les stances est l’amour. Il est souvent accompagné des thèmes de la mort, de l’honneur ou de la haine. Dans notre pièce les trois stances récitées par les amoureux sont des plaintes amoureuses. Ainsi les stances de Luciane sont une plainte amoureuse. En effet, elle est face à un dilemme, elle ne sait pas si elle doit choisir son père ou son amant. Ces stances sont intéressantes, du fait que Luciane pèse le pour et le contre avant de décider de perdre la vie. Certes, elle ne prend pas de décision mais ces stances permettent au spectateur de mieux comprendre les méandres du personnage. Bélise, quant à elle, se désespère de voir apparaître Philante pour la délivrer de sa ruse. Oronte dans ses stances imagine à tort que Luciane lui est infidèle. Les stances ralentissent l’action de la pièce, elles permettent d’informer le public des sentiments et des méandres des personnages.

La Villanelle §

Le deuxième type de poème que Scudéry insère dans sa pièce est la villanelle. Elle est originaire d’Italie. La villanelle est un poème ou une chanson pastorale, composé de plusieurs couplets finissant par le même refrain. Selon Michèle Aquien58, la forme fixe de la villanelle est établit à la fin du XVI siècle. Le modèle de cette forme fixe est la villanelle de Jean Passerat « J'ai perdu ma tourterelle »59. Elle est composée d’un nombre impair de tercets et d’un quatrain final. La villanelle que l’on retrouve dans notre pièce rentre dans la forme des villanelles dont le nombre de vers n’est pas fixe et dont le refrain est composé d’un ou deux vers. Il semblerait que le modèle de la villanelle au XVIIe siècle soit celui de l’inconstance d’Hylas de L'Astrée. Ainsi la villanelle d’Hylas60 que l’on retrouve dans L'Astrée parle de l’inconstance de ce dernier. Celle du Fils supposé est orientée vers la constance. Ainsi dans les deux cas le refrain est annoncé en prélude avant le poème et elles ne respectent pas la forme fixe de la villanelle.

Il serait donc possible que Scudéry ait voulu créer un jeu d’écho avec son public. Ce qui est fort possible, sachant que Scudéry connaît par cœur l’œuvre d’Honoré d’Urfé. Ce jeu d’échos repose sur une opposition entre l’inconstance d’un côté et de l’autre la constance du jeune premier. En effet, la villanelle d’Hylas est placée sous le thème du change. Hylas explique dans ce poème que le rendre constant est quelque chose d’extrêmement difficile voir impossible. Pour étayer cela, il oppose l’âme barbare et son cœur et l’immobilité et le mouvement. Au contraire la villanelle de Philante expose l’amour parfait et la constance du jeune homme. Ainsi Philante est désespéré de ne pas savoir où se trouve Bélise. Son langage est hyperbolique et empreint de passion. Dès qu’il évoque l’hypothèse de l’inconstance possible de Bélise, ce dernier se ravise. On retrouve même le topos de l’écho. Ce topos est très fréquent dans les pastorales. Dans cette scène se dessine de manière très nette le langage pétraquiste que l’on retrouve dans toute la pièce.

Le langage amoureux §

Ce qui caractérise l’écriture de Scudéry est l’omniprésence du langage amoureux, ce que E. Dutertre nommera « les aspects galants »61 dans son ouvrage. Nous choisissons de ne pas utilise ce terme pour cette partie car nous pensons qu’il n’est pas approprié à désigner ce langage amoureux. J.M. Pelous choisit également de ne pas utiliser le terme « galant », il préfère utiliser le terme « tendre »62. Cette thématique de l’amour est fortement influencée par Pétrarque, comme le souligne Lathuillère :

[elles] dérivent des imitation pétraquistes, sans cesse reprises depuis le siècle précédent, ou des influences marinistes alors à la mode.63

Ce langage est également un modèle des relations amoureuses que l’on retrouve dans les romans. De plus, « les auteurs y [trouvaient] un moyen d’expression commode »64 car c’était un langage connu de la société, comme le souligne Gabriel Conesa c’est « un style d’époque ». Ce langage est fortement stéréotypé et impersonnel. Il permet d’ennoblir la comédie mais reste tout de même neutre. Cette thématique amoureuse occupe une place importante dans Le Fils supposé.

L'isotopie de l’amour §

Nous ne prétendons pas recenser tous les termes qui font partie de cette isotopie mais nous allons parler de certains d’entre eux, qui reviennent de façon récurrente dans la pièce et les personnages qui les utilisent le plus. Nous parlerons également des principaux champs lexicaux qui gravitent autour de cette isotopie.

Le terme le plus utilisé est « amour », il apparaît 43 fois dans la pièce et c’est Oronte qui le prononce le plus souvent (14 fois)65. Le deuxième terme est « cœur », il est utilisé 41 fois et c’est encore le personnage d’Oronte qui le prononce le plus (10 fois). Un autre terme de l’isotopie de l’amour qui revient souvent est le verbe « aimer » (32 fois). Il est prononcé 10 fois par Luciane. Nous constatons alors que le langage amoureux se trouve le plus souvent dans la bouche des amoureux. Rappelons que c’est autour d’eux que l’action se construit. « Aimer » c’est ce que les amoureux savent faire.

C'est pour cela qu’ils parlent tout le temps d’amour. Ainsi les amoureux par leur vocabulaire stéréotypé démontre qu’ils sont vertueux, aimants, nobles et généreux. Comme le souligne Éveline Dutertre, « [...] ils sont tous galants à la fois par la qualité du sentiment qu’ils éprouvent et par l’expression qu’ils en donnent. »66. Ils sont le modèle idéal de la relation amoureuse. Cela évoque la pastorale dont les personnages, bergers et bergères, ne font que de parler d’amour.

Autour de cette isotopie, nous avons plusieurs champs lexicaux, comme celui du feu, de l’objet aimé, de la souffrance, etc. Ces champs lexicaux sont rattachés à cette thématique par différentes figures de styles.

Les figures de styles §

Le langage amoureux est composé de plusieurs figures de style. Les principales sont : les métaphores, l’hyperbole, l’antithèse, l’oxymore et les hypocoristiques. Pour cette partie nous allons fortement nous inspirer de l’analyse de Dutertre sur le style de Scudéry67.

Les tropes §

Nous trouvons de nombreuses métaphores qui renvoient au thème de l’amour. L'amour est une flamme qui peut nous enflammer, nous brûler ou encore nous consumer. Cette thématique du feu et de la flamme est la plus utilisé dans le langage amoureux mais aussi la plus ancienne. Selon Éveline Dutertre, on peut trouver 21 métaphores rattachées au feu dans Le Fils supposé.68

Ainsi Luciane, pour parler de l’amour entre deux personnes, utilise cette métaphore :

Mais quand d’un feu tout pur se consomment deux ames,
Il leur est glorieux d’en faire voir la flames: (v. 885-886)

Cette métaphore est intéressante car elle est filée et cela avec des termes de la même isotopie. De plus elle est filée sur deux répliques, Bélise réplique :

Le moyen de se taire, et se sentir brusler ? (v. 888)

De même, on peut trouver des métaphores antithétiques. Oronte demande à Luciane d’éteindre la flamme de Philante par sa froideur :

Que Philante à l’abord y trouve des froideurs,
Capables d’amortir ses plus vives ardeurs; (v. 507-508)

On trouve également le thème de la servitude. Toujours selon Éveline Dutertre, il y aurait 28 métaphores liées à la servitude. Cette thématique peut être divisée en deux. D'un côté, on a la contrainte qu’exerce l’amour et l’amant au service de sa Maîtresse comme le démontre Oronte

Reine de mon esprit, Maistresse de ma vie, (v. 140)

et de l’autre l’amour contraint, enchaîne. Ainsi Oronte argue :

Tyran, cesse de me poursuivre;
Fascheux Amour, retire toy; (v. 1121-1122)

Oronte après s’être dévoué corps et âme à sa maîtresse, refuse cet amour.

Pour finir, on a également l’amour blessé : Oronte apprend que Rosandre destine Luciane à un autre homme et déclame sa tristesse dans une longue tirade. Ainsi il dit :

Je n’ay connu le bien, que pour le regretter. (v. 137)

Enfin, les métaphores liées à « l’objet » aimé. Dans cette pièce, cette métaphore est peu présente. Mais, d’après Dutertre, on peut rapprocher ce trope d’un autre trope : la métonymie. Oronte désigne Luciane par son œil.

Qui frappé dans le cœur du bel œil qui le dompte, (v. 1456)

Dans ce vers Scudéry utilise une « expression galante par excellence ». La métonymie se retrouve renforcée par l’adjectif « bel ».

Les métaphores et la métonymie ne sont pas les seules figures de styles utilisées dans le langage amoureux.

Les figures de rhétorique §

Ainsi, les hypocoristiques, certes peu fréquentes dans notre pièce, tiennent une place importante dans le langage amoureux. On a divers types d’appellation comme « Reine » ou « Maitresse » qui souligne le pouvoir de l’amante ou encore « Ma Luciane ». L'appellation est individualisée par le possessif.

Nous avons aussi en quantité raisonnable des hyperboles et antithèses. Nous retrouvons toujours le même type d’antithèse, celle du tourment et de la joie, de la haine et de l’amour, de la vie et de la mort, etc. L'excès est souligné par l’hyperbole. En effet, l’hyperbole indique amour excessif, la violence de la douleur et comme le souligne Dutertre, cet excès peut devenir parfois comique. Mais ce qui apparaît le plus dans notre comédie, ses sont les figures mythologique de l’amour.

Les figures mythologiques de l’amour §

L'amour est ici représenté par diverses figures mythologiques. On peut, tout d’abord, rencontrer la personnification de l’Amour. C'est le Dieu qui protègent les amoureux, il est traditionnellement représenté sous la forme d’un enfant ailé69 avec les yeux bandés et muni d’un arc et de flèches. Lors de la stance d’Oronte clame :

Amour est un enfant trompeur (v. 1128)

Ainsi Scudéry utilise de manière traditionnelle la figure d’Amour. Mais il fait allusion à d’autres références mythologiques pour parler d’amour. On retrouve de référence la figure de la Déesse de l’Amour Vénus. Au vers 390 Scudéry fait une référence avec les myrtes au mythe d’Adonis. Il y a une seconde référence au mythe d’Adonis au vers 936. Les deux figures (Vénus et Adonis) s’entremêlent. Le premier vers cité renvoie à la naissance d’Adonis et le second vers lui renvoie à sa mort70.

Un autre référence, celle d’Énée descendant de Vénus, il est l’incarnation de l’Amour. Au vers 538 il est fait référence à l’histoire d’amour entre Énée et Didon71.

Un comique enjoué §

Le Fils supposé est une comédie enjouée où l’on esquisse un sourire. Ce qui la rapproche des comédies de Corneille qui elles aussi étaient enjouées. Corneille avait mis sur scène de manière amusante « la conversation des honnêtes gens »72. C'est ce que Scudéry à fait lui aussi. Ainsi il a adapté certains procédés comiques que l’on retrouve dans la farce à sa pièce.

Le comique lié aux personnages §

La plupart des archétypes comiques que l’on retrouve dans les comédies sont empruntés à la comédie italienne. Dans notre pièce nous pouvons trouver le type du matamore et le type du valet, cependant ces deux types sont extrêmement nuancés. Nous pensons que Scudéry a adapté ses personnages à sa pièce pour une question de vraisemblance.

Le valet §

Selon Guichemerre73, il y a deux types de valets : le valet espagnol, le « gracioso » et le valet italien.

Nous allons nous intéresser tout particulièrement au valet italien qui semblerait être l’archétype utilisé par Scudéry pour le personnage de Doriste.

Les valets italiens sont les héritiers des valets rusés et sans scrupules de la comédie latine. Généralement le rôle de ces valets est d’aider leurs maîtres à séduire la jeune fille de laquelle ils sont épris. Cependant Scudéry a fortement nuancé cet archétype. Ainsi dans notre pièce Doriste n’aide pas Philante à conquérir Bélise comme il le devrait le faire. Mais il aide plutôt, l’amante de Philante à fuir la tyrannie de son frère. Selon Philante, Doriste aurait « enlevé » Bélise, ce qui rapprocherait ce valet des valets italien qui enlevaient les jeunes filles à leur père tyrannique. Cependant si nous mettons le terme enlève entre guillemet c’est pour attirer l’attention sur le fait que Doriste n’enlève pas Bélise mais que Bélise décide de partir avec lui à Paris (acte II, sc 3).

D'après Guichemerre, les valets italiens inventent des stratagèmes pour pouvoir introduire leur mètre dans la maison de la jeune fille et ainsi duper le barbon qui la retient prisonniers. Une fois encore Scudéry ne respecte pas cette généralité. Certes, Doriste invente un stratagème pour faire entrer Bélise dans la maison d’Almédor : le déguisement. Cependant ce n’est pas le maître qui s’introduit dans la maison de la jeune fille, mais l’amante qui s’introduit dans la maison du maître (acte III, sc. 3). Ce qui est sûr c’est que Doriste et Bélise déguisée en Philante arrivent à duper Almédor. Ce qui donne une scène assez ironique.

De plus, le valet italien serait un valet sans scrupule, ce n’est pas le cas encore dans notre pièce. Bien au contraire Doriste culpabilise d’avoir dupé son maitre et redoute le moment de la découverte de sa ruse

Pour moy seul la fureur d’un Maistre que j’abuse,
Fera voir ses effort en punissant ma ruse. (v. 1279-1280)
Lors qu’Almedor verra ta fourbe descouverte,
Pourra-t’on empescher sa vengeance et ta perte ? (v. 1064-1065)

Doriste comme les valets italiens ont peur de se retrouver en mauvaise posture. Cependant, comme le souligne Guichemerre, les valets se retrouvent généralement en mauvaise posture à la fin. Or à la fin, l’arrivée d’un personnage, au dernier moment, sauve le valet des conséquences de sa fourberie :

En général, les choses s’arrangent à temps pour nos valets: une reconnaissance in extremis, l’intervention d’un ami, une bonne nouvelle, ou un mariage heureux apaisent finalement les barbon furieux, qui oublient les mauvais tours que leur ont joués ces serviteurs rusés et sans scrupules.74

Scudéry fait de Doriste un valet extrêmement nuancé par rapport à son modèle d’origine qu’est le valet italien ce qui atténue le côté comique du personnage. Ce jeu d’écho avec le valet italien fait sourire les spectateurs.

Le matamore §

Certains personnages de la comédie de Scudéry sont empreints de certains aspects du capitan. Ainsi le capitan trouve son origine dans le personnage de Pyrgopolinice. Le matamore est un personnage fanfaron, qui se vante de ses exploits guerriers et de ses conquêtes féminines. Ici Oronte est plutôt fanfaron : il évoque, sans cesse, vouloir se venger en utilisant son épée (v. 160 ; 521-526 ; 930). Il se vante de pouvoir tuer son ennemi (v. 528). Au vers 1085-1086, Braside dit à Philante qu’Oronte est connu de tous cependant Philante ne vois absolument pas qui est Oronte.

Quel que soit cét Oronte, il faut le contenter;
J'iray sur vostre foy: (v.1087-1088)

Le comique lié au déguisement §

Le déguisement est un procédé créant des effets. Ainsi, le travestissement de Bélise crée des quiproquos et de la jalousie ce qui engendre de l’ironie et du comique.

Selon Georges Forestier,

il y a ironie lorsque le spectateur est mis dans la confidence du déguisement, et qu’il peut suivre en pleine connaissance de cause l’évolution du jeu du personnage déguisé, ainsi que celles des supercheries, complications, et autres situations particulières permises par le déguisement.75

Ainsi dans notre pièce, il y a bien de l’ironie puisque le public est au courant du déguisement de Bélise en Philante. De ce fait, le public peut jouir des diverses situations provoquées par le déguisement. Ainsi seuls les personnages sont surpris du déguisement. L'ironie et le comique sont très proches et il est parfois difficile de les distinguer. Avant de produire un effet comique le déguisement produit tout d’abord un effet ironique. L'effet comique se surajoute à l’effet ironique. Comme le souligne Georges Forestier, il y a plusieurs effets comiques. Ainsi dans notre pièce nous retrouvons ce que nomme Forestier le comique de la victime. Le spectateur rit du tour joué à la victime. La victime ne reconnaît pas le personnage qui est déguisé. En effet, quand Almédor voit Bélise déguisé en Philante, il l’accueille comme son fils :

Plus je te voy, mon fils, et plus en ma pensee,
Je retrace en pourtraict ma jeunesse passee.
J'avois ainsi les yeux, le front, l’air, et le port;
Et certes j’y remarque un merveilleux rapport (v. 753-756)

Almédor a l’impression de se voir dans ce fils supposé. Ce qui est comique pour le public c’est que ce dernier sait qu’Almédor est victime d’un déguisement. Cela est possible du fait qu’Almédor n’a pas vu son fils depuis plus vingt ans. Autre victime du déguisement de Bélise, Oronte. Luciane dans la scène de l’acte décide de rendre jaloux Oronte en se servant de Bélise déguisé en Philante. Cette scène comme la scène citée avant produit un effet comique. Oronte est complètement perdu face à la réaction de Luciane et de Bélise. De plus cette ruse s’avère payante car Oronte devient jaloux de ce supposé Philante. Ce qui engendrera divers quiproquos qui eux aussi vont créer des effets comiques.

Le style lié au comique §

Selon Guichemerre, « le style comique »76 réunit les divers procédés qu’utilisent les dramaturges pour engendre un effet comique. Ainsi pour sa comédie Scudéry fait appel à certains de ces procédés.

La stichomythie §

La stichomythie permet de rendre le dialogue plus animé et plus vif. Ce procédé, selon Éveline Dutertre, est très usité par Scudéry dans ses diverses pièces. Ainsi, comme le souligne Guichemerre la stichomythie est un échange entre deux personnes de courtes répliques. Ce procédé est utilisé dans notre pièce pour engendrer des effets comiques dans certaines scènes. Ainsi dans la scène du duel (v. 1187-1202), Oronte se rend compte que ce n’est pas le Philante qu’il attendait. Oronte demande alors à Philante qui il est et celui-ci répond. S'ensuit un enchaînement de répliques courtes où s’entremêle question et réponses. Cet enchaînement mécanique vif perd l’un des personnages, Oronte

Plus je veux m’esclaircir, plus je me sens confondre;
Et je ne sçaurois plus demander ny respondre. (v. 1201-1202)

Ce qui est comique ici c’est que le public puisse se moquer de l’esprit lent du personnage d’Oronte car ce dernier ne comprend plus rien. Il est complètement perdu. Cependant la stichomythie n’est pas le seul procédé utilise par Scudéry.

Symétrie, parallélisme et répétition §

Guichemerre nomme ce procédé « eurythmie ». Selon Guichemerre l’eurythmie crée des

[…] effets de symétrie et de parallélisme qui font que certaines comédies deviennent de véritable ballets, où gestes et paroles se combinent en un ensemble harmonieux77

Ces effets de parallélisme, symétrie et répétition créent des effets agréable pour l’oreille de l’auditeur mais permet également d’engendrer des effets comiques, du fait que le dramaturge joue avec les sonorité mais aussi avec les mots et leurs emplacements dans la phrase.

Ainsi lorsque Philante se présente face à Almédor comme son fils, celui-ci ne le croit pas. Une discussion alors s’engage entre les deux personnages. Le dialogue est composé de plusieurs parallélismes

PHILANTE
Quoy ! vous me soupçonnez d’inventer ce langage ?
ALMEDOR
Quoy, vous croyez dupper un homme de mon âge ? (v. 1359-1360)

mais également des répétitions

PHILANTE
Ha ! que vous me donnez une douleur amere;
Voyez en mon visage un portraict de ma Mere:
ALMEDOR
Ma femme et ce portraict ne tenoient rien d’esgal;
Et s’il est fait pour elle, il luy ressemble mal. (v. 1367-1370)

Ces procédés permettent de renforcer la situation comique de la scène, c’est-à-dire, le fait qu’Almédor ne reconnaît pas son fils alors que ce dernier ressemble à sa mère.

Note sur la présente édition §

À notre connaissance, il n’existe qu’une seule édition de la comédie de Georges de Scudéry, Le Fils supposé, publié en 1636 par Augustin Courbé. Nous nous baserons donc sur cette seule édition.

Description du volume §

Le fils supposé, comédie, un volume, In-8°, Paris, chez Augustin Courbé, XII-119 p., Privilège du 2 avril 1638, Achevé d’imprimer le 20 avril 1636.

Il existe 13 exemplaires de cette pièce.

Exemplaires consultés dans les bibliothèques parisiennes §

  • -Paris-Sorbonne, BIU centrale : RRA6=708
  • -Arsenal : GD-738
  • -Arsenal : 8-BL-13618 (2) (Recueil factice)
  • -Arsenal : 8-BL-12672 (3) (Recueil factice)
  • -Arsenal : 8-BL-9083 (4) (Recueil factice)
  • -Arsenal : GD-10635
  • -Richelieu : 8-RF-7209 (2) (Recueil factice)
  • -Tolbiac-Rez-de-jardin : RESP-YF-285 (5) (Recueil factice)
  • -Tolbiac-Rez-de-jardin : YF-7289
  • -Tolbiac-Rez-de-jardin :YF-4839
Exemplaires non consultés §
  • -Tolbiac-Rez-de-jardin : 8-YTH-7267 (non consultable pour cause de réparation)
  • -Grenoble-BM : E29587CGA
  • -Besançon-BM : 205083

Description de la page de titre §

[I] : Le FILS/ SUPPOSÉ. / COMEDIE. / PAR / MONSIEUR DE SCUDERY. / [Fleuron] / A PARIS, /Chez Augustin Courbé / Libraire & Im- / primeur de Monseigneur frère du Roy, à la / petite gallerie au Palais, à la Palme. / [Filet] / M. DC. XXXVI. / AVEC PRIVILÈGE DU ROY.

[II] : [verso blanc]

[III-VIII] : A MONSIEUR LE CHEVALIER DE SAINCT GEORGE

[IX-X] : AU LECTEUR

[XI] : EXTRAICT DU PRIVILEGE DU ROY

[XII] : LES ACTEURS

1-119 : [le texte de la pièce]

Établissement du texte §

Pour établir le texte nous avons suivi fidèlement l’édition d’origine. Il ne faut pas s’étonner si certains mots peuvent apparaître avec deux graphies distinctes comme « age » et « aage » ou encore « guarir » et « guerir ». À cette époque, il n’y avait pas de règle orthographique proprement dite.

Cependant nous avons effectuée certains changements pour améliorer la compréhension du texte.

  • – Nous avons délié les esperluettes,
  • – Nous avons remplacé les tildes qui figuraient sur certaines voyelles nasales,
  • – Nous avons changé les « β » en « ss », les « ƒ » en « s » de façon systématique,
  • – Nous avons ajouté et enlevé des accents diacritiques : « à » (v.119) devient « a » ; « ou » (v.216) devient « où » ; « qu’a » (v.1434) devient « qu’à »
  • – Nous avons fait la distinction entre « v » et « u » et entre « i » et « j »,
  • – Enfin nous avons gardé fidèlement la ponctuation originelle du texte du fait que Georges de Scudéry dans « Au Lecteur », signale avoir scrupuleusement vérifié son texte.

Liste des coquilles §

Nous avons corrigée la coquille que Scudéry annonce dans son « Au Lecteur » :

  • – Acte III, scène 3 vers 774 : Qui devient Que

Ainsi que les coquilles que nous avons remarquées au fil du texte :

  • – Dans « A Monsieur le chevalier de Sainct George » : d devient de
  • – Acte I, scène 2 vers 152 : le devient te
  • – Acte I, scène 4 vers 287 : Ft devient Et
  • – Acte II, scène 3 vers 518 : yoy devient voy
  • – Acte II, scène 3 vers 556 : Sil devient S'il
  • – Acte II, scène 3 vers 600 : douleuur devient douleur
  • – Acte II, scène 4 : IIII devient IV
  • – Acte II, scène 5 vers 658 : meshumbles devient mes humbles
  • – Acte III, scène 4 : IIII devient IV
  • – Acte IV, scène 1 vers 1018 : l on devient l’on
  • – Acte V, scène 1 vers 1255 : ta devient sa
  • – Acte V, scène 2 vers 1284 : destinee devient destinée
  • – Acte V, scène 4 vers 1393 : aujourd huy devient aujourd’huy
  • – Acte V, scène 5 : Présence, dans la liste des actes en scène, du nom de Philante deux fois
  • – Acte V, scène 5 vers 1402 : quo'n devient qu’on
  • – Acte V, scène 5 vers 1461 : contens devient content

LE FILS SUPPOSÉ.
COMEDIE. §

A MONSIEUR LE CHEVALIER DE SAINCT GEORGE. §

Mon cher et parfait Amy,

Je donne à vostre merite ce que les autres escrivains presentent à la Fortune*; et je vous dédie ce Livre, parce que n’estant pas grand Seigneur, je vous juge digne de l’estre. Mon object* est bien plus noble que le leur, puis que je regarde la Vertu toute nuë: et qu’eux s’arrestent aux ornemens, dont cette Aveugle78 pare et déguise le plus souvent la difformité du vice. Comme c’est de cette sorte, qu’il faut estimer les hommes, Le choix que je fais de vous, ne peut estre que fort juste; et par consequent approuvé de tous ceux qui vous connoissent: Car si l’on vous regarde par les qualitez de l’ame, et par celles de l’esprit, il faut advouër que les unes estonnent*, et que les autres ravissent*. La vivacité de ce bel esprit dont je parle, la solidité de ce jugement* qui l’accompagne, et la force de cette memoire, qui conserve si fidelement tout ce que les deux autres luy confient, renverse l’opinion Philosophique, qui tient que des effets si differens ne peuvent proceder d’un seul temperamment. Et de vray, vous estes un Prothée de belles choses, qui vous changez en autant de formes qu’il vous plaist; et de toutes les connoissances que doit avoir un honneste homme, il ne vous en manque pas une. Que si je croyois qu’un Cavalier pûst recevoir sans rougir les loüanges que nous donnons aux Dames, je vous monstrerois dans un miroir, que quelque adresse qui soit en vous, sous les Armes que vous portez, et par cét aimable* visage que la Nature vous a donné, on vous prendra plustost pour Minerve que pour Mars. Je vous en dirois davantage, si je ne m’imaginois voir cette belle couleur que la modestie vous met si souvent au front: mais craignant que la colere n’y monte avec elle, et que l’une et l’autre ne me fassent tomber la plume de la main, je me haste de vous dire encor, que je suis, et veux estre toute ma vie,

Mon cher et parfait amy,

Vostre tres-humble et tres-

fidele serviteur,

DE SCUDERY.

AU LECTEUR. §

Je ne sçaurois à cette fois, couvrir mes fautes de celles de l’Imprimeur: Et si dans ce Livre, tu ne remarques non plus des miennes, que de celles qu’il a faites, j’en auray de la gloire*, et toy du plaisir.

Tout mon soing* n’en a pû voir qu’une fort legere, dont je te donne advis; c’est en la page cinquante- quatre, vers dernier, où pour le mot de, qui, tu dois lire, que, Adieu.

Extraict du Privilege du Roy. §

Par grace et Privilege du Roy: Donné à Paris le deuxiesme jour d’Avril mil six cens trente-six. Il est permis à Augustin Courbé, Marchand Libraire à Paris, d’Imprimer, vendre et distribuer un Livre intitulé, Le Fils Supposé, Comedie, Composée par MonsieurDe Scudery: Et defences sont faites à tous Imprimeurs et autres personnes, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’imprimer, vendre ny distribuer dudit Livre, d’autre Impression que celle qu’aura fait ou fait faire ledit Courbé, ou autres ayant droit de luy, et ce pendant le temps de sept ans, à peine aux contrevenans de quinze cens livres d’amende, et confisquation de tous lesdits exemplaires imprimez, ainsi qu’il est plus amplemens porté par lesdites Lettres de Privilege.

Par le Roy en son Conseil,

Signé, CONRAR.

Achevé d’Imprimer le vingtiesme Avril mil

six cens trente-six.

LES ACTEURS. §

  • ALMEDOR, Gentil-homme Parisien
  • ROSANDRE, Gentil-homme Parisien.
  • PHILANTE, Fils d’Almedor.
  • LUCIANE, Fille de Rosandre.
  • ORONTE, Gentil-homme Parisien.
  • BRASIDE, Gentil-homme Parisien.
  • CLORIAN, Gentil-homme Breton.
  • BELISE, Sœur de Clorian.
  • DORISTE, Domestique d’Almedor.
  • POLIDON, Page d’Almedor.
[A]

ACTE PREMIER. §

Rosandre, Luciane, Oronte, Almedor,
Philante, Belise, Clorian, Doriste.

SCENE PREMIERE. §

Rosandre, Luciane.

Rosandre.

Ha ! ne contestez plus; laissez vous enflamer;
Et sçachez obeïr79, si vous sçavez aimer.

Luciane.

{p. 2}
Et quoy, vous lassez vous de souffrir* mes services ?
Craignez vous que mon cœur ne s’abandonne aux vices ?
5 Croyez vous qu’un esprit que vous avez formé,
Puisse rien concevoir qui doive estre blasmé ?
Suy-je un fardeau pesant, à vos foibles années80 ?
Les larmes que j’espands81, sont-elles condamnées ?
Et devenant cruel* par excez d’amitié*,
10 Me ferez vous un mal, dont vous avez pitié ?
Faites que ce torrent ait la course plus lente;
N'aimez point sans connoistre, au moins voyez Philante;
Peut-estre les portraits qu’on vous en a tracez,
Flattent l’original dont vous me menacez.
15 Qui sçait si son humeur* pourra plaire à la vostre ?
Nous ne devons jamais voir par les yeux d’un autre;
Monsieur, estant bon père, il faut me le preuver82;
Il s’agit de me perdre*, ou de me conserver.

Rosandre.

Vostre bonté paroist dedans cette advanture*;
20 Et nous suivons tous deux La Loy de la Nature:
Vous m’aimez, je vous aime; et joints par ce lien83, {p. 3}
Vous cherchez mon repos, je cherche vostre bien,
Mais ma fille, sçachez que je serois barbare,
Si j’osois abuser d’une amitié* si rare;
25 Et si loing de rester aux termes du devoir,
Je bornois vostre joye à celle de me voir.
Non, non, resoluez vous de finir mon attente;
Je seray trop content, si vous estes contente;
Et pourveu que le Ciel conserve vos plaisirs,
30 Je mourray sans douleur, et vivray sans desirs.
La raison nous attaque, et nous devons nous rendre;
Je vous dois un mary, vous me devez un gendre,
Et bien que l’amitié* tasche de nous trahir,
Je vous dois commander, vous devez m’obeïr.
35 Mais dedans cét estat, plein d’heur et d’innocence,
Nous ne souffrirons* point la rigueur d’une absence;
Le pere de Philante estant bien resolu,
De demeurer icy, comme je l’ay voulu;
Sa volonté sans fard s’est peinte en son langage;
40 Il mourra dans Paris, j’en ay sa foy* pour gage.

Luciane.

{p. 4}
Mais apres tout, Monsieur, son fils m’est inconnu:

Rosandre.

Ne le condamnez pas avant qu’il soit venu;
Les bonnes qualitez que je remarque au pere,
Nous le feront voir tel que mon esprit l’espere.

Luciane.

45 Ces discours par l’effect, souvent sont combatus84;
Je suis bien vostre fille, et n’ay pas vos vertus.

Rosandre.

Tousjours l’humilité suit les filles bien nées;
Mais si j’eus des vertus, je vous les ay données.

Luciane.

Icy l’obeïssance excede mon pouvoir;
50 Le croyez vous un Dieu, pour l’aimer sans le voir ?

Rosandre.

Finissez un propos qui vous rendroit blasmable;
Si Philante a du bien, il est assez aimable*85;
Toutes les qualitez de l’esprit et du corps; {p. 5}
Ce que les amoureux appellent des thresors;
55 Avoir le poil frisé, la taille advantageuse;
L'entretien* agreable, et l’ame courageuse;
Le visage charmant tout ainsi que l’esprit;
Faire gemir un luth, mettre bien par escrit;
Estre bien à cheval, et faire bien des armes,
60 Ne sont plus desormais que trop foibles charmes;
Et quiconque s’y prend, reconnoist à la fin,
Qu'en matière d’amour il n’est pas le plus fin.
Ma fille, l’Himenée* est d’une longue suite86;
Et l’on n’y peut entrer avec trop de conduite;
65 Dans ces divers sentiers je dois guider vos pas;
Car l’aage m’a donné ce que vous n’avez pas.

Luciane.

Supposons que mon ame en soit fort enflamée;
Estes vous asseuré que j’en puisse estre aimée ?
Ou, serez vous cruel*87 jusqu’en un si haut point,
70 Que de m’abandonner à qui ne m’aime point ?
Si comme vous, son pere, a contraint ses pensées,
Que peut-on esperer de deux ames forcées ?

Rosandre.

S'il a du jugement*, il vous adorera: {p. 6}

Luciane.

Prenez le soing* d’apprendre, au moins s’il en aura.

Rosandre.

75 J'espere mieux de luy, que de l’ingratitude:

Luciane.

Tousjours ce mot d’espoir est dans l’incertitude:

Rosandre.

Ce long raisonnement me doit estre suspect;
Il commence à sortir des bornes du respect.

Luciane.

C'est que dans mon esprit la douleur est plus forte:

Rosandre.

80 Voyons-le cét esprit; pleignez* vous, il n’importe;
Confessez librement qu’Oronte en est vainqueur: {p. 7}

Luciane.

Je ne puis plus parler, vous me blessez au cœur,

Rosandre.

Et c’est en vous taisant que parlent vos pensées;
Mais vous les enfermez, comme des insensées.

Luciane.

85 Je ne l’ay jamais veu, que par vostre pouvoir:

Rosandre.

Et le mesme aujourd’hui vous deffend de le voir.
O dangereux esprit ! Serpent couvert de roses;
Qui cache son venin dans les plus belles choses,
Et qui d’un masque feint de l’Amour paternel,
90 Tasche de déguiser un Amour criminel:
Mais en vain l’artifice, a pensé me surprendre;
J'ay bien veu qu’on aimoit Oronte, et non Rosandre;
Et que pour obliger mon cœur à la pitié,
Vous souspiriez* d’amour, et non pas d’amitié*
95 Mais si vous n’esteignez cette illicite flame, {p. 8}
Qu'un injuste tiran* allume dans vostre ame;
Si dans vostre repos vous ne cherchez le mien;
Si vous le traversez* en fuyant vostre bien;
Si vous vous obstinez contre ce que j’ordonne;
100 Vous verrez le pouvoir que Nature me donne.

Luciane.

On me verra mourir avant que vous fascher:

Rosandre.

Voicy ton assassin, fuis-le; va te cacher.
Oronte, excusez moy, si mon devoir m’oblige,
A vous faire un discours, dont la fin vous afflige;
105 Mais comme les plus francs sont tousjours les meilleurs,
Prenez d’autres desseins* cherchez fortune* ailleurs:
Luciane88 est promise*, et bien tost l’himenée*,
Fera voir clairement à qui je l’ay donnée:
C'est à vous maintenant, mal-gré la passion89,
110 D'user de cét advis avec discretion;
Et de n’aspirer plus apres une conqueste,
Dont un autre a desja le laurier sur la teste.

ACTE I. {p. 9}

SCENE II. §

Oronte, Rosandre.

Oronte.

Ha ! Monsieur escoutez, au moins auparavant:

Rosandre.

Finissez vos regrets, ou les donnez au vent:
115 Me voyant resolu, vous devez vous resoudre.

Oronte.

En fin sur mon espoir, j’ay veu tomber la foudre;
J'en ay reçeu le coup, de la rigueur du sort;
Et l’on m’a prononcé ma sentence de mort.
Que le mal qui surprend a bien plus d’amertume
120 Que ces lentes douleurs, qu’on souffre* par coustume !
Quand aux cœurs genereux* la fortune* deffaut*, {p. 10}
Que leur cheute est mortelle, et qu’ils tombent de haut !
La volage90 qu’elle est, cessant d’estre propice,
Il n’est point de milieu, du feste, au precipice;
125 Et quelque rang qu’on tienne en l’Empire amoureux,
Il ne faut qu’un moment pour estre mal-heureux.
O comme on est deçeu* par la belle apparence !
O qu’on est mal fondé sur la vaine esperance !
Songe d’homme esveillé; faux espoir si trompeur;
130 Chimere qu’on adore; agreable91 vapeur;
J'esprouve dans les maux, où le destin me plonge,
Que qui n’a que l’espoir, n’est bien heureux qu’en songe:
Où sont tant de grandeurs que j’esperois avoir ?
Vous qui les promettiez, faites les moy revoir;
135 Mais non, retirez-les, ma fortune* est changée,
Et le plaisir s’enfuit de mon ame affligée;
Je n’ay connu le bien, que pour le regretter.
Espoir, avecques92 vous, le jour me va93 quitter
Je sens que la douleur va suivre mon envie;
140 Reine de mon esprit, Maistresse de ma vie,
Luciane, mon cœur, estant abandonné,
Viens reprendre celuy que tu m’avois donné.
Mais non, souffre* plustost, qu’au milieu du martire, {p. 11}
Je meure avec un bien, qui vaut mieux qu’un Empire;
145 Ainsi dans ce trespas j’auray de la douceur:
Rival, contente toy d’estre mon successeur:
La fortune* t’acquiert, et sans peine, et sans guerre,
Plus que n’eut Alexandre94, en conquestant la terre:
Et tu te peux vanter de tenir un thresor,
150 Qui vaut mille fois mieux, que les perles, et l’or.
Mais quoy ! lasche, timide, à l’honneur* peu sensible.
Veux-tu comme un demon, te garder invisible ?
Monstre toy pour le moins; que je sçache en mourant,
Qui fut de ce thresor le brave conquerant;
155 Emporte-le de force, et non pas d’industrie18;
Dis moy quel est ton nom; apprends moy ta patrie;
Et puis que le bon-heur accompagne tes pas,
Illustre encor ta gloire*, avecques mon trespas:
Mais debvant95 triompher96 de mon ame trompée,
160 Souviens toy pour le moins que je porte une espée:
Et me vollant un bien qui n’est point limité,
Viens t’en me tesmoigner que tu l’as merité.
Que la seule valeur emporte la balance; {p. 12}
Et ne te cache plus sous un honteux silence.
165 Helas ! en ce discours, j’ay perdu la raison;
Le traistre qui m’attaque est ainsi qu’un poison,
Qui sans se faire voir m’ouvre la sepulture,
Et par des maux secrets, m’applique à la torture:
O ! rage ô desespoir97 ! Ou dois-je recourir ?
170 Si je meurs, sans sçavoir, ce qui me fait mourir.
Ha ! pere sans pitié, qu’une sale avarice,
Esloigne des vertus, et porte dans le vice,
Apprends moy quels deffauts* tu me peux reprocher ?
Sinon que je n’ay point de lingots à cacher98;
175 Que je foule à mes pieds celuy qui te maistrise:
Et que tu fais ton Dieu de ce que je mesprise:
Helas ! dans quelle erreur vit cét homme brutal,
De qui le cœur de bronze, aime un autre metal.
Mais vous, chere Maistresse, au milieu de l’orage,
180 Pour nous perdre* tous deux, perdrez* vous le courage ?
C'est icy, mon amour, qu’il est fort important,
D'avoir un cœur sans crainte, aussi bien que constant;
Afin de l’opposer à cette tirannie*,
Et m’accorder un bien qu’un pere me desnie.
185 Lors que la volonté veut agir sans cesser99, {p. 13}
Il n’est point de tiran* qui la puisse forcer.
Non vous me trahirez, ou vous servirez d’elle;
Et je ne puis vous perdre*, à moins qu’estre infidelle:
Mais bien, que sur sa foy*, je me puisse fier100,
190 Essayons de la voir, pour la fortifier;
Et descouvrons encor le nom de l’adversaire:
O remede sanglant, que tu m’es necessaire ?

ACTE I.

SCENE III. §

Almedor, Rosandre.

Almedor.

Cher Rosandre, aussi tost qu’on nous eut separez,
Je tombay dans les maux qui m’estoyent preparez:
195 Vous restates à Rome; et je revins en France,
Où commença le cours de ma longue souffrance:
J'espousay Crisolite; et dans neuf mois prefix, {p. 14}
Les faveurs de Junon me donnerent un fils:
Fils, obtenu par vœux, de la bonté celeste;
200 Seul plaisir que j’eus lors, et seul bien qui me reste:
La charge que j’avois m’emporta sur la mer;
J'entre dans ma Galere, et je la fais ramer
Du costé du Levant101, où l’Admiral m’envoye,
Pour trouver un Corsaire, et recourre102 sa proye;
205 C'estoit un vaisseau rond, qu’avec fort peu d’effort,
Ce pirate avoit pris à mille pas du port:
Le vent qui me trompoit, au lever des Estoiles,
S'enferma dans sa grotte103, et n’enfla plus nos voiles;
De sorte que la chiorme* agissant à son tour,
210 Me le fit voir fort prés, dès la pointe du jour,
Et lors que le Soleil eut ouvert ses barrieres,
Ma Galere doubla le cap des Iles d’Ieres104;
Mais pensant l’investir, je me trouve investi,
Par deux autres vaisseaux de son mesme parti:
215 Ils me somment tous trois d’amener bas; semonce105,
Où mon canon tout seul daigna faire responce;
Car je me resolus au combat inegal,
Trouvant que le trespas estoit un moindre mal.
Chacun dans ma Galere à l’instant prend sa place;
220 Je range mes soldats; je mets la chiorme* basse;
Le Comite106 sifflant, le coutelas au poing, {p. 15}
J'aborde l’ennemy, qui me tiroit de loing.
Aussitost de leurs gens, la foulle est esclaircie;
Car je les saluay107, d’un canon de Courcie108,
225 Qui leur donnant en prouë, et presques à fleur d’eau,
Envoya109 le boulet tout le long du vaisseau,
Et porta la frayeur, et la mort avec elle,
Dans le barbare sein de la Troupe infidelle.
L'air tout gros de fumée obscurcit leurs Croissants110,
230 Et la fuite estoit peinte en leurs fronts paslissants:
Quand un coup de canon qu’un des trois me décharge,
Fait au Chasteau de poupe une ouverture large,
L'onde nous engloutit; mais dans cét accident,
D'une force invincible, et d’un courage ardent,
235 Suivy de vingt des miens, qu’anime ma constance,
Je saute dans leur bord, malgré leur resistance;
Nous combatons serrez; et leur faisons bien voir,
Ce que peut la vertu, reduite au desespoir.
Mais en fin la valeur, succomba souz le nombre;
240 Souz la gresle des traicts nous combations à l’ombre;
Et ces braves Soldats percez de part en part,
Mourans tous à mes pieds me firent un rampart.
Je disputois encor les restes de ma vie;
Mon ame alloit sortir, sans se voir asservie;
245 Lors qu’un Turc par derriere (à ce que l’on me dit) {p. 16}
D'un coup de cimeterre111 à ses pieds m’estendit:
On me prend, on me lie, et respirant encore,
Un rayon de pitié toucha le cœur d’un More;
Il pensa ma blessure; et puis hors de danger,
250 Il me vendit Esclave au Royaume d’Arger112.
(Car craignant les prisons qui sont en la mer noire,
Object* plein de terreur, qui toucha ma memoire)
Je cachay ma naissance, et fus pris aisément,
Pour un simple Soldat, à mon habillement.
255 Mais esperant la paix, je rencontray la guerre:
Estant mené captif si loing dedans la terre,
Qu'il ne me fut permis en aucune façon,
D'esperer ma franchise*, en payant ma rançon.
Ainsi fus-je traité des noires destinées,
260 Pendant le fascheux cours de plus de vingt années:
Mais en fin la fortune* abregea mon ennuy*;
La peste prit mon Maistre, et tout mourut chez luy.
Si bien que resté seul en ce climat sauvage,
Souz l’aisle de la nuict, je gagnay le rivage;
265 Où trouvant par bon-heur, un Navire François,
Il me fit voir les lieux où je me souhaitois.
(A ce ressouvenir ma douleur se resveille) [B, p.17]
Je trouvay que ma femme estoit morte à Marseille,
Et que mon fils absent bien loing de mon chemin,
270 Demeuroit en Bretagne avec son Oncle Osmin.
Je reviens à Paris, tousjours dans la tristesse,
Où vous avez banny cette importune hostesse,
Renouvellant les vœux, d’une antique amitié*:
Voilà quel est mon sort, dont vous avez pitié,
275 Trouvant bon que mon fils, espouse vostre fille,
Pour unir d’autant mieux, l’une et l’autre famille,

Rosandre.

Certes, cher Almedor, ce recit m’a touché:
Pour n’irriter vos maux, le mien paroist caché:
Chacun a ses plaisirs; chacun a ses traverses*;
280 Qui plus, qui moins, selon les fortunes* diverses:
Mais aujourd’huy nos maux se verront adoucis;
Et vous et moy trouvons la fin de nos soucis.
Mais ce fils inconnu d’un si genereux* pere,
Doit-il bien tost venir ?

Almedor.

            Rosandre je l’espere;
285 Doriste l’un des miens me le doit amener: {p. 18}

Rosandre.

Adieu, puisse le Ciel, nos travaux* couronner.

ACTE I.

SCENE IV. §

Philante, Belise.

Philante.

Et quoy chere Belise, en augmentant mes peines,
Vous croyez que Paris est moins plaisant que Renes ?
Mais si vous respiriez le doux air de la Cour,
290 Vous changeriez d’advis, ainsi que de sejour.
Aux grands et forts esprits toutes villes sont bonnes;
Nous n’aimons pas les lieux, nous aimons les personnes;
Le plus affreux desert* nous doit paroitre doux, {p. 19}
Si ce que nous aimons, y vit avecques nous.
295 Pour moy (si j’y voyois le bel œil qui me pique)
Je me croirois en France, au milieu de l’Afrique:
Car je trouve par tout, dedans vostre entretien*,
Mes solides plaisirs, et mon souverain bien:
Comme loing d’un object*, qui me semble si rare,
300 Tout sejour m’est funeste, et tout climat barbare:
Ces justes sentimens doivent estre suivis;
Et quiconque aime bien sera de mon advis.

Belise.

Que vous avez de tort, injurieux113 Philante,
De croire que ma foy*, soit jamais chancelante:
305 Et de douter encor, apres tant de serments,
Que vous puissiez114 tout dessus mes sentimens.
Non, non, guerissez vous d’une erreur mal fondée;
Vous regnez dans mon cœur; je n’ay point d’autre idée;
Et quelque preuve en fin, que vous veuilliez avoir,
310 Si je vous la refuse, elle est hors de pouvoir.
Quand la fortune* aveugle, en m’offrant un Royaume,
Me couvriroit d’un Dais115, et vous d’un toict de chaume,
A quelque point d’honneur* qu’elle pust m’eslever, {p. 20}
Je descendrois du Throsne, et vous irois trouver.
315 Jugez apres cela, combien je vous estime;
Et si vostre soupçon n’est pas illegitime.

Philante.

Si vous m’aimez autant comme116 je vous cheris,
Vous me le ferez voir, en venant voir Paris.

Belise.

Mais vous, si vous m’aimez, aimez encor ma gloire*:

Philante.

320 Il faut que mon vainqueur me cede la victoire:
Sous le nom de Mary, vostre honneur* à couvert117,
Craindrez vous le naufrage, ayant ce port ouvert ?

Belise.

Je crains avec raison la fureur de mon frere:

Philante.

C'est n’oser s’embarquer, de peur d’un vent contraire;
325 Foible timidité*, qui fait tort à ma main: {p. 21}
Vous le traitez en pere, et non pas en germain*;
Sous un frere cruel* vous estes bien à plaindre*;
Il se doit faire aimer, et se veut faire craindre.

Belise.

Vous mesme avez un pere;

Philante.

                ô Dieu ! N'achevez pas:
330 Que vous connoissez mal de si charmans appas
Que les faveurs du Ciel ont mis en ce visage,
Si vous en ignorez, et la force, et l’usage.
Quand je serois sorty d’un Tigre sans pitié,
Un seul de vos regards auroit son amitié*:
335 Peut-on voir dans mon choix un deffaut* qui le blesse ?
Manquez vous de vertu ? Manquez vous de noblesse ?
Et quand la soif de l’or auroit pû le tenter,
Trouve-t’il pas en vous de quoy la contenter ?

ACTE I. {p. 22}

SCENE V. §

Clorian, Philante, Belise.

Clorian.

Une affaire pressee, au logis vous demande:

Philante.

340 Voyez l’imperieux*, de quel air il commande !
Si vous endurez plus de sa severité,
Je vous crois sans amour, sans generosité*:

Belise.

Philante, son orgueil, fait pancher la balance;
Je n’en puis plus souffrir*; je hay trop l’insolence;
345 Fais mon unique espoir118 tout ce qu’il te plaira;
Celle qui te commande en fin t’obeïra.

Philante.

Un habillement d’homme assurera ma prise119: {p. 23}

Belise.

Je vaincray le peril comme je le mesprise:
Adieu; prends soin* de tout; et t’asseure en ma foy*:
350 Cét importun encor, a les yeux dessus moy.

Philante.

Jamais chasseur d’amour ne fit si belle proye:
Approche toy Doriste, et prends part à ma joye120;
La belle que je sers, est flexible à mes vœux;
Je suis Dieu; c’en est fait; elle a dit je le veux.
355 Partons, partons Doriste, allons trouver mon pere;
Qu'il reçoive un plaisir, plus grand qu’il ne l’espere;
Sa lettre est fort pressante; et moy plein de desir;
Viens sçavoir mes desseins*; viens sçavoir mon plaisir;
Je veux que ton esprit soit de ma confidence;

ACTE I. {p. 24}

SCENE VI. §

Doriste, Philante.

Doriste.

360 Gouvernez tous les deux avecques la prudence:
Doriste ne sçauroit, ny flatter, ny trahir;
Mais si vous commandez, c’est à luy d’obeïr.

ACTE I. {p. 25}

SCENE VII. §

Clorian, Belise.

Clorian.

Ma sœur, je suis fasché que vostre retenuë,
Se perd, et n’agit plus; qu’est-elle devenuë ?
365 A quoy bon ces discours, avec un Estranger,
Une plume à tous vents, un oyseau passager ?
Qu'esperez vous de luy pour cette complaisance ?
Plus sensible à l’honneur*, craignez la médisance;
Ou je vous feray voir que vous estes ma sœur.

Belise.

370 Je vous reçois pour frere, et non pas pour censeur:
Et dans ma pureté, je despite* l’envie,
Avec ses dents de fer, de mordre sur ma vie121:
Au reste je suis libre, on ne me peut forcer. {p. 26}

Clorian.

Vostre honneur* est le mien; c’est à moy d’y penser:
375 Icy mon interest, s’engage dans le vostre:
Rejettant mon Conseil, le prendrez vous d’un autre ?
Je vois bien que la force, est en fin de saison:

Belise.

Je reçois le conseil de la seule raison;
Et la sçay discerner, d’avecques le caprice:

Clorian.

380 Vous perdrez* le respect, en deffendant le vice:
Mais je vous traiteray (voulant vous secourir)
Comme un esprit blessé qui ne veut pas guerir.

Belise.

En vain mauvais Demon, tu souffles ta manie;
Je me verray bien tost hors de ta tyrannie*;
385 Tes menaces en l’air, ne m’espouventent point:
Partons, puis qu’à l’amour, le courage s’est joint;
Il en est temps mon cœur; il nous y faut resoudre; {p. 27}
L'esclair assez souvent est suivy de la foudre:
Mais tousjours le bon-heur, sauve de ces hazards,
390 Les mirthes122 de l’Amour, et les lauriers de Mars.
{p. 28}

ACTE SECOND. §

Luciane, Oronte, Belise, Doriste, Clorian, Philante.

SCENE PREMIERE. §

Luciane.

STANCES.

A quelle injuste loy me trouvay-je asservie,
Que123 tout me nuit esgallement ?
J'oy commander un pere, et prier un Amant;
De l’un je tiens l’esprit; et de l’autre la vie.
395 J'oy parler à mon cœur, l’Amour et la Nature, {p. 29}
Le devoir, et la volonté;
Et mon mal-heur en fin à tel point est monté,
Qu'il faut que je me rende, ou rebelle, ou parjure,
Dures extremitez, qui partagent mon ame !
400 Lequel dois-je desobliger ?
De tous les deux costez je trouve à m’affliger;
De l’un je tiens le jour; et de l’autre la flame.
L'un fait agir pour luy, le respect, et la crainte;
Et l’autre l’inclination;
405 J'ay de l’obeïssance, et de la passion;
Craintive à la menace, et sensible à la plainte.
L'un me dit ce qu’il peut, l’autre ce qu’il desire;
Et quand j’en fais comparaison;
Dedans chaque party, mon œil voit la raison;
410 Et bien qu’il n’en soit qu’une, il ne la peut eslire.
Quoy, manquer de respect ! quoy, manquer de promesse !
Ha non, non, il vaut mieux mourir;
Mon Oronte l’emporte; et j’ay beau discourir,
Le nom de fille cede à celuy de Maistresse.
415 Arriere ce propos, dont mon ame insensée: {p. 30}
A pensé chocquer* mon amour:
Avant que perdre* Oronte, il faut perdre* le jour;
Et mourir de douleur, pour vivre en sa pensée.
Tyran* de nos desirs, respect trop rigoureux,
420 Ennemy capital de l’Empire amoureux,
Je n’ay que trop gemy sous tes loix inhumaines;
Il est temps de borner, ton pouvoir, et mes peines:
Ouy, bien que mon esprit en puisse estre blasmé,
Tesmoignons en mourant que nous avons aymé:
425 Bruslant d’un feu si pur, découvrons-le sans honte;
On lira nostre excuse, au visage d’Oronte;
Et ses yeux tous puissants pourront mesme exprimer,
Que puis que je les vis, je les devois aimer.
O rencontre funeste ! Et jadis opportune;
430 Sa tristesse me dit qu’il sçait nostre infortune*.

ACTE II. {p. 31}

SCENE II. §

Oronte, Luciane.

Oronte.

Et bien mon cœur ? souffrez*, pour charmer mon soucy,
Quoy qu’il ne soit plus mien, que je le nomme ainsi,
En fin l’arrest d’un pere, ennemy de ma flame,
Condamne un miserable à sortir de vostre ame ?
435 Il veut que l’interest m’oste de vostre esprit,
Comme on effaceroit ce qu’on auroit escrit ?
Et qu’un heureux Rival me desrobe une gloire*,
Qui ne me fasse plus qu’affliger la memoire ?
Soit; mourons; j’y consens; et ma temerité,
440 Souffre* en cét accident ce qu’elle a merité:
Mon vol fut temeraire; il est vray; je l’advouë;
Le blasme qui voudra, mais pour moy je le louë:
Lors qu’en un grand dessein* l’on ose s’eslever, {p. 32}
La gloire* est d’entreprendre, et non pas d’achever.
445 La fortune* est volage, aussi bien qu’insolente;
Elle mesprise Oronte, et caresse Philante;
Car j’ay sçeu que c’est luy qui s’en va me ravir,
Avec tout mon espoir, l’honneur* de vous servir:
Il vous doit posseder ? ô cruelle* ordonnance124 ?
450 Fatale à mes plaisirs, dure à ma souvenance,
Que tu me vas couster, et de sang, et de pleurs:
He puissay-je tout seul, en souffrir* les mal-heurs;
Ouy, chere Luciane, en mon ardeur extreme,
(Apres cela jugez, à quel point je vous aime)
455 Je souhaite entre vous un amour mutuel,
Et le sort aussi doux, comme je l’ay cruel*:
Mais lors que vostre bien m’aura cousté la vie;
Au milieu des douceurs, où l’himen* vous convie,
Meslez pour un Amant, si ferme, et si discret,
460 A vos souspirs* d’amour, un souspir* de regret:
Ainsi puisse le Ciel benir vostre advanture*,
Enfermant tous vos maux dedans ma sepulture:
Et puisse mon Rival, pour vos felicitez,
Connoistre comme moy, ce que vous meritez.

Luciane.

{p. C, p.33}
465 Amoureux assassin dont la seule parole,
Me fait vivre et mourir, m’afflige, et me console,
Et gouverne à son gré les mouvemens d’un cœur,
Qui jadis invincible, adore son Vainqueur:
Cessez, helas ! Cessez, cruel*, autant qu’aimable*,
470 De nourrir un soupçon qui vous rendroit blasmable;
J'ayme; c’est tout vous dire; apres cela, voyez,
Si Philante me plaist comme vous le croyez;
Et si souffrant pour vous une ardeur continuë,
Je puis jamais brusler d’une flame inconnuë.
475 Non, non, guarissez vous de cette opinion;
La parque125 seulement rompra notre union;
Et malgré les rigueurs des parents et de l’âge,
Vous serez inconstant, si je deviens volage:
M'ayant juré que non, d’un serment solemnel;
480 N'est-ce pas vous promettre un amour eternel ?

Oronte.

C'est me remplir d’honneur*; c’est me combler de joye;
Mon pauvre esprit y nâge, et mon ame s’y noye; {p. 34}
Et l’Univers entier ne peut avoir de Roy,
Qui dedans ce moment soit plus heureux que moy.
485 Toutes les vanitez, la grandeur, et la pompe;
Et ce faste esclatant, par qui l’ame se trompe;
Le Sceptre, la Couronne, et le Throsne doré
Valent moins que le bien dont je suis honoré:
Posseder vostre cœur, est avoir un Empire;
490 J'en sçay bien la valeur, c’est pourquoy je souspire*,
Connoissant que le sort, a desseins* de m’oster,
Ce que tout le Peru ne sçauroit acheter.
Mais cét Astre* malin qui persecute Oronte,
Peut l’obliger au mal, et non pas à la honte;
495 Il mourra dans la gloire* où vos beaux yeux l’ont mis;
Et ne suivra jamais le char des ennemis:126
C'est assez m’affliger, sans vouloir que je vive;
Puis qu’on voit leur triomphe, et ma Reine captive.

Luciane.

Celle qui d’un aspic127, sçeut guarir sa douleur,
500 M'enseigne que la mort empesche ce mal-heur.

Oronte.

Ce remede est certain; mais j’en connois un autre, {p. 35}
Qui peut sauver ma vie, en conservant la vostre.

Luciane.

Proposez seulement; et si je ne le fais,
Appellez moy perfide*, et ne m’aimez jamais.

Oronte.

505 Il faut dans ce peril mettre tout en usage:
Faites que le mespris paroisse en ce visage;
Que Philante à l’abord y trouve des froideurs,
Capables d’amortir ses plus vives ardeurs;
Que tout ce qu’il dira semble ne vous pas plaire128;
510 Feignez que son respect esmeut vostre colere;
Ne luy respondez point quand il vous parlera:
S'il est nay129 genereux*, il se despitera*;
Son esprit rebuté de ce nouveau servage,
Sans aller plus avant gagnera le rivage:
515 Comme les Matelots, qui tous prests de ramer,
Esvitent dans le port le courroux de la Mer:
L'Amour ne sçaurois vivre, estant sans esperance.

Luciane.

Je voy que ce conseil a beaucoup d’apparence:

Oronte.

Mais si cela le pique, et ne l’arreste pas; {p. 36}
520 (Comme on peut tout souffrir* pour avoir vos appas)
Il faut que je luy die130, en ce danger extréme,
Qu'il ne peut estre aimé d’une fille que j’aime;
Mais où ce temeraire131, encor l’entreprendroit,
Permettez à ce bras de conserver mon droict.

Luciane.

525 Si du premier espoir je me trouve trompée,
Je mettray mon salut au bout de vostre espée,

Oronte.

Secondé de vos vœux, au milieu des combats,
Il n’est point d’ennemis que je ne mette à bas.

Luciane.

Il nous faut separer craignant qu’on ne nous voye:

Oronte.

530 Un rayon d’esperance a r'animé ma joye;
Et puis qu’il m’est permis de deffendre mon bien,
Je me mocque de tout, et je ne crains plus rien.

ACTE II. {p. 37}

SCENE III. §

Belise, Doriste.

Belise.

Doriste, à quel mal-heur me trouvay je reduite ?
Philante disparu, qui prendra ma conduite ?
535 Que dois-je devenir ? helas ! conseille moy,
Toy de qui le service a signalé la foy*:
Trois jours se sont passez, depuis qu’abandonnée,
Je pleure en ce desert* un fugitif Enée,
Qui devoit emprunter les aisles de l’amour,
540 Pour voller en allant, aussi bien qu’au retour.
Qui me laissant icy dans cette solitude,
Devroit par sa douleur voir mon inquietude;
Sentir ce que je sents; partager mes ennuis*;
Et nous guerir tous deux, revenant où je suis. {p. 38}
545 S'il estoit allé loing, j’excuserois sa faute;
Mais si cette montagne estoit un peu plus haute,
Et ces champs d’alentour, moins couronnez de bois,
Nostre œil descouvriroit les murailles de Blois.
Cependant ce cruel* me laisse à la torture;
550 Et peut-estre qu’il rit des peines que j’endure;
Peut-estre ce volage, au milieu des plaisirs,
Aussi bien que de lieux, a changé de desirs.
Mais si tu fais ce crime, infidelle Thesée;
D'amante bien heureuse, Amante mesprisée;
555 Je conjure le Ciel, dans cette trahison,
S'il n’est de ton party, de m’en faire raison132.

Doriste.

Madame, jugez mieux de l’esprit de mon maistre
Il est homme d’honneur*, et vous l’appellez traistre;

Belise.

Pardonne à ma douleur; j’en blasme le transport;
560 Et je l’aimerois mieux, infidelle que mort.

Doriste.

Par mon ressentiment je puis juger du vostre:
Mais j’espere pourtant qu’il n’est ny l’un ny l’autre. {p. 39}

Belise.

Confesse à tout le moins qu’il est bien negligent:

Doriste.

Madame, vous sçavez qu’il cherche de l’argent:
565 Peut-estre son Amy n’est pas dedans la ville:

Belise.

O qu’icy ton conseil m’est un remede utile.
Quel chemin prendrons nous en cette extremité,
N'osant pas retourner chez un frere irrité ?
Ny songer seulement d’estre dans ma patrie,
570 L'object* des médisans pour ma gloire* flestrie.

Doriste.

La fortune* a des traicts qu’on ne peut eviter:
Mon esprit en suspends ne sçait où s’arrester;
L'argent nous va faillir133; le danger nous tallonne;
Et pour nostre secours je ne trouve personne.
575 Mais puis qu’en ce peril ma main tient le timon134,
Oyez ce que m’inspire un bien heureux Demon.
Ce seul moyen nous reste; il est plein de courage; {p. 40}
Mais on doit tout oser au milieu de l’orage.
Le pere de mon Maistre, absent depuis vingt ans,
580 N'ayant point veu son fils depuis un si long temps,
Ne le sçauroit connoistre; et c’est sur quoy je fonde,
Le projet d’un dessein* le plus hardy du monde.
Il faut que vous passiez sous cét habillement,
Pour ce fils desiré qu’il aime uniquement:
585 Vostre aage assez esgal fera croire la chose;
Et tout reüssira135 comme je le propose.
Moy seul qui le connois auray plus de credit,
Lors que j’attesteray ce que vous aurez dit:
J'ay la lettre d’Osmin, qui nous est d’importance;
590 Vous sçavez bien qu’il est de vostre connoissance,
Vous l’en entretiendrez; et cela suffira,
Pour luy136 persuader tout ce qu’il nous plaira.
S'il parle de la mere, afin de vous conduire,
Avant qu’estre à Paris, je vous en veux instruire138;
595 Mais de telle façon qu’un homme plus rusé,
Donneroit dans137 le piege, et seroit abusé.
Ainsi nous coulerons cette absence importune;
Ainsi facilement nous vaincrons la fortune*;
Et mon Maitre eschapé, sans doute d’un malheur,
600 Viendra finir sa peine avec vostre douleur.

Belise.

Quelque difficulté que l’esprit me presente, {p. 41}
De retenir mes pas, elle est insuffisante138;
Bien qu’il soit dangereux je suivray ton conseil;
Partons pour n’estre veus au coucher du Soleil;
605 Et fasse le destin, que ton Maistre revienne,
Pour terminer sa crainte, en terminant la mienne.

ACTE II. {p. 42}

SCENE IV §

Clorian.

Que ne peut-on forcer avecques la douceur !
Philante me ravit, aussi bien que ma sœur;
Malgré moy son respect desarme ma colere;
610 Et mon dessein* se change en celuy de luy plaire.
Bien que mon cœur resiste aux traicts de la pitié,
Je commence à sentir qu’il a de l’amitié*:
En fin il se faut rendre aux pleurs d’un miserable,
Et par là faire voir ma deffaite honorable.
615 Finissons un procez, qui n’est plus de saison;
Puis qu’il ouvre mon ame, ouvrons luy la prison;
Que l’outrage enduré s’efface en ma memoire;
C'est l’unique moyen de reparer ma gloire*:
Ouy, ses vœux sont les miens; ma haine va cesser;
620 Allons rompre ses fers afin de l’embrasser.

ACTE II. {p. 43}

SCENE V. §

Philante.

Sejour des mal-heureux; effroyable demeure;
Où le destin cruel* veut que Philante meure;
Apprenez qu’en ce mal, qui cause mon trespas,
Si je le souffrois* seul, je ne m’en pleindrois* pas.
625 C'est foiblesse aux mortels d’apprehender les parques139,
Voyant que nostre sort est celuy des Monarques:
Que tout meurt, que tout passe; et qu’une mesme loy,
Traitte avecques rigueur, le subjet, et le Roy.
Mais de quelque vertu que j’emprunte les armes,
630 Je fais voir ma douleur, en faisant voir mes larmes;
Et venant à songer que Belise m’attend, {p. 44}
Je cede, je me rends, et ne suis plus constant.
Abandonner Belise en un lieu solitaire !
Mais voicy le cruel* qui me force à me taire.

ACTE II.

SCENE VI. §

Clorian, Philante.

Clorian.

635 Persistez vous tousjours, en ce mauvais dessein* ?
Et me voulez vous mettre un poignard dans le sein ?
Puis qu’en vous rencontrant je rompts vostre entreprise,
Ne me direz vous point où se trouve Belise ?
Pourquoy la cachez vous, estant dans la prison ?
640 Jugez que la rigueur m’en peut faire raison;
Et que me refusant cette juste allegeance, {p. 45}
J'ay droict de la chercher avecques la vangeance.
Que j’en suis en pouvoir; et qu’un frere irrité,
Doit porter la justice à la severité,
645 Et reparer sa gloire*, et la faute arrivée,
Par la credulité d’une sœur enlevée.

Philante.

En vain vostre discours me va solicitant140,
De trahir un secret qui m’est trop important:
Un esprit resolu ne craint point la torture;
650 La force de l’amour en donne à la nature:
Et quelque cruauté que l’on puisse exercer,
Mon cœur est un rampart, qu’on ne sçauroit forcer.
Mais vous, qu’à si bon droict la Bretagne renomme,
Songez que comme vous je suis nay Gentil homme.

Clorian.

655 Je me rends, cher Philante; et le masque est levé,
Ne parlons plus jamais d’un mal-heur arrivé;
Loing de m’en souvenir, vous verrez au contraire,
Par mes humbles devoirs que je vous tiens pour frere.

Philante.

Mon oreille me trompe aussi bien que mes yeux ! {p. 46}

Clorian.

660 Ha ! tirons la vertu de ces infames lieux.
{p. 47}

ACTE TROISIESME §

Philante, Clorian, Almedor, Belise, Doriste, Oronte, Rosandre, Luciane.

SCENE PREMIERE. §

Philante.

Villanelle141.

Helas ! bien qu’en ces Bois ma pleinte continuë,
Je ne peux descouvrir, ce qu’elle est devenuë.
En quelle extremité me trouvay-je reduit ?
La douleur m’accompagne, et le plaisir me fuit;
665 Le desespoir, l’horreur, la colere, et la rage, {p. 48}
Regnent en mon courage:
Je cherche vainement l’object* de mon amour;
Ce Soleil, pour mes yeux, est couvert d’une nuë,
Je demande Belise aux rochers d’alentour;
670 Mais ils ne disent point ce qu’elle est devenuë.
Tesmoings de son départ, comme de ma douleur;
Qui veistes142 son dessein*; qui voyez mon mal-heur;
Par la voix des Echos, respondez à la mienne;
Il faut que je l’obtienne:
675 Auriez vous remarqué son esprit inconstant ?
Vous a-t’elle fait voir son ame toute nuë ?
Despeignez moy l’humeur* qu’elle avoit en partant;
Ou me dites au moins ce qu’elle est devenuë.
Auroit-elle trahy mon amour, et sa foy* ?
680 Est-elle dans les bras d’un autre Amant que moy ?
Ne flattez point mon mal; la croiray-je infidelle ?
Respondez moy pour elle ?
Quand j’ay perdu ma Dame, en m’esloignant d’icy,
Quelque nouveau Rival l’a-t’il entretenuë* ?
685 Non, non, je suis coupable, en vous parlant ainsi;
Dites moy seulement ce qu’elle est devenuë,
Helas ! en quel endroit me la faut-il chercher ? [ D, p.49]
Quel antre reculé me la peut bien cacher ?
Quoy que tu sois sans yeux, compagnon de sa fuite,
690 Amour, prends ma conduite143:
Je n’ay que trop souffert* en ne la voyant pas;
Et desja le destin me l’a trop retenuë;
Mais ce cruel* Tiran*, qui rit de mon trespas,
Ne me descouvre point ce qu’elle est devenuë.
695 O toy, qui rompts les nœuds d’une saincte amitié*;
Vois les maux que je sens, pour en avoir pitié;
Et si tu n’es un Tigre, apres l’avoir ravie,
Viens t’en m’oster la vie:
Je n’en veux point sans elle; et mon cœur est content,
700 De sentir que dans luy la force diminuë144;
Mais avant qu’estre pris du trespas qui m’attend,
Je voudrois bien sçavoir ce qu’elle est devenuë.
Belise; ha ! ce beau nom qui me souloit145 guerir,
Ne sert plus maintenant qu’à me faire mourir:
705 Il augmente ma peine, et reste sans responce;
Et c’est dans ce mal-heur pourquoy je le prononce;
Afin que ma douleur, en s’accroissant tousjours, {p. 50}
Puisse trouver son terme en celuy de mes jours.
Belise; impitoyable; encor un coup; Belise;
710 He ! responds à ma voix; dis moy ton entreprise;
S'il est vray que ton cœur, m’aimast jadis si bien;
Que je sçache ton sort, en finissant le mien.
Es tu sourde à mes cris ? Et toy lasche Doriste,
Peux tu bien me sçavoir en un estat si triste;
715 Peux-tu bien t’esloigner; peut-tu suivre ses pas,
Ainsi que ses desseins*, et ne m’advertir pas ?
Ha traistre ! apres le mal où mon ame est reduite,
Rien ne te peut146 sauver, que ma mort, et ta fuite.
Ma perte est ton salut, infidelle, pervers;
720 Car je t’irois punir au bout de l’Univers.
Destin, Maistresse, Amis, en fin tout m’abandonne:
Belle ingrate, va-t’en; mon cœur te le pardonne;
Adorable parjure; aimable* esprit leger;
Juge apres mon trespas, si tu devois changer.
725 O crainte criminelle, autant comme importune;
Belise est innocente; et non pas la fortune*;
Elle n’a point de tort; je le voy clairement;
L'excez du desplaisir m’oste le jugement*:
Si le Ciel oit147 les vœux, poussez pour l’amour d’elle,
730 Elle vivra constante, et je mourray fidele;
Et je l’ose esperer; son extréme vertu
Releve avant ma mort, mon courage abatu.

ACTE III. {p. 51}

SCENE II. §

Clorian, Philante.

Clorian.

Mon frere, tout va bien; mes gens viennent d’apprendre,
Le chemin qu’elle a pris, et que nous devons prendre:

Philante.

735 O Dieu ! Puis-je esperer l’honneur* de la revoir ?
Mais de quelles façon l’avez vous pû sçavoir ?

Clorian.

Sur les courages bas l’argent peut tout sans doute:
Et l’Hoste en recevant148 a descouvert sa route;
Luy mesme l’a conduite au chemin de Paris ? {p. 52}
740 C'est à nous de la suivre ayant eu cét advis.

Philante.

Vous me ressuscitez avec mon esperance:
Tout ce qu’il vous a dit a beaucoup d’apparence;
Retenu prisonnier vous ayant rencontré;
L'amy que je cherchois ne s’estant pas monstré;
745 Absent depuis long temps de sa ville natale;
Moy privé de secours en cette heure fatale;
Ne pus pas advertir en ce bois inconnu,
Belise, du mal-heur qui m’estoit advenu.
De sorte que restée, et seule, et sans nouvelles,
750 Doriste conseillant cette Reine des belles,
Aura porté ses pas où nous devons aller;
Ce discours nous amuse149, et j’y voudrois voler.

ACTE III. {p. 53}

SCENE III. §

Almedor, Doriste, Belise.

Almedor.

Plus je te voy, mon fils, et plus en ma pensee,
Je retrace en pourtraict ma jeunesse passee.
755 J'avois ainsi les yeux, le front, l’air, et le port;
Et certes j’y remarque un merveilleux rapport.

Doriste.

Ce bon commencement nous promet bonne issuë150:

Almedor.

Et si d’un faux espoir mon ame n’est deceuë*,
Nous aurons en commun, et dedans, et dehors, {p. 54}
760 Les qualitez de l’ame avec celles du corps.

Belise.

Ce seroit vanité que d’y vouloir pretendre;
Il ne faut que vous voir pour n’oser l’entreprendre;
Mais tousjours dans l’esprit j’aurois assez d’appas,
Si je suivois de loing la trace de vos pas.
765 Exact imitateur d’une si belle vie,
Je pourrois librement me mocquer de l’envie;
Mais en la gloire* acquise en ce noble mestier,
Vous laisserez un fils, et non un heritier.

Almedor.

Plus vostre ame se ferme151, et tant plus elle s’ouvre:
770 Mais mon fils, il est temps qu’un pere vous découvre,
Le dessein* qu’il a pris pour vostre advancement;
Sans doute vostre esprit louëra mon jugement*;
Dans le choix qu’il a fait d’une fille bien née,
Que s’en va vous donner un heureux hymenée*.

Belise.

775 En mon aage, l’hymen* ne fut jamais bon-heur: {p. 55}
Il se faut retirer estant chargé d’honneur*;
Mais sans avoir rien veu, se mettre au mariage,
C'est manquer de raison ainsi que de courage.
Monsieur, permettez moy de chercher aux combats,
780 Ce que la peine donne, et non point les esbats.

Almedor.

La generosité* vous veut faire rebelle:
Mais vous me combatrez secondé d’une Belle,
Capable de ranger un cœur à la raison:
Doriste qui vous suit en sçait bien la maison;
785 C'est là que nous verrons si l’on s’en peut deffendre152;
Enseigne luy dans peu le logis de Rosandre;
Afin qu’il vienne voir s’il pourra se parer,
Des coups d’un ennemy qui se fait adorer.

Belise.

Fascheux déguisement; invention fatale;
790 Qui pensant m’en tirer m’engage en un dedale,
D'où je ne puis sortir qu’à ma confusion: {p. 56}
Le mauvais conseiller qu’est nostre passion !
Que pour nous decevoir* elle est tousjours subtile !
Par elle nous croyons l’impossible facile !
795 Elle est (quand on la suit, et quand on la croit mieux)
Un verre coloré qui nous trompe les yeux:
Toutes sortes d’objects* en prennent la teinture;
Et nous ne voyons rien en sa propre nature.
A travers ce cristal, si plaisant, et si faux,
800 On prend pour des beautez des insignes deffauts*;
Miroir flatteur, Amour, passion desreglée,
Me regardant en toy je me suis aveuglée;
Mais quelque excez de mal que j’en puisse sentir,
Mon esprit amoureux ne peut s’en repentir:
805 Doriste, pour ce mal, n’as tu point de remede ?

Doriste.

Rien qui vous soit utile, et rien du tout qui m’aide.
Plus je tasche à sortir, et plus mon jugement*,
S'embarasse confus dans cét empeschement.
Marier une fille avec une autre encore,
810 J'aurois plustost blanchy le visage d’un More,
Que je n’aurois trouvé dans mon invention, {p. 57}
Le moyen de sortir de notre affliction.

Belise.

Si faut-il153 se resoudre; et quoy qu’il en advienne;
Je suivray ma prudence à faute de la tienne:
815 Allons chez ce Rosandre afin d’executer,
Ce qu’en cét accident je viens de projecter.

ACTE III.

SCENE IV. §

Oronte.

Qu'importe à mon esprit si Rosandre s’offence,
De me revoir chez luy nonobstant sa deffence !
Bannissons le respect, je n’en dois point avoir;
820 Philante est à Paris; il faut que j’aille voir.
Pour me pâmer de joye, avec combien d’adresse {p. 58}
Sçauront le mal traitter les yeux de ma Maistresse.
Je verray ces beaux yeux aider à mon dessein*;
Et porter à Philante un glaçon dans le sein.
825 Je verray ce Rival me ceder une palme154;
Et quand il se perdra je seray dans le calme.
Je verray le dépit lutter contre l’Amour;
Certes de tous les miens voicy le plus beau jour;
Mais sans perdre* le temps, allons voir nostre gloire*;
830 Et recueillir les fruicts d’une belle victoire.

ACTE III. {p. 59}

SCENE V. §

Almedor, Rosandre, Luciane.

Almedor.

En fin ce serviteur si long temps attendu,
A dessein* de se rendre, à Paris s’est rendu.
Et le voicy venir; que cét œil se prepare,
A darder contre luy ce qu’il a de plus rare;
835 Qu'il agisse en esclair; et qu’au premier moment,
D'un esprit libertin il se fasse un Amant.

Rosandre.

{p. 60}
Philante est arrivé ?

Almedor.

            Doriste vous l’ameine;

Rosandre.

Je vay le recevoir;

Almedor.

            N'en prenez pas la peine:

Rosandre.

Est-ce luy que je voy ?

Almedor.

            Luy mesme:

Rosandre.

                    Bien venu,
840 Soit dans les bras d’un pere, un enfant inconnu.
Ma fille... .

ACTE III. {p. 61}

SCENE VI. §

Belise, Almedor, Rosandre, Luciane.

Belise.

Sans user de puissance absoluë;
Souffrez* que je m’advance, et que je la saluë.

Almedor.

Je crois que cét accord ne veut pas de tesmoins;
On les oblige plus en leur en donnant moins;
845 Allons faire trois tours dans vostre gallerie:

Rosandre.

Allons,

Belise.

    connoissez vous l’amoureuse furie ?
Madame, vostre cœur n’a-t’il jamais souffert*, {p. 62}
L'excessive douleur du tourment qui me perd ?
N'a-t’il jamais aimé ? Ouy; ce morne silence,
850 Me dit qu’il en ressent l’extréme violence155;
Et je lis dans vos yeux à travers leur appas,
(Sans déplaisir pourtant) que vous ne m’aimez pas.
Sans doute ce propos vous doit sembler estrange;
Mais, Madame, apprenez où le destin me range156,
855 Ce secret comme à moy vous doit estre important;
Conservez-le donc bien, et m’allez escoutant.
Je suis fille:

Luciane.

        Bon Dieu !

Belise.

            que ceste main d’yvoire,
Apprenne sur mon sein ce qu’on a peine à croire;
Mais ne pouvant icy vous faire un long discours,
860 Qui dépeigne ma vie, et toutes mes amours;
Ny vous dire pourquoy mon ardeur violante,
Me fait prendre le nom, et l’habit de Philante.
Il suffit de vous dire en l’estat où je suis. {p. 63}
Que ce mesme Philante a causé mes ennuis*:
865 Que c’est luy que j’adore; et que sa foy* promise*,
Desja depuis long temps engage ma franchise*;
De sorte que vivant souz une mesme loy,
Mon cœur est à Philante, et le sien est à moy.
Mais si vous le voulez; et que je sois trompée;
870 Que cette belle main reçoive mon espée;
Et d’un coup pitoyable autant que genereux*;
Qu'elle en frappe un Rival en ce cœur amoureux.

Luciane.

Non, non, belle Estrangere, une plus juste envie,
Me fera consentir à l’heur de vostre vie;
875 Possedez ce Philante, ou je ne pretens rien;
Fonder vostre repos est establir le mien:
Mon cœur est engagé souz une autre puissance;
Et je ne le voyois que par obeïssance.
Voicy le seul Amant que je puis estimer;
880 Jugez par ses vertus si j’ay tort de l’aimer:
Mais un plaisant dessein* m’entre en la fantaisie;
Souffrez* que je luy donne un peu de jalousie.

ACTE III. {p. 64}

SCENE VII. §

Oronte, Luciane, Belise.

Oronte.

Rompant vostre entretien*, je crains d’estre indiscret.

Luciane.

L'amour illegitime a besoin de secret:
885 Mais quand d’un feu tout pur se consomment deux ames,
Il leur est glorieux d’en faire voir les flames:
Et devant tout le monde elles peuvent parler.

Belise.

Le moyen de se taire, et se sentir brusler157 ?

Oronte.

[E, p.65]
Il me semble pourtant que par la modestie,
890 On tasche d’en cacher la meilleure partie.

Luciane.

Chacun vit à sa mode; et fort mal à propos,
Vous venez sans raison troubler nostre repos.

Belise.

Mon bon-heur est si haut, et si loing de la terre,
Qu'en ma tranquilité je n’ois pas le tonnerre.

Oronte.

895 Troubler vostre repos ! Ce n’est pas mon dessein*:
Et ce penser158 jamais ne m’entra dans le sein.
Mais changeons de discours; trouvez vous vos Provinces,
Plus belles que Paris, le sejour de nos Princes ?

Belise.

Je serois mauvais juge en un pareil sujet;
900 N'ayant d’yeux à Paris que pour un seul object*.

Oronte.

Et quoy ! n’aller point voir, n’en prendre pas la peine, {p. 66}
Et le cheval de bronze159, et la Samaritaine160 !
Ma foy* vous m’estonnez*; c’est là qu’avec plaisir,
Le Noble de campagne assouvit son desir.

Luciane.

905 Quand nouveau Courtisan vous pristes ceste route,
Vous ne veistes le Roy, qu’en ce lieu-là sans doute:

ACTE III. {p. 67}

SCENE VIII. §

Rosandre, Luciane, Almedor, Oronte, Philante, Belise.

Rosandre.

Luciane,

Luciane.

Monsieur;

Rosandre.

            on vous demande icy:

Almedor.

Philante, suivez-la, je vous demande aussi.

Oronte.

{p. 68}
N'est-ce point un Demon qui forme en ma pensee,
910 Le tragique pourtraict de l’histoire passee ?
Suy-je point endormy ? peut-estre ay-je songé,
L'abisme des mal-heurs où je me crois plongé !
Infideles tesmoins par qui l’ame s’abuse,
Dans ce procez d’amour la mienne vous recuse:
915 Vous vous estes trompez; et pour me decevoir*,
Vous ne veistes jamais ce que vous creustes voir.
Funeste illusion qui destruisez ma joye,
Retournez dans l’enfer, c’est luy qui vous envoye:
Et ce que j’ay creu voir, fut sans doute inventé,
920 Par le plus noir Demon qui sorte à la clarté,
Luciane volage ! ha cela ne peut estre;
Mon œil, elle est fidelle, et vous estes un traistre;
Vostre rapport est faux; elle ne peut faillir;
Quel que soit l’ennemy qui la veuille assaillir.
925 Mais las ! Pensers161 flatteurs, qui par de si doux charmes,
Taschez de retenir le torrent de mes larmes,
Vous me trompez comme elle; et je voy clairement, {p. 69}
Qu'elle manque d’amour, et moy de jugement*:
Ouy, ouy, je connois bien que mon ame est trompée;
930 Et que tout mon espoir dépend de mon espée.
Employons-là mon bras; ne sois plus endormy;
Je veux m’ensevelir avec mon ennemy;
Et luy manger ce cœur qui porte à mon dommage,
De l’object* de mes vœux l’incomparable image.
935 Que nos lasches respects soient desormais bannis;
Dans les bras de Venus, poignardons Adonis:
Mais non, suivons plustost au lieu de cette rage,
Le conseil de l’honneur*, et celuy du courage;
Qu'il meure; mais qu’il meure, en deffendant un bien,
940 Que m’oste la fortune*, et que l’Amour fit mien.
{p. 70}

ACTE IV. §

Belise, Luciane, Oronte, Braside, Doriste, Philante, Clorian, Almedor, Rosandre.

SCENE PREMIERE. §

Belise, Luciane.

Belise.

Que vostre esprit adroit, sçait habillement feindre !
Et que le pauvre Oronte, a sujet de s’en pleindre* !
Mauvaise, vous deviez d’un clin d’œil au partir162,
Redonner le courage à ce pauvre Martir:
945 Quoy qu’il dise de vous sa pleinte est legitime; {p. 71}
Son innocence a droict d’accuser vostre crime;
Et si l’excez du mal causoit sa guerison,
Vous seule auriez le tort et luy seul la raison.
Sa conservation vous estant d’importance,
950 Pourquoy voulez vous voir jusqu’où va sa constance ?
A quoy bon cette espreuve, en fin repentez vous,
Et faites qu’il reçoive un traictement plus doux.
Pour moy sans plus servir ny suivre vos malices,
Qui parmy les douleurs font naistre vos delices;
955 Si je le vois jamais163 je sçauray bien guarir,
Un mal imaginaire et qui le fait mourir.

Luciane.

Non, quittez ce dessein*, veuillez vous en distraire;
Toute chose (ma sœur) paroist par son contraire;
Et le contentement qui suit les desplaisirs,
960 Qui passe l’esperance et qui vient sans desirs;
Touche plus vivement que la gloire* certaine,
Qu'on aquiert sans travail*, et qu’on garde sans peine.

Belise.

Mais si vostre secours tarde trop à venir,
Est-il un chastiment qui vous puisse punir ?

Luciane.

965 Quelque accident qu’esprouve un homme de courage {p. 72}
La force de l’esprit le sauve de l’orage:
Et l’Amant que le Ciel regarde de travers,
Ne meurt point de douleur si ce n’est dans ses vers.
Ils le disent assez, leur plainte est assez ample;
970 Mais de ces morts d’amour nous n’avons point d’exemple:
Et mesmes quand Oronte en fin expireroit,
En se voyant aimer, il ressusciteroit,

Belise.

Vous dites là (ma sœur) une fort belle chose;
Vostre esprit à ce coup a fait des vers en prose164;
975 Mais de quelque pouvoir qu’on vous puisse flatter165,
Vous le ferez mourir sans le ressusciter:
On va sans revenir dedans166 la sepulture;
Et rien ne peut forcer la Loy de la Nature.
Mais bien que vostre cœur se plaise en son tourment,
980 Icy mon interest sauvera cét Amant;
Me croyant son Rival, peut-estre son espée,
Suivra les mouvemens de son ame trompée;
Je ne suis point vaillante, et me fascheroit fort {p. 73}
Que nostre belle amour fut cause de ma mort;
985 J'estime vos faveurs; mais s’il m’en porte envie,
Je les y quitteray pour conserver ma vie;
Ce jeu ne me plaist point, il est trop hazardeux;
De grace, s’il revient soyez entre nous deux,
Et me donnez le temps de luy faire cognoistre,
990 Que fille comme vous le destin m’a fait naistre;
Et qu’en l’esgalité qui se voit entre nous,
Tout ce que je puis faire est de faire un jaloux.

Luciane.

Poltronne*, j’y consens, et mon ame touchée
Ne sçauroit plus tenir sa passion cachée;
995 Sensible à la pitié plus que vous ne pensez,
Des traits que je tirois, deux cœurs furent blessez,
Je souffrois* comme Oronte, et dans cét artifice,
L'Amour ne laissoit pas de faire son office;
En le chassant des yeux, il s’en alloit au cœur;
1000 Place dont ce Monarque est dés long-temps vainqueur:
Mais il faut advoüer167 que dedans ceste espreuve,
(Quoy que vous en disiez) quelque douceur se treuve168;
Ne fust-ce que par elle, en cognoist aisément {p. 74}
Le pouvoir d’une Amante, et l’humeur* d’un Amant.

Belise.

1005 Contentez vous au moins de ceste experience,
Et voyez son humeur*, voyant sa patience:
Aussi bien d’autres soings* beaucoup plus importans,
Nous deffendent assez d’y perdre* plus de temps,
Jamais de tant d’ennuis* je ne fus accablée;
1010 J'en cherche le remede en ma raison troublée;
Mais mon esprit lassé de s’en entretenir*,
Si Philante ne vient, ne sçayt que devenir.

Luciane.

J'espere que le Ciel touché de nostre peine;
Monstrera son amour en suite de sa haine;
1015 Et que nos cœurs auront un destin plus heureux;
Mais il faut éviter cét escueil dangereux,
Et feindre à cét effect de me sentir attainte,
D'un mal qui sera grand, si l’on en croit ma plainte;
Et par là gagner temps en attendant secours, {p. 75}

Belise.

1020 Un Ange tutelaire169 inspire ce discours.

ACTE IV.

SCENE II. §

Oronte, Braside.

Oronte.

Braside, cher amy, mon amour vous conjure,
De luy prester la main pour vanger son injure,
L'ingrate que je sers adore un estranger;
Son esprit inconstant fait gloire* de changer:
1025 Et du premier regard qu’un Adonis envoye,
Il destruit mon espoir, ma fortune* et ma joye.
Ce Narcisse a des yeux qui charment ses esprits; {p. 76}
Je ne suis pour les siens qu’un object* de mespris;
Et j’ay veu la perfide* (ô funeste memoire !)
1030 Prendre ses interests; combattre pour sa gloire*;
Repartir sans raison; et bien plus, m’offencer:
Qui l’auroit creu jamais ? qui l’auroit pû penser ?
Il est vray, cependant, la volage me quitte;
La beauté d’un Rival efface mon merite;
1035 Il ne luy souvient point des services rendus,
L'ingrate les oublie, et je les tiens perdus.
O Miserable estat, où mon ame est rangée !
O Maistresse changeante ! ô fortune* changée !
O Rival trop heureux, qui luy donne des loix:
1040 Mais estant mon second je les vaincray tous trois,
Si ce bras genereux* preste son assistance;
Si contre l’infidelle il deffend ma constance;
J'ose encor esperer au milieu du mal-heur:
Et je n’en doute point, sçachant vostre valeur.

Braside.

1045 Vostre ame en le croyant ne sera point trompée;
Contre qui que ce soit employez mon espée;
Allons sans s’amuser en discours superflus;
A qui dois-je parler ? ne me le celez* plus.

Oronte.

Philante est le Rival qu’aime la desloyale; {p. 77}
1050 Et son pere demeure à la place Royale170.

Braside.

Je ne le connois point; mais au nom seulement,
Et sçachant son quartier je le trouve aisément:
Où nous irons nous batre ?

Oronte.

                à cent pas de la porte;
Pourveu que ce soit prés la place, ne m’importe.

Braside.

1055 Sortez par Sainct Anthoine171, et vous mettez en lieu
Où je vous puisse voir, n’y manquez pas, adieu.

Oronte.

O de tous les amis, l’amy le plus fidele !
L'inconstante verra si j’estois digne d’elle;
Et je verray bien tost si cét ambitieux,
1060 Sçait blesser de la main aussi bien que des yeux.

ACTE IV. {p. 78}

SCENE III. §

Doriste.

Miserable Doriste, en quelle solitude,
Dois-tu cacher ton crime, et ton inquietude ?
Quel desert* esloigné, te peut bien garantir172,
De la fureur d’un Maistre et de ton repentir ?
1065 Lors qu’Almedor verra ta fourbe descouverte,
Pourra-t’on empescher sa vengeance et ta perte ?
Ha ! bon Dieu nullement, ton mal n’est point douteux,
Tu ne peux éviter un supplice honteux;
Le Ciel impitoyable, est sourd à ta requeste;
1070 Desja sa foudre gronde et menace ta teste;
Et si devant trois jours Philante ne revient, {p. 79}
L'esperance t’eschappe et la parque173 te tient.
Puissay-je voir ma fin avant ceste journée,
Où l’on doit achever ce fantasque174 himenée*,
1075 O Ciel sourd à mes vœux, escoute mon transport,
Tout ce qu’il te demande est une prompte mort.

ACTE IV.

SCENE IV. §

Philante, Clorian, Braside.

Philante.

N'auray-je point bien-tost le bon-heur que j’espere ?
Quelle de ces maisons est celle de mon pere ?

Clorian.

Philante, à ce portail, je crois que la voicy: {p. 80}

Braside.

1080 Philante ? ô quel bon-heur de le trouver icy !
N'estes vous pas Philante ?

Philante.

                ainsi chacun me nomme:

Braside.

Fils d’Almedor ?

Philante.

        Luy-mesme:

Braside.

                un brave Gentil-homme,
De vous faire appeler, a creu de son devoir;
Si vous le desirez, je vous le feray voir.

Philante.

[F, p.81]
1085 Son nom ?

Braside.

son nom fameux ne peut faire de honte;
Tous les honnestes gens connoissent trop Oronte.

Philante.

Quel que soit cét Oronte, il faut le contenter;
J'iray sur vostre foy*:

Braside.

            non, sans plus contester,
(Je sçay bien mon mestier) avant nostre sortie,
1090 Choisissez un amy qui soit de la partie.

Clorian.

Allons à cela pres, vos desirs sont contens;
Nous en ferons nous deux;

Braside.

            J'ay ce que je prétens.

ACTE IV. {p. 82}

SCENE V. §

Almedor, Rosandre.

Almedor.

Ne remarquez vous pas comme ce beau visage,
A fait envers mon fils reüssir mon presage ?
1095 Il meurt quand il le quitte, et ne vit qu’en ses yeux.

Rosandre.

Et vous, et moy devons des victimes aux Cieux;
L'amour de nos enfans en prend son origine;
Leur flame est eternelle aussi bien que divine;
Et le mesme destin qui leur fit voir le jour,
1100 Escrivit en airain175 qu’ils auroient de l’amour.
Jamais chose icy bas ne parut moins possible; {p. 83}
Jamais cœur de rocher ne fut plus insensible
Que celuy de ma fille, et je dois confesser,
Qu'à moins que d’un miracle il falloit la forcer.
1105 Et pour moy (je le dis, et le jure sans feinte)
Je pense faire un songe en la voyant atteinte;
Et puis que le mespris de son cœur est banny,
Philante a dans les yeux un pouvoir infiny.

Almedor.

Philante a mille fois plus d’heur que de merite;

Rosandre.

1110 S'il est consideré, sa fortune* est petite;
Mais si de l’Univers je devenois vainqueur,
Je le luy donnerois aussi bien que mon cœur.

Almedor.

Luciane vaut mieux que l’Empire du monde;
Et ce riche present n’a rien qui le seconde:
1115 Les beautez, les vertus, font l’aise et le bon-heur;
Et seules peuvent plaire aux personnes d’honneur*;
Mais ne differons plus nostre bonne fortune*; {p. 84}
Confondons nos maisons, et n’en faisons plus qu’une.

Rosandre.

Demain sans differer avec mille plaisirs,
1120 Nos voeus s’accompliront ainsi que leurs desirs,

ACTE IV.

SCENE VI. §

Oronte.

STANCES.

Tyran*, cesse de me poursuivre;
Fascheux Amour, retire toy;
Mais non ! peris avecques moy;
Pour te faire mourir je veux cesser de vivre:
1125 Viens donc esteindre ton flambeau, {p. 85}
Dans les cendres de mon tombeau.
Luciane est une infidelle;
Amour est un enfant trompeur;
Mais puis que je n’ay point de peur,
1130 Je veux rire de luy, je me veux mocquer d’elle:
Et dans un genereux* effort,
Rompre leurs prisons par ma mort.
Esprit changeant, ame perfide*;
Cœur volage, fille sans foy*,
1135 Ton œil qui me donnoit la loy,
Ne sera plus mon maistre estant mon homicide:
Et d’Esclave accablé d’ennuy*,
Je veux mourir libre aujourd’huy.
Mais, belle et trompeuse Maistresse,
1140 Ce plaisir te sera fatal;
Le triomphe de mon Rival,
Ne t’obligera point à des chants d’allegresse:
Car sçache que s’il a du cœur,
Nous mourrons tous deux sans vainqueur;
1145 Mire176 toy dans ce beau visage, {p. 86}
Qui met ta constance aux abois177;
Ce sera la derniere fois
Que mon bras irrité, t’en permettra l’usage;
S'il ose venir en ce lieu,
1150 Prends et donne un derniers adieu.
Son sang marquera ton offence;
Et le mien ma fidelité;
Nous serons (perdant la clarté)
Sacrifice d’amour, victime de vengeance:
1155 Pour te consoler aisément,
Tu n’as qu’à faire un autre Amant.
Oüy, sans doute l’ingrate, et la volage Dame,
R'allumera bientost une nouvelle flame;
Un tiers de nos travaux* recueillira les fruicts;
1160 Un tiers viendra bastir sur nos desseins* destruicts;
Apres dans peu de jours il verra l’inconstante,
Aussi bien que la nostre abuser son attente;
Brusler de nouveaux feux et se mocquer du sien;
Changer et rechanger, aimer tout, n’aimer rien;
1165 Et dans ses passions veritable Prothee,
Estre une isle flottante en la mer agitee;
Roseau fresle, desbile*, et qui tourne à tout vent; {p. 87}
Monstre plein d’inconstance, et vray sable mouvant:
Mais courage mon coeur, quittons cette perfide*,
1170 Voicy nos ennemis, et j’apperçoy Braside.

ACTE IV.

SCENE VII. §

Braside, Oronte, Clorian Philante.

Braside.

Oronte est en estat de fort homme de bien;
Faites vostre devoir, et je feray le mien.

Oronte.

Tenez, visitez moy; voyez par ma franchise*,
Si je crains le peril ou si je le mesprise.

Clorian.

1175 J'agis par la coustume en des soins* superflus178: {p. 88}

Philante.

Allez rejoindre Oronte, et ne differons plus.

Braside.

Courage ils sont à nous;

Clorian.

            ô quel excez de gloire*
Avant que de combattre ils chantent la victoire.

Oronte.

Dans quel estonnement* me vois-je retenu ?
1180 Pourquoy m’amenez vous ce visage inconnu ?
Mon éxtreme douleur tousjours plus violente,
M'auroit-elle fait dire un autre pour Philante ?
Respondez moy Braside;

Braside.

            Oronte, ouvrez les yeux:

Philante.

Philante parle à vous, et regardez le mieux; {p. 89}
1185 Mais vous qui l’attaquez avant que le connoistre,
Dites luy d’où la haine entre nous a pû naistre ?

Oronte.

Philante que je cherche est le fils d’Almedor:

Philante.

Je ne vous connois point, et suis le mesme encor.

Oronte.

Vous Philante !

Philante.

        luy mesme:

Oronte.

                arrivé de Bretagne ?

Philante.

1190 On le voit en voyant mon habit de campagne:

Oronte.

{p. 90}
Fils d’Almedor ?

Philante.

         son fils:

Oronte.

            d’Almedor de Renier ?

Philante.

D'Almedor que les Turcs ont tenu prisonnier.

Oronte.

Vous avez donc changé de taille et de figure,

Philante.

Tel que vous me voyez, tel me fit la Nature.

Oronte.

1195 Pourquoy prendre ce nom est-il assez fameux ?

Philante.

Mes peres l’ont porté, je le porte comme eux.

Oronte.

Je l’ay veu ce Philante aupres de sa Maistresse: {p. 91}

Philante.

Ha ! qu’il est donc bien loing du mal-heur qui m’oppresse:

Oronte.

Il veut ma Luciane, et je veux son trespas:

Philante.

1200 Je me battrois cent fois pour ne l’espouser pas179.

Oronte.

Plus je veux m’esclaircir, plus je me sens confondre;
Et je ne sçaurois plus demander ny respondre.

Clorian.

Je commence à voir clair dans cette obscurité;
Quelque imposteur aura vostre nom emprunté;
1205 Et devenant Rival d’Oronte qui s’abuse; {p. 92}
Une fille infidelle a secondé sa ruse.
Apres ce Gentil-homme en vous oyant nommer,
Aura fait une erreur qu’on ne sçauroit blasmer;
Mais bien que nous soyons en estat de nous battre;
1210 Le cœur ne manquant point à pas un de nous quatre;
Si vous me voulez croire, allons voir ce trompeur,
Avant que vostre nom le sauve par la peur.

Oronte.

Le front des braves gens visiblement exprime,
Quelque chose de grand qui ne sent point le crime;
1215 Je crois vostre discours et commence à sentir,
De ma faute commise un juste repentir,

Philante.

Vous n’avez point failly, c’est plustost la fortune*:
Qu'Oronte chasse donc cette crainte importune;
Loing d’estre son Rival je suis son serviteur;
1220 Mais sans perdre* le temps voyons cét imposteur.
{p. 93}

ACTE V. §

Belise, Luciane, Doriste, Rosandre, Almedor, Philante, Oronte, Braside, Clorian, Polidon, Page d’Almedor.

SCENE PREMIERE. §

Belise.

STANCES.

En fin malheureuse Belise,
Tu perdras l’honneur* et le jour;
On verra ton crime d’amour,
Quel que soit le chemin que ta prudence élise;
1225 On verra ton trespas, {p. 94}
Philante ne vient pas.
Charmante et trompeuse esperance,
Ne venez plus m’entretenir,
D'un mal qui ne sçauroit finir;
1230 Et de qui le remede est si hors d’apparence:
On verra mon trespas,
Philante ne vient pas
En quel estat suis-je reduite,
Que rien ne me peut secourir !
1235 Si je demeure il faut mourir;
Et je n’advance rien en reprenant la fuite:
On verra mon trespas,
Philante ne vient pas.
Mes peines seront eternelles,
1240 Si l’esprit a le mesme sort;
Ingrat viens empescher ma mort;
Mais pour le pouvoir faire180 il luy faudroit des aisles:
On verra mon trespas,
Philante ne vient pas.
1245 La force de la destinée, {p. 95}
Regne si souverainement,
Que c’est perdre* le jugement*,
Que de croire empescher une chose ordonnée:
On verra mon trespas,
1250 Philante ne vient pas.
O Dieu ! Quel accident, retarde ta venuë ?
La douleur que je sens, ne t’est pas inconnuë;
Tu la sçais inhumain, ou tu la dois sçavoir;
Fais donc qu’elle t’oblige à faire ton devoir.
1255 Viens sauver ta Belise avec sa renommée181,
Viens t’en luy tesmoigner que tu l’as bien aimée;
Mais las ! encor un coup on verra mon trespas;
Mes cris sont superflus, Philante ne vient pas.
Cruel* quand le destin par un excez d’envie,
1260 Pour me faire mourir t’auroit osté la vie;
En m’oyant souspirer*, en me voyant finir;
Malgré ses dures loix tu devrois revenir.
Compagnons du mal-heur qu’esprouve mon courage;
Vous que le mesme sort expose au mesme orage;
1265 N'avez vous point trouvé pour nostre affliction,
Ce que je cherche en vain dans mon invention ?

ACTE V. {p. 96}

SCENE II. §

Luciane, Belise, Doriste.

Luciane.

Helas chere Belise ! il ne m’est pas possible,
De fleschir la rigueur de ce pere insensible;
La douleur que j’ay feinte au lieu de l’esmouvoir,
1270 Irrite sa colere et pique son pouvoir;
Il vient de me jurer qu’il ne veut plus attendre:

Belise.

Le dessein* d’Almedor est celuy de Rosandre;
Si bien que nostre perte est un point arresté:

Luciane.

[G, p.97]
Il faut mourir ma sœur; l’espoir nous est osté.

Belise.

1275 Mais toy de qui l’esprit plus libre que le nostre:

Doriste.

Loing d’estre Conseiller j’en ay besoin d’un autre.
Vous serez en ce mal si long-temps attendu,
Tristes (il est certain) mais je seray perdu.
Pour moy seul la fureur d’un Maistre que j’abuse,
1280 Fera voir ses efforts en punissant ma ruse.
Toutefois quelque espoir luit encor à mes yeux,
Si l’on suit un advis que m’inspirent les Cieux.

Belise.

Propose-le Doriste;

Doriste.

            achevez l’himenée*;
Laissons nous emporter à cette destinée;
1285 Il faut vaincre en cedant le courroux de la mer: {p. 98}
Aucun ne le sçachant qui nous pourra blasmer ?
De nous persecuter la fortune* lassee,
Peut-estre fera voir la tempeste passee,
Ramenant en ces lieux le juste possesseur:
1290 Voila ce que je sçay.

Belise.

            qu’en dites vous ma sœur ?

Luciane.

Il nous faut bien resoudre à des maux necessaires:

Belise.

Retirons nous, fuyons, j’entends nos adversaires;
Vueille apres tant de maux le destin par pitié,
Favoriser en nous l’amour et l’amitié*.

ACTE V. {p. 99}

SCENE III. §

Rosandre, Almedor.

Rosandre.

1295 Ha monsieur on nous trompe, et cette belle flame,
Esclatte en leur discours sans eschauffer leur ame:
Le visage et le cœur se trouvent differents,
Au mespris du respect qu’on doit rendre aux parents.
Quelque mauvais dessain occupe leur pensee;
1300 De quelques traicts cachez ils ont l’ame blessee;
Et malgré l’artifice on voit paroistre au jour,
Au lieu d’un legitime un illicite amour.
O siecle mal-heureux ! où les enfans rebelles, {p. 100}
Rompent de justes loix pour des loix criminelles;
1305 Adorent leur caprice et d’un cœur abbatu,
S'esloignent du sentier où guide la vertu.
Mais si faut-il182 rebelle et peu discrette fille,
Dont le crime ternit l’esclat de ma famille;
Si faut-il obeyr, il est temps desormais;
1310 Et ployer (en un mot) ou rompre sous le faix183.

Almedor.

Saisi d’estonnement*, l’ame toute confuse;
Considerant le bien que Philante refuse;
(Bien qui sans le flatter est sans comparaison)
Je voy que cét infame a perdu la raison.

Rosandre.

1315 Il a plustost perdu sa franchise* et son ame;
Sans doute que son cœur brusle d’une autre flame.

Almedor.

Il la devoit esteindre et brusler aujourd’huy
D'un feu qui contentast vous et moy comme luy.

Rosandre.

{p. 101}
Il aime un autre object* qu’il trouve plus aimable*:

Almedor.

1320 Ce choix fait sans le mien ne peut qu’estre blasmable;
Et de quelque costé qu’il se puisse ranger,
Sans perdre* infiniment, il ne sçauroit changer.

Rosandre.

Vostre seule bonté fait naistre vostre estime:

Almedor.

En voyant vostre fille on la voit legitime.

Rosandre.

1325 Elle n’est qu’une souche, et sa temerité,
Recevra de ma part ce qu’elle a merité.

Almedor.

{p. 102}
Philante est seul coupable;

Rosandre.

            Elle est seule insolente;
De me desobeyr et refuser Philante.

Almedor.

Une juste colere y porte ses esprits;
1330 Cét aveugle insensible184 a causé son mespris;
Mais bien qu’il soit sans yeux, mais bien qu’il me trahisse;
Puis que je l’ay promis* il faut qu’il obeysse;
Ainsi que l’art d’aimer, je sçay l’art de punir.
Mais que veulent ces gens que j’apperçoy venir ?

ACTE V. {p. 103}

SCENE IV. §

Philante, Oronte, Braside, Clorian, Rosandre, Almedor, Polidon.

Philante.

1335 Voyons ce beau Philante;

Oronte.

            Amour veut que j’espere:

Braside.

Le plus haut de ces deux est Monsieur vostre pere.

Clorian.

Ha ! que nous allons voir un trompeur bien trompé;
Il ne voit pas le traict185 dont il sera frappé.

Rosandre.

{p. 104}
Ce Cavalier n’est point de nostre connoissance:

Philante.

1340 Puisque c’est de vous seul que je tiens la naissance,
Mon Pere souffrez* moy d’embrasser vos genoux;
Je possede l’honneur* d’estre sorty de vous.

Almedor.

Monsieur, que la raison reprenne son usage;
Vous vous laissez tromper aux traicts de mon visage;
1345 Je ne vous connois point;

Philante.

            Et ce fils inconnu,
Par vos commandemens est icy revenu.

Almedor.

{p. 105}
On m’appelle Almedor;

Philante.

            On me nomme Philante;

Rosandre.

Ha quelle effronterie !

Almedor.

            ô la fourbe excellente !
Certes, je manque d’yeux, et j’ay les sens troublez.
1350 Bien loing d’estre mon fils, si vous luy ressemblez.

Philante.

Cét instinct que Nature aux animaux octroye,
A fait qu’à vostre abord j’ay tressailly de joye.

Almedor.

La raison qui me guide en ce dangereux pas,
Fait en vous escoutant que je ne tressauts186 pas.

Philante.

{p. 106}
1355 Si187 devriez vous sentir dedans cette advanture*,
Ces puissans mouvemens que donne la nature.

Almedor.

Ayant l’esprit tranquille et le jugement* sain;
Je ris sans m’estonner* de ce plaisant dessein*.

Philante.

Quoy ! vous me soupçonnez d’inventer ce langage ?

Almedor.

1360 Quoy, vous croyez dupper un homme de mon âge ?

Philante.

Si dedans ce discours je vous ose mentir188,
Puisse en ce mesme instant la terre m’engloutir.

Almedor.

Si je crois aux sermens dont je sçay la malice,
Que ma simplicité cede à vostre artifice.
1365 Cherchant à me tromper vostre esprit cherche un point. {p. 107}
Qu'indubitablement il ne trouvera point.

Philante.

Ha ! que vous me donnez une douleur amere;
Voyez en mon visage un portraict de ma Mere:

Almedor.

Ma femme et ce portraict ne tenoient rien d’esgal;
1370 Et s’il est fait pour elle, il luy ressemble mal.

Philante.

Que je suis mal-heureux !

Almedor.

            que vous estes coupable !

Philante.

D'un si lasche projet me croyez vous capable ?

Almedor.

{p. 108}
Ouy de le commencer; mais non de le finir:

Philante.

Quel que soit l’imposteur que ce bras doit punir,
1375 Si faut-il189 que sa fourbe à la fin soit connuë;
Et que la verité paroisse toute nuë:
Voyons-le ce Philante, autheur de mon soucy.

Almedor.

Advertissez mon fils; et qu’il descende icy;

Rosandre.

Faites venir encor Luciane;

Oronte.

                ha ! Braside,
1380 Verray-je sans mourir cette belle homicide ?
Verray-je ce meschant ? verray-je ce volleur ?
Dont l’injuste plaisir a causé ma douleur ?
Qui prend le nom d’un autre, et l’innocence opprime {p. 109}
Sans luy faire sentir la peine de son crime ?
1385 Chacun excusera mon amoureuse erreur;
Respect, retire toy; laisse agir ma fureur.

Braside.

Faites que la raison soit tousjours la plus forte;
Soyez Maistre de vous au mal qui vous transporte;
Domptez vos sentimens et voyons terminer,
1390 Le combat de ces deux qui vous doit couronner.

Clorian.

Chassez de vostre esprit le soin* qui l’importune;
Offrez plustost des vœux à la bonne fortune*;
Car si Philante seul vous fait craindre aujourd’huy,
Oronte encor un coup, je vous responds de luy.

Rosandre.

1395 Quel que soit le dessein* que vous ayez en l’ame,
Vous n’en pouvez tirer que du mal et du blasme.
Celuy qui vous abuse et qui me fait ce tort, {p. 110}
N'a point assez de front pour souffrir* mon abord:
Un coup d’œil seulement le remplira de glace,

Almedor.

1400 Philante; un inconnu veut occuper ta place;
Il dit estre toy mesme; et le veut soustenir;
Viens deffendre ton droict, et le faire punir.

ACTE V. {p. 111}

SCENE V. §

Belise, Philante, Oronte, Rosandre, Almedor, Clorian, Doriste, Braside.

Belise.

O Dieu !

Philante.

C'est Elle !

Clorian.

        O Ciel ! quelle advanture* estrange ?

Oronte.

Est-ce ainsi qu’on punit ? est-ce ainsi qu’on se vange ?
1405 Ils se trouvent amis par un sort hasardeux; {p. 112}
Mais Braside, n’importe, ils sont trois et nous deux:

Rosandre.

Monsieur, à dire vray, leur amitié* m’estonne*:

Almedor.

Je ne puis exprimer le mal qu’elle me donne.

Philante.

Il est temps d’esclaircir un mistere caché
1410 Et d’obtenir pardon si nous avons peché.

Belise.

La belle que j’ameine, estant de nostre ligue190,
Son interest m’oblige à demesler l’intrigue:
Laissez moy donc parler, m’ayant donné sa foy*,
Dessouz vostre congé; n’est-elle pas à moy.
1415 En puis-je disposer ?

Rosandre.

            elle est à vous Philante;

Belise.

Usant comme je doibs, d’une chose excellente;
Je vous la donne Oronte: ou plustost par mes mains, [H, p.113]
Vous la donne celuy qui commande aux humains191.

Rosandre.

Helas ! qu’ay-je entendu ?

Almedor.

            bon Dieu, quelle insolence,

Clorian.

1420 Que vostre estonnement* soit suivy du silence:
Prestez moy donc l’oreille, et me vueillez oüir192;
Peut-estre mon discours vous pourra resjoüir.
Ce Philante est ma sœur; qu’un feu qui la consomme193,
Fait paroistre en ce lieu dessouz l’habit d’un homme;
1425 Aimant le vray Philante, et quittant ma maison;
Mais cette histoire est longue, et n’est pas de saison194:
Il suffit de sçavoir que celuy qu’elle estime,
Est du brave Almedor l’heritier legitime;
Ouy, celuy qui luy parle est vostre unique enfant; {p. 114}
1430 Desormais d’en douter la raison vous deffend.

Doriste.

Il est vray, Monseigneur, c’est vostre fils unique:
Et si vous m’accusez je reste sans replique;
J'ay failly, je l’advouë; avec affliction;
Mais ce ne fut pourtant qu’à bonne intention.

Almedor.

1435 Pardonne mon cher fils ce que je viens de dire:
J'en ay du repentir, et ma bouche en souspire*;
Celle qui m’a trompé me peut bien excuser;
Car à tant de vertus que peut-on refuser ?

Philante.

Je ne sçaurois parler dans ce plaisir extréme;
1440 Vous n’estes point trompé, car Belise est moy-mesme;
Et si vostre vouloir s’accorde à mon amour,
Une seconde fois, je vous devray le jour.

Clorian.

Que si vous redoutez quelque desavantage;
Et la naissance illustre, et le riche partage,
1445 D'agreer leurs desirs, pour ma sœur vous semond195; {p. 115}
Puis qu’elle est comme moy de la Maison d’Armont:
Maison assez connuë, et qui dans la Province,
Ne voir rien dessus soy que le pouvoir du Prince.

Almedor.

Rosandre, vous voyez que les fatalitez,
1450 Ne tombent point d’accord avec nos volontez;
Que le Ciel tout puissant autrement en dispose;
Et que le destin rit de ce que je propose.
Si bien que c’est à nous de ployer sagement;
Mais ne soyez point triste en mon contentement;
1455 Vous recouvrez un fils en recevant Oronte:

Oronte.

Qui frappé dans le cœur du bel œil qui le dompte,
N'aura jamais de soing* en s’en laissant ravir,
Que celuy de vous plaire, honorer et servir.

Rosandre.

Levez vous; j’y consens; en fin ma resistance,
1460 Cessera de lutter contre vostre constance:
Si vous estes content, je le suis desormais. {p. 116}

Oronte.

Souvenir de mes maux ne revenez jamais.

Luciane.

Mon pere, pardonnez à mes fautes passees:

Rosandre.

Ma fille, assurez vous qu’elles sont effacees.

Almedor.

1465 Vivez tous quatre heureux, et que Doriste aussi,
S'assure du pardon que je luy donne icy.

Philante.

Autheur de mes plaisirs, ainsi que de ma vie,
Pourray-je vous servir comme j’en ay l’envie ?

Belise.

Et fille, comme fils, oseray-je esperer,
1470 Que vostre affection puisse encore durer ?

Almedor.

{p. 117}
Sçachez que fils, et fille, et Philante, et Belise,
Vous avez sur mon cœur toute puissance acquise:

Rosandre.

Allons, il se fait tard; le soupper nous attend.

Braside.

Satisfaisons le corps si l’esprit est content.

Belise.

1475 Plus à loisir mon frere, il faut

Clorian.

                fermes la bouche:
Vostre choix estoit juste, et mon jugement* louche;
Ne meslons rien d’amer avec cette douceur;
Oublions l’un et l’autre, et nous aimons, ma sœur196.

Luciane.

{p. 118}
Et bien jaloux Oronte, estiez vous raisonnable ?
1480 Vostre faute commise est elle pardonnable ?
Ce soupçon mal fondé n’est-il pas criminel ?
Et n’en aurez vous point un remords eternel ?
Meritay-je du blasme ou bien de la loüange197 ?
Suis-je inconstante en fin ? reprochez moy mon change;
1485 Voyez si ce Rival n’avoit pas bien dequoy,
Troubler vostre repos en esbranlant ma foy* !
Mais demandant pardon ma bonté vous l’accorde;
Et ma justice cede à ma misericorde:
Ouy, je veux oublier ces soupçons superflus;
1490 Si vous me promettez de n’y retomber plus.

Oronte.

Rare et divin esprit, sçavant en l’art de feindre,
Vous vous pleignez premier pour m’empescher de pleindre*;
Vous avez fait la faute, et vous m’en accusez;
Elle m’a pensé perdre*, et vous l’authorisez;
1495 Vous demandez raison, et je vous la demande:
Mais il faut obeïr puis qu’on me le commande;
Soit; donnez le pardon, que vous avez promis*, {p. 119}
A ce crime d’amour que vous avez commis.
Mais non; refuser moy cette juste allegeance;
1500 Afin que cent baisers m’en fassent la vengeance.

Luciane.

Vous estes en colere, et vous me menacez ?

Oronte.

Le champ nous est ouvert, allons-y; c’est assez.

FIN

Lexique §

Définition du Dictionnaire universel Le Furetière (1690) et du Richelet (1680) :

Advanture : (Adventure) f. f.
Accident, ou chose qui est arrivée, ou qui doit arriver.
V. 19 ; 461 ; 1355 ; 1403
Se dit aussi de ces accidents surprenants et extraordinaires qui arrivent quelquefois dans le monde, et qui sont souvent de pures imaginations.
Signifie aussi, Ce qui est au pouvoir du hazard, de la fortune.
Aimable : adj. masc. et fem.
Qui a des qualitez qui attirent l’amour, ou l’amitié de quelqu’un. (Furetière 1690).
Dédicace ; v. 52 ; 469 ; 723 ; 1319
Adj. Digne d’être aimé. (Richelet 1680).
Dédicace ; v. 52 ; 469 ; 723 ; 1319
Amitié : subst. fem.
Affection qu’on a pour quelqu’un, soit qu’elle soit seulement d’un côté, soit qu’elle soit reciproque.
V. 9 ; 24 ; 33 ; 94 ; 273 ; 334 ; 612 ; 695 ; 1294 ; 1407
Se dit aussi des choses inanimées.
Se dit figurément des choses qui sympathisent.
Signifie encore, Plaisir, bon office.
Au pluriel, Amitiez, signifie Caresses. Quand je luy ay porté cette nouvelle, il m’a fait cent amitié.
On dit proverbialement, que l’amitié passe le gant, quand quelqu’un touche en la main d’un autre sans se deganter. Il est de bonne amitié, il a le visage long. Les Marchands disent à ceux qui leur mesoffrent, Vous l’auriez aussi-tôt pour vôtra amitié.
On dit aussi populairement, qu’une viande n’a point d’amitié, pour dire, qu’elle est dure, insipide, ou degoûtante.
Astre : s.m.
Corps plein de lumiere propre, ou empruntée, qui roule dans les cieux au dessus de la region élementaire.
Se dit figurément en Morale d’une personne extraordinaire en merite, en beauté.
On dit d’un homme en fortune, qu’il est né sous un heureux astre ; qu’on a de la peine à forcer son astre, pour dire, sa destinée.
V. 493
Celer : v. act.
Tenir quelque chose cachée, secrette, dissimuler.
V. 1048
Chiorme : (chiourme) s. f.
Les galeriens ou forçats qui font mouvoir une galere à force de rames. On le dit aussi des bonavoglies qui se loüent pour ramer. Ce mot est purement Italien, et signifie une multitude de personnes viles et de neant, qui a été fait du Latin Turba: mais en France il est restraint à la signification des rameurs d’une galere. On a dit aussi le mot de ciurma en la basse Latinité dans le méme sens.
V. 209 ; 220
Est aussi le lieu où les forças sont assis pour ramer.
V. 209 ; 220
Chocquer (choquer) v. act. et n.
Heurter avec violence.
Signifie figurément, Quereller, offencer.
V. 416
Signifie encore, Blesser legerement.
Cruel, elle : adj.
Qui est barbare, inhumain, qui aime à tuer, massacrer, tourmenter, les autres hommes.
V. 9 ; 69 ; 327 ; 634 ; 693
Se dit aussi des animaux feroces.
Se dit encore des choses douloureuses.
V. 622 ; 1259
Se dit aussi des choses qui sont simplement fascheuse.
V. 456 ; 469 ; 549
Decevoir : v. act.
Tromper adroitement. Ce mot vient du Latin decipere.
V. 793 ; 915
Deçeu, euë : part. pass. et adj.
Trompé.
V. 127 ; 758
Deffaut (defaut) : subst. Masc.
Imperfection, vice naturel, ou acquis.
V. 173 ; 335 ; 800
Se dit aussi des manquements, des besoins.
V. 121
On appelle le defaut de la cuirasse, son extremité. Les gens d’armes étoient obligés de le trouver pour percer leur ennemy qui étoit armé à l’espreuve. On le dit figurément du foible d’un homme, de l’endroit par où il se peut laisser prendre.
En termes de Chasse, on dit que les chiens sont en defaut, quand ils ont perdu la piste de la beste qu’ils chassent.
En termes de Palais, signifie, Manquement, faute de comparoir en Justice aux assignations qui nous ont été données.
On le dit aussi des manquements qu’on fait aux autres choses ordonnées en Justice, ou les procedures ordinaires.
Desbile (debile) : adj. m. et f.
Qui n’a pas les forces qu’il doit avoir naturellement et ordinairement.
V. 1167
Se dit figurément en choses spirituelles.
Desert, erte : adject. Qui n’est point habité ni cultivé.
En termes du Palais, on dit un appel desert, lors qu’on a laissé passer trois mois sans le relever.
Desert : subst.
Dans le même sens.
V. 293 ; 538 ; 1063
Se dit aussi d’une maison, d’une terre en desordre, qu’on a negligé d’entretenir en bon estat.
On le dit en contresens d’un homme qui aimant la solitude, a fait bastir quelque jolie maison hors des grands chemins, et éloignée du commerce du monde, pour s’y retirer.
V. 538
Despiter : v. act. qui se dit souvent avec le pronom personnel.
Concevoir du depit, de la fâcherie.
V. 371 ; 512
Dessein : s. f.
Projet, entreprise, intention.
V. 106 ; 358 ; 443 ; 491 ; 582 ; 610 ; 635 ; 672 ; 716 ; 771 ; 823 ; 832 ; 881 ; 895 ; 957 ; 1160 ; 1272 ; 1358 ; 1395
Est aussi la pensée qu’on a dans l’imagination de l’ordre, de la distribution et de la construction d’un tableau, d’un Poëme, d’un livre, d’un bastiment.
Se dit aussi en Peinture, de ces images ou tableaux qui sont sans couleur, et qu’on execute quelquefois en grand.
Se prend aussi pour la pensée d’un grand ouvrage qu’on trace grossierement en petit, pour l’executer et finir en grand.
Entretien : s. m.
Depense qu’on fait pour reparer une chose, pour le faire subsister, les logis exposez au vent sont de grand entretien.
Se dit particulierement de la despense qu’on fait pur s’habiller.
Se dit aussi de la conversation.
V. 56 ; 297 ; 883
Se dit figuremént en choses morales. L'entretien des loix, de la discipline militaire, sont l’entretien des Estas, des armées. Les contemplatifs ont des entretiens spirituels avec Dieu. Le fidelité conjugale est l’entretien de la paix dans le mariage, etc.
Ennuy (Ennui) : s.m.
Chagrin, fâcherie que donne quelque discours, ou quelque accident desplaisant, ou trop long. Ce mot vient de innoia, et de innoiare, qui a été fait de noxia. Menage.
V. 261 ; 543 ; 864 ; 1009 ; 1137
Estonner : v. act.
Causer à l’ame de l’émotion, soit par surprise, soit par admiration, soit par crainte.
Dédicace ; v. 903 ; 1358 ; 1407
Se dit aussi des choses qui sont assez ordinaires et peu considerables.
Se dit aussi des émotions des corps qui sont esbranslez et attaquez par quelque violence.
Se dit proverbialement en ces phrases. On dit qu’un homme est estonné comme s’il tomboit des nuës, comme si les cornes luy venoient à la teste ; qu’il est estonné comme un fondeur de cloches. On dit aussi d’un homme ferme ou opiniastre, qu’il est bon cheval de trompette, qu’il ne s’estonne pas pour le bruit.
Estonnement : s.m.
Action ou effet qui cause de la surprise, de l’admiration.
V. 1179 ; 1311 ; 1420
Fortune : s. f.
C'estoit autrefois une divinité payenne qu’on croyoit estre la cause de tous les évenements extraordinaires: au lieu que c’est en effet la Providence divine qui agit par des voyes inconnuës et au dessus de la prudence des hommes.
En ce sens on a dit, Adorer la Fortune, sacrifier à la Fortune. On feignoit que la Fortune avoit le pied sur une rouë, pour marquer son inconstance: d’où vient qu’on a dit, la rouë de Fortune: Mettre un clou à sa fortune, pour dire, la fixer. Maintenant on appelle Fortune, ce qui arrive par hasard, qui est fortuit et impreveu.
Dédicace ; v. 121 ; 135 ; 147 ; 261 ; 280 ; 311 ; 430 ; 445 ; 571 ; 598 ; 726 ; 940 ; 1038 ; 1117 ; 1217 ; 1287 ; 1392
Se dit aussi de ce qui advient inopinément et contre l’opinion de la cause efficiente.
Biens de la fortune, sont les richesses: ce qui se dit par extension, des honneurs, des dignitez, et autres choses inconstantes et perissables. Un stoïque mesprise tous les biens de fortune.
V. 106 ; 1026
Signifie aussi, l’establissement, le credit, les biens qu’on a acquis par son merite, ou par hasard.
V. 1110
On dit aussi, brusquerfortune, pour dire, chercher à faire quelque gain ou establissement, du mot buscar, Espagnol, qui signifie, chercher.
Signifie aussi les gens puissans et en credit.
On appelle un homme de fortune, celuy qui n’ayant ni naissance, ni bien, parvient à quelque grende charge ou establissement.
Foy : s.f.
Don de Dieu qui nous fait croire fermement les veritez qu’il a revelées à son Eglise. S. Paul dit que c’est le fondement des choses que l’on espere, et une preuve certaine de ce qui ne se voit point. aux Hebr. chap. II. vers. I.
On appelle, Foy divine, toutes les veritez qui sont contenuës dans l’Escriture.
FOY HUMAINE, est la creance qu’on donne aux paroles des hommes. Il faut toûjours entretenir tout ce qui a esté fait sous la foy publique. les Peres sont des Auteurs dignes de foy. Profession de Foy, est une formule qui contient tous les articles de la croyance de l’Eglise, qu’on fait lire et jurer à ceux qui abjurent l’heresie, ou à ceux qui entrent en quelques dignitez Ecclesiastiques. Le Symbole de la foy, c’est le Credo ou le Symbole des Apostres.
V. 40 ; 189 ; 304 ; 349 ; 536 ; 679 ; 865 ; 903 ; 1088 ; 1134 ; 1413 ; 1486
Signifie encore, Serment, parole qu’on donne de faire quelque chose, et qu’on promet d’executer.
V. 40 ; 189 ; 304 ; 349 ; 536 ; 679 ; 865 ; 903 ; 1088 ; 1134 ; 1413 ; 1486
On dit aussi, Laisser un homme sur sa foy, pour dire, l’abandonner à sa conduitte. On le dit aussi d’un cheval qu’on laisse en liberté d’aller paistre où il voudra.
La foy conjugale, est la foy que le mari et la femme se donnent en se mariant. On appelle aussi une foy, la representation de deux mains jointes ensemble, qui sont un tesmoignage de foy.
En termes de Jurisprudence, on dit qu’il y a des contracts de bonne foy, comme les ventes, eschanges, loüages et autres, où l’on se confie à la probité des contractans, et dont on interprete favorablement les intentions ; d’autres qui sont de droit estroit, et qu’on doit executer à la rigueur. La prescription n’a lieu, que lors qu’on possede de bonne foy.
On dit aussi, qu’une piece revestuë de ses formes fait foy, pour dire, qu’on y adjouste foy en Justice, qu’on croit à son tesmoignage. en foy de quoy on a fait apposer le scel à ces presentes.
On dit aussi, un homme de foy, pour dire, un vassal qui a fait la foy et hommage ou serment de fidelité à son Seigneur pour un fief qu’il tient de luy à cette condition. On dit en Fauconnerie, qu’on laisse aller un oiseau sur sa foy, lors qu’on ne luy donne plus de filiere, et qu’on le reclame en liberté.
On appelle aussi Foy en termes de Blason, deux mains jointes ensemble. Il portoit de gueules à la foy d’argent.
Franchise : subst. Fem.
Sincerité tant en ses paroles qu’en ses actions.
V. 866 ; 1173 ; 1315
Signifie chez les Poëtes et les amants, Liberté.
V. 258
Se dit aussi chez les Peintres, de cette liberté de pinceau qui fait paroistre leur art, et un genie facile et naturel.
Signifie aussi, Asyle, lieu saint et privilegié où on est en seureté de sa personne.
On appelle aussi Franchises, certains endroits privilegiez dans les villes, où les compagnons de mestier peuvent travailler sans estre Maistres.
Signifie aussi, Privilege, exemption, immunité.
Il y a aussi à la campagne plusieurs champs ou portions de terre qu’on appelle des franchises: ce que Du Cange croit venir de ce que ces terres appartenoient à des gens libres et francs, ou estoient exemptes de charges, qu’en plusieurs Coustumes et en Angleterre on appelle encore libres tenements, quoy que depuis on leur ait imposé quelques servitudes ou charges. (Furetière 1690).
Franchise : s.f.
Liberté.
V. 258
Azile.
Exemption de se faire passer maître.
Sincérité.
V. 866 ; 1173 ; 1315. (Richelet 1680).
Genereux, euse : adj.
Qui a l’ame grande et noble et qui prefere l’honneur à tout autre interest.
V. 121 ; 283 ; 512 ; 1041
Signifie aussi, brave, vaillant, courageux.
V. 121 ; 283 ; 871 ; 1041 ; 1131
Signifie aussi, liberal.
Se dit aussi de quelques animaux belliqueux, ou qui vivent de proye: comme, un cheval, un lion, une aigle, etc. sont des animaux genereux.
Est aussi une epithete qu’on donne particulierement à l’aimant, quand il est excellent et fort vif pour faire une forte attraction.
Generosité : s.f.
Grandeur d’ame, de courage, magnanimité, bravoure, liberalité, et toute autre qualité qui fait le genereux.
V. 342 ; 781
Germain : AINE. Adj.
Frere de pere et de mere ; et il se dit à la difference des freres uterins, qui ne sont freres que du costé de la mere.
V. 326
Se dit aussi des proches parens collateraux, ou cousins qui sont les enfans de deux freres, ou de deux sœurs, et issus de germains, les enfans des cousins germains.
On dit aussi, il a le germain sur luy, pour dire, Il estoit cousin germain de son pere, il est plus proche d’un degré. Le mot de Germain s’est dit autrefois des habitans d’Allemagne ; et en ce sens il est Suedois, à ce que dit Mr. Rudbecks dans le livre intitulé Atlantico, cité dans le Journal d’Hollande de Janvier de l’année I685.
Gloire : subst. Fem.
Majesté de Dieu, la veuë de sa puissance, de sa grandeur infinie.
Il y a cette difference entre loüange, et gloire, que la loüange se donne par les particuliers, et la gloire par le general du monde.
On appelle en termes de Peinture et d’Opera une gloire, un lieu fort esclairé, une representation imparfaite de la gloire celeste. Mignard a peint au Val de Grace une gloire.
Se dit aussi de l’honneur qu’on rend à Dieu, des louanges qui luy sont deuës.
Se dit par emprunt et par participation, de l’honneur mondain, de la loüange qu’on donne au merite, au sçavoir et à la vertu des hommes.
Au Lecteur ; V. 158 ; 319 ; 437 ; 444 ; 495 ; 570 ; 618 ; 645 ; 767 ; 961 ; 1030
Signifie quelquefois, Orgueuil, presomption, bonne opinion qu’on a de soy-même.
V. 829 ; 1024 ; 1177
On dit, qu’un homme fait gloire d’une chose, lors qu’il s’en vante, qu’il s’en fait honneur.
Imperieux : EUSE. Adj.
Superbe, qui commande avec hauteur et orgueil.
V. 340
Jugement : s. m.
Puissance de l’ame qui connoist, qui discerne le bon d’avec le mauvais, le vray d’avec le faux.
V. 73 ; 728 ; 807 ; 928 ; 1247 ; 1357 ; 1476
Se dit aussi de l’action par laquelle cette puissance exerce la fonction.
Se dit aussi des decisions des puissances souveraines ; et par excellence on le dit de Dieu.
Se dit aussi des decisions qui sont prononcées par l’autorité des Rois ou autres puissances terrestres, soit de leur propre bouche, soit par les Officiers qu’ils commettent pour rendre justice en leur place à leurs peuples.
Se dit aussi du lieu où l’on juge, de l’audience que l’on tient.
Se dit aussi de l’advis et de la decision des particuliers en toutes sortes de rencontres.
Dédicace ; v. 772 ; 1476
Se dit aussi des conjectures, des predictions.
Signifie aussi, Critique ; sentiment d’un Auteur sur un ouvrage, ses corrections ou observattions.
Se dit aussi en Peinture, d’une representation d’un jugement.
On dit proverbialement d’une affaire qu’on voit traisner en longueur, qu’elle durera jusqu’au jour du jugement. On appelle aussi jugement de paysans, celuy qui partage le different par la moitié.
Himene, himenée (Hymen ou hymenée) : subst. masc.
Divinité fabuleuse des payens, qu’ils croyoient presider aux mariages. C'estoit le Dieu qu’on invoquoit dans les Epithalames. Les Poëtes l’appellent le blond hymnée. Le flambeau de l’Hymenée.
Signifie aussi poëtiquement, le mariage.
V. 63 ; 107 ; 458 ; 774 ; 775 ; 1074 ; 1283
En termes de Medecine, est une petite peau semblable à du parchemin délié, que quelques-uns disent estre dans le cou de la matrice des vierges au dessous des nymphes, et qui se rompt lors de leur defloration avec effusion de sang. Les sages femmes l’appellent la Dame du milieu. Quand elle est retirée, elles disent que c’est une marque de la perte du pucelage. Les Anatomistes modernes disent qu’il ne s’en trouve point dans les filles les plus jeunes, même dans les fœtus. Les Anciens l’ont appellé taye et cloison, la porte et la garde virginité. Les Hebreux avoient coûtume de conserver ce sang comme une marque de chasteté de leurs filles et ils l’envoyoient monstrer à la parenté le ledemain des nopces. Voyez Laurens Jaubert dans ses erreurs populaires, où il a inseré plusieurs rapports de ces Matrones fort plaisant.
Est aussi une peau délié qui enveloppe les fleurs des jardins qui sont en bouton, et qui ne se rompt que lors que la fleur s’espanoït. Ce qui se dit particulierement des roses.
Honneur : s.m.
Tesmoignage d’estime ou de soûmission qu’on rend à quelqu’un par ses paroles, ou par ses actions.
V. 735 ; 1342
Se dit en general de l’estime qui est deuë à la vertu et au merite.
V. 938 ; 1222
S'applique plus particulierement à deux sortes de vertus, à la vaillance pour les hommes, et à la chasteté pour les femmes.
V. 151 ; 368 ; 374 ; 448 ; 776 ; 1116
On dit au Palais, Reparer l’honneur d’une fille, sauver son honneur, quand on oblige un suborneur à l’épouser. On dit aussi, Faire reparation d’honneur, quand on condamne un medisant à se dedire, à demander pardon à celle dont il a blessé l’honneur, qu’il avoit taxée en son honneur. On dit aussi dans le discours familier, qu’on doit reparation d’honneur, quand on a soûtenu opiniastrement quelque chose contre le sentiment d’une personne qui s’est trouvé bon par la suitte. les anciens Chevaliers couroient le monde pour soûtenir l’honneur des Dames.
Se dit aussi de la chose qui honore, qui donne de la gloire
Signifie aussi la charge, la dignité qui attire les respects et les soûmissions des autres. vendu leur charge, comme Conseillers d’honneur.
V. 313
En termes de Blason, on appelle, point d’honneur, une place dans l’Escu qui est au milieu de l’espace enfermé entre le chef et la fasce, ou le lieu où on les place d’ordinaire. On appelle aussi quartier d’honneur, le premier quartier ou canton du chef.
S'employe aussi dans les paroles et actions de civilité.
S'employe aussi quelquefois burlesquement et ironiquement.
On dit aussi, pour jurer et affirmer une chose fortement, Sur mon honneur, je vous engage ma foy et mon honneur, je vous dis cela en homme d’honneur.
V. 321 ; 558 ; 1116
Au pluriel, se dit non seulement dans les significations precedentes. Les Honneurs est un nom qu’on donne aux principales pieces qui servent aux grandes ceremonies, aux Sacres des Rois et des Prelats, aux baptesmes, etc.
Les honneurs funebres sont les pompes et ceremonies qui se font aux enterrements des grands, comme tentures, herses, oraisons funebres, etc.
Les honneurs de l’Eglise, sont les droits qui appartiennent aux Patrons de l’Eglise, et aux Seigneurs Haut-Justiciers, comme la recommendation au prosne, l’encens, l’eau benite, la premiere part du pain benit, etc.
Les honneurs de ville, sont des charges et fonctions que les bourgeois briguent pour parvenir à l’Eschevinage. Il a esté Commissaire des pauvres, Marguillier de sa Parroisse, Juge, Consul, Quartenier, Conseiller de ville, et en fin Eschevin, il a passé par tous les honneurs de la ville.
Les honneurs, au jeu des cartes, ce sont les peintures, le Roy, la Dame, le Valet.
Se dit proverbialement en ces phrases. Moins d’honneur, et plus de profit, pour dire, J'aime mieux le gain que la loüange. On dit aussi, que les honneurs changent les mœurs, pour dire, qu’un pauvre enrichi est sujet à se meconnoistre. On dit aussi, A tous Seigneurs tous honneurs, pour dire, Il faut rendre honneur à qui il appartient. On dit, qu’il n’y a ni profit ni honneur à faire une chose, quand elle n’est point utile ni honneste. On dit encore, En tout bien et en tout honneur, pour dire, Je ne veux point choquer vôtre pruderie.
Humeur : f. f.
Substance fluide dont les parties sont en mouvement.
En terme de Medecine, on appellenles quatre humeurs, les quatre substances liquides qui abreuvent tous les corps des animaux, et qu’on croit estre cause de divers temperamments, qui sont le flegme ou la pituite, le sang, la bile, la mélancolie. Il y en a de composées qui s’espaississent et qui se corrompent, comme celles qui font le plus, les glaives, et autres causent les absés, les obstructions, et généralement toutes les maladies. On les appelle de divers noms, malignes, adustes, acres, mordicantes, cruës, peccantes ; etc.
En optique on distingue particulierement trois humeurs qui forment l’œuil. La cristaline est celle où se forme la refraction des rayons, qui est une espece de petite boule humide qui est arrondie ou applatie selon la diversité des âges, et dont la diverse figure fait qu’on regarde plus loin, ou de plus prés: Le vitrée, celle qui est depuis le cristalin jusqu’à retine, qui imite la substance d’un grain de raisin dont on auroit osté la peau: et l’aqueuse, qui se respand dans le reste de l’oeuil.
Se dit aussi du temperamment particulier qui vient du meslange de ces qualitez. Ainsi on dit, qu’un homme est d’humeur bibilieuse, colerique, emportée ; d’humeur flegmatique, douce, posée, froide ; d’humeur sociable, grave ; d’humeur melancolique, chagrine, inquiete, triste, noire, sombre, bizarre, insupportable, hypocondriaque ; d’humeur sanguine, gaye, enjoüée, complaisante, volage, amoureuse ; de belle humeur ; d’humeur joviale, imperieuse.
V. 15 ; 677 ; 1006
Se dit en Morale, des passions qui s’esmeuvent en nous suivant la disposition ou l’agitation de ces quatre humeurs.
V. 1004
Presque en ce sens se dit de la resolution, de la disposition de l’esprit.
Objet (object) : subst. Masc.
Ce qui est opposé à nostre veuë, ou qui frappe nos autres sens, ou qui se represente à nostre imagination.
V. 252 ; 797
Signifie aussi ce qu’on regarde, ou ce qu’on se represente ; ou qu’on examine en s’appliquant à quelque art ou science ; la matiere sur laquelle on travaille, ou on raisonne.
Se dit quelquefois seulement de la fin.
Se dit aussi poëtiquement des belles personnes qui donnent de l’amour.
V. 299 ; 667 ; 900 ; 934 ; 1319
Se dit encore en choses morales.
V. 570 ; 667 ; 1028
En termes de Pratique, il signifie quelque-fois, reproche, objection, refutation.
Perdre : v. act. et n.
Souffrir quelque dommage, quelque diminution en sa santé, en son honneur, en ses biens.
V. 18 ; 180 ; 188 ; 380 ; 417 ; 1322 ; 1494
Signifie quelquefois, Manquer à gagner.
Signifie aussi, Prodiguer, dissiper, faire un mauvais mesnage d’une chose.
V. 829 ; 1008 ; 1220
Signifie aussi, Destruire, ruiner.
V. 180
Se dit aussi des choses qui sont hors de la portée de nos sens.
On dit en Physique, qu’il ne se perd rien dans le monde, qu’il n’y a que la forme de changée. Le mouvement ne se perd point, mais se communique au corps qu’il rencontre. On dit que du vin et des drogues perdent leurs forces, lors qu’elles s’alterent et se corrompent.
Se dit figurément en choses spirituelles et morales.
V. 1247
Perfide : adj. m. et f. et subst.
Qui manque de foy, qui trahit, qui manque à sa parole.
V. 504 ; 1029 ; 1133 ; 1169
Pleindre : (Plaindre) v. act.
Qui se dit souvent avec le pronom personnel. Témoigner sa douleur, son affliction par quelque signe exterieur.
V. 942 ; 1492
Signifie aussi, avoir de la compassion, de la douleur de la misere d’autruy.
V. 327
Signifie aussi, demander raison, ou reparation de quelque tort ou injustice, ou en faire quelque reproche.
On dit aussi qu’un homme se plaint sa vie, se plaint un habit, pour dire, qu’il ne se donne pas ce qui est necessaire pour se nourrir et pour se vestir. On dit au contraire, On n’a pas plaint l’argent à ce bastiment, pour dire. On n’y a rien espargné. On n’a pas pleint le beurre à cette sauce, on y en a mis trop. On luy plaint rien, on luy donne tout ce qu’il souhaitte.
Poltron, onne : adj. et subst.opposé à brave et vaillant.
Qui est timide, qui n’ose rien entreprendre, de peur de courir quelque danger.
V. 993
D'autres le derivent à poletro ou poltro, qui signifie en Italien un poulain ou jeune cheval qui est fort disposé à s’enfuir n’estant pas accoustumé à la guerre.
En termes de Fauconnerie, est le nom qu’on donne à un oiseau de proye à qui on a couppé les ongles des poulces, qui sont les doigts de derriere où sont ses armes et sa force, pour luy oster le courage, et empêcher qu’il ne vole le gros gibier.
Promis, ise : part. et adj.
Une fille promise est une fille accordée en mariage.
V. 107 ; 1332
Il ne faut pas manquer à la foy promise.
V. 865 ; 1497
Raviser : v. act.
Qui ne se dit qu’avec le pronom personnel. Changer de sentiment, d’opinion, d’advis.
On dit proverbialement, Il s’est ravisé en mangeant sa souppe, quand quelqu’un s’est desdit d’une chose qu’il avoit promise.
Soing : (Soin) s. m.
Diligence qu’on apporte à faire reüssir une chose, à la garder et à la conserver, à la perfectionner.
Au Lecteur ; v. 74 ; 349 ; 1175 ; 1457
Se dit aussi des soucis, des inquietudes qui émeuvent, qui trouble l’ame.
Se dit aussi en parlant des liberalitez qu’on fait à quelqu’un pour le faire subsister.
Est aussi l’attache particuliere qu’on a auprés d’un maistre, ou d’une maistresse, pour les servir, ou leur plaire.
Souspirer : v. neut. Et act.
Pousser son haleine, sa respiration avec violence, quand on est esmeu de douleur, d’affliction, ou de quelque chose d’autre passion qui oppresse le cœur.
V. 490 ; 1261 ; 1436
Signifie aussi, aspirer, pretendre à quelque chose.
Souffrir : v. act.
Sentir de la douleur, du mal, ou quelque incommodité considérable.
V. 520
Se dit en un sens moins étendu, en parlant de ce qui déplaist, de ce qui fait quelque peine aux sens, ou à l’esprit.
V. 3 ; 36 ; 344
Se dit aussi en Morale, des afflictions de l’esprit, des émotions de l’ame par les passions.
V. 36 ; 452
Signifie aussi, Ne se pas opposer à une chose, y consentir tacitement.
Signifie aussi, compatir, s’accommoder ensemble, ne se pas destruire.
V. 1398
Se dit proverbialement en ces phrases. Le papier souffre tout, pour dire, On escrit sur le papier tout ce qu’on veut. Cet importun m’a fait souffrir mort et passion, pour dire, il m’a fort fatigué. Il n’y a point de regle si generale qui ne souffre quelque exception. L'amour et l’ambition ne souffrent point de compagnon.
Timidité : s.f.
Qualité qui rend timide, peureux, poltron.
V. 325
Travail, travaux: s.m.
Ce mot fait au pluriel travaux, et il signifie peine, fatigue, action.
V. 962 ; 1159
Les douze travaux d’Hercule sont fameux dans les ouvrages des anciens Poëtes. C'est à dire, les douze célébres actions d’Hercule sont chantées par les Poëtes de l’antiquité.
V. 286
Ce mot se dit en parlant de femmes qui acouchent et veut dire les douleurs que ressent la femme qui met un enfant au monde, et en ce sens le mot de travail n’a point de pluriel.
Terme de Maréchal. C'est un petit endroit ménagé devant la boutique d’un maréchal et composé de quatre piliers joints par des traverses de bois pour enfermer le cheval qui se tourmente quand on le ferre, ou qu’on lui fait quelque opération.
Ce mot se dit en Terme de Guerre. C'est le remûment des terres, le transport et l’arrangement des gabions, des sacs à terre, des barriques, des facines et de tout ce qu’on fait pour se loger et pour se couvrir.
Traverser : v. act.
Passer au milieu ou au delà de quelque chose.
Signifie aussi, Croiser, s’estendre en largeur sur une longueur.
En termes de Manege, se dit d’un cheval qui couppe la piste de travers, qui jette sa crouppe d’un autre costé que sa teste. On dit qu’un cheval se traverse en reculant, quand il ne recule pas aussi droit qu’il a avancé.
Signifie figurément en Morale, Faire obstacle, opposition, apporter de l’empeschement.
V. 98 ; 279
Tyran : s.m.
Usurpateur d’un Estat, oppresseur de la liberté publique, qui s’est emparé par violence ou par adresse de la souveraine puissance. Chez les Anciens le mot de Tyran n’étoit pas odieux, et signifioit seulement Roy, ou Souverain: mais comme les peuples aimoient la liberté, ils ont appellé Tyrans, tous ceux qui leur vouloient commander absolument.
Se dit aussi d’un Prince qui abuse de son pouvoir, qui ne gouverne pas selon les loix, qui use de violence et de cruauté envers ses sujets.
Se dit aussi d’un particulier qui abuse du pouvoir, de l’autorité qui luy a été commise, qui s’en sert à tourmenter le peuple, pour exiger plus qu’il ne doit.
Se dit aussi figurément en Morale, des desirs violents, du desordre de nos passions.
V. 96 ; 186 ; 419 ; 693 ; 1121
Tyrannie : s.f.
Empire illegitime usurpé, ou cruel et violent.
Se dit aussi de l’abus que les particuliers font de leur pouvoir, ou de leur charge.
V. 183 ; 384
Se dit aussi figurément en Morale, de l’empire de nos passions, des choses auxquelles nous sommes obligés d’obeïr malgré nous.

Annexe 1 : « J'ai perdu ma tourterelle » de Jean Passerat §

J’ai perdu ma tourterelle,
Est-ce point elle que j’oy ?
Je veux aller après elle.
Tu regrettes ta femelle, Hélas !
Aussi fay-je moy :
J’ai perdu ma tourterelle.
Si ton amour est fidèle,
Aussi est ferme ma foy:
Je veux aller après elle.
Ta plainte se renouvelle,
Toujours plaindre je me doy
J’ai perdu ma tourterelle.
En ne voyant plus la belle,
Plus rien de beau je ne voy :
Je veux aller après elle.
Mort, que tant de fois j’appelle,
Prends ce qui se donne à toy :
J’ai perdu ma tourterelle.
Je veux aller après elle.

Annexe 2 : Villanelle d’Hylas sur son inconstance198. §

La belle qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.
I.
J'ayme à changer, c’est ma franchise,
Et mon humeur m’y va portant :
Mais quoy si je suis inconstant,
Faut-il pourtant qu’on me mesprise ?
Tant s’en faut, qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.
II.
Faire aimer une ame barbare,
C'est signe de grande beauté,
Et rendre mon cœur arresté,
C'est un effet encor plus rare.
Si bien que qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.
III.
Arrester un fais immobile,
Qui ne le peut faire aisément ?
Mais arrester un mouvement,
C'est chose bien plus difficile :
C'est pourquoy qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.
IIII.
Et pourquoy trouvez-vous estrange
Que je change pour avoir mieux  ?
Il faudroit bien n’avoir point des yeux,
Qui ne voudroit ainsi le change.
Mais celle qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.
V.
Car c’est signe que ceste belle,
Qui monAmour constante aura,
Toute beauté surpassera,
Pendant que je seray pour elle.
Et ainsi qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.
VI.
Venez donc me trouver Bergeres,
Qui voulez le prix de beauté,
Arrestez ma legereté
Par des faveurs non coustumieres.
Car celle qui m’arrestera
Beaucoup plus d’honneur en aura.

Bibliographie §

Les sources §

Textes de Georges de Scudéry §

Arminius ou les Frères ennemis, tragi-comédie, Paris, Toussainct Quinet et Nicolas de Sercy, 1643.
La Comédie des comédiens, comédie, Paris, Augustin Courbé, 1635.
Ligdamon et Lidias ou la ressemblance, tragi-comédie, Paris, François Targa, 1631.

Textes contemporains §

Abbé D'AUBIGNAC, La Pratique du théâtre, édité par Hélène Baby, Champion classiques, Littératures, 2011.
Pierre CORNEILLE, Discours de l’utilité des parties du poème dramatique, 1660 (consultation sur le site Théâtre classique de Paul Fièvre).
Jean de ROTROU, Diane, Paris, François Targa, 1635.
Format livre : Dans Théâtre complet, dirigé par Georges Forestier, vol 6, Paris, STFM, 2003.
Laurent MAHELOT, Le Mémoire de Mahelot, éd. Pierre Pasquier, Paris, Champion, 2005.

Texte antique §

Aristote, La Poétique, éd. Michel Magnien, Paris, Le Livre de Poche, 1990.

Instruments de travail §

Dictionnaire §

Michèle AQUIEN et Georges MOLINIE, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Livre de poche, 1996.
Antoine FURETIERE, Dictionnaire Universel, La Haye et Rotterdam et R. Leers, 1690.
Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, Puf, 1951.
Louis MORERI, Le grand dictionnaire historique, nouvelle édition 1759.
Pierre RICHELET, Dictionnaire français, Genève, Widerhold, 1680.

Bibliographies §

Alexandre CIORANESCU, Bibliographie de la littérature française du XVIIe siècle, Paris, Éd. du CNRS, 1969 (2e édition).
Otto KLAPP, Bibliographie der französischen Literaturwissenschaft, Francfort, Klostermann, 2011.
René RANCOEUR, Bibliographie de la littérature française, Paris, A. Colin, 1963-2011.

Grammaire, Syntaxes §

Nathalie FOURNIER, Grammaire du français classique, Paris, Belin, 2002.
Albert HAASE, Syntaxe française du XVIIe siècle, Nouvelle édition traduite et remaniée par M. Obert avec l’autorisation de l’auteur, Paris, Delagrave, 1935.

La critique §

Histoire du théâtre, histoire littéraire §

Georges FORESTIER, Introduction à l’analyse des textes classiques, Nathan (coll 128), 1993.
Anne UBERSFELD, Lire le théâtre I, Paris, Belin, 1996.
Anne UBERSFELD, Lire le théâtre II, L’école du spectateur, Paris, Belin, 1996.

Histoire du théâtre du XVIIe siècle §

Hélène BABY, La Tragi-comédie de Corneille à Quinault, Paris, Klincksieck, 2002.
Georges FORESTIER, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680), déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.
Georges FORESTIER, « Structure de la comédie française classique », Littérature classique, p. 243-256, L'esthétique de la comédie, nº 27, 1996.
Roger GUICHEMERRE, La comédie avant Molière (1640-1660), Eurédit, 2009. (1re éd. 1972).
Roger GUICHEMERRE, La Tragi-comédie, Paris, PUF, 1981.
Marie France HILGAR, La mode des stances dans le théâtre tragique français (1610-1687), Paris, A.G. Nizet, 1974.
Henry Carrington LANCASTER, A history of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1929-1942.
Charles MAZOUER, Le Théâtre français de l’âge classique, I, Le premier XVIIe siècle, Honoré Champion, Paris, 2006.
Jean-Michel PELOUS, Amour précieux et amour galant (1654-1675), Paris, Klincksieck, 2001 (1re éd.).
Jean ROUSSET, La Littérature de l’âge baroque en France. Circé et le Paon, Paris, Corti, 6ème éd., 1968. (1ère éd. 1954).
Jacques SCHERER, La Dramaturgie classique en France, Librairie Nizet, 1986 (1re éd. 1950).
Didier SOUILLER, La Littérature baroque en Europe, Paris, Puf, Littératures modernes, 1988.

Travaux sur Scudéry §

Alfred BATEREAU, Georges de Scudéry als dramatiker, Slatkine Reprints, Genève, 1971 (1re éd. 1902).
Charles CLERC, Un Matamore des Lettres, la vie tragi-comique de G. de Scudéry, Spes, Paris, 1929.
Éveline DUTERTRE, Scudéry dramaturge, Genève, Droz, 1988.
Alain NIDERST, Les trois Scudéry, Acte du colloque du Havre (1-5 octobre 1991), Paris, Klincksieck, 1993.
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